«Pourquoi une si longue absence? Ta conduite commence à paraître ridicule. Je comprends que, dans une certaine mesure, tu aies d’abord hésité devant cette union; cependant réfléchis!»
Et elle précisait les choses: quarante-cinq mille livres de rente. Du reste, «on en causait»; et M. Roque attendait une réponse définitive. Quant à la jeune personne, sa position véritablement était embarrassante. «Elle t’aime beaucoup.»
Frédéric rejeta la lettre sans la finir et en ouvrit une autre, un billet de Deslauriers.
«Mon vieux,
«La poire est mûre. Selon ta promesse, nous comptons sur toi. On se réunit demain au petit jour, place du Panthéon. Entre au café Soufflot. Il faut que je te parle avant la manifestation.»
«Oh! je les connais, leurs manifestations. Mille grâces! j’ai un rendez-vous plus agréable.»
Et, le lendemain, dès onze heures, Frédéric était sorti. Il voulait donner un dernier coup d’œil aux préparatifs; puis, qui sait, elle pouvait, par un hasard quelconque, être en avance? En débouchant de la rue Tronchet, il entendit derrière la Madeleine une grande clameur; il s’avança; et il aperçut au fond de la place, à gauche, des gens en blouse et des bourgeois.
En effet, un manifeste publié dans les journaux avait convoqué à cet endroit tous les souscripteurs du banquet réformiste. Le ministère, presque immédiatement, avait affiché une proclamation l’interdisant. La veille au soir, l’opposition parlementaire y avait renoncé; mais les patriotes, qui ignoraient cette résolution des chefs, étaient venus au rendez-vous, suivis par un grand nombre de curieux. Une députation des écoles s’était portée tout à l’heure chez Odilon Barrot. Elle était maintenant aux Affaires étrangères, et on ne savait pas si le banquet aurait lieu, si le gouvernement exécuterait sa menace, si les gardes nationaux se présenteraient. On en voulait aux députés comme au pouvoir. La foule augmentait de plus en plus, quand tout à coup vibra dans les airs le refrain de la Marseillaise.
C’était la colonne des étudiants qui arrivait. Ils marchaient au pas, sur deux files, en bon ordre, l’aspect irrité, les mains nues, et tous criant par intervalles:
«Vive la Réforme! à bas Guizot!»
Les amis de Frédéric étaient là, bien sûr. Ils allaient l’apercevoir et l’entraîner. Il se réfugia vivement dans la rue de l’Arcade.
Quand les étudiants eurent fait deux fois le tour de la Madeleine, ils descendirent vers la place de la Concorde. Elle était remplie de monde; et la foule tassée semblait, de loin, un champ d’épis noirs qui oscillaient.
Au même moment, des soldats de la ligne se rangèrent en bataille, à gauche de l’église.
Les groupes stationnaient cependant. Pour en finir, des agents de police en bourgeois saisissaient les plus mutins et les emmenaient au poste brutalement. Frédéric, malgré son indignation, resta muet; on aurait pu le prendre avec les autres, et il aurait manqué Mme Arnoux.
Peu de temps après, parurent les casques des municipaux. Ils frappaient autour d’eux à coups de plat de sabre. Un cheval s’abattit; on courut lui porter secours: et, dès que le cavalier fut en selle, tous s’enfuirent.
Alors, il y eut un grand silence. La pluie fine, qui avait mouillé l’asphalte, ne tombait plus. Des nuages s’en allaient, balayés mollement par le vent d’ouest.
Frédéric se mit à parcourir la rue Tronchet, en regardant devant lui et derrière lui.
Deux heures enfin sonnèrent.
«Ah! c’est maintenant! se dit-il, elle sort de sa maison, elle approche; et, une minute après: «Elle aurait eu le temps de venir.» Jusqu’à trois heures, il tâcha de se calmer. «Non, elle n’est pas en retard; un peu de patience!»
Et, par désœuvrement, il examinait les rares boutiques: un libraire, un sellier, un magasin de deuil. Bientôt il connut tous les noms des ouvrages, tous les harnais, toutes les étoffes. Les marchands, à force de le voir passer et repasser continuellement, furent étonnés d’abord, puis effrayés, et ils fermèrent leur devanture.
Sans doute, elle avait un empêchement, et elle en souffrait aussi. Mais quelle joie tout à l’heure!—Car elle allait venir, cela était certain! «Elle me l’a bien promis!» Cependant une angoisse intolérable le gagnait.
Par un mouvement absurde, il rentra dans l’hôtel, comme si elle avait pu s’y trouver. A l’instant même, elle arrivait peut-être dans la rue. Il s’y jeta. Personne! Et il se remit à battre le trottoir.
Il considérait les fentes des pavés, la gueule des gouttières, les candélabres, les numéros au-dessus des portes. Les objets les plus minimes devenaient pour lui des compagnons, ou plutôt des spectateurs ironiques, et les façades régulières des maisons lui semblaient impitoyables. Il souffrait du froid aux pieds. Il se sentait dissoudre d’accablement. La répercussion de ses pas lui secouait la cervelle.
Quand il vit quatre heures à sa montre, il éprouva comme un vertige, une épouvante. Il tâcha de se répéter des vers, de calculer n’importe quoi, d’inventer une histoire. Impossible! L’image de Mme Arnoux l’obsédait. Il avait envie de courir à sa rencontre. Mais quelle route prendre pour ne pas se croiser?
Il aborda un commissionnaire, lui mit dans la main cinq francs, et le chargea d’aller rue du Paradis, chez Jacques Arnoux, pour s’enquérir près du portier «si Madame était chez elle». Puis il se planta au coin de la rue de la Ferme et de la rue Tronchet, de manière à voir simultanément dans toutes les deux. Au fond de la perspective, sur le boulevard, des masses confuses glissaient. Il distinguait parfois l’aigrette d’un dragon, un chapeau de femme, et il tendait ses prunelles pour la reconnaître. Un enfant déguenillé qui montrait une marmotte dans une boite lui demanda l’aumône en souriant.
L’homme à la veste de velours reparut. «Le portier ne l’avait pas vue sortir.» Qui la retenait? Si elle était malade, on l’aurait dit! Était-ce une visite? Rien de plus facile que de ne pas recevoir. Il se frappa le front.
«Ah! je suis bête! C’est l’émeute!» Cette explication naturelle le soulagea. Puis, tout à coup: «Mais son quartier est tranquille.» Et un doute abominable l’assaillit. «Si elle allait ne pas venir? si sa promesse n’était qu’une parole pour m’évincer? Non! non!» Ce qui l’empêchait sans doute, c’était un hasard extraordinaire, un de ces événements qui déjouent toute prévoyance. Dans ce cas-là, elle aurait écrit. Et il envoya le garçon d’hôtel à son domicile, rue Rumfort, pour savoir s’il n’y avait point de lettre?
On n’avait apporté aucune lettre. Cette absence de nouvelles le rassura.
Du nombre des pièces de monnaie prises au hasard dans sa main, de la physionomie des passants, de la couleur des chevaux, il tirait des présages; et, quand l’augure était contraire, il s’efforçait de ne pas y croire. Dans ses accès de fureur contre Mme Arnoux, il l’injuriait à demi voix. Puis c’étaient des faiblesses à s’évanouir, et tout à coup des rebondissements d’espérance. Elle allait paraître. Elle était là, derrière son dos. Il se retournait: rien! Une fois, il aperçut à trente pas environ une femme de même taille, avec la même robe. Il la rejoignit; ce n’était pas elle! Cinq heures arrivèrent! cinq heures et demie! six heures! Le gaz s’allumait. Mme Arnoux n’était pas venue.
