Elle mentait à son rôle enfin, car elle devenait sérieuse et même, avant de se coucher, montrait toujours un peu de mélancolie, comme il y a des cyprès à la porte d’un cabaret.

Il en découvrit la cause: elle rêvait mariage,—elle aussi! Frédéric en fut exaspéré. D’ailleurs, il se rappelait son apparition chez Mme Arnoux, et puis il lui gardait rancune pour sa longue résistance.

Il n’en cherchait pas moins quels avaient été ses amants. Elle les niait tous. Une sorte de jalousie l’envahit. Il s’irrita des cadeaux qu’elle avait reçus, qu’elle recevait;—et, à mesure que le fond même de sa personne l’agaçait davantage, un goût des sens âpre et bestial l’entraînait vers elle, illusions d’une minute qui se résolvaient en haine.

Ses paroles, sa voix, son sourire, tout vint à lui déplaire, ses regards surtout, cet œil de femme éternellement limpide et inepte. Il s’en trouvait tellement excédé quelquefois, qu’il l’aurait vue mourir sans émotion. Mais comment se fâcher? Elle était d’une douceur désespérante.

Deslauriers reparut et expliqua son séjour à Nogent en disant qu’il y marchandait une étude d’avoué. Frédéric fut heureux de le revoir; c’était quelqu’un! Il le mit en tiers dans leur compagnie.

L’avocat dînait chez eux de temps à autre, et, quand il s’élevait de petites contestations, se déclarait toujours pour Rosanette, si bien qu’une fois Frédéric lui dit:

«Eh! couche avec elle si ça t’amuse!» tant il souhaitait un hasard qui l’en débarrassât.

Vers le milieu du mois de juin, elle reçut un commandement où maître Athanase Gautherot, huissier, lui enjoignait de solder quatre mille francs dus à la demoiselle Clémence Vatnaz; sinon, qu’il viendrait le lendemain la saisir.

En effet, des quatre billets autrefois souscrits un seul était payé;—l’argent qu’elle avait pu avoir depuis lors ayant passé à d’autres besoins.

Elle courut chez Arnoux. Il habitait le faubourg Saint-Germain, et le portier ignorait la rue. Elle se transporta chez plusieurs amis, ne trouva personne et rentra désespérée. Elle ne voulait rien dire à Frédéric, tremblant que cette nouvelle histoire ne fît du tort à son mariage.

Le lendemain matin, Me Athanase Gautherot se présenta, flanqué de deux acolytes, l’un blême, à figure chafouine, l’air dévoré d’envie, l’autre portant un faux-col et des sous-pieds très tendus, avec un délot de taffetas noir à l’index;—et tous deux, ignoblement sales, avaient des cols gras, des manches de redingote trop courtes.

Leur patron, un fort bel homme, au contraire, commença par s’excuser de sa mission pénible, tout en regardant l’appartement, «plein de jolies choses, ma parole d’honneur»! Il ajouta «outre celles qu’on ne peut saisir». Sur un geste, les deux recors disparurent.

Alors, ses compliments redoublèrent. Pouvait-on croire qu’une personne aussi... charmante n’eût pas d’ami sérieux! Une vente par autorité de justice était un véritable malheur! On ne s’en relève jamais. Il tâcha de l’effrayer, puis, la voyant émue, prit subitement un ton paterne. Il connaissait le monde, il avait eu affaire à toutes ces dames; et, en les nommant, il examinait les cadres sur les murs. C’étaient d’anciens tableaux du brave Arnoux, des esquisses de Sombaz, des aquarelles de Burieu, trois paysages de Dittmer. Rosanette n’en savait pas le prix, évidemment. Maître Gautherot se tourna vers elle:

«Tenez! Pour vous montrer que je suis un bon garçon, faisons-une chose: cédez-moi ces Dittmer-là! et je paye tout. Est-ce convenu?»

A ce moment, Frédéric, que Delphine avait instruit dans l’antichambre et qui venait de voir les deux praticiens, entra le chapeau sur la tête, d’un air brutal. Maître Gautherot reprit sa dignité, et comme la porte était restée ouverte:

«Allons, messieurs, écrivez! Dans la seconde pièce, nous disons: une table de chêne, avec ses deux rallonges, deux buffets...»

Frédéric l’arrêta, demandant s’il n’y avait pas quelque moyen d’empêcher la saisie.

«Oh! parfaitement! Qui a payé les meubles?

—Moi.

—Eh bien, formulez une revendication; c’est toujours du temps que vous aurez devant vous.»

Maître Gautherot acheva vivement ses écritures, et, dans le même procès-verbal, assigna en référé Mlle Bron, puis se retira.

Frédéric ne fit pas un reproche. Il contemplait, sur le tapis, les traces de boue laissées par les chaussures des praticiens; et, se parlant à lui-même:

«Il va falloir chercher de l’argent!

—Ah! mon Dieu, que je suis bête!» dit la Maréchale.

Elle fouilla dans un tiroir, prit une lettre et s’en alla vivement à la Société d’éclairage du Languedoc, afin d’obtenir le transfert de ses actions.

