Rosanette bondit. D’abord, son devoir était de l’aimer. C’est qu’il ne voulait plus d’elle, sans doute! Ça n’avait pas le sens commun! Quelle idée, mon Dieu!

Frédéric sonna pour avoir la note. Mais il n’était pas facile de s’en retourner à Paris. La voiture des messageries Leloir venait de partir, les berlines Lecomte ne partiraient pas, la diligence du Bourbonnais ne passerait que tard dans la nuit et serait peut-être pleine; on n’en savait rien. Quand il eut perdu beaucoup de temps à ces informations, l’idée lui vint de prendre la poste. Le maître de poste refusa de fournir des chevaux, Frédéric n’ayant point de passeport. Enfin, il loua une calèche (la même qui les avait promenés) et ils arrivèrent devant l’hôtel du Commerce, à Melun, vers cinq heures.

La place du Marché était couverte de faisceaux d’armes. Le préfet avait défendu aux gardes nationaux de se porter sur Paris. Ceux qui n’étaient pas de son département voulaient continuer leur route. On criait. L’auberge était pleine de tumulte.

Rosanette, prise de peur, déclara qu’elle n’irait pas plus loin et le supplia encore de rester. L’aubergiste et sa femme se joignirent à elle. Un brave homme qui dînait s’en mêla, affirmant que la bataille serait terminée d’ici à peu; d’ailleurs, il fallait faire son devoir. Alors, la Maréchale redoubla de sanglots. Frédéric était exaspéré. Il lui donna sa bourse, l’embrassa vivement et disparut.

Arrivé à Corbeil, dans la gare, on lui apprit que les insurgés avaient de distance en distance coupé les rails, et le cocher refusa de le conduire plus loin; ses chevaux, disait-il, étaient «rendus».

Par sa protection cependant, Frédéric obtint un mauvais cabriolet qui, pour la somme de soixante francs, sans compter le pourboire, consentit à le mener jusqu’à la barrière d’Italie. Mais, à cent pas de la barrière, son conducteur le fit descendre et s’en retourna. Frédéric marchait sur la route, quand tout à coup une sentinelle croisa la baïonnette. Quatre hommes l’empoignèrent en vociférant:

«C’en est un! Prenez garde! Fouillez-le! Brigand! Canaille!»

Et sa stupéfaction fut si profonde, qu’il se laissa entraîner au poste de la barrière, dans le rond-point même où convergent les boulevards des Gobelins et de l’Hôpital et les rues Godefroy et Mouffetard.

Quatre barricades formaient, au bout des quatre voies, d’énormes talus de pavés; des torches çà et là grésillaient; malgré la poussière qui s’élevait, il distingua des fantassins de la ligne et des gardes nationaux, tous le visage noir, débraillés, hagards. Ils venaient de prendre la place, avaient fusillé plusieurs hommes; leur colère durait encore. Frédéric dit qu’il arrivait de Fontainebleau au secours d’un camarade blessé logeant rue de Bellefond; personne d’abord ne voulut le croire; on examina ses mains, on flaira même son oreille pour s’assurer qu’il ne sentait pas la poudre.

Cependant, à force de répéter la même chose, il finit par convaincre un capitaine, qui ordonna à deux fusiliers de le conduire au poste du Jardin des Plantes.

Ils descendirent le boulevard de l’Hôpital. Une forte brise soufflait. Elle le ranima.

Ils tournèrent ensuite par la rue du Marché-aux-Chevaux. Le Jardin des Plantes, à droite, faisait une grande masse noire; tandis qu’à gauche, la façade entière de la Pitié, éclairée à toutes ses fenêtres, flambait comme un incendie, et des ombres passaient rapidement sur les carreaux.

Les deux hommes de Frédéric s’en allèrent. Un autre l’accompagna jusqu’à l’École polytechnique.

La rue Saint-Victor était toute sombre, sans un bec de gaz ni une lumière aux maisons. De dix minutes en dix minutes, on entendait:

«Sentinelles! prenez garde à vous!» Et ce cri, jeté au milieu du silence, se prolongeait comme la répercussion d’une pierre tombant dans un abîme.

Quelquefois, un battement de pas lourds s’approchait. C’était une patrouille de cent hommes au moins; des chuchotements, de vagues cliquetis de fer s’échappaient de cette masse confuse, et, s’éloignant avec un balancement rythmique, elle se fondait dans l’obscurité.

Il y avait au centre des carrefours un dragon à cheval, immobile. De temps en temps, une estafette passait au grand galop, puis le silence recommençait. Des canons en marche faisaient au loin sur le pavé un roulement sourd et formidable; le cœur se serrait à ces bruits différant de tous les bruits ordinaires. Ils semblaient même élargir le silence, qui était profond, absolu,—un silence noir. Des hommes en blouse blanche abordaient les soldats, leur disaient un mot et s’évanouissaient comme des fantômes.

Le poste de l’École polytechnique regorgeait de monde. Des femmes encombraient le seuil, demandant à voir leur fils ou leur mari. On les renvoyait au Panthéon transformé en dépôt de cadavres,—et on n’écoutait pas Frédéric. Il s’obstina, jurant que son ami Dussardier l’attendait, allait mourir. On lui donna enfin un caporal pour le mener au haut de la rue Saint-Jacques, à la mairie du XIIe arrondissement.

La place du Panthéon était pleine de soldats couchés sur de la paille. Le jour se levait. Les feux de bivouac s’éteignaient.

L’insurrection avait laissé dans ce quartier-là des traces formidables. Le sol des rues se trouvait, d’un bout à l’autre, inégalement bosselé. Sur les barricades en ruines, il restait des omnibus, des tuyaux de gaz, des roues de charrettes; de petites flaques noires, en de certains endroits, devaient être du sang. Les maisons étaient criblées de projectiles, et leur charpente se montrait sous des écaillures du plâtre. Des jalousies, tenant par un clou, pendaient comme des haillons. Les escaliers ayant croulé, des portes s’ouvraient sur le vide. On apercevait l’intérieur des chambres avec leurs papiers en lambeaux; des choses délicates s’y étaient conservées quelquefois. Frédéric observa une pendule, un bâton de perroquet, des gravures.

Quand il entra dans la mairie, les gardes nationaux bavardaient intarissablement sur les morts de Bréa et de Négrier, du représentant Charbonnel et de l’archevêque de Paris. On disait que le duc d’Aumale était débarqué à Boulogne, Barbès enfui de Vincennes, que l’artillerie arrivait de Bourges et que les secours de la province affluaient. Vers trois heures, quelqu’un apporta de bonnes nouvelles; des parlementaires de l’émeute étaient chez le président de l’Assemblée.

Alors, on se réjouit; et, comme il avait encore douze francs, Frédéric fit venir douze bouteilles de vin, espérant par là hâter sa délivrance. Tout à coup, on crut entendre une fusillade. Les libations s’arrêtèrent; on regarda l’inconnu avec des yeux méfiants; ce pouvait être Henri V.

Pour n’avoir aucune responsabilité, ils le transportèrent à la mairie du XIe arrondissement, d’où on ne lui permit pas de sortir avant neuf heures du matin.

Il alla en courant jusqu’au quai Voltaire. A une fenêtre ouverte, un vieillard en manches de chemise pleurait, les yeux levés. La Seine coulait paisiblement. Le ciel était tout bleu; dans les arbres des Tuileries, des oiseaux chantaient.

Frédéric traversait le Carrousel quand une civière vint à passer. Le poste, tout de suite, présenta les armes, et l’officier dit en mettant la main à son shako: «Honneur au courage malheureux!» Cette parole était devenue presque obligatoire; celui qui la prononçait paraissait toujours solennellement ému. Un groupe de gens furieux escortait la civière en criant:

«Nous vous vengerons! nous vous vengerons!»

