Je me propose dans cet ouvrage de faire connoître les différentes formes du gouvernement auxquelles les Français ont obéi depuis leur établissement dans les Gaules; et de découvrir les causes, qui, en empêchant que rien n’ait été stable chez eux, les ont livrés, pendant une longue suite de siècles, à de continuelles révolutions. Cette partie intéressante de notre histoire, est entièrement inconnue des lecteurs qui se bornent à étudier nos annalistes anciens, et nos historiens modernes. Je l’ai éprouvé par moi-même; dès que je remontai aux véritables sources de notre histoire, c’est-à-dire, à nos lois, aux capitulaires, aux formules anciennes, aux chartes, aux diplômes, aux traités de paix et d’alliance, etc. Je découvris les erreurs grossières et sans nombre où j’étois tombé dans mon parallèle des Romains et des Français. Je vis paroître devant mes yeux une nation toute différente de celle que je croyois connoître. J’appris trop tard combien la lecture de nos anciennes annales est peu instructive, si on n’y joint pas l’étude des pièces; je vis qu’il ne faut lire qu’avec une extrême circonspection nos historiens modernes, qui, tous ont négligé l’origine de nos lois et de nos usages, pour ne s’occuper que de siéges et de batailles; et qui, en faisant le tableau des siècles reculés, ne peignent jamais que les mœurs, les préjugés et les coutumes de leur temps.
Les Français n’eurent point de lois, tant qu’ils habitèrent la Germanie; et quand ils s’établirent en-deçà du Rhin, leur politique se borna à rédiger des coutumes qui ne pouvoient plus suffire à un peuple qui avoit acquis des demeures fixes, et jeté les fondemens d’un grand empire. La férocité de leurs anciennes mœurs les attachoit autant que l’habitude et leur ignorance aux usages Germaniques; mais les vices nouveaux que leur donna le commerce des Gaulois, de nouveaux besoins et de nouveaux intérêts les forcèrent malgré eux de recourir à des nouveautés. Ils firent des lois avant que de connoître l’esprit qui doit les dicter, et la fin qu’elles doivent se proposer; et ces lois, souvent injustes et toujours insuffisantes, n’acquirent presque aucun crédit. Les Français continuèrent de se laisser conduire au gré de leurs passions et des événemens; et confondant la licence avec la liberté, le pouvoir des lois avec la tyrannie, ne formèrent qu’une société sans règle et sans principe. Ils se familiarisèrent dans l’anarchie, avec les désordres auxquels ils n’avoient pas l’art de remédier; l’intérêt du plus fort sembla toujours décider de l’intérêt public, et jusqu’au règne de Philippe-de-Valois, les droits de la souveraineté appartinrent tour-à-tour, ou à-la-fois, à tous ceux qui purent ou voulurent s’en emparer. Si j’ai réussi à développer la suite et l’enchaînement de ces révolutions, causes à la fois et effets les unes des autres, j’ai composé l’histoire inconnue de notre ancien droit public. Quelques personnes ont désiré que je donnasse à mes observations le titre d’histoire de notre gouvernement; je n’ai pas osé suivre leur conseil; je sens combien mon ouvrage est inférieur à ce qu’auroit promis un pareil titre. Je n’ai fait qu’un essai; et c’est assez pour moi, s’il peut être de quelque secours aux personnes qui veulent approfondir notre histoire.
Rien n’est plus propre à nous faire aimer et respecter le gouvernement auquel nous obéissons, qu’une peinture fidelle des malheurs que nos pères ont éprouvés, pendant qu’ils ont vécu dans l’anarchie. Quel danger peut-il y avoir à faire connoître nos anciennes coutumes et notre ancien droit? Qui ne sait pas que les lois, les mœurs et les coutumes des peuples n’ont rien de stable? Personne n’est assez ignorant pour confondre les premières lois qu’ait eues une nation, avec ses lois fondamentales: la loi fondamentale d’un état n’est point un amas de lois proscrites, oubliées ou négligées, mais la loi qui règle, prescrit et constitue la forme du gouvernement.
En se rappellant la situation déplorable du prince, du clergé, de la noblesse et du peuple, jusqu’aux premiers Valois, on ressemblera à ces voyageurs qui, après avoir échoué contre cent écueils et essuyé de violentes tempêtes, abordent enfin, au rivage, et jouissent du repos. En voyant la peinture de nos erreurs et de nos calamités, quel lecteur ne connoîtra pas le prix d’une sage subordination? Loin de regretter des coutumes barbares et contraires aux premières notions de l’ordre et de la société, on s’applaudira de vivre sous la protection d’une autorité assez forte, pour réprimer les passions, donner aux lois la puissance qui leur appartient, et conserver la tranquillité publique. C’est, sans doute, ce qu’ont pensé des ministres éclairés, quand ils ont invité des savans à fouiller dans la poussière de nos archives, et à publier ces recueils précieux de pièces, dont mon travail n’est que le résultat.
Les observations que je donne aujourd’hui ne s’étendront pas au-delà du règne de Philippe-de-Valois, ou de la ruine du gouvernement féodal. Avant que de poursuivre un ouvrage très-laborieux, il est prudent, je crois, de consulter le goût du public, et de lui demander s’il pense que la manière dont j’envisage notre histoire, soit utile. Si on goûte cet essai, ce sera pour moi, un encouragement, et j’avoue que j’en ai besoin pour mettre en ordre les matériaux que j’ai entre les mains, et qu’il est infiniment plus difficile de rédiger, que de recueillir. Je continuerai à examiner notre histoire sous Philippe-de-Valois et ses successeurs. Je ferai voir combien les lumières qui commençoient à se répandre dans la nation, instruite par ses malheurs, étoient encore incapables de lui faire connoître ses vrais intérêts, et combien nous avons eu de peine à triompher des préjugés et des passions, que plusieurs siècles de barbarie et le bizarre gouvernement des fiefs avoient fait naître.
Il n’est pas juste qu’on m’en croie sur ma parole, quand je contredirai les idées reçues sur notre ancien gouvernement, et qu’on a prises dans des écrivains qui ont travaillé, avant moi, à débrouiller l’histoire de France. Il est essentiel à mon ouvrage d’y joindre les autorités sur lesquelles je fonde mon opinion, et même d’exposer quelquefois, dans un certain détail, les raisons par lesquelles je me détermine à prendre tel ou tel sentiment. Mais j’ai cru, qu’à l’exception des savans, accoutumés à la fatigue pesante de l’érudition, on ne verroit qu’avec peine suspendre le fil de mon récit, pour entendre des dissertations critiques, ou lire des morceaux barbarement écrits de nos anciennes lois. J’ai renvoyé ces espèces de discussions à des remarques indiquées par des chiffres, dans le corps de mon ouvrage. Leur nombre et sur-tout leur longueur, m’ayant empêché de les placer au bas des pages, elles formeront un corps à part, à la suite de mes observations, et serviront de pièces justificatives.
OBSERVATIONS
SUR
L’HISTOIRE DE FRANCE.
Des mœurs et du gouvernement des Français en Germanie.—Leur établissement dans les Gaules.
