The Project Gutenberg eBook of Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 4: L'éducation sentimentale, v. 2

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Title: Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 4: L'éducation sentimentale, v. 2

Author: Gustave Flaubert

Release date: August 25, 2016 [eBook #52893]
Most recently updated: October 23, 2024

Language: French

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ŒUVRES COMPLÈTES DE GUSTAVE FLAUBERT, TOME 4: L'ÉDUCATION SENTIMENTALE, V. 2 ***

Au lecteur

Table des chapitres


ÉDITION DÉFINITIVE D’APRÈS LES MANUSCRITS ORIGINAUX


ŒUVRES COMPLÈTES
DE
GUSTAVE  FLAUBERT


IV

L’ÉDUCATION SENTIMENTALE

II


PARIS

A. QUANTIN, IMPRIMEUR-ÉDITEUR

RUE SAINT-BENOIT, 7

1885


TOUS DROITS RÉSERVÉS


DEUXIÈME PARTIE
(SUITE)

IV

La Maréchale était prête et l’attendait.

«C’est gentil, cela!» dit-elle, en fixant sur lui ses jolis yeux, à la fois tendres et gais.

Quand elle eut fait le nœud de sa capote, elle s’assit sur le divan et resta silencieuse.

«Partons-nous?» dit Frédéric.

Elle regarda la pendule.

«Oh! non! pas avant une heure et demie», comme si elle eût posé en elle-même cette limite à son incertitude.

Enfin l’heure ayant sonné:

«Eh bien, andiamo, caro mio!»

Et elle donna un dernier tour à ses bandeaux, fit des recommandations à Delphine.

«Madame revient dîner?

—Pourquoi donc? Nous dînerons ensemble quelque part, au café Anglais, où vous voudrez.

—Soit!»

Ses petits chiens jappaient autour d’elle.

«On peut les emmener, n’est-ce pas?»

Frédéric les porta lui-même jusqu’à la voiture. C’était une berline de louage avec deux chevaux de poste et un postillon; il avait mis sur le siège de derrière son domestique. La Maréchale parut satisfaite de ses prévenances, puis, dès qu’elle fut assise, lui demanda s’il avait été chez Arnoux, dernièrement.

«Pas depuis un mois, dit Frédéric.

—Moi, je l’ai rencontré avant-hier, il serait même venu aujourd’hui. Mais il a toute sorte d’embarras, encore un procès, je ne sais quoi. Quel drôle d’homme!

—Oui, très drôle!»

Frédéric ajouta d’un air indifférent:

«A propos, voyez-vous toujours... comment donc l’appelez-vous?... cet ancien chanteur..., Delmar?»

Elle répliqua sèchement:

«Non! c’est fini.»

Ainsi leur rupture était certaine. Frédéric en conçut de l’espoir.

Ils descendirent au pas le quartier Bréda; les rues, à cause du dimanche, étaient désertes, et des figures de bourgeois apparaissaient derrière des fenêtres. La voiture prit un train plus rapide; le bruit des roues faisait se retourner les passants, le cuir de la capote rabattue brillait, le domestique se cambrait la taille, et les deux havanais l’un près de l’autre semblaient deux manchons d’hermine posés sur les coussins. Frédéric se laissait aller au bercement des soupentes. La Maréchale tournait la tête, à droite et à gauche, en souriant.

Son chapeau de paille nacrée avait une garniture de dentelle noire. Le capuchon de son burnous flottait au vent; et elle s’abritait du soleil sous une ombrelle de satin lilas, pointue par le haut comme une pagode.

«Quels amours de petits doigts! dit Frédéric en lui prenant doucement l’autre main, la gauche ornée d’un bracelet d’or en forme de gourmette. Tiens! c’est mignon; d’où cela vient-il?

—Oh! il y a longtemps que je l’ai», dit la Maréchale.

Le jeune homme n’objecta rien à cette réponse hypocrite. Il aima mieux «profiter de la circonstance». Et, lui tenant toujours le poignet, il appuya dessus ses lèvres, entre le gant et la manchette.

«Finissez, on va nous voir!»

—Bah! qu’est-ce que cela fait!»

Après la place de la Concorde, ils prirent par le quai de la Conférence et le quai de Billy, où l’on remarque un cèdre dans un jardin. Rosanette croyait le Liban situé en Chine; elle rit elle-même de son ignorance et pria Frédéric de lui donner des leçons de géographie. Puis, laissant à droite le Trocadéro, ils traversèrent le pont d’Iéna et s’arrêtèrent enfin, au milieu du Champ de Mars, près des autres voitures, déjà rangées dans l’Hippodrome.

Les tertres de gazon étaient couverts de menu peuple. On apercevait des curieux sur le balcon de l’École militaire; et les deux pavillons en dehors du pesage, les deux tribunes comprises dans son enceinte, et une troisième devant celle du Roi se trouvaient remplis d’une foule en toilette qui témoignait, par son maintien, de la révérence pour ce divertissement encore nouveau. Le public des courses, plus spécial dans ce temps-là, avait un aspect moins vulgaire; c’était l’époque des sous-pieds, des collets de velours et des gants blancs. Les femmes, vêtues de couleurs brillantes, portaient des robes à taille longue, et assises sur les gradins des estrades, elles faisaient comme de grands massifs de fleurs, tachetées de noir, çà et là, par les sombres costumes des hommes. Mais tous les regards se tournaient vers le célèbre Algérien Bou-Maza, qui se tenait impassible, entre deux officiers d’état-major, dans une des tribunes particulières. Celle du Jockey-Club contenait exclusivement des messieurs graves.

Les plus enthousiastes s’étaient placés, en bas, contre la piste, défendue par deux lignes de bâtons supportant des cordes; dans l’ovale immense que décrivait cette allée, des marchands de coco agitaient leur crécelle, d’autres vendaient le programme des courses, d’autres criaient des cigares, un vaste bourdonnement s’élevait; les gardes municipaux passaient et repassaient; une cloche, suspendue à un poteau couvert de chiffres, tinta. Cinq chevaux parurent, et on rentra dans les tribunes.

Cependant de gros nuages effleuraient de leurs volutes la cime des ormes en face. Rosanette avait peur de la pluie.

«J’ai des riflards, dit Frédéric, et tout ce qu’il faut pour se distraire, ajouta-t-il en soulevant le coffre, où il y avait des provisions de bouche dans un panier.

—Bravo! nous nous comprenons!

—Et on se comprendra encore mieux, n’est-ce pas?

—Cela se pourrait!» fit-elle en rougissant.

Les jockeys, en casaque de soie, tâchaient d’aligner leurs chevaux et les retenaient à deux mains. Quelqu’un abaissa un drapeau rouge. Alors, tous les cinq, se penchant sur les crinières, partirent. Ils restèrent d’abord serrés en une seule masse; bientôt elle s’allongea, se coupa; celui qui portait la casaque jaune, au milieu du premier tour, faillit tomber; longtemps il y eut de l’incertitude entre Filly et Tibi; puis Tom-Pouce parut en tête; mais Clubstick, en arrière depuis le départ, les rejoignit et arriva premier, battant Sir Charles de deux longueurs; ce fut une surprise, on criait; les baraques de planches vibraient sous les trépignements.

«Nous nous amusons! dit la Maréchale. Je t’aime, mon chéri!»

Frédéric ne douta plus de son bonheur; ce dernier mot de Rosanette le confirmait.

A cent pas de lui, dans un cabriolet milord, une dame parut. Elle se penchait en dehors de la portière, puis se renfonçait vivement; cela recommença plusieurs fois, Frédéric ne pouvait distinguer sa figure. Un soupçon le saisit, il lui sembla que c’était Mme Arnoux. Impossible, cependant! Pourquoi serait-elle venue?

Il descendit de voiture, sous prétexte de flâner au pesage.

«Vous n’êtes guère galant!» dit Rosanette.

Il n’écouta rien et s’avança. Le milord, tournant bride, se mit au trot.

Frédéric, au même moment, fut happé par Cisy.

«Bonjour, cher! comment allez-vous? Hussonnet est là-bas! Écoutez donc!»

Frédéric tâchait de se dégager pour rejoindre le milord. La Maréchale lui faisait signe de retourner près d’elle. Cisy l’aperçut et voulait obstinément lui dire bonjour.

Depuis que le deuil de sa grand’mère était fini, il réalisait son idéal, parvenait à avoir du cachet. Gilet écossais, habit court, larges bouffettes sur l’escarpin et carte d’entrée dans la ganse du chapeau, rien ne manquait effectivement à ce qu’il appelait lui-même son «chic», un chic anglomane et mousquetaire. Il commença par se plaindre du Champ de Mars, turf exécrable, parla ensuite des courses de Chantilly et des farces qu’on y faisait, jura qu’il pouvait boire douze verres de vin de Champagne pendant les douze coups de minuit, proposa à la Maréchale de parier, caressait doucement ses deux bichons; et de l’autre coude s’appuyant sur la portière, il continuait à débiter des sottises, le pommeau de son stick dans la bouche, les jambes écartées, les reins tendus. Frédéric, à côté de lui, fumait, tout en cherchant à découvrir ce que le milord était devenu.

La cloche ayant tinté, Cisy s’en alla, au grand plaisir de Rosanette, qu’il ennuyait beaucoup, disait-elle.

La seconde épreuve n’eut rien de particulier, la troisième non plus, sauf un homme qu’on emporta sur un brancard. La quatrième, où huit chevaux disputèrent le prix de la ville, fut plus intéressante.

Les spectateurs des tribunes avaient grimpé sur les bancs. Les autres, debout dans les voitures, suivaient avec des lorgnettes à la main l’évolution des jockeys; on les voyait filer comme des taches rouges, jaunes, blanches et bleues sur toute la longueur de la foule, qui bordait le tour de l’Hippodrome. De loin, leur vitesse n’avait pas l’air excessive; à l’autre bout du Champ de Mars, ils semblaient même se ralentir et ne plus avancer que par une sorte de glissement, où les ventres des chevaux touchaient la terre sans que leurs jambes étendues pliassent. Mais, revenant bien vite, ils grandissaient; leur passage coupait le vent, le sol tremblait, les cailloux volaient; l’air s’engouffrant dans les casaques des jockeys les faisait palpiter comme des voiles; à grands coups de cravache, ils fouaillaient leurs bêtes pour atteindre le poteau, c’était le but. On enlevait les chiffres, un autre était hissé; et, au milieu des applaudissements, le cheval victorieux se traînait jusqu’au pesage, tout couvert de sueur, les genoux raidis, l’encolure basse, tandis que son cavalier, comme agonisant sur sa selle, se tenait les côtes.

Une contestation retarda le dernier départ. La foule qui s’ennuyait se répandit. Des groupes d’hommes causaient au bas des tribunes. Les propos étaient libres; des femmes du monde partirent scandalisées par le voisinage des lorettes.

Il y avait aussi des illustrations de bals publics, des comédiennes du boulevard;—et ce n’était pas les plus belles qui recevaient le plus d’hommages. La vieille Georgine Aubert, celle qu’un vaudevilliste appelait le Louis XI de la prostitution, horriblement maquillée et poussant de temps à autre une espèce de rire pareil à un grognement, restait tout étendue dans sa longue calèche, sous une palatine de martre comme en plein hiver. Mme de Remoussot, mise à la mode par son procès, trônait sur le siège d’un break en compagnie d’Américains; et Thérèse Bachelu, avec son air de vierge gothique, emplissait de ses douze falbalas l’intérieur d’un escargot qui avait, à la place du tablier, une jardinière pleine de roses. La Maréchale fut jalouse de ces gloires; pour qu’on la remarquât, elle se mit à faire de grands gestes et à parler très haut.

Des gentlemen la reconnurent, lui envoyèrent des saluts. Elle y répondait en disant leurs noms à Frédéric. C’étaient tous comtes, vicomtes, ducs et marquis, et il se rengorgeait, car tous les yeux exprimaient un certain respect pour sa bonne fortune.

Cisy n’avait pas l’air moins heureux dans le cercle d’hommes mûrs qui l’entourait. Ils souriaient du haut de leurs cravates, comme se moquant de lui; enfin il tapa dans la main du plus vieux et s’avança vers la Maréchale.

Elle mangeait avec une gloutonnerie affectée une tranche de foie gras; Frédéric, par obéissance, l’imitait, en tenant une bouteille de vin sur ses genoux.

Le milord reparut, c’était Mme Arnoux. Elle pâlit extraordinairement.

«Donne-moi du champagne!» dit Rosanette.

Et levant le plus haut possible son verre rempli, elle s’écria:

«Ohé là-bas! les femmes honnêtes, l’épouse de mon protecteur, ohé!»

Des rires éclatèrent autour d’elle, le milord disparut. Frédéric la tirait par sa robe, il allait s’emporter. Mais Cisy était là dans la même attitude que tout à l’heure; et, avec un surcroît d’aplomb, il invita Rosanette à dîner pour le soir même.

«Impossible! répondit-elle. Nous allons ensemble au café Anglais.»

Frédéric, comme s’il n’eût rien entendu, demeura muet, et Cisy quitta la Maréchale d’un air désappointé.

Tandis qu’il lui parlait, debout contre la portière de droite, Hussonnet était survenu du côté gauche, et, relevant ce mot de café Anglais:

«C’est un joli établissement! si l’on y cassait une croûte, hein?

—Comme vous voudrez, dit Frédéric, qui, affaissé dans le coin de la berline, regardait à l’horizon le milord disparaître, sentant qu’une chose irréparable venait de se faire et qu’il avait perdu son grand amour. Et l’autre était là, près de lui, l’amour joyeux et facile! Mais, lassé, plein de désirs contradictoires et ne sachant même plus ce qu’il voulait, il éprouvait une tristesse démesurée, une envie de mourir.

Un grand bruit de pas et de voix lui fit relever la tête; les gamins, enjambant les cordes de la piste, venaient regarder les tribunes; on s’en allait. Quelques gouttes de pluie tombèrent. L’embarras des voitures augmenta. Hussonnet était perdu.

«Eh bien, tant mieux! dit Frédéric.

—On préfère être seul?» reprit la Maréchale, en posant la main sur la sienne.

Alors passa devant eux, avec des miroitements de cuivre et d’acier, un splendide landau attelé de quatre chevaux, conduits à la Daumont par deux jockeys en veste de velours, à crépines d’or. Mme Dambreuse était près de son mari, Martinon sur l’autre banquette en face; tous les trois avaient des figures étonnées.

«Ils m’ont reconnu!» se dit Frédéric.

Rosanette voulut qu’on arrêtât, pour mieux voir le défilé. Mme Arnoux pouvait reparaître. Il cria au postillon:

«Va donc! va donc! en avant!»

Et la berline se lança vers les Champs-Élysées au milieu des autres voitures, calèches, briskas, wurts, tandems, tilburys, dog-carts, tapissières à rideaux de cuir où chantaient des ouvriers en goguette, demi-fortune que dirigeaient avec prudence des pères de famille eux-mêmes. Dans des victorias bourrées de monde, quelque garçon, assis sur les pieds des autres, laissait pendre en dehors ses deux jambes. De grands coupés à siège de drap promenaient des douairières qui sommeillaient; ou bien un stopper magnifique passait, emportant une chaise, simple et coquette comme l’habit noir d’un dandy. L’averse cependant redoublait. On tirait les parapluies, les parasols, les mackintosh; on se criait de loin: «Bonjour!—Ça va bien?—Oui!—Non!—A tantôt!» et les figures se succédaient avec une vitesse d’ombres chinoises. Frédéric et Rosanette ne se parlaient pas, éprouvant une sorte d’hébétude à voir auprès d’eux continuellement toutes ces roues tourner.

Par moments, les files de voitures, trop pressées, s’arrêtaient toutes à la fois sur plusieurs lignes. Alors, on restait les uns près des autres, et l’on s’examinait. Du bord des panneaux armoriés, des regards indifférents tombaient sur la foule; des yeux pleins d’envie brillaient au fond des fiacres; des sourires de dénigrement répondaient aux ports de tête orgueilleux; des bouches grandes ouvertes exprimaient des admirations imbéciles; et, çà et là, quelque flâneur, au milieu de la voie, se rejetait en arrière d’un bond pour éviter un cavalier qui galopait entre les voitures et parvenait à en sortir. Puis tout se remettait en mouvement; les cochers lâchaient les rênes, abaissaient leurs longs fouets; les chevaux, animés, secouant leur gourmette, jetaient de l’écume autour d’eux; et les croupes et les harnais humides fumaient, dans la vapeur d’eau que le soleil couchant traversait. Passant sous l’Arc de triomphe, il allongeait à hauteur d’homme une lumière roussâtre, qui faisait étinceler les moyeux des roues, les poignées des portières, le bout des timons, les anneaux des sellettes; et sur les deux côtés de la grande avenue,—pareille à un fleuve où ondulaient des crinières, des vêtements, des têtes humaines,—les arbres tout reluisants de pluie se dressaient, comme deux murailles vertes. Le bleu du ciel, au-dessus, reparaissant à de certaines places, avait des douceurs de satin.

Alors, Frédéric se rappela les jours déjà loin où il enviait l’inexprimable bonheur de se trouver dans une de ces voitures, à côté d’une de ces femmes. Il le possédait, ce bonheur-là, et n’en était pas plus joyeux.

La pluie avait fini de tomber. Les passants, réfugiés entre les colonnes du Garde-Meuble, s’en allaient. Des promeneurs, dans la rue Royale, remontaient vers le boulevard. Devant l’hôtel des Affaires étrangères, une file de badauds stationnait sur les marches.

A la hauteur des Bains Chinois, comme il y avait des trous dans le pavé, la berline se ralentit. Un homme en paletot noisette marchait au bord du trottoir. Une éclaboussure, jaillissant de dessous les ressorts, s’étala dans son dos. L’homme se retourna, furieux. Frédéric devint pâle; il avait reconnu Deslauriers.

A la porte du café Anglais, il renvoya la voiture. Rosanette était montée devant lui, pendant qu’il payait le postillon.

Il la retrouva dans l’escalier, causant avec un monsieur. Frédéric prit son bras. Mais au milieu du corridor, un deuxième seigneur l’arrêta.

«Va toujours! dit-elle, je suis à toi!»

Et il entra seul dans le cabinet. Par les deux fenêtres ouvertes on apercevait du monde aux croisées des autres maisons vis-à-vis. De larges moires frissonnaient sur l’asphalte qui séchait, et un magnolia posé au bord du balcon embaumait l’appartement. Ce parfum et cette fraîcheur détendirent ses nerfs; il s’affaissa sur le divan rouge, au-dessous de la glace.

La Maréchale revint, et le baisant au front:

«On a des chagrins, pauvre Mimi?

—Peut-être! répliqua-t-il.

—Tu n’es pas le seul, va! ce qui voulait dire: Oublions chacun les nôtres dans une félicité commune!»

Puis elle posa un pétale de fleur entre ses lèvres et le lui tendit à becqueter. Ce mouvement, d’une grâce et presque d’une mansuétude lascive, attendrit Frédéric.

«Pourquoi me fais-tu de la peine? dit-il en songeant à Mme Arnoux.

—Moi, de la peine?»

Et, debout devant lui, elle le regardait, les cils rapprochés et les deux mains sur les épaules.

Toute sa vertu, toute sa rancune sombra dans une lâcheté sans fond.

Il reprit:

«Puisque tu ne veux pas m’aimer!» en l’attirant sur ses genoux.

Elle se laissait faire; il lui entourait la taille à deux bras; le pétillement de sa robe de soie l’enflammait.

«Où sont-ils?» dit la voix d’Hussonnet dans le corridor.

La Maréchale se leva brusquement et alla se mettre à l’autre bout du cabinet, tournant le dos à la porte.

Elle demanda des huîtres et ils s’attablèrent.

Hussonnet ne fut pas drôle. A force d’écrire quotidiennement sur toute sorte de sujets, de lire beaucoup de journaux, d’entendre beaucoup de discussions et d’émettre des paradoxes pour éblouir, il avait fini par perdre la notion exacte des choses, s’aveuglant lui-même avec ses faibles pétards. Les embarras d’une vie légère autrefois, mais à présent difficile, l’entretenaient dans une agitation perpétuelle; et son impuissance, qu’il ne voulait pas s’avouer, le rendait hargneux, sarcastique. A propos d’Ozaï, un ballet nouveau, il fit une sortie à fond contre la danse, et, à propos de la danse, contre l’Opéra; puis, à propos de l’Opéra, contre les Italiens, remplacés maintenant par une troupe d’acteurs espagnols, «comme si l’on n’était pas rassasié des Castilles»! Frédéric fut choqué dans son amour romantique de l’Espagne; et, afin de rompre la conversation, il s’informa du Collège de France, d’où l’on venait d’exclure Edgar Quinet et Mickiewicz. Mais Hussonnet, admirateur de M. de Maistre, se déclara pour l’Autorité et le Spiritualisme. Il doutait cependant des faits les mieux prouvés, niait l’histoire et contestait les choses les plus positives, jusqu’à s’écrier au mot géométrie: «Quelle blague que la géométrie!» Le tout entremêlé d’imitations d’acteurs. Sainville était particulièrement son modèle.

Ces calembredaines assommaient Frédéric. Dans un mouvement d’impatience, il attrapa, avec sa botte, un des bichons sous la table.

Tous deux se mirent à aboyer d’une façon odieuse.

«Vous devriez les faire reconduire!» dit-il brusquement.

Rosanette n’avait confiance en personne.

Alors, il se tourna vers le bohème.

«Voyons, Hussonnet, dévouez-vous!

—Oh! oui, mon petit! Ce serait bien aimable!»

Hussonnet s’en alla sans se faire prier.

De quelle manière payait-on sa complaisance? Frédéric n’y pensa pas. Il commençait même à se réjouir du tête-à-tête, lorsqu’un garçon entra.

«Madame, quelqu’un vous demande!

—Comment! encore?

—Il faut pourtant que je voie!» dit Rosanette.

Il en avait soif, besoin. Cette disparition lui semblait une forfaiture, presque une grossièreté. Que voulait-elle donc? n’était-ce pas assez d’avoir outragé Mme Arnoux? Tant pis pour celle-là, du reste! Maintenant il haïssait toutes les femmes; et des pleurs l’étouffaient, car son amour était méconnu et sa concupiscence trompée.

La Maréchale rentra, et, lui présentant Cisy:

«J’ai invité monsieur. J’ai bien fait, n’est-ce pas?

—Comment donc! certainement!» Frédéric, avec un sourire de supplicié, fit signe au gentilhomme de s’asseoir.

La Maréchale se mit à parcourir la carte en s’arrêtant aux noms bizarres.

«Si nous mangions, je suppose, un turban de lapins à la Richelieu et un pudding à la d’Orléans?

—Oh! pas d’Orléans! s’écria Cisy, lequel était légitimiste et crut faire un mot.

—Aimez-vous mieux un turbot à la Chambord?» reprit-elle.

Cette politesse choqua Frédéric.

La Maréchale se décida pour un simple tourne-dos, des écrevisses, des truffes, une salade d’ananas, des sorbets à la vanille.

«Nous verrons ensuite. Allez toujours. Ah! j’oubliais! Apportez-moi un saucisson! pas à l’ail!»

Et elle appelait le garçon «jeune homme», frappait son verre avec son couteau, jetait au plafond la mie de son pain. Elle voulut boire tout de suite du vin de Bourgogne.

«On n’en prend pas dès le commencement», dit Frédéric.

Cela se faisait quelquefois, suivant le vicomte.

«Eh non! jamais!

—Si fait, je vous assure!

—Ah! tu vois!»

Le regard dont elle accompagna cette phrase signifiait: «C’est un homme riche, celui-là, écoute-le.»

Cependant la porte s’ouvrait à chaque minute, les garçons glapissaient, et, sur un infernal piano, dans le cabinet à côté, quelqu’un tapait une valse. Puis les courses amenèrent à parler d’équitation et des deux systèmes rivaux. Cisy défendait Baucher, Frédéric le comte d’Aure, quand Rosanette haussa les épaules.

«Assez, mon Dieu! il s’y connaît mieux que toi, va!»

Elle mordait dans une grenade, le coude posé sur la table; les bougies du candélabre devant elle tremblaient au vent; cette lumière blanche pénétrait sa peau de tons nacrés, mettait du rose à ses paupières, faisait briller les globes de ses yeux; la rougeur du fruit se confondait avec la pourpre de ses lèvres, ses narines minces battaient; et toute sa personne avait quelque chose d’insolent, d’ivre et de noyé qui exaspérait Frédéric et pourtant lui jetait au cœur des désirs fous.

Puis, elle demanda, d’une voix calme, à qui appartenait ce grand landau avec une livrée marron.

«A la comtesse Dambreuse, répliqua Cisy.

—Ils sont très riches, n’est-ce pas?

—Oh! très riches! bien que Mme Dambreuse, qui est tout simplement une demoiselle Boutron, la fille d’un préfet, ait une fortune médiocre.»

Son mari, au contraire, devait recueillir plusieurs héritages; Cisy les énuméra: fréquentant les Dambreuse, il savait leur histoire.

Frédéric, pour lui être désagréable, s’entêta à le contredire. Il soutint que Mme Dambreuse s’appelait de Boutron, certifia sa noblesse.

«N’importe! je voudrais bien avoir son équipage!» dit la Maréchale, en se renversant sur le fauteuil.

Et la manche de sa robe, glissant un peu, découvrit, à son poignet gauche, un bracelet orné de trois opales.

Frédéric l’aperçut.

«Tiens! mais...»

Ils se considérèrent tous les trois et rougirent.

La porte s’entre-bâilla discrètement, le bord d’un chapeau parut, puis le profil d’Hussonnet.

«Excusez, si je vous dérange, les amoureux!»

Mais il s’arrêta, étonné de voir Cisy et de ce que Cisy avait pris sa place.

On apporta un autre couvert; et, comme il avait grand’faim, il empoignait au hasard, parmi les restes du dîner, de la viande dans un plat, un fruit dans une corbeille, buvait d’une main, se servait de l’autre, tout en racontant sa mission. Les deux toutous étaient reconduits. Rien de neuf au domicile. Il avait trouvé la cuisinière avec un soldat, histoire fausse uniquement inventée pour produire de l’effet.

La Maréchale décrocha de la patère sa capote. Frédéric se précipita sur la sonnette en criant de loin au garçon:

«Une voiture!

—J’ai la mienne, dit le vicomte.

—Mais, monsieur!

—Cependant, monsieur!»

Et ils se regardaient dans les prunelles, pâles tous les deux et les mains tremblantes.

Enfin, la Maréchale prit le bras de Cisy, et, en montrant le bohème attablé:

«Soignez-le donc! il s’étouffe. Je ne voudrais pas que son dévouement pour mes roquets le fît mourir!»

La porte retomba.

«Eh bien? dit Hussonnet.

—Eh bien, quoi?

—Je croyais...

—Qu’est-ce que vous croyiez?

—Est-ce que vous ne...»

Il compléta sa phrase par un geste.

«Eh non! jamais de la vie!»

Hussonnet n’insista pas davantage.

Il avait eu un but en s’invitant à dîner. Son journal, qui ne s’appelait plus l’Art, mais le Flambard, avec cette épigraphe: «Canonniers, à vos pièces!» ne prospérant nullement, il avait envie de le transformer en une revue hebdomadaire, seul, sans le secours de Deslauriers. Il reparla de l’ancien projet et exposa son plan nouveau.

Frédéric, ne comprenant pas sans doute, répondit par des choses vagues. Hussonnet empoigna plusieurs cigares sur la table, dit: «Adieu, mon bon», et disparut.

Frédéric demanda la note. Elle était longue; et le garçon, la serviette sous le bras, attendait son argent, quand un autre, un individu blafard qui ressemblait à Martinon, vint lui dire:

«Faites excuse, on a oublié au comptoir de porter le fiacre.

—Quel fiacre?

—Celui que ce monsieur a pris tantôt pour les petits chiens.»

Et la figure du garçon s’allongea, comme s’il eût plaint le pauvre jeune homme. Frédéric eut envie de le gifler. Il donna de pourboire les vingt francs qu’on lui rendait.

«Merci, monseigneur!» dit l’homme à la serviette, avec un grand salut.

Frédéric passa la journée du lendemain à ruminer sa colère et son humiliation. Il se reprochait de n’avoir pas souffleté Cisy. Quant à la Maréchale, il se jura de ne plus la revoir; d’autres aussi belles ne manquaient pas; et, puisqu’il fallait de l’argent pour posséder ces femmes-là, il jouerait à la Bourse le prix de sa ferme, il serait riche, il écraserait de son luxe la Maréchale et tout le monde. Le soir venu, il s’étonna de n’avoir pas songé à Mme Arnoux.

«Tant mieux! à quoi bon?»

Le surlendemain, dès huit heures, Pellerin vint lui faire visite. Il commença par des admirations sur le mobilier, des cajoleries. Puis, brusquement:

«Vous étiez aux courses dimanche?

—Oui, hélas!»

Alors le peintre déclama contre l’anatomie des chevaux anglais, vanta les chevaux de Géricault, les chevaux du Parthénon. «Rosanette était avec vous?» Et il entama son éloge adroitement.

La froideur de Frédéric le décontenança. Il ne savait comment en venir au portrait.

Sa première intention avait été de faire un Titien. Mais peu à peu, la coloration variée de son modèle l’avait séduit; et il avait travaillé franchement, accumulant pâte sur pâte et lumière sur lumière. Rosanette fut enchantée d’abord; ses rendez-vous avec Delmar avaient interrompu les séances et laissé à Pellerin tout le temps de s’éblouir. Puis, l’admiration s’apaisant, il s’était demandé si sa peinture ne manquait point de grandeur. Il avait été revoir les Titien, avait compris la distance, reconnu sa faute; et il s’était mis à repasser ses contours simplement. Ensuite, il avait cherché, en les rongeant, à y perdre, à y mêler les tons de la tête et ceux des fonds; et la figure avait pris de la consistance, les ombres de la vigueur; tout paraissait plus ferme. Enfin la Maréchale était revenue. Elle s’était même permis des objections, l’artiste naturellement avait persévéré. Après de grandes fureurs contre sa sottise, il s’était dit qu’elle pouvait avoir raison. Alors, avait commencé l’ère des doutes, tiraillements de la pensée qui provoquent les crampes d’estomac, les insomnies, la fièvre, le dégoût de soi-même; il avait eu le courage de faire des retouches, mais sans cœur et sentant que sa besogne était mauvaise.

Il se plaignit seulement d’avoir été refusé au Salon, puis reprocha à Frédéric de ne pas être venu voir le portrait de la Maréchale.

«Je me moque bien de la Maréchale!»

Une déclaration pareille l’enhardit.

«Croiriez-vous que cette bête-là n’en veut plus maintenant?»

Ce qu’il ne disait point, c’est qu’il avait réclamé d’elle mille écus. Or la Maréchale s’était peu souciée de savoir qui payerait, et, préférant tirer d’Arnoux des choses plus urgentes, ne lui en avait même pas parlé.

«Eh bien, et Arnoux? dit Frédéric.

Elle l’avait relancé vers lui. L’ancien marchand de tableaux n’avait que faire du portrait.

«Il soutient que ça appartient à Rosanette.

—En effet, c’est à elle.

—Comment! c’est elle qui m’envoie vers vous!» répliqua Pellerin.

S’il eût cru à l’excellence de son œuvre, il n’eût pas songé peut-être à l’exploiter. Mais une somme (et une somme considérable) serait un démenti à la critique, un raffermissement pour lui-même. Frédéric, afin de s’en délivrer, s’enquit de ses conditions courtoisement.

L’extravagance du chiffre le révolta, il répondit:

«Non! ah! non!

—Vous êtes pourtant son amant, c’est vous qui m’avez fait la commande!

—J’ai été l’intermédiaire, permettez!

—Mais je ne peux pas rester avec ça sur les bras!»

L’artiste s’emportait.

«Ah! je ne vous croyais pas si cupide.

—Ni vous si avare. Serviteur!»

Il venait de partir que Sénécal se présenta.

Frédéric, troublé, eut un mouvement d’inquiétude.

«Qu’y a-t-il?»

Sénécal conta son histoire.

«Samedi, vers neuf heures, Mme Arnoux a reçu une lettre qui l’appelait à Paris; comme personne, par hasard, ne se trouvait là pour aller à Creil chercher une voiture, elle avait envie de m’y faire aller moi-même. J’ai refusé, car ça ne rentre pas dans mes fonctions. Elle est partie, et revenue dimanche soir. Hier matin, Arnoux tombe à la fabrique. La Bordelaise s’est plainte. Je ne sais pas ce qui se passe entre eux, mais il a levé son amende devant tout le monde. Nous avons échangé des paroles vives. Bref, il m’a donné mon compte, et me voilà!»

Puis, détachant ses paroles:

«Au reste, je ne me repens pas, j’ai fait mon devoir. N’importe, c’est à cause de vous.

—Comment?» s’écria Frédéric, ayant peur que Sénécal ne l’eût deviné.

Sénécal n’avait rien deviné, car il reprit:

«C’est-à-dire que, sans vous, j’aurais peut-être trouvé mieux.»

Frédéric fut saisi d’une espèce de remords.

«En quoi puis-je vous servir maintenant?»

Sénécal demandait un emploi quelconque, une place.

«Cela vous est facile. Vous connaissez tant de monde, M. Dambreuse entre autres, à ce que m’a dit Deslauriers.»

Ce rappel de Deslauriers fut désagréable à son ami. Il ne se souciait guère de retourner chez les Dambreuse depuis la rencontre du Champ de Mars.

«Je ne suis pas suffisamment intime dans la maison pour recommander quelqu’un.»

Le démocrate essuya ce refus stoïquement, et, après une minute de silence:

«Tout cela, j’en suis sûr, vient de la Bordelaise et aussi de votre Mme Arnoux.»

Ce votre ôta du cœur de Frédéric le peu de bon vouloir qu’il gardait. Par délicatesse, cependant, il atteignit la clef de son secrétaire.

Sénécal le prévint.

«Merci!»

Puis, oubliant ses misères, il parla des choses de la patrie, les croix d’honneur prodiguées à la fête du Roi, un changement de cabinet, les affaires Drouillard et Bénier, scandales de l’époque, déclama contre les bourgeois et prédit une révolution.

Un crid japonais suspendu contre le mur arrêta ses yeux. Il le prit, en essaya le manche, puis le rejeta sur le canapé avec un air de dégoût.

«Allons, adieu! Il faut que j’aille à Notre-Dame de Lorette.

—Tiens! pourquoi?

—C’est aujourd’hui le service anniversaire de Godefroy Cavaignac. Il est mort à l’œuvre, celui-là! Mais tout n’est pas fini!... Qui sait?»

Et Sénécal tendit sa main bravement.

«Nous ne nous reverrons peut-être jamais! adieu!»

Cet adieu, répété deux fois, son froncement de sourcils en contemplant le poignard, sa résignation et son air solennel surtout firent rêver Frédéric, qui bientôt n’y pensa plus.

Dans la même semaine, son notaire du Havre lui envoya le prix de sa ferme, cent soixante-quatorze mille francs. Il en fit deux parts, plaça la première sur l’État, et alla porter la seconde chez un agent de change pour la risquer à la Bourse.

Il mangeait dans les cabarets à la mode, fréquentait les théâtres et tâchait de se distraire, quand Hussonnet lui adressa une lettre, où il narrait gaiement que la Maréchale, dès le lendemain des courses, avait congédié Cisy. Frédéric en fut heureux, sans chercher pourquoi le bohème lui apprenait cette aventure.

Le hasard voulut qu’il rencontrât Cisy trois jours après. Le gentilhomme fit bonne contenance et l’invita même à dîner pour le mercredi suivant.

Frédéric, le matin de ce jour-là, reçut une notification d’huissier, où M. Charles-Jean-Baptiste Oudry lui apprenait qu’aux termes d’un jugement du tribunal, il s’était rendu acquéreur d’une propriété sise à Belleville appartenant au sieur Jacques Arnoux, et qu’il était prêt à payer les deux cent vingt-trois mille francs montant du prix de la vente. Mais il résultait du même acte que, la somme des hypothèques dont l’immeuble était grevé dépassant le prix de l’acquisition, la créance de Frédéric se trouvait complètement perdue.

Tout le mal venait de n’avoir pas renouvelé en temps utile une inscription hypothécaire. Arnoux s’était chargé de cette démarche et l’avait ensuite oubliée. Frédéric s’emporta contre lui, et, quand sa colère fut passée:

«Eh bien, après..., quoi? si cela peut le sauver, tant mieux! je n’en mourrai pas! n’y pensons plus!»

Mais, en remuant ses paperasses sur sa table, il rencontra la lettre d’Hussonnet et aperçut le post-scriptum, qu’il n’avait point remarqué la première fois. Le bohème demandait cinq mille francs, tout juste, pour mettre l’affaire du journal en train.

«Ah! celui-là m’embête!»

Et il le refusa brutalement dans un billet laconique. Après quoi, il s’habilla pour se rendre à la Maison d’Or.

Cisy présenta ses convives, en commençant par le plus respectable, un gros monsieur à cheveux blancs:

«Le marquis Gilbert des Aulnays, mon parrain. M. Anselme de Forchambeaux», dit-il ensuite (c’était un jeune homme blond et fluet, déjà chauve); puis, désignant un quadragénaire d’allures simples: «Joseph Boffreu, mon cousin; et voici mon ancien professeur M. Vezou», personnage moitié charretier, moitié séminariste, avec de gros favoris et une longue redingote boutonnée dans le bas par un seul bouton, de manière à faire châle sur la poitrine.

Cisy attendait encore quelqu’un, le baron de Comaing, «qui peut-être viendra, ce n’est pas sûr». Il sortait à chaque minute, paraissait inquiet; enfin, à huit heures, on passa dans une salle éclairée magnifiquement et trop spacieuse pour le nombre des convives. Cisy l’avait choisie par pompe, tout exprès.

Un surtout de vermeil, chargé de fleurs et de fruits, occupait le milieu de la table, couverte de plats d’argent, suivant la vieille mode française; des raviers, pleins de salaisons et d’épices, formaient bordure tout autour; des cruches de vin rosat frappé de glace se dressaient de distance en distance; cinq verres de hauteur différente étaient alignés devant chaque assiette avec des choses dont on ne savait pas l’usage, mille ustensiles de bouche ingénieux;—et il y avait, rien que pour le premier service: une hure d’esturgeon mouillée de champagne, un jambon d’York au tokay, des grives au gratin, des cailles rôties, un vol-au-vent Béchamel, un sauté de perdrix rouges, et, aux deux bouts de tout cela, des effilés de pommes de terre qui étaient mêlés à des truffes. Un lustre et des girandoles illuminaient l’appartement, tendu de damas rouge. Quatre domestiques en habit noir se tenaient derrière les fauteuils de maroquin. A ce spectacle, les convives se récrièrent, le précepteur surtout:

«Notre amphitryon, ma parole, a fait de véritables folies! C’est trop beau!

—Ça? dit le vicomte de Cisy, allons donc!»

Et, dès la première cuillerée:

«Eh bien, mon vieux des Aulnays, avez-vous été au Palais-Royal, voir Père et Portier?

—Tu sais bien que je n’ai pas le temps!» répliqua le marquis.

Ses matinées étaient prises par un cours d’arboriculture, ses soirées par le Cercle agricole, et toutes ses après-midi par des études dans les fabriques d’instruments aratoires. Habitant la Saintonge les trois quarts de l’année, il profitait de ses voyages dans la capitale pour s’instruire; et son chapeau à larges bords, posé sur une console, était plein de brochures.

Mais Cisy, s’apercevant que M. de Forchambeaux refusait du vin:

«Buvez donc, saprelotte! Vous n’êtes pas crâne pour votre dernier repas de garçon!»

A ce mot, tous s’inclinèrent, on le congratulait.

«Et la jeune personne, dit le précepteur, est charmante, j’en suis sûr?

—Parbleu! s’écria Cisy. N’importe, il a tort: c’est si bête, le mariage!

—Tu parles légèrement, mon ami!» répliqua M. des Aulnays, tandis qu’une larme roulait dans ses yeux, au souvenir de sa défunte.

Et Forchambeaux répéta plusieurs fois de suite en ricanant:

«Vous y viendrez vous-même, vous y viendrez!»

Cisy protesta. Il aimait mieux se divertir, «être régence». Il voulait apprendre la savate, pour visiter les tapis francs de la Cité, comme le prince Rodolphe des Mystères de Paris, tira de sa poche un brûle-gueule, rudoyait les domestiques, buvait extrêmement; et, afin de donner de lui bonne opinion, dénigrait tous les plats. Il renvoya même les truffes, et le précepteur, qui s’en délectait, dit par bassesse:

«Cela ne vaut pas les œufs à la neige de madame votre grand’mère!»

Puis il se remit à causer avec son cousin l’agronome, lequel trouvait au séjour de la campagne beaucoup d’avantages, ne serait-ce que de pouvoir élever ses filles dans des goûts simples. Le précepteur applaudissait à ses idées et le flagornait, lui supposant de l’influence sur son élève, dont il désirait secrètement être l’homme d’affaires.

Frédéric était venu plein d’humeur contre Cisy; sa sottise l’avait désarmé. Mais ses gestes, sa figure, toute sa personne lui rappelant le dîner du café Anglais, l’agaçaient de plus en plus; et il écoutait les remarques désobligeantes que faisait à demi-voix le cousin Joseph, un brave garçon sans fortune, amateur de chasse et boursier. Cisy, par manière de rire, l’appela «voleur» plusieurs fois; puis, tout à coup:

«Ah! le baron!»

Alors entra un gaillard de trente ans, qui avait quelque chose de rude dans la physionomie, de souple dans les membres, le chapeau sur l’oreille, et une fleur à la boutonnière. C’était l’idéal du vicomte. Il fut ravi de le posséder; et, sa présence l’excitant, il tenta même un calembour, car il dit, comme on passait un coq de bruyère:

«Voilà le meilleur des caractères de La Bruyère!»

Ensuite, il adressa à M. de Comaing une foule de questions sur des personnes inconnues à la société; puis, comme saisi d’une idée:

«Dites donc! avez-vous pensé à moi?»

L’autre haussa les épaules.

«Vous n’avez pas l’âge, mon petiot! Impossible!»

Cisy l’avait prié de le faire admettre à son club. Mais le baron, ayant sans doute pitié de son amour-propre:

—Ah! j’oubliais! Mille félicitations pour votre pari, mon cher!

—Quel pari?

—Celui que vous avez fait, aux courses, d’aller le soir même chez cette dame.»

Frédéric éprouva comme la sensation d’un coup de fouet. Il fut calmé tout de suite par la figure décontenancée de Cisy.

En effet, la Maréchale, dès le lendemain, en était aux regrets, quand Arnoux, son premier amant, son homme, s’était présenté ce jour-là même. Tous deux avaient fait comprendre au vicomte qu’il «gênait», et on l’avait flanqué dehors avec peu de cérémonie.

Il eut l’air de ne pas entendre. Le baron ajouta:

«Que devient-elle, cette brave Rose?... a-t-elle toujours d’aussi jolies jambes? prouvant par ce mot qu’il la connaissait intimement.

Frédéric fut contrarié de la découverte.

«Il n’y a pas de quoi rougir, reprit le baron; c’est une bonne affaire!»

Cisy claqua de la langue.

«Peuh! pas si bonne!

—Ah!»

—Mon Dieu, oui! D’abord, moi, je ne lui trouve rien d’extraordinaire, et puis on en récolte de pareilles tant qu’on veut, car enfin... elle est à vendre!»

«Pas pour tout le monde! reprit aigrement Frédéric.

—Il se croit différent des autres! répliqua Cisy, quelle farce!»

Et un rire parcourut la table.

Frédéric sentait les battements de son cœur l’étouffer. Il avala deux verres d’eau coup sur coup.

Mais le baron avait gardé bon souvenir de Rosanette.

«Est-ce qu’elle est toujours avec un certain Arnoux?

—Je n’en sais rien, dit Cisy. Je ne connais pas ce monsieur!»

Il avança néanmoins que c’était une manière d’escroc.

«Un moment! s’écria Frédéric.

—Cependant la chose est certaine! Il a même eu un procès.

—Ce n’est pas vrai!»

Frédéric se mit à défendre Arnoux. Il garantissait sa probité, finissait par y croire, inventait des chiffres, des preuves. Le vicomte, plein de rancune, et qui était gris d’ailleurs, s’entêta dans ses assertions, si bien que Frédéric lui dit gravement:

«Est-ce pour m’offenser, monsieur?»

Et il le regardait avec des prunelles ardentes comme son cigare.

«Oh! pas du tout! je vous accorde même qu’il a quelque chose de très bien: sa femme.

—Vous la connaissez?»

—Parbleu! Sophie Arnoux, tout le monde connaît ça!

—Vous dites!»

Cisy, qui s’était levé, répéta en balbutiant:

—Tout le monde connaît ça!

—Taisez-vous! Ce ne sont pas celles-là que vous fréquentez!

—Je m’en flatte!»

Frédéric lui lança son assiette au visage.

Elle passa comme un éclair par-dessus la table, renversa deux bouteilles, démolit un compotier, et, se brisant contre le surtout en trois morceaux, frappa le ventre du vicomte.

Tous se levèrent pour le retenir. Il se débattait en criant, pris d’une sorte de frénésie; M. des Aulnays répétait:

«Calmez-vous! voyons! cher enfant!

—Mais c’est épouvantable!» vociférait le précepteur.

Forchambeaux, livide comme les prunes, tremblait; Joseph riait aux éclats; les garçons épongeaient le vin, ramassaient par terre les débris; et le baron alla fermer la fenêtre, car le tapage, malgré le bruit des voitures, aurait pu s’entendre du boulevard.

Comme tout le monde, au moment où l’assiette avait été lancée, parlait à la fois, il fut impossible de découvrir la raison de cette offense, si c’était à cause d’Arnoux, de Mme Arnoux, de Rosanette ou d’un autre. Ce qu’il y avait de certain, c’était la brutalité inqualifiable de Frédéric; il se refusa positivement à en témoigner le moindre regret.

M. des Aulnays tâcha de l’adoucir, le cousin Joseph, le précepteur, Forchambeaux lui-même. Le baron, pendant ce temps-là, réconfortait Cisy, qui, cédant à une faiblesse nerveuse, versait des larmes. Frédéric, au contraire, s’irritait de plus en plus; et l’on serait resté là jusqu’au jour si le baron n’avait dit pour en finir:

«Le vicomte, monsieur, enverra demain chez vous ses témoins.

—Votre heure?

—A midi, s’il vous plaît.

—Parfaitement, monsieur.»

Frédéric, une fois dehors, respira à pleins poumons. Depuis trop longtemps, il contenait son cœur. Il venait de le satisfaire enfin; il éprouvait comme un orgueil de virilité, une surabondance de forces intimes qui l’enivraient. Il avait besoin de deux témoins. Le premier auquel il songea fut Regimbart, et il se dirigea tout de suite vers un estaminet de la rue Saint-Denis. La devanture était close. Mais de la lumière brillait à un carreau, au-dessus de la porte. Elle s’ouvrit, et il entra, en se courbant très bas sous l’auvent.

Une chandelle, au bord du comptoir, éclairait la salle déserte. Tous les tabourets, les pieds en l’air, étaient posés sur les tables. Le maître et la maîtresse avec leur garçon soupaient dans l’angle près de la cuisine;—et Regimbart, le chapeau sur la tête, partageait leur repas, et même gênait le garçon, qui était contraint à chaque bouchée de se tourner de côté quelque peu. Frédéric, lui ayant conté la chose brièvement, réclama son assistance. Le citoyen commença par ne rien répondre; il roulait des yeux, avait l’air de réfléchir, fit plusieurs tours dans la salle et dit enfin:

«Oui, volontiers!»

Et un sourire homicide le dérida, en apprenant que l’adversaire était un noble.

«Nous le ferons marcher tambour battant, soyez tranquille! D’abord,... avec l’épée...

—Mais peut-être, objecta Frédéric, que je n’ai pas le droit...

—Je vous dis qu’il faut prendre l’épée! répliqua brutalement le citoyen. Savez-vous tirer?

—Un peu!

—Ah! un peu! voilà comme ils sont tous! Et ils ont la rage de faire assaut! Qu’est-ce que ça prouve, la salle d’armes! Écoutez-moi: tenez-vous bien à distance en vous enfermant toujours dans des cercles, et rompez! rompez! C’est permis. Fatiguez-le! Puis fendez-vous dessus franchement! Et surtout pas de malice, pas de coups à la La Fougère! non! de simples une-deux, des dégagements. Tenez, voyez-vous? en tournant le poignet comme pour ouvrir une serrure.—Père Vauthier, donnez-moi votre canne! Ah! cela suffit.»

Il empoigna la baguette qui servait à allumer le gaz, arrondit le bras gauche, plia le droit et se mit à pousser des bottes contre la cloison. Il frappait du pied, s’animait, feignait même de rencontrer des difficultés, tout en criant: «Y es-tu, là? y es-tu?» et sa silhouette énorme se projetait sur la muraille, avec son chapeau qui semblait toucher au plafond. Le limonadier disait de temps en temps: «Bravo! très bien!» Son épouse également l’admirait, quoique émue; et Théodore, un ancien soldat, en restait cloué d’ébahissement, étant, du reste, fanatique de M. Regimbart.

Le lendemain, de bonne heure, Frédéric courut au magasin de Dussardier. Après une suite de pièces, toutes remplies d’étoffes garnissant des rayons, ou étendues en travers sur des tables, tandis que, çà et là, des champignons de bois supportaient des châles, il l’aperçut dans une espèce de cage grillée, au milieu de registres, et écrivant debout sur un pupitre. Le brave garçon lâcha immédiatement sa besogne.

Les témoins arrivèrent avant midi. Frédéric, par bon goût, crut devoir ne pas assister à la conférence.

Le baron et M. Joseph déclarèrent qu’ils se contenteraient des excuses les plus simples. Mais Regimbart, ayant pour principe de ne céder jamais, et qui tenait à défendre l’honneur d’Arnoux (Frédéric ne lui avait point parlé d’autre chose), demanda que le vicomte fît des excuses. M. de Comaing fut révolté de l’outrecuidance. Le citoyen n’en voulut pas démordre. Toute conciliation devenant impossible, on se battrait.

D’autres difficultés surgirent, car le choix des armes légalement appartenait à Cisy, l’offensé. Mais Regimbart soutint que, par l’envoi du cartel, il se constituait l’offenseur. Ses témoins se récrièrent qu’un soufflet cependant était la plus cruelle des offenses. Le citoyen épilogua sur les mots, un coup n’étant pas un soufflet. Enfin, on décida qu’on s’en rapporterait à des militaires; et les quatre témoins sortirent pour aller consulter des officiers dans une caserne quelconque.

Ils s’arrêtèrent à celle du quai d’Orsay. M. de Comaing, ayant abordé deux capitaines, leur exposa la contestation.

Les capitaines n’y comprirent goutte, embrouillée qu’elle fut par les phrases incidentes du citoyen. Bref, ils conseillèrent à ces messieurs d’écrire un procès-verbal; après quoi, ils décideraient. Alors, on se transporta dans un café; et, même pour faire les choses plus discrètement, on désigna Cisy par H et Frédéric par un K.

Puis on retourna à la caserne. Les officiers étaient sortis. Ils reparurent et déclarèrent qu’évidemment le choix des armes appartenait à M. H. Tous s’en revinrent chez Cisy. Regimbart et Dussardier restèrent sur le trottoir.

Le vicomte, en apprenant la solution, fut pris d’un si grand trouble, qu’il se la fit répéter plusieurs fois; et, quand M. de Comaing en vint aux prétentions de Regimbart, il murmura «cependant», n’étant pas loin en lui-même d’y obtempérer. Puis il se laissa choir dans un fauteuil et déclara qu’il ne se battrait pas.

«Hein? comment?» dit le baron.

Alors, Cisy s’abandonna à un flux labial désordonné. Il voulait se battre au tromblon, à bout portant, avec un seul pistolet.

«Ou bien on mettra de l’arsenic dans un verre, qui sera tiré au sort. Ça se fait quelquefois; je l’ai lu!»

Le baron, peu endurant naturellement, le rudoya.

«Ces messieurs attendent votre réponse. C’est indécent, à la fin! Que prenez-vous? voyons! Est-ce l’épée?»

Le vicomte répliqua «oui» par un signe de tête, et le rendez-vous fut fixé pour le lendemain, à la porte Maillot, à sept heures juste.

Dussardier étant contraint de s’en retourner à ses affaires, Regimbart alla prévenir Frédéric.

On l’avait laissé toute la journée sans nouvelles; son impatience était devenue intolérable.

«Tant mieux!» s’écria-t-il.

Le citoyen fut satisfait de sa contenance.

«On réclamait de nous des excuses, croiriez-vous? Ce n’était rien, un simple mot! Mais je les ai envoyés joliment bouler! Comme je le devais, n’est-ce pas?

—Sans doute», dit Frédéric tout en songeant qu’il eût mieux fait de choisir un autre témoin.

Puis, quand il fut seul, il se répéta tout haut plusieurs fois:

«Je vais me battre. Tiens, je vais me battre! C’est drôle!»

Et, comme il marchait dans sa chambre, en passant devant sa glace, il s’aperçut qu’il était pâle.

«Est-ce que j’aurais peur?»

Une angoisse abominable le saisit à l’idée d’avoir peur sur le terrain.

«Si j’étais tué cependant? Mon père est mort de la même façon. Oui, je serai tué!»

Et, tout à coup, il aperçut sa mère en robe noire; des images incohérentes se déroulèrent dans sa tête. Sa propre lâcheté l’exaspéra. Il fut pris d’un paroxysme de bravoure, d’une soif carnassière. Un bataillon ne l’eût pas fait reculer. Cette fièvre calmée, il se sentit, avec joie, inébranlable. Pour se distraire, il se rendit à l’Opéra, où l’on donnait un ballet. Il écouta la musique, lorgna les danseuses et but un verre de punch pendant l’entr’acte. Mais, en rentrant chez lui, la vue de son cabinet, de ses meubles, où il se retrouvait peut-être pour la dernière fois, lui causa une faiblesse.

Il descendit dans son jardin. Les étoiles brillaient; il les contempla. L’idée de se battre pour une femme le grandissait à ses yeux, l’ennoblissait. Puis il alla se coucher tranquillement.

Il n’en fut pas de même de Cisy. Après le départ du baron, Joseph avait tâché de remonter son moral, et, comme le vicomte demeurait froid:

«Pourtant, mon brave, si tu préfères en rester là, j’irai le dire.»

Cisy n’osa répondre «certainement», mais il en voulut à son cousin de ne pas lui rendre ce service sans en parler.

Il souhaita que Frédéric, pendant la nuit, mourût d’une attaque d’apoplexie, ou qu’une émeute survenant, il y eût le lendemain assez de barricades pour fermer tous les abords du bois de Boulogne, ou qu’un événement empêchât un des témoins de s’y rendre; car le duel faute de témoins manquerait. Il avait envie de se sauver par un train express n’importe où. Il regretta de ne pas savoir la médecine pour prendre quelque chose qui, sans exposer ses jours, ferait croire à sa mort. Il arriva jusqu’à désirer être malade gravement.

Afin d’avoir un conseil, un secours, il envoya chercher M. des Aulnays. L’excellent homme était retourné en Saintonge, sur une dépêche lui apprenant l’indisposition d’une de ses filles. Cela parut de mauvais augure à Cisy. Heureusement que M. Vezou, son précepteur, vint le voir. Alors il s’épancha.

«Comment faire, mon Dieu! comment faire?

—Moi, à votre place, monsieur le comte, je payerais un fort de la halle pour lui flanquer une raclée.

—Il saurait toujours de qui ça vient!» reprit Cisy.

Et, de temps à autre, il poussait un gémissement; puis:

«Mais est-ce qu’on a le droit de se battre en duel?

—C’est un reste de barbarie! Que voulez-vous!»

Par complaisance, le pédagogue s’invita lui-même à dîner. Son élève ne mangea rien et, après le repas, sentit le besoin de faire un tour.

Il dit en passant devant une église:

«Si nous entrions un peu... pour voir?»

M. Vezou ne demanda pas mieux et même lui présenta de l’eau bénite.

C’était le mois de Marie, des fleurs couvraient l’autel, des voix chantaient, l’orgue résonnait. Mais il lui fut impossible de prier, les pompes de la religion lui inspirant des idées de funérailles; il entendait comme des bourdonnements de De profundis.

«Allons-nous-en! Je ne me sens pas bien!»

Ils employèrent toute la nuit à jouer aux cartes. Le vicomte s’efforça de perdre, afin de conjurer la mauvaise chance, ce dont M. Vezou profita. Enfin, au petit jour, Cisy, qui n’en pouvait plus, s’affaissa sur le tapis vert et eut un sommeil plein de songes désagréables.

Si le courage, pourtant, consiste à vouloir dominer sa faiblesse, le vicomte fut courageux, car, à la vue de ses témoins qui venaient le chercher, il se raidit de toutes ses forces, la vanité lui faisant comprendre qu’une reculade le perdrait. M. de Comaing le complimenta sur sa bonne mine.

Mais, en route, le bercement du fiacre et la chaleur du soleil matinal l’énervèrent. Son énergie était retombée. Il ne distinguait même plus où l’on était.

Le baron se divertit à augmenter sa frayeur, en parlant du «cadavre» et de la manière de le rentrer en ville clandestinement. Joseph donnait la réplique; tous deux, jugeant l’affaire ridicule, étaient persuadés qu’elle s’arrangerait.

Cisy gardait sa tête sur sa poitrine; il la releva doucement et fit observer qu’on n’avait pas pris de médecin.

«C’est inutile, dit le baron.

—Il n’y a pas de danger, alors?»

Joseph répliqua d’un ton grave:

«Espérons-le.»

Et personne dans la voiture ne parla plus.

A sept heures dix minutes, on arriva devant la porte Maillot. Frédéric et ses témoins s’y trouvaient, habillés de noir tous les trois. Regimbart, au lieu de cravate, avait un col de crin comme un troupier; et il portait une espèce de longue boîte à violon, spéciale pour ce genre d’aventures. On échangea froidement un salut. Puis tous s’enfoncèrent dans le bois de Boulogne, par la route de Madrid, afin d’y trouver une place convenable.

Regimbart dit à Frédéric, qui marchait entre lui et Dussardier:

«Eh bien, et cette venette, qu’en fait-on? Si vous avez besoin de quelque chose, ne vous gênez pas, je connais ça! La crainte est naturelle à l’homme.»

Puis, à voix basse:

«Ne fumez plus, ça amollit!»

Frédéric jeta son cigare qui le gênait, et continua d’un pied ferme. Le vicomte avançait par derrière, appuyé sur le bras de ses deux témoins.

De rares passants les croisaient. Le ciel était bleu, et on entendait par moments des lapins bondir. Au détour d’un sentier, une femme en madras causait avec un homme en blouse, et, dans la grande avenue sous les marronniers, des domestiques en veste de toile promenaient leurs chevaux. Cisy se rappelait les jours heureux où, monté sur son alezan et le lorgnon dans l’œil, il chevauchait à la portière des calèches; ces souvenirs renforçaient son angoisse; une soif intolérable le brûlait; la susurration des mouches se confondait avec le battement de ses artères; ses pieds enfonçaient dans le sable; il lui semblait qu’il était en train de marcher depuis un temps infini.

Les témoins, sans s’arrêter, fouillaient de l’œil les deux bords de la route. On délibéra si l’on irait à la croix Catelan ou sous les murs de Bagatelle. Enfin, on prit à droite et on s’arrêta dans une espèce de quinconce, entre des pins.