Les voitures circulaient sur le boulevard, et des femmes devant les portes faisaient de la charpie. Cependant l’émeute était vaincue, ou à peu près; une proclamation de Cavaignac, affichée tout à l’heure, l’annonçait. Au haut de la rue Vivienne, un peloton de mobiles parut. Alors, les bourgeois poussèrent des cris d’enthousiasme; ils levaient leurs chapeaux, applaudissaient, dansaient, voulaient les embrasser, leur offrir à boire,—et des fleurs jetées par des dames tombaient des balcons.

Enfin, à dix heures, au moment où le canon grondait pour prendre le faubourg Saint-Antoine, Frédéric arriva chez Dussardier. Il le trouva dans sa mansarde, étendu sur le dos et dormant. De la pièce voisine une femme sortit à pas muets, Mlle Vatnaz.

Elle emmena Frédéric à l’écart et lui apprit comment Dussardier avait reçu sa blessure.

Le samedi, au haut d’une barricade, dans la rue Lafayette, un gamin enveloppé d’un drapeau tricolore criait aux gardes nationaux: «Allez-vous tirer contre vos frères!» Comme ils s’avançaient, Dussardier avait jeté bas son fusil, écarté les autres, bondi sur la barricade, et, d’un coup de savate, abattu l’insurgé en lui arrachant le drapeau. On l’avait retrouvé sous les décombres, la cuisse percée d’un lingot de cuivre. Il avait fallu débrider la plaie, extraire le projectile. Mlle Vatnaz était arrivée le soir même, et, depuis ce temps-là, ne le quittait plus.

Elle préparait avec intelligence tout ce qu’il fallait pour les pansements, l’aidait à boire, épiait ses moindres désirs, allait et venait plus légère qu’une mouche, et le contemplait avec des yeux tendres.

Frédéric, pendant deux semaines, ne manqua pas de revenir tous les matins; un jour qu’il parlait du dévouement de la Vatnaz, Dussardier haussa les épaules:

«Eh non! C’est par intérêt!

—Tu crois?»

Il reprit: «J’en suis sûr!» sans vouloir s’expliquer davantage.

Elle le comblait de prévenances, jusqu’à lui apporter les journaux où l’on exaltait sa belle action. Ces hommages paraissaient l’importuner. Il avoua même à Frédéric l’embarras de sa conscience.

Peut-être qu’il aurait dû se mettre de l’autre bord, avec les blouses, car enfin on leur avait promis un tas de choses qu’on n’avait pas tenues. Leurs vainqueurs détestaient la République, et puis, on s’était montré bien dur pour eux! Ils avaient tort, sans doute, pas tout à fait cependant, et le brave garçon était torturé par cette idée qu’il pouvait avoir combattu la justice.

Sénécal, enfermé aux Tuileries sous la terrasse du bord de l’eau, n’avait rien de ces angoisses.

Ils étaient là, neuf cents hommes, entassés dans l’ordure, pêle-mêle, noirs de poudre et de sang caillé, grelottant la fièvre, criant de rage, et on ne retirait pas ceux qui venaient à mourir parmi les autres. Quelquefois, au bruit soudain d’une détonation, ils croyaient qu’on allait tous les fusiller; alors, ils se précipitaient contre les murs, puis retombaient à leur place, tellement hébétés par la douleur, qu’il leur semblait vivre dans un cauchemar, une hallucination funèbre. La lampe suspendue à la voûte avait l’air d’une tache de sang, et de petites flammes vertes et jaunes voltigeaient, produites par les émanations du caveau. Dans la crainte des épidémies, une commission fut nommée. Dès les premières marches, le président se rejeta en arrière, épouvanté par l’odeur des excréments et des cadavres. Quand les prisonniers s’approchaient d’un soupirail, les gardes nationaux qui étaient de faction—pour les empêcher d’ébranler les grilles—fourraient des coups de baïonnette, au hasard, dans le tas.

Ils furent généralement impitoyables. Ceux qui ne s’étaient pas battus voulaient se signaler. C’était un débordement de peur. On se vengeait à la fois des journaux, des clubs, des attroupements, des doctrines, de tout ce qui exaspérait depuis trois mois; et, en dépit de la victoire, l’égalité (comme pour le châtiment de ses défenseurs et la dérision de ses ennemis) se manifestait triomphalement, une égalité de bêtes brutes, un même niveau de turpitudes sanglantes; car le fanatisme des intérêts équilibra les délires du besoin, l’aristocratie eut les fureurs de la crapule, et le bonnet de coton ne se montra pas moins hideux que le bonnet rouge. La raison publique était troublée comme après les grands bouleversements de la nature. Des gens d’esprit en restèrent idiots pour toute leur vie.

Le père Roque était devenu très brave, presque téméraire. Arrivé le 26 à Paris avec les Nogentais, au lieu de s’en retourner en même temps qu’eux, il avait été s’adjoindre à la garde nationale qui campait aux Tuileries, et il fut très content d’être placé en sentinelle devant la terrasse du bord de l’eau. Au moins, là, il les avait sous lui, ces brigands! Il jouissait de leur défaite, de leur abjection, et ne pouvait se retenir de les invectiver.

Un d’eux, un adolescent à longs cheveux blonds, mit sa face aux barreaux en demandant du pain. M. Roque lui ordonna de se taire. Mais le jeune homme répétait d’une voix lamentable:

«Du pain!

—Est-ce que j’en ai, moi!»

D’autres prisonniers apparurent dans le soupirail, avec leurs barbes hérissées, leurs prunelles flamboyantes, tous se poussant et hurlant:

«Du pain!»

Le père Roque fut indigné de voir son autorité méconnue. Pour leur faire peur, il les mit en joue, et, porté jusqu’à la voûte par le flot qui l’étouffait, le jeune homme, la tête en arrière, cria encore une fois:

«Du pain!

—Tiens! en voilà!» dit le père Roque, en lâchant son coup de fusil.

Il y eut un énorme hurlement, puis rien. Au bord du baquet, quelque chose de blanc était resté.

Après quoi, M. Roque s’en retourna chez lui; car il possédait, rue Saint-Martin, une maison où il s’était réservé un pied à terre; et les dommages causés par l’émeute à la devanture de son immeuble n’avaient pas contribué médiocrement à le rendre furieux. Il lui sembla, en la revoyant, qu’il s’était exagéré le mal. Son action de tout à l’heure l’apaisait, comme une indemnité.

Ce fut sa fille elle-même qui lui ouvrit la porte. Elle lui dit tout de suite que son absence trop longue l’avait inquiétée; elle avait craint un malheur, une blessure.

Cette preuve d’amour filial attendrit le père Roque. Il s’étonna qu’elle se fût mise en route sans Catherine.

«Je l’ai envoyée faire une commission», répondit Louise.

Et elle s’informa de sa santé, de choses et d’autres; puis, d’un air indifférent, elle lui demanda si par hasard il n’avait pas rencontré Frédéric.

«Non! pas le moins du monde!»

C’était pour lui seul qu’elle avait fait le voyage.

Quelqu’un marcha dans le corridor.

«Ah! pardon...»

Et elle disparut.

Catherine n’avait point trouvé Frédéric. Il était absent depuis plusieurs jours, et son ami intime, M. Deslauriers, habitait maintenant la province.

Louise reparut toute tremblante, sans pouvoir parler. Elle s’appuyait contre les meubles.

«Qu’as-tu? qu’as-tu donc?» s’écria son père.

Elle fit signe que ce n’était rien, et par un grand effort de volonté se remit.

Le traiteur d’en face apporta la soupe. Mais le père Roque avait subi une trop violente émotion. «Ça ne pouvait pas passer», et il eut au dessert une espèce de défaillance. On envoya chercher vivement un médecin, qui prescrivit une potion. Puis, quand il fut dans son lit, M. Roque exigea le plus de couvertures possible, pour se faire suer. Il soupirait, il geignait.

«Merci, ma bonne Catherine!—Baise ton pauvre père, ma poulette! Ah! ces révolutions!»