Elle avait rêvé, la nuit précédente, qu’elle était sur le trottoir de la rue Tronchet depuis longtemps. Elle y attendait quelque chose d’indéterminé, de considérable néanmoins, et, sans savoir pourquoi, elle avait peur d’être aperçue. Mais un maudit petit chien, acharné contre elle, mordillait le bas de sa robe. Il revenait obstinément et aboyait toujours plus fort. Mme Arnoux se réveilla. L’aboiement du chien continuait. Elle tendit l’oreille. Cela partait de la chambre de son fils. Elle s’y précipita pieds nus. C’était l’enfant lui-même qui toussait. Il avait les mains brûlantes, la face rouge et la voix singulièrement rauque. L’embarras de sa respiration augmentait de minute en minute. Elle resta jusqu’au jour, penchée sur sa couverture, à l’observer.
A huit heures, le tambour de la garde nationale vint prévenir M. Arnoux que ses camarades l’attendaient. Il s’habilla vivement et s’en alla, en promettant de passer tout de suite chez leur médecin, M. Colot. A dix heures, M. Colot n’étant pas venu, Mme Arnoux expédia sa femme de chambre. Le docteur était en voyage, à la campagne, et le jeune homme qui le remplaçait faisait des courses.
Eugène tenait sa tête de côté, sur le traversin, en fronçant toujours ses sourcils, en dilatant ses narines; sa pauvre petite figure devenait plus blême que ses draps, et il s’échappait de son larynx un sifflement produit par chaque inspiration, de plus en plus courte, sèche, et comme métallique. Sa toux ressemblait au bruit de ces mécaniques barbares qui font japper les chiens de carton.
Mme Arnoux fut saisie d’épouvante. Elle se jeta sur les sonnettes, en appelant au secours, en criant:
«Un médecin! un médecin!»
Dix minutes après arriva un vieux monsieur en cravate blanche et à favoris gris bien taillés. Il fit beaucoup de questions sur les habitudes, l’âge et le tempérament du jeune malade, puis examina sa gorge, s’appliqua la tête dans son dos et écrivit une ordonnance. L’air tranquille de ce bonhomme était odieux. Il sentait l’embaumement. Elle aurait voulu le battre. Il dit qu’il reviendrait dans la soirée.
Bientôt les horribles quintes recommencèrent. Quelquefois, l’enfant se dressait tout à coup. Des mouvements convulsifs lui secouaient les muscles de la poitrine, et, dans ses aspirations, son ventre se creusait comme s’il eût suffoqué d’avoir couru. Puis il retombait la tête en arrière et la bouche grande ouverte. Avec des précautions infinies, Mme Arnoux tâchait de lui faire avaler le contenu des fioles, du sirop d’ipécacuana, une potion kermétisée. Mais il repoussait la cuiller, en gémissant d’une voix faible. On aurait dit qu’il soufflait ses paroles.
De temps à autre, elle relisait l’ordonnance. Les observations du formulaire l’effrayaient; peut-être que le pharmacien s’était trompé! Son impuissance la désespérait. L’élève de M. Colot arriva.
C’était un jeune homme d’allures modestes, neuf dans le métier, et qui ne cacha point son impression. Il resta d’abord indécis, par peur de se compromettre, et enfin prescrivit l’application de morceaux de glace. On fut longtemps à trouver de la glace. La vessie qui contenait les morceaux creva. Il fallut changer la chemise. Tout ce dérangement provoqua un nouvel accès plus terrible.
L’enfant se mit à arracher les linges de son cou, comme s’il avait voulu retirer l’obstacle qui l’étouffait, et il égratignait le mur, saisissait les rideaux de sa couchette, cherchant partout un point d’appui pour respirer. Son visage était bleuâtre maintenant, et tout son corps, trempé d’une sueur froide, paraissait maigrir. Ses yeux hagards s’attachaient sur sa mère avec terreur. Il lui jetait les bras autour du cou, s’y suspendait d’une façon désespérée; et, en repoussant ses sanglots, elle balbutiait des paroles tendres.
«Oui, mon amour, mon ange, mon trésor!»
Puis, des moments de calme survenaient.
Elle alla chercher des joujoux, un polichinelle, une collection d’images, et les étala sur son lit pour le distraire. Elle essaya même de chanter.
Elle commença une chanson qu’elle lui disait autrefois, quand elle le berçait en l’emmaillotant sur cette même petite chaise de tapisserie. Mais il frissonna dans la longueur entière de son corps, comme une onde sous un coup de vent; les globes de ses yeux saillissaient: elle crut qu’il allait mourir et se détourna pour ne pas le voir.
Un instant après, elle eut la force de le regarder. Il vivait encore. Les heures se succédèrent, lourdes, mornes, interminables, désespérantes; et elle n’en comptait plus les minutes qu’à la progression de cette agonie. Les secousses de sa poitrine le jetaient en avant comme pour le briser; à la fin, il vomit quelque chose d’étrange, qui ressemblait à un tube de parchemin. Qu’était-ce? Elle s’imagina qu’il avait rendu un bout de ses entrailles. Mais il respirait largement, régulièrement. Cette apparence de bien-être l’effraya plus que tout le reste; elle se tenait comme pétrifiée, les bras pendants, les yeux fixes, quand M. Colot survint. L’enfant, selon lui, était sauvé.
Elle ne comprit pas d’abord et se fit répéter la phrase. N’était-ce pas une de ces consolations propres aux médecins? Le docteur s’en alla d’un air tranquille. Alors, ce fut pour elle comme si les cordes qui serraient son cœur se fussent dénouées.
«Sauvé! Est-ce possible!»
Tout à coup l’idée de Frédéric lui apparut d’une façon nette et inexorable. C’était un avertissement de la Providence. Mais le Seigneur, dans sa miséricorde, n’avait pas voulu la punir tout à fait! Quelle expiation, plus tard, si elle persévérait dans cet amour! Sans doute, on insulterait son fils à cause d’elle; et Mme Arnoux l’aperçut jeune homme, blessé dans une rencontre, rapporté sur un brancard, mourant. D’un bond, elle se précipita sur la petite chaise; et de toutes ses forces, lançant son âme dans les hauteurs, elle offrit à Dieu, comme un holocauste, le sacrifice de sa première passion, de sa seule faiblesse.
Frédéric était revenu chez lui. Il restait dans son fauteuil, sans même avoir la force de la maudire. Une espèce de sommeil le gagna; et, à travers son cauchemar, il entendait la pluie tomber en croyant toujours qu’il était là-bas sur le trottoir.
Le lendemain, par une dernière lâcheté, il envoya encore un commissionnaire chez Mme Arnoux.
Soit que le Savoyard ne fît pas la commission, ou qu’elle eût trop de choses à dire pour s’expliquer d’un mot, la même réponse fut rapportée. L’insolence était trop forte! Une colère d’orgueil le saisit. Il se jura de n’avoir plus même un désir; et, comme un feuillage emporté par un ouragan, son amour disparut. Il en ressentit un soulagement, une joie stoïque, puis un besoin d’actions violentes; et il s’en alla au hasard par les rues.
