De la conduite et des intérêts des différens ordres de l’état.—Comment les bénéfices conférés par les rois Mérovingiens deviennent héréditaires.—Atteinte que cette nouveauté porte à l’autorité que ces princes avoient acquise.
Si les fils de Clovis avoient été les seuls maîtres de l’état, il est vraisemblable que les Français, quoiqu’ils regardassent chaque violence en particulier comme un événement commun, ordinaire et analogue à la férocité des mœurs publiques, n’auroient pas souffert patiemment cette longue suite d’injustices et de vexations, qui, en menaçant également tous les ordres du royaume, devoit faire craindre à chaque citoyen en particulier d’être la victime du mépris des lois. La multitude ne se souleva pas, parce qu’elle ne connoissoit plus ses forces depuis la cessation des assemblées du champ de Mars; d’ailleurs, elle n’eut ni ne put espérer aucun chef. On a vu que la plupart des Leudes tenoient de la libéralité du prince, des bénéfices amovibles qu’ils craignoient de perdre, ou ne cherchoient qu’à s’en rendre dignes par des complaisances. Les grands qui n’étoient pas courtisans, s’occupoient à se faire des seigneuries particulières, et croyoient qu’il étoit de leur intérêt d’humilier le peuple et de l’accoutumer à la patience; tandis que ceux à qui on avoit donné des duchés, et des comtés, ne pouvant en sous-ordre exercer un pouvoir arbitraire dans leurs provinces, qu’autant qu’ils favoriseroient l’ambition du prince, étoient eux-mêmes les plus grands ennemis des lois.
Les nouveaux seigneurs, qui se faisoient des principautés, en quelque sorte indépendantes, dans le cœur de l’état, ne pouvoient affermir leur autorité qu’en prescrivant des bornes à l’autorité royale. Si on laissoit le temps au prince d’acquérir de trop grandes forces et d’accoutumer ses courtisans et le peuple à regarder ses prétentions comme autant de droits, il étoit naturel qu’il tournât toute sa puissance contre les seigneurs, et qu’en les forçant de renoncer à leurs usurpations, il les mît dans la nécessité d’obéir. Cet intérêt étoit facile à démêler; et si ces seigneurs l’avoient connu, sans doute que leur inquiétude et leurs révoltes, en divisant l’état, auroient ouvert l’entrée des Gaules aux barbares de la Germanie, et causé la ruine entière du nom Français. Heureusement ils se croyoient trop puissans pour avoir quelque crainte. Ils ne prévirent rien; l’inconsidération fut toujours le vice fondamental de notre nation; et ils auroient été bientôt punis de leur imprudence et de leur tyrannie, si les Mérovingiens, aussi inconsidérés qu’eux, n’avoient fait une faute encore plus grande, et qui devint le principe de la décadence de leur autorité, avant qu’ils eussent atteint le but qu’ils se proposoient.
Je ne sais par quelle fatalité les hommes injustes nuisent presque toujours à leurs intérêts, en multipliant sans besoin les moyens de réussir. Tout favorisoit les entreprises des rois de France; et le temps seul auroit affermi le gouvernement monarchique, s’ils n’avoient admis à l’honneur de leur prêter le serment que les Français, dont le crédit et les talens pouvoient servir à l’agrandissement et au maintien de leur pouvoir; ils reçurent, au contraire, comme Leudes, tous ceux qui, pour échapper à l’oppression publique, ou se mettre à portée d’obtenir des bénéfices, voulurent se faire courtisans. Ils crurent augmenter par cette politique le nombre de leurs créatures et devenir plus puissans, et ils se trompèrent. Plus les Leudes se multiplioient, moins leur état étoit avantageux. Tous ne purent pas obtenir des bénéfices ou des emplois publics, et les produits de l’injustice furent enfin trop petits pour le nombre des tyrans; des espérances trompées firent naître des plaintes et des murmures; et pour les étouffer, le prince, qui n’avoit été jusques-là que libéral, fut obligé d’être prodigue.
Tandis que les Leudes mettoient impitoyablement à contribution l’orgueil des Mérovingiens et leur envie de dominer, les ecclésiastiques, qui songeoient de leur côté à tirer parti des autres passions de ces princes, avoient soin de leur mettre sous les yeux toute la rigueur des jugemens de Dieu, et par je ne sais quelle inconséquence, pensoient cependant qu’on peut désarmer sa colère à force de fondations pieuses. On croyoit en quelque sorte dans ces siècles grossiers, que l’avarice étoit le premier attribut de Dieu, et que les saints faisoient un commerce de leur crédit et de leur protection. De là les richesses immenses données aux églises par des hommes dont les mœurs déshonoroient la religion; et de là le bon mot de Clovis, «que Saint-Martin ne servoit pas mal ses amis, mais qu’il se faisoit payer trop cher de ses peines.» Les richesses de la couronne ainsi mises au pillage,[22] furent bientôt épuisées; et les rois, dégradés par leur pauvreté, n’auroient plus été que d’odieux prête-noms d’une injustice dont les Leudes et le clergé auroient retiré tout l’avantage, s’ils n’eussent eu recours à l’artifice pour se soutenir.
Ils opposèrent les partis les uns aux autres, devinrent chefs de cabales, et par leurs intrigues fournissent une pâture à l’inquiétude de leur cour. Avoit-on quelque raison de moins ménager un grand, on lui enlevoit ses bénéfices, son comté ou son duché, pour les donner à celui qui, lassé d’attendre inutilement des faveurs, commençoit à se faire craindre. C’est en cela que Gontran[23] apprit à son neveu, Childebert II, que consistoit principalement l’art de régner. On fit quelquefois périr un Leude riche, pour donner ses dépouilles à deux ou trois autres. Il dut être bien dangereux d’avoir une grande fortune, sans être assez fort pour la défendre; puisque les princes, pressés par la nécessité des circonstances, en vinrent souvent jusqu’à piller les monastères, et redemander aux églises les domaines qu’ils leur avoient donnés.
