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IMP. S. RAÇON.

MADEMOISELLE CORMON.

Mais la pauvre fille avait déjà plus de quarante ans!

(LA VIEILLE FILLE.)

Mademoiselle Cormon ne trouvait cependant point dans sa personne l'auxiliaire obligé de ses désirs. Elle n'avait d'autre beauté que celle-ci improprement nommée la beauté du diable, et qui consiste dans une grosse fraîcheur de jeunesse que, théologalement parlant, le diable ne saurait avoir, à moins qu'il ne faille expliquer cette expression par la constante envie qu'il a de se rafraîchir. Les pieds de l'héritière étaient larges et plats. Sa jambe, qu'elle laissait souvent voir par la manière dont, sans y entendre malice, elle relevait sa robe quand il avait plu et qu'elle sortait de chez elle ou de Saint-Léonard, ne pouvait être prise pour la jambe d'une femme; c'était une jambe nerveuse, à petit mollet saillant et dru, comme celui d'un matelot. Sa bonne grosse taille, son embonpoint de nourrice, ses bras forts et potelés, ses mains rouges, tout en elle s'harmoniait aux formes bombées, à la grasse blancheur des beautés normandes. Ses yeux d'une couleur indécise arrivaient à fleur de tête et donnaient à son visage, dont les contours arrondis n'avaient aucune noblesse, un air d'étonnement et de simplicité moutonnière qui seyait d'ailleurs à son état de vieille fille: si elle n'avait pas été innocente, elle eût semblé l'être. Son nez aquilin contrastait avec la petitesse de son front, car il est rare que cette forme de nez n'implique pas un beau front. Malgré de grosses lèvres rouges, l'indice d'une grande bonté, ce front annonçait trop peu d'idées pour que le cœur fût dirigé par l'intelligence: elle devait être bienfaisante sans grâce. Or, l'on reproche sévèrement à la vertu ses défauts, tandis qu'on est plein d'indulgence pour les qualités du vice. Ses cheveux châtains, d'une longueur extraordinaire, prêtaient à sa figure cette beauté qui résulte de la force et de l'abondance, les deux caractères principaux de sa personne. Au temps de ses prétentions, elle affectait de mettre sa figure de trois quarts pour montrer une très-jolie oreille qui se détachait bien au milieu du blanc azuré de son col et de ses tempes, rehaussé par son énorme chevelure. Vue ainsi, en habit de bal, elle pouvait paraître belle. Ses formes protubérantes, sa taille, sa santé vigoureuse arrachaient aux officiers de l'Empire cette exclamation: «Quel beau brin de fille!» Mais avec les années, l'embonpoint élaboré par une vie tranquille et sage, s'était insensiblement si mal réparti sur ce corps, qu'il en avait détruit les primitives proportions. En ce moment, aucun corset ne pouvait faire retrouver de hanches à la pauvre fille, qui semblait fondue d'une seule pièce. La jeune harmonie de son corsage n'existait plus, et son ampleur excessive faisait craindre qu'en se baissant elle ne fût emportée par ces masses supérieures; mais la nature l'avait douée d'un contre-poids naturel qui rendait inutile la mensongère précaution d'une tournure. Chez elle tout était bien vrai. En se triplant, son menton avait diminué la longueur du col et gêné le port de la tête. Elle n'avait pas de rides, mais des plis; et les plaisants prétendaient que, pour ne pas se couper, elle se mettait de la poudre aux articulations, ainsi qu'on en jette aux enfants. Cette grasse personne offrait à un jeune homme perdu de désirs, comme Athanase, la nature d'attraits qui devait le séduire. Les jeunes imaginations, essentiellement avides et courageuses, aiment à s'étendre sur ces belles nappes vives. C'était la perdrix dodue, alléchant le couteau du gourmet. Beaucoup d'élégants parisiens endettés se seraient très-bien résignés à faire exactement le bonheur de mademoiselle Cormon. Mais la pauvre fille avait déjà plus de quarante ans! En ce moment, après avoir pendant long-temps combattu pour mettre dans sa vie les intérêts qui font toute la femme, et néanmoins forcée d'être fille, elle se fortifiait dans sa vertu par les pratiques religieuses les plus sévères. Elle avait eu recours à la religion, cette grande consolatrice des virginités; son confesseur la dirigeait assez niaisement depuis trois ans dans la voie des macérations; il lui recommandait l'usage de la discipline, qui, s'il faut en croire la médecine moderne, produit un effet contraire à celui qu'en attendait ce pauvre prêtre de qui les connaissances hygiéniques n'étaient pas très-étendues. Ces pratiques absurdes commençaient à répandre une teinte monastique sur le visage de mademoiselle Cormon, assez souvent au désespoir en voyant son teint blanc contracter des tons jaunes qui annonçaient la maturité. Le léger duvet dont sa lèvre supérieure était ornée vers les coins s'avisait de grandir et dessinait comme une fumée. Les tempes se miroitaient! Enfin, la décroissance commençait. Il était authentique dans Alençon que le sang tourmentait mademoiselle Cormon; elle faisait subir ses confidences au chevalier de Valois, à qui elle nombrait ses bains de pieds, avec lequel elle combinait des réfrigérants. Le fin compère tirait alors sa tabatière, et, par forme de conclusion, contemplait la princesse Goritza.

—Le vrai calmant, disait-il, ma chère demoiselle, serait un bel et bon mari.

—Mais à qui se fier? répondait-elle.

Le chevalier chassait alors les grains de tabac qui se fourraient dans les plis du pout-de-soie ou sur son gilet. Pour tout le monde, ce geste eût été fort naturel; mais il donnait toujours des inquiétudes à la pauvre fille. La violence de sa passion sans objet était si grande qu'elle n'osait plus regarder un homme en face, tant elle craignait de laisser apercevoir dans son regard le sentiment qui la poignait. Par un caprice qui n'était peut-être que la continuation de ses anciens procédés, quoiqu'elle se sentît attirée vers les hommes qui pouvaient encore lui convenir, elle avait tant de peur d'être taxée de folie en ayant l'air de leur faire la cour, qu'elle les traitait peu gracieusement. La plupart des personnes de sa société, se trouvant incapables d'apprécier ses motifs, toujours si nobles, expliquaient sa manière d'être avec ses cocélibataires comme la vengeance d'un refus essuyé ou prévu.

Quand commença l'année 1815, elle atteignit à cet âge fatal qu'elle n'avouait pas, à quarante-deux ans. Son désir acquit alors une intensité qui avoisina la monomanie, car elle comprit que toute chance de progéniture finirait par se perdre; et ce que, dans sa céleste ignorance, elle désirait par-dessus tout, c'était des enfants. Il n'y avait pas une seule personne dans tout Alençon qui attribuât à cette vertueuse fille un seul désir des licences amoureuses: elle aimait en bloc sans rien imaginer de l'amour; c'était une Agnès catholique, incapable d'inventer une seule des ruses de l'Agnès de Molière. Depuis quelques mois, elle comptait sur un hasard. Le licenciement des troupes impériales et la reconstitution de l'armée royale opéraient un certain mouvement dans la destinée de beaucoup d'hommes qui retournaient, les uns en demi-solde, les autres avec ou sans pension, chacun dans leur pays natal, tous ayant le désir de corriger leur mauvais sort et de faire une fin qui, pour mademoiselle Cormon, pouvait être un délicieux commencement. Il était difficile que, parmi ceux qui reviendraient aux environs, il ne se trouvât pas quelque brave militaire honorable, valide surtout, d'âge convenable, de qui le caractère servirait de passeport aux opinions bonapartistes: peut-être même s'en rencontrerait-il qui, pour regagner une position perdue, se feraient royalistes. Ce calcul soutint encore pendant les premiers mois de l'année mademoiselle Cormon dans la sévérité de son attitude. Mais les militaires qui vinrent habiter la ville se trouvèrent tous ou trop vieux ou trop jeunes, trop bonapartistes ou trop mauvais sujets, dans des situations incompatibles avec les mœurs, le rang et la fortune de mademoiselle Cormon, qui chaque jour se désespéra davantage. Les officiers supérieurs avaient tous profité de leurs avantages sous Napoléon pour se marier, et ceux-là devenaient royalistes dans l'intérêt de leurs familles. Mademoiselle Cormon avait beau prier Dieu de lui faire la grâce de lui envoyer un mari afin qu'elle pût être chrétiennement heureuse, il était sans doute écrit qu'elle mourrait vierge et martyre, car il ne se présentait aucun homme qui eût tournure de mari. Les conversations qui se tenaient chez elle tous les soirs faisaient assez bien la police de l'État Civil pour qu'il n'arrivât pas dans Alençon un seul étranger sans qu'elle ne fût instruite de ses mœurs, de sa fortune et de sa qualité. Mais Alençon n'est pas une ville qui affriande l'étranger, elle n'est sur le chemin d'aucune capitale, elle n'a pas de hasards. Les marins qui vont de Brest à Paris ne s'y arrêtent même pas. La pauvre fille finit par comprendre qu'elle était réduite aux indigènes; aussi son œil prenait-il parfois une expression féroce, à laquelle le malicieux chevalier répondait par un fin regard en tirant sa tabatière et contemplant la princesse Goritza. Monsieur de Valois savait que, dans la jurisprudence féminine, une première fidélité est solidaire de l'avenir. Mais mademoiselle Cormon, avouons-le, avait peu d'esprit: elle ne comprenait rien au manége de la tabatière. Elle redoublait de vigilance pour combattre le malin esprit. Sa rigide dévotion et les principes les plus sévères contenaient ses cruelles souffrances dans les mystères de la vie privée. Tous les soirs, en se retrouvant seule, elle songeait à sa jeunesse perdue, à sa fraîcheur fanée, aux vœux de la nature trompée; et, tout en immolant au pied de la croix ses passions, poésies condamnées à rester en portefeuille, elle se promettait bien, si par hasard un homme de bonne volonté se présentait, de ne le soumettre à aucune épreuve et de l'accepter tel qu'il serait. En sondant ses bonnes dispositions, par certaines soirées plus âpres que les autres, elle allait jusqu'à épouser en pensée un sous-lieutenant, un fumeur qu'elle se proposait de rendre, à force de soins, de complaisance et de douceur, le meilleur sujet de la terre; elle allait jusqu'à le prendre criblé de dettes. Mais il fallait le silence de la nuit pour ces mariages fantastiques où elle se plaisait à jouer le sublime rôle des anges gardiens. Le lendemain, si Pérotte trouvait le lit de sa maîtresse sens dessus dessous, mademoiselle avait repris sa dignité; le lendemain, après déjeuner, elle voulait un homme de quarante ans, un bon propriétaire, bien conservé, un quasi-jeune homme.

L'abbé de Sponde était incapable d'aider sa nièce en quoi que ce soit dans ses manœuvres matrimoniales. Ce bonhomme, âgé d'environ soixante-dix ans, attribuait les désastres de la Révolution française à quelque dessein de la Providence, empressée de frapper une Église dissolue. L'abbé de Sponde s'était donc jeté dans le sentier depuis longtemps abandonné que pratiquaient jadis les solitaires pour aller au ciel: il menait une vie ascétique, sans emphase, sans triomphe extérieur. Il dérobait au monde ses œuvres de charité, ses continuelles prières et ses mortifications; il pensait que les prêtres devaient tous agir ainsi pendant la tourmente, et il prêchait d'exemple. Tout en offrant au monde un visage calme et riant, il avait fini par se détacher entièrement des intérêts mondains: il songeait exclusivement aux malheureux, aux besoins de l'Église et à son propre salut. Il avait laissé l'administration de ses biens à sa nièce, qui lui en remettait les revenus, et à laquelle il payait une modique pension, afin de pouvoir dépenser le surplus en aumônes secrètes et en dons à l'Église. Toutes les affections de l'abbé s'étaient concentrées sur sa nièce qui le regardait comme un père; mais c'était un père distrait, ne concevant point les agitations de la Chair, et remerciant Dieu de ce qu'il maintenait sa chère fille dans le célibat; car il avait, depuis sa jeunesse, adopté le système de saint Jean-Chrysostome, qui a écrit que «l'état de virginité était autant au-dessus de l'état de mariage que l'Ange était au-dessus de l'Homme.» Habituée à respecter son oncle, mademoiselle Cormon n'osait pas l'initier aux désirs que lui inspirait un changement d'état. Le bonhomme, accoutumé de son côté au train de la maison, eût d'ailleurs peu goûté l'introduction d'un maître au logis. Préoccupé par les misères qu'il soulageait, perdu dans les abîmes de la prière, l'abbé de Sponde avait souvent des distractions que les gens de sa société prenaient pour des absences; peu causeur, il avait un silence affable et bienveillant. C'était un homme de haute taille, sec, à manières graves, solennelles, dont le visage exprimait des sentiments doux, un grand calme intérieur, et qui, par sa présence, imprimait à cette maison une autorité sainte. Il aimait beaucoup le voltairien chevalier de Valois. Ces deux majestueux débris de la Noblesse et du Clergé, quoique de mœurs différentes, se reconnaissaient à leurs traits généraux; d'ailleurs le chevalier était aussi onctueux avec l'abbé de Sponde qu'il était paternel avec ses grisettes. Quelques personnes pourraient croire que mademoiselle Cormon cherchait tous les moyens d'arriver à son but; que, parmi les légitimes artifices permis aux femmes, elle s'adressait à la toilette, qu'elle se décolletait, qu'elle déployait les coquetteries négatives d'un magnifique port d'armes. Mais point! Elle était héroïque et immobile dans ses guimpes comme un soldat dans sa guérite. Ses robes, ses chapeaux, ses chiffons, tout se confectionnait chez des marchandes de modes d'Alençon, deux sœurs bossues qui ne manquaient pas de goût. Malgré les instances de ces deux artistes, mademoiselle Cormon se refusait aux tromperies de l'élégance; elle voulait être cossue en tout, chair et plumes; mais peut-être les lourdes façons de ses robes allaient-elles bien à sa physionomie. Se moque qui voudra de la pauvre fille! vous la trouverez sublime, âmes généreuses qui ne vous inquiétez jamais de la forme que prend le sentiment, et l'admirez là où il est! Ici quelques femmes légères essaieront peut-être de chicaner la vraisemblance de ce récit, elle diront qu'il n'existe pas en France de fille assez niaise pour ignorer l'art de pêcher un homme, que mademoiselle Cormon est une de ces exceptions monstrueuses que le bon sens interdit de présenter comme type; que la plus vertueuse et la plus niaise fille qui veut attraper un goujon trouve encore un appât pour armer sa ligne. Mais ces critiques tombent, si l'on vient à penser que la sublime religion catholique, apostolique et romaine, est encore debout en Bretagne et dans l'ancien duché d'Alençon. La foi, la piété, n'admettent pas ces subtilités. Mademoiselle Cormon marchait dans la voie du salut, en préférant les malheurs de sa virginité infiniment trop prolongée au malheur d'un mensonge, au péché d'une ruse. Chez une fille armée de la discipline, la vertu ne pouvait transiger; l'amour ou le calcul devaient venir la trouver très-résolument. Puis, ayons le courage de faire une observation cruelle par un temps où la religion n'est plus considérée que comme un moyen par ceux-ci, comme une poésie par ceux-là. La dévotion cause une ophthalmie morale. Par une grâce providentielle, elle ôte aux âmes en route pour l'éternité la vue de beaucoup de petites choses terrestres. En un mot, les dévotes sont stupides sur beaucoup de points. Cette stupidité prouve d'ailleurs avec quelle force elles reportent leur esprit vers les sphères célestes; quoique le voltairien monsieur de Valois prétendît qu'il est extrêmement difficile de décider si ce sont les personnes stupides qui deviennent dévotes, ou si la dévotion a pour effet de rendre stupides les filles d'esprit. Songez-y bien, la vertu catholique la plus pure, avec ses amoureuses acceptations de tout calice, avec sa pieuse soumission aux ordres de Dieu, avec sa croyance à l'empreinte du doigt divin sur toutes les glaises de la vie, est la mystérieuse lumière qui se glissera dans les derniers replis de cette histoire pour leur donner tout leur relief, et qui certes les agrandira aux yeux de ceux qui ont encore la Foi. Puis, s'il y a bêtise, pourquoi ne s'occuperait-on pas des malheurs de la bêtise, comme on s'occupe des malheurs du génie? l'une est un élément social infiniment plus abondant que l'autre. Donc mademoiselle Cormon péchait aux yeux du monde par la divine ignorance des vierges. Elle n'était point observatrice, et sa conduite avec ses prétendus le prouvait assez. En ce moment même, une jeune fille de seize ans, qui n'aurait pas encore ouvert un seul roman, aurait lu cent chapitres d'amour dans les regards d'Athanase; tandis que mademoiselle Cormon n'y voyait rien, elle ne reconnaissait pas dans les tremblements de sa parole la force d'un sentiment qui n'osait se produire. Honteuse elle-même, elle ne devinait pas la honte d'autrui. Capable d'inventer les raffinements de grandeur sentimentale qui l'avaient primitivement perdue, elle ne les reconnaissait pas chez Athanase. Ce phénomène moral ne paraîtra pas extraordinaire aux gens qui savent que les qualités du cœur sont aussi indépendantes de celles de l'esprit que les facultés du génie le sont des noblesses de l'âme. Les hommes complets sont si rares que Socrate, l'une des plus belles perles de l'Humanité, convenait, avec un phrénologue de son temps, qu'il était né pour faire un fort mauvais drôle. Un grand général peut sauver son pays à Zurich et s'entendre avec des fournisseurs. Un banquier de probité douteuse peut se trouver homme d'État. Un grand musicien peut concevoir des chants sublimes et faire un faux. Une femme de sentiment peut être une grande sotte. Enfin, une dévote peut avoir une âme sublime, et ne pas reconnaître les sons que rend une belle âme à ses côtés. Les caprices produits par les infirmités physiques se rencontrent également dans l'ordre moral. Cette bonne créature, qui se désolait de ne faire ses confitures que pour elle et pour son vieil oncle, était devenue presque ridicule. Ceux qui se sentaient pris de sympathie pour elle à cause de ses qualités, et quelques-uns à cause de ses défauts, se moquaient de ses mariages manqués. Dans plus d'une conversation on se demandait ce que deviendraient de si beaux biens, et les économies de mademoiselle Cormon, et la succession de son oncle. Depuis longtemps elle était soupçonnée d'être au fond, malgré les apparences, une fille originale. En province il n'est pas permis d'être original: c'est avoir des idées incomprises par les autres, et l'on y veut l'égalité de l'esprit aussi bien que l'égalité des mœurs. Le mariage de mademoiselle Cormon était devenu dès 1804 quelque chose de si problématique que se marier comme mademoiselle Cormon fut dans Alençon une phrase proverbiale qui équivalait à la plus railleuse des négations. Il faut que l'esprit moqueur soit un des plus impérieux besoins de la France pour que cette excellente personne excitât quelques railleries dans Alençon. Non-seulement elle recevait toute la ville, elle était charitable, pieuse et incapable de dire une méchanceté; mais encore elle concordait à l'esprit général et aux mœurs des habitants qui l'aimaient comme le plus pur symbole de leur vie; car elle s'était encroûtée dans les habitudes de la province, elle n'en était jamais sortie, elle en avait les préjugés, elle en épousait les intérêts, elle l'adorait. Malgré ses dix-huit mille livres de rente en fonds de terre, fortune considérable en province, elle restait à l'unisson des maisons moins riches. Quand elle se rendait à sa terre du Prébaudet, elle y allait dans une vieille carriole d'osier, suspendue sur deux soupentes en cuir blanc, attelée d'une grosse jument poussive, et que fermaient à peine deux rideaux de cuir rougi par le temps. Cette carriole, connue de toute la ville, était soignée par Jacquelin autant que le plus beau coupé de Paris: mademoiselle y tenait, elle s'en servait depuis douze ans, elle faisait observer ce fait avec la joie triomphante de l'avarice heureuse. La plupart des habitants savaient gré à mademoiselle Cormon de ne pas les humilier par le luxe qu'elle aurait pu afficher; il est même à croire que, si elle avait fait venir de Paris une calèche, on en aurait plus glosé que de ses mariages manqués. La plus brillante voiture d'ailleurs l'aurait conduite au Prébaudet tout comme la vieille carriole. Or, la province, qui voit toujours la fin, s'inquiète assez peu de la beauté des moyens, pourvu qu'ils soient efficients.

Pour achever la peinture des mœurs intimes de cette maison, il est nécessaire de grouper, autour de mademoiselle Cormon et de l'abbé de Sponde, Jacquelin, Josette et Mariette la cuisinière qui s'employaient au bonheur de l'oncle et de la nièce. Jacquelin, homme de quarante ans, gros et court, rougeot, brun, à figure de matelot breton, était au service de la maison depuis vingt-deux ans. Il servait à table, il pansait la jument, il jardinait, il cirait les souliers de l'abbé, faisait les commissions, sciait le bois, conduisait la carriole, allait chercher l'avoine, la paille et le foin au Prébaudet; il restait à l'antichambre le soir, endormi comme un loir. Il aimait, dit-on, Josette, fille de trente-six ans, que mademoiselle Cormon aurait renvoyée si elle se fût mariée. Aussi ces deux pauvres gens amassaient-ils leurs gages et s'aimaient-ils en silence, attendant et désirant le mariage de mademoiselle, comme les Juifs attendent le Messie. Josette, née entre Alençon et Mortagne, était petite et grasse; sa figure, qui ressemblait à un abricot crotté, ne manquait ni de physionomie ni d'esprit; elle passait pour gouverner sa maîtresse. Josette et Jacquelin, sûrs d'un dénoûment, cachaient une satisfaction qui faisait présumer que ces deux amants s'escomptaient l'avenir. Mariette, la cuisinière, également depuis quinze ans dans la maison, savait accommoder tous les plats en honneur dans le pays.

Peut-être faudrait-il compter pour beaucoup la grosse vieille jument normande bai-brun qui traînait mademoiselle Cormon à sa campagne du Prébaudet, car les cinq habitants de cette maison portaient à cette bête une affection maniaque. Elle s'appelait Pénélope, et servait depuis dix-huit ans; elle était si bien soignée, servie avec tant de régularité que Jacquelin et mademoiselle espéraient en tirer parti pendant plus de dix ans encore. Cette bête était un perpétuel sujet de conversation et d'occupation: il semblait que la pauvre mademoiselle Cormon, n'ayant point d'enfant à qui sa maternité rentrée pût se prendre, la reportât sur ce bienheureux animal. Pénélope avait empêché mademoiselle d'avoir des serins, des chats, des chiens, famille fictive que se donnent presque tous les êtres solitaires au milieu de la société.

Ces quatre fidèles serviteurs, car l'intelligence de Pénélope s'était élevée jusqu'à celle de ces bons domestiques, tandis qu'ils s'étaient abaissés jusqu'à la régularité muette et soumise de la bête, allaient et venaient chaque jour dans les mêmes occupations avec l'infaillibilité de la mécanique. Mais, comme ils le disaient dans leur langage, ils avaient mangé leur pain blanc en premier. Mademoiselle Cormon, comme toutes les personnes nerveusement agitées par une pensée fixe, devenait difficile, tracassière, moins par caractère que par le besoin d'employer son activité. Ne pouvant s'occuper d'un mari, d'enfants et des soins qu'ils exigent, elle s'attaquait à des minuties. Elle parlait pendant des heures entières sur des riens, sur une douzaine de serviettes numérotées Z qu'elle trouvait mises avant l'O.

—A quoi pense donc Josette! s'écriait-elle. Josette ne prend donc garde à rien?

Mademoiselle demandait pendant huit jours si Pénélope avait eu son avoine à deux heures, parce qu'une seule fois Jacquelin s'était attardé. Sa petite imagination travaillait sur des bagatelles. Une couche de poussière oubliée par le plumeau, des tranches de pain mal grillées par Mariette, le retard apporté par Jacquelin à venir fermer les fenêtres sur lesquelles donnait le soleil dont les rayons mangeaient les couleurs du meuble, toutes ces grandes petites choses engendraient de graves querelles où mademoiselle s'emportait. Tout changeait donc, s'écriait-elle, elle ne reconnaissait plus ses serviteurs d'autrefois; ils se gâtaient, elle était trop bonne. Un jour Josette lui donna la Journée du Chrétien au lieu de la Quinzaine de Pâques. Toute la ville apprit le soir ce malheur. Mademoiselle avait été forcée de revenir de Saint-Léonard chez elle, et son départ subit de l'église, où elle avait dérangé toutes les chaises, fit supposer des énormités. Elle fut donc obligée de dire à ses amis la cause de cet accident.

—Josette, avait-elle dit avec douceur, que pareille chose n'arrive plus!

Mademoiselle Cormon était, sans s'en douter, très-heureuse de ces petites querelles qui servaient d'émonctoire à ses acrimonies. L'esprit a ses exigences; il a, comme le corps, sa gymnastique. Ces inégalités d'humeur furent acceptées par Josette et Jacquelin, comme les intempéries de l'atmosphère le sont pour le laboureur. Ces trois bonnes gens disaient: «Il fait beau temps ou il pleut!» sans accuser le ciel. Parfois, en se levant, le matin dans la cuisine, ils se demandaient dans quelle humeur se lèverait mademoiselle, comme un fermier consulte les brumes de l'aurore. Enfin, nécessairement mademoiselle Cormon avait fini par se contempler elle-même dans les infiniment petits de sa vie. Elle et Dieu, son confesseur et ses lessives, ses confitures à faire et les offices à entendre, son oncle à soigner avaient absorbé sa faible intelligence. Pour elle, les atomes de la vie se grossissaient en vertu d'une optique particulière aux gens égoïstes par nature ou par hasard. Sa santé si parfaite donnait une valeur effrayante au moindre embarras survenu dans les tubes digestifs. Elle vivait d'ailleurs sous la férule de la médecine de nos aïeux, et prenait par an quatre médecines de précaution à faire crever Pénélope, mais qui la ragaillardissaient. Si Josette, en l'habillant, trouvait un léger bouton épanoui sur les omoplates encore satinées de mademoiselle, c'était un sujet d'énormes perquisitions dans les différents bols alimentaires de la semaine. Quel triomphe si Josette rappelait à sa maîtresse un certain lièvre trop ardent qui avait dû faire lever ce damné bouton. Avec quelle joie toutes deux disaient:—Il n'y a pas de doute, c'est le lièvre.

—Mariette l'avait trop épicé, reprenait mademoiselle, je lui dis toujours de faire doux pour mon oncle et pour moi, mais Mariette n'a pas plus de mémoire que...

—Que le lièvre, disait Josette.

—C'est vrai, répondait mademoiselle, elle n'a pas plus de mémoire que le lièvre, tu as bien trouvé cela.

Quatre fois par an, au commencement de chaque saison, mademoiselle Cormon allait passer un certain nombre de jours à sa terre du Prébaudet. On était alors à la mi-mai, époque à laquelle mademoiselle Cormon voulait voir si ses pommiers avaient bien neigé, mot du pays qui exprime l'effet produit sous ces arbres par la chute de leurs fleurs. Quand l'amas circulaire des pétales tombés ressemble à une couche de neige, le propriétaire peut espérer une abondante récolte de cidre. En même temps qu'elle jaugeait ainsi ses tonneaux, mademoiselle Cormon veillait aux réparations que l'hiver avait nécessitées; elle ordonnait les façons de son jardin et de son verger, d'où elle tirait de nombreuses provisions. Chaque saison avait sa nature d'affaires. Mademoiselle donnait avant son départ un dîner d'adieu à ses fidèles, quoiqu'elle dût les retrouver trois semaines après. C'était toujours une nouvelle qui retentissait dans Alençon que le départ de mademoiselle Cormon. Ses habitués, en retard d'une visite, venaient alors la voir; son appartement de réception était plein; chacun lui souhaitait un bon voyage comme si elle eût dû faire route pour Calcutta. Puis le lendemain matin, les marchands étaient sur le pas de leurs portes. Petits et grands regardaient passer la carriole, et il semblait qu'on s'apprît une nouvelle en se répétant les uns aux autres:—Mademoiselle Cormon va donc au Prébaudet!

Par ici, l'un disait:—Elle a du pain de cuit, celle-là.

—Hé, mon gars, répondait le voisin, c'est une brave personne; si le bien tombait toujours en de pareilles mains, le pays ne verrait pas un mendiant...

Par là, un autre:—Tiens, tiens, je ne m'étonne pas si nos vignobles de haute futaie sont en fleurs, voilà mademoiselle Cormon qui part pour le Prébaudet. D'où vient qu'elle se marie si peu?

—Je l'épouserais bien tout de même, répondait un plaisant: le mariage est à moitié fait, il y a une partie de consentante; mais l'autre ne veut pas. Bah! c'est pour monsieur du Bousquier que le four chauffe!

—Monsieur du Bousquier?... elle l'a refusé.

Le soir, dans toutes les réunions, on se disait gravement:—Mademoiselle Cormon est partie.

Ou:—Vous avez donc laissé partir mademoiselle Cormon?

Le mercredi choisi par Suzanne pour son esclandre était, par un effet du hasard, ce mercredi d'adieu, jour où mademoiselle Cormon faisait tourner la tête à Josette pour les paquets à emporter. Donc, pendant la matinée, il s'était dit et passé des choses en ville qui prêtaient le plus vif intérêt à cette assemblée d'adieu. Madame Granson était allée sonner la cloche dans dix maisons, pendant que la vieille fille délibérait sur les encas de son voyage, et que le malin chevalier de Valois faisait un piquet chez mademoiselle Armande de Gordes, sœur du vieux marquis de Gordes dont elle tenait la maison, et qui était la reine du salon aristocratique.

S'il n'était indifférent pour personne de voir quelle figure ferait le séducteur pendant la soirée, il était important pour le chevalier et pour madame Granson de savoir comment mademoiselle Cormon prendrait la nouvelle en sa double qualité de fille nubile et de présidente de la Société de Maternité. Quant à l'innocent du Bousquier, il se promenait sur le Cours en commençant à croire que Suzanne l'avait joué: ce soupçon le confirmait dans ses principes à l'endroit des femmes. Dans ces jours de gala, la table était déjà mise vers trois heures et demie; car en ce temps le monde fashionable d'Alençon dînait, par extraordinaire, à quatre heures. On y dînait encore, sous l'Empire, à deux heures après midi, comme jadis; mais l'on soupait! Un des plaisirs que mademoiselle Cormon savourait le plus, sans y entendre malice, mais qui certes reposait sur l'égoïsme, consistait dans l'indicible satisfaction qu'elle éprouvait à se voir habillée comme l'est une maîtresse de maison qui va recevoir ses hôtes. Quand elle s'était ainsi mise sous les armes, il se glissait dans les ténèbres de son cœur un rayon d'espoir: une voix lui disait que la nature ne l'avait pas si abondamment pourvue en vain, et qu'il allait se présenter un homme entreprenant. Son désir se rafraîchissait comme elle avait rafraîchi son corps; elle se contemplait dans sa double étoffe avec une sorte d'ivresse, puis cette satisfaction se continuait alors qu'elle descendait pour donner son redoutable coup d'œil au salon, au cabinet et au boudoir. Elle s'y promenait avec le contentement naïf du riche qui pense à tout moment qu'il est riche et ne manquera jamais de rien. Elle regardait ses meubles éternels, ses antiquités, ses laques; elle se disait que de si belles choses voulaient un maître. Après avoir admiré la salle à manger, remplie par la table oblongue où s'étendait une nappe de neige ornée d'une vingtaine de couverts placés à des distances égales; après avoir vérifié l'escadron de bouteilles qu'elle avait indiquées, et qui montraient d'honorables étiquettes; après avoir méticuleusement vérifié les noms écrits sur de petits papiers par la main tremblante de l'abbé, seul soin qu'il prît dans le ménage et qui donnait lieu à de graves discussions sur la place de chaque convive; alors mademoiselle allait, dans ses atours, rejoindre son oncle, qui, vers ce moment le plus joli de la journée, se promenait sur la terrasse, le long de la Brillante, en écoutant le ramage des oiseaux nichés dans le couvert sans avoir à craindre les chasseurs ou les enfants. Durant ces heures d'attente, elle n'abordait jamais l'abbé de Sponde sans lui faire quelques questions saugrenues, afin d'entraîner le bon vieillard dans une discussion qui pût l'amuser. Voici pourquoi, car cette particularité doit achever de peindre le caractère de cette excellente fille.

Mademoiselle Cormon regardait comme un de ses devoirs de parler: non qu'elle fût bavarde, elle avait malheureusement trop peu d'idées et savait trop peu de phrases pour discourir; mais elle croyait accomplir ainsi l'un des devoirs sociaux prescrits par la religion qui nous ordonne d'être agréable à notre prochain. Cette obligation lui coûtait tant qu'elle avait consulté son directeur, l'abbé Couturier, sur ce point de civilité puérile et honnête. Malgré l'humble observation de sa pénitente qui lui avoua la rudesse du travail intérieur auquel se livrait son esprit pour trouver quelque chose à dire, ce vieux prêtre, si ferme sur la discipline, lui avait lu tout un passage de saint François de Sales sur les devoirs de la femme du monde, sur la décente gaieté des pieuses chrétiennes qui devaient réserver leur sévérité pour elles-mêmes et se montrer aimables chez elles et faire que le prochain ne s'y ennuyât point. Ainsi pénétrée de ses devoirs, et voulant à tout prix obéir à son directeur qui lui avait dit de causer avec aménité, quand la pauvre fille voyait la conversation s'alanguir, elle suait dans son corset, tant elle souffrait en essayant d'émettre des idées pour ranimer les discussions éteintes. Elle lâchait alors des propositions étranges, comme celle-ci: personne ne peut se trouver dans deux endroits à la fois, à moins d'être petit oiseau, par laquelle, un jour, elle réveilla, non sans succès, une discussion sur l'ubiquité des apôtres à laquelle elle n'avait rien compris. Ces sortes de rentrées lui méritaient dans sa société le surnom de la bonne mademoiselle Cormon. Dans la bouche des beaux esprits de la société, ce mot voulait dire qu'elle était ignorante comme une carpe, et un peu bestiote; mais beaucoup de personnes de sa force prenaient l'épithète dans son vrai sens et répondaient:—Oh, oui! mademoiselle Cormon est excellente. Parfois, elle faisait des questions si absurdes, toujours pour être agréable à ses hôtes et remplir ses devoirs envers le monde, que le monde éclatait de rire. Elle demandait, par exemple, ce que le gouvernement faisait des impositions qu'il recevait depuis si long-temps; pourquoi la Bible n'avait pas été imprimée du temps de Jésus-Christ, puisqu'elle était de Moïse. Elle était de la force de ce country gentleman qui, entendant toujours parler de la Postérité à la Chambre des Communes, se leva pour faire ce speech devenu célèbre:

—Messieurs, j'entends toujours parler ici de la Postérité, je voudrais bien savoir ce que cette puissance a fait pour l'Angleterre?

Dans ces circonstances, l'héroïque chevalier de Valois amenait au secours de la vieille fille toutes les forces de sa spirituelle diplomatie en voyant le sourire qu'échangeaient d'impitoyables demi-savants. Le vieux gentilhomme, qui aimait à enrichir les femmes, prêtait de l'esprit à mademoiselle Cormon en la soutenant paradoxalement; il en couvrait si bien la retraite, que parfois la vieille fille semblait ne pas avoir dit une sottise. Elle avoua sérieusement un jour qu'elle ne savait pas quelle différence il y avait entre les bœufs et les taureaux. Le ravissant chevalier arrêta les éclats de rire en répondant que les bœufs ne pouvaient jamais être que les oncles des taures (nom de la génisse en patois). Une autre fois, entendant beaucoup parler des élèves et des difficultés que ce commerce présentait, conversation qui revenait souvent dans un pays où se trouve le superbe haras du Pin, elle comprit que les chevaux provenaient des montes, et demanda pourquoi l'on ne faisait pas deux montes par an! Le chevalier attira les rires sur lui.

—C'est très-possible, dit-il.

Les assistants l'écoutèrent.

—La faute, reprit-il, vient des naturalistes qui n'ont pas encore su contraindre les juments à porter moins de onze mois.

La pauvre fille ne savait pas plus ce qu'était une monte qu'elle ne savait reconnaître un bœuf d'un taureau. Le chevalier de Valois servait une ingrate: jamais mademoiselle Cormon ne comprit un seul de ses chevaleresques services. En voyant la conversation ranimée, elle ne se trouvait pas si bête qu'elle pensait l'être. Enfin, un jour, elle s'établit dans son ignorance, comme le duc de Brancas, le héros du distrait, se posa dans le fossé où il avait versé, et y prit si bien ses aises, que quand on vint l'en retirer, il demanda ce qu'on lui voulait. Depuis cette époque assez récente, mademoiselle de Cormon perdit sa crainte, elle eut un aplomb qui donnait à ses rentrées quelque chose de la solennité avec laquelle les Anglais accomplissent leurs niaiseries patriotiques et qui est comme la fatuité de la bêtise. En arrivant auprès de son oncle d'un pas magistral, elle ruminait donc une question à lui faire pour le tirer de ce silence qui la peinait toujours, car elle le croyait ennuyé.

—Mon oncle, lui dit-elle en se pendant à son bras et se collant joyeusement à son côté (c'était encore une de ses fictions, elle pensait:—Si j'avais un mari, je serais ainsi!); mon oncle, si tout arrive ici-bas par la volonté de Dieu, il y a donc une raison de toute chose?

—Certes, fit gravement l'abbé de Sponde qui chérissant sa nièce se laissait toujours arracher à ses méditations avec une patience angélique.

—Alors, si je reste fille, une supposition, Dieu le veut?

—Oui, mon enfant, dit l'abbé.

—Mais, cependant, comme rien ne m'empêche de me marier demain, sa volonté peut être détruite par la mienne?

—Cela serait vrai, si nous connaissions la véritable volonté de Dieu, répondit l'ancien prieur de Sorbonne. Remarque donc ma fille que tu mets un si?

La pauvre fille, qui avait espéré entraîner son oncle dans une discussion matrimoniale par un argument ad omnipotentem, resta stupéfaite; mais les personnes dont l'esprit est obtus suivent la terrible logique des enfants qui consiste à aller de réponse en demande, logique souvent embarrassante.

—Mais, mon oncle, Dieu n'a pas fait les femmes pour qu'elles restent filles; car, elles doivent être ou toutes filles, ou toutes femmes. Il y a de l'injustice dans la distribution des rôles.

—Ma fille, dit le bon abbé, tu donnes tort à l'Église qui prescrit le célibat comme la meilleure voie pour aller à Dieu.

—Mais si l'Église a raison, et que tout le monde fût bon catholique, le genre humain finirait donc, mon oncle?

—Tu as trop d'esprit, Rose, il n'en faut pas tant pour être heureuse.

Un mot pareil excitait un sourire de satisfaction sur les lèvres de la pauvre fille, et la confirmait dans la bonne opinion qu'elle commençait à prendre d'elle-même. Et voilà, comment le monde, comment nos amis et nos ennemis sont les complices de nos défauts! En ce moment, l'entretien fut interrompu par l'arrivée successive des convives. Dans ces jours d'apparat, cette scène locale amenait de petites familiarités entre les gens de la maison et les personnes invitées. Mariette disait au Président du Tribunal, gourmand de haut bord, en le voyant passer:—Ah! monsieur du Ronceret, j'ai fait les choux-fleurs au gratin à votre intention, car mademoiselle sait combien vous les aimez, et m'a dit:—Ne les manque pas, Mariette, nous avons monsieur le Président.

—Cette bonne demoiselle Cormon! répondit le justicier du pays. Mariette, les avez-vous mouillés avec du jus au lieu de bouillon? c'est plus onctueux!

Le Président ne dédaignait point d'entrer dans la chambre du conseil où Mariette rendait ses arrêts, il y jetait le coup d'œil du gastronome et l'avis du maître.

—Bonjour, madame, disait Josette à madame Granson qui courtisait la femme de chambre, mademoiselle a bien pensé à vous, vous aurez un plat de poisson.

Quant au chevalier de Valois, il disait à Mariette, avec le ton léger d'un grand seigneur qui se familiarise:—Eh! bien, cher cordon bleu, à qui je donnerais la croix de la légion-d'honneur, y a-t-il quelque fin morceau pour lequel il faille se réserver?

—Oui, oui, monsieur de Valois, un lièvre envoyé du Prébaudet, il pesait quatorze livres.

—Bonne fille! disait le chevalier en confirmant Josette. Ah! il pèse quatorze livres!

Du Bousquier n'était pas invité. Mademoiselle Cormon, fidèle au système que vous savez, traitait mal ce quinquagénaire, pour qui elle éprouvait d'inexplicables sentiments attachés aux plus profonds replis de son cœur. Quoiqu'elle l'eût refusé, parfois elle s'en repentait; elle avait tout ensemble comme un pressentiment qu'elle l'épouserait, et une terreur qui l'empêchait de souhaiter ce mariage. Son âme, stimulée par ces idées, se préoccupait de du Bousquier. Sans se l'avouer, elle était influencée par les formes herculéennes du républicain. Quoiqu'ils ne s'expliquassent pas les contradictions de mademoiselle Cormon, madame Granson et le chevalier de Valois avaient surpris de naïfs regards coulés en dessous, dont la signification était assez claire pour que tous deux essayassent de ruiner les espérances déjà déjouées de l'ancien fournisseur, et qu'il avait certes conservées. Deux convives, que leurs fonctions excusaient par avance, se faisaient attendre: l'un était monsieur du Coudrai, le conservateur des hypothèques; l'autre, monsieur Choisnel, ancien intendant de la maison de Gordes, le notaire de la haute aristocratie par laquelle il était reçu avec une distinction que lui méritaient ses vertus, et qui d'ailleurs avait une fortune considérable. Quand ces deux retardataires arrivèrent, Jacquelin leur dit, en les voyant aller au salon:—Ils sont tous au jardin.

Sans doute les estomacs étaient impatients, car, à l'aspect du conservateur des hypothèques, un des hommes les plus aimables de la ville, et qui n'avait que le défaut d'avoir épousé, pour sa fortune, une vieille femme insupportable et de commettre d'énormes calembours dont il riait le premier; il s'éleva le léger brouhaha par lequel s'accueillent les derniers venus en semblable occurrence. En attendant l'annonce officielle du service, la compagnie se promenait sur la terrasse, le long de la Brillante, en regardant les herbes fluviatiles, la mosaïque du lit, et les détails si jolis des maisons accroupies sur l'autre rive, les vieilles galeries de bois, les fenêtres aux appuis en ruines, les étais obliques de quelque chambre en avant sur la rivière, les jardinets où séchaient des guenilles, l'atelier du menuisier, enfin ces misères de petite ville auxquelles le voisinage des eaux, un saule pleureur penché, des fleurs, un rosier communiquent je ne sais quelle grâce, digne des paysagistes. Le chevalier étudiait toutes les figures, car il avait appris que son brûlot s'était très-heureusement attaché aux meilleures coteries de la ville; mais personne ne parlait encore à haute voix de cette grande nouvelle, de Suzanne et de du Bousquier. Les gens de province possèdent au plus haut degré l'art de distiller les cancans: le moment pour s'entretenir de cette étrange aventure n'était pas arrivé, il fallait que chacun se fût recordé. Donc on se disait à l'oreille:—Vous savez?

—Oui.

—Du Bousquier?

—Et la belle Suzanne.

—Mademoiselle Cormon n'en sait rien.

—Non.

—Ah!

C'était le piano du cancan dont le rinforzando allait éclater quand on en serait à déguster la première entrée. Tout-à-coup monsieur de Valois avisa madame Granson qui avait arboré son chapeau vert à bouquets d'oreilles d'ours, et dont la figure pétillait. Était-ce envie de commencer le concert? Quoiqu'une semblable nouvelle fût comme une mine d'or à exploiter dans la vie monotone de ces personnages, l'observateur et défiant chevalier crut reconnaître chez cette bonne femme l'expression d'un sentiment plus étendu: la joie causée par le triomphe d'un intérêt personnel!.... Aussitôt il se retourna pour examiner Athanase, et le surprit dans le silence significatif d'une concentration profonde. Bientôt, un regard jeté par le jeune homme sur le corsage de mademoiselle Cormon, lequel ressemblait assez à deux timbales de régiment, porta dans l'âme du chevalier une lueur subite. Cet éclair lui permit d'entrevoir tout le passé.

—Ah! diantre, se dit-il, à quel coup de caveçon je suis exposé!

Monsieur de Valois se rapprocha de mademoiselle Cormon pour pouvoir lui donner le bras en la conduisant à la salle à manger. La vieille fille avait pour le chevalier une considération respectueuse; car certes son nom et la place qu'il occupait parmi les constellations aristocratiques du Département en faisaient le plus brillant ornement de son salon. Dans son for intérieur, depuis douze ans, mademoiselle Cormon désirait devenir madame de Valois. Ce nom était comme une branche à laquelle s'attachaient les idées qui essaimaient de sa cervelle touchant la noblesse, le rang et les qualités extérieures d'un parti; mais si le chevalier de Valois était l'homme choisi par le cœur, par l'esprit, par l'ambition, cette vieille ruine, quoique peignée comme le saint Jean d'une procession, effrayait mademoiselle Cormon: si elle voyait un gentilhomme en lui, la fille ne voyait pas de mari. L'indifférence affectée par le chevalier en fait de mariage, et surtout la prétendue pureté de ses mœurs dans une maison pleine de grisettes, faisaient un tort énorme à monsieur de Valois, contrairement à ses prévisions. Ce gentilhomme, qui avait vu si juste dans l'affaire de la rente viagère, se trompait en ceci. Sans qu'elle s'en doutât, les pensées de mademoiselle Cormon sur le trop sage chevalier pouvaient se traduire par ce mot:—Quel dommage qu'il ne soit pas un peu libertin! Les observateurs du cœur humain ont remarqué le penchant des dévotes pour les mauvais sujets, en s'étonnant de ce goût qu'ils croient opposé à la vertu chrétienne. D'abord, quelle plus belle destinée donneriez-vous à la femme vertueuse que celle de purifier à la manière du charbon les eaux troubles du vice? Mais comment n'a-t-on pas vu que ces nobles créatures, réduites par la rigidité de leurs principes à ne jamais enfreindre la fidélité conjugale, doivent naturellement désirer un mari de haute expérience pratique! Les mauvais sujets sont des grands hommes en amour. Ainsi, la pauvre fille gémissait de trouver son vase d'élection cassé en deux morceaux. Dieu seul pouvait souder le chevalier de Valois et du Bousquier. Pour bien faire comprendre l'importance du peu de mots que le chevalier et mademoiselle Cormon allaient se dire, il est nécessaire d'exposer deux graves affaires qui s'agitaient dans la ville, et sur lesquelles les opinions étaient divisées. Du Bousquier, d'ailleurs, s'y trouvait mystérieusement mêlé.

L'une concernait le curé d'Alençon, qui jadis avait prêté le serment constitutionnel, et qui vainquait en ce moment les répugnances catholiques en déployant les plus hautes vertus. Ce fut un Cheverus au petit pied, et si bien apprécié, qu'à sa mort la ville entière le pleura. Mademoiselle Cormon et l'abbé de Sponde appartenaient à cette Petite-Église sublime dans son orthodoxie, et qui fut à la cour de Rome ce que les ultras allaient être à Louis XVIII. L'abbé surtout ne reconnaissait pas l'Église qui avait transigé forcément avec les constitutionnels. Ce curé n'était point reçu dans la maison Cormon, dont les sympathies étaient acquises au desservant de Saint-Léonard, la paroisse aristocratique d'Alençon. Du Bousquier, ce libéral enragé caché sous la peau du royaliste, savait combien les points de ralliement sont nécessaires aux mécontents qui sont le fond de boutique de toutes les Oppositions, et il avait déjà groupé les sympathies de la classe moyenne autour de ce curé. Voici la seconde affaire. Sous l'inspiration secrète de ce diplomate grossier, l'idée de bâtir un théâtre était éclose dans la ville d'Alençon. Les Séides de du Bousquier ne connaissaient pas leur Mahomet, mais ils n'en étaient que plus ardents en croyant défendre leur propre conception. Athanase était un des plus chauds partisans de la construction d'une salle de spectacle, et, depuis quelques jours, il plaidait dans les bureaux de la Mairie pour une cause que tous les jeunes gens avaient épousée. Le gentilhomme offrit à la vieille fille son bras pour se promener; elle l'accepta, non sans le remercier, par un regard heureux de cette attention, et auquel le chevalier répondit en montrant Athanase d'un air fin.

—Mademoiselle, vous qui portez un si grand sens dans l'appréciation des convenances sociales, et à qui ce jeune homme tient par quelques liens...

—Très-éloignés, dit-elle en l'interrompant.

—Ne devriez-vous pas, dit le chevalier en continuant, user de l'ascendant que vous avez sur sa mère et sur lui pour l'empêcher de se perdre? Il n'est pas déjà très-religieux, il tient pour l'assermenté; mais ceci n'est rien. Voici quelque chose de beaucoup plus grave, ne se jette-t-il pas en étourdi dans une voie d'opposition sans savoir quelle influence sa conduite actuelle exercera sur son avenir! Il intrigue pour la construction du théâtre; il est, dans cette affaire, la dupe de ce républicain déguisé, de du Bousquier...

—Mon Dieu, monsieur de Valois, répondit-elle, sa mère me dit qu'il a de l'esprit, et il ne sait pas dire deux; il est toujours planté devant vous comme un terne...

Qui ne pense à rien! s'écria le Conservateur des hypothèques. Je l'ai saisi au vol, celui-là! Je présente mes devoares au chevalier de Valois, ajouta-t-il en saluant le gentilhomme avec l'emphase attribuée par Henri Monnier à Joseph Prud'homme, l'admirable type de la classe à laquelle appartenait le Conservateur des hypothèques.

Monsieur de Valois rendit le salut sec et protecteur du noble qui maintient sa distance; puis il remorqua mademoiselle Cormon à quelques pots de fleurs plus loin, pour faire comprendre à l'interrupteur qu'il ne voulait pas être espionné.

—Comment voulez-vous, dit le chevalier à voix basse en se penchant à l'oreille de mademoiselle Cormon, que les jeunes gens élevés dans ces détestables lycées impériaux aient des idées? C'est les bonnes mœurs et les nobles habitudes qui produisent les grandes idées et les belles amours. Il n'est pas difficile, en le voyant, de deviner que ce pauvre garçon deviendra tout à fait imbécile, et mourra tristement. Voyez comme il est pâle, hâve?

—Sa mère prétend qu'il travaille beaucoup trop, répondit innocemment la vieille fille; il passe les nuits, mais à quoi? à lire des livres, à écrire. Quel état cela peut-il donner à un jeune homme d'écrire pendant la nuit?

—Mais cela l'épuise, reprit le chevalier en essayant de ramener la pensée de la vieille fille sur le terrain où il espérait lui voir prendre Athanase en horreur. Les mœurs de ces lycées impériaux étaient vraiment horribles.

—Oh! oui, dit l'ingénue mademoiselle Cormon. Ne les menait-on pas promener avec les tambours en tête? Leurs maîtres n'avaient pas autant de religion qu'en ont les païens. Et on mettait ces pauvres enfants en uniforme, absolument comme les troupes. Quelles idées!

—Voilà quels en sont les produits, dit le chevalier en montrant Athanase. De mon temps, un jeune homme aurait-il jamais eu honte de regarder une jolie femme: et il baisse les yeux quand il vous voit! Ce jeune homme m'effraie parce qu'il m'intéresse. Dites-lui de ne pas intriguer avec les bonapartistes comme il fait pour cette salle de spectacle; quand ces petits jeunes gens ne la demanderont pas insurrectionnellement, car ce mot est pour moi le synonyme de constitutionnellement, l'autorité la construira. Puis, dites à sa mère de veiller sur lui.

—Oh! elle l'empêchera de voir ces gens en demi-solde et la mauvaise société, j'en suis sûre. Je vais lui parler, dit mademoiselle Cormon, car il pourrait perdre sa place à la Mairie. Et de quoi lui et sa mère vivraient-ils?... Cela fait frémir.

Comme monsieur de Talleyrand le disait de sa femme, le chevalier se dit en lui-même, en regardant mademoiselle Cormon:—Qu'on m'en trouve une plus bête? Foi de gentilhomme! la vertu qui ôte l'intelligence n'est-elle pas un vice? Mais quelle adorable femme pour un homme de mon âge! Quels principes! quelle ignorance!

Comprenez bien que ce monologue adressé à la princesse Goritza se fit en préparant une prise de tabac.

Madame Granson avait deviné que le chevalier parlait d'Athanase. Empressée de connaître le résultat de cette conversation, elle suivit mademoiselle Cormon qui marchait vers le jeune homme en mettant six pieds de dignité en avant d'elle. Mais en ce moment Jacquelin vint annoncer que mademoiselle était servie. La vieille fille fit par un regard un appel au chevalier. Le galant Conservateur des hypothèques, qui commençait à voir dans les manières du gentilhomme la barrière que vers ce temps les nobles de province exhaussaient entre eux et la bourgeoisie, fut ravi de primer le chevalier; il était près de mademoiselle Cormon, il arrondit son bras en le lui présentant, elle fut forcée de l'accepter. Le chevalier se précipita, par politique, sur madame Granson.

—Mademoiselle Cormon, lui dit-il en marchant avec lenteur après tous les convives, ma chère dame, porte le plus vif intérêt à votre cher Athanase, mais cet intérêt s'évanouit par la faute de votre fils: il est irréligieux et libéral, il s'agite pour ce théâtre, il fréquente les bonapartistes, il s'intéresse au curé constitutionnel. Cette conduite peut lui faire perdre sa place à la Mairie. Vous savez avec quel soin le gouvernement du roi s'épure! Où votre cher Athanase, une fois destitué, trouvera-t-il de l'emploi? Qu'il ne se fasse pas mal voir de l'Administration.

—Monsieur le chevalier, dit la pauvre mère effrayée, combien ne vous dois-je pas de reconnaissance! Vous avez raison, mon fils est la dupe d'une mauvaise clique, et je vais l'éclairer.

Le chevalier avait par un seul regard pénétré depuis long-temps la nature d'Athanase, il avait reconnu chez lui l'élément peu malléable des convictions républicaines auxquelles à cet âge un jeune homme sacrifie tout, épris par ce mot de liberté si mal défini, si peu compris, mais qui, pour les gens dédaignés, est un drapeau de révolte; et, pour eux, la révolte est la vengeance. Athanase devait persister dans sa foi, car ses opinions étaient tissues avec ses douleurs d'artiste, avec ses amères contemplations de l'État Social. Il ignorait qu'à trente-six ans, à l'époque où l'homme a jugé les hommes, les rapports et les intérêts sociaux, les opinions pour lesquels il a d'abord sacrifié son avenir doivent se modifier chez lui, comme chez tous les hommes vraiment supérieurs. Rester fidèle au Côté Gauche d'Alençon, c'était gagner l'aversion de mademoiselle Cormon. Là, le chevalier voyait juste. Ainsi cette société, si paisible en apparence, était intestinement aussi agitée que peuvent l'être les cercles diplomatiques où la ruse, l'habileté, les passions, les intérêts se groupent autour des plus graves questions d'empire à empire.

Les convives bordaient enfin cette table chargée du premier service, et chacun mangeait comme on mange en province, sans honte d'avoir un bon appétit, et non comme à Paris où il semble que les mâchoires se meuvent par des lois somptuaires qui prennent à tâche de démentir les lois de l'anatomie. A Paris, on mange du bout des dents, on escamote son plaisir; tandis qu'en province les choses se passent naturellement, et l'existence s'y concentre peut-être un peu trop sur ce grand et universel moyen d'existence auquel Dieu a condamné ses créatures.

Ce fut à la fin du premier service que mademoiselle Cormon fit la plus célèbre de ses rentrées, car on en parla pendant plus de deux ans, et la chose se conte encore dans les réunions de la petite bourgeoisie d'Alençon quand il est question de son mariage. La conversation devenue très-verbeuse et animée au moment où l'on attaqua la pénultième entrée, s'était naturellement prise à l'affaire du théâtre et à celle du curé assermenté. Dans la première ferveur où le royalisme se trouvait en 1816, ceux que, plus tard, on appela les Jésuites du pays, voulaient expulser l'abbé François de sa cure. Du Bousquier, soupçonné par monsieur de Valois d'être le soutien de ce prêtre, le promoteur de ces intrigues, et sur le dos duquel le gentilhomme les aurait d'ailleurs mises avec son adresse habituelle, était sur la sellette sans avocat pour le défendre. Athanase, le seul convive assez franc pour soutenir du Bousquier, ne se trouvait pas posé pour émettre ses idées devant ces potentats d'Alençon qu'il trouvait d'ailleurs stupides. Il n'y a plus que les jeunes gens de province qui gardent une contenance respectueuse devant les gens d'un certain âge, et n'osent ni les fronder, ni les trop fortement contredire. La conversation, atténuée par l'effet de délicieux canards aux olives, tomba soudain à plat. Mademoiselle Cormon, jalouse de lutter contre ses propres canards, voulut défendre du Bousquier, que l'on représentait comme un pernicieux artisan d'intrigues, capable de faire battre des montagnes.

—Moi, dit-elle, je croyais que monsieur du Bousquier ne s'occupait que d'enfantillages.

Dans les circonstances présentes, ce mot eut un prodigieux succès. Mademoiselle Cormon obtint un beau triomphe: elle fit choir la princesse Goritza le nez contre la table. Le chevalier, qui ne s'attendait point à un à-propos chez sa Dulcinée, fut si émerveillé, qu'il ne trouva pas tout d'abord de mot assez élogieux; il applaudit sans bruit, comme on applaudit aux Italiens, en simulant du bout des doigts un applaudissement.

—Elle est adorablement spirituelle, dit-il à madame Granson. J'ai toujours prétendu qu'un jour elle démasquerait son artillerie.

—Mais dans l'intimité elle est charmante, répondit la veuve.

—Dans l'intimité, madame, toutes les femmes ont de l'esprit, reprit le chevalier.

Ce rire homérique une fois apaisé, mademoiselle Cormon demanda la raison de son succès. Alors commença le forte du cancan. Du Bousquier fut traduit sous les traits d'un père Gigogne célibataire, d'un monstre qui, depuis quinze ans, entretenait à lui seul l'hospice des Enfants-Trouvés; l'immoralité de ses mœurs se dévoilait enfin! elle était digne de ses saturnales parisiennes, etc., etc. Conduite par le chevalier de Valois, le plus habile chef d'orchestre en ce genre, l'ouverture de ce cancan fut magnifique.

—Je ne sais pas, dit-il d'un air plein de bonhomie, ce qui pourrait empêcher un du Bousquier d'épouser une mademoiselle Suzanne Je ne sais qui; comment la nommez-vous? Suzette! Quoique logé chez madame Lardot, je ne connais ces petites filles que de vue. Si cette Suzon est une grande belle fille, impertinente, œil gris, taille fine, petit pied, à laquelle j'ai fait à peine attention, mais dont la démarche m'a paru fort insolente, elle est de beaucoup supérieure comme manières à du Bousquier. D'ailleurs, Suzanne a la noblesse de la beauté; sous ce rapport, ce mariage serait pour elle une mésalliance. Vous savez que l'empereur Joseph eut la curiosité de voir à Lucienne la du Barry, il lui offrit son bras pour la promener; la pauvre fille, surprise de tant d'honneur, hésitait à le prendre:—La beauté sera toujours reine, lui dit l'empereur. Remarquez que c'était un Allemand d'Autriche, ajouta le chevalier. Mais, croyez-moi, l'Allemagne, qui passe ici pour très-rustique, est un pays de noble chevalerie et de belles manières, surtout vers la Pologne et la Hongrie où il se trouve des...

Ici le chevalier s'arrêta, craignant de tomber dans une allusion à son bonheur personnel; il reprit seulement sa tabatière et confia le reste de l'anecdote à la princesse qui lui souriait depuis trente-six ans.

—Ce mot était fort délicat pour Louis XV, dit du Ronceret.

—Mais il s'agit, je crois, de l'empereur Joseph, reprit mademoiselle Cormon d'un petit air entendu.

—Mademoiselle, dit le chevalier en voyant le Président, le Notaire et le Conservateur échangeant des regards malicieux; madame du Barry était la Suzanne de Louis XV, circonstance assez connue de mauvais sujets comme nous autres, mais que ne doivent pas savoir les jeunes personnes. Votre ignorance prouve que vous êtes un diamant sans tache: les corruptions historiques ne vous atteignent point.

L'abbé de Sponde regarda gracieusement le chevalier de Valois et inclina la tête en signe d'approbation laudative.

—Mademoiselle ne connaît pas l'Histoire? dit le Conservateur des hypothèques.

—Si vous me mêlez Louis XV et Suzanne, comment voulez-vous que je sache votre histoire? répondit angéliquement mademoiselle Cormon joyeuse de voir le plat de canards vide et la conversation si bien ranimée, qu'en entendant ce dernier mot, tous ses convives riaient la bouche pleine.

—Pauvre petite! dit l'abbé de Sponde. Quand un malheur est venu, la Charité, qui est un amour divin, aussi aveugle que l'amour païen, ne doit plus voir la cause. Ma nièce, vous êtes présidente de la Société de Maternité, il faut secourir cette petite fille qui trouvera difficilement à se marier.

—Pauvre enfant! dit mademoiselle Cormon.

—Croyez-vous que du Bousquier l'épouse? demanda le Président du tribunal.

—S'il était honnête homme, il le devrait, dit madame Granson; mais vraiment mon chien a des mœurs plus honnêtes.....

—Azor est cependant un grand fournisseur, dit d'un air fin le Conservateur des hypothèques en essayant de passer du calembour au bon mot.

Au dessert, il était encore question de du Bousquier qui avait donné lieu à mille gentillesses que le vin rendit fulminantes. Chacun, entraîné par le Conservateur des hypothèques, répondait à un calembour par un autre. Ainsi du Bousquier était un père sévère,—un père manant,—un père sifflé,—un père vert,—un père rond,—un père foré,—un père dû,—un père sicaire.—Il n'était ni père, ni maire; ni un révérend père; il jouait à pair ou non; ce n'était pas non plus un père conscrit.

—Ce n'est pas toujours un père nourricier, dit l'abbé de Sponde avec une gravité qui arrêta le rire.

—Ni un père noble, reprit le chevalier de Valois.

L'Église et la noblesse étaient descendues dans l'arène du calembour en conservant toute leur dignité.

—Chut! fit le Conservateur des hypothèques, j'entends crier les bottes de du Bousquier qui, certes, sont plus que jamais à revers.

Il arrive presque toujours qu'un homme ignore les bruits qui courent sur son compte: une ville entière s'occupe de lui, le calomnie ou le tympanise; s'il n'a pas d'amis, il ne saura rien. Or, l'innocent du Bousquier, du Bousquier qui souhaitait être coupable et désirait que Suzanne n'eût pas menti, du Bousquier fut superbe d'ignorance: personne ne lui avait parlé des révélations de Suzanne, et tout le monde trouvait d'ailleurs inconvenant de le questionner sur une de ces affaires où l'intéressé possède quelquefois des secrets qui l'obligent à garder le silence. Du Bousquier parut donc très-agaçant et légèrement fat, quand la société revint de la salle à manger pour prendre le café dans le salon où quelques personnes étaient déjà venues pour la soirée. Mademoiselle Cormon, conseillée par sa honte, n'osa regarder le terrible séducteur; elle s'était emparée d'Athanase qu'elle moralisait en lui débitant les plus étranges lieux-communs de politique royaliste et de morale religieuse. Ne possédant pas, comme le chevalier de Valois, une tabatière ornée de princesses pour essuyer ces douches de niaiseries, le pauvre poète écoutait d'un air stupide celle qu'il adorait, en regardant son monstrueux corsage qui gardait ce repos absolu, l'attribut des grandes masses. Ses désirs produisaient en lui comme une ivresse qui changeait la petite voix claire de la vieille fille en un doux murmure, et ses plates idées en motifs pleins d'esprit.

L'amour est un faux-monayeur qui change continuellement les gros sous en louis d'or, et qui souvent aussi fait de ses louis des gros sous.

—Eh! bien, Athanase, me le promettez-vous?

Cette phrase finale frappa l'oreille de l'heureux jeune homme à la manière de ces bruits qui réveillent en sursaut.

—Quoi, mademoiselle? répondit-il.

Mademoiselle Cormon se leva brusquement en regardant du Bousquier qui ressemblait en ce moment à ce gros dieu de la fable que la République mettait sur ses écus; elle s'avança vers madame Granson et lui dit à l'oreille:—Ma pauvre amie, votre fils est idiot! Le lycée l'a perdu, dit-elle en se souvenant de l'insistance avec laquelle le chevalier de Valois avait parlé de la mauvaise éducation des lycées.

Quel coup de foudre! A son insu le pauvre Athanase avait eu l'occasion de jeter ses brandons sur les sarments amassés dans le cœur de la vieille fille; s'il l'eût écoutée, il aurait pu faire comprendre sa passion: car, dans l'agitation où se trouvait mademoiselle Cormon, un seul mot suffisait; mais cette stupide avidité qui caractérise l'amour jeune et vrai l'avait perdu, comme quelquefois un enfant plein de vie se tue par ignorance.

—Qu'as-tu donc dit à mademoiselle de Cormon? demanda madame Granson à son fils.

—Rien.

—Rien, j'expliquerai cela! se dit-elle en remettant à demain les affaires sérieuses, car elle attacha peu d'importance à ce mot en croyant du Bousquier perdu dans l'esprit de la vieille fille.

Bientôt les quatre tables se garnirent de leurs seize joueurs. Quatre personnes s'intéressèrent à un piquet, le jeu le plus cher et auquel il se perdait beaucoup d'argent. Monsieur Choisnel, le Procureur du roi et deux dames allèrent faire un trictrac dans le cabinet des laques rouges. Les girandoles furent allumées; puis la fleur de la société de mademoiselle Cormon vint s'épanouir devant la cheminée, sur les bergères, autour des tables, après que chaque nouveau couple arrivé eut dit à mademoiselle Cormon:—Vous allez donc demain au Prébaudet?

—Mais il le faut bien, répondait-elle.

Généralement la maîtresse de la maison parut préoccupée. Madame Granson, la première, s'aperçut de l'état peu naturel où se trouvait la vieille fille: mademoiselle Cormon pensait.

—A quoi songez-vous, cousine? lui dit-elle enfin en la trouvant assise dans le boudoir.

—Je pense, répondit-elle, à cette pauvre fille. Ne suis-je pas présidente de la Société Maternelle, je vais vous aller chercher dix écus!

—Dix écus! s'écria madame Granson. Mais vous n'avez jamais donné autant.

—Mais, ma bonne, il est si naturel d'avoir des enfants!

Cette phrase immorale partie du cœur stupéfia la trésorière de la Société Maternelle. Du Bousquier avait évidemment grandi dans l'esprit de mademoiselle Cormon.

—Vraiment, dit madame Granson, du Bousquier n'est pas seulement un monstre, il est encore un infâme. Lorsqu'on a causé préjudice à quelqu'un, ne doit-on pas l'indemniser? Ne serait-ce pas à lui, plutôt qu'à nous, de secourir cette petite, qui, après tout, me semble un fort mauvais sujet, car il y avait dans Alençon mieux que ce cynique du Bousquier! il faut être bien libertine pour s'adresser à lui.

—Cynique! Votre fils vous apprend, ma chère, des mots latins qui sont incompréhensibles. Certes, je ne veux pas excuser monsieur du Bousquier; mais expliquez-moi comment une femme est libertine en préférant un homme à un autre?

—Chère cousine, vous épouseriez mon fils Athanase, il n'y aurait là rien que de très-naturel; il est jeune et beau, plein d'avenir, il sera la gloire d'Alençon; seulement tout le monde penserait que vous avez pris un si jeune homme pour être très-heureuse; les mauvaises langues diraient que vous faites vos provisions de bonheur pour n'en jamais manquer; il y aurait des femmes jalouses qui vous accuseraient de dépravation; mais qu'est-ce que cela ferait? vous seriez bien aimée et véritablement. Si Athanase vous paraît idiot, ma chère, c'est qu'il a trop d'idées; les extrêmes se touchent. Il vit certes comme une jeune fille de quinze ans; il n'a pas roulé dans les impuretés de Paris, lui!... Eh! bien, changez les termes, comme disait mon pauvre mari: il en est de même de du Bousquier par rapport à Suzanne. Vous seriez calomniée, vous; mais, dans l'affaire de du Bousquier, tout est vrai. Comprenez-vous?

—Pas plus que si vous me parliez grec, dit mademoiselle Cormon qui ouvrait de grands yeux en tendant toutes les forces de son intelligence.

—Hé! bien, cousine, puisqu'il faut mettre les points sur les i, Suzanne ne peut pas aimer du Bousquier. Et si le cœur n'est pour rien dans cette affaire...

—Mais, cousine, avec quoi aime-t-on donc, si l'on n'aime pas avec le cœur?

Ici madame Granson se dit en elle-même ce qu'avait pensé le chevalier de Valois:—Cette pauvre cousine est par trop innocente, cela passe la permission.—Chère enfant, reprit-elle à haute voix, il me semble que les enfants ne se conçoivent pas uniquement par l'esprit.

—Mais si, ma chère, car la Sainte-Vierge...

—Mais, ma bonne, du Bousquier n'est pas le Saint-Esprit!

—C'est vrai, répondit la vieille fille, c'est un homme! un homme que sa tournure rend assez dangereux pour que ses amis l'engagent à se marier.

—Vous pouvez, cousine, amener ce résultat...

—Hé! comment? dit la vieille fille avec l'enthousiasme de la charité chrétienne.

—Ne le recevez plus jusqu'à ce qu'il ait pris une femme; vous devez aux bonnes mœurs et à la religion de manifester en cette circonstance une exemplaire réprobation.

—A mon retour du Prébaudet, nous reparlerons de ceci, ma chère madame Granson, je consulterai mon oncle et l'abbé Couturier, dit mademoiselle Cormon en rentrant dans le salon qui se trouvait en ce moment à son plus haut degré d'animation.

Les lumières, les groupes de femmes bien mises, le ton solennel, l'air magistral de cette assemblée ne rendaient pas mademoiselle Cormon moins fière que sa société de cette tenue aristocratique. Pour beaucoup de gens, on ne voyait pas mieux à Paris dans les meilleures compagnies. Dans ce moment, du Bousquier, qui jouait au whist avec monsieur de Valois et deux vieilles dames, madame du Couderai et madame du Ronceret, était l'objet d'une curiosité sourde. Il venait quelques jeunes femmes qui, sous prétexte de regarder jouer, le contemplaient si singulièrement, quoiqu'à la dérobée, que le vieux garçon finit par croire à quelque oubli dans sa toilette.

—Mon faux toupet serait-il de travers? se dit-il en éprouvant une de ces inquiétudes capitales auxquelles sont soumis les vieux garçons.

Il profita d'un mauvais coup qui terminait un septième rubber, pour quitter la table.

—Je ne peux pas toucher une carte sans perdre, dit-il, je suis décidément trop malheureux.

—Vous êtes heureux ailleurs, dit le chevalier en lui lançant un fin regard.

Ce mot fit naturellement le tour du salon où chacun se récria sur le ton exquis du chevalier, le prince de Talleyrand du pays.

—Il n'y a que monsieur de Valois pour trouver ces sortes de choses, dit la nièce du curé de Saint-Léonard.