Et, comme sa fille le grondait de s’être rendu malade en se tourmentant pour elle, il répliqua:

«Oui! tu as raison! Mais c’est plus fort que moi! Je suis trop sensible!»


II

Mme Dambreuse, dans son boudoir, entre sa nièce et miss John, écoutait parler M. Roque, contant ses fatigues militaires.

Elle se mordait les lèvres, semblait souffrir.

«Oh! ce n’est rien! ça se passera.»

Et, d’un air gracieux:

«Nous aurons à dîner une de vos connaissances, M. Moreau.»

Louise tressaillit.

«Puis seulement quelques intimes, Alfred de Cisy, entre autres.»

Et elle vanta ses manières, sa figure, et principalement ses mœurs.

Mme Dambreuse mentait moins qu’elle ne croyait; le vicomte rêvait le mariage. Il l’avait dit à Martinon, ajoutant qu’il était sûr de plaire à Mlle Cécile et que ses parents l’accepteraient.

Pour risquer une telle confidence, il devait avoir sur la dot des renseignements avantageux. Or Martinon soupçonnait Cécile d’être la fille naturelle de M. Dambreuse, et il eût été probablement très fort de demander sa main à tout hasard. Cette audace offrait des dangers; aussi Martinon, jusqu’à présent, s’était conduit de manière à ne pas se compromettre; d’ailleurs, il ne savait comment se débarrasser de la tante. Le mot de Cisy le détermina, et il avait fait sa requête au banquier, lequel, n’y voyant pas d’obstacle, venait d’en prévenir Mme Dambreuse.

Cisy parut. Elle se leva et dit:

«Vous nous oubliez... Cécile, shake hands!»

Au même moment, Frédéric entrait.

«Ah! enfin! on vous retrouve! s’écria le père Roque. J’ai été trois fois chez vous, avec Louise, cette semaine!»

Frédéric les avait soigneusement évités. Il allégua qu’il passait tous ses jours près d’un camarade blessé. Depuis longtemps, du reste, un tas de choses l’avaient pris, et il cherchait des histoires. Heureusement, les convives arrivèrent: d’abord M. Paul de Grémonville, le diplomate entrevu au bal; puis Fumichon, cet industriel dont le dévouement conservateur l’avait un soir scandalisé; la vieille duchesse de Montreuil-Nantua les suivait.

Mais deux voix s’élevèrent dans l’antichambre.

«J’en suis certaine, disait l’une.

—Chère belle dame! chère belle dame! répondait l’autre, de grâce, calmez-vous!»

C’était M. de Nonancourt, un vieux beau, l’air momifié dans du cold-cream, et Mme de Larsillois, l’épouse d’un préfet de Louis-Philippe. Elle tremblait extrêmement, car elle avait entendu tout à l’heure sur un orgue une polka qui était un signal entre les insurgés. Beaucoup de bourgeois avaient des imaginations pareilles; on croyait que des hommes, dans les catacombes, allaient faire sauter le faubourg Saint-Germain; des rumeurs s’échappaient des caves; il se passait aux fenêtres des choses suspectes.

Tout le monde s’évertua cependant à tranquilliser Mme de Larsillois. L’ordre était rétabli. Plus rien à craindre. «Cavaignac nous a sauvés!» Comme si les horreurs de l’insurrection n’eussent pas été suffisamment nombreuses, on les exagérait. Il y avait eu vingt-trois mille forçats du côté des socialistes,—pas moins! On ne doutait nullement des vivres empoisonnés, des mobiles sciés entre deux planches, et des inscriptions des drapeaux qui réclamaient le pillage, l’incendie.

«Et quelque chose de plus! ajouta l’ex-préfète.

—Ah! chère!» dit par pudeur Mme Dambreuse, en désignant d’un coup d’œil les trois jeunes filles.

M. Dambreuse sortit de son cabinet avec Martinon. Elle détourna la tête et répondit aux saluts de Pellerin qui s’avançait. L’artiste considérait les murailles d’une façon inquiète. Le banquier le prit à part et lui fit comprendre qu’il avait dû, pour le moment, cacher sa toile révolutionnaire.

«Sans doute!» dit Pellerin, son échec au Club de l’Intelligence ayant modifié ses opinions.

M. Dambreuse glissa fort poliment qu’il lui commanderait d’autres travaux.

«Mais pardon!...—Ah! cher ami! quel bonheur!»

Arnoux et Mme Arnoux étaient devant Frédéric.

Il eut comme un vertige. Rosanette, avec son admiration pour les soldats, l’avait agacé toute l’après-midi, et le vieil amour se réveilla.

Le maître d’hôtel vint annoncer que Madame était servie. D’un regard, elle ordonna au vicomte de prendre le bras de Cécile, dit tout bas à Martinon: «Misérable!» et on passa dans la salle à manger.

Sous les feuilles vertes d’un ananas, au milieu de la nappe, une dorade s’allongeait, le museau tendu vers un quartier de chevreuil et touchant de sa queue un buisson d’écrevisses. Des figues, des cerises énormes, des poires et des raisins (primeurs de la culture parisienne) montaient en pyramides dans des corbeilles de vieux saxe; une touffe de fleurs, par intervalles, se mêlait aux claires argenteries; les stores de soie blanche abaissés devant les fenêtres emplissaient l’appartement d’une lumière douce; il était rafraîchi par deux fontaines où il y avait des morceaux de glace; et de grands domestiques en culotte courte servaient. Tout cela semblait meilleur après l’émotion des jours passés. On rentrait dans la jouissance des choses que l’on avait eu peur de perdre, et Nonancourt exprima le sentiment général en disant:

«Ah! espérons que MM. les républicains vont nous permettre de dîner!

—Malgré leur fraternité!» ajouta spirituellement le père Roque.

Ces deux honorables étaient à la droite et à la gauche de Mme Dambreuse ayant devant elle son mari, entre Mme de Larsillois flanquée du diplomate et la vieille duchesse, que Fumichon coudoyait. Puis venaient le peintre, le marchand de faïences, Mlle Louise; et grâce à Martinon qui lui avait enlevé sa place pour se mettre auprès de Cécile, Frédéric se trouvait à côté de Mme Arnoux.

Elle portait une robe de barège noir, un cercle d’or au poignet, et comme le premier jour où il avait dîné chez elle, quelque chose de rouge dans les cheveux, une branche de fuchsia entortillée à son chignon. Il ne put s’empêcher de lui dire:

«Voilà longtemps que nous ne nous sommes vus!

—Ah!» répliqua-t-elle froidement.

Il reprit, avec une douceur dans la voix qui atténuait l’impertinence de sa question:

«Avez-vous quelquefois pensé à moi?

—Pourquoi y penserais-je?»

Frédéric fut blessé par ce mot.

«Vous avez peut-être raison, après tout.»

Mais, se repentant vite, il jura qu’il n’avait pas vécu un seul jour sans être ravagé par son souvenir.

«Je n’en crois absolument rien, monsieur.

—Cependant vous savez que je vous aime!»

Mme Arnoux ne répondit pas.

«Vous savez que je vous aime.»

Elle se taisait toujours.

«Eh bien, va te promener!» se dit Frédéric.

Et, levant les yeux, il aperçut, à l’autre bout de la table, Mlle Roque.

Elle avait cru coquet de s’habiller tout en vert, couleur qui jurait grossièrement avec le ton de ses cheveux rouges. Sa boucle de ceinture était trop haute, sa collerette l’engonçait; ce peu d’élégance avait contribué sans doute au froid abord de Frédéric. Elle l’observait de loin, curieusement; et Arnoux, près d’elle, avait beau prodiguer les galanteries, il n’en pouvait tirer trois paroles, si bien que, renonçant à plaire, il écouta la conversation. Elle roulait maintenant sur les purées d’ananas du Luxembourg.