Elle revint une heure après. Les titres étaient vendus à un autre! Le commis lui avait répondu en examinant son papier, la promesse écrite par Arnoux:

«Cet acte ne vous constitue nullement propriétaire. La Compagnie ne connaît pas cela.» Bref, il l’avait congédiée, elle en suffoquait; et Frédéric devait se rendre à l’instant même chez Arnoux, pour éclaircir la chose.

Mais Arnoux croirait peut-être qu’il venait pour recouvrer indirectement les quinze mille francs de son hypothèque perdue; et puis cette réclamation à un homme qui avait été l’amant de sa maîtresse lui semblait une turpitude. Choisissant un moyen terme, il alla prendre à l’hôtel Dambreuse l’adresse de Mme Regimbart, envoya chez elle un commissionnaire et connut ainsi le café que hantait maintenant le citoyen.

C’était un petit café sur la place de la Bastille, où il se tenait toute la journée, dans le coin de droite, au fond, ne bougeant pas plus que s’il avait fait partie de l’immeuble.

Après avoir passé successivement par la demi-tasse, le grog, le bischof, le vin chaud et même l’eau rougie, il était revenu à la bière et, de demi-heure en demi-heure, laissait tomber ce mot: «Bock!» ayant réduit son langage à l’indispensable. Frédéric lui demanda s’il voyait quelquefois Arnoux.

«Non!

—Tiens, pourquoi?

—Un imbécile!»

La politique peut-être les séparait, et Frédéric crut bien faire de s’informer de Compain.

«Quelle brute! dit Regimbart.

—Comment cela?

—Sa tête de veau!

—Ah! apprenez-moi ce que c’est que la tête de veau!»

Regimbart eut un sourire de pitié.

«Des bêtises!»

Frédéric, après un long silence, reprit:

«Il a donc changé de logement?

—Qui?

—Arnoux!

—Oui: rue de Fleurus!

—Quel numéro?

—Est-ce que je fréquente les jésuites!

—Comment, jésuites!»

Le citoyen répondit, furieux:

«Avec l’argent d’un patriote que je lui ai fait connaître, ce cochon-là s’est établi marchand de chapelets!

—Pas possible!

—Allez-y voir!»

Rien de plus vrai; Arnoux, affaibli par une attaque, avait tourné à la religion; d’ailleurs, «il avait toujours eu un fonds de religion», et (avec l’alliage de mercantilisme et d’ingénuité qui lui était naturel), pour faire son salut et sa fortune, il s’était mis dans le commerce des objets religieux.

Frédéric n’eut pas de mal à découvrir son établissement, dont l’enseigne portait: «Aux arts gothiques.—Restauration du culte.—Ornements d’église.—Sculpture polychrome.—Encens des rois mages, etc.»

Aux deux coins de la vitrine s’élevaient deux statues en bois, bariolées d’or, de cinabre et d’azur; un saint Jean-Baptiste avec sa peau de mouton, et une sainte Geneviève, des roses dans son tablier et une quenouille sous son bras; puis des groupes en plâtre; une bonne sœur instruisant une petite fille, une mère à genoux près d’une couchette, trois collégiens devant la sainte table. Le plus joli était une manière de chalet figurant l’intérieur de la crèche avec l’âne, le bœuf et l’enfant Jésus étalé sur de la paille, de la vraie paille. Du haut en bas des étagères, on voyait des médailles à la douzaine, des chapelets de toute espèce, des bénitiers en forme de coquille, et les portraits des gloires ecclésiastiques, parmi lesquelles brillaient Mgr Affre et notre Saint-Père, tous deux souriant.

Arnoux, à son comptoir, sommeillait la tête basse. Il était prodigieusement vieilli, avait même autour des tempes une couronne de boutons roses, et le reflet des croix d’or frappées par le soleil tombait dessus.

Frédéric, devant cette décadence, fut pris de tristesse. Par dévouement pour la Maréchale, il se résigna cependant et il s’avançait; au fond de la boutique, Mme Arnoux parut; alors, il tourna les talons.

«Je ne l’ai pas trouvé», dit-il en rentrant.

Et il eut beau répondre qu’il allait écrire tout de suite à son notaire du Havre pour avoir de l’argent, Rosanette s’emporta. On n’avait jamais vu un homme si faible, si mollasse; pendant qu’elle endurait mille privations, les autres se gobergeaient.

Frédéric songeait à la pauvre Mme Arnoux, se figurant la médiocrité navrante de son intérieur. Il s’était mis au secrétaire; et, comme la voix aigre de Rosanette continuait:

«Ah! au nom du ciel, tais-toi!

—Vas-tu les défendre, par hasard?

—Eh bien oui! s’écria-t-il, car d’où vient cet acharnement?

—Mais toi, pourquoi ne veux-tu pas qu’ils payent? C’est dans la peur d’affliger ton ancienne, avoue-le!»