On ne peut faire que des conjectures sur l’origine des Français: s’ils ne sont pas Germains, il est sûr du moins, soit qu’ils viennent de Pannonie, du Nord, ou des provinces voisines des Palus Méotides, qu’ils habitèrent assez long-temps la Germanie pour en prendre les mœurs et le gouvernement. On diroit que les lois Saliques et Ripuaires sont l’ouvrage de ces Germains mêmes dont Tacite nous a tracé le portrait, tant elles supposent les mêmes coutumes, les mêmes préjugés, les mêmes vices et les mêmes vertus. Cet attachement des peuples Germaniques à leurs principes, seroit une espèce de prodige chez des nations où l’oisiveté, l’avarice, les richesses et le luxe affoiblissent l’empire des lois, et en exigent sans cesse de nouvelles; mais chez des peuples encore à demi sauvages, et assez heureux, pour avoir peu de besoins, la pauvreté et l’ignorance sont un obstacle aux révolutions.
La guerre et la chasse étoient les seules occupations des Français; leurs troupeaux et les esclaves qui en avoient soin, faisoient toutes leurs richesses. L’Empire Romain qui craignoit leur valeur farouche, tenta de les civiliser, pour les amollir. Après avoir obtenu, par hasard, quelqu’avantage sur eux, il put exiger qu’ils se soumissent à cultiver la terre. Il voulut les attacher aux pays qu’ils habitoient, pour les forcer à aimer le repos; mais dès que leurs forces furent réparées, ils regardèrent cette loi comme un affront, continuèrent à croire que tout appartient aux plus braves et aux plus forts, et qu’il ne convient qu’à des lâches de ne pas conquérir leur subsistance. Les Gaules, qu’ils regardoient comme un pays ennemi, parce qu’elles leur offroient un riche butin, furent continuellement pillées, ou obligées de se racheter du pillage, en achetant la paix par des traités qui étoient bientôt violés. Comment les Français auroient-ils soupçonné qu’il pût y avoir un droit des gens, que deux nations voisines eussent des devoirs réciproques à remplir, et qu’il leur importoit de respecter la foi des traités? A peine savoient-ils qu’ils étoient citoyens, et qu’ils formoient une société.
En effet, au lieu de lois, ils n’avoient pour toute règle que des coutumes grossières, conservées par tradition, et dont un père instruisoit ses enfans, en leur apprenant à se servir de son épée et de sa francisque. On les accoutumoit à tout oser, et à tout attendre de leur courage. Quelque soldat distingué par sa valeur ou son expérience, formoit-il une entreprise hasardeuse, il devenoit le capitaine de tous ceux à qui il avoit communiqué son audace et ses espérances; et l’on vit souvent de ces bandes d’aventuriers, se séparer de leur nation, infester les mers, piller des provinces d’Espagne et d’Italie, et porter leurs ravages jusques sur les côtes même de l’Asie Mineure. Chaque famille formoit, en quelque sorte, une république séparée, qui avoit ses intérêts particuliers; et qui, se réunissant, pour venger les injures ou les dommages faits à quelqu’un de ses membres, se faisoit elle-même justice par la voie des armes. Cet état de guerre empêchoit qu’il ne se formât parmi les Français, les liens les plus nécessaires à l’ordre de la société; et leurs querelles particulières les auroient infailliblement ruinés, si les maux mêmes qu’elles produisoient, ne les eussent forcés de se plier à une sorte de police favorable aux foibles, et qui peint cependant encore mieux que tout le reste, leur ignorance et la barbarie de leurs mœurs.
Quand, après avoir fait une injure, on ne se sentoit pas en état de se défendre contre son ennemi, on étoit le maître de se soustraire à son ressentiment, en lui donnant, selon la nature de l’offense, une certaine quantité de bœufs ou de moutons; c’est ce que nos anciennes lois appellent une composition, et il n’étoit pas permis à l’offensé de la refuser. Les magistrats, si l’on peut donner ce nom auguste, au général d’une nation de brigands, et aux capitaines de chaque bourgade, étoient obligés de prendre sous leur protection, les coupables, dont un ennemi trop vindicatif n’auroit pas voulu recevoir la composition, pour se réserver le droit de les punir à son gré. Ils ne venoient au secours de l’offensé, que quand il étoit trop foible pour se venger, et contraindre son ennemi à lui payer une composition, ou que l’auteur de l’offense étoit inconnu. Le juge alors, comme capitaine du canton, menaçoit de la guerre l’aggresseur, et le forçoit à satisfaire sa partie; ou si on ne faisoit que soupçonner un citoyen d’avoir commis le délit, il l’obligeoit à se justifier, soit en subissant l’épreuve ridicule du fer chaud ou de l’eau bouillante; soit en produisant, selon la nature de l’accusation, un plus grand, ou un moindre nombre de témoins, qui affirmoient avec lui son innocence.
Il est aussi indifférent de savoir si le chef de la nation française fut appelé du nom de roi ou de duc, qu’il importe de connoître l’étendue et les bornes de son autorité. Tacite nous apprend que le gouvernement des Germains étoit une démocratie, tempérée par le pouvoir du prince[6] et des grands. Quand on ne retrouveroit pas dans les monumens les plus anciens et les plus respectables de notre histoire, une assemblée générale, appelée le Champ de Mars, en qui résidoit la puissance législative, et un conseil composé du roi et des grands, qui n’étoit chargé que du pouvoir exécutif, ou de décider provisionnellement les affaires les moins importantes ou les plus pressées; on jugera sans peine, après ce que j’ai dit de la fortune et des mœurs des Français, qu’ils devoient être souverainement libres. Un peuple fier, brutal, sans patrie, sans loi, dont chaque citoyen soldat ne vivoit que de butin, qui ne vouloit être gêné par aucun châtiment, et ne punissoit de mort que la trahison, ou l’assassinat, et la poltronnerie, devoit avoir un capitaine, et non pas un monarque. Les Français pouvoient tolérer, de la part de leur chef, quelques violences atroces même, parce qu’elles étoient dans l’ordre des mœurs publiques; mais une autorité suivie, raisonnée et soutenue, eût été impraticable. De quelque titre que le général des Français fût revêtu, la coutume ne lui donnoit que quelques prérogatives, qu’il eût été dangereux pour lui de vouloir étendre. Il recevoit les respects d’une cour sauvage, qui ne pouvant ni le corrompre par ses flatteries, ni être elle-même corrompue par ses libéralités, le jugeoit toujours avec justice. En un mot, le prince, comme roi, n’avoit point de sujets; puisque, comme général, il ne commandoit que des soldats qui combattoient pour leurs propres intérêts.