Louis Blanc, d’après Fumichon, possédait un hôtel rue Saint-Dominique et refusait de louer aux ouvriers.

«Moi, ce que je trouve drôle, dit Nonancourt, c’est Ledru-Rollin chassant dans les domaines de la Couronne!

—Il doit vingt mille francs à un orfèvre! ajouta Cisy, et même on prétend...»

Mme Dambreuse l’arrêta.

«Ah! que c’est vilain de s’échauffer pour la politique! Un jeune homme, fi donc! Occupez-vous plutôt de votre voisine!»

Ensuite, les gens sérieux attaquèrent les journaux.

Arnoux prit leur défense; Frédéric s’en mêla, les appelant des maisons de commerce pareilles aux autres. Leurs écrivains, généralement, étaient des imbéciles ou des blagueurs; il se donna pour les connaître et combattait par des sarcasmes les sentiments généreux de son ami. Mme Arnoux ne voyait pas que c’était une vengeance contre elle.

Cependant le vicomte se torturait l’intellect afin de conquérir Mlle Cécile. D’abord, il étala des goûts d’artiste, en blâmant la forme des carafons et la gravure des couteaux. Puis il parla de son écurie, de son tailleur et de son chemisier; enfin, il aborda le chapitre de la religion et trouva moyen de faire entendre qu’il accomplissait tous ses devoirs.

Martinon s’y prenait mieux. D’un train monotone, et en la regardant continuellement, il vantait son profil d’oiseau, sa fade chevelure blonde, ses mains trop courtes. La laide jeune fille se délectait sous cette averse de douceurs.

On n’en pouvait rien entendre, tous parlant très haut. M. Roque voulait pour gouverner la France «un bras de fer». Nonancourt regretta même que l’échafaud politique fût aboli. On aurait dû tuer en masse tous ces gredins-là!

«Ce sont même des lâches, dit Fumichon. Je ne vois pas de bravoure à se mettre derrière les barricades!

—A propos, parlez-nous donc de Dussardier!» dit M. Dambreuse en se tournant vers Frédéric.

Le brave commis était maintenant un héros, comme Sallesse, les frères Jeanson, la femme Péquillet, etc.

Frédéric, sans se faire prier, débita l’histoire de son ami; il lui en revint une espèce d’auréole.

On arriva tout naturellement à relater différents traits de courage. Suivant le diplomate, il n’était pas difficile d’affronter la mort, témoin ceux qui se battent en duel.

«On peut s’en rapporter au vicomte», dit Martinon.

Le vicomte devint très rouge.

Les convives le regardaient, et Louise, plus étonnée que les autres, murmura:

«Qu’est-ce donc?

—Il a calé devant Frédéric, reprit tout bas Arnoux.

—Vous savez quelque chose, mademoiselle?» demanda aussitôt Nonancourt; et il dit sa réponse à Mme Dambreuse, qui, se penchant un peu, se mit à regarder Frédéric.

Martinon n’attendit pas les questions de Cécile. Il lui apprit que cette affaire concernait une personne inqualifiable. La jeune fille se recula légèrement sur sa chaise, comme pour fuir le contact de ce libertin.

La conversation avait recommencé. Les grands vins de Bordeaux circulaient, on s’animait; Pellerin en voulait à la révolution à cause du musée espagnol, définitivement perdu. C’était ce qui l’affligeait le plus, comme peintre. A ce mot, M. Roque l’interpella.

«Ne seriez-vous pas l’auteur d’un tableau très remarquable?

—Peut-être! Lequel?

—Cela représente une dame dans un costume... ma foi!... un peu... léger, avec une bourse et un paon derrière.»

Frédéric à son tour s’empourpra. Pellerin faisait semblant de ne pas entendre.

«Cependant c’est bien de vous! Car il y a votre nom écrit au bas, et une ligne sur le cadre constatant que c’est la propriété de Moreau.»

Un jour que le père Roque et sa fille l’attendaient chez lui, ils avaient vu le portrait de la Maréchale. Le bonhomme l’avait même pris pour «un tableau gothique».

«Non! dit Pellerin brutalement; c’est un portrait de femme.»

Martinon ajouta:

«D’une femme très vivante! N’est-ce pas, Cisy?

—Eh! je n’en sais rien.

—Je croyais que vous la connaissiez. Mais du moment que ça vous fait de la peine, mille excuses!»

Cisy baissa les yeux, prouvant par son embarras qu’il avait dû jouer un rôle pitoyable à l’occasion de ce portrait. Quant à Frédéric, le modèle ne pouvait être que sa maîtresse. Ce fut une de ces convictions qui se forment tout de suite, et les figures de l’assemblée la manifestaient clairement.

«Comme il me mentait! se dit Mme Arnoux.

—C’est donc pour cela qu’il m’a quittée!» pensa Louise.

Frédéric s’imaginait que ces deux histoires pouvaient le compromettre; et, quand on fut dans le jardin, il en fit des reproches à Martinon.

L’amoureux de Mlle Cécile lui éclata de rire au nez.

«Eh! pas du tout? ça te servira! Va de l’avant!»

Que voulait-il dire? D’ailleurs, pourquoi cette bienveillance si contraire à ses habitudes? Sans rien expliquer, il s’en alla vers le fond, où les dames étaient assises. Les hommes se tenaient debout, et Pellerin, au milieu d’eux, émettait des idées. Ce qu’il y avait de plus favorable pour les arts, c’était une monarchie bien entendue. Les temps modernes le dégoûtaient, «quand ce ne serait qu’à cause de la garde nationale»; il regrettait le moyen âge, Louis XIV; M. Roque le félicita de ses opinions, avouant même qu’elles renversaient tous ses préjugés sur les artistes. Mais il s’éloigna presque aussitôt, attiré par la voix de Fumichon. Arnoux tâchait d’établir qu’il y a deux socialismes, un bon et un mauvais. L’industriel n’y voyait pas de différence, la tête lui tournant de colère au mot propriété.

«C’est un droit écrit dans la nature! Les enfants tiennent à leurs joujoux; tous les peuples sont de mon avis, tous les animaux; le lion même, s’il pouvait parler, se déclarerait propriétaire! Ainsi, moi, messieurs, j’ai commencé avec quinze mille francs de capital! Pendant trente ans, savez-vous, je me levais régulièrement à quatre heures du matin! J’ai eu un mal des cinq cents diables à faire ma fortune! Et on viendra me soutenir que je n’en suis pas le maître, que mon argent n’est pas mon argent, enfin que la propriété, c’est le vol!

—Mais Proudhon...

—Laissez-moi tranquille avec votre Proudhon! S’il était là, je crois que je l’étranglerais!»

Il l’aurait étranglé. Après les liqueurs surtout, Fumichon ne se connaissait plus, et son visage apoplectique était près d’éclater comme un obus.

«Bonjour, Arnoux», dit Hussonnet, qui passa lestement sur le gazon.

Il apportait à M. Dambreuse la première feuille d’une brochure intitulée l’Hydre, le bohème défendant les intérêts d’un cercle réactionnaire, et le banquier le présenta comme tel à ses hôtes.

Hussonnet les divertit, en soutenant d’abord que les marchands de suif payaient trois cent quatre-vingt-douze gamins pour crier chaque soir: «Des lampions!» puis en blaguant les principes de 89, l’affranchissement des nègres, les orateurs de la gauche; il se lança même jusqu’à faire Prudhomme sur une barricade, peut-être par l’effet d’une jalousie naïve contre ces bourgeois qui avaient bien dîné. La charge plut médiocrement. Leurs figures s’allongèrent.

