«Il ne faut pas avoir peur ainsi; quand tout le monde est réuni, et qu’on ne s’abandonne pas les uns les autres, il n’y a aucun danger.
De quel danger voulait-elle parler?
Naturellement, le déjeuner n’était pas prêt à l’heure habituelle; papa n’était pas content, car il aime l’exactitude; alors, quand maman lui a dit: «Que veux-tu, mon pauvre ami, dans ce moment-ci, il faut excuser un retard», il a répondu:
«Oui, oui, je comprends, mais il faut justement dans les moments difficiles que chacun fasse son devoir et même mieux que jamais, comme nos garçons le font, comme notre Roi le fait.»
Moi, je savais que c’était maman qui avait fait le déjeuner et Madeleine nos chambres, parce qu’Hélène avait pleuré toute la matinée et qu’elle n’avait aucun courage.
Ce jour-là, la femme Greefs, qui fait le ménage de Tantine, est venue prévenir maman que Tantine nous attendait comme à l’ordinaire, le lendemain, pour le déjeuner.
Papa, qui l’a entendue parler, est sorti du magasin et s’est écrié: «Bien entendu, pourquoi pas?» Sa voix était très ferme, elle s’est adoucie subitement, tandis qu’il lui demandait:
«Comment vont vos petits, madame Greefs?»
Cette femme a huit enfants, nous les voyons très souvent; maman et Madeleine font toujours un tas d’affaires pour eux. Elle est très malheureuse, parce que son mari est mort l’année dernière.
Quand elle a vu l’air gentil de papa, elle lui a demandé si c’était vrai que les Allemands allaient arriver à Louvain.
«Non, non; on assure qu’ils ont coupé la ligne du chemin de fer entre Louvain et Tirlemont, mais nous sommes en bonne posture à Landen.
—Allons, tant mieux! Mon Dieu! mon Dieu, que c’est donc terrible!...»
Je crois qu’elle a prononcé pour les Allemands le même mot que la femme Boot.
Dans l’après-midi, Madeleine est sortie en nous emmenant toutes deux; nous sommes allées sur la place de l’Hôtel-de-Ville. Il y avait beaucoup de monde.
Quelques dames dont les maris sont professeurs à l’Université ont serré la main de Madeleine, et elles ont causé, tandis que je disais bonjour à mes petits amis. Les garçons qui ont douze et quatorze ans déclaraient que les Allemands arrivaient à Louvain, et qu’ils l’avaient entendu dire dans l’Hôtel de Ville à un magistrat; ils étaient même à Tirlemont. Alors le fils Melken cria que ce n’était pas vrai, une dispute commençait, mais Berthe Diest, qui est très raisonnable, s’est fâchée en leur faisant comprendre que c’était très mal de se donner ainsi des démentis, qu’on ne devait plus se quereller quand on avait l’ennemi chez soi. A ce mot, les deux garçons se sont tendu la main, et je pensais que l’on devrait toujours agir ainsi, même quand on n’a pas l’ennemi chez soi.
Papa est sorti de l’Hôtel de Ville avec M. Boonen; quand ils ont vu Madeleine et ces dames réunies, ils se sont approchés d’elles et leur ont dit qu’il y avait eu un engagement à Tirlemont, que les Belges se défendaient héroïquement, mais que c’était bien inquiétant.
La nouvelle qu’annonçait papa fut vite connue dans la ville entière, car, au bout de quelques instants, on vit tout le monde s’aborder, se demander ce qu’il y avait à faire; quelques femmes en pleurs traversaient la ville en criant qu’il fallait fuir et quitter Louvain au plus tôt. Papa, qui nous tenait par la main, nous parla doucement.
«Du calme, mes enfants, du calme, il ne faut pas avoir peur, il n’y a pas du tout de danger, les gens se montent la tête les uns les autres.» Et moi, je pensais que je n’avais pas peur du moment que j’étais avec papa et maman.
En rentrant, papa me recommanda de surveiller ma petite sœur, car il avait à causer avec maman et Madeleine.
Alors je me mis à jouer à la poupée pour amuser Barbe: je l’habillais de ses plus belles robes, mais j’aurais bien voulu savoir ce que disaient mes parents.
Tout à coup, Madeleine est sortie de la chambre de maman: elle pleurait; elle nous saisit dans ses bras en nous appelant ses chéries, ses pauvres chéries....
Et je lui demandais ce qu’elle avait, mais elle courut s’enfermer dans sa chambre.
18 août.
Oh! quelle tristesse! Papa a décidé que mes sœurs et moi nous quitterions Louvain avec maman et qu’il y restera, Maman ne veut pas se séparer de lui, et Madeleine dit qu’elle ne l’abandonnera pas!
Nous avons déjeuné chez Tantine lundi comme d’habitude. Elle avait fait un bon gâteau: un soufflé, mais sans crème parce que, a-t-elle dit, il ne faut pas trop de friandises lorsque les garçons se battent.
Pendant le déjeuner, on parlait de la guerre et de Tirlemont que les Allemands avaient pris, mais on ne dit rien du départ de Louvain. Après, Tantine nous dit: «Allez au jardin toutes les deux». Et je suppliai Tantine de rester avec elle, mais elle ne voulut pas et maman me dit en m’embrassant: «Je t’appellerai dans un instant; montre que tu es une grande fille en soignant ta sœur, et une brave petite Belge en faisant ce qu’on te demande!»
Naturellement je sortis et je montrai toutes les fleurs à Barbe en lui disant le nom de chacune d’elles. Et je pensais à ce moment que j’aimais beaucoup Tantine et son jardin plein de fleurs.
Comme maman me l’avait promis, elle m’appela et, me prenant la main, elle me mena dans la salle où se tenait Tantine sur son grand fauteuil. Papa était debout devant la cheminée et Madeleine assise. Alors maman me parla:
«Voici, ma chérie, ce que nous avons décidé. Nous allons quitter Louvain, moi, toi et ta petite sœur; papa ne veut pas abandonner sa maison et Madeleine restera pour le soigner, Tantine aussi reste à Louvain.»
Je me mis à pleurer, j’avais tant de chagrin de quitter papa, Madeleine et Tantine.
Tantine me prit dans ses bras et me dit:
«Tu seras la petite sœur aînée, tu veilleras sur Barbe et tu consoleras ta maman. Sois une brave fille et espérons que la séparation ne sera pas longue....»
Quand nous sommes rentrés à la maison, plusieurs personnes attendaient papa: Mme Melken entre autres, qui partait le soir pour Bruxelles. M. Boonen trouvait que toutes les femmes et les enfants devaient quitter Louvain. M. Van Tieren disait le contraire. Enfin c’étaient des discussions sans fin. La servante Hélène courait déjà faire ses paquets, car sa mère et ses sœurs s’éloignaient le soir même: maman la laissa aller, et M. Boonen s’écria: «Une de moins à Louvain!»
Tantine a demandé à maman d’emmener avec elle la femme Greefs et ses huit enfants. Nous devons prendre à midi, demain, le train de Bruxelles. Nous faisons des paquets, personne ne pleure, mais nous avons bien du chagrin!
20 août, dans le train.
Nous venons de quitter papa et Madeleine! Nous avons failli partir avant, car M. Van Tieren a eu de très mauvaises nouvelles de Tirlemont et de Gembloux. On dit même que la Reine et ses enfants sont à Anvers. Tous les gens fuient à l’approche des Allemands. Ils avancent avec rapidité, et ils pillent tout sur leur passage!
Barbe voulait naturellement emporter Francine. Papa la vit tandis qu’elle la prenait dans ses bras et déclara qu’il ne fallait pas s’embarrasser d’un jouet. Voyant pleurer Barbe, il lui promit qu’à Bruxelles, elle en trouverait d’aussi belles et que, là, maman lui en achèterait une. Enfin papa allait prendre la poupée, pour la mettre je ne sais où, quand Madeleine lui dit: «Papa, je vais la fermer».
Alors moi, j’eus l’idée de demander tout bas à Madeleine si elle ne voudrait pas me la donner; elle me regarda et me répondit: «Oui, prends-la, si tu veux».
Avec la poupée, nous nous sommes assises, Barbe et moi, sur nos petites chaises, et je la consolai tout bas en assurant que je prendrais sa «fille», mais qu’il ne fallait pas en parler.
Justement, il y avait à côté de moi un gros paquet qui contenait des robes et des châles que maman venait de terminer, j’y mis un ou deux vêtements de la poupée et puis j’allai dans la salle à manger où était notre panier à provisions et j’y glissai sous un gros morceau de pain «Francine», la fille de Barbe.
Nous n’avons pas pris de malle, car on ne peut plus les transporter dans le chemin de fer. Mais nous avons mis le strict nécessaire, comme dit papa, dans de gros paquets. Nous avons seulement emballé nos robes ordinaires et peu de choses, car «cela ne sera pas long».
Beaucoup de gens de Louvain, au lieu de prendre le chemin de fer, s’en vont à pied ou en charrette. Nous avons vu une foule de paysans qui arrivaient des villages voisins et même de Tirlemont et qui racontent un tas de choses avec l’air d’avoir très peur.
Papa disait que ces gens effrayent tout le monde par des nouvelles peut-être fausses et qu’il fallait être calme et courageux.
Pauvre papa! Il s’efforçait bien d’être courageux, lui, car je l’ai entendu hier soir. Je passai devant la porte de la chambre de maman, et il l’embrassait en disant: «Ma pauvre femme, mes pauvres enfants!» Je n’ai pas pu m’en empêcher, je suis entrée tout doucement, j’ai saisi sa main et je l’ai baisée. Surpris, il m’a pris dans ses bras et j’ai senti une larme sur ma joue.
Pauvre papa, comme je serai toujours sage quand nous serons de nouveau tous réunis!
Mais c’est le départ qui a été dur!
Papa est venu avec Tantine et Madeleine à la gare. Tantine n’a pas versé une larme, elle nous tenait toutes les deux, Barbe et moi; Madeleine était avec maman. La gare était pleine de gens qui couraient affolés. Tout le monde voulait monter dans le train à la fois.
M. Van Tieren, M. Velthem et M. Boonen, qui étaient là, aidaient les employés à faire le service, mais c’était très difficile.
Tout à coup, j’entendis une voix derrière moi qui m’appelait: Mademoiselle Noémie, mademoiselle Noémie!
Je me retournai et je vis Poppen, le concierge de l’Université.
Il voulait dire adieu à maman et «aux petites demoiselles».
Il veillerait bien sur M. Hollemechette, assura-t-il à maman, et sur Mlle Madeleine, et les prendrait dans l’Université si les Allemands venaient à Louvain.
Maman lui serra la main, et il demanda la permission de m’embrasser.
Papa nous fit monter dans un compartiment avec la femme Greefs et ses enfants. Nous avons donné des baisers à papa, à Madeleine et à Tantine: nous pleurions tous, sauf papa.
Quand le train est parti, j’ai pris maman par le cou en la serrant très fort; je crois que je n’ai jamais eu tant de chagrin.
Malines, 23 août.
JE suis bien fatiguée aujourd’hui, mais je veux tout de même écrire mon «journal» afin de n’oublier aucun des événements de notre existence depuis notre départ de Louvain.
Pauvre Louvain! je ne peux pas m’empêcher de pleurer lorsque j’y pense, et j’ai bien du chagrin d’être séparée de papa et de Madeleine. Où sont-ils maintenant? Maman, je le vois bien, est dans une grande inquiétude; on raconte tant d’histoires sur les Allemands et sur les villes qu’ils pillent, paraît-il!
Oh! j’ai quelquefois le cœur si serré, mais il faut que j’aie du courage pour ma petite sœur! Maman me l’a bien recommandé.
Notre voyage entre Louvain et Bruxelles a été long et fatigant. Le train allait très lentement et il faisait très chaud. Nous avons un peu dormi, Barbe et moi. Je me suis réveillée en entendant une discussion entre la femme Greefs et une autre voyageuse qui était montée pendant mon sommeil.
«Non, madame, disait la femme Greefs, les Allemands ne sont ni à Namur, ni à Dinant.
—Oh! Comment? mais vous ne savez donc rien dans Louvain? Mais les Belges ont repoussé 5000 Allemands.
—Où donc ce beau succès?
—Mais à Diest et à Haelen.
—Alors pourquoi qu’ILS arrivent?
—Eh bien, parce qu’ils sont revenus encore plus nombreux. Ces Allemands, c’est comme les mouches: on les tue, on les chasse, ils reviennent toujours, et quand ils reviennent ils sont encore plus méchants qu’auparavant et ils font des atrocités! Oui, je vous le dis, des atrocités! J’en ai entendu, allez.»
La femme Greefs a regardé maman et a vu qu’elle pâlissait et semblait très agitée; alors elle a dit d’un ton plus conciliant:
«Oui, oui, on raconte beaucoup de choses... si on les croyait toutes....»
Alors, cette femme s’est fâchée en disant qu’elle savait bien ce qu’elle disait, et qu’elle avait eu sa maison pillée, ses affaires volées; et plus elle parlait, plus elle s’excitait; les enfants commencèrent à pleurer.
La maman Greefs alors essaya de calmer la femme en lui disant que maman aussi était très malheureuse puisqu’elle avait laissé sa fille aînée à Louvain, et qu’il ne fallait pas parler comme cela si fort. La pauvre femme s’attendrit, demanda pardon à maman de la peine qu’elle lui avait faite et voulut aider à faire manger les enfants.
On ouvrit les paquets et nous commencions à manger quand le train s’arrêta et un employé cria que tout le monde devait descendre, car il n’allait pas plus loin. Nous étions à Tervueren.
Maman ne dit pas un mot. Elle prit nos paquets et descendit avec nous deux. Puis elle aida la femme Greefs et ses enfants; elle était pâle, mais calme, comme si tout cela était naturel. Moi, je tremblais, mais je fis comme maman en voyant pleurer Barbe.
Un officier belge nous dit que les Allemands avaient passé la Meuse entre Liége et Namur et qu’ils avaient atteint Dinant. Toutes les populations se réfugiaient à Bruxelles, et c’était pour cette raison que les trains étaient encombrés.
Enfin, on nous a mises dans un autre train et, au bout de deux heures, nous sommes entrées à Bruxelles.
A l’arrivée, un officier, un capitaine d’infanterie, interrogeait tous les voyageurs. C’était un grand encombrement autour de lui; il y avait des femmes, des enfants, des paquets et même des animaux, car j’ai vu une femme qui tenait un chat dans ses bras.
Tout le monde parlait à la fois.
Je voyais bien que maman, elle, ne se pressait pas; elle me dit qu’elle voulait avoir des nouvelles de Louvain. Quand elle put enfin parler, l’officier lui demanda, en nous regardant, si elle avait laissé du monde à Louvain et, sur sa réponse affirmative, il dit:
«Non, madame, nous n’avons rien appris de grave, mais je sais qu’on se bat à Tirlemont.»
Il conseilla ensuite à maman de ne pas s’arrêter à Bruxelles, mais de continuer son voyage, s’il y avait un train, jusqu’à Malines ou même Anvers.
Nous nous sommes donc assises sur un banc et nous avons mangé du pain et du chocolat qui étaient dans nos paquets.
Barbe naturellement voulut donner à goûter à sa fille Francine; un des garçons de Mme Greefs, qui est très taquin, a commencé à se moquer de Barbe en assurant qu’une poupée ne pouvait pas manger, et qu’il n’y avait qu’un moyen de s’en amuser, c’était de lui ouvrir le ventre.
Alors Barbe lui a donné un coup de pied, le garçon a commencé par rire; mais, voyant que la dispute allait devenir sérieuse, je pris la main de Barbe en la suppliant d’être sage et tranquille. Comme il continuait à rire et à se moquer de nous, je lui dis qu’il n’avait pas de cœur, qu’il ne ressemblait à aucun petit garçon belge et qu’il fallait laisser ces manières aux enfants allemands.
«Oh! vous êtes toutes les deux des petites bêtes qui ne comprenez rien, me répondit-il, je voulais rire et vous vous fâchez. Eh bien! je ne vous parlerai plus et vous pouvez donner à manger tant que vous voudrez à votre poupée de porcelaine.»
J’ai bien vu qu’il était vexé; aussi après un petit moment je lui ai offert un morceau de chocolat qu’il a mangé avec plaisir après m’avoir dit simplement merci.
Après deux heures d’attente on nous a poussées précipitamment dans un train, nous, les paquets et la femme Greefs; Barbe tenait toujours sa poupée, qu’elle n’avait pas lâchée une minute.
Enfin nous sommes arrivées à Malines; il était très tard, Barbe dormait et commençait à pleurer; quant aux bébés Greefs, c’était affreux: maman en tenait deux dans ses bras, et elle m’en avait confié un, Louis, qui voulait à toute force monter sur mes genoux; alors Barbe essayait de le griffer, et du reste je ne pouvais pas la prendre, je suis trop petite encore. Maman, qui avait aussi beaucoup de peine à maintenir la paix sur elle, me regarda et je vis dans ses yeux une expression si triste et si bonne que je me souvins tout à coup d’un mot de Madeleine en parlant de maman: «Les yeux bon bleu» de maman, et sans que je puisse me retenir je me mis à pleurer; mais pour que maman ne me vît pas, je fis semblant de ramasser la poupée de Barbe.
A Malines la gare était remplie de monde, toutes les femmes étaient assises sur des paquets, leurs enfants autour d’elles.
C’était un brouhaha épouvantable. Un soldat qui gardait la voie nous dit que les Allemands avaient bombardé Tirlemont et que tous ces gens-là couraient se réfugier à Hereullich, à Anvers et à Bruxelles.
Une femme nous raconta qu’elle venait de Gheel et qu’elle y avait vu l’arrivée des Allemands: c’était horrible; ils ont commencé par démolir les fils télégraphiques; le revolver au poing ils ont arrêté un train et forcé tous les voyageurs à descendre; et comme un gendarme voulait préserver quelques enfants il a été fait prisonnier. Et puis après ils ont ordonné, oui, ordonné au bourgmestre de faire enlever notre drapeau qui volait au-dessus de l’église, sous peine d’être fusillé—oui, fusillé—et comme dans une des rues un petit garçon a fait un pied de nez à un des Boches—la femme a bien dit «Boches»,—ils ont saisi sa maman et lui ont donné de grands coups avec la crosse de leur fusil.
«Oui, continua cette femme, j’ai vu ces choses, je me suis sauvée avec mes deux petits, et je ne sais plus où est mon mari, qui se bat depuis le 1e août.»
Maman demanda si la femme frappée par les Allemands était partie aussi.
«Eh! je ne sais pas, je me suis sauvée à travers champs avec mes petits; voyez, je n’ai rien sur moi, je ne possède plus rien que mes enfants. Ah! j’en ai vu encore d’autres! Et demain ils seront à Bruxelles et après-demain à Anvers.»
Le soldat qui avait écouté le récit de cette femme s’approcha et lui dit:
«Allons, calmez-vous et taisez-vous; allez manger quelque chose.
—Non, je ne veux rien prendre, je veux mourir....»
Barbe, qui était devant elle et qui la regardait avec ses grands yeux, lui dit:
«Eh bien, madame, nous allons donner vos enfants à maman et ils mangeront de notre bonne confiture.»
La femme parut stupéfaite et éclata en sanglots en disant que Barbe était un petit ange et qu’elle voulait bien manger puisque ce petit ange le lui disait.
Maman a voulu aller dans la ville afin de prendre un bon repas dans un restaurant; elle dit à cette femme de nous suivre, et, nous tenant la main à toutes deux, elle nous a menées vers la rue d’Egmond. Nous avions laissé nos paquets à la femme Greefs, qui ne voulait pas sortir de la gare avec tous ses enfants.
Nous sommes entrées dans un petit restaurant appelé «Au bon Wallon»: il n’y avait que des femmes pour servir, et un homme assez gros était assis devant une table. Il parla à maman et dit que la Reine et ses enfants, le gouvernement avaient quitté Bruxelles pour Anvers; mais que personne ne s’en inquiétait, que les cafés du boulevard d’Anspach étaient aussi pleins et que les Bruxellois se promenaient comme à l’ordinaire.
Nous avons couché à l’hôtel du duc de Brabant où maman a pu trouver une chambre.
Le lendemain qui était un dimanche, maman nous dit qu’elle voulait aller entendre le cardinal Mercier à Notre-Dame. Elle nous habilla le mieux possible et Barbe se mit à pleurer quand maman lui dit qu’elle ne voulait pas qu’elle prît sa poupée avec elle.
Quand nous sommes arrivées sur la place, devant Notre-Dame, il y avait une foule énorme, mais personne ne se bousculait et on laissait les enfants se placer au premier rang. Je m’étais mise à côté de Barbe; il y avait un petit garçon qui se glissa entre nous et tout à coup Barbe poussa un cri: c’était le petit garçon qui l’avait pincée; il s’enfuit vite et alla un peu plus loin vers une autre petite fille à qui il voulait faire la même chose. Barbe le vit aussi et cria:
«C’est un méchant garçon qui va pincer la petite fille.»
Alors lui, il tira une longue langue en faisant un pied de nez. Vraiment je n’ai jamais vu à Louvain des petits garçons aussi mal élevés!
Maman nous dit: «Voilà le Cardinal!»
Il arrivait à pied avec un autre abbé près de lui et deux messieurs. En passant, il posa sa main sur la tête de plusieurs petits enfants. Maman nous poussa en avant et il mit sa main sur nos têtes. Il avait une belle croix en or et une magnifique bague.
Il entra dans l’église, nous l’avons suivi et nous nous sommes assises sous la chaire, mais il n’y monta pas et parla de l’autel.
Je me rappelle très bien ce qu’il a dit, et du reste j’ai demandé à maman de me le redire afin de l’écrire bien exactement dans mon journal, car il faudra que je le montre à papa.
Il a parlé de la Reine partie la veille de Bruxelles avec ses enfants, ce qui n’était pas un motif de tristesse pour les Belges qui devaient voir dans cela une preuve de la résistance que la Belgique voulait faire à l’Allemagne qui attaquait si injustement un peuple paisible et bon. Chacun devait agir selon son devoir, les hommes comme les femmes et même les petits enfants pour consoler ceux qui souffraient et étaient affligés, et la Belgique saurait garder ses droits et sa liberté.
Après, quand nous sommes sorties, un régiment passait. Sa musique jouait la Brabançonne, et Barbe battit des mains tandis que maman pleurait.
Nous nous sommes encore un peu promenées, les magasins étaient presque tous fermés et comme à Louvain les gens se parlaient sans se connaître.
Maman a continué à marcher et au coin d’une rue nous avons été arrêtées par une brouette poussée par un soldat. Dans la brouette étaient couchés trois petits enfants qui dormaient, bien enveloppés dans des couvertures.
Il y avait tant de monde, que le soldat fut obligé de s’arrêter. On voulait absolument caresser ces petits enfants. Une femme, enveloppée d’un grand châle noir, suivie de deux petites filles de mon âge, était leur maman. Sur le devant de la brouette il y avait une belle couverture en soie roulée soigneusement.
«C’est tout ce qui me reste de ma maison!»
Maman donna à Barbe et à moi des fruits pour ces pauvres petits bébés qui étaient si jolis.
Nous sommes allées à la poste pour savoir s’il n’y aurait pas de lettre; il n’y avait rien. Maman envoya une carte à papa. Lui arrivera-t-elle? Maman ne le croit pas.
Anvers, 24 août.
Nous voilà à Anvers. Nous avons eu beaucoup de peine pour y arriver, et toutes les aventures de notre voyage sont difficiles à raconter. En sortant du train, maman a voulu aller tout de suite chez un vieux savant qui habite près du musée Plantin; il venait souvent à Louvain, à l’Université, et papa l’aimait beaucoup. Il s’appelle M. Claus et a un gentil petit garçon qui a dix ans comme moi. Il est boy-scout depuis le début de la guerre, et il nous a dit qu’il rendait de grands services aux autorités, il en était très fier. Quand nous sommes arrivées, M. et Mme Claus allaient se mettre à table, et ils nous ont invitées à déjeuner avec eux.
Ils n’ont fait que parler de la guerre; maman s’informait surtout de Louvain.
«Voilà tout ce que nous savons, a dit M. Claus: des Allemands sont entrés dans Malines avec cinquante uhlans, les communications sont coupées entre Bruxelles et Malines, et sûrement Louvain est aux mains des Allemands.
«Mais il y a des soldats blessés qui reviennent de Louvain, qui sont soignés à l’ambulance du Musée et qui pourront vous renseigner plus complètement. En tout cas, je ne crois pas que vous puissiez rester ici; des bombes ont été jetées par des taubes sur Anvers, et les enfants royaux doivent quitter la ville. Sa Majesté la reine Élisabeth les accompagne. Ils s’embarquent à Ostende, d’où ils se rendront en Angleterre. Je sais que deux torpilleurs suivront le vaisseau royal pour les protéger.»
Le petit Claus nous a conduites à l’ambulance du Musée; il avait pris sa bicyclette avec lui, il marchait à côté de nous. Barbe voulait à toute force monter sur la bicyclette; moi, je lui disais tout bas de rester tranquille et de n’avoir pas de caprice.
En arrivant à l’ambulance, maman nous a laissées dans le jardin, tandis qu’elle entrait dans les salles pour tâcher de trouver les gens qui venaient de Louvain.
Jean Claus nous offrit d’aller voir les chiens qui ont été blessés et qui sont soignés dans un coin du jardin qui leur est réservé.
Prenant ma sœur par la main, nous nous sommes dirigés tous les trois vers un grand hangar tout plein de niches; devant s’étendait un grand espace de jardin fermé par une grille de fer. Le petit Claus ouvrit la porte et demanda à un gardien si nous pouvions entrer.
«Oui, oui, les petites demoiselles peuvent voir mes toutous, mais qu’elles ne les touchent pas sans me prévenir, car il y en a quelques-uns de méchants.»
Moi, je pensais que les chiens ne sont jamais méchants.
Il y en avait plusieurs couchés, étendus sur la paille avec une patte cassée; un autre avait un bandage autour du cou, ce qui lui donnait l’air d’un vieux monsieur emmitouflé dans un cache-nez. Mais ce qu’il y avait de plus amusant, c’était un beau chien à grosse tête, qui avait des yeux d’or si bons qu’ils ressemblaient à ceux de Phœbus, et sur la tête duquel on avait posé une casquette de nos soldats avec la jugulaire passée sous le cou. Il avait une si bonne figure que je voulais absolument l’embrasser. Le gardien me dit: «Oh! vous pouvez faire ce que vous voudrez avec lui. C’est un brave homme. Nous l’avons nommé le «brigadier». Il a reçu un éclat d’obus à la cuisse.»
Alors je suis allée vers lui et j’ai embrassé ses bonnes joues.
Naturellement Barbe lui a tiré les oreilles, il n’a même pas bougé, alors elle lui a entouré le cou de ses deux petits bras, il lui a rendu sa caresse en passant sa langue sur sa joue; il était assis sur son derrière et ainsi il était aussi grand que Barbe. Je voulais continuer à voir les autres chiens, regardant si je n’apercevrais pas Phœbus, mais le «gros brigadier» ne nous quittait pas, il se mettait devant nous pour nous empêcher de marcher. Barbe riait et moi j’essayais de le tirer par son collier; mais il était beaucoup plus fort que nous. En luttant, Barbe fut renversée, la casquette du bon chien était penchée sur son oreille; c’était si drôle que nous nous sommes tous mis à rire.
Maman est arrivée à ce moment-là et nous a dit de vite venir avec elle pour nous rendre à l’Hôtel de Ville où nous aurions peut-être des nouvelles de Louvain, dont on ne savait rien ici.
Dans la rue, il y avait un monde fou, tous se dirigeaient vers la place Verte par la rue Nationale. Le petit Claus nous dit que ces gens allaient vers le Palais Royal pour voir la Reine. Comme c’était un peu notre chemin, nous avons suivi la foule. Maman nous tenait chacune par une main et je sentais la sienne se crisper sur mes doigts; aussi je lui dis:
«Maman, tu n’as pas eu de mauvaises nouvelles de Louvain? Dis-le moi!
—Non, non, ma chérie, mais on ne sait rien et c’est justement ce silence qui m’inquiète. Oh! j’aurais dû rester avec Madeleine et ton papa; que sont-ils devenus tous les deux?
—Et Tantine Berthe, où est-elle?
—Si encore ton père avait consenti à s’en aller; mais, lui, je sais, il n’aura jamais quitté sa maison, ou, si sa maison a été brûlée, son Université.
—Comment! sa maison brûlée!
—Non, je veux dire que jamais il ne ferait une chose opposée à ce qu’il considère comme son devoir.
—Oh! oui, c’est bien mon papa, ça!»
Maman s’est penchée sur moi et m’a embrassée, en m’appelant sa petite chérie.
Nous étions sur la place Verte, quand tout à coup on entendit des cris: Vive la Reine, Vive notre petite Princesse! Cela venait de la rue de Meir.
Et, de loin, on voyait arriver un grand landau attelé de deux beaux chevaux noirs.
«C’est la voiture royale!» cria un gamin à côté de moi.
Je me poussai plus près de maman, car je me méfie maintenant des petits garçons qui ne sont pas de Louvain.
«La Reine est dans la voiture avec notre petite princesse Marie-José!» dit une grosse femme qui portait un panier pleins d’œufs.
«Oh! mais les deux Princes sont dans une seconde voiture!» Au moment où la voiture arriva place Verte, toute la foule se mit à crier:
«Vive la Reine, Vivent les Princes!»
La voiture allait au pas, tant il y avait de gens sur la chaussée. Elle passa juste devant nous, et je pus voir vraiment cette petite Princesse si jolie dont la photographie était sur le bureau de papa à Louvain.
Elle était assise auprès de sa mère dans le fond de la voiture. Sa robe était blanche, elle portait un chapeau de paille de riz garni d’une plume d’autruche blanche aussi. Elle a beaucoup de cheveux dont les boucles sortent en masse au-dessous des bords de son chapeau. Elle saluait gentiment de la tête, mais à un moment où la voiture passa devant des soldats d’artillerie réunis dans un coin de la place, elle se leva et envoya des baisers avec sa petite main; ses deux frères se levèrent aussi en agitant leur béret.
Alors la foule cria et hurla comme si elle avait été en délire; les gens entouraient la voiture, et la femme qui était à côté de nous se précipita près de la portière et, se hissant sur le marchepied, elle baisa la main de la Reine et celle de la petite Princesse. Son panier d’œufs était tombé par terre, mais personne n’y fit attention et on écrasa tout.
Comme la foule augmentait, maman prit Barbe dans ses bras et moi je m’accrochai à sa robe.
Les soldats se mirent à entonner la Brabançonne; tout le monde chantait avec eux, c’était vraiment magnifique. La femme au panier d’œufs pleurait, mais ce n’était par pour ses œufs perdus; je crois même qu’elle a suivi la voiture sans s’inquiéter d’autre chose.
L’Hôtel de Ville, c’est tout près de la place Verte. En y arrivant, on voyait beaucoup de gens devant l’affiche posée sur la porte.
Maman s’approcha, mais il n’y avait pas moyen de lire, nous étions encore trop loin. Un homme se retourna et dit à maman:
«Vous voulez savoir ce qui se passe? Eh bien, voilà: les Allemands ont mis Louvain à sac et la ville est brûlée.»
Maman chancela, mais elle tenait toujours Barbe dans ses bras; alors elle se raidit.
L’homme, regardant maman, murmura:
«Mais qu’a donc la pauvre dame?
—Papa est à Louvain avec ma sœur.
—Il fallait le dire!»
Une femme se mit à adresser des reproches à cet homme en lui disant qu’il devait faire attention aux nouvelles qu’il annonçait.
«Bah, bah! grommela l’homme, j’ai parlé trop vite; on dit que Louvain est incendié, mais on n’en sait rien en réalité.
—Mais je veux le savoir, je veux le savoir», répétait maman.
Barbe pleurait. Maman la mit par terre et poussa les gens qui étaient devant elle afin de pouvoir arriver jusqu’à la porte de l’Hôtel de Ville.
Elle s’adressa à un monsieur décoré qui avait l’air très sérieux, en le suppliant de lui donner des nouvelles de Louvain.
Ce monsieur assura qu’il savait seulement que les Allemands avaient brûlé des monuments à Louvain, mais que les habitants n’avaient pas été molestés—c’est le mot qu’il employa. Mais puisque nous étions de Louvain, il allait chercher des informations certaines afin de nous renseigner exactement. Il dit à maman de revenir dans la soirée et de demander M. Beughel.
Nous sommes retournées au Musée Plantin, maman peut à peine parler et c’est à ce moment que j’écris ces pages sur le bureau du fils de M. Claus.
26 août.
Hier soir, M. Claus est revenu de l’Hôtel de Ville avec maman. Louvain a été bombardé et brûlé, et cinquante automobiles allemandes sont entrées à Malines. M. Claus veut que nous quittions tous Anvers.
Maman a beaucoup pleuré; elle voulait retourner à Louvain, en nous laissant, Barbe et moi, à M. Claus. Alors j’ai supplié maman de me garder avec elle.
«Je t’en prie, petite maman, que nous ne te perdions pas, toi aussi. Que ferions-nous, Barbe et moi, sans papa et sans maman? Non, non, ne nous quitte pas.»
Je ne savais que dire, mais je m’accrochais à son cou en sanglotant.
M. Claus nous regardait et dit doucement à maman:
«Madame Hollemechette, votre petite Noémie a raison, n’abandonnez pas ces enfants. Nous retrouverons votre fille aînée et votre mari, car, à cause d’elle, il ne se sera pas exposé inutilement.
—Oh! je le sais bien, c’est pour cela surtout que j’avais laissé ma fille.»
Maman a fait un effort sur elle-même et a dit: «C’est décidé, je ferai ce que vous voudrez».
Il est entendu que nous partons tout à l’heure pour Ostende.
Gand, le 3 septembre.
Nous sommes parties lundi matin d’Anvers, et nous sommes depuis deux jours à Gand, où nous attendons de pouvoir prendre un train pour Ostende. Je crois aussi que maman s’éloigne à regret de Louvain, et qu’elle espère avoir des nouvelles de papa et de Madeleine.
Le petit Claus nous avait conduites au chemin de fer. Il y avait beaucoup de monde encore, et on racontait des choses terribles sur l’armée allemande. Les Allemands étaient à Bruxelles, à Malines; ils auraient brûlé Louvain et Aerschot, l’Université et la Bibliothèque seraient en cendres! On avait emmené les hommes en Allemagne.
Quand maman entendit cela, elle ne voulait plus partir; mais quand elle parla à un officier qui était à l’entrée de la gare, il lui dit qu’il n’était plus possible de revenir en arrière, que les troupes allemandes avançaient, qu’Anvers allait être assiégé et que l’on ferait partir les femmes et les enfants.
«Du reste, madame, ne croyez pas tout ce qu’on dit; beaucoup de civils ont quitté Louvain et sûrement votre mari aura emmené votre fille.»
Barbe écoutait la conversation en ouvrant ses grands yeux; elle comprenait tout très bien, car elle s’écria:
«Mais, maman, et tante Berthe? Elle est bien avec papa, elle n’a pas été brûlée comme l’Université?»
L’officier regarda Barbe et dit à maman:
«Voulez-vous me laisser embrasser votre petite? Car moi aussi j’ai un bébé qui est aussi gentil qu’elle.»
Il embrassa Barbe, et après, il voulut mettre lui-même maman dans un compartiment où il n’y avait encore personne.
A Termonde, on annonça que les chemins de fer n’iraient pas plus loin, car toutes les locomotives avaient été prises pour les armées et dirigées sur Lille et Charleroi.
Alors, on a mis tous les enfants et toutes les mamans dans une salle d’attente où il y avait de la paille par terre. Maman voulait sortir pour trouver une chambre, mais un soldat lui dit:
«Restez là, car on va tâcher d’avoir un train pour mener tout le monde à Gand, et puis, en ville, tout est sens dessus dessous. Tâchez de prendre un coin pour dormir avec vos petites demoiselles.»
Maman portait Barbe qui pleurait et qui voulait absolument retourner à Louvain. Elle serrait Francine dans ses bras, et maman eut beaucoup de peine à l’installer dans une de nos couvertures; je me suis couchée de l’autre côté de maman, elle nous tenait chacune par un bras, j’avais ma joue appuyée contre la sienne, je me suis endormie; mais je suis bien sûre que maman n’a pas dormi, qu’elle a pleuré, parce que, lorsque je me suis réveillée, j’ai trouvé son mouchoir, tombé à côté d’elle, qui était tout mouillé.
Gand, 5 septembre.
Nous avons appris beaucoup de détails sur Louvain hier. Nous ne savons pas ce que papa et Madeleine sont devenus, mais nous savons que l’Université et la Bibliothèque sont entièrement détruites! Aujourd’hui, maman ne peut retenir ses larmes, et la femme Greefs fait tout ce qu’elle peut pour la consoler.
Je veux tout écrire. A Gand, en descendant la rue de Flandre après être sorties de la gare, nous avons été arrêtées par le passage d’une troupe de boy-scouts, accompagnée de musique et de drapeaux. Deux boy-scouts battaient du tambour, un autre jouait du clairon, et devant eux un petit Écossais de la cornemuse. C’est maman qui a dit que cet instrument s’appelait une cornemuse; c’est bien amusant. Ils jouaient la Brabançonne. Barbe sautait de joie. Une femme cria:
«Oh! regardez celui-là, il va à Ostende voir le Roi, c’est la troisième fois qu’il passe ici. Il est de Louvain.
—De Louvain! s’écria maman, il faut que je lui parle.»
Et, sans attendre la réponse, vite nous nous sommes mises à courir derrière les boy-scouts.
Ils se sont arrêtés derrière le château de Gérard-le-Diable. Une foule énorme les entourait; maman est arrivée tout près d’eux et s’est adressée à celui que la femme avait désigné comme venant de Louvain. Il était très grand, et avait une figure maigre et des yeux très vifs, un peu comme ceux de Désiré.
Maman lui dit:
«Mon cher garçon, est-ce vrai que vous venez de Louvain? Racontez-moi tout ce que vous savez. J’ai laissé là-bas ma fille, mon mari, soyez bon et donnez-moi les nouvelles que vous avez.
—Ah! madame, je vous raconterai tout ce que je sais. Il s’en est passé des choses là-bas! et ils ont brûlé et....
—Bien, bien, interrompit un vieux monsieur à cheveux blancs, qui semblait nous regarder avec intérêt, dites seulement les choses intéressantes.
—Oh! voilà; les Allemands sont arrivés à Louvain le 20 août; l’armée belge s’était retirée la veille pour que notre chère et ancienne ville fût préservée, car on savait déjà que les Allemands brûlaient et pillaient tous les villages et les maisons qui étaient sur leur passage.
«Le premier jour, tout se passa bien; les habitants donnaient ce qu’on leur demandait, et les soldats, bien qu’un peu tapageurs, ne commirent pas de violence. On nous empêchait seulement de sortir et de nous promener. Du reste, beaucoup de gens avaient fui à l’approche des Allemands.
—Mon Dieu, je suis bien sûre qu’il est resté, lui!
—Qui ça, madame?
—Mon mari, le libraire de la rue de Namur, M. Hollemechette.
—Oh! madame; je connais bien M. Hollemechette, et papa aussi, le relieur de la rue du Marché-aux-Légumes, je suis le fils de M. Josen. Votre mari est parti à l’heure actuelle, mais si vous saviez ce qu’il a fait! Il a empêché toute une rue de brûler!
—Oh! ça, c’est bien mon papa! ai-je dit.
—Racontez vite.»