Des hommes des faubourgs passaient, armés de fusils, de vieux sabres, quelques-uns portant des bonnets rouges, et tous chantant la Marseillaise ou les Girondins. Çà et là, un garde national se hâtait pour rejoindre sa mairie. Des tambours, au loin, résonnaient. On se battait à la porte Saint-Martin. Il y avait dans l’air quelque chose de gaillard et de belliqueux. Frédéric marchait toujours. L’agitation de la grande ville le rendait gai.
A la hauteur de Frascati, il aperçut les fenêtres de la Maréchale; une idée folle lui vint, une réaction de jeunesse. Il traversa le boulevard.
On fermait la porte cochère; et Delphine, la femme de chambre, en train d’écrire dessus avec un charbon: «Armes données», lui dit vivement:
«Ah! Madame est dans un bel état! Elle a renvoyé ce matin son groom qui l’insultait. Elle croit qu’on va piller partout! Elle crève de peur! d’autant plus que Monsieur est parti!
—Quel monsieur?
—Le Prince!»
Frédéric entra dans le boudoir. La Maréchale parut, en jupon, les cheveux sur le dos, bouleversée.
«Ah! merci! tu viens me sauver! c’est la seconde fois! tu n’en demandes jamais le prix, toi!
—Mille pardons!» dit Frédéric en lui saisissant la taille dans les deux mains.
«Comment? que fais-tu?» balbutia la Maréchale, à la fois surprise et égayée par ces manières.
Il répondit:
«Je suis la mode, je me réforme.»
Elle se laissa renverser sur le divan et continuait à rire sous ses baisers.
Ils passèrent l’après-midi à regarder, de leur fenêtre, le peuple dans la rue. Puis il l’emmena dîner aux Trois Frères Provençaux. Le repas fut long, délicat. Ils s’en revinrent à pied, faute de voiture.
A la nouvelle d’un changement de ministère, Paris avait changé. Tout le monde était en joie; des promeneurs circulaient, et des lampions à chaque étage faisaient une clarté comme en plein jour. Les soldats regagnaient lentement leurs casernes, harassés, l’air triste. On les saluait, en criant: «Vive la ligne!» Ils continuaient sans répondre. Dans la garde nationale, au contraire, les officiers, rouges d’enthousiasme, brandissaient leur sabre en vociférant: «Vive la réforme!» et ce mot-là, chaque fois, faisait rire les deux amants. Frédéric blaguait, était très gai.
Par la rue Duphot, ils atteignirent les boulevards. Des lanternes vénitiennes, suspendues aux maisons, formaient des guirlandes de feu. Un fourmillement confus s’agitait en dessous; au milieu de cette ombre, par endroits, brillaient des blancheurs de baïonnettes. Un grand brouhaha s’élevait. La foule était trop compacte, le retour direct impossible; et ils entraient dans la rue Caumartin, quand, tout à coup, éclata derrière eux un bruit, pareil au craquement d’une immense pièce de soie que l’on déchire. C’était la fusillade du boulevard des Capucines.
«Ah! on casse quelques bourgeois», dit Frédéric tranquillement, car il y a des situations où l’homme le moins cruel est si détaché des autres, qu’il verrait périr le genre humain sans un battement de cœur.
La Maréchale, cramponnée à son bras, claquait des dents. Elle se déclara incapable de faire vingt pas de plus. Alors, par un raffinement de haine, pour mieux outrager en son âme Mme Arnoux, il l’emmena jusqu’à l’hôtel de la rue Tronchet, dans le logement préparé pour l’autre.
Les fleurs n’étaient pas flétries. La guipure s’étalait sur le lit. Il tira de l’armoire les petites pantoufles. Rosanette trouva ces prévenances fort délicates.
Vers une heure, elle fut réveillée par des roulements lointains et elle le vit qui sanglotait, la tête enfoncée dans l’oreiller.
«Qu’as-tu donc, cher amour?
—C’est excès de bonheur, dit Frédéric. Il y avait trop longtemps que je te désirais!»
TROISIÈME PARTIE
Le bruit d’une fusillade le tira brusquement de son sommeil; et, malgré les instances de Rosanette, Frédéric, à toute force, voulut aller voir ce qui se passait. Il descendait les Champs-Élysées, d’où les coups de feu étaient partis. A l’angle de la rue Saint-Honoré, des hommes en blouse le croisèrent en criant:
«Non! pas par là! au Palais-Royal!»
Frédéric les suivit. On avait arraché les grilles de l’Assomption. Plus loin, il remarqua trois pavés au milieu de la voie, le commencement d’une barricade, sans doute, puis des tessons de bouteilles et des paquets de fil de fer pour embarrasser la cavalerie; quand tout à coup s’élança d’une ruelle un grand jeune homme pâle, dont les cheveux noirs flottaient sur les épaules, prises dans une espèce de maillot à pois de couleur. Il tenait un long fusil de soldat et courait sur la pointe de ses pantoufles avec l’air d’un somnambule et leste comme un tigre. On entendait, par intervalles, une détonation.
La veille au soir, le spectacle du chariot contenant cinq cadavres recueillis parmi ceux du boulevard des Capucines avait changé les dispositions du peuple; et, pendant qu’aux Tuileries les aides de camp se succédaient, et que M. Molé, en train de faire un cabinet nouveau, ne revenait pas, et que M. Thiers tâchait d’en composer un autre, et que le roi chicanait, hésitait, puis donnait à Bugeaud le commandement général pour l’empêcher de s’en servir, l’insurrection, comme dirigée par un seul bras, s’organisait formidablement. Des hommes, d’une éloquence frénétique, haranguaient la foule au coin des rues; d’autres dans les églises sonnaient le tocsin à pleine volée; on coulait du plomb, on roulait des cartouches; les arbres des boulevards, les vespasiennes, les bancs, les grilles, les becs de gaz, tout fut arraché, renversé; Paris, le matin, était couvert de barricades. La résistance ne dura pas; partout la garde nationale s’interposait;—si bien qu’à huit heures, le peuple, de bon gré ou de force, possédait cinq casernes, presque toutes les mairies, les points stratégiques les plus sûrs. D’elle-même, sans secousses, la monarchie se fondait dans une dissolution rapide; et on attaquait maintenant le poste du Château-d’Eau, pour délivrer cinquante prisonniers qui n’y étaient pas.
Frédéric s’arrêta forcément à l’entrée de la place. Des groupes en armes l’emplissaient. Des compagnies de la ligne occupaient les rues Saint-Thomas et Fromanteau. Une barricade énorme bouchait la rue de Valois. La fumée qui se balançait à sa crête s’entr’ouvrit, des hommes couraient dessus en faisant de grands gestes; ils disparurent; puis, la fusillade recommença. Le poste y répondait, sans qu’on vît personne à l’intérieur; ses fenêtres, défendues par des volets de chêne, étaient percées de meurtrières; et le monument avec ses deux étages, ses deux ailes, sa fontaine au premier et sa petite porte au milieu, commençait à se moucheter de taches blanches sous le heurt des balles. Son perron de trois marches restait vide.
A côté de Frédéric, un homme en bonnet grec et portant une giberne par-dessus sa veste de tricot se disputait avec une femme coiffée d’un madras. Elle lui disait:
«Mais reviens donc! reviens donc!
—Laisse-moi tranquille! répondait le mari. Tu peux bien surveiller la loge toute seule. Citoyen, je vous le demande, est-ce juste? J’ai fait mon devoir partout, en 1830, en 32, en 34, en 39! Aujourd’hui, on se bat! Il faut que je me batte!—Va-t’en!»