En effet, le butin que faisoit une armée, appartenoit à l’armée; et le roi lui-même n’avoit que la part que le sort lui assignoit. On se rappelle sans doute, que Clovis, après la bataille[7] de Soissons, n’osa disposer, sans le consentement de ses soldats, d’un vase précieux qu’ils avoient pris sur le territoire de Rheims, et que l’évêque de cette église lui redemandoit. Suivez-moi jusqu’à Soissons, dit-il à l’envoyé du prélat, c’est là que se doit faire le partage de notre butin; et je vous satisferai. Dès qu’on se fut disposé à faire les lots, le prince supplia son armée de lui accorder, outre sa part, le vase enlevé à l’église de Rheims; mais un soldat, choqué de cette demande, quoique faite dans les termes les plus propres à ne pas révolter, l’avertit, avec toute la brutalité germanique, de se contenter de ce qui lui écherroit en partage, et déchargea, en même temps, un coup de sa francisque, sur le vase. Si Clovis eût été le souverain, et non pas simplement le général de son armée, pourquoi n’auroit-il pas usé du droit de la souveraineté? Si le soldat, qui fut choqué de sa demande, eût été coupable, sans doute, que le prince fier, emporté et victorieux, auroit vengé sur-le-champ son autorité méprisée. Il sentit vivement, dit Grégoire de Tours, l’injure qu’on lui faisoit, l’armée la désapprouvoit; et cependant, il attendit, pour se livrer à son ressentiment, que le soldat lui eût fourni un prétexte de le punir, en commettant une faute contre la discipline.
Les Français avoient déjà erré dans différentes provinces de la Germanie, lorsqu’ils s’établirent sur la rive droite du Rhin. L’Empire Romain subsistoit encore, parce que les barbares, accoutumés à ne faire que des courses, et qui ne vouloient que du butin, faisoient la guerre sans être conquérans. Mais les circonstances changèrent bientôt; les provinces appauvries et presque désertes ne valurent plus la peine d’être pillées; et les empereurs, dont les finances étoient épuisées, ne furent plus en état d’acheter la paix, ni de mettre leurs frontières en sûreté, en payant une espèce de solde ou de tribut à quelques nations Germaniques, dont ils mendioient depuis long-temps la protection. Cependant les barbares, qui s’étoient fait de nouveaux besoins par le commerce qu’ils avoient avec les Romains, devoient peu-à-peu se dégoûter de cette nouvelle situation; il falloit qu’ils prissent de nouvelles mœurs, et se fissent une nouvelle politique. La guerre ne pouvant plus suffire à leur subsistance, ils devoient employer leurs esclaves à cultiver la terre; et dès qu’ils consentiroient à avoir une patrie et des demeures fixes, il étoit naturel qu’ils voulussent abandonner les forêts et les marais de la Germanie, pour s’établir sur des terres fertiles, et sous un ciel moins sauvage. L’exemple de leurs pères, les préjugés de leur éducation, et la force de l’habitude, empêchoient seuls cette révolution, qu’un événement imprévu rendit enfin nécessaire.
Quelques jeunes Huns chassoient sur les bords des Palus Méotides; une biche qu’ils avoient lancée, traversa un marais qu’ils regardoient comme une mer impratiquable; et en suivant témérairement leur proie, ils furent étonnés de se trouver dans un nouveau monde. Ces chasseurs, impatiens de raconter à leurs familles les merveilles qu’ils avoient vues, retournèrent dans leurs habitations, et les récits par lesquels ils piquoient la curiosité de leurs compatriotes, devoient changer la face des nations. Jamais peuple ne fut plus terrible que les Huns; ils se répandirent dans l’Europe, par le chemin qu’ils venoient de découvrir, et tous les barbares qu’ils attaquèrent furent détruits, ou devinrent esclaves. Ils s’avancèrent dans la Germanie, et la terreur s’empara des Goths, des Alains, des Vandales, des Suèves, etc. qui, ne se trouvant plus en sûreté dans leurs anciennes habitations, se virent contraints, pour sauver leur liberté, de conquérir un asyle dans les provinces de l’empire.
Cet exemple donna de l’émulation aux Français, et ce fut sous la conduite de Clodion qu’ils passèrent le Rhin, s’ouvrirent Tournay, et y placèrent le siége de leur nouvelle république. Aëtius tenta inutilement de les chasser de cette conquête; et ce qu’il ne fit pas, aucun des généraux qui commandèrent après lui les armées Romaines dans les Gaules ne put l’exécuter. L’histoire ne dit presque rien de Mérovée: occupée des entreprises importantes des Huns, des Visigoths et des Vandales, qui fondoient de grandes monarchies, elle passe sous silence les courses et les ravages que ce prince fit dans les Gaules. Sous Chilpéric, son successeur, les Français n’étendirent pas leur domination au-delà du Tournésis. Peut-être faut-il l’attribuer à leur manière ancienne de faire la guerre, qu’ils avoient conservée, ou à la mollesse de leur roi, qui commençant à se familiariser avec des vices inconnus dans la Germanie, étoit plus flatté d’enlever les femmes de ses sujets que des provinces aux Romains, et fut chassé par sa nation, qui le crut indigne d’elle. Quoi qu’il en soit, ce n’est qu’après la ruine entière de l’Empire d’Occident, que les Français prirent un nouveau génie, étendirent leurs vues, et devinrent conquérans.
Dans la situation déplorable où se trouvoit l’Empire, il étoit indifférent pour les peuples qui vouloient s’y établir, que le trône des empereurs subsistât, ou fût renversé; mais les barbares, qui ne connoissoient, ni ce qui fait la force, ni ce qui fait la foiblesse d’un état, se laissoient tromper par je ne sais quel air de grandeur, ou plutôt de faste et d’orgueil, que les empereurs avoient conservé dans leur décadence, et ce fantôme leur imposoit. Odoacre, pour concevoir, et consommer l’entreprise aisée de détrôner Augustule, dut être un audacieux: la révolution, dont il fut l’auteur, causa une fermentation générale chez les barbares. Toutes les nations s’agitèrent à la fois, chacun regarda quelque province de l’Empire comme sa proie; et l’on vit se former et se détruire en même temps mille nouvelles monarchies. Je me borne à parler de ce qui regarde les Français. Ils touchoient aux provinces septentrionales des Gaules, qui étoient restées sous la domination des empereurs, tandis que celles du midi avoient passé sous l’obéissance des Visigoths et des Bourguignons; et ces provinces, consternées de n’avoir, en quelque sorte, plus de maître, et qu’une longue habitude du joug avoit rendues incapables de recouvrer leur liberté, devoient obéir à quiconque voudroit les gouverner.
Peu de princes, dans ces circonstances, ont été aussi propres que Clovis, je ne dis pas seulement à conquérir, mais à former un Empire. Sous cette férocité qui caractérise son siècle et les héros de la Germanie, ce prince, supérieur à sa nation et à ses contemporains, avoit des lumières, des talens, et même des vertus, qui auroient honoré le trône des Empereurs Romains. Dans une nation policée, la cruauté et la fourberie annoncent une ame foible, lâche et timide: chez un peuple encore sauvage, elles s’associent souvent avec une ame grande, noble et fière. A qui ne connoît pas les bornes étroites qui séparent la vertu du vice, la violence peut paroître du courage, et la perfidie de la prudence. Clovis qui n’avoit pour toute règle de morale que les préjugés de sa nation, son estime ou sa censure, se permit, pour réussir dans ses desseins, tout ce qui ne devoit pas le rendre odieux. Mais la manière différente dont il se comporta, suivant la différence des conjectures, avec les Gaulois, les Français, les Bourguignons, les Visigoths, les empereurs d’Orient, et les peuples de Germanie, fait voir en lui un génie aussi droit et ferme dans ses vues, que fécond en ressources, et un courage propre à réussir dans tous les temps, et trop supérieur aux événemens, pour recourir par nécessité à des moyens bas et honteux.