Ce n’était pas le moment de plaisanter du reste; Nonancourt le dit, en rappelant la mort de monseigneur Affre et celle du général de Bréa. Elles étaient toujours rappelées; on en faisait des arguments. M. Roque déclara le trépas de l’archevêque «tout ce qu’il y avait de plus sublime»; Fumichon donnait la palme au militaire; et, au lieu de déplorer simplement ces deux meurtres, on discuta pour savoir lequel devait exciter la plus forte indignation. Un second parallèle vint après, celui de Lamoricière et de Cavaignac, M. Dambreuse exaltant Cavaignac et Nonancourt Lamoricière. Personne de la compagnie, sauf Arnoux n’avait pu les voir à l’œuvre. Tous n’en formulèrent pas moins sur leurs opérations un jugement irrévocable. Frédéric s’était récusé, confessant qu’il n’avait pas pris les armes. Le diplomate et M. Dambreuse lui firent un signe de tête approbatif. En effet, avoir combattu l’émeute, c’était avoir défendu la république. Le résultat, bien que favorable, la consolidait; et, maintenant qu’on était débarrassé des vaincus, on souhaitait l’être des vainqueurs.

A peine dans le jardin, Mme Dambreuse, prenant Cisy, l’avait gourmandé de sa maladresse; à la vue de Martinon, elle le congédia, puis voulut savoir de son futur neveu la cause de ses plaisanteries sur le vicomte.

«Il n’y en a pas.

—Et tout cela comme pour la gloire de M. Moreau! dans quel but?

—Dans aucun, Frédéric est un charmant garçon. Je l’aime beaucoup.

—Et moi aussi! Qu’il vienne! Allez le chercher!»

Après deux ou trois phrases banales, elle commença par déprécier légèrement ses convives, ce qui était le mettre au-dessus d’eux. Il ne manqua pas de dénigrer un peu les autres femmes, manière habile de lui adresser des compliments. Mais elle le quittait de temps en temps, c’était soir de réception, des dames arrivaient; puis elle revenait à sa place, et la disposition toute fortuite des sièges leur permettait de n’être pas entendus.

Elle se montra enjouée, sérieuse, mélancolique et raisonnable. Les préoccupations du jour l’intéressaient médiocrement; il y avait tout un ordre de sentiments moins transitoires. Elle se plaignit des poètes qui dénaturent la vérité, puis elle leva les yeux vers le ciel, en lui demandant le nom d’une étoile.

On avait mis dans les arbres deux ou trois lanternes chinoises; le vent les agitait, des rayons colorés tremblaient sur sa robe blanche. Elle se tenait, comme d’habitude, un peu en arrière dans son fauteuil, avec un tabouret devant elle; on apercevait la pointe d’un soulier de satin noir; et Mme Dambreuse, par intervalles, lançait une parole plus haute, quelquefois même un rire.

Ces coquetteries n’atteignaient pas Martinon, occupé de Cécile; mais elles allaient frapper la petite Roque, qui causait avec Mme Arnoux. C’était la seule, parmi ces femmes, dont les manières ne lui semblaient pas dédaigneuses. Elle était venue s’asseoir à côté d’elle; puis, cédant à un besoin d’épanchement:

«N’est-ce pas qu’il parle bien, Frédéric Moreau?

—Vous le connaissez?

—Oh! beaucoup! Nous sommes voisins. Il m’a fait jouer toute petite.»

Mme Arnoux lui jeta un long regard qui signifiait: «Vous ne l’aimez pas, j’imagine?»

Celui de la jeune fille répliqua sans trouble: «Si!»

«Vous le voyez souvent, alors?

—Oh! non! seulement quand il vient chez sa mère. Voilà dix mois qu’il n’est venu! Il avait promis cependant d’être plus exact.

—Il ne faut pas trop croire aux promesses des hommes, mon enfant.

—Mais il ne m’a pas trompée, moi!

—Comme d’autres.»

Louise frissonna: «Est-ce que, par hasard, il lui aurait aussi promis quelque chose, à elle?» et sa figure était crispée de défiance et de haine.

Mme Arnoux en eut presque peur; elle aurait voulu rattraper son mot. Puis, toutes deux se turent.

Comme Frédéric se trouvait en face, sur un pliant, elles le considéraient, l’une avec décence, du coin des paupières, l’autre franchement, la bouche ouverte, si bien que Mme Dambreuse lui dit:

«Tournez-vous donc pour qu’elle vous voie!

—Qui cela?

—Mais la fille de M. Roque!»

Et elle le plaisanta sur l’amour de cette jeune provinciale. Il s’en défendait en tâchant de rire.

«Est-ce croyable! je vous le demande! Une laideron pareille!»

Cependant il éprouvait un plaisir de vanité immense. Il se rappelait l’autre soirée, celle dont il était sorti le cœur plein d’humiliations, et il respirait largement, il se sentait dans son vrai milieu, presque dans son domaine, comme si tout cela, y compris l’hôtel Dambreuse, lui avait appartenu. Les dames formaient un demi-cercle en l’écoutant; et, afin de briller, il se prononça pour le rétablissement du divorce, qui devait être facile jusqu’à pouvoir se quitter et se reprendre indéfiniment, tant qu’on voudrait. Elles se récrièrent; d’autres chuchotaient; il y avait de petits éclats de voix dans l’ombre, au pied du mur couvert d’aristoloches. C’était comme un caquetage de poules en gaieté, et il développait sa théorie avec cet aplomb que la conscience du succès procure. Un domestique apporta dans la tonnelle un plateau chargé de glaces. Les messieurs s’en rapprochèrent. Ils causaient des arrestations.

Alors, Frédéric se vengea du vicomte en lui faisant accroire qu’on allait peut-être le poursuivre comme légitimiste. L’autre objectait qu’il n’avait pas bougé de sa chambre; son adversaire accumula les chances mauvaises; MM. Dambreuse et de Grémonville eux-mêmes s’amusaient. Puis ils complimentèrent Frédéric, tout en regrettant qu’il n’employât pas ses facultés à la défense de l’ordre; et leur poignée de main fut cordiale; il pouvait désormais compter sur eux. Enfin, comme tout le monde s’en allait, le vicomte s’inclina très bas devant Cécile:

«Mademoiselle, j’ai bien l’honneur de vous souhaiter le bonsoir.»

Elle répondit d’un ton sec:

«Bonsoir!» Mais elle envoya un sourire à Martinon.

Le père Roque, pour continuer sa discussion avec Arnoux, lui proposa de le reconduire «ainsi que madame», leur route étant la même. Louise et Frédéric marchaient devant. Elle avait saisi son bras; et, quand elle fut un peu loin des autres:

«Ah! enfin! enfin! Ai-je assez souffert toute la soirée! Comme ces femmes sont méchantes! Quels airs de hauteur!»

Il voulut les défendre.

«D’abord, tu pouvais bien me parler en entrant, depuis un an que tu n’es venu!

—Il n’y a pas un an, dit Frédéric, heureux de la reprendre sur ce détail pour esquiver les autres.

—Soit! Le temps m’a paru long, voilà tout! Mais, pendant cet abominable dîner, c’était à croire que tu avais honte de moi! Ah! je comprends, je n’ai pas ce qu’il faut pour plaire comme elles.

—Tu te trompes, dit Frédéric.

—Vraiment! Jure-moi que tu n’en aimes aucune?»

Il jura.

«Et c’est moi seule que tu aimes?

—Parbleu!»

Cette assurance la rendit gaie. Elle aurait voulu se perdre dans les rues pour se promener ensemble toute la nuit.

«J’ai été si tourmentée là-bas! On ne parlait que de barricades! Je te voyais tombant sur le dos, couvert de sang! Ta mère était dans son lit, avec ses rhumatismes. Elle ne savait rien. Il fallait me taire! Je n’y tenais plus! Alors, j’ai pris Catherine.»

Et elle lui conta son départ, toute sa route et le mensonge fait à son père.

«Il me ramène dans deux jours. Viens demain soir, comme par hasard, et profites-en pour me demander en mariage.»