Cette odieuse politique réussit jusqu’à ce que tous les grands en eussent été successivement les dupes; mais, indignés enfin de la manière arbitraire dont le prince donnoit, retiroit, rendoit et reprenoit ses bénéfices, ce qui ne leur donnoit que des espérances et des craintes, jamais une fortune solide, ils songèrent à remédier à cet abus. Nous ignorons tous les détails de leur conduite; mais quelle qu’elle ait été, il est sûr que, s’étant rendus les maîtres du roi par ses propres bienfaits, ils réussirent à s’en faire craindre; et qu’étant assemblés à Andely pour traiter de la paix entre Gontran et Childebert, ils forcèrent ces princes à convenir dans leur traité, qu’ils ne seroient plus libres de retirer à leur gré les bénéfices qu’ils avoient conférés, ou qu’ils conféreroient dans la suite aux églises et aux Leudes. On rendit les bénéfices à ceux qui en avoient été dépouillés à la mort des derniers rois; il est très-vraisemblable que les grands qui avoient négocié les articles de la paix, crurent même avoir rendu les bénéfices[24] héréditaires dans les familles qui les possédoient.
Ce traité, en établissant une espèce de règle, n’étoit propre qu’à perpétuer les désordres et aigrir les esprits. Il dut avoir pour ennemis les deux princes qui l’avoient contracté, et tous les Leudes qui, dans le moment de sa conclusion, ne possédoient aucun bénéfice, ou qui en furent dépouillés. Un intérêt commun les réunit sans doute contre ceux qui s’étoient emparés de la plupart des domaines de la couronne, et qui de leur côté durent se lier, et furent plus attentifs que jamais à défendre leurs nouveaux droits; de sorte que l’hérédité, ou du moins la possession assurée des bénéfices, toujours attaquée par une cabale considérable, et toujours défendue par un parti puissant, devint le principal mobile de tous les mouvemens des Français. Le traité d’Andely, violé quand les circonstances le permirent, et exécuté quand il fut impossible de le violer, ne causa pas une révolution subite dans l’état, mais la rendit nécessaire, en ne laissant aucune voie d’accommodement entre les grands.
Telle étoit la situation des Français, lorsque Brunehaud se vit à la tête des affaires des royaumes d’Austrasie et de Bourgogne, dont Théodebert II et Thieri II, ses petits-fils, étoient rois. Cette princesse, fière, hardie, avare, ambitieuse, qui avoit des talens pour commander, et à qui d’ailleurs un crime ne coûtoit rien pour trancher les difficultés qui l’arrêtoient, fut incapable de se prêter aux ménagemens sans lesquels son ambition ne pouvoit réussir. Elle se comporta comme si le traité d’Andely eut été oublié; et soit qu’elle ne tentât pas de persuader aux royalistes qu’elle ne vouloit rentrer dans les domaines de la couronne, et n’être encore maîtresse d’en disposer que pour les enrichir; soit que le parti opposé fût plus fort que le sien; il éclata une révolte contre elle en Austrasie; et elle n’échappa au danger qui la menaçoit, qu’en se retirant avec précipitation à la cour de Thieri.
Sa disgrace irrita ses passions au lieu de les modérer, et continuant à gouverner la Bourgogne comme elle avoit gouverné l’Austrasie, elle eut pour ministre et pour amant, Protadius[25], homme avare, qui élevoit sa fortune sur les ruines de celle des grands, dont il partageoit les dépouilles avec Brunehaud. Cette conduite souleva à un tel point les Leudes bénéficiers d’Austrasie et de Bourgogne, qu’après la mort de Thieri, ils refusèrent d’élever sur le trône les fils de ce prince, dans la crainte que Brunehaud n’exerçât encore leur autorité. Ils déférèrent la couronne à Clotaire II, déjà roi de Neustrie, qui, pour marquer sa reconnoissance aux conjurés, poursuivit Brunehaud leur ennemi, se rendit son accusateur, et donna à son armée le spectacle d’une reine condamnée à périr par le supplice le plus cruel et le plus ignominieux.
La mort de Brunehaud étoit l’ouvrage des partisans du traité d’Andely; et ils furent sans doute secondés dans cette entreprise par les possesseurs des seigneuries, qui craignoient que leurs droits encore équivoques ne fussent détruits, et n’attendoient qu’une révolution pour les faire autoriser. Ils comprirent que par la condamnation d’une reine puissante au dernier supplice, ils avoient dégradé la royauté, et que le prince ne pourroit plus leur résister. Ils profitèrent de leur avantage, et Clotaire II se sentant en quelque sorte frappé du coup qu’il avoit porté à Brunehaud, fut obligé d’obéir à des hommes dont il avoit trop bien servi la vengeance.
La célèbre assemblée que les évêques et les Leudes ennemis de Brunehaud tinrent à Paris en 615, décida irrévocablement[26] la question de l’hérédité des bénéfices, et légitima les droits que les seigneurs avoient acquis dans leurs terres. C’étoit l’avarice des grands, et non l’amour du bien public, qui dicta les lois portées dans cette assemblée; ainsi ils ne songèrent point à donner une forme constante et durable au gouvernement, et s’ils l’avoient tenté, il est vraisemblable qu’ils n’auroient pris que des mesures fausses et inutiles.
Satisfaits d’avoir fait décider en leur faveur une question d’où dépendoit leur fortune, les bénéficiers et les seigneurs n’ôtèrent à Clotaire que les droits nouvellement établis sous les régences de Frédégonde et de Brunehaud, et lui laissèrent la jouissance de tous ceux que ses prédécesseurs s’étoient faits jusqu’à la fin des règnes de Gontran, de Chilpéric et de Childebert. L’usage funeste des préceptions fut conservé; et les évêques exigèrent seulement que les rois s’engageassent à ne plus donner de ces rescrits pour autoriser quelques-uns de leurs courtisans à enlever des religieuses de leurs monastères, et à les épouser. Il n’est point parlé de la nomination aux duchés et aux comtés dans l’ordonnance que l’assemblée de Paris publia. Peut-être que cette importante matière étoit réglée dans les articles qui ne sont pas venus jusqu’à nous. Il est cependant plus vraisemblable que les grands ne réclamèrent pas le privilége[27] de les conférer; puisque Clotaire, de son autorité privée et sans le consentement des évêques ni des Leudes, éleva à la dignité de maire du palais de Bourgogne, Varnachaire, qui avoit été le chef de la conjuration contre Brunehaud, et que ce ministre disposa à son gré des premières dignités. Le clergé consentit que l’abus par lequel les prédécesseurs de Clotaire s’étoient souvent arrogé le droit de nommer aux prélatures vacantes, et d’en faire la récompense des vices de leurs courtisans, devînt une loi du royaume. Quelque jaloux que fussent les évêques du pouvoir arbitraire qu’ils affectoient sur le clergé du second ordre, ils le déposèrent en quelque sorte entre les mains du prince, en s’engageant à ne point punir un ecclésiastique, quelle que fût sa faute, quand il reviendroit avec une lettre de recommandation de la part du roi.