Il commença ses conquêtes par la défaite de Siagrius, qui avoit pris le titre de roi, et fait reconnoître son autorité sur les frontières de la Gaule, quand l’Empire fut détruit par Odoacre. Ce premier avantage ouvrit un pays considérable aux Français, et Soissons devint leur capitale. Je ne réfute pas ici un écrivain célèbre, qui a prétendu que les Français, amis, alliés et auxiliaires des empereurs, dont ils recevoient une solde, ne se sont pas emparés des Gaules, les armes à la main. L’abbé du Bos ne fait de Clovis, qu’un officier de l’Empire, un maître de la milice, qui tenoit son pouvoir de Zénon et d’Anastase. Il imagine une république Armorique, des confédérations, des alliances, des traités; il se livre à des conjectures jamais analogues aux coutumes ni aux mœurs du temps dont il parle, et toujours démenties par les monumens les plus sûrs de notre histoire, qu’il ne cite jamais, ou dont il abuse. Il suppose que les Français, aussi patiens et aussi dociles que des soldats mercenaires, n’ont vaincu que pour l’avantage de leur capitaine, et n’auront pas regardé leur conquête comme leur bien, et le droit d’y commander comme une partie de leur butin. En un mot, ce roman, qui n’a pour toute base, qu’une hardiesse extrême à conjecturer, et quelques passages obscurs et mal-entendus, ne peut avoir d’autorité que sur des esprits qu’il est presqu’inutile de détromper.
La bataille de Soissons, et la conquête de la cité de Tongres, répandirent une terreur générale dans les Gaules. Quoique Clovis fût obligé d’y suspendre ses progrès pour faire la guerre aux Allemands, peuple puissant et belliqueux de Germanie, qui vouloit faire des conquêtes, et qu’il étoit important de tenir au-delà du Rhin, cette diversion ne nuisit point à sa première entreprise. On eût dit que les Gaulois avoient été battus à Tolbiac, tant ils s’empressèrent de se soumettre au joug du vainqueur des Allemands. Mais Clovis, dont les succès rendoient l’ambition toujours plus agissante, ne se contenta pas de posséder les provinces de la Gaule, soumises aux derniers empereurs d’Occident. Il avoit eu le bonheur, lorsqu’il se convertit à la religion chrétienne, d’être instruit dans nos mystères, par un évêque orthodoxe; et cet avantage seul, le rendit redoutable aux Visigoths et aux Bourguignons, encore mal affermis sur leurs conquêtes. Ces barbares infectés depuis long-tems des erreurs de l’Arianisme, qu’ils cherchoient à étendre dans les Gaules par la voie de la force, étoient regardés comme des impies par le peuple, et comme des tyrans par le clergé, dont ils gênoient la doctrine et qu’ils dépouilloient de ses biens. Clovis profita habilement de cette disposition des esprits; les évêques favorisèrent son entreprise, il ruina la puissance des Visigoths au-delà de la Loire; et après avoir rendu les Bretons ses tributaires, il ébranla à un tel point la monarchie des Bourguignons, que ses fils en firent aisément la conquête.
Quelle fut la condition des Gaulois et des autres peuples soumis à la domination des Français.
Le moment où les Français établirent leur empire dans les Gaules, dut paroître effrayant aux naturels du pays; je ne parle pas des violences qui se commirent dans le cours de la conquête, on imagine aisément les ravages d’une armée dont chaque soldat combat pour s’enrichir, et croit que le droit du vainqueur est le droit de tout faire impunément. La conduite des Français ne fut pas vraisemblablement moins dure, quand ils commencèrent à vouloir profiter des avantages de la victoire, et fixer leur fortune jusqu’alors incertaine. Depuis que Clodion avoit occupé Tournay, et que le commerce plus fréquent des Romains leur avoit appris à connoître le prix des richesses, ils étoient devenus d’une avidité insatiable; et le gouvernement qu’ils avoient apporté de Germanie, étoit plus propre à favoriser les passions, qu’à les réprimer.
Rien ne nous instruit de la manière dont ils acquirent des terres; si, à l’exemple des Visigoths et des Bourguignons, ils avoient forcé chaque propriétaire à leur abandonner une certaine partie de ses possessions, nous en trouverions infailliblement quelque trace dans nos anciens monumens. Le silence de nos lois et de Grégoire de Tours, sur un trait si important, permet de conjecturer qu’ils se répandirent sans ordre dans les provinces qu’ils avoient subjuguées, et s’emparèrent sans règle d’une partie des possessions des Gaulois. Terres, maisons, esclaves, troupeaux, chacun prit ce qui se trouvoit à sa bienséance, et se fit des domaines plus ou moins considérables, suivant son avarice, ses forces, ou le crédit qu’il avoit dans sa nation.
Si les Gaules ne furent pas réduites en servitude, c’est que les Français n’avoient d’idée que de la liberté, qu’ils traitoient, ainsi que les autres Germains, leurs esclaves comme des hommes, et que la tyrannie, bien différente du brigandage et de la violence, demande des vues et un art dont ils étoient bien éloignés. La victoire les rendit insolens et brutaux; ils s’accoutumèrent à faire des injures aux Gaulois: et quand ils écrivirent leurs coutumes et les rédigèrent en lois, ils établirent une différence[8] humiliante entre eux et les vaincus. Le Gaulois fut jugé un homme vil, son sang fut estimé une fois moins que celui d’un Français; et dans tous les cas, on ne lui paya que la moitié de la composition qu’on devoit à celui-ci.
Il ne faut que jeter les yeux sur nos lois saliques et ripuaires, pour voir combien les Français étoient attachés aux coutumes dans lesquelles ils avoient été élevés. Ils étoient en même-temps trop ignorans et trop heureux dans leurs entreprises, pour se douter de ce qui leur manquoit dans leur nouvelle situation. Cet attachement pour les usages les moins importans, est la preuve la plus forte que leur gouvernement ne souffrit d’abord aucune altération dans ses principes les plus essentiels. La nation toujours libre, et formant une vraie république, dont le prince n’étoit que le premier magistrat, régnoit en corps sur les différens peuples qui habitoient ses conquêtes. Le champ de mars fut encore assemblé; les grands continuèrent à former le conseil du prince, et les cités des Gaules furent gouvernées comme l’avoient été les bourgades de Germanie: les anciens Grafions, sous les noms nouveaux de ducs ou de comtes, étoient à-la-fois capitaines et juges des habitans de leur ressort.
Il n’est pas douteux que cet assemblage de nouveautés ne dût paroître le comble des maux pour les Gaulois, dont les mœurs et les lois étoient si différentes, et que le despotisme des empereurs avoit accoutumés à s’effrayer de tout changement. Je crois cependant qu’après être revenus de leur première terreur, et s’être familiarisés avec leurs maîtres, ils n’eurent bientôt plus lieu de regretter leur ancienne situation.
L’avarice des empereurs, et l’insolence de leurs officiers, avoient accoutumé les Gaulois aux injustices, aux affronts et à la patience. Ils ne sentoient point l’avilissement où la domination des Français les jetoit, comme l’auroit fait un peuple libre. Le titre de citoyens Romains qu’ils portoient, n’appartenoit depuis long-temps qu’à des esclaves; et à force d’avoir été pillés et battus par les barbares, ils avoient appris à les respecter. Ils virent passer une partie de leurs biens entre les mains des Français, mais ils s’attendoient vraisemblablement à souffrir des pertes encore plus considérables; et ce qui leur resta, servit à les consoler de ce qu’ils avoient perdu. Comme le pillage se fit au hasard, plusieurs citoyens n’en souffrirent point, et les autres en furent dédommagés par la suppression des anciens impôts.
Ces douanes[9], ces cens, ces capitations, et, pour le dire en un mot, tous ces tributs que l’avarice et le faste des empereurs avoient exigés de leurs sujets, tombèrent dans l’oubli sous le gouvernement des Français. Le prince eut pour subsister[10] ses domaines, les dons libres que lui faisoient ses sujets, en se rendant à l’assemblée du champ de mars, les amendes, les confiscations, et les autres droits que la loi lui attribuoit. Au lieu d’une société toujours pauvre, parce que les sujets mercenaires s’y devoient faire payer pour remplir les devoirs de citoyen, les Gaulois se trouvèrent dans un état riche, parce que le courage et la liberté en étoient l’ame. Comme les Français ne vendoient point leurs services à la patrie, ils n’imaginèrent pas d’acheter ceux des Gaulois ni des barbares qui se soumirent à leur autorité. Toute imposition devint donc inutile, et les sujets simplement obligés, ainsi que leurs maîtres, de faire la guerre à leurs dépens, quand leur cité étoit[11] commandée, ne contribuèrent comme eux qu’à fournir des voitures aux officiers publics qui passoient dans leur province, et à les défrayer; c’étoit moins les assujettir à un impôt, que les associer à la pratique de l’hospitalité, vertu extrêmement précieuse aux Germains, et ils ne furent tenus qu’aux mêmes devoirs que les Français.
Non-seulement les Gaulois eurent la satisfaction de conserver leurs[12] lois nationales, avantage dont jouirent également tous les autres peuples soumis à la domination française; mais ils se virent encore élever à une sorte de magistrature. En effet, les ducs, les comtes et leurs centeniers ou vicaires, distribués en différens endroits de leurs gouvernemens pour y rendre la justice, ne pouvoient prononcer un jugement sans prendre, parmi les citoyens les plus notables, sept assesseurs, connus sous les noms de Rachinbourgs, ou de Scabins; et ces assesseurs, toujours choisis dans la nation de celui contre qui le procès étoit intenté, faisoient la sentence, le chef du tribunal la prononçoit seulement. Les Gaulois se trouvèrent par-là leurs propres juges, prérogative que la vénalité des magistrats, sous le gouvernement de l’empire, rendoit bien précieuse; et ils ne durent plus s’en prendre qu’à leur propre corruption, si la justice fut encore vendue ou mal administrée.
Il semble que plus les Français seroient attachés à leurs anciennes coutumes, plus le sort des vaincus seroit malheureux; et il arriva au contraire que, par une suite même de cet attachement, ils abandonnèrent aux Gaulois une grande partie de l’autorité publique. Tacite remarque que les Germains avoient un extrême respect pour les ministres de leur religion: les prêtres jouissoient chez eux des prérogatives les plus considérables; c’est à eux qu’appartenoit la manutention de l’ordre et de la police dans les assemblées générales de la nation. Ils reprenoient, arrêtoient et châtioient un citoyen qui y manquoit à son devoir; et cette juridiction devoit leur donner un crédit d’autant plus étendu, qu’on les croyoit inspirés par les Dieux dont ils étoient les ministres.
Comment les Français, en embrassant le christianisme, n’auroient-ils pas conservé, pour les prêtres de leur nouvelle religion, les sentimens de vénération auxquels ils étoient accoutumés à l’égard des prêtres de leurs idoles? Ils trouvèrent dans les Gaules un clergé que la liberté des empereurs avoit comblé de priviléges, qui avoit des mœurs au milieu des richesses qu’il devoit à la piété des fidelles, qui faisoit des miracles, ou qui avoit la réputation d’en faire, et qui profitant, dans la décadence de l’empire, de la foiblesse du gouvernement, s’étoit attribué une autorité favorable au bien public, à laquelle il eût été dangereux de vouloir porter atteinte, et qui fut utile à Clovis même, quand il fit la guerre aux Visigoths et aux Bourguignons.
Des prêtres qui convertissent une nation, en sont les maîtres s’ils veulent l’être. Les évêques se contentèrent d’être chez les Français chrétiens, ce que les prêtres de leurs faux-dieux avoient été chez les Français idolâtres. Quoique pendant long-temps ils fussent encore tous Gaulois de naissance, et se gouvernassent par conséquent par les lois romaines, non-seulement ils entrèrent dans les assemblées de la nation, mais y occupèrent même la première[13] place. Sous le règne de Clotaire I, ils travaillèrent, de concert avec les Français, à corriger les lois saliques et ripuaires, et obtinrent, par ces lois mêmes, des distinctions supérieures à celles de tous les autres citoyens. Ils exercèrent une sorte d’intendance sur tous les tribunaux de la nation; et dans l’absence du roi, à qui on appeloit des jugemens rendus par les comtes et les ducs, on s’adresssa aux évêques, qui eurent, comme lui, le droit de châtier les juges qui malversoient dans l’exercice de leur emploi, de casser et de réformer leurs sentences.
Il est vraisemblable que les ecclésiastiques, encore plus accrédités par leurs lumières, quoique fort ignorans, que par le rang qu’ils occupoient, servirent de lien entre les deux nations, et employèrent leur crédit et leur autorité pour empêcher l’oppression de leurs compatriotes et de leurs parens. C’est à leur prière sans doute que les Gaulois, d’abord humiliés, méprisés et traités en vaincus, obtinrent le privilége qu’avoit tout barbare établi sur les terres de la domination française, de s’incorporer à la nation victorieuse[14], et de se naturaliser français. C’est-à-dire, qu’un Gaulois, après avoir déclaré devant le prince, ou en présence du duc et du comte dans le ressort duquel il avoit son domicile, qu’il renonçoit à la loi romaine pour vivre sous la loi salique ou ripuaire, commençoit à jouir des prérogatives propres aux Français, obtenoit les mêmes compositions, de sujet devenoit citoyen, avoit place dans les assemblées du champ de mars, et entroit en part de la souveraineté et de l’administration de l’état.
Malgré tant d’avantages attachés à la qualité de français, il est vrai que la plupart des pères de famille, soit Gaulois, soit barbares établis dans les Gaules, ne s’incorporèrent pas à la nation française, et continuèrent à être sujets. On ne concevroit point cette indifférence à profiter de la faveur de leurs maîtres, si on ne faisoit attention que la liberté que tout Gaulois et tout barbare avoit de devenir français, levoit la honte ou le reproche de ne l’être pas. Le long despotisme des empereurs, en affaissant les esprits, avoit accoutumé les uns à ne pas même désirer d’être libres, et les autres, par une vanité mal entendue, conservoient le plus grand attachement pour les lois et les usages particuliers de leur nation. L’habitude a des chaînes qu’il est difficile de rompre; il parut sans doute trop dur aux Gaulois de renoncer à leurs lois, à leurs mœurs et à leurs coutumes, pour se soumettre à un code aussi barbare que celui des vainqueurs. Les devoirs qu’ils devoient à l’état, n’auroient été ni moins nombreux, ni moins étendus; ils n’auroient même évité aucune injure de la part des Français naturels, qui, toujours désunis, féroces, brutaux et emportés, se traitoient en ennemis, sans égard pour leur origine commune.
Ce qui détermina principalement les Gaulois et les autres sujets des Français à préférer de vivre sous leurs lois nationales, aux avantages que leur promettoit la naturalisation, c’est que les principes du gouvernement populaire apporté de Germanie, furent ébranlés et détruits presqu’aussitôt que les Gaules furent conquises. Les grands et le prince, comme on va le voir, s’étant emparés de toute l’autorité publique, au préjudice du reste de la nation, les étrangers d’une fortune obscure, ou même médiocre, auroient renoncé à leurs coutumes pour suivre la loi salique ou la loi ripuaire, sans cesser d’être sujets.
Des causes qui contribuèrent à ruiner les principes du gouvernement démocratique des Français.—Comment les successeurs de Clovis s’emparèrent d’une autorité plus grande que celle qui leur étoit attribuée par la loi.—Tyrannie des grands.—Établissement des seigneuries.
Les Français ayant enfin une patrie, des terres et des habitations fixes, ne tardèrent pas à éprouver l’insuffisance des lois germaniques. Leurs anciennes mœurs, qui les portoient au brigandage, étoient en contradiction avec leur nouvelle situation. Faute de principes économiques et politiques, ils étoient embarrassés, comme citoyens, de leur fortune domestique, et comme souverains, de tous ces peuples différens qui leur obéissoient sans avoir de liaison entre eux, et avec des préjugés opposés.
Les Français auroient eu besoin d’un discernement profond pour se déterminer avec sagesse dans le choix des nouveautés qu’un ordre de choses tout nouveau rendoit nécessaires; mais leur ignorance les forçoit à adopter indifféremment tous les moyens que le bonheur ou le malheur des conjonctures leur suggéroient. Attachés par habitude à leurs coutumes, mais fatigués des désordres qu’elles produisoient, ils essayèrent de chercher dans les lois romaines un remède aux maux qu’ils éprouvoient. Le code même des ripuaires en offre une preuve certaine; et quoiqu’il nous reste peu d’ordonnances faites sous les premiers Mérovingiens, nous voyons qu’avant la fin du sixième siècle, les Français avoient déjà adopté la doctrine salutaire des Romains au sujet de la prescription; et que, renonçant à cette humanité cruelle qui les enhardissoit au mal, ils infligèrent peine de mort contre l’inceste, le vol et le meurtre, qui jusques-là n’avoient été punis que par l’exil, ou dont on se rachetoit par une composition.
Les Français, en réformant quelques-unes de leurs lois civiles, portèrent la sévérité aussi loin que leurs pères avoient poussé l’indulgence; et, faute de proportionner les châtimens à la nature des délits, ils firent souvent des lois absurdes, tyranniques, et par conséquent impraticables. Mais quand elles auroient été plus sages que celles des Romains, elles n’auroient produit aucun bien solide; à quoi sert de régler avec prudence les droits respectifs des citoyens, et de leur prescrire une conduite favorable à l’ordre public, si ces lois n’ont pour base un gouvernement propre à les protéger et les faire observer?
Une démocratie tempérée par le conseil des grands et l’autorité du prince, avoit donné aux Français, tandis qu’ils ne vivoient que de pillage, tout ce qui est nécessaire pour la sûreté et les progrès d’une société de brigands. On sait que les politiques ont regardé cette forme de gouvernement comme la plus capable d’éclairer une nation sur ses intérêts, et d’aiguiser l’esprit et le courage des citoyens. Vraisemblablement elle auroit encore fait naître parmi les Français les qualités et les institutions nécessaires à un peuple qui a une fortune et des établissemens fixes, s’ils avoient travaillé à l’affermir; mais à peine avoient-ils été établis dans les Gaules, que l’amour de la liberté n’avoit plus été leur première passion. Leurs conquêtes relâchèrent les ressorts de leur gouvernement; de nouveaux besoins et de nouvelles circonstances, leur donnant des idées différentes de celles qu’ils avoient apportées de Germanie, les détachèrent insensiblement de leurs anciens principes politiques.
Au lieu de s’établir dans une même contrée, les Français s’étoient répandus çà et là dans toute l’étendue de leurs conquêtes; ne conservant ainsi aucune relation entre eux, les forces de la nation semblèrent en quelque sorte s’évanouir; les citoyens n’eurent plus un même intérêt, et ne purent éclairer et régler avec la même vigilance qu’autrefois la conduite de leurs chefs. Le besoin de butiner avoit attaché autrefois chaque particulier au corps de la nation, parce qu’aucun n’avoit une fortune qui lui suffit: ce lien ne subsista plus après la conquête, chaque Français crut avoir tout fait, quand il eut acquis un patrimoine, et se livra au plaisir de faire valoir ses nouvelles possessions, ou de troubler ses voisins dans les leurs. Le bien public fut sacrifié à l’intérêt particulier, et ce changement dans les mœurs annonçoit une révolution prochaine dans le gouvernement.
Tacite a remarqué que les Germains étoient peu exacts à se rendre à leurs assemblées publiques; peut-être étoient-ils excusables, car la pauvreté tient lieu de bien des vertus et de bien des lois; et des hommes qui ont peu de besoins, et à qui on ne peut ôter que la vie, sont toujours libres quand ils veulent l’être. Mais les Français étoient devenus riches, sans se douter que leurs richesses étoient un appas capable de tenter la cupidité des plus puissans d’entre eux, et que leurs nouveaux besoins étoient autant de chaînes dont on pouvoit les garroter. Le gouvernement, qui toléroit leurs injustices, parce qu’il ignoroit l’art de les réprimer et d’établir l’ordre, leur inspira une sécurité dangereuse. Moins les lois civiles conservoient de force sur les citoyens, plus les Français auroient dû craindre pour la perte de leur fortune domestique et de leur liberté; mais ils étoient encore trop loin de cette vérité pour l’entrevoir. Confondant, au contraire, la licence la plus extrême avec la liberté, ils crurent qu’ils seroient toujours libres, parce qu’on ne pouvoit pas les réprimer; ils s’abandonnèrent avec sécurité à l’avarice et à leur paresse naturelle, et négligèrent de se rendre aux assemblées du champ de mars, qui ne se tinrent plus régulièrement, et qu’on cessa bientôt de[15] convoquer.
Toute l’autorité dont le corps entier de la nation avoit joui, se trouva ainsi renfermée dans le conseil composé du prince et des grands, qui n’avoit jusqu’alors possédé que la puissance exécutrice. Mais cette aristocratie naissante ne portoit elle-même sur aucun fondement solide; les fils de Clovis étoient devenus trop riches et trop ambitieux pour se contenter du pouvoir borné de leurs pères; et depuis que les lois avoient admis les évêques à l’administration des affaires, et que quelques Gaulois avoient même été élevés à la dignité de Leudes, les grands, qui n’avoient plus un même esprit, avoient des intérêts opposés. Ils ne connoissoient ni l’étendue, ni les bornes de leur autorité; et tandis que les uns n’aspiroient qu’à devenir des tyrans, les autres ne demandoient qu’à être esclaves.
Les évêques, accoutumés au pouvoir arbitraire sous des empereurs qui ne respectoient aucune loi, n’avoient joui qu’en tremblant des immunités qu’ils tenoient de la piété de Constantin et de quelques-uns de ses successeurs; et ne les avoient conservées qu’en avouant toujours qu’on pouvoit les leur ôter. Le clergé, plus instruit des matières de la religion que de celles de la politique, et dont le caractère propre est de conserver, par une sorte de tradition, le même langage, crut être encore sujet dans une monarchie, quand il étoit devenu le premier corps d’une république. Il ne s’apperçut pas que la nature de ses priviléges avoit changé avec le gouvernement des Gaules; et que les prérogatives qu’il ne possédoit que d’une manière précaire sous les empereurs romains, il les tenoit actuellement de la constitution française, et qu’elles étoient devenues des droits aussi sacrés que ceux de tous les autres ordres de la nation.
Saint Paul avoit recommandé l’obéissance la plus entière aux puissances, c’est-à-dire, aux lois dans les gouvernemens libres, et au monarque dans les monarchies; car la religion chrétienne n’a rien voulu changer à l’ordre politique des sociétés: mais les évêques ne faisoient pas cette distinction nécessaire; parce que le premier magistrat des Français s’appeloit roi, ils imaginèrent que le gouvernement étoit, ou devoit être monarchique. N’entendant pas mieux Samuel que Saint Paul, ils crurent qu’il étoit de l’essence de tout roi de faire tout ce qu’il vouloit, que c’étoit un péché de ne pas respecter aveuglément ses caprices; et que Dieu, par le plus incompréhensible de tous les mystères, trouvoit mauvais que des hommes qui s’étoient fait un chef de leur égal, pour faire observer les lois, et y obéissant lui-même, osassent lui demander compte de l’administration dont ils l’avoient chargé pour le bien public.
Si Clotaire veut imposer une taxe sur les biens de l’église, l’évêque Injuriosus ne s’y oppose point comme à une entreprise contraire à la liberté de la nation, mais comme à un sacrilége. Il oublie qu’il est citoyen, pour ne parler qu’en évêque[16], qui croit que les possessions de l’église sont le patrimoine de Dieu et des pauvres. Dans mille endroits des écrits de Grégoire de Tours, on voit avec étonnement que ce prélat raconte des faits qui prouvent la liberté des Français, avec les tours et les expressions d’un homme qui ne connoît que le pouvoir arbitraire. Ne croiroit-on pas qu’il parle à un empereur romain, revêtu de tout le pouvoir de sa nation, lorsqu’il dit à Chilpéric: «si quelqu’un de nous s’écarte des règles de la justice, vous pouvez le corriger; mais si vous les violez vous-même, qui vous reprendra? Nous vous faisons des remontrances, et vous les écoutez, si vous le jugez à propos; mais si vous les rejetez, Dieu seul est en droit de vous juger.»
Il est vraisemblable cependant que les successeurs de Clovis n’auroient attaqué, ni si promptement ni si hardiment les libertés de la nation, si les grands, qu’on appeloit Leudes[17], fidelles, ou Antrustions, eussent encore été tels dans les Gaules qu’ils avoient été en Germanie. Ce n’étoit qu’après s’être distingué par quelqu’acte éclatant de courage, qu’un Français étoit autrefois admis à prêter le serment de fidélité au prince. Par cette cérémonie, on étoit tiré de la classe commune des citoyens, pour entrer dans un ordre supérieur, dont tous les membres, revêtus d’une noblesse personnelle, avoient des priviléges particuliers, tels que d’occuper dans les assemblées générales une place distinguée, de posséder seuls les places publiques, de former le conseil toujours subsistant de la nation, ou cette cour de justice dont le roi étoit président, et qui réformoit les jugemens rendus par les ducs et les comtes. Les Leudes ne pouvoient être jugés dans leurs différends que par le prince, et ils exigeoient une composition plus considérable que les simples citoyens, quand on les avoit offensés.
Après la conquête des Gaules, la fortune commença à tenir lieu de mérite. Ce ne furent plus les citoyens les plus dignes de l’estime publique, qui composèrent seuls l’ordre des Leudes; les plus riches ou les plus adroits à plaire y furent associés: c’étoit accréditer l’avarice et la flatterie. Les princes admirent au serment des Gaulois qui s’étoient naturalisés Français, et ces nouveaux Leudes ne furent pas moins indifférens sur la liberté, ni moins courtisans que les évêques. Toute émulation fut éteinte, quand des esclaves même que leurs maîtres venoient d’affranchir, furent scandaleusement élevés aux dignités dont on récompensoit autrefois les services et les talens les plus distingués.
Les prédécesseurs de Clovis, et vraisemblablement ce prince lui-même, s’étoient fait respecter des grands, en ne leur donnant que quelque présent médiocre, tel qu’un cheval de bataille[18], un javelot, une francisque ou une épée. Ces récompenses, alors si précieuses, parurent viles après les changemens survenus dans la fortune des Français et les mœurs des Leudes. Les rois Mérovingiens, toujours intéressés à ménager ces derniers, pour agrandir la prérogative royale sans soulever le reste de la nation, imaginèrent donc un nouveau genre de libéralités plus propre à leur plaire; ils donnèrent quelque portion de leur domaine même; et c’est ce que nos anciens monumens appellent indifféremment bénéfice ou fisc, et que quelques écrivains modernes ont eu tort de confondre avec les possessions qu’on a appellées depuis des fiefs.
Soit par défaut de connoissances ou d’économie, soit par une suite des partages survenus dans les successions, les Français voyoient diminuer de jour en jour la fortune que leurs pères avoient acquise. Le prince, qui réparoit ces disgraces, ne parut plus le simple ministre des lois. Sous une vaine apparence d’aristocratie, les fils de Clovis, qui avoient subjugué le conseil de la nation par leurs bienfaits, s’en trouvèrent les maîtres; ils s’emparèrent d’autant plus aisément de toute la puissance publique, que, pour s’assurer de la reconnoissance des courtisans, et s’attacher par l’espérance ceux-mêmes à qui ils n’accordoient aucune grâce, ils avoient eu la précaution de se réserver le droit de reprendre à leur gré les bénéfices qu’ils avoient accordés.
Rien ne pouvoit résister à des princes qui savoient si bien user de leur fortune. Loin de s’opposer à leurs injustices, des Leudes qui vouloient les enrichir pour les piller, et les rendre puissans pour abuser de leur puissance, les encourageoient à mépriser les lois, et leur apprenoient l’art de se faire de nouvelles prérogatives. Je ne crois pas qu’il soit impossible de distinguer les entreprises inspirées par les Leudes Gaulois d’origine, de celles qui étoient l’ouvrage des Français. L’établissement des douanes, des capitations, et des impôts sur les terres; ces préceptions odieuses, ou ces diplômes par lesquels le prince accordoit des priviléges particuliers, dispensoit de la loi, et ordonnoit même quelquefois de la violer de la manière la plus criminelle, ont une analogie évidente avec l’ancien gouvernement des empereurs, et supposent des connoissances et un raffinement que les Français n’avoient pas. S’emparer, au préjudice des héritiers légitimes, de la succession de ceux qui mouroient sans testament; autoriser les fermiers des domaines royaux à faire paître leurs troupeaux sur les terres de leurs voisins; se croire le maître de tout, parce qu’on est le plus fort et le plus injuste: tout cela ne demande que l’insolence et la brutalité que les Français avoient apportées de Germanie.
Cependant les rois Mérovingiens ne sachant point agrandir leur autorité avec méthode, et forcer toutes les parties de l’état à se courber à la fois sous le poids de leur sceptre; plusieurs grands, qui conservoient encore l’ancien esprit de la nation, ou qui étoient les plus riches et les plus puissans, eurent le courage et le bonheur d’échapper au joug qu’on leur avoit préparé. Soit qu’ils craignissent les forces de la cour et fussent intimidés par l’indifférence avec laquelle le peuple voyoit la décadence du gouvernement, soit qu’ils aimassent moins la liberté publique que leur propre élévation, ils n’entreprirent rien en faveur des lois, et profitèrent au contraire des exemples d’injustice qu’on leur donnoit. Les nouveautés, avec lesquelles les Français commençoient à se familiariser, et les désordres qui en résultoient, sembloient autoriser toutes les violences; on essaya ses forces; on tenta des entreprises, et dès que quelques grands espérèrent de pouvoir devenir impunément des tyrans, ils se firent des droits sur leurs voisins qui possédoient des terres avec la même indépendance qu’eux, et donnèrent ainsi naissance à nos seigneuries[19] patrimoniales.
Quoique la plupart des premières seigneuries doivent vraisemblablement leur origine à l’injustice des Leudes qui, abusant de leur crédit ou de leurs forces, exigèrent des corvées et des redevances de leurs voisins, les gênèrent par des péages, et se rendirent les arbitres de leurs querelles, pour percevoir à leur profit les mêmes droits que les plaideurs devoient à leurs juges naturels: je ne doute pas cependant que d’autres n’aient été le fruit d’une protection justement accordée, et de la reconnoissance qu’elle méritoit.
En effet, les différens princes qui, après le règne de Clovis, partagèrent entre eux les provinces de la domination Française, étoient continuellement en guerre les uns contre les autres, ou contre leurs voisins. Tandis que leurs armées, sans discipline, traversoient les Gaules en ravageant tout sur leur passage, ne distinguoient point si elles étoient en pays ami ou ennemi, et regardoient les hommes mêmes comme une partie du butin; les habitans de la campagne, pour se mettre à l’abri du pillage, et même de la servitude, se réfugioient avec leurs effets les plus précieux, dans les châteaux de quelques Leudes puissans, ou dans les églises, dont le patron, célèbre par ses miracles, avoit sur-tout la réputation d’être peu patient[20] et fort vindicatif. Ils s’ouvroient ces asyles par des présens; et ce qui ne fut d’abord que le gage de la reconnoissance envers leurs protecteurs, devint, avec le temps, la dette d’un sujet à son seigneur.
Les ducs, les comtes et les centeniers avoient tous acheté leur emploi, ou s’en étoient rendus dignes par quelque lâcheté, depuis que le prince s’étoit attribué le pouvoir d’en disposer sans consulter le champ de Mars; et ses magistrats, chargés de toutes les parties du gouvernement dans leurs provinces, faisoient un commerce scandaleux de l’administration de la justice. Après avoir violé toutes les lois, dont les préceptions ou les ordres particuliers du roi tenoient la place, on en étoit venu jusqu’à ne plus daigner s’en tenir aux formalités ordinaires. Pour se soustraire à la tyrannie de ces tribunaux iniques, de malheureux citoyens se soumirent dans leurs différends, à l’arbitrage de ceux qui les avoient protégés contre l’avarice et la cruauté des soldats. Bientôt ils ne reconnurent plus d’autre juge. Malgré les efforts des comtes et des ducs, la nouvelle juridiction des seigneurs fit chaque jour des progrès, et quand cette coutume eut acquis une certaine force, et fut assez étendue pour qu’on n’osât plus tenter de la détruire, l’assemblée des Leudes défendit expressément aux magistrats publics d’exercer aucun acte de[21] juridiction dans les terres des seigneurs.
Je ne m’arrêterai pas à faire le tableau des maux que produisirent les nouveautés dont je viens de parler; les plaintes de nos anciens historiens ne sont point exagérées à cet égard. A quel excès ne doivent pas se livrer les Français, puisqu’ils avoient joint aux vices féroces qu’ils apportèrent de Germanie, les vices lâches qu’ils avoient trouvés dans les Gaules? Effarouchés par les obstacles, enhardis par les succès, ils s’accoutumèrent à commetre de sang froid des actions atroces, que l’emportement le plus furieux ne pourroit justifier. Les lois de l’humanité, les droits du sang furent violés sans remords; aucune bienséance ne suppléoit aux règles inconnues de la morale; la perfidie étoit respectée; et les rois, comme leurs sujets, ne mettoient aucun art à déguiser leurs plus grands attentats. Si Childebert II veut se défaire de Magnovalde, il le flatte, le caresse, l’attire à sa cour sous prétexte d’une fête, et le fait assassiner au milieu du spectacle. On jette son cadavre par les fenêtres du palais; et en se saisissant de ses biens, le prince ne daigne pas même faire connoître les motifs d’un forfait qui rompt tous les liens de la société. Marculfe nous a conservé le modèle des lettres par lesquelles les Mérovingiens mettoient sous leur sauvegarde un assassin qu’ils avoient chargé du soin de les servir.
Je dois le remarquer avec soin, ces attentats infâmes dont nos chroniques sont souillées, sont devenus entre les mains de quelques écrivains modernes autant d’argumens pour prouver que le gouvernement des Français étoit et devoit être purement arbitraire: ils ont conclu du fait au droit; ils ont pris l’abus des mœurs pour la loi politique, et pour la constitution naturelle de l’état, la contorsion forcée dans laquelle la violence d’une part, et la foiblesse de l’autre, tenoient le corps entier de la nation. Mais les faits ne supposent, ni ne donnent aucun droit, s’ils ne sont reconnus pour les actes d’une autorité légitime. La loi qui les condamne est violée, et non pas détruite; et cette loi, qui n’a pas été la règle de quelques princes ou de quelques citoyens avares, sanguinaires et ambitieux, doit au moins en servir aux philosophes qui jugent leurs actions. Qui veut peindre avec fidélité les révolutions de notre gouvernement sous la première race, doit dire que dans l’anarchie où le mépris des lois fit tomber les Français, la nation fut au pillage. Les Leudes, les princes, chacun usurpa de nouveaux droits, et l’empire de la force subsista jusqu’à ce qu’enfin les évènemens ramenèrent des lois sous le règne de Pepin.