Jamais Frédéric n’avait été plus loin du mariage. D’ailleurs, Mlle Roque lui semblait une petite personne assez ridicule. Quelle différence avec une femme comme Mme Dambreuse! Un bien autre avenir lui était réservé! Il en avait la certitude aujourd’hui; aussi n’était-ce pas le moment de s’engager, par un coup de cœur, dans une détermination de cette importance. Il fallait maintenant être positif;—et puis il avait revu Mme Arnoux. Cependant la franchise de Louise l’embarrassait. Il répliqua.

«As-tu bien réfléchi à cette démarche?

—Comment!» s’écria-t-elle, glacée de surprise et d’indignation.

Il dit que se marier actuellement serait une folie.

«Ainsi tu ne veux pas de moi?

—Mais tu ne me comprends pas!»

Et il se lança dans un verbiage très embrouillé, pour lui faire entendre qu’il était retenu par des considérations majeures, qu’il avait des affaires à n’en plus finir, que même sa fortune était compromise (Louise tranchait tout d’un mot net), enfin que les circonstances politiques s’y opposaient. Donc le plus raisonnable était de patienter quelque temps. Les choses s’arrangeraient sans doute, du moins il l’espérait; et, comme il ne trouvait plus de raisons, il feignit de se rappeler brusquement qu’il aurait dû être depuis deux heures chez Dussardier.

Puis, ayant salué les autres, il s’enfonça dans la rue Hauteville, fit le tour du Gymnase, revint sur le boulevard et monta en courant les quatre étages de Rosanette.

M. et Mme Arnoux quittèrent le père Roque et sa fille à l’entrée de la rue Saint-Denis. Ils s’en retournèrent sans rien dire; lui, n’en pouvant plus d’avoir bavardé, et elle, éprouvant une grande lassitude; elle s’appuyait même sur son épaule. C’était le seul homme qui eût montré pendant la soirée des sentiments honnêtes. Elle se sentit pour lui pleine d’indulgence. Cependant il gardait un peu de rancune contre Frédéric.

«As-tu vu sa mine lorsqu’il a été question du portrait? Quand je te disais qu’il est son amant? Tu ne voulais pas me croire.

—Oh! oui, j’avais tort!»

Arnoux, content de son triomphe, insista.

«Je parie même qu’il nous a lâchés tout à l’heure pour aller la rejoindre! Il est maintenant chez elle, va! Il y passe la nuit.»

Mme Arnoux avait rabattu sa capeline très bas.

«Mais tu trembles!

—C’est que j’ai froid», reprit-elle.

Dès que son père fut endormi, Louise entra dans la chambre de Catherine, et, la secouant par l’épaule.

«Lève-toi!... vite! plus vite! et va me chercher un fiacre.»

Catherine lui répondit qu’il n’y en avait plus à cette heure.

«Tu vas m’y conduire toi-même alors?

—Où donc?

—Chez Frédéric!

—Pas possible! A cause?»

C’était pour lui parler. Elle ne pouvait attendre. Elle voulait le voir tout de suite.

«Y pensez-vous! Se présenter comme ça dans une maison au milieu de la nuit! D’ailleurs, à présent, il dort!

—Je le réveillerai!

—Mais ce n’est pas convenable pour une demoiselle!

—Je ne suis pas une demoiselle! Je suis sa femme! Je l’aime! Allons, mets ton châle.»

Catherine, debout au bord de son lit, réfléchissait. Elle finit par dire:

«Non! Je ne veux pas!

—Eh bien, reste! Moi, j’y vais!»

Louise glissa comme une couleuvre dans l’escalier. Catherine s’élança par derrière, la rejoignit sur le trottoir. Ses représentations furent inutiles, et elle la suivait, tout en achevant de nouer sa camisole. Le chemin lui parut extrêmement long. Elle se plaignait de ses vieilles jambes.

«Après ça, moi, je n’ai pas ce qui vous pousse, dame!»

Puis elle s’attendrissait.

«Pauvre cœur! Il n’y a encore que ta Catau, vois-tu!»

Des scrupules de temps en temps la reprenaient.

«Ah! vous me faites faire quelque chose de joli! Si votre père se réveillait! Seigneur Dieu! Pourvu qu’un malheur n’arrive pas!»

Devant le théâtre des Variétés, une patrouille de gardes nationaux les arrêta. Louise dit tout de suite qu’elle allait avec sa bonne dans la rue Rumfort chercher un médecin. On les laissa passer.

Au coin de la Madeleine, elles rencontrèrent une seconde patrouille; et, Louise ayant donné la même explication, un des citoyens reprit:

«Est-ce pour une maladie de neuf mois, ma petite chatte?

—Gougibaud! s’écria le capitaine, pas de polissonneries dans les rangs!—Mesdames, circulez!»

Malgré l’injonction, les traits d’esprit continuèrent:

«Bien du plaisir!

—Mes respects au docteur!

—Prenez garde au loup!

—Ils aiment à rire, remarqua tout haut Catherine. C’est jeune!»

Enfin elles arrivèrent chez Frédéric. Louise tira la sonnette avec vigueur plusieurs fois. La porte s’entre-bâilla, et le concierge répondit à sa demande:

«Non!

—Mais il doit être couché?

—Je vous dis que non! Voilà près de trois mois qu’il ne couche pas chez lui!»

Et le petit carreau de la loge retomba nettement comme une guillotine. Elles restaient dans l’obscurité, sous la voûte. Une voix furieuse leur cria:

«Sortez donc!»

La porte se rouvrit, elles sortirent.

Louise fut obligée de s’asseoir sur une borne, et elle pleura, la tête dans ses mains, abondamment, de tout son cœur. Le jour se levait, des charrettes passaient.

Catherine la ramena en la soutenant, en la baisant, en lui disant toutes sortes de bonnes choses tirées de son expérience. Il ne fallait pas se faire tant de mal pour les amoureux. Si celui-là manquait, elle en trouverait d’autres!


III

Quand l’enthousiasme de Rosanette pour les gardes mobiles se fut calmé, elle redevint plus charmante que jamais, et Frédéric prit l’habitude insensiblement de vivre chez elle.

Le meilleur de la journée, c’était le matin sur leur terrasse. En caraco de batiste et pieds nus dans ses pantoufles, elle allait et venait autour de lui, nettoyait la cage de ses serins, donnait de l’eau à ses poissons rouges, et jardinait avec une pelle à feu dans la caisse remplie de terre, d’où s’élevait un treillage de capucines garnissant le mur. Puis, accoudés sur leur balcon, ils regardaient ensemble les voitures, les passants; et on se chauffait au soleil, on faisait des projets pour la soirée. Il s’absentait pendant deux heures tout au plus; ensuite, ils allaient dans un théâtre quelconque, aux avant-scènes; et Rosanette, un gros bouquet de fleurs à la main, écoutait les instruments, tandis que Frédéric, penché à son oreille, lui contait des choses joviales ou galantes. D’autres fois, ils prenaient une calèche pour les conduire au bois de Boulogne, ils se promenaient tard, jusqu’au milieu de la nuit. Enfin, ils s’en revenaient par l’Arc de Triomphe et la grande avenue, en humant l’air, avec les étoiles sur leur tête, et, jusqu’au fond de la perspective, tous les becs de gaz alignés comme un double cordon de perles lumineuses.

Frédéric l’attendait toujours quand ils devaient sortir; elle était fort longue à disposer autour de son menton les deux rubans de la capote et elle se souriait à elle-même devant son armoire à glace. Puis elle passait son bras sur le sien et le forçait à se mirer près d’elle.

«Nous faisons bien comme cela, tous les deux côte à côte! Ah! pauvre amour, je te mangerais!»

Il était maintenant sa chose, sa propriété. Elle en avait sur le visage un rayonnement continu, en même temps qu’elle paraissait plus langoureuse de manières, plus ronde dans ses formes; et, sans pouvoir dire de quelle façon, il la trouvait changée cependant.

Un jour, elle lui apprit comme une nouvelle très importante que le sieur Arnoux venait de monter un magasin de blanc à une ancienne ouvrière de sa fabrique; il y venait tous les soirs, «dépensait beaucoup, pas plus tard que l’autre semaine, lui avait même donné un ameublement de palissandre».

«Comment le sais-tu? dit Frédéric.

—Oh! j’en suis sûre!»

Delphine, exécutant ses ordres, avait pris des informations. Elle aimait donc bien Arnoux, pour s’en occuper si fortement! Il se contenta de lui répondre:

«Qu’est-ce que cela te fait?»

Rosanette eut l’air surprise de cette demande.

«Mais la canaille me doit de l’argent! N’est-ce pas abominable de le voir entretenir des gueuses!»

Puis, avec une expression de haine triomphante:

«Au reste, elle se moque de lui joliment! Elle a trois autres particuliers. Tant mieux! et qu’elle le mange jusqu’au dernier liard, j’en serai contente!»

Arnoux, en effet, se laissait exploiter par la Bordelaise, avec l’indulgence des amours séniles.

Sa fabrique ne marchait plus; l’ensemble de ses affaires était pitoyable; si bien que, pour les remettre à flot, il pensa d’abord à établir un café chantant, où l’on n’aurait chanté rien que des œuvres patriotiques; le ministre lui accordant une subvention, cet établissement serait devenu tout à la fois un foyer de propagande et une source de bénéfices. La direction du pouvoir ayant changé, c’était une chose impossible. Maintenant, il rêvait une grande chapellerie militaire. Les fonds lui manquaient pour commencer.

Il n’était pas plus heureux dans son intérieur domestique.

Mme Arnoux se montrait moins douce pour lui, parfois même un peu rude. Marthe se rangeait toujours du côté de son père. Cela augmentait le désaccord, et la maison devenait intolérable. Souvent, il en partait dès le matin, passait sa journée à faire de longues courses pour s’étourdir, puis dînait dans un cabaret de campagne, en s’abandonnant à ses réflexions.

L’absence prolongée de Frédéric troublait ses habitudes. Il lui demanda un rendez-vous. Donc, il parut une après-midi, le supplia de venir le voir comme autrefois et en obtint la promesse.

Frédéric n’osait retourner chez Mme Arnoux. Il lui semblait l’avoir trahie. Mais cette conduite était bien lâche. Les excuses manquaient. Il faudrait en finir par là! et, un soir, il se mit en marche.

Comme la pluie tombait, il venait d’entrer dans le passage Jouffroy quand, sous la lumière des devantures, un gros petit homme en casquette l’aborda. Frédéric n’eut pas de peine à reconnaître Compain, cet orateur dont la motion avait causé tant de rires au club.

Il s’appuyait sur le bras d’un individu affublé d’un bonnet rouge de zouave, la lèvre supérieure très longue, le teint jaune comme une orange, la mâchoire couverte d’une barbiche, et qui le contemplait avec de gros yeux lubrifiés d’admiration.

Compain, sans doute, en était fier, car il dit:

«Je vous présente ce gaillard-là! C’est un bottier de mes amis, un patriote! Prenons-nous quelque chose?»

Frédéric l’ayant remercié, il tonna immédiatement contre la proposition Rateau, une manœuvre des aristocrates. Pour en finir il fallait recommencer 93! Puis, il s’informa de Regimbart et de quelques autres aussi fameux, tels que Masselin, Sanson, Lecornu, Maréchal, et un certain Deslauriers, compromis dans l’affaire des carabines interceptées dernièrement à Troyes.

Tout cela était nouveau pour Frédéric. Compain n’en savait pas davantage. Il le quitta en disant:

«A bientôt, n’est-ce pas, car vous en êtes?

—De quoi?

—De la tête de veau!

—Quelle tête de veau?

—Ah! farceur!» reprit Compain, en lui donnant une tape sur le ventre.

Et les deux terroristes s’enfoncèrent dans un café.

Dix minutes après, Frédéric ne songeait plus à Deslauriers. Il était sur le trottoir de la rue Paradis, devant une maison, et il regardait au second étage, derrière des rideaux, la lueur d’une lampe.

Enfin, il monta l’escalier.

«Arnoux y est-il?»

La femme de chambre répondit:

«Non! mais entrez tout de même.»

Et, ouvrant brusquement une porte:

«Madame, c’est M. Moreau!»

Elle se leva plus pâle que sa collerette. Elle tremblait.

«Qui me vaut l’honneur... d’une visite... aussi imprévue?

—Rien! Le plaisir de revoir d’anciens amis!»

Et tout en s’asseyant:

«Comment va ce bon Arnoux?

—Parfaitement! il est sorti.

—Ah! je comprends! toujours ses vieilles habitudes du soir; un peu de distraction!

—Pourquoi pas? Après une journée de calculs, la tête a besoin de se reposer!»

Elle vanta même son mari, comme travailleur. Cet éloge irritait Frédéric; et, désignant sur ses genoux un morceau de drap noir avec des soutaches bleues:

«Qu’est-ce que vous faites là?

—Une veste que j’arrange pour ma fille.

—A propos, je ne l’aperçois pas, où est-elle donc?

—Dans une pension», reprit Mme Arnoux.

Des larmes lui vinrent aux yeux; elle les retenait, en poussant son aiguille rapidement. Il avait pris par contenance un numéro de l’Illustration, sur la table, près d’elle.

«Ces caricatures de Cham sont très drôles, n’est-ce pas?

—Oui.»

Puis ils retombèrent dans leur silence.

Une rafale ébranla tout à coup les carreaux.

«Quel temps! dit Frédéric.

—En effet, c’est bien aimable d’être venu par cette horrible pluie!

—Oh! moi, je m’en moque! Je ne suis pas comme ceux qu’elle empêche sans doute d’aller à leurs rendez-vous!

—Quels rendez-vous? demanda-t-elle naïvement.

—Vous ne vous rappelez pas?»

Un frisson la saisit, et elle baissa la tête.

Il lui posa doucement la main sur le bras.

«Je vous assure que vous m’avez fait bien souffrir!»

Elle reprit, avec une sorte de lamentation dans la voix:

«Mais j’avais peur pour mon enfant!»

Elle lui conta la maladie du petit Eugène et toutes les angoisses de cette journée.

«Merci! merci! Je ne doute plus! je vous aime comme toujours!

—Eh non! ce n’est pas vrai!

—Pourquoi?»

Elle le regarda froidement.

«Vous oubliez l’autre! Celle que vous promenez aux courses! La femme dont vous avez le portrait, votre maîtresse!

—Eh bien, oui! s’écria Frédéric, je ne nie rien! Je suis un misérable! écoutez-moi!» S’il l’avait eue, c’était par désespoir, comme on se suicide. Du reste, il l’avait rendue fort malheureuse, pour se venger sur elle de sa propre honte. «Quel supplice! Vous ne comprenez pas?»

Mme Arnoux tourna son beau visage, en lui tendant la main; et ils fermèrent les yeux, absorbés dans une ivresse qui était comme un bercement doux et infini. Puis ils restèrent à se contempler, face à face, l’un près de l’autre.

«Est-ce que vous pouviez croire que je ne vous aimais plus?»

Elle répondit d’une voix basse, pleine de caresses:

«Non! En dépit de tout, je sentais au fond de mon cœur que cela était impossible et qu’un jour l’obstacle entre nous deux s’évanouirait!

—Moi aussi! et j’avais des besoins de vous revoir, à en mourir!

—Une fois, reprit-elle, dans le Palais-Royal, j’ai passé à côté de vous!

—Vraiment?»

Et il lui dit le bonheur qu’il avait eu en la retrouvant chez les Dambreuse.

«Mais comme je vous détestais le soir, en sortant de là!

—Pauvre garçon!

—Ma vie est si triste!

—Et la mienne!... S’il n’y avait que les chagrins, les inquiétudes, les humiliations, tout ce que j’endure comme épouse et comme mère, puisqu’on doit mourir, je ne me plaindrais pas; ce qu’il y a d’affreux, c’est ma solitude, sans personne...

—Mais je suis là, moi!

—Oh! oui!»

Un sanglot de tendresse l’avait soulevée. Ses bras s’écartèrent, et ils s’étreignirent debout dans un long baiser.

Un craquement se fit sur le parquet. Une femme était près d’eux, Rosanette. Mme Arnoux l’avait reconnue; ses yeux, ouverts démesurément, l’examinaient, tout pleins de surprise et d’indignation. Enfin, Rosanette lui dit:

«Je viens parler à M. Arnoux pour affaires.

—Il n’y est pas, vous le voyez.

—Ah! c’est vrai! reprit la Maréchale, «votre bonne avait raison! Mille excuses!»

Et, se tournant vers Frédéric:

«Te voilà ici, toi?»

Ce tutoiement, donné devant elle, fit rougir Mme Arnoux, comme un soufflet en plein visage.

«Il n’y est pas, je vous le répète!»

Alors, la Maréchale, qui regardait çà et là, dit tranquillement:

«Rentrons-nous? J’ai un fiacre en bas.»

Il faisait semblant de ne pas entendre.

«Allons, viens!

—Ah! oui! c’est une occasion! Partez! partez!» dit Mme Arnoux.

Ils sortirent. Elle se pencha sur la rampe pour les voir encore; et un rire aigu, déchirant, tomba sur eux, du haut de l’escalier. Frédéric poussa Rosanette dans le fiacre, se mit en face d’elle, et, pendant toute la route, ne prononça pas un mot.

L’infamie dont le rejaillissement l’outrageait, c’était lui-même qui en était cause. Il éprouvait tout à la fois la honte d’une humiliation écrasante et le regret de sa félicité; quand il allait enfin la saisir, elle était devenue irrévocablement impossible!—et par la faute de celle-là, de cette fille, de cette catin. Il aurait voulu l’étrangler; il étouffait. Rentrés chez eux, il jeta son chapeau sur un meuble, arracha sa cravate.

«Ah! tu viens de faire quelque chose de propre, avoue-le!»

Elle se campa fièrement devant lui.

«Eh bien, après? Où est le mal?

—Comment! Tu m’espionnes?

—Est-ce ma faute? Pourquoi vas-tu te divertir chez les femmes honnêtes?

—N’importe! Je ne veux pas que tu les insultes.

—En quoi l’ai-je insultée?»

Il n’eut rien à répondre, et d’un accent plus haineux:

«Mais, l’autre fois, au Champ de Mars...

—Ah! tu nous ennuies avec tes anciennes!

—Misérable!»

Il leva le poing.

«Ne me tue pas! Je suis enceinte!»

Frédéric se recula.

«Tu mens!

—Mais regarde-moi!»

Elle prit un flambeau, et, montrant son visage:

«T’y connais-tu?»

De petites taches jaunes maculaient sa peau, qui était singulièrement bouffie. Frédéric ne nia pas l’évidence. Il alla ouvrir la fenêtre, fit quelques pas de long en large, puis s’affaissa dans un fauteuil.

Cet événement était une calamité, qui d’abord ajournait leur rupture,—et puis bouleversait tous ses projets. L’idée d’être père, d’ailleurs, lui paraissait grotesque, inadmissible. Mais pourquoi? Si, au lieu de la Maréchale...? Et sa rêverie devint tellement profonde, qu’il eut une sorte d’hallucination. Il voyait là, sur le tapis, devant la cheminée, une petite fille. Elle ressemblait à Mme Arnoux et à lui-même, un peu:—brune et blanche, avec des yeux noirs, de très grands sourcils, un ruban rose dans ses cheveux bouclants! (Oh! comme il l’aurait aimée!) Et il lui semblait entendre sa voix: «Papa! papa!»

Rosanette, qui venait de se déshabiller, s’approcha de lui, aperçut une larme à ses paupières et le baisa sur le front gravement. Il se leva en disant:

«Parbleu! On ne le tuera pas, ce marmot!»

Alors, elle bavarda beaucoup. Ce serait un garçon, bien sûr! On l’appellerait Frédéric. Il fallait commencer son trousseau;—et, en la voyant si heureuse, une pitié le prit. Comme il ne ressentait maintenant aucune colère, il voulut savoir la raison de sa démarche tout à l’heure.

C’est que Mlle Vatnaz lui avait envoyé, ce jour-là même, un billet protesté depuis longtemps; et elle avait couru chez Arnoux pour avoir de l’argent.

«Je t’en aurais donné! dit Frédéric.

—C’était plus simple de prendre là-bas ce qui m’appartient et de rendre à l’autre ses mille francs.

—Est-ce au moins tout ce que tu lui dois?»

Elle répondit:

«Certainement!»

Le lendemain, à neuf heures du soir (heure indiquée par le portier), Frédéric se rendit chez Mlle Vatnaz.

Il se cogna dans l’antichambre contre les meubles entassés. Mais un bruit de voix et de musique le guidait. Il ouvrit une porte et tomba au milieu d’un raout. Debout, devant le piano que touchait une demoiselle en lunettes, Delmar, sérieux comme un pontife, déclamait une poésie humanitaire sur la prostitution, et sa voix caverneuse roulait, soutenue par les accords plaqués. Un rang de femmes occupait la muraille, vêtues généralement de couleurs sombres, sans col de chemises ni manchettes. Cinq ou six hommes, tous des penseurs, étaient çà et là sur des chaises. Il y avait dans un fauteuil un ancien fabuliste, une ruine;—et l’odeur âcre de deux lampes se mêlait à l’arôme du chocolat, qui emplissait des bols encombrant la table à jeu.

Mlle Vatnaz, une écharpe orientale autour des reins, se tenait à un coin de la cheminée. Dussardier était à l’autre bout en face; il avait l’air un peu embarrassé de sa position. D’ailleurs, ce milieu artistique l’intimidait.

La Vatnaz en avait-elle fini avec Delmar? non peut-être. Cependant elle semblait jalouse du brave commis; et, Frédéric ayant réclamé d’elle un mot d’entretien, elle lui fit signe de passer avec eux dans sa chambre. Quand les mille francs furent alignés, elle demanda en plus les intérêts.

«Ça n’en vaut pas la peine! dit Dussardier.

—Tais-toi donc!»

Cette lâcheté d’un homme si courageux fut agréable à Frédéric comme une justification de la sienne. Il rapporta le billet et ne reparla jamais de l’esclandre chez Mme Arnoux. Mais, dès lors, toutes les défectuosités de la Maréchale lui apparurent.

Elle avait un mauvais goût irrémédiable, une incompréhensible paresse, une ignorance de sauvage, jusqu’à considérer comme très célèbre le docteur Desrogis; et elle était fière de le recevoir, lui et son épouse, parce que c’étaient «des gens mariés». Elle régentait d’un air pédantesque sur les choses de la vie Mlle Irma, pauvre petite créature douée d’une petite voix, ayant pour protecteur un monsieur «très bien», ex-employé dans les douanes, et fort aux tours de cartes; Rosanette l’appelait «mon gros loulou». Frédéric ne pouvait souffrir non plus la répétition de ses mots bêtes tels que: «Du flan! A Chaillot! On n’a jamais pu savoir», etc.; et elle s’obstinait à épousseter le matin ses bibelots avec une paire de vieux gants blancs! Il était révolté surtout par ses façons envers sa bonne,—dont les gages étaient sans cesse arriérés, et qui même lui prêtait de l’argent. Les jours qu’elles réglaient leurs comptes, elles se chamaillaient comme deux poissardes, puis on se réconciliait en s’embrassant. Le tête-à-tête devenait triste. Ce fut un soulagement pour lui, quand les soirées de Mme Dambreuse recommencèrent.