L’autorité qu’on avoit laissée à Clotaire II étoit encore bien étendue; et il semble qu’il auroit dû lui être aisé de s’en servir pour prendre ce qu’on lui avoit ôté. Cependant ce reste de pouvoir étoit prêt à s’évanouir. Quelque union qu’il parut entre Clotaire et l’assemblée de Paris, ils se craignoient et se haïssoient malgré eux, et l’état devoit dès-lors éprouver de nouvelles agitations. Tandis que les familles qui s’étoient enrichies aux dépens de la couronne étoient pleines de défiance à son égard, il étoit naturel que Clotaire vît avec chagrin ses domaines aliénés pour toujours. On devoit le soupçonner de vouloir les recouvrer, et par conséquent les grands devoient se tenir sur leurs gardes, et tout tenter pour empêcher que les articles de l’assemblée de 615 n’eussent le même sort que le traité d’Andely. On attaque, parce qu’on craint d’être attaqué; telle est la marche ordinaire des passions: dès que des grands inquiets, jaloux et soupçonneux formoient des entreprises contre l’autorité royale, quelles ressources le prince pouvoit-il trouver pour se défendre? L’hérédité des bénéfices lui avoit ôté le moyen le plus efficace d’acheter des créatures; il avoit aliéné les royalistes en trahissant ses propres intérêts; ses droits n’étoient encore établis que sur des coutumes nouvelles; et quand les lois auroient parlé en sa faveur, les Français n’étoient-ils pas accoutumés à les mépriser?
En effet, la prérogative royale diminua de jour en jour: cette révolution n’est ignorée de personne; mais les détails nous en sont entièrement inconnus. Nos historiens ne nous fournissent aucune lumière satisfaisante, et le temps nous a dérobé les ordonnances qui furent vraisemblablement faites dans les[28] assemblées des évêques et des Leudes, qui se tinrent encore quelquefois dans les dernières années du règne de Clotaire II. Ce prince perdit, les uns après les autres, tous les droits que l’assemblée de Paris lui avoit conservés. Il n’est plus le maître de disposer de la mairie même du palais, sans le consentement des[29] grands, ou plutôt il est réduit au frivole honneur d’installer dans cet office celui qu’ils ont choisi. Clotaire se voit contraint de céder toutes les fois qu’il est attaqué, et ne laisse à ses successeurs qu’une autorité expirante dont les grands sont jaloux, qu’ils usurpent, et qu’ils voient échapper de leurs mains dans le moment qu’ils croient en jouir.
De l’origine de la noblesse parmi les Français.—Comment cette nouveauté contribua à l’abaissement de l’autorité royale, et confirma la servitude du peuple.—Digression sur le service militaire rendu par les gens d’église.
Tant que les bénéfices ne furent pas héréditaires, les distinctions accordées aux Leudes ne furent que personnelles. Leur noblesse, qui ne se transmettoit pas par le sang, laissoit leurs enfans dans la classe commune des citoyens, jusqu’à ce qu’ils prêtassent le serment de fidélité entre les mains du prince. Les citoyens, en un mot, formoient deux classes différentes; mais les familles étoient toutes du même[30] ordre.
Quand au contraire les bénéfices changèrent de nature en devenant héréditaires, les fils d’un bénéficier, par le droit même de leur naissance, qui les appeloit à la succession de leur père, se trouvèrent eux-mêmes sous la truste ou la foi du roi, et furent d’avance ses obligés ou ses protégés. La naissance leur donnant une prérogative qu’on n’acquéroit auparavant que par la prestation du serment de fidélité, on s’accoutuma à penser qu’ils naissoient Leudes. La vanité, toujours adroite à profiter de ses avantages, est encore plus attentive à les étendre sur le plus léger prétexte. Ces Leudes d’une nouvelle espèce se crurent supérieurs aux autres, et on commença à prendre de la noblesse l’idée que nous en avons aujourd’hui: les familles bénéficiaires, qu’on me permette cette expression, formèrent une classe séparée, non-seulement de celles qui n’avoient pas prêté le serment de fidélité au prince, mais des familles mêmes dont le chef avoit été fait Leude suivant l’usage ancien.
On ne balancera point à regarder ce que je dis ici de l’origine de la noblesse chez les Français, comme une vérité incontestable, si on remarque que la prestation du serment de fidélité, qu’on exigea dans la suite indifféremment[31] de tout le monde, et qui ne fut qu’un gage de l’obéissance, ne valut presque dès-lors aucune distinction, ou du moins ne donna pas une certaine prérogative de dignité et de prééminence, dont les seules familles bénéficiaires jouissoient. Cette prérogative est réelle, puisque les familles distinguées par leur illustration, leurs alliances et leurs richesses, mais qui dans le moment de la révolution ne se trouvèrent pourvues d’aucun bénéfice, se crurent dégradées, et cherchèrent par d’autres voies que la prestation du serment de fidélité, à réparer le tort que l’hérédité des bénéfices leur avoit fait. De quoi se seroient-elles plaintes, si elles n’avoient pas vu que les familles bénéficiaires formoient dans l’état un ordre distingué de citoyens, et que la loi, la coutume ou le préjugé leur accordoient quelque droit ou quelque honneur particulier?
Leur jalousie fut extrême, et pour satisfaire leur orgueil alarmé, il fallut avoir recours à une des plus étranges bisarreries dont parle notre histoire; ce fut, ainsi que nous l’apprend Marculfe, de changer ses propres, ou, comme on parloit alors, son aleu en[32] bénéfice: c’est-à-dire, que le propriétaire d’une terre la donnoit au prince, qui, après l’avoir reçue en don, la rendoit au donateur en bénéfice. Cette mode de faire changer de nature à ses biens auroit été la manie la plus extravagante, si les bénéfices n’avoient communiqué une prérogative particulière aux familles qui les possédoient. C’eût été rendre sa fortune incertaine et s’exposer à perdre une partie de son patrimoine même, si quelque événement imprévu rendoit au prince ses anciens droits sur les bénéfices.