Et la portière finit par céder à ses remontrances et à celles d’un garde national près d’eux, quadragénaire dont la figure bonasse était ornée d’un collier de barbe blonde. Il chargeait son arme et tirait, tout en conversant avec Frédéric, aussi tranquille au milieu de l’émeute qu’un horticulteur dans son jardin. Un jeune garçon en serpillière le cajolait pour obtenir des capsules, afin d’utiliser son fusil, une belle carabine de chasse que lui avait donnée «un monsieur».
«Empoigne dans mon dos, dit le bourgeois, et efface-toi! tu vas te faire tuer!»
Les tambours battaient la charge. Des cris aigus, des hourras de triomphe s’élevaient. Un remous continuel faisait osciller la multitude. Frédéric, pris entre deux masses profondes, ne bougeait pas, fasciné d’ailleurs et s’amusant extrêmement. Les blessés qui tombaient, les morts étendus n’avaient pas l’air de vrais blessés, de vrais morts. Il lui semblait assister à un spectacle.
Au milieu de la houle, par-dessus des têtes, on aperçut un vieillard en habit noir sur un cheval blanc, à selle de velours. D’une main, il tenait un rameau vert, de l’autre un papier, et les secouait avec obstination. Enfin, désespérant de se faire entendre, il se retira.
La troupe de ligne avait disparu et les municipaux restaient seuls à défendre le poste. Un flot d’intrépides se rua sur le perron; ils s’abattirent, d’autres survinrent; et la porte, ébranlée sous des coups de barre de fer, retentissait; les municipaux ne cédaient pas. Mais une calèche bourrée de foin, et qui brûlait comme une torche géante, fut traînée contre les murs. On apporta vite des fagots, de la paille, un baril d’esprit-de-vin. Le feu monta le long des pierres; l’édifice se mit à fumer partout comme une solfatare; et de larges flammes, au sommet, entre les balustres de la terrasse, s’échappaient avec un bruit strident. Le premier étage du Palais-Royal s’était peuplé de gardes nationaux. De toutes les fenêtres de la place, on tirait; les balles sifflaient; l’eau de la fontaine crevée se mêlait avec le sang, faisait des flaques par terre; on glissait dans la boue sur des débris, des vêtements, des shakos, des armes; Frédéric sentit sous son pied quelque chose de mou; c’était la main d’un sergent en capote grise, couché la face dans le ruisseau. Des bandes nouvelles de peuple arrivaient toujours, poussant les combattants sur le poste. La fusillade devenait plus pressée. Les marchands de vin étaient ouverts; on allait de temps à autre y fumer une pipe, boire une chope, puis on retournait se battre. Un chien perdu hurlait. Cela faisait rire.
Frédéric fut ébranlé par le choc d’un homme qui, une balle dans les reins, tomba sur son épaule en râlant. A ce coup, dirigé peut-être contre lui, il se sentit furieux et il se jetait en avant quand un garde national l’arrêta.
«C’est inutile! le Roi vient de partir. Ah! si vous ne me croyez pas, allez-y voir.»
Une pareille assertion calma Frédéric. La place du Carrousel avait un aspect tranquille. L’hôtel de Nantes s’y dressait toujours solidairement; et les maisons par derrière, le dôme du Louvre en face, la longue galerie de bois à droite et le vague terrain qui ondulait jusqu’aux baraques des étalagistes, étaient comme noyés dans la couleur grise de l’air, où de lointains murmures semblaient se confondre avec la brume,—tandis qu’à l’autre bout de la place, un jour cru, tombant par un écartement des nuages sur la façade des Tuileries, découpait en blancheur toutes ses fenêtres. Il y avait près de l’Arc de Triomphe un cheval mort étendu. Derrière les grilles, des groupes de cinq à six personnes causaient. Les portes du château étaient ouvertes; les domestiques sur le seuil laissaient entrer.
En bas, dans une petite salle, des bols de café au lait étaient servis. Quelques-uns des curieux s’attablèrent en plaisantant; les autres restaient debout, et parmi ceux-là un cocher de fiacre. Il saisit à deux mains un bocal plein de sucre en poudre, jeta un regard inquiet de droite et de gauche, puis se mit à manger voracement, son nez plongeant dans le goulot. Au bas du grand escalier, un homme écrivait son nom sur un registre. Frédéric le reconnut par derrière.
«Tiens, Hussonnet!
—Mais oui, répondit le bohème. Je m’introduis à la Cour. Voilà une bonne farce, hein?
—Si nous montions?»
Et ils arrivèrent dans la salle des Maréchaux. Les portraits de ces illustres, sauf celui de Bugeaud, percé au ventre, étaient tous intacts. Ils se trouvaient appuyés sur leur sabre, un affût de canon derrière eux, et dans des attitudes formidables jurant avec la circonstance. Une grosse pendule marquait une heure vingt minutes.
Tout à coup, la Marseillaise retentit. Hussonnet et Frédéric se penchèrent sur la rampe. C’était le peuple. Il se précipita dans l’escalier, en secouant à flots vertigineux des têtes nues, des casques, des bonnets rouges, des baïonnettes et des épaules, si impétueusement, que des gens disparaissaient dans cette masse grouillante qui montait toujours, comme un fleuve refoulé par une marée d’équinoxe, avec un long mugissement, sous une impulsion irrésistible. En haut, elle se répandit et le chant tomba.
On n’entendait plus que les piétinements de tous les souliers, avec le clapotement des voix. La foule inoffensive se contentait de regarder. Mais, de temps à autre, un coude trop à l’étroit enfonçait une vitre; ou bien un vase, une statuette déroulait d’une console par terre. Les boiseries pressées craquaient. Tous les visages étaient rouges, la sueur en coulait à larges gouttes; Hussonnet fit cette remarque:
«Les héros ne sentent pas bon!
—Ah! vous êtes agaçant», reprit Frédéric.
Et, poussés malgré eux, ils entrèrent dans un appartement où s’étendait, au plafond, un dais de velours rouge. Sur le trône, en dessous, était assis un prolétaire à barbe noire, la chemise entr’ouverte, l’air hilare et stupide comme un magot. D’autres gravissaient l’estrade pour s’asseoir à sa place.
«Quel mythe! dit Hussonnet. Voilà le peuple souverain.»
Le fauteuil fut enlevé à bout de bras et traversa toute la salle en se balançant.
«Saprelotte! comme il chaloupe! Le vaisseau de l’État est ballotté sur une mer orageuse! Cancane-t-il! cancane-t-il!»
On l’avait approché d’une fenêtre, et, au milieu des sifflets, on le lança.
«Pauvre vieux!» dit Hussonnet en le voyant tomber dans le jardin, où il fut repris vivement pour être promené ensuite jusqu’à la Bastille, et brûlé.
Alors, une joie frénétique éclata, comme si, à la place du trône, un avenir de bonheur illimité avait paru; et le peuple, moins par vengeance que pour affirmer sa possession, brisa, lacéra les glaces et les rideaux, les lustres, les flambeaux, les tables, les chaises, les tabourets, tous les meubles, jusqu’à des albums de dessins, jusqu’à des corbeilles de tapisserie. Puisqu’on était victorieux, ne fallait-il pas s’amuser! La canaille s’affubla ironiquement de dentelles et de cachemires. Des crépines d’or s’enroulèrent aux manches des blouses, des chapeaux à plumes d’autruche ornaient la tête des forgerons, des rubans de la Légion d’honneur firent des ceintures aux prostituées. Chacun satisfaisait son caprice; les uns dansaient, d’autres buvaient. Dans la chambre de la reine, une femme lustrait ses bandeaux avec de la pommade; derrière un parvent, deux amateurs jouaient aux cartes; Hussonnet montra à Frédéric un individu qui fumait son brûle-gueule accoudé sur un balcon; et le délire redoublait au tintamarre continu des porcelaines brisées et des morceaux de cristal qui sonnaient, en rebondissant, comme des lames d’harmonica.
Puis la fureur s’assombrit. Une curiosité obscène fit fouiller tous les cabinets, tous les recoins, ouvrir tous les tiroirs. Des galériens enfoncèrent leurs bras dans la couche des princesses et se roulaient dessus par consolation de ne pouvoir les violer. D’autres, à figures plus sinistres, erraient silencieusement, cherchant à voler quelque chose; mais la multitude était trop nombreuse. Par les baies des portes, on n’apercevait dans l’enfilade des appartements que la sombre masse du peuple entre les dorures, sous un nuage de poussière. Toutes les poitrines haletaient; la chaleur de plus en plus devenait suffocante; les deux amis, craignant d’être étouffés, sortirent.
Dans l’antichambre, debout sur un tas de vêtements, se tenait une fille publique, en statue de la Liberté,—immobile, les yeux grands ouverts, effrayante.
Ils avaient fait trois pas dehors, quand un peloton de gardes municipaux en capotes s’avança vers eux, et qui, retirant leurs bonnets de police et découvrant à la fois leurs crânes un peu chauves, saluèrent le peuple très bas. A ce témoignage de respect, les vainqueurs déguenillés se rengorgèrent. Hussonnet et Frédéric ne furent pas non plus sans en éprouver un certain plaisir.
Une ardeur les animait. Ils s’en retournèrent au Palais-Royal. Devant la rue Fromanteau, des cadavres de soldats étaient entassés sur de la paille. Ils passèrent auprès impassiblement, étant même fiers de sentir qu’ils faisaient bonne contenance.
Le palais regorgeait de monde. Dans la cour intérieure, sept bûchers flambaient. On lançait par les fenêtres des pianos, des commodes et des pendules. Des pompes à incendie crachaient de l’eau jusqu’aux toits. Des chenapans tâchaient de couper des tuyaux avec leurs sabres. Frédéric engagea un polytechnicien à s’interposer. Le polytechnicien ne comprit pas, semblait imbécile, d’ailleurs. Tout autour, dans les deux galeries, la populace, maîtresse des caves, se livrait à une horrible godaille. Le vin coulait en ruisseaux, mouillait les pieds; les voyous buvaient dans des culs de bouteille et vociféraient en titubant.
«Sortons de là, dit Hussonnet, ce peuple me dégoûte.»
Tout le long de la galerie d’Orléans, des blessés gisaient par terre sur des matelas, ayant pour couvertures des rideaux de pourpre; et de petites bourgeoises du quartier leur apportaient des bouillons, du linge.
«N’importe! dit Frédéric, moi, je trouve le peuple sublime.»
Le grand vestibule était rempli par un tourbillon de gens furieux, des hommes voulaient monter aux étages supérieurs pour achever de détruire tout; des gardes nationaux sur les marches s’efforçaient de les retenir. Le plus intrépide était un chasseur, nu-tête, la chevelure hérissée, les buffleteries en pièces. Sa chemise faisait un bourrelet entre son pantalon et son habit, et il se débattait au milieu des autres avec acharnement. Hussonnet, qui avait la vue perçante, reconnut de loin Arnoux.
Puis ils gagnèrent le jardin des Tuileries, pour respirer plus à l’aise. Ils s’assirent sur un banc et ils restèrent pendant quelques minutes les paupières closes, tellement étourdis qu’ils n’avaient pas la force de parler. Les passants, autour d’eux, s’abordaient. La duchesse d’Orléans était nommée régente; tout était fini, et on éprouvait cette sorte de bien-être qui suit les dénouements rapides, quand à chacune des mansardes du château parurent des domestiques déchirant leurs habits de livrée. Ils les jetaient dans le jardin en signe d’abjuration. Le peuple les hua. Ils se retirèrent.
L’attention de Frédéric et d’Hussonnet fut distraite par un grand gaillard qui marchait vivement entre les arbres, avec un fusil sur l’épaule. Une cartouchière lui serrait à la taille sa vareuse rouge, un mouchoir s’enroulait à son front sous sa casquette. Il tourna la tête. C’était Dussardier, et se jetant dans leurs bras:
«Ah! quel bonheur, mes pauvres vieux!» sans pouvoir dire autre chose, tant il haletait de joie et de fatigue.
Depuis quarante-huit heures, il était debout. Il avait travaillé aux barricades du quartier Latin, s’était battu rue Rambuteau, avait sauvé trois dragons, était entré aux Tuileries avec la colonne Dunoyer, s’était porté ensuite à la Chambre, puis à l’Hôtel de Ville.
«J’en arrive! tout va bien! le peuple triomphe! les ouvriers et les bourgeois s’embrassent! ah! si vous saviez ce que j’ai vu! quels braves gens! comme c’est beau!»
Et sans s’apercevoir qu’il n’avait pas d’armes:
«J’étais bien sûr de vous trouver là! Ç’a été rude un moment, n’importe!»
Une goutte de sang lui coulait sur la joue, et, aux questions des deux autres:
«Oh! rien! l’éraflure d’une baïonnette!
—Il faudrait vous soigner pourtant.
—Bah! je suis solide! qu’est-ce que ça fait? La République est proclamée! on sera heureux maintenant! Des journalistes qui causaient tout à l’heure devant moi disaient qu’on va affranchir la Pologne et l’Italie! Plus de rois! comprenez-vous! Toute la terre libre! toute la terre libre!»
Et, embrassant l’horizon d’un seul regard, il écarta les bras dans une attitude triomphante. Mais une longue file d’hommes couraient sur la terrasse, au bord de l’eau.
«Ah! saprelotte! j’oubliais! Les forts sont occupés. Il faut que j’y aille! adieu!»
Il se retourna pour leur crier, tout en brandissant son fusil:
«Vive la République!»
Des cheminées du château, il s’échappait d’énormes tourbillons de fumée noire, qui emportaient des étincelles. La sonnerie des cloches faisait, au loin, comme des bêlements effarés. De droite et de gauche, partout, les vainqueurs déchargeaient leurs armes. Frédéric, bien qu’il ne fût pas guerrier, sentit bondir son sang gaulois. Le magnétisme des foules enthousiastes l’avait pris. Il humait voluptueusement l’air orageux, plein des senteurs de la poudre; et cependant il frissonnait sous les effluves d’un immense amour, d’un attendrissement suprême et universel, comme si le cœur de l’humanité tout entière avait battu dans sa poitrine.
Hussonnet dit en bâillant:
«Il serait temps peut-être d’aller instruire les populations!»
Frédéric le suivit à son bureau de correspondance, place de la Bourse, et il se mit à composer pour le journal de Troyes un compte rendu des événements en style lyrique, un véritable morceau,—qu’il signa. Puis ils dînèrent ensemble dans une taverne. Hussonnet était pensif; les excentricités de la Révolution dépassaient les siennes.
Après le café, quand ils se rendirent à l’Hôtel de Ville, pour savoir du nouveau, son naturel gamin avait repris le dessus. Il escaladait les barricades comme un chamois et répondait aux sentinelles des gaudrioles patriotiques.
Ils entendirent, à la lueur des torches, proclamer le gouvernement provisoire. Enfin, à minuit, Frédéric, brisé de fatigue, regagna sa maison.