Il eut envie de l’assommer avec la pendule; les paroles lui manquèrent. Il se tut. Rosanette, tout en marchant dans la chambre, ajouta:

«Je vais lui flanquer un procès, à ton Arnoux. Oh! je n’ai pas besoin de toi!» et, pinçant les lèvres: «Je consulterai.»

Trois jours après, Delphine entra brusquement.

«Madame, madame, il y a là un homme avec un pot de colle qui me fait peur.»

Rosanette passa dans la cuisine et vit un chenapan, la face criblée de petite vérole, paralytique d’un bras, aux trois quarts ivre et bredouillant.

C’était l’afficheur de maître Gautherot. L’opposition à la saisie ayant été repoussée, la vente, naturellement, s’ensuivait.

Pour sa peine d’avoir monté l’escalier, il réclama d’abord un petit verre;—puis il implora une autre faveur, à savoir des billets de spectacle, croyant que Madame était une actrice. Il fut ensuite plusieurs minutes à faire des clignements d’yeux incompréhensibles; enfin, il déclara que, moyennant quarante sous il déchirerait les coins de l’affiche déjà posée en bas, contre la porte. Rosanette s’y trouvait désignée par son nom, rigueur exceptionnelle qui marquait toute la haine de la Vatnaz.

Elle avait été sensible autrefois, et même, dans une peine de cœur, avait écrit à Béranger pour en obtenir un conseil. Mais elle s’était aigrie sous les bourrasques de l’existence, ayant tour à tour donné des leçons de piano, présidé une table d’hôte, collaboré à des journaux de modes, sous-loué des appartements, fait le trafic des dentelles dans le monde des femmes légères,—où ses relations lui permirent d’obliger beaucoup de personnes, Arnoux entre autres. Elle avait travaillé auparavant dans une maison de commerce.

Elle y soldait les ouvrières, et il y avait pour chacune d’elles deux livres, dont l’un restait toujours entre ses mains. Dussardier, qui tenait par obligeance celui d’une nommée Hortense Baslin, se présenta un jour à la caisse au moment où Mlle Vatnaz apportait le compte de cette fille, 1,682 francs, que le caissier lui paya. Or, la veille même, Dussardier n’en avait inscrit que 1,082 sur le livre de la Baslin. Il le redemanda sous un prétexte; puis, voulant ensevelir cette histoire de vol, lui conta qu’il l’avait perdu. L’ouvrière redit naïvement son mensonge à Mlle Vatnaz; celle-ci, pour en avoir le cœur net, d’un air indifférent, vint en parler au brave commis. Il se contenta de répondre: «Je l’ai brûlé»; ce fut tout. Elle quitta la maison peu de temps après, sans croire à l’anéantissement du livre, et s’imaginant que Dussardier le gardait.

A la nouvelle de sa blessure, elle était accourue chez lui dans l’intention de le reprendre. Puis, n’ayant rien découvert, malgré les perquisitions les plus fines, elle avait été saisie de respect, et bientôt d’amour, pour ce garçon, si loyal, si doux, si héroïque et si fort! Une pareille bonne fortune à son âge était inespérée. Elle se jeta dessus avec un appétit d’ogresse,—et elle en avait abandonné la littérature, le socialisme, «les doctrines consolantes et les utopies généreuses», le cours qu’elle professait sur la Désubalternisation de la femme, tout, Delmar lui-même; enfin, elle offrit à Dussardier de s’unir par un mariage.

Bien qu’elle fût sa maîtresse, il n’en était nullement amoureux. D’ailleurs, il n’avait pas oublié son vol. Puis elle était trop riche. Il la refusa. Alors, elle lui dit, en pleurant, les rêves qu’elle avait faits: c’était d’avoir à eux deux un magasin de confection. Elle possédait les premiers fonds indispensables, qui s’augmenteraient de quatre mille francs la semaine prochaine; et elle narra ses poursuites contre la Maréchale.

Dussardier en fut chagrin, à cause de son ami. Il se rappelait le porte-cigares offert au corps de garde, les soirs du quai Napoléon, tant de bonnes causeries, de livres prêtés, les mille complaisances de Frédéric. Il pria la Vatnaz de se désister.

Elle le railla de sa bonhomie, en manifestant contre Rosanette une exécration incompréhensible; elle ne souhaitait même la fortune que pour l’écraser plus tard avec son carrosse.

Ces abîmes de noirceur effrayèrent Dussardier; et, quand il sut positivement le jour de la vente, il sortit. Dès le lendemain matin, il entrait chez Frédéric avec une contenance embarrassée.

«J’ai des excuses à vous faire.

—De quoi donc?

—Vous devez me prendre pour un ingrat, moi dont elle est... Il balbutiait. Oh! je ne la verrai plus, je ne serai pas son complice! Et, l’autre le regardant tout surpris: Est-ce qu’on ne va pas, dans trois jours, vendre les meubles de votre maîtresse?

—Qui vous a dit cela?

—Elle-même, la Vatnaz! Mais j’ai peur de vous offenser...

—Impossible, cher ami!

—Ah! c’est vrai? vous êtes si bon!»