Soit que l’abaissement de la puissance royale, d’où les bénéfices tiraient leur origine, les dégradât et les avilît; soit que les esprits s’accoutumassent peu-à-peu à ne regarder dans les bénéfices que les droits seigneuriaux qui donnoient une autorité réelle; il arriva, par une seconde révolution, que toutes les seigneuries indistinctement communiquèrent à leurs possesseurs les priviléges, les droits et la dignité qui n’avoient d’abord appartenu qu’aux seuls bénéfices. En effet, on négligea sur la fin de la première race de conserver les titres primordiaux de ses possessions. Étoient-elles dans leur origine un bénéfice ou un aleu? Cette question devint inutile. Sans doute que la possession d’un bénéfice ne conféra plus aucune prérogative particulière; elle fut même si peu un titre de noblesse quand les seigneuries formèrent, sous les successeurs de Clotaire II, l’usage général du royaume, que les seigneurs employèrent au contraire toutes sortes d’artifices pour dénaturer ces possessions et persuader qu’elles étoient des propres.
Dès qu’il y eut dans l’état des citoyens qui possédoient des priviléges particuliers, et ne les tenoient que de leur seule naissance, ils durent mépriser ceux qui ne furent plus leurs égaux, se réunir, ne former qu’un corps, et avoir des intérêts également séparés de ceux du prince et du peuple. A la qualité de juges, les seigneurs joignirent celle de capitaines des hommes de leurs terres, ou plutôt ils ne séparèrent point des fonctions qui jusques-là avoient toujours été unies dans le prince, les ducs, les comtes et les autres magistrats publics de la nation, et qui pendant plusieurs siècles encore ne formèrent qu’un seul et même emploi. La noblesse, par-là également redoutable au peuple par son droit de justice, et au prince par la milice qu’elle commandoit, s’étoit rendue maîtresse des lois, et tenoit entre ses mains toutes les forces de l’état. Il n’en falloit pas davantage pour ruiner l’autorité royale et ôter aux Mérovingiens toute espérance de la relever. Les seigneurs auroient de même affermi leur empire sur le peuple, si par leur modération ils lui avoient appris à le regarder comme légitime; mais ils ne savoient pas que rien n’est stable sans le secours des lois; s’étant élevés en les violant, ils continuèrent à n’avoir d’autre règle que leur avarice, leur orgueil et leur emportement.
Tant de changemens survenus dans la fortune des Français produisirent une nouveauté encore plus extraordinaire, et qui ne fut pas moins funeste à la nation. Les évêques et les abbés qui s’étoient fait des seigneuries, voyant que les seigneurs laïcs étoient les capitaines de leurs terres, et ne souffroient plus que leurs sujets allassent à la guerre, sous la bannière du comte ou du duc dans la juridiction duquel ils étoient autrefois compris, crurent que leurs domaines et la dignité du clergé seroient dégradées s’ils ne jouissoient pas de la même prérogative, ils allèrent donc à la guerre et commandèrent en personne la milice de leurs terres. A consulter les canons, c’étoit une chose monstrueuse de voir les successeurs des apôtres, et des hommes consacrés au silence et à la solitude, profaner ainsi la sainteté du ministère de paix et de charité, ou, par une espèce d’apostasie, violer les vœux qu’ils avoient faits à Dieu. Mais les barbares, avides et jaloux des richesses du clergé, commençoient depuis quelque temps à être admis à la cléricature, et ils avoient corrompu la discipline ecclésiastique. Dès prélats nommés pour la plupart par le prince, et qui avoient acheté l’apostolat à prix d’argent ou à force de lâchetés, avoient enfin accoutumé les esprits à voir sans étonnement les abus les plus scandaleux.
Indépendamment du tort que cette conduite du clergé fit aux mœurs publiques, en accréditant l’injustice, la force et la violence, elle lui donna des intérêts opposés à ceux du prince et du peuple. Des évêques usurpateurs, guerriers, et assez puissans pour n’avoir plus besoin d’une protection étrangère, ne devoient plus voir dans Saint-Paul cette obéissance aveugle qu’ils avoient autrefois prêchée. Qui ne sait pas respecter les lois, méprise nécessairement les droits du peuple. Les ecclésiastiques favorisèrent les entreprises de la noblesse, et profanèrent la religion, jusqu’à en faire l’instrument de leur avarice et de leur ambition.
Le simple exposé de la manière dont les gens d’église s’engagèrent à porter les armes suffit, si je ne me trompe, pour faire connoître que leur service militaire fut dans son origine une prérogative seigneuriale, et non pas, ainsi que des écrivains obscurs l’ont avancé dans ces derniers temps, une charge de l’état qu’ils fussent obligés d’acquitter. Quelque peu raisonnable qu’ait été la conduite des Français, jamais cependant ils n’auroient imaginé d’enlever des pasteurs à leurs églises, et des solitaires à leurs cloîtres, pour en faire de mauvais capitaines. Au contraire, il ne faut point douter que si les évêques et les abbés eussent permis à leurs sujets d’aller à la guerre, sous les ordres du duc ou du comte qui les commandoit avant l’établissement des seigneuries, ou en eussent grossi les milices de quelque seigneur voisin, la noblesse l’eût regardé comme une faveur.
Qu’on me permette de m’étendre sur une matière si importante et très-propre à répandre de la lumière sur nos antiquités. Si les évêques avoient été obligés au service militaire par la constitution primitive de l’état, pourquoi, dans le temps que Grégoire de Tours composoit son histoire, n’y auroit-il encore eu qu’un Falonius, évêque d’Embrun, et un Sagittaire, évêque de Gap, qui se fussent acquittés de ce devoir? Pourquoi cet écrivain, qui occupoit lui-même un des premiers siéges des Gaules, leur reprocheroit-il le scandale qu’ils donnoient à l’église en portant les armes, s’ils n’avoient fait que remplir une des fonctions de leur état? Pourquoi les traiteroit-il de scélérats, et rapporteroit-il, pour justifier ses reproches, que ces prélats n’avoient point eu honte de servir dans l’armée que Mummole conduisit contre les Lombards? Grégoire de Tours, qui connoissoit les devoirs de l’épiscopat et de la vie religieuse, se seroit contenté de s’en prendre à la barbarie du gouvernement et des lois, et d’inviter les Français à corriger un abus aussi contraire à l’état qu’à la religion même. Quand nos pères auroient été assez grossiers pour exiger le service militaire des évêques, comme ils l’exigeoient peut-être des prêtres de leurs faux Dieux en Germanie, est-il vraisemblable que les conciles qui se tinrent dans les Gaules sous le règne de Clovis ne s’y fussent pas opposés? Pourquoi leurs représentations à cet égard auroient-elles été inutiles dans un temps que la nation se convertissoit, et accordoit au clergé la plus grande autorité?