«Eh bien, dit-il à son domestique en train de le déshabiller, es-tu content?
—Oui, sans doute, monsieur! Mais ce que je n’aime pas, c’est ce peuple en cadence!»
Le lendemain, à son réveil, Frédéric pensa à Deslauriers. Il courut chez lui. L’avocat venait de partir, étant nommé commissaire en province. Dans la soirée de la veille, il était parvenu jusqu’à Ledru-Rollin, et, l’obsédant au nom des Écoles, en avait arraché une place, une mission. Du reste, disait le portier, il devait écrire la semaine prochaine, pour donner son adresse.
Après quoi, Frédéric s’en alla voir la Maréchale. Elle le reçut aigrement, car elle lui en voulait de son abandon. Sa rancune s’évanouit sous des assurances de paix réitérées. Tout était tranquille maintenant, aucune raison d’avoir peur; il l’embrassait; et elle se déclara pour la république,—comme avait déjà fait Monseigneur l’archevêque de Paris, et comme devaient faire avec une prestesse de zèle merveilleuse: la magistrature, le Conseil d’État, l’Institut, les maréchaux de France, Changarnier, M. de Falloux, tous les bonapartistes, tous les légitimistes et un nombre considérable d’orléanistes.
La chute de la monarchie avait été si prompte que, la première stupéfaction passée, il y eut chez les bourgeois comme un étonnement de vivre encore. L’exécution sommaire de quelques voleurs, fusillés sans jugement, parut une chose très juste. On se redit, pendant un mois, la phrase de Lamartine sur le drapeau rouge, «qui n’avait fait que le tour du Champ de Mars, tandis que le drapeau tricolore», etc.; et tous se rangèrent sous son ombre, chaque parti ne voyant des trois couleurs que la sienne—et se promettant bien, dès qu’il serait le plus fort, d’arracher les deux autres.
Comme les affaires étaient suspendues, l’inquiétude et la badauderie poussaient tout le monde hors de chez soi. Le négligé des costumes atténuait la différence des rangs sociaux, la haine se cachait, les espérances s’étalaient, la foule était pleine de douceur. L’orgueil d’un droit conquis éclatait sur les visages. On avait une gaieté de carnaval, des allures de bivouac; rien ne fut amusant comme l’aspect de Paris, les premiers jours.
Frédéric prenait la Maréchale à son bras, et ils flânaient ensemble dans les rues. Elle se divertissait des rosettes décorant toutes les boutonnières, des étendards suspendus à toutes les fenêtres, des affiches de toute couleur placardées contre les murailles, et jetait çà et là quelque monnaie dans le tronc pour les blessés, établi sur une chaise, au milieu de la voie. Puis elle s’arrêtait devant les caricatures qui représentaient Louis-Philippe en pâtissier, en saltimbanque, en chien, en sangsue. Mais les hommes de Caussidière, avec leur sabre et leur écharpe, l’effrayaient un peu. D’autres fois, c’était un arbre de la liberté qu’on plantait. MM. les ecclésiastiques concouraient à la cérémonie, bénissant la République, escortés par des serviteurs à galons d’or, et la multitude trouvait cela très bien. Le spectacle le plus fréquent était celui des députations de n’importe quoi, allant réclamer quelque chose à l’Hôtel de Ville,—car chaque métier, chaque industrie attendait du gouvernement la fin radicale de sa misère. Quelques-uns, il est vrai, se rendaient près de lui pour le conseiller ou le féliciter, ou tout simplement pour lui faire une petite visite et voir fonctionner la machine.
Vers le milieu du mois de mars, un jour qu’il traversait le pont d’Arcole, ayant à faire une commission pour Rosanette dans le quartier Latin, Frédéric vit s’avancer une colonne d’individus à chapeaux bizarres, à longues barbes. En tête et battant du tambour marchait un nègre, un ancien modèle d’atelier, et l’homme qui portait la bannière sur laquelle flottait au vent cette inscription: «Artistes peintres», n’était autre que Pellerin.
Il fit signe à Frédéric de l’attendre, puis reparut cinq minutes après, ayant du temps devant lui, car le gouvernement recevait à ce moment-là les tailleurs de pierre. Il allait avec ses collègues réclamer la création d’un Forum de l’art, une espèce de Bourse où l’on débattrait les intérêts de l’esthétique; des œuvres sublimes se produiraient, puisque les travailleurs mettraient en commun leur génie. Paris, bientôt, serait couvert de monuments gigantesques; il les décorerait; il avait même commencé une figure de la République. Un de ses camarades vint le prendre, car ils étaient talonnés par la députation du commerce de la volaille.
«Quelle bêtise! grommela une voix dans la foule. Toujours des blagues! Rien de fort!»
C’était Regimbart. Il ne salua pas Frédéric, mais profita de l’occasion pour répandre son amertume.
Le citoyen employait ses jours à vagabonder dans les rues, tirant sa moustache, roulant des yeux, acceptant et propageant des nouvelles lugubres, et il n’avait que deux phrases: «Prenez garde, nous allons être débordés!» ou bien: «Mais, sacrebleu! on escamote la République!» Il était mécontent de tout et particulièrement de ce que nous n’avions pas repris nos frontières naturelles. Le nom seul de Lamartine lui faisait hausser les épaules. Il ne trouvait pas Ledru-Rollin «suffisant pour le problème», traita Dupont (de l’Eure) de vieille ganache; Albert, d’idiot; Louis Blanc, d’utopiste; Blanqui, d’homme extrêmement dangereux; et, quand Frédéric lui demanda ce qu’il aurait fallu faire, il répondit en lui serrant le bras à le broyer:
«Prendre le Rhin! je vous dis, prendre le Rhin! fichtre!»
Puis il accusa la réaction.
Elle se démasquait. Le sac des châteaux de Neuilly et de Suresnes, l’incendie des Batignolles, les troubles de Lyon, tous les excès, tous les griefs, on les exagérait à présent, en y ajoutant la circulaire de Ledru-Rollin, le cours forcé des billets de Banque, la rente tombée à soixante francs, enfin, comme iniquité suprême, comme dernier coup, comme surcroît d’horreur, l’impôt des quarante-cinq centimes!—Et, par-dessus tout cela, il y avait encore le socialisme! Bien que ces théories, aussi neuves que le jeu d’oie, eussent été depuis quarante ans suffisamment débattues pour emplir des bibliothèques, elles épouvantèrent les bourgeois, comme une grêle d’aérolithes; et on fut indigné, en vertu de cette haine que provoque l’avènement de toute idée parce que c’est une idée, exécration dont elle tire plus tard sa gloire, et qui fait que ses ennemis sont toujours au-dessous d’elle, si médiocre qu’elle puisse être.
Alors la propriété monta dans les respects au niveau de la religion et se confondit avec Dieu. Les attaques qu’on lui portait parurent du sacrilège, presque de l’anthropophagie. Malgré la législation la plus humaine qui fut jamais, le spectre de 93 reparut, et le couperet de la guillotine vibra dans toutes les syllabes du mot république;—ce qui n’empêchait pas qu’on la méprisait pour sa faiblesse. La France, ne sentant plus de maître, se mit à crier d’effarement comme un aveugle sans bâton, comme un marmot qui a perdu sa bonne.