Et il lui tendit, d’une main discrète, un petit portefeuille de basane.

C’était quatre mille francs, toutes ses économies.

«Comment! Ah! non!—non!...

—Je savais bien que je vous blesserais, répliqua Dussardier, avec une larme au bord des yeux.

Frédéric lui serra la main, et le brave garçon reprit d’une voix dolente:

«Acceptez-les! Faites-moi ce plaisir-là! Je suis tellement désespéré! Est-ce que tout n’est pas fini, d’ailleurs? J’avais cru, quand la révolution est arrivée, qu’on serait heureux. Vous rappelez-vous comme c’était beau! comme on respirait bien! Mais nous voilà retombés pire que jamais.»

Et, fixant ses yeux à terre:

«Maintenant, ils tuent notre république, comme ils ont tué l’autre, la romaine! et la pauvre Venise, la pauvre Pologne, la pauvre Hongrie! Quelles abominations! D’abord, on a abattu les arbres de la liberté, puis restreint le droit de suffrage, fermé les clubs, rétabli la censure et livré renseignement aux prêtres, en attendant l’Inquisition. Pourquoi pas? Des conservateurs nous souhaitent bien les Cosaques! On condamne les journaux quand ils parlent contre la peine de mort; Paris regorge de baïonnettes, seize départements sont en état de siège;—et l’amnistie qui est encore une fois repoussée!»

Il se prit le front à deux mains; puis, écartant les bras comme dans une grande détresse:

«Si on tâchait cependant, si on était de bonne foi, on pourrait s’entendre! Mais non! Les ouvriers ne valent pas mieux que les bourgeois, voyez-vous! A Elbeuf, dernièrement, ils ont refusé leur secours dans un incendie. Des misérables traitent Barbès d’aristocrate! Pour qu’on se moque du peuple, ils veulent nommer à la présidence Nadaud, un maçon, je vous demande un peu! Et il n’y a pas de moyen! pas de remède! Tout le monde est contre nous!—Moi, je n’ai jamais fait de mal; et, pourtant, c’est comme un poids qui me pèse sur l’estomac. J’en deviendrai fou, si ça continue. J’ai envie de me faire tuer. Je vous dis que je n’ai pas besoin de mon argent! Vous me le rendrez, parbleu! je vous le prête.»

Frédéric, que la nécessité contraignait, finit par prendre ses quatre mille francs. Ainsi, du côté de la Vatnaz, ils n’avaient plus d’inquiétude.

Mais Rosanette perdit bientôt son procès contre Arnoux, et, par entêtement, voulait en appeler.

Deslauriers s’exténuait à lui faire comprendre que la promesse d’Arnoux ne constituait ni une donation ni une cession régulière; elle n’écoutait même pas, trouvant la loi injuste; c’est parce qu’elle était une femme, les hommes se soutenaient entre eux! A la fin, cependant, elle suivit ses conseils.

Il se gênait si peu dans la maison, que plusieurs fois il amena Sénécal y dîner. Ce sans-façon déplut à Frédéric, qui lui avançait de l’argent, le faisait même habiller par son tailleur; et l’avocat donnait ses vieilles redingotes au socialiste, dont les moyens d’existence étaient inconnus.

Il aurait voulu servir Rosanette cependant. Un jour qu’elle lui montrait douze actions de la Compagnie du kaolin (cette entreprise qui avait fait condamner Arnoux à trente mille francs), il lui dit:

«Mais c’est véreux! c’est superbe!»

Elle avait le droit de l’assigner pour le remboursement de ses créances. Elle prouverait d’abord qu’il était tenu solidairement à payer tout le passif de la Compagnie, puisqu’il avait déclaré comme dettes collectives des dettes personnelles, enfin qu’il avait diverti plusieurs effets à la Société.

«Tout cela le rend coupable de banqueroute frauduleuse, articles 586 et 587 du Code de commerce; et nous l’emballerons, soyez-en sûre, ma mignonne.»

Rosanette lui sauta au cou. Il la recommanda le lendemain à son ancien patron, ne pouvant s’occuper lui-même du procès, car il avait besoin à Nogent; Sénécal lui écrirait en cas d’urgence.

Ses négociations pour l’achat d’une étude étaient un prétexte. Il passait son temps chez M. Roque, où il avait commencé non seulement par faire l’éloge de leur ami, mais par l’imiter d’allures et de langage autant que possible;—ce qui lui avait obtenu la confiance de Louise, tandis qu’il gagnait celle de son père en se déchaînant contre Ledru-Rollin.

Si Frédéric ne revenait pas, c’est qu’il fréquentait le grand monde; et peu à peu Deslauriers leur apprit qu’il aimait quelqu’un, qu’il avait un enfant, qu’il entretenait une créature.

Le désespoir de Louise fut immense, l’indignation de Mme Moreau non moins forte. Elle voyait son fils tourbillonnant vers le fond d’un gouffre vague, était blessée dans sa religion des convenances et en éprouvait comme un déshonneur personnel, quand tout à coup sa physionomie changea. Aux questions qu’on lui faisait sur Frédéric, elle répondait d’un air narquois:

«Il va bien, très bien.»