Rapportons-nous-en au siècle de Charlemagne, plus à portée sans doute que le nôtre de juger de la nature des fonctions militaires que faisoient les évêques et les abbés. Si leur service eut été une dette qu’ils eussent acquitté, et non pas une prérogative seigneuriale dont ils eussent joui, je demande par quelle raison les chefs du clergé, eux qui avoient le premier rang dans l’état et la plus grande influence dans les affaires de la nation, auroient été tenus à remplir des devoirs dont les capitulaires mêmes nous apprennent que les derniers clercs[33] étoient exempts? Quand le gouvernement prit enfin une meilleure forme sous le règne de Charlemagne, et que la nation, éclairée par les lumières et les vertus de ce prince, sentit combien il étoit contraire aux principes de la religion, au caractère de l’épiscopat, à l’honnêteté des mœurs publiques et à la vigueur de la discipline militaire, que des évêques et des moines fissent dans des camps le métier de soldats; ce ne fut pas une exemption de porter les armes qu’on leur accorda, on leur fit une défense[34] de faire la guerre; et cette loi fut portée sur la requête et les remontrances de quelques prélats qui connoissoient leurs devoirs et les anciennes règles de l’église, et qui firent appuyer leur demande par les seigneurs les plus accrédités.
Tant s’en faut qu’on regardât alors cette défense comme une faveur accordée aux évêques, que le public crut au contraire qu’on les avoit dépouillés d’un privilége, et que le corps entier du clergé en seroit dégradé. Il fallut que l’assemblée qui en avoit porté la loi en fît connoître les véritables motifs. «Ce n’est, dit Charlemagne[35], que par une méchanceté digne du démon même, que quelques personnes mal intentionnées ont pu penser que j’aie voulu offenser la dignité du clergé et nuire à ses intérêts temporels, en faisant la loi qu’il m’a lui-même demandée, et qui lui défend de porter les armes et de faire la guerre; j’ai des sentimens tout opposés. Il n’en deviendra que plus respectable, lorsqu’il s’attachera tout entier aux fonctions divines de son état.»
Progrès de la fortune des maires du palais sous les successeurs de Clotaire II.—Inconsidérations de la noblesse à leur égard.—Ils s’emparent de toute l’autorité.—Charles Martel établit de nouveaux bénéfices.—Pepin monte sur le trône.
Les maires du palais, qui n’avoient été dans leur origine que les chefs des officiers domestiques du prince, joignirent d’abord à l’intendance générale du palais la qualité de juges de toutes les personnes qui l’habitoient. Leur emploi devint plus important à mesure que les rois agrandissoient eux-mêmes leur puissance. Ces courtisans habiles corrompirent leurs maîtres pour les dominer; en leur apprenant à négliger dans les plaisirs les soins pénibles du gouvernement, ils en attiroient à eux toutes les fonctions. Ils gouvernèrent les finances, commandèrent les armées et présidèrent enfin ce tribunal suprême où le roi devoit rendre lui-même la justice aux Leudes, et juger définitivement les procès qui y étoient portés par appel de toutes les provinces du royaume. Étant parvenus à se rendre les dépositaires de toute la puissance royale, il doit paroître surprenant qu’au lieu d’être accablés les premiers sous ses ruines, quand l’hérédité des bénéfices rendit la noblesse maîtresse absolue du royaume, leur fortune, au contraire, fasse de nouveaux progrès et ne connoisse plus de bornes; ils ne font que changer leur qualité de ministres, de capitaines et de favoris du prince, en celle de ministres, de capitaines et de favoris de la nation.
Si la conduite que les grands avoient tenue jusques-là, et qu’ils tinrent encore dans la suite, permettoit qu’on pût raisonnablement les soupçonner d’agir par des vues réfléchies, de prévoir l’avenir et d’embrasser à la fois tout un systême de gouvernement, peut-être pourroit-on croire que pour détruire plus facilement et plus sûrement le pouvoir du roi, ils lui débauchèrent son ministre, et laissèrent au maire du palais son crédit et son autorité, pour s’en faire un protecteur plus puissant. Mais il est vraisemblable que la fortune, les circonstances et les événemens tinrent lieu de politique aux familles bénéficiaires et aux seigneurs. Si quelque prudence se mêla dans cette affaire, elle vint toute de la part des maires, qui, pour n’être pas les victimes de la royauté en décadence, trahirent les intérêts de Clotaire II et de ses successeurs, au lieu de les secourir, et se mirent à la tête de la conjuration.
Varnachaire, selon les apparences, n’accepta, après le supplice de Brunehaud, la mairie du royaume de Bourgogne, que dans le dessein d’éclairer de plus près la conduite de Clotaire II, et de le perdre, ou du moins d’empêcher qu’il ne tentât de reprendre les droits qu’il avoit perdus. Cet homme ambitieux, implacable dans ses haines, et accoutumé aux mouvemens des partis et des cabales, n’auroit pas exigé de Clotaire qu’il lui promît par serment de ne lui jamais ôter sa dignité, s’il n’avoit eu que des vues favorables à l’autorité royale. Il ne songea qu’à ses intérêts particuliers: il écrivit à tous les grands pour leur promettre qu’il seroit en toute occasion leur protecteur. Il ne travailla qu’à étendre son pouvoir, et sa conduite servit de modèle à ses successeurs.
Il seroit difficile de dire quel fut le gouvernement des Français, depuis que le clergé et la noblesse s’étoient emparés de la puissance publique. En ôtant à la royauté les prérogatives acquises insensiblement par adresse, et que les anciennes lois de Germanie ne lui attribuoient pas, on ne lui avoit pas même laissé ce qui devoit raisonnablement lui appartenir. Réduite à n’être qu’une magistrature impuissante, ce n’étoit plus qu’un vain titre. D’ailleurs, les rois, presque toujours enfans, ou corrompus par une éducation qui les rendoit méprisables, étoient prisonniers dans leur palais, et inconnus de leur nation.
Les seigneuries, dont le nombre devoit être encore très-médiocre, quand les bénéfices devinrent héréditaires, se multiplièrent fort rapidement dans les dernières années du règne de Clotaire II et sous ses premiers successeurs. Chaque gentilhomme, chaque évêque, chaque monastère, se crut en droit de devenir le tyran de ses voisins. Les assemblées des grands ne se tinrent que très-rarement, et, sans doute, elles offroient l’image d’une bande de brigands qui, après avoir volé une caravane, partage le butin. La noblesse ne formant point un corps régulier qui eût ses lois, sa police, ses magistrats, ses syndics et ses assemblées réglées, chaque seigneur voulut jouir en particulier, dans ses terres, de tout le pouvoir de son ordre. Quoique les justices seigneuriales restreignissent, de jour en jour, la juridiction des ducs et des comtes, et diminuassent, par conséquent, les droits de leurs gouvernemens, ils ne s’opposèrent pas aux progrès de l’usurpation. Ils profitèrent eux-mêmes de l’anarchie et de leur crédit, pour se faire de grandes terres dont les droits les dédommageoient de ce qu’ils perdoient en qualité de ducs et de comtes; et il étoit naturel qu’ils sacrifiassent les intérêts d’une dignité qui n’étoit pas héréditaire à ceux de leurs terres, qui étoient le patrimoine de leurs enfans. Enfin, à la tête de ce gouvernement monstrueux étoit un maire du palais, comme premier magistrat, qui avoit soin que toutes les lois fussent détruites et violées; et que, sous le nom de coutumes, toutes les passions et tous les caprices de la noblesse, des évêques et des moines fussent respectés.
Ces désordres étoient si agréables aux seigneurs, qu’abandonnant leur fortune au zèle que leur marquoient les maires, ils ne prirent aucune précaution pour les empêcher d’abuser de leur crédit: ces officiers ne tardèrent pas à s’apercevoir de cette imprudence grossière. Après avoir humilié les rois, ils formèrent le projet d’asservir les grands. Jamais entreprise ne fut moins hardie; ils pouvoient tout se promettre du mépris où les lois étoient tombées, de la tyrannie extrême que les seigneurs exerçoient sur le peuple, de leur désunion, et sur-tout, de l’ignorance où ils étoient de leurs intérêts. Tandis que les grands croyoient l’autorité royale anéantie sans retour, elle se trouvoit déjà toute entière, sous un autre nom, entre les mains des maires, qu’ils regardoient, par habitude, comme les tuteurs de la liberté publique; mais ces nouveaux rois, après avoir affermi, avec art, leur autorité, ne tardèrent pas à vouloir en abuser, et firent bientôt éprouver à la noblesse, qu’elle avoit un maître.
La pesanteur du joug la tira, enfin, de son erreur, mais en voulant essayer ses forces, elle ne sentit que sa foiblesse. Les maires, en autorisant toutes sortes de vexations, avoient affoibli ou détruit les seigneurs qui leur étoient suspects, et s’étoient faits des courtisans et des flatteurs, personnages toujours prêts à servir d’instrument à la tyrannie. Dans ce haut degré de fortune, ils eurent la foiblesse d’envier aux rois, leur pompe inutile et les vains respects qu’on leur rendoit; ou plutôt, s’ils formèrent le projet de les chasser de leur trône, pour s’y placer, ce n’est pas qu’ils y gagnassent rien personnellement, mais ils vouloient, selon les apparences, affermir la fortune de leur maison: la royauté étoit héréditaire, et la mairie n’étoit qu’élective.
A la mort de Sigebert II, qui portoit le nom de roi, en Austrasie, Grimoald, son maire, fit disparoître le légitime héritier, dont il publia la mort, et mit la couronne sur la tête de son fils. Soit qu’il eût des ennemis puissans, ou que les Français, par une sorte de contradiction assez ordinaire dans le cœur humain, conservassent encore quelque reste d’attachement[36] pour la postérité de Clovis qu’ils laissoient opprimer; soit par quelqu’autre motif dont le temps nous a dérobé la connoissance, les Austrasiens se soulevèrent contre leur maire, refusèrent de reconnoître son fils, et demandèrent des secours à Archambaud qui gouvernoit la Neustrie. Ce maire assembla avec diligence une armée, et eut la générosité de punir les usurpateurs, quoiqu’il fût de l’intérêt de son ambition de les favoriser, et que leur succès en Austrasie fût devenu un titre pour lui en Neustrie. Childéric, fils de Clovis II, succéda à Sigebert; et Pepin de Heristal, qui fut élevé à la dignité de maire, jeta les fondemens de la grandeur où son petit-fils parvint.
Pepin, aussi ambitieux que son prédécesseur et ses collègues, mais sage et patient dans ses entreprises, se fit une politique bien extraordinaire, pour le siècle et la nation où il vivoit, et dont il étoit impossible que les Français, toujours aveugles dans leurs espérances, toujours dupes des événemens présens, et toujours emportés dans leur conduite, fussent capables de démêler les ressorts. Pepin jugea que si les premiers maires avoient pu se permettre les plus grandes injustices, pour se rendre puissans, il n’y avoit plus que la modération et la justice qui pussent justifier leur ambition, et affermir la haute fortune où il étoit élevé. Ce fut à force de prudence, de douceur, de courage et de ménagemens, qu’il tenta de gagner le clergé et la noblesse, qui, souffrant avec impatience, le gouvernement injuste des maires, auroient voulu rendre au prince l’autorité qu’il avoit perdue.
Rien n’est plus dangereux qu’un tyran qui a quelques vertus, ou qui sait en emprunter le masque: aussi, les Austrasiens tombèrent-ils grossièrement dans le piége que Pepin leur avoit tendu. Ils regardèrent comme solidement affermi, un bonheur qu’ils ne devoient qu’aux qualités personnelles de leur maire, et n’imaginèrent pas qu’il pouvoit avoir un successeur indigne de lui. Pepin eut un crédit sans bornes, et quand Thieri III fut tiré du monastère de Saint-Denis, pour succéder à ses frères Clotaire et Childeric, il refusa de le reconnoître. Il ne tenoit qu’à lui de se faire proclamer roi dans un des trois royaumes que comprenoit la domination française; mais il ne permit aux Français Austrasiens, que de lui donner le titre de duc dans leur royaume; et même, pour n’exciter aucune envie, ou du moins ne s’exposer qu’à une partie de ses traits, il voulut avoir un collègue.
