Le Roi et la Reine de Prusse m'ont beaucoup questionnée sur le Comte et la Comtesse de Chambord, avec un intérêt visible et tendre. On n'a aucun goût, aucune estime, aucune confiance pour Louis-Napoléon; mais on est craintif, méticuleux; au fait, on a bien des motifs pour être prudent.

Sagan, 18 mai 1853.—Je suis arrivée hier, ici, ravie de me retrouver dans mon home, émue par l'accueil qui m'est fait par la population.

Lady Westmorland m'écrit de Vienne que le Roi Léopold doit être, ce qu'il est en effet, enchanté de l'accueil que l'Empereur et son Auguste Mère lui font [81]. Lord Westmorland avait été invité à la parade et bien traité par le chef de cette brillante et fidèle armée. Elle me dit aussi que tout le parti révolutionnaire en Angleterre, avec lequel lord John Russell et lord Palmerston ont été si longtemps en coquetterie, est maintenant à couteaux tirés avec ces deux ministres, qui n'en ont pas moins eu un vote éclatant en leur faveur. Dieu veuille que cela leur donne la volonté de mieux faire et d'user, pour le bien du monde entier, du pouvoir que ce vote leur donne.

Günthersdorf, 27 mai 1853.—Nous voici avec un Prince-Évêque nommé par le Chapitre: c'est celui que j'annonçais. Le Roi ne tardera pas à confirmer ce choix; et Rome, sans doute, le sanctionnera. Il est de beaucoup préférable à celui de l'insignifiant Évêque de Münster ou du curé spirituel, mais niveleur, de Ratibor. Il n'y a que l'Évêque de Mayence, Mgr Kettler, que j'eusse préféré.

Mes lettres de Vienne ne parlent que des ovations, tout exceptionnelles, dont le Roi de Prusse y est entouré. C'est aimable, convenable et habile. J'en suis charmée. Le mariage du Duc de Brabant avec l'Archiduchesse Marie est déclaré. Elle a un caractère des plus vifs.

Sagan, 5 juin 1853.—Quelqu'un qui a vu, il y a quelques jours, à Berlin, le duc d'Ossuna, m'a dit que ce grand d'Espagne lui avait raconté que, tout témoin qu'il était au mariage de l'Impératrice Eugénie, il n'avait pu la voir, à son passage par Paris, dernièrement. L'Empereur la tient sous un joug assez austère, et, du reste, elle est d'une santé fort délicate.

On me mande de Vienne que le Roi Léopold est plus enchanté de sa future belle-fille que ne l'est l'épouseur. Mme de Metternich, avec sa rudesse habituelle, dit que c'est unir un palefrenier à une religieuse, mais que c'est le Duc de Brabant qui est la religieuse.

Sagan, 9 juin 1853.—Toutes les lettres de Berlin ne cessent de parler du ravissement du Roi de Prusse de son séjour à Vienne. L'Archiduchesse Sophie arrive dans trois jours à Sans-Souci avec ses deux fils cadets.

Sagan, 13 juin 1853.—Je ne puis m'empêcher dans mes méditations solitaires de trouver que les événements paraissent se précipiter en Orient. Assurément, l'Empereur de Russie est trop âgé pour agir en étourdi, mais il ne l'est pas assez pour qu'on ne puisse lui supposer l'ambition de vastes projets. Je m'imagine qu'à Paris, on pense souvent qu'il faudrait compléter le 2 Décembre du dedans par un 2 Décembre du dehors. Ce sont là deux gros nuages bien chargés d'électricité, aux deux bouts du monde européen, qui courent au-devant l'un de l'autre. Je crois bien qu'au centre on aimerait à dresser des paratonnerres, mais sera-ce possible? Et si cela ne se pouvait, quelle guerre naîtrait de ce choc! Du reste, il m'est revenu dernièrement qu'à Paris, on hésitait beaucoup devant la guerre franchement révolutionnaire, qu'on s'y flatte même qu'en n'entrant pas immédiatement en Belgique, ni en Savoie, on pourrait entrer en campagne d'accord avec l'Angleterre. Mais cela me paraît terriblement platonique. La France, si éprise du luxe et du bien-être, bénéficie de la paix; comment supporterait-elle d'en être sevrée, si on ne lui offrait promptement les émotions et les dédommagements de la conquête? D'ailleurs, le monde n'est-il pas mûr pour une crise définitive? Les grands instruments de vitesse qui ont été si merveilleusement prodigués à ce siècle, le sont-ils, dans les décrets de la Providence, uniquement pour les trains de plaisir et les ballots de coton? Ne sont-ce pas plutôt les bottes de sept lieues de la civilisation, avide de rentrer en Orient? Tout cela semble, à mon petit horizon solitaire, plus vraisemblable, quelque romanesque que cela paraisse, que la prolongation d'un état de choses qui n'est lui-même que la permanence du malaise et du péril pour tous les Gouvernements et pour tous les peuples.

Sagan, 19 juin 1853.—Je suis allée à Hansdorf [82] où Mme l'Archiduchesse Sophie a désiré (selon l'itinéraire que lui avait tracé le Roi de Prusse) dîner à deux heures pour arriver à Sans-Souci à l'heure du thé. J'ai passé une heure à côté d'elle, à causer de mille choses qu'elle traite avec facilité, agrément, abandon. Elle a paru fort sensible à mon attention et au superbe bouquet que je lui ai apporté. Elle a, depuis bien, bien, bien des années, été toujours également bonne pour moi, et je la trouve très aimable, animée, bienveillante et spirituelle.

Dresde, 29 juin 1853.—Nous sommes arrivés ici, d'où la Grande-Duchesse [83] est partie ce matin pour Weimar; sa fille Wasa est malade à Pilnitz et est soignée par la Princesse Carola, ou pour mieux dire, par Mme la Princesse Albert de Saxe, sa fille. J'apprends que le jeune ménage est fort satisfait. Le public ne trouve pas du tout la Princesse Carola jolie, mais on lui trouve l'air prévenant, bienveillant; elle est fort polie et obligeante. La Famille Royale est très contente d'elle, et le public, qui n'a pas vu ce mariage d'un bon œil, se radoucit devant les jolies et bienveillantes façons de la jeune Princesse. Comme le Prince Albert est très aimé et estimé, tout le pays lui a fait de superbes cadeaux: les villes manufacturières, notamment, et les villes de commerce, comme Leipzig, par exemple, qui a offert une magnifique vaisselle. On ne sait où placer l'énorme quantité de choses qui arrivent de toutes parts.

Carlsbad, 3 juillet 1853.—Je suis arrivée hier dans cette fournaise. Le dernier jour de Dresde, j'ai dîné chez les Redern avec le Prince Albert de Prusse [84]. Redern, ministre de Prusse en Saxe a, de son souverain, la permission d'inviter le Prince Albert chez lui, mais non pas d'aller chez le Prince. Défense lui est faite de prendre notice quelconque de l'épouse qui, dit-on, est en couches en ce moment; c'est un peu bien près des noces. L'influence de la Reine de Prusse, pour empêcher le Roi de permettre ce mariage (à condition de ne jamais voir la femme), n'a jamais pu l'emporter sur les obsessions de la Princesse Charlotte de Meiningen et de l'Impératrice de Russie.

J'ai appris, à Dresde, que le Prince Wasa avait donné les beaux diamants emportés de Suède à sa fille, la Princesse Carola, à l'occasion de son mariage; mais aussi à la condition de ne pouvoir, ni les vendre, ni les faire changer de monture; ils doivent rester dans la caisse du Prince Albert, qui en est responsable, et la Princesse ne peut les porter qu'en donnant chaque fois un reçu. On évalue cet écrin à quatre cent mille écus.

Carlsbad, 8 juillet 1853.—Le Grand-Duc de Saxe-Weimar est décidément au plus mal. Voilà un deuil qui jettera du trouble dans le séjour de Mme la Princesse de Prusse à Londres. Elle aime son père, et elle s'inquiétera pour son frère, elle se préoccupera pour sa mère; enfin, elle aura quelques soucis de plus à joindre à ceux qui, déjà, ne lui manquent pas.

Teplitz, 12 août 1853.—J'ai quitté Carlsbad sans regret; il me faut maintenant conter, tant bien que mal, le peu qui arrive jusqu'à moi; et d'abord le mariage de la jeune Mélanie de Metternich: elle épouse le comte Pepy Zichy, un sien cousin, qu'elle a refusé deux fois, tant qu'elle visait, avant 1848, à un prince de maison souveraine.

On dit que la jeune Archiduchesse, future Duchesse de Brabant (ou plutôt déjà Duchesse de Brabant, car le mariage par procuration a dû se célébrer hier), a l'air bien triste. Je la plains et le jeune Duc de Brabant aussi; car ce sont deux enfants qui se marient à contre-cœur tous deux. La sensibilité paternelle ne s'en émeut guère. Le Roi Léopold fait son chemin à pas discrets, mais sûrs, sans se soucier ni des aigreurs des uns, ni des soupirs des autres; il a bien la figure de son rôle, bien plus desséchée que vieillie!

Son Ministre à Vienne, M. O'Sullivan de Grass, est tellement enflé de joie, à ce qu'on dit, et d'orgueil d'être ambassadeur, et de ses fonctions auprès de la Princesse, qu'il en aurait crevé, si cela avait duré; mais après la cérémonie d'hier, il redevient Ministre, tout en précédant, cependant, la Princesse à Bruxelles où le Prince Adolphe Schwarzenberg l'accompagne.

D'après ce qui me revient, je ne crois pas que l'entrevue du duc de Nemours et du Comte de Chambord ait eu lieu jusqu'à présent.

Teplitz, 15 août 1853.—Ma cousine de Chabannes m'écrit ce qui suit: «Mme la Duchesse d'Orléans me paraît vraiment dans une sorte d'aberration d'esprit, car ce qu'elle fait, en ce moment, y ressemble fort, et je lui suis trop attachée pour ne pas en éprouver un vif chagrin. Vous savez que, l'année dernière, tout en se montrant fort opposée au désir de tous les siens, elle avait cependant fini par se soumettre à moitié, et à de certaines conditions qui, du reste, tout naturellement, ont dû faire échouer le projet de fusion entre les deux branches. Depuis un an, elle se tenait à part avec une certaine affectation; mais maintenant, et à l'occasion du voyage du duc de Nemours en Autriche, elle a déclaré ne plus rien vouloir entendre, ni avec, ni sans condition, menaçant, si on passait outre, d'un éclat public et d'une séparation hautement avouée. Les Princes et la Reine Amélie se plaignent de la nécessité de ne point causer une division de plus, et de devoir tout sacrifier à l'union de l'intérieur de leur groupe, exilé en Angleterre. Quelle déplorable faiblesse et quelle étroite façon de juger une position aussi grave! Une fois qu'elle se verrait toute seule de son bord, il faudrait bien qu'elle se soumit. Mais enfin on est en terreur d'elle, Dieu sait pourquoi!»

Voici maintenant l'extrait d'une lettre de l'obligeant Scarella, qui m'écrit de Venise, après son retour d'un voyage à Rome, au sujet des commissions artistiques qu'il veut bien surveiller pour moi à Venise; il me dit: «J'ai eu occasion de me convaincre, hélas! à Rome, que le vénérable Pontife Grégoire XVI a été bien négligé et même abandonné dans sa dernière maladie! J'ai eu une longue audience de son successeur. Il a daigné me parler avec confiance et grande tristesse. Il m'a avoué l'état cruel de sa position actuelle, environnée de partis révolutionnaires qui conspirent sans cesse. On parvient à grand'peine à les comprimer, mais non à les détruire. L'esprit public est très mauvais dans les États romains et en révolte contre le Gouvernement qui est faible et inactif, incapable de conserver la tranquillité sans les troupes étrangères. Le Gouvernement qui, il y a quelques années, a si légèrement encouragé la révolution, n'a pas admis, jusqu'à présent, les moindres progrès administratifs; ni chemins de fer, ni télégraphes, ni éclairage au gaz, etc., etc... Ce Gouvernement misérable épuise la fortune de ses sujets, sans qu'il en résulte de bénéfice pour lui-même. J'ai assisté à l'élection du Général des Jésuites, le Père Beckx; il a été bien reçu du Pape, quoique le Saint-Père n'aime pas cette Compagnie, si essentielle cependant, et qui pourrait lui être bien utile. J'ai également assisté aux fonctions du chapeau donné aux deux Cardinaux français, et j'ai vu l'illumination de la Girandole au Monte Pincio, substituée à celle du Château Saint-Ange, occupé maintenant par le magasin à poudre des Français.»

Teplitz, 19 août 1853.—Il paraît qu'on porte des jugements fort divers sur la nouvelle Duchesse de Brabant. On me dit que la Reine de Prusse en fait un portrait flatteur; et avant-hier, Mme de Ficquelmont et sa fille assuraient toutes deux que cette Princesse avait une tête charmante et une expression pleine d'agrément dans les yeux; que c'était, en un mot, une beauté de Rubens qui semblait faite exprès pour la Belgique; qu'en outre, elle avait l'esprit prompt et ouvert, et que les maîtres qui l'avaient instruite assuraient qu'elle avait une intelligence rapide et une capacité rare. Maintenant, où est le vrai?

Teplitz, 25 août 1853.L'Indépendance belge nous fait assister à la marche triomphale de la Duchesse de Brabant. Elle doit être touchée de l'accueil que lui fait le beau et riche pays qu'elle traverse, où les souvenirs de ses ancêtres ressuscitent sous ses pas.

On me mande qu'on en a une humeur de chien aux Tuileries, ce que je conçois à merveille; mais ce que je ne m'explique pas, c'est que le Ministre de France à Bruxelles soit le seul du Corps diplomatique qui ne se trouvera pas à son poste pour la cérémonie.

J'ai eu les détails suivants sur ce qui vient de se passer à Ischl. L'Empereur d'Autriche y est arrivé le 16 août au soir. Il a vu sa tante et ses cousines de Bavière le 17, et on a été frappe de la façon particulière et attentive dont il regardait sa cousine Élisabeth. Le 18, au bal, il a dansé la première valse avec la sœur aînée; cette valse a été courte; il a dansé la seconde avec la sœur cadette, qui a été interminable. Plus tard, dans la figure du cotillon où on offre des bouquets, il a traversé la salle et a offert le sien à la Princesse Élisabeth. Le 19, il s'est renfermé, n'a vu personne, et à dîner, il avait l'air très sérieux. Le 20, au matin, il a été avec sa mère, chez sa tante, la Duchesse de Bavière, demander la main de sa cousine. Le oui a été dit sans beaucoup de difficultés. Aussitôt après, il a été avec la fiancée et les deux mères à l'église. Une personne qui se trouvait dans un coin de l'église, y entendant la messe pour son propre compte, les a vus arriver, tous très émus, très pieux, et recueillis. (Ce n'était pas un dimanche.) En sortant de l'église, le mariage a été déclaré et aussitôt après, l'Empereur a été, en famille, passer le reste de la journée dans les montagnes. Si l'Empereur avait écouté les désirs particuliers de sa mère et de sa tante, la Reine de Prusse, il eût épousé une de ses cousines germaines de Saxe; mais aucune ne lui a plu; il l'a déclaré tout simplement, en disant qu'il n'était nullement pressé de se marier, et qu'il n'épouserait qu'une Princesse qui lui plairait. C'est donc une autre cousine germaine de Bavière qui lui a plu, et après avoir pris vingt-quatre heures de solitude et de réflexion, il a passé outre. Le comte de Ficquelmont, qui dînait hier chez moi, me disait que tout cela était bien, en effet, dans le caractère du jeune Empereur: «Indépendant, réfléchi et déterminé.» Il aime et estime son jeune Souverain, et je vois que c'est l'effet qu'il produit sur tous ceux qui l'approchent. M. de Ficquelmont me citait aussi un mot du général russe de Berg qui, après l'éclatante entrée de l'Empereur à Raab, disait aux Autrichiens: «Messieurs, je vous félicite d'avoir un Empereur aussi brillant; mais ce qui vaut mieux, c'est que vous avez en lui non seulement un Empereur, mais encore un maître.»

La Princesse Élisabeth, étant cousine germaine de l'Empereur et Princesse de Bavière de père et de mère, est tout à fait du bois dont on fait de très véritables Impératrices. On la dit très agréable, de fort beaux yeux, une jolie expression et une taille gracieuse. Elle n'aura seize ans qu'au mois de décembre; le mariage ne se célébrera qu'après le jour de l'An. Cette nouvelle alliance bavaroise pourrait bien ne pas plaire à Berlin. La future belle-mère de l'Empereur est, à ce que j'ai lieu de croire, la plus spirituelle princesse et la plus instruite de sa famille, qui compte cependant plus d'une princesse distinguée; elle est originale, retirée, ne sortant que peu de son château de Possenhofen, où elle a vécu d'études et de dévouement à l'éducation de ses filles.

Teplitz, 28 août 1853.—J'ai eu une nouvelle lettre d'Ischl dans laquelle on me mande que, lorsque l'Empereur a parlé à Madame sa mère du désir d'épouser la Princesse de Bavière, il l'a fait dans ces termes: «Si j'étais sûr qu'on ne persuadât et ne poussât pas la Princesse à m'accepter, je voudrais lui demander moi-même si elle consent à partager mon sort difficile, à m'aider à en porter le poids et à l'alléger.» On a donc sondé la jeune personne en lui disant qu'elle ne devait consulter que son cœur et ne regarder en rien à l'éclat de la situation. Elle a répondu que ce n'était que cette position trop élevée et trop difficile qui pourrait l'effrayer, car quant à la personne, elle s'y sentait vivement attirée. L'Empereur, en recevant cette réponse, a dit au comte O'Donnel: «Je vous remercie aujourd'hui doublement de ce que vous avez été pour moi, sur le bastion de Vienne.» Les deux mères auraient voulu que la chose fût tenue secrète jusqu'à l'arrivée ou, au moins, jusqu'à la réponse du Duc Maximilien, père de la Princesse, auquel personne n'avait songé dans les premiers moments d'effusion; mais l'Empereur a dit qu'il ne fallait pas que son bonheur fût caché et qu'il avait hâte de le proclamer.

Sagan, 3 septembre 1853.—On me mande de bonne source que le duc de Broglie est converti à la fusion; c'est malheureusement bien tard, et il n'a pas peu contribué, par son hérésie politique, à creuser l'abîme entre les deux branches en fortifiant, pendant des années, l'obstination de Mme la Duchesse d'Orléans.

Qu'il est rare que les gens, même les plus honnêtes et les plus distingués, fassent les choses importantes à propos!

Sagan, 6 septembre 1853.—Lady Westmorland me mande de Vienne ce qui suit: «Nous voilà replongés dans les incertitudes et les négociations par cette réponse de Constantinople. Je ne crois pas que cela empêche l'accommodement que tous veulent, mais cela nous donnera encore beaucoup de peine et de tracas [85]

On dit la jeune Impératrice jolie, et l'Empereur épris et très heureux.

Sagan, 9 septembre 1853.—Voici ce que m'écrit d'Anjou M. de Falloux; il revenait de faire une course à Paris. «On a trois politiques distinctes à Paris: celle des agioteurs qui jetteraient volontiers le Sultan dans le Bosphore pour cinq francs de hausse à la Bourse. M. de Morny et M. Fould patronnent cette politique, et la font, à cette heure, triompher officiellement. A l'extrémité opposée, la politique révolutionnaire de la guerre ronge son frein, prépare ses chances, et elle a ses représentants fort près aussi de l'oreille impériale. Entre les deux se place la pensée suprême qui veut la guerre plus que M. Fould et moins que M. de Persigny.

«Louis-Napoléon cherche à faire tomber lord Aberdeen pour faire surgir lord Palmerston; il ne croit pas à la possibilité d'une paix solide, mais voudrait une entrée en campagne plausible, régulière et d'accord avec un Ministère anglais renouvelé. On hésite donc et on hésitera encore quelque temps, non pas entre la paix et la guerre, mais entre les différentes façons d'entamer la guerre, puis, quand le parti sera pris, la France s'éveillera avec son deux décembre du dehors!»

Sagan, 12 septembre 1853.—Il paraît certain que l'Empereur Nicolas arrivera le 20 à Olmütz [86].

Lady Westmorland me mande ce qui suit de Vienne, en date du 9: «Je n'ai plus aucune patience avec ces Turcs, qui refusent si sottement ce que l'Empereur Nicolas acceptait de si bonne grâce; et maintenant, je crains fort qu'il ne se redresse contre les exigences et les prétentions de la Porte: nous attendons avec anxiété la réponse de Pétersbourg.»

Il paraît que lord Stratford Redcliffe a joué le même rôle à Constantinople que dans ses précédentes missions, et, que tout en tenant un langage officiel calmant, il a beaucoup stimulé sous main, d'une part, les arrogances de Menschikoff, et de l'autre, les résistances musulmanes. On dit qu'il va être rappelé.

Sagan, 22 septembre 1853.—Il ne se passe pas de semaine où il ne faille placer un nouveau jalon mortuaire sur notre route; ce sont des signets de deuil dans le triste livre de la vie, que nous ne feuilletons pas avec assez d'attention, et dont la dernière page se clôt avant que nous n'ayons bien reconnu la vraie signification de l'œuvre. Hier encore, j'ai appris la mort de mon cousin, Paul de Médem. Sans doute, il faut bénir la Providence de l'avoir tiré des ténèbres qui s'épaississaient, de plus en plus, autour de son intelligence, pour le placer au centre de cette lumière, qui seule ne s'éteint jamais. Mais cette fin prématurée ne laisse pas que de fendre le cœur.

Sagan, 25 septembre 1853.—Le prince Paul Esterhazy est à Vienne; il est arrivé de Pesth avec les insignes royaux de Hongrie, et c'est lui qui a porté la couronne à la cérémonie de l'église [87]. Voilà qui le réhabilite complètement à la Cour et à la ville! J'en suis bien aise, car je lui veux toutes sortes de bien.

M. de Salvandy, ayant dans un voyage à Nantes passé devant Rochecotte, s'y est arrêté et y a fait une visite à Pauline [88], après laquelle il m'a écrit une fort aimable lettre. Il y dit ce qui suit: «Mon impression générale sur tout ce que nous voyons, c'est que les événements sont destinés à se précipiter; qu'en gros, ils ressembleront à ce que nous avons déjà vu, avec les différences qui me laissent partagé entre la douloureuse crainte de ressemblances complètes, quant aux moyens, et l'espérance d'issues plus indépendantes, plus dignes, et, par cela même, plus durables. Je ne rentrerai en ville que fort tard; il s'est fait dans le monde des vides qui me sont de grandes tristesses; je me sens dépaysé dans la génération nouvelle qui remplit les salons: Mmes de Noailles, de Maillé, d'Osmond, de moins; Mme de Boigne éteinte; M. Pasquier baisse à vue d'œil; l'empreinte du temps atteint M. Molé. Je renonce à poursuivre M. Guizot dans la lanterne, très peu magique, de Mme de Lieven. Le duc de Noailles n'hérite pas, comme il l'aurait pu, de tant de successions ouvertes; les Decazes sont abîmés entre la maladie, le Roi Jérôme et M. Bixio. Il n'y a plus de Sainte-Aulaire, Mme Mollien est toute seule dans l'appartement charmant qu'elle s'est fait; Mme de Châtenay, en perdant Alexis de Saint-Priest, est restée seule dans le sien. Albert de Broglie, qui a repris sa place dans le monde pour lequel il est fait, et dont son père s'était exilé, va beaucoup chez les autres et n'a point de chez soi. La duchesse de Mouchy plus aimable chaque jour, depuis qu'elle ne s'abrite plus chez sa mère; la duchesse de Rauzan dont la santé se détruit de plus en plus, sont mes seules amitiés vivantes. Mmes de Choiseul et de Vogüé, qui recueillent l'héritage de leurs amitiés défuntes, malgré une bonne grâce infinie, ne sont plus des centres, parce qu'il s'y réunit trop de monde, trop de jeunesse, qu'il n'y a pas de petits jours, que dès lors, on ne cause pas. Le salon de Mme de La Ferté reste froid et austère comme elle. Le monde ancien est fini!»

Ce passage compose, ce me semble, un tableau assez rapide et assez vrai de ce qu'est devenu le Paris de la bonne compagnie.

Sagan, 4 octobre 1853.—Lady Westmorland me mande de Vienne en date du 2: «Mon mari est revenu d'Olmütz, avant-hier au soir, enchanté de son séjour, et surtout très content de ses conversations avec l'Empereur Nicolas, et de la modération de ses intentions pacifiques dont il a donné des preuves incontestables. Hier donc, nous étions un peu remontés, en espérant une solution, mais aujourd'hui, nous avons une dépêche télégraphique de Constantinople du 25, qui annonce que le Sultan, poussé par le Divan, s'est décidé à déclarer la guerre, malgré l'avis des quatre représentants [89]. Dieu sait si cet événement ne fera pas peur à nos commerçants en Angleterre, et n'arrêtera pas un peu les cris furibonds de ces odieuses gazettes qui poussent à la guerre depuis si longtemps.»

Sagan, 14 octobre 1853.—Voici l'extrait d'une lettre que le baron de Humboldt m'écrit de Berlin, en date d'hier: «Pourquoi le Czar est-il venu ici? Dans quel but? Qu'est-ce que cela lui rapporte? Je l'ai vu arriver, figure de marbre de Paros, un peu vieillie avec de rares velléités d'animation bienveillante; j'ai reçu trois poignées de main en trois jours; de l'inquiétude dans le regard scrutateur et morose: en général, de la politesse soutenue, mais glaciale. Je l'ai vu partir dans le vestibule de Sans-Souci, couvrir aux adieux la Reine de ses baisers, embrasser le Wachtmeister [90] puis revenir encore et embrasser la Reine. J'ai résisté, pour ma part, à l'attendrissement. Je pense qu'il avait un vif intérêt à faire croire aux Tuileries, à Londres et aux Dardanelles que les trois puissances du Nord étaient plus familièrement d'accord que jamais, de faire une politesse à notre Reine et de s'assurer de son appui, de gagner huit à dix jours de temps pour avoir des nouvelles de Constantinople, et de s'assurer avant tout de l'impression que les vagues pourparlers d'Olmütz, renouvelés plus vaguement encore à Varsovie (sans la moindre coopération de Manteuffel qui, en Cincinnatus vertueux, était allé visiter ses choux de Lusace), avait produite à Londres.

«Il paraît que le Czar a préféré la voie de terre pour avoir la possibilité, si quelque nouvelle importante arrivait, de retourner sur ses pas, à Kiew et à Odessa. Au départ de l'Empereur Nicolas, il n'y avait de Constantinople que des nouvelles du 26: ce matin, il en est arrivé par télégraphe électrique du 2 octobre, confirmant simplement la nouvelle que si, dans quarante jours, les troupes russes n'évacuaient pas, ce qui, sans doute, restera paisiblement en leur possession jusqu'en mai 1854, on ferait une déclaration de guerre, ce qui, dans le nouveau dictionnaire diplomatique, ne dit aucunement qu'il y aura guerre.

«Le Ministre de la guerre Bonin a été l'objet de grandes froideurs. M. de Manteuffel a beaucoup insisté sur la neutralité de la Prusse; cependant, le Czar est parti avec la ferme persuasion que si la guerre se faisait effectivement, la Prusse lui viendrait en aide, et je crois qu'il ne se trompe pas. Notre excellent Roi me paraît soucieux.

«L'homme qui, aux Tuileries, ne parle pas, mais rumine d'autant plus, est bien aise de la rupture des traités, de ces provinces occupées qui semblent lui donner des droits analogues; sa haine personnelle et politique est dirigée de plus en plus contre la Belgique. La pusillanimité de Léopold lui fait espérer qu'en cédant le nord du Brabant et Anvers à sa douce alliée la Hollande, il pourra occuper la Belgique proprement dite, sans que les fureurs dynastiques de Windsor osent pousser à la guerre ce bon peuple, qui ne veut pas voir troubler son commerce et qui, dans l'occupation d'Anvers par la Hollande, verrait s'évanouir toute rivalité dangereuse. On prouvera, par un manifeste, que l'hydre de la révolution ne sera vaincue qu'autant que les libertés belges ne serviront plus d'abominable contraste aux douceurs angéliques du gouvernement absolu des Tuileries.

«Radowitz est au plus mal; c'est un rétrécissement organique des intestins, d'affreux vomissements en sont le résultat.

«A Glienicke, on rêve noces et festins; on a jeté les yeux sur l'agréable jeune Princesse de Dessau; le Prince Frédéric-Charles, dans sa silencieuse chasteté, paraît peu empressé d'abandonner le culte de la caserne.»

La duchesse d'Albuféra m'écrit de Paris, en date du 10: «Pensez-vous que la réunion de Varsovie aura amené quelque solution satisfaisante à l'interminable affaire d'Orient? Chacun a bien assez à faire chez soi pour se tenir tranquille au dehors. Nous avons ici bien des ennemis intérieurs par la cherté du pain; il faut s'attendre à un hiver très difficile; les quêtes et les pauvres vont pleuvoir; la Ville de Paris fait un sacrifice de quarante-deux mille francs par jour pour tenir le pain à un prix raisonnable. Comme elle s'est fort endettée par tous les embellissements qu'elle fait de tous côtés, elle va nous cribler d'impôts: voitures, chevaux, domestiques, pianos; tout ce qui est luxe va payer. Le résultat ne sera pas ce qu'on croit: on ira à pied, on renverra la moitié des domestiques et on ne fera plus de musique. Les fortunes de Paris sont trop médiocres pour pouvoir faire face à tout.»

Sagan, 21 octobre 1853.—Voici l'extrait d'une lettre que lady Westmorland m'écrit de Vienne en date du 19:

«Nous sommes dans un état de stagnation et d'attente, quant à la politique. La déclaration de guerre de la Porte met nécessairement fin à toutes les négociations pour empêcher la guerre. Maintenant, il faut tâcher de faire la paix; mais pour commencer cette tâche, on attend de savoir de quelle manière l'Empereur Nicolas aura reçu la déclaration de guerre. Je crois qu'il ne serait pas difficile d'arranger une paix, comme il aurait été facile d'empêcher la guerre, si l'on n'avait affaire de tous côtés qu'à des médiocrités. Celui qui me paraît avoir le plus d'habileté, c'est Drouyn de l'Huys; Buol, comme mon cousin [91] à Londres, sont de bonne foi, désirent le bien, ne manquent pas d'esprit, mais sont tous deux de seconde rate [92] quand il s'agit de diriger une grande affaire.

«Nesselrode a commis des bévues incroyables; il faut que l'âge l'ait paralysé; au fond, c'est lui qui a tout gâté en donnant raison à cet esprit intrigant, haineux, rancuneux de Stratford Canning, qui a commencé tout le mal par ses perfides conseils à Constantinople, et qui aurait été désavoué et bafoué partout, si la stupide dépêche de Nesselrode n'eût tout embrouillé de nouveau [93].

«On me paraît singulièrement tranquille à Vienne; on y est persuadé que les hostilités ne peuvent commencer avant le printemps et que nous avons six mois pour négocier. Je ne partage pas cette sécurité, et je m'attends après le 24 à quelque coup de main. Une fois un coup de canon tiré, qu'arrivera-t-il? En Angleterre, les gens raisonnables n'osent pas résister à la presse radicale. Le Cabinet voit très bien les dangers de cette guerre, mais il n'a pas le courage de résister aux fureurs de la populace, qu'on a la faiblesse de prendre pour l'opinion publique; celle-ci, dans les classes honorables, n'est rien moins que guerroyante. Mon oncle [94] avait raison quand il prévoyait, avec douleur, l'importance que le Reform-Bill donnerait aux masses ignorantes. L'union de notre Cabinet avec Louis-Napoléon est des plus intime; Louis-Napoléon y tient beaucoup, il fait toutes les concessions que nous demandons.» Cela durera-t-il? je ne m'y fie pas trop.

Sagan, 23 octobre 1853.—On m'écrit de Paris ce qui suit: «Je ne crois pas à la guerre; l'Empereur Louis-Napoléon ne la désire pas et fera tout son possible pour l'éviter. Nous avons déjà la disette ou à peu près, de grands embarras financiers, d'immenses travaux entrepris de tous côtés. Ce serait la ruine de la France au moment où on jouit du repos et du bien-être qui suivent de grandes agitations. L'Angleterre n'est pas franche, son Cabinet ne se soucie pas de tirer le canon; mais, pour se maintenir et plaire à l'esprit public, irrité contre la Russie, il joue un jeu dangereux qui pourrait nous entraîner plus loin qu'on ne le compte. Quant aux Turcs, ils sont comme l'Ibrahim de Racine, indignes de vivre et de mourir [95], et je ne m'intéresse à eux que par rapport à la secousse européenne.

«On me dit que la Grande-Duchesse Stéphanie arrive aujourd'hui à Compiègne, où toute la Cour est réunie. Notre Impératrice est jolie, frivole, insignifiante et stérile; son mari en est encore amoureux, mais la dernière qualité, parmi celles que je vous ai énumérées, ne le flatte pas.»

Sagan, 8 novembre 1853.—Le nouvel évêque de Breslau [96], arrivé ici avant-hier, est parti après le déjeuner; il avait, la veille, officié pontificalement dans la grande église; et hier, il l'a fait dans l'église de Sainte-Croix qui lui a plu singulièrement. Ma maison ressemblait à un séminaire, tant il y avait de soutanes. Le Prince-Évêque a été fort aimable pour tous, prenant intérêt aux personnes et aux choses. Durant son séjour, nous avons eu, lui et moi, en trois fois, quatre heures de conversation, seul à seule, fort instructives et intéressantes. Moins prince de l'Église, moins imposant et moins homme du monde, aimable et attrayant que son prédécesseur, il a autant d'esprit, plus de calme sur certaines choses et plus d'activité pour d'autres, une piété égale, une éloquence écrite et parlée analogue, et tout aussi remarquable: bref, c'est un homme très distingué et très apostolique.

Sagan, 15 novembre 1853.—Lady Westmorland me mande ce qui suit: «Les affaires me peinent et m'indignent, car, pendant que nous nous disputons sur des formes et des mots, le sang coule et qui sait combien? Quand je dis nous, je parle de nos gouvernements, car on ne peut être plus unis, plus en confiance réciproque, plus sincèrement dévoués à faire le bien que ne le sont les quatre qui travaillent ici; mais il y en a trois qui n'ont pas les coudes libres, et de là vient toute la difficulté de faire un arrangement quelconque.

«Il paraît certain qu'on s'est battu le 3 ou le 4, et qu'il y a eu beaucoup de morts et de blessés, mais qu'il reste fort incertain qui a eu le dessus. Un rapport dit que les Turcs ont maintenu leur position à Oltenitza et que les Russes se sont retirés; un autre dit que les Russes ont fait reculer les Turcs [97]

Il paraît que le Père André Bobola qu'on vient de béatifier à Rome, et qui a été un jésuite polonais, martyrisé par les Russes, il y a deux cents ans, est l'objet d'une grande humeur de l'Empereur Nicolas, et voici à quelle occasion: Une tradition ancienne rapporte que, lorsque l'Église honorera particulièrement le Père Bobola, de grands malheurs frapperont la Russie et que le sang y coulera. Cette tradition est fort connue dans le Nord. L'Empereur ne l'ignore pas, et si peu qu'il a tâché d'entraver à Rome cette béatification. Des prêtres lithuaniens, auxquels les consulteurs des Rites ont écrit, pour avoir leurs témoignages sur les miracles et le martyre du Bienheureux, et qui ne les ont pas refusés à Rome, ont été déportés en Sibérie.»

Sagan, 21 novembre 1853.—Le dernier ouvrage de Cousin dont j'entends parler est un volume philosophique [98] dont le but serait de mettre d'accord ses écrits d'autrefois avec ses pensées actuelles qui semblent, Dieu merci, suivre un tout autre cours. Mais à quoi bon? nous perdons tant de bonnes choses sur la route de la vie, qu'il est bien naturel de nous défaire des mauvaises. Ne serait-il pas plus digne du vrai philosophe chrétien d'en convenir tout simplement ou, mieux encore, de ne pas en fatiguer le public, que cela n'intéresse guère et de continuer l'histoire de Mme de Longueville qui charme tout le monde.

Je voudrais bien que Villemain fît enfin paraître son Grégoire VII [99], ce serait une bien bonne lecture pour mes solitudes; mais, je crains fort que le grand Pontife ne soit pas au bout de ses malheurs, et qu'il ne reste encore captif.

On dit que M. de Lamartine est très malade. Sa santé ne pourrait alors se comparer qu'à sa fortune et à sa renommée.

Je voudrais connaître quelque livre attachant qui me fasse passer les langueurs de ma chaise longue; ce ne seront pas les trois derniers volumes de l'histoire que M. Thiers a écrite sous l'empire de si déplorables passions. La muse de l'ingratitude l'a déplorablement inspiré [100]. Heureusement qu'il ne suffit pas d'avoir du talent pour faire ou défaire des renommées; elles subsistent par elles-mêmes et résistent aux folles apothéoses, comme aux iniques et ingrats dénigrements.

Sagan, 10 décembre 1853.—Le duc de Noailles m'écrit ce qui suit de Paris: «Je suis fort tourmenté de ce qui va se passer à Eisenach. On y a expédié quelqu'un de Paris pour empêcher Mme la Duchesse d'Orléans de recevoir le duc de Nemours, revenant de Frohsdorf. Je veux espérer que l'entrevue aura eu lieu avant l'arrivée du messager. Le Comte de Chambord et le duc de Nemours ont été ravis l'un de l'autre. Peut-être est-ce un bonheur que la Veuve se tienne en dehors; elle aurait plutôt compliqué, entravé, rendu l'entente plus difficile; car elle n'y aurait pas été assez naturellement, assez simplement. Tout ce qu'on lui demande, c'est de ne rien compromettre, de ne rien gâter; qu'elle reste isolée, si elle le veut, mais qu'elle n'intrigue pas, qu'elle reste passive; elle arrivera plus tard à se soumettre. En attendant, les autres s'entendent mieux tout seuls sans elle.»

Sagan, 11 décembre 1853.—Des lettres que je viens de recevoir me donnent quelques petites notions, dont voici l'extrait: «Il me paraît qu'en ce moment l'Angleterre et la France consentent à une Conférence ou Congrès à Vienne, où tous les Cabinets (turc et russe compris), régleraient de concert l'affaire d'Orient, avec protocole ouvert et s'intitulant, dès l'article premier: Affaire européenne. Si la Russie y consent, on pourra y forcer les Turcs; mais la question est de savoir si elle y consentira et si elle peut sortir de cette affaire sur un échec moral, comme celui-là? car, dans les circonstances actuelles, c'en serait un ... Mais si la Russie n'y consent pas, j'ai lieu de croire que l'Autriche ne poussera pas plus loin le dévouement et la reconnaissance, et qu'elle se séparerait alors de la Russie. Or, si l'Autriche se sépare de cette puissance et se réunit plus ou moins activement à la France et à l'Angleterre, la guerre générale ne serait plus possible.»

«Les Cousins ont été contents l'un de l'autre à Frohsdorf, et les Cousines aussi; j'ai pu jeter un regard sur des lettres qui l'attestent. Le Comte de Chambord a été particulièrement ravi de sa cousine Clémentine de Cobourg et a dit: «J'ai vu enfin une princesse française.» Le duc de Nemours, qui s'était rendu près de Mme la Duchesse d'Orléans pour lui tout expliquer, n'a pas été reçu par elle, et elle a même empêché ses fils de voir leur oncle.

«Il m'est revenu que M. Thiers n'approuvait pas l'entente entre les deux branches, mais qu'il l'acceptait, et il ajoute qu'il est persuadé qu'à sa majorité le comte de Paris imitera l'exemple du duc de Nemours. M. Thiers, à ce qu'on m'assure, n'aime pas la branche aînée, mais il hait, avant tout, ce qui gouverne aujourd'hui.»

Sagan, 23 décembre 1853.—Lady Westmorland me mande ceci: «Mon impression est que lord Palmerston produira une secousse qui fera crouler la machine [101]. Je crois que Stratford Canning, qui a fait tant de mal, fait à présent des efforts sincères pour l'arrêter; mais je doute de son pouvoir à calmer ce qu'il a fomenté et suscité.»

M. de Radowitz est mort, après de longues et poignantes douleurs, d'une maladie analogue à celle du feu Cardinal Prince-Évêque de Breslau. Certes, je n'aimais pas l'influence politique de M. de Radowitz sur le Roi, influence qui, à une époque donnée, a porté grand dommage à son gouvernement; mais sa mort n'en est pas moins regrettable, aujourd'hui qu'il n'était plus ministre. C'était, dans la vie privée, un homme des plus honorables; ses facultés intellectuelles, sa science, sa prodigieuse mémoire, son aptitude dans toutes les branches, excepté la politique, en faisaient un être à part de la plus rare distinction; il y a, en ce moment, si peu d'hommes qui s'élèvent au-dessus de la médiocrité, qu'on ne saurait trop regretter les deux ou trois âmes qui dominent encore de fort marécageuses vallées. La Prusse perd, en moins d'un an, deux appuis du catholicisme, si cruellement battu en brèche par l'insidieux piétisme protestant: le cardinal de Diepenbrock et M. de Radowitz. Ce dernier était ferme dans sa foi, et son crédit auprès du Roi était un appui pour ses coreligionnaires. Dieu veut nous ôter notre dernier «chevet», mais pour continuer avec Bossuet, il faut ajouter: «Puis il agit.» Espérons donc qu'à travers tant de pertes et d'attaques, l'Église triomphera et qu'elle se montrera d'autant plus forte, qu'elle aura moins d'appui. Le Roi sera personnellement très affligé de la perte d'un homme avec lequel la tournure particulière de son esprit et de son imagination trouvait une pâture toujours abondante.

Sagan, 31 décembre 1853.—M. de Humboldt m'écrit ce qui suit de Berlin: «La mort de Radowitz est un événement qui sans doute affecte le Monarque; mais on dit qu'un mémoire de Radowitz, que le Roi lui avait demandé sur les changements à introduire dans la Constitution, quelque temps avant sa maladie, a été si libéral et blâmant si franchement ce que l'on fait réactionnairement, qu'il s'en était suivi quelque froideur; cela expliquerait le calme royal pendant la maladie et les visites rares et tardives faites au moribond.

«La famille Radowitz en a été très affligée et moi-même, j'en ai été très surpris. Pour les personnes qui ont regardé l'excentricité des conseils de Radowitz comme peu utiles auprès d'un Roi à imagination mobile (par exemple la Reine), elles doivent trouver cette mort un accident très commode.

«L'homme était doué d'une puissante intelligence, d'une noble nature, sincère, consciencieux, vertueux, mais voulant toujours l'impossible. De formes arrogantes, offrant un mélange bizarre d'aristocratie et de théologie, appartenant au moyen âge, fortement saupoudré du libéralisme le plus moderne, sermonnant avec talent, mais incapable de causer, doux et aimable dans son intérieur où il était déifié.

«Le Roi se flatte que les éclatantes victoires remportées par les Russes vont disposer l'Empereur, son auguste beau-frère, aux idées pacifiques; moi, je crains, au contraire, l'engouement et le fanatisme du parti ultra-russe, ainsi que l'influence du clergé grec; je crains aussi le désespoir des Turcs qui leur inspirerait de fatales violences [102].

«Deux mystères occupent ici la faible partie du public qui en a eu vent, jusqu'à présent. La mission d'Albert Pourtalès à Londres et la course rapide que Bunsen a faite pour affaires politiques, à Paris, dont il est, du reste, déjà revenu [103]. Quel peut avoir été le but de ce voyage d'un ministre de Prusse à Paris, si ce n'est pour disposer les Tuileries favorablement pour Saint-Pétersbourg? mais alors, comment employer Bunsen, la bête noire de Brunnow et de la Russie? Vous avez très bien deviné, comme toujours, quel était le but de lord Palmerston!

«Il est rentré plus puissant que jamais, et le mot prononcé lors de sa retraite dans le Moniteur officiel de France, prouve qu'il mettra les fers au feu, conjointement avec l'homme taciturne des Tuileries. L'idée d'occuper la mer Noire, comme on occupe la terre ferme, de montrer les dents sans se battre, me paraît une folie insigne [104]

Voici donc le Prince Albert qui paraît en arriver, quoiqu'un peu plus tard, au même point que jadis son oncle Léopold: c'est-à-dire d'être détesté en Angleterre pour ses ambitieuses influences [105]. On croit qu'il fera une course, soit à Cobourg, soit à Lisbonne, pour se soustraire aux avanies que lui destine le Mob [106].