Elle savait son mariage avec Mme Dambreuse.

L’époque en était fixée, et même il cherchait comment faire avaler la chose à Rosanette.

Vers le milieu de l’automne, elle gagna son procès relatif aux actions de kaolin. Frédéric l’apprit en rencontrant à sa porte Sénécal, qui sortait de l’audience.

On avait reconnu M. Arnoux complice de toutes les fraudes, et l’ex-répétiteur avait un tel air de s’en réjouir, que Frédéric l’empêcha d’aller plus loin, en assurant qu’il se chargeait de sa commission près de Rosanette. Il entra chez elle la figure irritée.

«Eh bien, te voilà contente!»

Mais, sans remarquer ces paroles:

«Regarde donc!»

Et elle lui montra son enfant couché dans un berceau, près du feu. Elle l’avait trouvé si mal le matin chez sa nourrice, qu’elle l’avait ramené à Paris.

Tous ses membres étaient maigris extraordinairement et ses lèvres couvertes de points blancs, qui faisaient dans l’intérieur de sa bouche comme des caillots de lait.

«Qu’a dit le médecin?

—Ah! le médecin! Il prétend que le voyage a augmenté son... je ne sais plus, un nom en ite... enfin qu’il a le muguet. Connais-tu cela?»

Frédéric n’hésita pas à répondre: «Certainement», ajoutant que ce n’était rien.

Mais dans la soirée, il fut effrayé par l’aspect débile de l’enfant et le progrès de ces taches blanchâtres, pareilles à de la moisissure, comme si la vie, abandonnant déjà ce pauvre petit corps, n’eût laissé qu’une matière où la végétation poussait. Ses mains étaient froides; il ne pouvait plus boire maintenant; et la nourrice, une autre que le portier avait été prendre au hasard dans un bureau, répétait:

«Il me paraît bien bas, bien bas!»

Rosanette fut debout toute la nuit.

Le matin, elle alla trouver Frédéric.

«Viens donc voir. Il ne remue plus.»

En effet, il était mort. Elle le prit, le secoua, l’étreignait en l’appelant des noms les plus doux, le couvrait de baisers et de sanglots, tournait sur elle-même éperdue, s’arrachait les cheveux, poussait des cris;—et se laissa tomber au bord du divan, où elle restait la bouche ouverte, avec un flot de larmes tombant de ses yeux fixes. Puis une torpeur la gagna, et tout devint tranquille dans l’appartement. Les meubles étaient renversés. Deux ou trois serviettes traînaient. Six heures sonnèrent. La veilleuse s’éteignit.

Frédéric, en regardant tout cela, croyait presque rêver. Son cœur se serrait d’angoisse. Il lui semblait que cette mort n’était qu’un commencement, et qu’il y avait par derrière un malheur plus considérable près de survenir.

Tout à coup Rosanette dit d’une voix tendre:

«Nous le conserverons, n’est-ce pas?»

Elle désirait le faire embaumer. Bien des raisons s’y opposaient. La meilleure, selon Frédéric, c’est que la chose était impraticable sur des enfants si jeunes. Un portrait valait mieux. Elle adopta cette idée. Il écrivit un mot à Pellerin, et Delphine courut le porter.

Pellerin arriva promptement, voulant effacer par ce zèle tout souvenir de sa conduite. Il dit d’abord:

«Pauvre petit ange! Ah! mon Dieu, quel malheur!»

Mais, peu à peu (l’artiste en lui l’emportant), il déclara qu’on ne pouvait rien faire avec ces yeux bistrés, cette face livide, que c’était une véritable nature morte, qu’il faudrait beaucoup de talent; et il murmurait:

«Oh! pas commode, pas commode!»

—Pourvu que ce soit ressemblant, objecta Rosanette.

—Eh! je me moque de la ressemblance! A bas le réalisme! C’est l’esprit qu’on peint! Laissez-moi! Je vais tâcher de me figurer ce que ça devait être.»

Il réfléchit, le front dans la main gauche, le coude dans la droite; puis, tout à coup:

«Ah! une idée! un pastel! Avec des demi-teintes colorées, passées presque à plat, on peut obtenir un beau modelé, sur les bords seulement.»

Il envoya la femme de chambre chercher sa boîte; puis, ayant une chaise sous les pieds et une autre près de lui, il commença à jeter de grands traits, aussi calme que s’il eût travaillé d’après la bosse. Il vantait les petits saint Jean de Corrège, l’infante Rose de Vélasquez, les chairs lactées de Reynolds, la distinction de Lawrence, et surtout l’enfant aux longs cheveux qui est sur les genoux de lady Gower.

«D’ailleurs, peut-on rien trouver de plus charmant que ces crapauds-là! Le type du sublime (Raphaël l’a prouvé par ses madones), c’est peut-être une mère avec son enfant?»

Rosanette, qui suffoquait, sortit; et Pellerin dit aussitôt:

«Eh bien, Arnoux!... vous savez ce qui arrive?

—Non! Quoi?

—Ça devait finir comme ça, du reste!

—Qu’est-ce donc?

—Il est peut-être maintenant... Pardon!»

L’artiste se leva pour exhausser la tête du petit cadavre.

«Vous disiez... reprit Frédéric.»

Et Pellerin, tout en clignant pour mieux prendre ses mesures:

«Je disais que notre ami Arnoux est peut-être maintenant coffré!»

Puis, d’un ton satisfait:

«Regardez un peu! Est-ce ça?

—Oui, très bien! Mais Arnoux?»

Pellerin déposa son crayon.

«D’après ce que j’ai pu comprendre, il se trouve poursuivi par un certain Mignot, un intime de Regimbart, une bonne tête, celui-là, hein? Quel idiot! Figurez-vous qu’un jour...

—Eh! il ne s’agit pas de Regimbart!

—C’est vrai. Eh bien, Arnoux, hier au soir, devait trouver douze mille francs, sinon, il était perdu.

—Oh! c’est peut-être exagéré, dit Frédéric.

—Pas le moins du monde! Ça m’avait l’air grave, très grave!»

Rosanette, à ce moment, reparut avec des rougeurs sous les paupières, ardentes comme des plaques de fard. Elle se mit près du carton et regarda. Pellerin fit signe qu’il se taisait à cause d’elle. Mais Frédéric, sans y prendre garde:

«Cependant je ne peux pas croire...

—Je vous répète que je l’ai rencontré hier, dit l’artiste, à sept heures du soir, rue Jacob. Il avait même son passeport, par précaution, et il parlait de s’embarquer au Havre, lui et toute sa smala.

—Comment! Avec sa femme?

—Sans doute! Il est trop bon père de famille pour vivre tout seul.

—Et vous en êtes sûr?...

—Parbleu! Où voulez-vous qu’il ait trouvé douze mille francs?»

Frédéric fit deux ou trois tours dans la chambre. Il haletait, se mordait les lèvres, puis saisit son chapeau.

«Où vas-tu donc? dit Rosanette.

Il ne répondit pas et disparut.


V

Il fallait douze mille francs, ou bien il ne reverrait plus Mme Arnoux; et, jusqu’à présent, un espoir invincible lui était resté. Est-ce qu’elle ne faisait pas comme la substance de son cœur, le fond même de sa vie? Il fut pendant quelques minutes à chanceler sur le trottoir, se rongeant d’angoisses, heureux néanmoins de n’être plus chez l’autre.

Où avoir de l’argent? Frédéric savait par lui-même combien il est difficile d’en obtenir tout de suite, à n’importe quel prix. Une seule personne pouvait l’aider, Mme Dambreuse. Elle gardait toujours dans son secrétaire plusieurs billets de banque. Il alla chez elle, et d’un ton hardi:

«As-tu douze mille francs à me prêter?

—Pourquoi?»

C’était le secret d’un autre. Elle voulait le connaître. Il ne céda pas. Tous deux s’obstinaient. Enfin, elle déclara ne rien donner, avant de savoir dans quel but. Frédéric devint très rouge. Un de ses camarades avait commis un vol. La somme devait être restituée aujourd’hui même.

«Tu l’appelles? Son nom? Voyons, son nom?

—Dussardier!»

Et il se jeta à ses genoux, en la suppliant de n’en rien dire.

«Quelle idée as-tu de moi? reprit Mme Dambreuse. On croirait que tu es le coupable. Finis donc tes airs tragiques! Tiens, les voilà! et grand bien lui fasse!»

Il courut chez Arnoux. Le marchand n’était pas dans sa boutique. Mais il logeait toujours rue Paradis, car il possédait deux domiciles.

Rue Paradis le portier jura que M. Arnoux était absent depuis la veille; quant à Madame, il n’osait rien dire; et Frédéric, ayant monté l’escalier comme une flèche, colla son oreille contre la serrure. Enfin on ouvrit. Madame était partie avec Monsieur. La bonne ignorait quand ils reviendraient; ses gages étaient payés; elle-même s’en allait.

Tout à coup, un craquement de porte se fit entendre.

«Mais il y a quelqu’un?

—Oh! non, monsieur! c’est le vent.»

Alors, il se retira. N’importe! une disparition si prompte avait quelque chose d’inexplicable.

Regimbart, étant l’intime de Mignot, pouvait peut-être l’éclairer? Et Frédéric se fit conduire chez lui, à Montmartre, rue de l’Empereur.

Sa maison était flanquée d’un jardinet clos par une grille que bouchaient des plaques de fer. Un perron de trois marches relevait la façade blanche, et en passant sur le trottoir, on apercevait les deux pièces du rez-de-chaussée, dont la première était un salon avec des robes partout sur les meubles, et la seconde l’atelier où se tenaient les ouvrières de Mme Regimbart.

Toutes étaient convaincues que Monsieur avait de grandes occupations, de grandes relations, que c’était un homme complètement hors ligne. Quand il traversait le couloir, avec son chapeau à bords retroussés, sa longue figure sérieuse et sa redingote verte, elles en interrompaient leur besogne. D’ailleurs, il ne manquait pas de leur adresser toujours quelque mot d’encouragement, une politesse sous forme de sentence;—et, plus tard, dans leur ménage, elles se trouvaient malheureuses parce qu’elles l’avaient gardé pour idéal.

Aucune cependant ne l’aimait comme Mme Regimbart, petite personne intelligente qui le faisait vivre avec son métier.

Dès que M. Moreau eut dit son nom, elle vint prestement le recevoir, sachant par les domestiques ce qu’il était à Mme Dambreuse. Son mari «rentrait à l’instant même»; et Frédéric, tout en la suivant, admira la tenue du logis et la profusion de toile cirée qu’il y avait. Puis il attendit quelques minutes dans une manière de bureau où le citoyen se retirait pour penser.

Son accueil fut moins rébarbatif que d’habitude.

Il conta l’histoire d’Arnoux. L’ex-fabricant de faïences avait enguirlandé Mignot, un patriote, possesseur de cent actions du Siècle, en lui démontrant qu’il fallait, au point de vue démocratique, changer la gérance et la rédaction du journal; et, sous prétexte de faire triompher son avis dans la prochaine assemblée des actionnaires, il lui avait demandé cinquante actions, en disant qu’il les repasserait à des amis sûrs, lesquels appuieraient son vote; Mignot n’aurait aucune responsabilité, ne se fâcherait avec personne; puis, le succès obtenu, il lui ferait avoir dans l’administration une bonne place, de cinq à six mille francs pour le moins. Les actions avaient été livrées. Mais Arnoux, tout de suite, les avait vendues et avec l’argent s’était associé à un marchand d’objets religieux. Là-dessus, réclamations de Mignot, lanternements d’Arnoux; enfin le patriote l’avait menacé d’une plainte en escroquerie, s’il ne restituait ses titres ou la somme équivalente: cinquante mille francs.

Frédéric eut l’air désespéré.

«Ce n’est pas tout, dit le citoyen. Mignot, qui est un brave homme, s’est rabattu sur le quart. Nouvelles promesses de l’autre, nouvelles farces naturellement. Bref, avant-hier matin, Mignot l’a sommé d’avoir à lui rendre dans les vingt-quatre heures, sans préjudice du reste, douze mille francs.»

«Mais je les ai!» dit Frédéric.

Le citoyen se retourna lentement:

«Blagueur!

—Pardon! Ils sont dans ma poche. Je les apportais.

—Comme vous y allez, vous! Nom d’un petit bonhomme! Du reste, il n’est plus temps; la plainte est déposée, et Arnoux parti.

—Seul?

—Non! avec sa femme. On les a rencontrés à la gare du Havre.»

Frédéric pâlit extraordinairement. Mme Regimbart crut qu’il allait s’évanouir. Il se contint et même il eut la force d’adresser deux ou trois questions sur l’aventure. Regimbart s’en attristait, tout cela en somme nuisant à la démocratie. Arnoux avait toujours été sans conduite et sans ordre.

«Une vraie tête de linotte! Il brûlait la chandelle par les deux bouts! Le cotillon l’a perdu! Ce n’est pas lui que je plains, mais sa pauvre femme!» car le citoyen admirait les femmes vertueuses et faisait grand cas de Mme Arnoux. «Elle a dû joliment souffrir!»

Frédéric lui sut gré de cette sympathie; et, comme s’il en avait reçu un service, il serra sa main avec effusion.

«As-tu fait toutes les courses nécessaires?» dit Rosanette en le revoyant.

Il n’en avait pas eu le courage, répondit-il, et avait marché au hasard, dans les rues, pour s’étourdir.

A huit heures, ils passèrent dans la salle à manger; mais ils restèrent silencieux l’un devant l’autre, poussaient par intervalle un long soupir et renvoyaient leur assiette. Frédéric but de l’eau-de-vie. Il se sentait tout délabré, écrasé, anéanti, n’ayant plus conscience de rien que d’une extrême fatigue.

Elle alla chercher le portrait. Le rouge, le jaune, le vert et l’indigo s’y heurtaient par taches violentes, en faisaient une chose hideuse, presque dérisoire.

D’ailleurs, le petit mort était méconnaissable maintenant. Le ton violacé de ses lèvres augmentait la blancheur de sa peau; les narines étaient encore plus minces, les yeux plus caves, et sa tête reposait sur un oreiller de taffetas bleu, entre des pétales de camélias, des roses d’automne et des violettes; c’était une idée de la femme de chambre; elles l’avaient ainsi arrangé toutes les deux dévotement. La cheminée, couverte d’une housse en guipure, supportait des flambeaux de vermeil espacés par des bouquets de buis bénit: aux coins, dans les deux vases, des pastilles du sérail brûlaient; tout cela formait avec le berceau une manière de reposoir, et Frédéric se rappela sa veillée près de M. Dambreuse.

Tous les quarts d’heure, à peu près, Rosanette ouvrait les rideaux pour contempler son enfant. Elle l’apercevait dans quelques mois d’ici, commençant à marcher, puis au collège au milieu de la cour, jouant aux barres; puis à vingt ans, jeune homme; et toutes ces images, qu’elle se créait, lui faisaient comme autant de fils qu’elle aurait perdus,—l’excès de la douleur multipliant sa maternité.

Frédéric, immobile dans l’autre fauteuil, pensait à Mme Arnoux.

Elle était en chemin de fer sans doute, le visage au carreau d’un wagon, et regardant la campagne s’enfuir derrière elle du côté de Paris, ou bien sur le pont d’un bateau à vapeur, comme la première fois qu’il l’avait rencontrée; mais celui-là s’en allait indéfiniment vers des pays d’où elle ne sortirait plus. Puis il la voyait dans une chambre d’auberge, avec des malles par terre, un papier de tenture en lambeaux, la porte qui tremblait au vent. Et après? que deviendrait-elle? Institutrice, dame de compagnie, femme de chambre peut-être? Elle était livrée à tous les hasards de la misère. Cette ignorance de son sort le torturait. Il aurait dû s’opposer à sa fuite ou partir derrière elle. N’était-il pas son véritable époux? Et, en songeant qu’il ne la retrouverait jamais, que c’était bien fini, qu’elle était irrévocablement perdue, il sentait comme un déchirement de tout son être; ses larmes accumulées depuis le matin débordèrent.

Rosanette s’en aperçut.

«Ah! tu pleures comme moi! Tu as du chagrin?

—Oui! oui! j’en ai!....»

Il la serra contre son cœur, et tous deux sanglotaient en se tenant embrassés.

Mme Dambreuse aussi pleurait, couchée sur son lit, à plat ventre, la tête dans ses mains.

Olympe Regimbart, étant venue le soir lui essayer sa première robe de couleur, avait conté la visite de Frédéric, et même qu’il tenait tout prêts douze mille francs destinés à M. Arnoux.

Ainsi cet argent, son argent à elle, était pour empêcher le départ de l’autre, pour se conserver une maîtresse?

Elle eut d’abord un accès de rage et elle avait résolu de le chasser comme un laquais. Des larmes abondantes la calmèrent. Il valait mieux tout renfermer, ne rien dire.

Frédéric, le lendemain, rapporta les douze mille francs.

Elle le pria de les garder, en cas de besoin, pour son ami, et elle l’interrogea beaucoup sur ce monsieur. Qui donc l’avait poussé à un tel abus de confiance? Une femme, sans doute! Les femmes vous entraînent à tous les crimes.

Ce ton de persiflage décontenança Frédéric. Il éprouvait un grand remords de sa calomnie. Ce qui le rassurait, c’est que Mme Dambreuse ne pouvait connaître la vérité.

Elle y mit de l’entêtement cependant; car, le surlendemain, elle s’informa encore de son petit camarade, puis d’un autre, de Deslauriers.

«Est-ce un homme sûr et intelligent?»

Frédéric le vanta.

«Priez-le de passer à la maison un de ces matins; je désirerais le consulter pour une affaire.»

Elle avait trouvé un rouleau de paperasses contenant des billets d’Arnoux parfaitement protestés, et sur lesquels Mme Arnoux avait mis sa signature. C’était pour ceux-là que Frédéric était venu une fois chez M. Dambreuse pendant son déjeuner; et, bien que le capitaliste n’eût pas voulu en poursuivre le recouvrement, il avait fait prononcer par le tribunal de commerce, non seulement la condamnation d’Arnoux, mais celle de sa femme, qui l’ignorait, son mari n’ayant pas jugé convenable de l’en avertir.

C’était une arme, cela! Mme Dambreuse n’en doutait pas. Mais son notaire lui conseillerait peut-être l’abstention; elle eût préféré quelqu’un d’obscur; et elle s’était rappelé ce grand diable, à mine impudente, qui lui avait offert ses services.

Frédéric fit naïvement sa commission.

L’avocat fut enchanté d’être mis en rapport avec une si grande dame.

Il accourut.

Elle le prévint que la succession appartenait à sa nièce, motif de plus pour liquider ces créances qu’elle rembourserait, tenant à accabler les époux Martinon des meilleurs procédés.

Deslauriers comprit qu’il y avait là-dessous un mystère; il y rêvait en considérant les billets. Le nom de Mme Arnoux, tracé par elle-même, lui remit devant les yeux toute sa personne et l’outrage qu’il en avait reçu. Puisque la vengeance s’offrait, pourquoi ne pas la saisir?

Il conseilla donc à Mme Dambreuse de faire vendre aux enchères les créances désespérées qui dépendaient de la succession. Un homme de paille les rachèterait en sous-main et exercerait les poursuites. Il se chargeait de fournir cet homme-là.

Vers la fin du mois de novembre, Frédéric, en passant dans la rue de Mme Arnoux, leva les yeux vers ses fenêtres et aperçut contre la porte une affiche, où il y avait en grosses lettres: