—Pourquoi est-elle morte?
—Mais, parce qu’on l’aura laissée dans un village ou une ville pour ne pas en être embarrassé.
—Oh! la pauvre pie!»
Tout à coup je vis, accrochée à une fenêtre, une cage dans laquelle était une pie qui ne cessait de tourner en rond.
«Tiens, regarde, Barbe, voilà une pie.
—Je veux voir la pie, je veux voir la pie!»
Maman s’approcha et prit Barbe dans ses bras pour la lui montrer de plus près.
La pie s’arrêta de tourner; elle regarda Barbe et puis elle se mit à crier:
«Beau, beau, beau!
—Oh! la belle pie, dit Barbe.
—Paire, paire, paire!
—Qu’est-ce qu’elle crie?
—Beau, beau, beau», reprit la pie.
Comme nous parlions un peu fort, une vieille femme sortit devant la porte et nous dit:
«Oh! vous regardez ma vieille pie, elle ne peut prononcer que ces deux mots....
—Mais, madame, il y a longtemps que vous avez cette pie?
—Oh! oui, au moins cinq ans.
—Elle semble bien gaie.
—Bien gaie, la pauvre bête! La voilà en cage. Elle n’est plus à la campagne....
—A la campagne! Elle n’est pas habituée à la ville?
—Oh! non, ma pauvre dame; je viens de Tirlemont et j’ai mes petits-enfants avec moi.
—Vos petits-enfants? Et votre fille, où est-elle?
—Ma fille, et la vieille femme se mit à pleurer, je l’ai perdue, elle est sans doute morte!
—Morte? Vous en êtes certaine? demanda maman.
—C’est sûr, allez! Je l’ai laissée sur une route, tombée morte, morte!»
J’avais envie de lui dire que nous l’avions vue, sa fille, mais comme maman ne parlait pas, je lui serrai la main. Maman se contenta aussi de me regarder et me dit tout bas: «Attends, il ne faut pas l’émotionner trop.
—Madame, écoutez, je vais peut-être pouvoir vous donner des nouvelles. J’ai vu quelqu’un qui venait de Tirlemont....
—Oh! oui, moi aussi j’en ai vu des gens qui venaient de Tirlemont! Et c’étaient des menteurs et des espions qui voulaient prendre mes petits-enfants.... Mais je les garde... je les garde!»
La pie continua à chanter: Beau, beau, beau, paire, paire, paire.
«Mais qu’est-ce qu’elle dit, la pie?
—Elle répète le nom de ma fille Beaurepaire! Pauvre bête!»
Maman dit adieu à la femme qui continuait de pleurer. Et maman prit Barbe et nous emmena très vite au quartier général pour parler au commandant de la pie que nous avions trouvée. Le commandant était auprès du Roi; une foule de soldats étaient là, avec des officiers, des automobiles, et des gens qui arrivaient de tous les côtés.
«Vous savez, les Allemands sont entrés dans Bruxelles, ils ont tout pillé....
—Non, non, pas à Bruxelles, ils ont seulement fait une entrée imposante; c’est Namur qui est brûlé.... Oui, et ils avancent sur nous, ils seront demain à Ostende....
—A Ostende.... Oh! avant qu’ils y soient! Il y a les Anglais.
—Oui, les Anglais.»
Enfin on entendait tout à la fois, c’était effrayant. Personne ne voulait nous écouter. Barbe s’était endormie sur l’épaule de maman. Moi, je tenais Francine et je me disais que deux mois auparavant nous étions si heureux dans notre cher pays et qu’aujourd’hui personne n’était épargné en Belgique....
Maman nous a ramenées chez la vieille Mme Beulans et nous a couchées. Elle m’a raconté qu’elle était allée le soir chercher la pauvre maman qui avait perdu ses petits enfants et qu’elle l’avait conduite dans la maison de la pie. La pauvre femme était malade de joie et elle est tombée par terre d’émotion. Il a fallu faire venir un médecin qui l’a très bien soignée. Moi, je crois que c’est maman qui l’a guérie, parce que maman est tellement bonne.
C’est ce qu’a dit Mme Beulans ce matin, et elle a ajouté que sûrement maman serait malade si elle continuait à se faire tant de «mauvais sang» et à tant s’occuper des autres.
Dunkerque, le 15 septembre.
Quel voyage nous venons de faire! Nous apprenons chaque jour de terribles nouvelles de la guerre.
Mais il faut que je raconte d’abord comment nous sommes arrivées ici, à Dunkerque.
Mme Beulans et maman avaient décidé que nous irions en bateau à Nieuport; il en partait chaque jour remplis de réfugiés; il fallait s’inscrire et chacun à son tour s’embarquait avec ses paquets et ses enfants.
Ce fut une affaire avec Phœbus! Seulement, comme il est très gentil et qu’il a une si bonne tête, personne ne disait rien, sauf une femme qui était vraiment méchante, car elle criait que c’était «ridicule» de traîner un chien avec soi, qu’on n’avait qu’à le laisser mourir avec les autres, avec ceux qui étaient restés à la maison.
«Ah! la maison, elle a été brûlée, entièrement brûlée!»
Comme elle criait, un soldat qui aidait à l’embarquement lui dit de se taire, que sans cela on la mènerait devant le commandant. Alors seulement, elle se calma.
Les bateaux étaient à la file les uns des autres, le long de la digue, et dès qu’il y en avait un qui était plein, il partait; on tenait une quarantaine de personnes dans une embarcation.
Mme Beulans nous a accompagnées, et elle est restée avec nous jusqu’au dernier moment.
Elle pleurait en nous embrassant. Barbe lui entourait le cou de ses deux petites mains, en lui promettant d’être bien sage désormais.
«Oui, tu es un gentil petit bébé, obéis bien à ta maman et, lorsque tu reverras ton papa, il sera très content!»
Maman tenait Barbe d’une main et moi de l’autre; j’avais pris Phœbus qui marchait difficilement. Un petit gamin nous suivait avec un gros paquet où maman avait serré tout ce qu’elle avait pu de nos affaires. Naturellement Barbe portait aussi sa fille Francine.
Sur le bateau, nous nous sommes assises contre le bastingage où il y avait un banc. Phœbus se coucha sur nos pieds, à côté de notre paquet.
Seulement, quand nous nous sommes levées pour dire adieu à Mme Beulans qui restait sur le quai, il voulut, lui aussi, faire comme nous, et il se dressa sur ses pattes de derrière en s’appuyant sur le banc. Il avait l’air très malheureux de ne pouvoir lever sa patte en bois; alors je la lui pris pour la poser sur le parapet; il me lécha la figure avec sa grosse langue et il fit entendre un aboiement d’amitié pour Mme Beulans, car elle l’avait très bien soigné pendant que nous étions chez elle.
Il faisait un temps magnifique et la mer était très calme et n’avait que de jolies petites vagues.
Maman nous dit: «Regardez comme la mer est bleue, elle l’est presque autant que le ciel.
—Où allons-nous, maman? demanda Barbe.
—Nous allons à Nieuport.
—A Nieuport? dit une femme qui était assise près de nous et qui tenait un petit bébé dans ses bras. A Nieuport, bien sûr que non, nous n’allons pas à Nieuport, nous allons en Angleterre.
—Non, madame, vous vous trompez, nous allons à Nieuport, c’est pour cela que j’ai pris ce bateau, car je veux rester en Belgique.
—En Belgique, ma pauvre dame, vous serez bien obligée d’en sortir, car les Allemands sont chez nous, ils commencent à entrer en France.
—Oh! ils sont seulement à Charleroi.
—Oh oui! mais comment pourra-t-on résister à ces armées de brigands. Moi, je vous dis que tout est brûlé, pillé, saccagé et il ne va pas rester une maison debout dans toute la Belgique, et la France souffrira aussi.»
Des sanglots violents éclatèrent à côté de nous. C’était une femme avec une petite fille et un tout petit garçon qui pleuraient tous les trois.
Cette femme commença à parler et à raconter la bataille de Charleroi.
Tout était arrivé subitement; on entendait le canon et puis un jour, les gens de tous les villages voisins se mirent à courir sur les routes en fuyant devant l’ennemi qui s’avançait. Des blessés, des soldats pâles et couverts de poussière passaient sur les routes et aussi des convois de ravitaillement pleins de morceaux de viande pendus de tous les côtés. Et puis le bruit constant des bombes et des gens effarés qui se sauvaient!
«Quelle vue horrible, madame, que celle-là, je ne peux la chasser de mes yeux.»
Maman se tourna vers celle qui parlait avec tant de désespoir et lui dit:
«Mais, madame, je comprends que vous ayez du chagrin de quitter la Belgique et de voir tant de calamités sur tout notre pays, mais il ne faut pas être désespérée à ce point; il faut donc s’armer de courage et s’aider les uns les autres.
—Oh! si vous aviez autant de malheurs que moi, vous penseriez qu’il est impossible d’avoir du courage.
—Moi, dit maman, vous voyez, je ne pleure pas, et pourtant, ma maison à Louvain a été brûlée et je ne sais où sont mon mari et ma fille que j’avais laissés là-bas.
—Et Désiré est à la guerre et Phœbus a eu la patte cassée», s’écria Barbe.
La femme se retourna et posa sa tête sur le parapet en pleurant.
Alors maman donna à la petite fille de la femme qui croyait aller en Angleterre, une grosse tartine de pain qu’elle se mit à manger avec avidité en la tenant avec ses deux mains.
Barbe demanda aussi une tartine. Alors, comme Phœbus voulait absolument en avoir sa part, je saisis notre toutou par son cou afin de l’empêcher de saisir le goûter de ma petite sœur.
Il faisait très chaud; Barbe s’est endormie dans les bras de maman et moi aussi, mais je n’avais que ma tête appuyée sur maman.
Lorsque je me suis réveillée, il faisait presque nuit et dans le ciel brillaient une quantité d’étoiles. Maman avait mis des châles sur nous deux. A ce moment, je fus frappée de voir toutes les femmes très excitées. Presque toutes parlaient, ou pleuraient; il y en avait seulement quelques-unes comme maman qui essayaient de calmer tout le monde.
«Maman, qu’est-ce qui est arrivé? De quoi toutes ces femmes se plaignent-elles?
—C’est parce qu’on nous a fait dire de ne pas débarquer à Nieuport. Il y a une quantité de troupes belges et il paraît que les Allemands avancent rapidement. Le Roi et la Reine sont encore à Nieuport, mais ils vont quitter cette ville pour descendre plus au sud; en France, les Allemands se dirigent sur Paris. Nous allons à Dunkerque, où nous arriverons pour la nuit. Des femmes d’un bateau qui nous a presque touchés cet après-midi nous ont raconté de bien tristes nouvelles sur ce qui s’est passé chez nous en Belgique. Ah! c’est bien terrible!»
Je devinais que maman avait un grand chagrin, et elle ne me disait pas tout ce qu’elle pensait. Je me levai et l’embrassai bien fort en lui disant:
«Ma chère petite maman, n’aie pas trop de chagrin, je t’en prie, je t’aime bien et tu sais que je ferai tout ce que je pourrai pour t’aider.
—Ma petite Noémie, je le sais bien que tu m’aimes beaucoup, tu ressembles tellement à ton papa!»
En disant ces mots, maman avait les yeux pleins de larmes. Et je pensai que maman ne se consolait pas de n’avoir plus ce cher papa qui était toujours avec elle et qui la «gâtait», comme elle disait. C’est vrai, toute la vie était changée, puisque maman n’avait plus papa et que moi j’étais la sœur aînée, car Madeleine aussi n’était pas là....
Nous avons enfin vu les lumières de Dunkerque et les bateaux entrèrent dans le port; on s’arrêta devant un quai et tout le monde descendit à terre.
Nous étions bien embarrassées avec nos paquets et Phœbus.
Des employés qui aidaient les femmes à débarquer se mirent à rire en voyant notre toutou avec sa jambe de bois.
«Mais maman, dit Barbe, pourquoi ces gens rient-ils de Phœbus qui a perdu sa jambe à la guerre et qui a la médaille des chiens?
—Ne t’inquiète pas d’eux, ils ne savent pas comment Phœbus a perdu sa jambe.»
Maman demanda à un officier qui était sur le quai où elle pourrait aller passer la nuit.
«Ah! madame, je ne sais pas trop, mais, là, à quelques pas il y a un dépôt où se trouve un sous-officier chargé de diriger les hommes qui sont envoyés ici pour prendre du service et qui s’occupe maintenant des réfugiés belges et de leurs familles. Il s’appelle Vandenbroucque. Adressez-vous à lui: la caserne est là, sur la place.»
Maman tenant toujours Barbe d’une main, ses paquets de l’autre, et moi, Phœbus, nous avons suivi le chemin indiqué par l’officier. A la caserne, maman parla à un soldat qui nous conduisit dans une grande salle pleine de femmes et d’enfants, et il nous dit d’attendre.
Enfin, après très longtemps, on nous a fait entrer dans le bureau du sergent Vandenbroucque.
Il était assis devant une table et il écrivait. Tout à coup, il leva la tête et sa figure changea complètement.
Il était grand, un peu gros, très blond avec des yeux bleus très bons et un lorgnon. Il regarda Barbe, moi et maman avec attention et écouta maman sans rien dire.
Maman dit très vite tout ce qui lui était arrivé depuis notre départ de Louvain.
«Alors, vous ne savez pas où est votre mari, votre fille et votre fils?»
—Non, dit maman, mais on m’a dit à Ostende que tous les Belges devaient passer au bureau royal et s’y faire inscrire. Je ne désespère pas. J’ai retrouvé mon chien d’une façon bien extraordinaire.»
Barbe était à côté de Phœbus.
«Oui, dit-elle, il est réformé, car il a eu sa patte cassée par un boulet.
—Ah! dit le sergent Vandenbroucque, ton chien est réformé?»
Il prit Barbe dans ses bras et l’assit sur son bureau.
«Comment t’appelles-tu?
—Barbe Hollemechette.
—Quel âge as-tu?
—J’ai cinq ans et Noémie a dix ans.
—Et ton chien, quel âge a-t-il?
—Mais il n’a pas d’âge, un toutou n’a pas d’âge, n’est-ce pas, maman?
—Non, un toutou n’a pas d’âge, tu as raison.»
Barbe voulait s’en aller, mais le sergent la garda; après l’avoir embrassée, il dit:
«Madame, j’ai chez moi une gentille petite fille que j’aime tendrement; aussi chaque fois que je vois des enfants, je suis heureux, car il me semble que c’est un peu de ma fillette que je retrouve....»
Je suis sûre qu’il avait envie de pleurer en disant cela, bien que maman m’ait assuré que je m’étais trompée.
«Madame, il n’y a plus un lit dans tout Dunkerque; mais, comme je ne veux pas vous laisser dans l’embarras, je vais vous conduire dans un hôtel où j’ai une chambre et où vous pourrez coucher cette nuit. Seulement vous allez m’attendre un instant pendant que je termine mon travail.»
Il posa Barbe à terre, mais la retint près de lui; il donna une chaise à maman et une autre à moi.
Il parla à toutes les femmes qui entraient les unes après les autres. Il prenait un air ferme, mais je suis sûre qu’il était très bon et que plus sa voix était dure, plus il était attendri; il avait l’air de se forcer. Du reste, en le quittant, on le remerciait toujours de ce qu’il avait fait. Phœbus commençait à s’impatienter, alors le sergent Vandenbroucque se leva et nous prenant toutes les deux par la main et mettant son képi sur sa tête, il nous conduisit à l’hôtel de l’Océan où il avait sa chambre.
Avant de nous coucher, il nous fit servir à dîner; il avait mis Barbe à côté de lui, moi en face, et il nous parlait tout le temps. Il voulait absolument savoir comment Phœbus avait été blessé, mais Barbe dormait à moitié, alors le bon sergent la porta lui-même dans sa chambre et aida maman à la coucher.
Dunkerque, le 18 septembre.
NOUS quittons le bon sergent Vandenbroucque qui nous a accompagnées à la gare.
Il a acheté une poupée à Barbe pour accompagner Francine; c’est une paysanne habillée en Boulonaise. Il l’a donnée à Barbe, parce qu’il est de Boulogne et que c’était un double souvenir de lui; pour moi, il a choisi un petit livre de contes français.
En allant à la gare, il portait Barbe, et un soldat tenait nos paquets; moi, j’avais Phœbus qui marchait bien lentement.
Nous avons eu beaucoup de peine à trouver des places; enfin, grâce au sergent qui fit ouvrir un compartiment de première classe, nous avons été bien installées. C’est lui qui a pris Phœbus dans ses bras pour l’aider à grimper près de nous. Naturellement nous n’étions pas seules: deux dames assez vieilles, une Anglaise et une dame avec son petit garçon sont montés dans notre wagon.
Au moment où le train partait, le sergent nous embrassa et nous dit de ne pas oublier d’aller voir sa femme à Paris. Il avait écrit son adresse à maman. Il avait l’air d’avoir de la peine et je crois que maman faisait tous ses efforts pour retenir ses larmes. Il avait promis à maman de s’occuper spécialement de papa en allant au bureau des Belges qui correspondait avec le quartier général d’Ostende. Comme nous ne savions pas où nous habiterions, il était décidé avec lui que nous nous informerions auprès de sa femme de tout ce qu’il pourrait savoir.
J’écris cette partie de mon journal dans le train, sur la tablette du compartiment, bien que Barbe me tire tout le temps le bras pour voir le petit garçon qui cherche à exciter Phœbus en lui passant son soulier à rebrousse-poil sur le dos.
Naturellement Phœbus reste tranquille, mais Barbe dit tout à coup:
«Laisse donc mon toutou, c’est un soldat réformé.
—Un soldat réformé? Mais c’est un chien!
—Eh bien! puisqu’il a eu sa patte cassée par une balle.
—Sa patte cassée par une balle! Et où ça donc?
—Mais à Diehl, avec Louis Gersen.
—Qu’est-ce que Louis Gersen?
—C’est le conducteur de Phœbus.
—Oh! Où est-il maintenant?
—Il est avec le Roi.
—Avec le Roi, où ça?
—A Furnes. Mais il ne sait rien, ce petit garçon-là, Noémie!
—Voyons Barbe, tais-toi.
—Je ne sais rien, moi.... Et savez-vous où sont les Allemands? Ils sont sur la Marne, car ils veulent brûler Paris, comme ils ont brûlé Louvain.
—Non, non pas comme Louvain, ai-je répondu.
—Si, moi, je vous dis que si.»
Ce petit garçon avait l’air très méchant; Barbe se mit à crier; alors Phœbus se leva et tristement lécha ses mains, et moi, j’avais envie de faire comme elle.
Une des vieilles dames qui avait un chapeau de deuil parla au garçon français:
«Mon enfant, pourquoi taquinez-vous ces petites filles qui ont l’air bien gentil et qui viennent de Belgique? Vous ne pouvez pas savoir si les Allemands iront à Paris, et ce n’est ni courageux ni d’un bon Français de dire des choses pareilles.»
Le garçon devint très rouge et s’écria:
«Je suis un bon Français et mon papa se bat actuellement en Alsace, mais je sais comme les Boches sont méchants et cherchent à détruire tout en France!
—Eh bien! continua la vieille dame, quand on a un papa qui se bat, on ne parle pas comme vous le faites à des petites Belges et vous devriez montrer que vous êtes un bon Français en leur demandant pardon de ce que vous leur avez dit.
—Eh bien oui, c’est vrai, j’ai eu tort, j’avais envie de taquiner des filles.»
Il me tendit la main fermement.
«Oh! it is very good, dit la dame anglaise; vous agissez comme un véritable gentleman.»
Alors je dis à Phœbus de lécher la main du jeune garçon, car le pauvre toutou ne pouvait pas donner sa patte comme il le faisait autrefois.
Maman causait avec la mère du petit garçon pendant ce temps-là; j’entendis qu’elle avait peur que son mari n’ait été pris par les Allemands; une des vieilles dames dit que son fils avait été tué, et puis elles parlèrent à voix basse. Maman nous conseilla de nous amuser entre nous, et le petit garçon tira d’un sac une boîte de soldats et il les aligna sur la tablette du compartiment. Barbe voulut que sa nouvelle fille Francine pût s’asseoir pour passer la revue, et en l’installant, toute une rangée de soldats tomba:
«Aïe! aïe, mes artilleurs! cria le petit Pierre—car le jeune garçon s’appelait Pierre.
—Ce ne sont pas des artilleurs, dit Barbe.
—Si, ce sont des artilleurs.
—Non, n’est-ce pas, Noémie, ce ne sont pas des artilleurs? Ils n’ont pas de chiens.
—Ce sont des artilleurs français, tu ne connais que les artilleurs belges qui ont des chiens pour traîner les mitrailleuses, mais en France on ne se sert pas de chiens.
—Oui, c’est ça. Mais je vais vous montrer tous nos soldats français. On va passer la revue. Voilà d’abord l’infanterie. Les soldats avaient des pantalons rouges avant la guerre, mais notre général Joffre n’en veut plus.
—Qui est-ce Joffre?
—C’est celui qui commande toute l’armée française. Voilà, je continue. L’infanterie défile en pantalon bleu horizon. Les fantassins marchent bien, quoiqu’ils aient un gros sac sur le dos. Vient ensuite l’artillerie avec ses canons. Voyez comme ils sont jolis ces petits 75.
—C’est un canon? dit Barbe.
—Oui, nous les appelons en France des 75, et c’est grâce à eux que les «Boches» sortiront de Belgique.
«Maintenant c’est la cavalerie qui défile. Les chasseurs avec leur dolman bleu ciel, les cuirassiers avec leur belle cuirasse et les dragons avec leur casque brillant. Et les chasseurs à pied qui suivent, ils vont comme le vent et grimpent sur les montagnes comme des chèvres. Les turcos, les spahis, les zouaves terminent le défilé. Les Allemands en ont une terrible peur: ils les appellent «les diables».
«Maintenant que tout le monde est en place, salut aux drapeaux et vive la France!
—Et vive la Belgique, dis-je aussitôt.
—Oui, vive la Belgique!»
Barbe se mit à battre des mains en riant; alors je vis que maman ainsi que celle de Pierre, et les deux vieilles dames nous regardaient sans dire un mot et que leurs yeux brillaient beaucoup.
Le train s’était arrêté. Un voyageur dit à maman qu’on allait rester là un grand moment, car il y avait un encombrement.
Une des vieilles dames décida qu’il fallait manger quelque chose, surtout à cause des enfants. Après, je me suis mise à écrire mon journal
Paris, le 20 septembre.
Je suis assise à une petite table, dans une chambre très étroite du séminaire de Saint-Sulpice à Paris. Maman est à côté de moi, Barbe dort et j’entends le petit Pierre, dans la chambre à côté, qui parle à sa maman.
Nous sommes abritées, mais maman n’a plus du tout d’argent; nous n’avons pas de nouvelles de papa ni de Madeleine, ni de Tantine Berthe, et maman se demande ce que nous allons faire.
Je reprends mon récit au moment où j’ai achevé d’écrire quelques pages de mon journal dans le train qui nous conduisait à Paris. Après beaucoup d’arrêts dans des gares ou même en pleine campagne, nous sommes arrivées à Paris à sept heures du soir.
Le petit Pierre m’avait raconté son histoire. Ses parents habitaient dans une ville du nord de la France, à Maubeuge. Son papa était directeur d’une usine de machines. Il était officier de réserve et avait quitté sa maison le jour où la guerre avait été déclarée avec la France. Pierre était resté seul dans la maison avec sa maman. Alors ils avaient appris toutes les mauvaises nouvelles, et un jour ils entendirent le canon qui ne cessait pas de gronder.
«Tu sais, me dit le petit Pierre, c’était terrible et très excitant; je voulais toujours sortir, parce que j’aime surtout les artilleurs: mon papa est artilleur. Mais maman me le défendait.»
Un soir, le commandant vint dire que toutes les femmes et les enfants devaient quitter la ville dans les deux heures.
Alors le petit Pierre et sa maman prirent quelques vêtements, de l’argent et un peu de pain et ils partirent.
Beaucoup de gens annonçaient que les Allemands entraient par un côté de la ville pendant qu’on fuyait de l’autre. Mais personne ne criait, et l’on ne pensait pas à son malheur, on ne pleurait pas de laisser sa maison, on ne parlait que de son pays qui était envahi par l’ennemi et des hommes tués dans les batailles.
Comme le petit Pierre avait dix ans, il ne voulut pas monter dans une voiture, car il pouvait bien marcher à côté de sa maman, et le premier jour ils firent beaucoup, beaucoup de kilomètres, au moins trente.
Tantôt, couchant dans une ferme, tantôt, dans une gare, ils arrivèrent à Amiens où on leur dit qu’il fallait aller à Calais, pour gagner de là l’Angleterre. Car les Allemands s’avançaient sur Paris et tout le monde partait pour Bordeaux.
Mais on leur apprit un jour que les Allemands avaient été repoussés sur la Marne.
«Tu comprends, me dit Pierre, cette retraite c’était une tactique du général Joffre!»
Je ne comprenais pas ce que c’était qu’une tactique, je le demandai à maman qui me dit que c’était une manœuvre préparée à l’avance.
Quand elle sut que l’on pouvait se rendre à Paris, la maman du petit Pierre pensa que là elle pourrait avoir des nouvelles de son mari au ministère de la Guerre, et aussi qu’elle connaissait des personnes qui pourraient lui être utiles. C’est ainsi que nous nous sommes rencontrés dans le train et que Pierre est devenu mon ami.
Paris, le 24 septembre.
Je crois que maman est très malheureuse d’être au séminaire de Saint-Sulpice où nous avons seulement une chambre; mais elle m’a dit que cela n’était rien à côté de tous les grands malheurs qui nous arrivent à nous et à notre pays, et elle aide toutes les femmes qui sont là à soigner leurs enfants, à les laver, à les faire manger. Quelquefois c’est amusant, mais il y en a aussi qui crient tout le temps.
Il y a des dames qui viennent chaque jour au séminaire pour faire du bien aux plus malheureux réfugiés. Une jeune fille très gentille nous a fait une visite dans notre chambre et a parlé très longtemps avec maman. Elle s’appelle Suzanne; elle est très jolie et a des cheveux blonds comme Madeleine. C’est elle qui nous a menées au jardin du Luxembourg pour nous le montrer et pour que nous y allions jouer le plus souvent possible.
Oh! Il est magnifique, plein d’arbres, de fleurs, avec un bassin et un immense jet d’eau au milieu. Je n’ai jamais vu un si beau jardin!
Du reste Paris est une ville superbe. Naturellement j’aime mieux Louvain; c’est là où je suis née, et puis, c’est là que nous étions avec mon papa, et quand j’y pense j’ai toujours le cœur très gros.
Mais Paris n’est pas seulement beau, il est bon. Tout le monde est parfait, même les agents de police. Oh! ça, c’est une bonne histoire qui nous est arrivée avec Phœbus!
Lorsque nous nous sommes trouvées, le premier soir, à la gare du Nord, nous ne savions où aller. La maman du petit Pierre se rendit chez des amis; une dame nous dit d’aller au séminaire de Saint-Sulpice où l’on nous donnerait des chambres.
«Prenez l’automobile qui est là, il emmène beaucoup de femmes et d’enfants qui viennent de Belgique et du Nord et vous pourrez coucher vos petites filles au moins pour cette nuit.»
Mais devant la grande automobile, il y avait un agent de police qui, en voyant Phœbus, s’écria:
«Pensez-vous que nous abritions les chiens, non... mais....»
Maman lui expliqua que Phœbus avait eu la jambe emportée par un boulet à la guerre.
«Oh! moi, je ne vous dis pas le contraire, mais je ne peux pas laisser monter votre chien dans l’auto.»
Barbe commença à pleurer en prenant le cou de Phœbus qui, lui, s’était assis tranquillement et nous regardait avec ses bons yeux qui semblaient dire: «Toutes ces conversations me sont égales, car je sais bien que je resterai toujours avec mes petites maîtresses; je les ai retrouvées après des aventures autrement terribles qu’un voyage en auto et la rencontre d’un méchant agent de police».
La dame qui avait parlé à maman, s’approcha de l’agent et lui dit:
«Prenez ce chien et parlez à M. Le Peltier de ma part; il arrangera cela sûrement.
—Bien, bien», dit l’agent, et il aida Phœbus à s’installer près du conducteur.
Phœbus semblait très content. Il regardait Paris qui lui paraissait sûrement très beau comme à nous, mais il n’en était pas étonné: il avait entendu papa nous dire que c’était la plus belle ville du monde.
Quand nous sommes arrivées au séminaire, quelle histoire!
Les agents se mirent à rire d’abord et entourèrent Phœbus pour savoir son histoire, puis on appela M. Le Peltier: c’est celui qui reçoit les réfugiés. Il a l’air très gentil et il demande à chaque enfant son nom et son âge.
Il parut s’intéresser beaucoup à ce que maman lui raconta, et il nous regardait avec attention.
Barbe lui dit:
«Monsieur, nous allons bien garder Phœbus, n’est-ce pas?
—Mais, ma petite fille, il n’y a pas de chiens dans le séminaire.
—Eh bien, il y aura Phœbus. C’est mon toutou et celui de papa.
—Où est-il, ton papa?
—Il est à Louvain, et il viendra bientôt ici.
—Oui, il faut l’espérer. Pour l’instant, je ne sais pas où mettre ton toutou. Veux-tu me le donner?
—Non, je ne veux pas te le donner; tu es méchant.»
Je tirai Barbe par le bras en lui disant de se taire; M. le commissaire se mit à rire et il réfléchit. Maman s’était assise, elle avait l’air si fatigué!
«Écoutez, dit M. Le Peltier; je vais vous donner une chambre un peu éloignée des autres; elle est très grande et vous prendrez votre chien avec vous. Seulement il faudra le sortir souvent et prendre garde qu’il ne gêne personne.»
Il nous conduisit lui-même à travers les beaux couloirs du séminaire; il marchait en avant avec maman; moi, je donnais la main à Barbe et Phœbus nous suivait très heureux.
Ce soir-là nous nous sommes couchées bien vite; nous avons fait une bonne prière pour remercier le bon Dieu et lui demander de préserver papa, Madeleine, Tantine Berthe et la Belgique!
26 septembre.
Le petit Pierre Mase—notre nouvel ami que nous avons rencontré en venant de Dunkerque—et sa maman sont venus nous rejoindre au séminaire. Ses amis qui auraient pu les recevoir ne sont pas à Paris, ils ont été chez d’autres amis; ils n’ont trouvé personne nulle part! Moi je suis bien contente, parce que nous allons dans la journée au Luxembourg; nous nous asseyons sur un banc dans une allée devant une pelouse, et nous jouons tous les trois. Maman et la mère de Pierre viennent avec nous ainsi que Phœbus, que tout le monde connaît maintenant.
La mère de Pierre est allée au ministère de la Guerre pour avoir des nouvelles. Le papa du petit Pierre a écrit une longue lettre où il raconte la belle bataille de la Marne, comme il dit. Alors Pierre nous a tout expliqué.
«Tu vois, Joffre a dit: «Il faut chasser les Allemands, cesser de reculer maintenant et leur courir dessus». Alors tous les soldats sont tombés à la fois sur les Boches, et ils ont tellement tapé dessus, qu’ils ont été obligés de fuir et de s’en aller.
—Alors nous pouvons retourner à Louvain? demande Barbe.
—Non, pas encore; mais on les a empêchés d’entrer dans Paris, et c’est une magnifique victoire, et les Français l’appellent la victoire de la Marne.»
Je demandai à Pierre où était son papa.
«Oh! il s’est battu sur la Marne; un obus a éclaté près de lui, il a été couvert de poussière et de boue, mais il n’a pas été blessé. Il a perdu beaucoup d’hommes après Charleroi, mais, maintenant, il est content de cette bataille.»
J’aime beaucoup à causer avec Pierre, parce qu’il m’apprend toutes sortes de choses sur les Français, et moi je lui parle de la Belgique et surtout de Louvain.
Maman est allée à la légation de Belgique pour donner son nom et pour s’informer de Désiré. Nous avons été aussi à Sceaux, chez la femme du sergent Vandenbroucque, mais elle est aussi partie avec sa fille. Nous ne connaissons personne ici!
Oh! je ne veux pas dire que nous sommes abandonnées: je serais bien ingrate et je n’oublie pas que Mlle Suzanne nous fait toujours une visite quand elle vient au séminaire.
Elle arrive tous les matins à huit heures; elle lave et peigne les enfants, elle emmaillotte et promène les bébés, nettoie des biberons, sert la soupe; ensuite elle fait la classe aux plus grands et raccommode leur linge et leurs vêtements. J’aime beaucoup à rester auprès d’elle.
Il y a une grande pièce avec des armoires tout autour; dans la journée, il y a plusieurs dames qui y viennent pour travailler. On a demandé à maman d’aider, et naturellement maman a bien voulu, elle parle avec ces dames et je vois bien que tout le monde l’aime.
Je m’assois toujours à côté de Mlle Suzanne qui m’apprend à coudre, à faire des ourlets.
Barbe joue avec Pierre et naturellement Phœbus est couché sur la robe de maman.
J’ai dit à Mlle Suzanne que j’écrivais mon journal; elle aurait voulu lire ce que j’ai dit sur Paris. Mais ce journal n’est pas pour les autres, il est pour mon papa quand il reviendra.
23 septembre.
Hier, maman a reçu une «convocation» de la légation de Belgique.
Quand M. Le Peltier a remis cette lettre à maman, elle est devenue toute pâle, et moi j’ai pensé que c’était peut-être une mauvaise nouvelle de papa ou de Désiré. Je n’ai pas osé le dire à maman, mais je l’ai suppliée de m’emmener avec elle.
«Je t’en prie, ma petite maman, prends-moi avec toi, je veux savoir et, s’il le faut, je te donnerai du courage....
—Ma petite Noémie, tu es une bonne fille et tu m’aimes bien, mais il vaut mieux que tu restes avec Barbe.
—Moi je la garderai, dit Pierre, avec Phœbus, et vous verrez, nous serons très sages.»
Je partis donc avec maman. A la légation un jeune homme très gentil nous reçut en disant:
«C’est vous madame Hollemechette? Le bureau de Furnes, où se trouve le Roi, a fait parvenir au bureau belge de Dunkerque un pli pour vous, que nous a envoyé le sergent Vandenbroucque. Votre fils, Désiré Hollemechette, après s’être battu courageusement près de Malines, et avoir été blessé, a été décoré par le roi Albert de la Croix de Léopold. Nous pouvons ajouter qu’il est en voie de guérison.»
Maman était très émue; le monsieur toussa un peu fort et murmura:
«Ces enfants! ils sont tous comme cela en Belgique, ils se battent comme des lions!»
Moi, j’étais très fière et j’embrassai maman en lui disant que, puisque nous recevions cette bonne nouvelle de Désiré, sûrement nous allions en avoir bientôt de papa.