La conduite toute différente des maires de Bourgogne et de Neustrie, annonçoit dans ces deux royaumes une révolution prochaine. Leur tyrannie étoit telle, que les grands désespérant de pouvoir défendre leur liberté, n’avoient plus que le choix des plus extrêmes résolutions. Tous les jours exposés à des injures et à des violences, les uns étoient chassés de leurs terres, les autres les abandonnoient pour prévenir l’oppression, et tous cherchoient un asyle en Austrasie; où, par leurs plaintes, ils fournirent à Pepin, un prétexte de satisfaire son ambition, en feignant de n’être que le vengeur des opprimés. Il assembla une armée, qu’il fit marcher contre Bertaire, qui se trouvoit à-la-fois maire de Bourgogne et de Neustrie. Si ce tyran eût été vainqueur, les Français auroient été traités comme les esclaves les plus vils; ou du moins il ne leur restoit d’autre ressource que ce désespoir subit et violent, que le sentiment de la liberté excite quelquefois dans un peuple qui n’est pas encore accoutumé au joug, ni familiarisé avec les affronts. Heureusement Bertaire fut défait, et il périt dans la déroute de ses troupes.
Pepin, qui s’étoit fait une habitude de sa modération, ne sentit peut-être pas, dans le moment qu’il en recueilloit le fruit, tout ce qu’il pouvoit se promettre de sa victoire, de l’attachement des Austrasiens, et de la reconnoissance inconsidérée des Français de Bourgogne et de Neustrie. Peut-être aussi jugea-t-il qu’il étoit égal pour ses intérêts que Thieri III fût roi ou moine. L’ambition éclairée se contente de l’autorité, et dédaigne des titres qui la rendent presque toujours odieuse ou suspecte; Pepin laissa à Thieri, son nom, ses palais et son oisiveté, et ne prit pour lui que la mairie des deux royaumes qu’il avoit délivrés de leur tyran.
Il étoit en état, s’il eût aimé véritablement le public, de corriger une partie des abus, et de donner, enfin, une forme constante à un gouvernement, dont toutes les parties avoient éprouvé de continuelles révolutions. Pepin avoit des lumières supérieures, on ne peut en douter; et une longue suite de malheurs avoit appris aux Français qu’on ne peut cesser d’être l’esclave des passions des hommes, qu’en se soumettant à l’autorité des lois. Mais on diroit que Pepin, plus jaloux de commander arbitrairement, que de mériter la gloire d’un législateur équitable, voulût qu’il subsistât des désordres, dans la vue, sans doute, de se rendre plus nécessaire, et d’occuper continuellement les esprits de ses entreprises. Il rendit une sorte de dignité aux grands qui avoient perdu leur crédit en cessant d’être unis. Il en convoqua, il est vrai, assez souvent les assemblées, pour faire croire qu’il en étoit autorisé, mais trop rarement pour qu’il en fût gêné. Il gouverna avec un pouvoir absolu, qu’on ne lui contesta point, parce qu’il sut le déguiser en politique, aussi adroit qu’ambitieux. Il eut l’art, enfin, de se rendre tellement propre l’autorité que les maires avoient usurpée, qu’il accoutuma les Français à regarder le duché d’Austrasie et les mairies de Bourgogne et de Neustrie, comme une portion de son patrimoine même; et sans le secours d’aucune loi, ses dignités devinrent héréditaires dans sa famille.
Tant de puissance devoit être le partage de Charles-Martel; mais soit que Pepin voulût punir, sur ce fils, les chagrins domestiques que sa mère lui avoit causés, soit que cet homme, qui gouvernoit arbitrairement les Français, fût lui-même gouverné plus arbitrairement par sa seconde femme, il revêtit de toutes ses dignités son petit-fils Théodebald; de sorte qu’à la honte de toute la nation, Dagobert III, encore enfant, eut pour maire un autre enfant, qui étoit sous la tutelle de Plectonde sa grand’mère et veuve de Pepin.
Cette régente se trouvoit dans la situation la plus critique. L’élévation de son petit-fils étoit, par sa bizarrerie même, une preuve certaine qu’il n’y avoit ni principe, ni règle dans le gouvernement; et que les seigneurs se conduisant au hasard, ne savoient plus ce qu’ils pensoient de la royauté, de la mairie, ni de leur propre état. Après toutes les révolutions que les Français avoient éprouvées, rien ne devoit paroître extraordinaire; mais au milieu des caprices de la fortune, dont le royaume étoit le jouet, si on pouvoit tout oser et tout entreprendre avec quelque espérance de succès, on devoit craindre aussi de trouver, à chaque pas, un écueil inconnu. Ne pouvant se tracer un plan fixe et suivi de conduite qui prévînt tous les dangers, le gouvernement se voyoit réduit à changer la politique, à mesure que les événemens changeroient, et couroit, par conséquent, à sa perte. Tout ce que put faire l’espèce de souveraine qui gouvernoit à-la-fois, l’Austrasie, la Neustrie et la Bourgogne, ce fut de faire arrêter Charles-Martel, dont elle craignoit l’esprit hardi, ambitieux et entreprenant; mais cette démarche ne procura qu’un calme bien court. Il se préparoit d’un autre côté, une révolution, et elle auroit coûté une guerre cruelle aux Français, si Plectonde avoit eu quelque demi-talent, pour défendre la dignité de son petit-fils, qui fut conférée à Rainfroi.
Charles-Martel, cependant, eut le bonheur de s’échapper de sa prison; et l’Austrasie, où il se réfugia, le reconnut aussitôt pour son duc. C’étoit un homme qui avoit toutes les qualités de l’esprit, dans le degré le plus éminent; son ambition brillante, audacieuse et sans bornes, ne craignoit aucun péril. Aussi dur et inflexible envers ses ennemis, que généreux et prodigue pour ses amis, il força tout le monde à rechercher sa protection. Il crut que Rainfroi occupoit une place qui lui appartenoit; il lui fit la guerre, le défit, et prit, comme son père, le titre de maire de Bourgogne et de Neustrie. Pepin avoit été un tyran adroit et rusé; Charles Martel ne voulut mériter que l’amitié de ses soldats, et se fit craindre de tout le reste. Il traita les Français avec une extrême dureté; il fit plus, il les méprisa. Ne trouvant par-tout que des lois oubliées ou violées, il mit à leur place, sa volonté. Sûr d’être le maître, tant qu’il auroit une armée affectionnée à son service, il l’enrichit, sans scrupule, des dépouilles du clergé, que ses mauvaises mœurs rendoient peu puissant, qui possédoit la plus grande partie des richesses de l’état, et qui fut alors traité comme les Gaulois l’avoient été dans le temps de la conquête.
Charles Martel n’ignoroit pas que les rois Mérovingiens avoient d’abord dû leur fortune, et ensuite, leur décadence à leurs bénéfices. Il en créa de nouveaux, pour se rendre aussi puissant qu’eux; mais il leur donna une forme toute nouvelle, pour empêcher qu’ils ne causassent la ruine de ses successeurs. Les dons que les fils de Clovis avoient faits de quelques portions de leurs domaines, n’étoient que de purs dons, qui n’imposoient aucun devoir particulier[37], et ne conféroient aucune qualité distinctive. Ceux qui les recevoient, n’étant obligés qu’à une reconnoissance générale et indéterminée, pouvoient aisément n’en avoir aucune, tandis que les bienfaiteurs en exigeoient une trop grande; et de-là devoient naître des plaintes, des reproches, des haines, des injustices et des révolutions.
Les bénéfices de Charles Martel furent, au contraire, ce qu’on appela depuis des fiefs, c’est-à-dire, des dons faits, à la charge de rendre au bienfaiteur, conjointement ou séparément, des services[38] militaires et domestiques. Par cette politique adroite, le maire s’acquit un empire plus ferme sur les bénéficiers; et leurs devoirs désignés les attachèrent plus étroitement à leur maître. Cette dernière expression paroîtra peut-être trop dure; c’est cependant l’expression propre; puisque ces nouveaux bénéficiers furent appelés du nom de vassaux, qui signifioit alors, et qui signifia encore pendant long-temps, des officiers domestiques.
Charles Martel, toujours victorieux et sûr de la fidélité de son armée, regarda les capitaines qui le suivoient, comme le corps entier de la nation. Il méprisa trop les rois Dagobert, Childéric et Thieri-de-Chelles, dont il avoit fait ses premiers sujets, pour leur envier leur titre. A la mort de ce dernier, il voulut que les Français se passassent d’un roi, et en mourant il n’appela pas les grands de la nation, mais ses[39] vassaux, c’est-à-dire, les capitaines de ses bandes et les officiers de son palais, pour être témoins du partage qu’il fit entre ses fils Carloman et Pepin, de toutes les provinces de la domination française, qu’il regardoit comme sa conquête et son patrimoine.
Un gouvernement aussi long et aussi arbitraire que celui de Charles Martel avoit effarouché tous les esprits; et c’est sans doute pour les calmer, que Pepin, moins hardi que Carloman, qui gouverna l’Austrasie en son nom, jusqu’au moment qu’il embrassa la vie monastique, fit proclamer Childéric III, roi de Bourgogne et de Neustrie; et cette vaine cérémonie produisit l’effet que le maire en attendoit. Parce qu’il n’avoit pas les vices de son père, on crut qu’il auroit les vertus de son aïeul. Le peuple qui, depuis long-temps, ne prenoit aucun intérêt à la chose publique, parce qu’il étoit trop éloigné de rien espérer de favorable, crut, sur la parole de Pepin, qu’il alloit être moins opprimé. La noblesse qui, en sentant sur elle, une main moins pesante que celle de Charles Martel, auroit été capable de se soulever, si Pepin ne l’eût flattée, ne fut qu’inquiète et orgueilleuse. Les uns étoient las de la mairie, dont les inconvéniens étoient présens, sans savoir ce qu’il falloit substituer à sa place; les autres regrettoient l’ancienne royauté, dont on n’avoit presqu’aucun souvenir; et personne ne songeoit que pour rétablir l’ordre, il falloit qu’il n’y eût que les lois qui eussent un pouvoir absolu.
Le clergé occupé de la restitution des biens qu’on lui avoit volés, rendoit la mémoire de Charles Martel odieuse, et publioit sa damnation, pour obliger son fils à réparer ses injustices. Mais Pepin se bornoit à croire qu’il lui suffisoit de désapprouver la conduite de son père, pour n’être pas son complice. Il étoit trop ambitieux et trop habile, pour ne pas ménager les soldats de Charles Martel, qui faisoient toute sa force, et qui, malgré les exhortations et les menaces des évêques et des moines, avoient pris le parti de ne point abandonner leurs usurpations. Le clergé voyant, enfin, que ses plaintes ne produisoient aucun effet salutaire sur la conscience endurcie des ravisseurs, se mit sous la protection spéciale de Pepin, qui le flatta, le consola, et, en lui donnant des espérances pour l’avenir, l’attacha à sa fortune.
Tout préparoit une révolution dans le gouvernement; les Français la désiroient, les uns, parce qu’ils étoient attachés à Pepin, les autres, par inconstance ou par lassitude de l’administration présente, et le maire profita de cette disposition des esprits, pour s’emparer de la couronne. Mais il voulut la recevoir comme un don de son peuple, et le peuple ne la donna qu’après avoir consulté le pape Zacharie sur les droits de Pepin et de Childéric. Le pontife, qui avoit tout à redouter de l’un, et rien à craindre de l’autre, décida que le maire pouvoit prendre le titre de roi, puisqu’il en faisoit les fonctions; et Childéric, dégradé par ce jugement, fut relégué avec son fils, dans un cloître. Ainsi finirent dans l’humiliation, les derniers princes d’une maison, dont le chef avoit fondé l’empire des Français dans les Gaules. Cette révolution ne changea rien à l’autorité réelle de Pepin, ni au sort de la nation; et la royauté, après avoir éprouvé les disgraces les plus entières, se trouva encore en possession de tous les droits qu’elle avoit eus, avant le règne de Clotaire II.