De tous les Français, celui qui tremblait le plus fort était M. Dambreuse. L’état nouveau des choses menaçait sa fortune, mais surtout dupait son expérience. Un système si bon, un roi si sage! était-ce possible! La terre allait crouler! Dès le lendemain, il congédia trois domestiques, vendit ses chevaux, s’acheta, pour sortir dans les rues, un chapeau mou, pensa même à laisser croître sa barbe; et il restait chez lui, prostré, se repaissant amèrement des journaux les plus hostiles à ses idées, et devenu tellement sombre, que les plaisanteries sur la pipe de Flocon n’avaient pas même la force de le faire sourire.
Comme soutien du dernier règne, il redoutait les vengeances du peuple sur ses propriétés de la Champagne, quand l’élucubration de Frédéric lui tomba dans les mains. Alors il s’imagina que son jeune ami était un personnage très influent et qu’il pourrait sinon le servir, du moins le défendre; de sorte qu’un matin, M. Dambreuse se présenta chez lui, accompagné de Martinon.
Cette visite n’avait pour but, dit-il, que de le voir un peu et de causer. Somme toute, il se réjouissait des événements, et il adoptait de grand cœur «notre sublime devise: Liberté, Égalité, Fraternité, ayant toujours été républicain au fond». S’il votait, sous l’autre régime, avec le ministère, c’était simplement pour accélérer une chute inévitable. Il s’emporta même contre M. Guizot, «qui nous a mis dans un joli pétrin, convenons-en»! En revanche, il admirait beaucoup Lamartine, lequel s’était montré «magnifique, ma parole d’honneur, quand, à propos du drapeau rouge...»
«Oui! je sais», dit Frédéric.
Après quoi, il déclara sa sympathie pour les ouvriers.
«Car enfin, plus ou moins, nous sommes tous ouvriers!» Et il poussait l’impartialité jusqu’à reconnaître que Proudhon avait de la logique. «Oh! beaucoup de logique! diable!» Puis, avec le détachement d’une intelligence supérieure, il causa de l’exposition de peinture, où il avait vu le tableau de Pellerin. Il trouvait cela original, bien touché.
Martinon appuyait tous ses mots par des remarques approbatives; lui aussi pensait qu’il fallait «se rallier franchement à la République», et il parla de son père laboureur, faisait le paysan, l’homme du peuple. On arriva bientôt aux élections pour l’Assemblée nationale, et aux candidats dans l’arrondissement de la Fortelle. Celui de l’opposition n’avait pas de chances.
«Vous devriez prendre sa place!» dit M. Dambreuse.
Frédéric se récria.
«Eh! pourquoi donc? car il obtiendrait les suffrages des ultras, vu ses opinions personnelles, celui des conservateurs, à cause de sa famille. Et peut-être aussi, ajouta le banquier en souriant, grâce un peu à mon influence.»
Frédéric objecta qu’il ne saurait comment s’y prendre. Rien de plus facile en se faisant recommander aux patriotes de l’Aube par un club de la capitale. Il s’agissait de lire, non une profession de foi, comme on en voyait quotidiennement, mais une exposition de principes sérieuse.
«Apportez-moi cela; je sais ce qui convient dans la localité! Et vous pourriez, je vous le répète, rendre de grands services au pays, à nous tous, à moi-même.»
Par des temps pareils, on devait s’entr’aider, et, si Frédéric avait besoin de quelque chose, lui, ou ses amis...
«Oh! mille grâces, cher monsieur!»
—A charge de revanche, bien entendu!»
Le banquier était un brave homme décidément.
Frédéric ne put s’empêcher de réfléchir à son conseil, et bientôt une sorte de vertige l’éblouit.
Les grandes figures de la Convention passèrent devant ses yeux. Il lui sembla qu’une aurore magnifique allait se lever. Rome, Vienne, Berlin, étaient en insurrection, les Autrichiens chassés de Venise; toute l’Europe s’agitait. C’était l’heure de se précipiter dans le mouvement, de l’accélérer peut-être; et puis il était séduit par le costume que les députés, disait-on, porteraient. Déjà il se voyait en gilet à revers avec une ceinture tricolore; et ce prurit, cette hallucination devint si forte, qu’il s’en ouvrit à Dussardier.
L’enthousiasme du brave garçon ne faiblissait pas.
«Certainement, bien sûr! Présentez-vous!»
Frédéric, néanmoins, consulta Deslauriers. L’opposition idiote qui entravait le commissaire dans sa province avait augmenté son libéralisme. Il lui envoya immédiatement des exhortations violentes.
Cependant Frédéric avait besoin d’être approuvé par un plus grand nombre, et il confia la chose à Rosanette, un jour que Mlle Vatnaz se trouvait là.
Elle était une de ces célibataires parisiennes qui, chaque soir, quand elles ont donné leurs leçons, ou tâché de vendre de petits dessins, de placer de pauvres manuscrits, rentrent chez elles avec de la crotte à leurs jupons, font leur dîner, le mangent toutes seules, puis, les pieds sur une chaufferette, à la lueur d’une lampe malpropre, rêvent un amour, une famille, un foyer, la fortune, tout ce qui leur manque. Aussi, comme beaucoup d’autres, avait-elle salué dans la Révolution l’avènement de la vengeance;—et elle se livrait à une propagande socialiste effrénée.
L’affranchissement du prolétaire, selon la Vatnaz, n’était possible que par l’affranchissement de la femme. Elle voulait son admissibilité à tous les emplois, la recherche de la paternité, un autre code, l’abolition, ou tout au moins «une réglementation du mariage plus intelligente». Alors, chaque Française serait tenue d’épouser un Français ou d’adopter un vieillard. Il fallait que les nourrices et les accoucheuses fussent des fonctionnaires salariés par l’État; qu’il y eût un jury pour examiner les œuvres de femmes, des éditeurs spéciaux pour les femmes, une école polytechnique pour les femmes, une garde nationale pour les femmes, tout pour les femmes! Et, puisque le gouvernement méconnaissait leurs droits, elles devaient vaincre la force par la force. Dix mille citoyennes, avec de bons fusils, pouvaient faire trembler l’Hôtel de Ville!
La candidature de Frédéric lui parut favorable à ses idées. Elle l’encouragea, en lui montrant la gloire à l’horizon. Rosanette se réjouit d’avoir un homme qui parlerait à la Chambre.
«Et puis, on te donnera peut-être une bonne place.»
Frédéric, homme de toutes les faiblesses, fut gagné par la démence universelle. Il écrivit un discours et alla le faire voir à M. Dambreuse.
Au bruit de la grande porte qui retombait, un rideau s’entr’ouvrit derrière une croisée; une femme y parut. Il n’eut pas le temps de la reconnaître; mais, dans l’antichambre, un tableau l’arrêta, le tableau de Pellerin, posé sur une chaise, provisoirement sans doute.
Cela représentait la République, ou le Progrès, ou la Civilisation, sous la figure de Jésus-Christ conduisant une locomotive, laquelle traversait une forêt vierge. Frédéric, après une minute de contemplation, s’écria:
«Quelle turpitude!
—N’est-ce pas, hein? dit M. Dambreuse, survenu sur cette parole et s’imaginant qu’elle concernait non la peinture, mais la doctrine glorifiée par le tableau. Martinon arriva au même moment. Ils passèrent dans le cabinet, et Frédéric tirait un papier de sa poche, quand Mlle Cécile, entrant tout à coup, articula d’un air ingénu:
—Ma tante est-elle ici?
—Tu sais bien que non, répliqua le banquier.—N’importe! faites comme chez vous, mademoiselle.
—Oh! merci! je m’en vais.»
A peine sortie, Martinon eut l’air de chercher son mouchoir.
«Je l’ai oublié dans mon paletot, excusez-moi!
—Bien!» dit M. Dambreuse.
Évidemment, il n’était pas dupe de cette manœuvre et même semblait la favoriser. Pourquoi? Mais bientôt Martinon reparut, et Frédéric entama son discours. Dès la seconde page, qui signalait comme une honte la prépondérance des intérêts pécuniaires, le banquier fit la grimace. Puis, abordant les réformes, Frédéric demandait la liberté du commerce.
«Comment...! mais permettez!»
L’autre n’entendait pas et continua. Il réclamait l’impôt sur la rente, l’impôt progressif, une fédération européenne, et l’instruction du peuple, des encouragements aux beaux-arts les plus larges.
«Quand le pays fournirait à des hommes comme Delacroix ou Hugo cent mille francs de rente, où serait le mal?»
Le tout finissait par des conseils aux classes supérieures.
«N’épargnez rien, ô riches! donnez! donnez!»
Il s’arrêta et resta debout. Ses deux auditeurs assis ne parlaient pas; Martinon écarquillait les yeux, M. Dambreuse était tout pâle. Enfin dissimulant son émotion sous un aigre sourire:
«C’est parfait, votre discours!» Et il en vanta beaucoup la forme, pour n’avoir pas à s’exprimer sur le fond.
Cette virulence de la part d’un jeune homme inoffensif l’effrayait, surtout comme symptôme. Martinon tâcha de le rassurer. Le parti conservateur, d’ici peu, prendrait sa revanche certainement; dans plusieurs villes on avait chassé les commissaires du gouvernement provisoire; les élections n’étaient fixées qu’au 23 avril, on avait du temps; bref, il fallait que M. Dambreuse lui-même se présentât dans l’Aube; et, dès lors, Martinon ne le quitta plus, devint son secrétaire et l’entoura de soins filiaux.
Frédéric arriva fort content de sa personne chez Rosanette. Delmar y était et lui apprit que «définitivement» il se portait comme candidat aux élections de la Seine. Dans une affiche adressée «au peuple» et où il le tutoyait, l’acteur se vantait de le comprendre, «lui», et de s’être fait, pour son salut, «crucifier par l’art», si bien qu’il était son incarnation, son idéal;—croyant effectivement avoir sur les masses une influence énorme, jusqu’à proposer plus tard dans un bureau de ministère de réduire une émeute à lui seul; et, quant aux moyens qu’il emploierait, il fit cette réponse:
«N’ayez pas peur! Je leur montrerai ma tête!»
Frédéric, pour le mortifier, lui notifia sa propre candidature. Le cabotin, du moment que son futur collègue visait la province, se déclara son serviteur et offrit de le piloter dans les clubs.
Ils les visitèrent tous, ou presque tous, les rouges et les bleus, les furibonds et les tranquilles, les puritains, les débraillés, les mystiques et les pochards, ceux où l’on décrétait la mort des rois, ceux où l’on dénonçait les fraudes de l’épicerie; et, partout, les locataires maudissaient les propriétaires, la blouse s’en prenait à l’habit, et les riches conspiraient contre les pauvres. Plusieurs voulaient des indemnités comme anciens martyrs de la police, d’autres imploraient de l’argent pour mettre en jeu des inventions, ou bien c’étaient des plans de phalanstères, des projets de bazars cantonaux, des systèmes de félicité publique;—puis, çà et là, un éclair d’esprit dans ces nuages de sottise, des apostrophes, soudaines comme des éclaboussures, le droit formulé par un juron, et des fleurs d’éloquence aux lèvres d’un goujat, portant à cru le baudrier d’un sabre sur sa poitrine sans chemise. Quelquefois aussi, figurait un monsieur, aristocrate humble d’allures, disant des choses plébéiennes, et qui ne s’était pas lavé les mains pour les faire paraître calleuses. Un patriote le reconnaissait, les plus vertueux le houspillaient, et il sortait la rage dans l’âme. On devait, par affectation de bon sens, dénigrer toujours les avocats, et servir le plus souvent possible ces locutions: «apporter sa pierre à l’édifice,—problème social,—atelier».
Delmar ne ratait pas les occasions d’empoigner la parole; et, quand il ne trouvait plus rien à dire, sa ressource était de se camper le poing sur la hanche, l’autre bras dans le gilet, en se tournant de profil, brusquement, de manière à bien montrer sa tête. Alors, des applaudissements éclataient, ceux de Mlle Vatnaz au fond de la salle.
Frédéric, malgré la faiblesse des orateurs, n’osait se risquer. Tous ces gens lui semblaient trop incultes ou trop hostiles.
Mais Dussardier se mit en recherche et lui annonça qu’il existait, rue Saint-Jacques, un club intitulé le Club de l’Intelligence. Un nom pareil donnait bon espoir. D’ailleurs, il amènerait des amis.
Il amena ceux qu’il avait invités à son punch; le teneur de livres, le placeur de vins, l’architecte; Pellerin même était venu, peut-être qu’Hussonnet allait venir; et sur le trottoir, devant la porte, stationnait Regimbart avec deux individus, dont le premier était son fidèle Compain, homme un peu courtaud, marqué de petite vérole, les yeux rouges; et le second, une espèce de singe nègre, extrêmement chevelu, et qu’il connaissait seulement pour être «un patriote de Barcelone».
Ils passèrent par une allée, puis furent introduits dans une grande pièce, à usage de menuisier sans doute, et dont les murs encore neufs sentaient le plâtre. Quatre quinquets accrochés parallèlement y faisaient une lumière désagréable. Sur une estrade, au fond, il y avait un bureau avec une sonnette, en dessous une table figurant la tribune, et de chaque côté deux autres plus basses, pour les secrétaires. L’auditoire qui garnissait les bancs était composé de vieux rapins, de pions, d’hommes de lettres inédits. Sur ces lignes de paletots à collets gras, on voyait de place en place le bonnet d’une femme ou le bourgeron d’un ouvrier. Le fond de la salle était même plein d’ouvriers, venus là sans doute par désœuvrement, ou qu’avaient introduits des orateurs pour se faire applaudir.
Frédéric eut soin de se mettre entre Dussardier et Regimbart, qui, à peine assis, posa ses deux mains sur sa canne, son menton sur ses deux mains et ferma les paupières, tandis qu’à l’autre extrémité de la salle, Delmar, debout, dominait l’assemblée.
Au bureau du président, Sénécal parut.
Cette surprise, avait pensé le bon commis, plairait à Frédéric. Elle le contraria.
La foule témoignait à son président une grande déférence. Il était de ceux qui, le 25 février, avaient voulu l’organisation immédiate du travail; le lendemain, au Prado, il s’était prononcé pour qu’on attaquât l’Hôtel de Ville; et, comme chaque personnage se réglait alors sur un modèle, l’un copiant Saint-Just, l’autre Danton, l’autre Marat, lui, il tâchait de ressembler à Blanqui, lequel imitait Robespierre. Ses gants noirs et ses cheveux en brosse lui donnaient un aspect rigide, extrêmement convenable.
Il ouvrit la séance par la déclaration des Droits de l’homme et du citoyen, acte de foi habituel. Puis une voix vigoureuse entonna les Souvenirs du peuple de Béranger.
D’autres voix s’élevèrent. «Non! non! pas ça!
—La Casquette!» se mirent à hurler, au fond, les patriotes.
Et ils chantèrent en chœur la poésie du jour: