Où se jetant de loin un regard irrité

Les deux sexes mourront chacun de son côté[37].

Continuez à être l’aimable conseillère de l’homme, guidez-le avec votre tendresse si douce, secourez-le dans les moments d’abattement; soyez fières de votre rôle actuel dans la famille, laissez de côté ces défis que vous lancez au bon sens et souvenez-vous que beaucoup d’hommes disent avec Jules Simon: «Je repousse la domination des femmes, mais j’accepte leur influence».

4e: La femme doit voter en France parce que les femmes votent dans les autres pays

Si, à un point de vue peut-être très nouveau, le point de vue électoral féminin, nous jetons les yeux sur la carte du monde, on aperçoit l’hémisphère divisé en deux parties. D’un côté, les pays où les femmes ont les mêmes droits politiques que les hommes; de l’autre, ceux où elles se contentent d’être des épouses et des mères de famille.

Les États accordant le droit de suffrage aux femmes sont:

La République de l’Equateur depuis 1861.

Le Wyoming depuis 1869.

L’Autriche, dans la classe de la grande propriété, depuis 1873.

L’Ile de Man depuis 1881.

La Finlande depuis 1893.

La Nouvelle-Zélande et l’État de Colorado depuis 1893.

L’Utah et l’Idaho.

En Angleterre, toutes les femmes votent pour les principaux corps représentatifs locaux, qui sont:

Les conseils scolaires.
de gardiens.
paroissiaux.
municipaux.
de comté.

Elles sont éligibles seulement dans les trois premiers. La seule liste dont les femmes soient exclues est la liste pour l’élection des membres du Parlement.

Certains auteurs affirment que les résultats ont été excellents; les élections ont toujours revêtu un caractère de calme et de modération qu’elles n’avaient jamais eu. Les femmes ont accompli ce nouveau devoir avec intérêt et conviction. Pourquoi donc une chose fonctionnant si bien dans les autres pays ne donnerait pas d’aussi bons résultats en France? Les femmes votent au-delà des mers; tout le monde a trouvé cette nouvelle institution admirable. Qu’attend-on pour l’appliquer chez nous. Ne sommes-nous pas des femmes comme les Finlandaises, les Américaines ou les Anglaises?

La solution est simple, mais elle est fausse.

Il faut essentiellement se méfier de ces compte-rendus fantaisistes des journalistes nous annonçant que 3.000 femmes ont participé au vote, tandis qu’un confrère estime à 300 les suffragettes ayant usé de leur nouveau droit politique. Tel enthousiaste féministe proclame que la nouvelle loi a été accueillie avec joie; tel autre, plus calme, annonce que cette réforme a passé complètement inaperçue. Nous sommes encore trop près des événements pour pouvoir les juger; les matériaux sérieux et les documents probants manquent pour essayer même de porter un timide jugement sur les résultats obtenus et pour juger les effets. Le mieux est d’attendre! mais un journaliste le peut-il? Nous en doutons!

Le raisonnement que vous faites, Mesdames, n’est guère ingénieux. Les femmes votent en Amérique, en Finlande, etc. Pourquoi les Françaises ne feraient-elles pas de même?

Puisque les Chinoises portent le deuil en blanc, que les négresses se mettent des anneaux dans le nez, ou que les Japonaises, pour arrondir leur dot, font un an de stage dans les bateaux de fleurs, en feriez-vous autant? Et puis, vous oubliez la chose principale, la question des mœurs, de tempérament. «Erreur en deci, vérité en deçà». Ce qui peut être raisonnable et naturel dans un pays, peut être grotesque et fou dans un autre. Que la femme du Nord, plus froide, plus calme; que l’Américaine, plus flegmatique, puissent, avec leur éternelle indifférence, exercer leur nouveau droit sans que rien dans leur vie ne soit changé, nous l’admettons. Mais vous, Françaises, vous les enthousiastes, si sensibles, si changeantes, vous extrêmes en tout, qui êtes la légèreté et l’insouciance même, capables des pires résolutions comme des actes les plus fous, comment pourriez-vous déposer un bulletin dans l’urne? Auriez-vous seulement le désir de voter, d’exercer ce droit si fragile et si mobile, que l’on fait dévier par une promesse ou par une menace, vous qui êtes à la merci d’un sourire, d’une larme, d’une parole et d’un geste!

Ah! le joli résultat, le jour où vous pourrez avec un sérieux imperturbable inscrire sur vos cartes: électrice! Quelle décadence!

Le Mercure de France publiait dans son numéro du 1er février 1904 un article de Mme Charlotte Fabrier-Rieder, sur les «Femmes et le Féminisme en Amérique». Entre autres choses plutôt tristes, cette courageuse dame disait:

«Il n’y a plus de vie de famille en Amérique, plus de femmes d’intérieur. L’homme travaille pour que la femme ait beaucoup d’argent à dépenser. L’homme est le véritable esclave de la femme. Partout elle est prépondérante, elle collabore à la vie sociale, elle accède aux fonctions administratives et publiques, impose ses droits aux professions libérales, à tel point qu’un journaliste de talent, M. Cleveland Moffett, se plaint que l’Amérique soit de tous les pays du monde celui où la femme reçoit le plus de l’homme et lui donne le moins en échange. La femme, dit-il, passe sa vie dans la fainéantise, ne raccommode jamais, fait tout aussi bon marché de ses devoirs de mère que d’épouse et de ménagère. O femmes d’Amérique, prenez quelques leçons de la vieille Europe et en particulier de la France!

»Prendre des leçons de la France, c’est un peu tard, puisque c’est elle qui est en train de s’américaniser et de se féminiser»[38].

Paul Parsy, lui, est moins catégorique:

«Français et Françaises nous admirons en Norwège la femme qui s’avance en souveraine dans la cité, mais les Norwégiens et les Norwégiennes admirent et envient la Française, femme d’intérieur, comme nous disons, souveraine de la maison et du foyer. Et peut-être cette souveraineté-ci vaut-elle cette souveraineté-là. Et peut-être aussi ces deux souverainetés sont-elles conciliables»[39].

A notre humble avis, nous croyons à l’éternelle séparation de ces souverainetés. Et si le rêve contraire se réalisait un jour, qu’au moins parmi nos sœurs françaises il en reste toujours quelques-unes qui, selon le vers délicieux de Mme Fouqueux, veulent bien accepter

Ne vouloir être rien, être rien qu’une femme.

5e: La femme doit voter parce qu’elle ferait des lois contre l’alcoolisme et de régénération sociale

S’il est une plaie hideuse qui ronge notre pays, c’est bien celle de l’alcoolisme. De tous côtés, on entend répéter cette sinistre constatation: «L’alcoolisme fait des progrès effrayants, le fléau contamine notre sang le plus pur. La France est perdue!»

De toutes parts des cris alarmants sont poussés. Des cœurs bons, des âmes généreuses, fondent des sociétés dites de tempérance ou antialcooliques, pour enrayer le mal. La Chambre, devant le péril croissant, augmente sans cesse les taxes sur les alcools et, anomalie étrange, plus l’impôt est lourd, plus le nombre des consommateurs augmente. Quel remède découvrir à ce chancre rongeur de notre vie la meilleure et de notre force nationale? Comment arrêter le débordement de ce vice effroyable qui mine, qui sape, qui brûle les énergies indomptables, transformant un homme sain et vigoureux en une loque pantelante, en un être condamné à perpétuer une race rabougrie et dégénérée?

Ce remède, les femmes nous le proposent. Ce que vous n’avez pas le courage de faire, vous autres hommes, nous, femmes, nous le ferons. Donnez nous le droit de voter, et vous verrez si du jour au lendemain nos représentantes ne demanderont pas la fermeture immédiate de ces bars, de ces cafés où l’homme, sans souci de sa dignité, gaspille et son argent et sa santé, pendant que nous, les travailleuses, les héroïques, les courageuses, peinons pour élever nos enfants, pour les nourrir et, malheureusement aussi, le plus souvent, pour permettre au mari d’assouvir sa passion verte avec notre argent honnêtement gagné.

Ah! vos cabarets, messieurs les législateurs, quels admirables soutiens d’élections, quel nid plus sûr où l’on est toujours certain de trouver la voix qui assurera le succès, et cela moyennant une pièce d’argent ou même un simple verre!

Un ivrogne? Mais pour une fine on a sa voix! Le bistro! quel gros et influent électeur! En voilà un au moins connaissant ses clients et sachant par une tournée effacer une opinion ou changer la couleur de votre drapeau.

Voilà pourquoi, messieurs, vous permettez cette effrayante multiplication de débits, de ces gouffres où meurent tous nos plus beaux rêves de jeunesse, toutes nos espérances et toutes nos illusions; de ces taudis infects où l’ouvrier vient s’empoisonner à bon marché, oubliant dans sa griserie quotidienne femme, enfants, famille, travail!

Et puis, c’est la misère, la faim, l’horreur et la peur des coups! c’est pour l’homme le suicide ou le surin, pour la femme l’hôpital ou le trottoir!

Ces enfers! messieurs, laissez-nous voter, et demain nulle trace n’existera d’eux.

Pas plus que ces lois infâmes contre la prostituée qui, le plus souvent, fille du peuple, bonne, commise ou trottin, a été jetée sur le pavé des villes par un homme sans scrupule qui lâchement l’a abandonnée. Pas plus que ces règlements de police soi-disant des mœurs, qui traquent la fille publique comme une bête, qui l’enserrent dans leurs filets, qui l’étouffent dans leurs mailles pour la lancer dans la rue encore plus farouche, plus excitée, plus criminelle!

La belle apostrophe, mesdames! et quel beau rêve!

Reconnaissez tout d’abord avec nous qu’il existe de par le monde bon nombre de ménages heureux, dans toutes les classes de la société, ainsi que des hommes non alcooliques constituant même une imposante majorité.

Reste donc une minorité, élevée, il est vrai, d’hommes pour lesquels le café est tout, et qui sont par conséquent des alcooliques invétérés.

Sans crainte de trouver un démenti, nous pouvons affirmer que la moitié de cette minorité d’alcooliques est composée d’ivrognes de naissance ou de tempérament, c’est-à-dire que malgré toutes les lois, toutes les sociétés et toutes les défenses, ils continueront à boire... parce qu’ils ont toujours bu. Un joueur invétéré cesse le jour où il n’a plus d’argent, un fumeur quand il n’a plus de souffle, un alcoolique quand il est mort. A ces indéracinables auxquels vous ne pouvez rien opposer, ni le sentiment de leur bassesse, ni le respect de la famille, ni l’amour des enfants, ni les devoirs d’époux, le seul moyen raisonnable est de les laisser finir lamentablement leur vie de brute éternelle.

Mais, dites-vous, nous fermerons les cafés! Croyez-vous qu’ils ne seront point forcés d’abandonner leurs tristes habitudes?

Non! raisonnablement, Mesdames, croyez-vous qu’à l’heure actuelle il soit moralement possible de supprimer en France «une habitude», une nécessité, qui est dans les mœurs, et qu’on appelle le café?

Ou de deux choses l’une! ou il faut les supprimer tous sans exception, ou il ne faut en fermer aucun.

Si vous n’en supprimez que la moitié, par exemple, vous n’éteindrez pas le vice, vous l’aviverez, en canalisant tout simplement les ivrognes vers les bars ouverts, et n’en resterait-il qu’un tous les alcooliques s’y donneraient rendez-vous!

Quant à les supprimer tous, n’y comptez pas; vous auriez contre vous la majorité formidable des gens raisonnables qui vont au café pour leur bon plaisir, pour passer un instant, y voir des amis; l’ouvrier pour y faire sa partie ou sa causette; en un mot tous ceux pour qui le café est une distraction, un second chez soi, un complément de la vie.

Quant à la deuxième catégorie, nous les appellerons les apprentis alcooliques; ce sont tous ces ouvriers, dignes d’intérêt, se laissant petit à petit entraîner vers les bars et se faisant à la longue une gloire de savoir savamment «étrangler un perroquet ou étouffer un petit verre».

Que faire pour préserver ces hommes? La question est difficile pratiquement. Les solutions des problèmes sociaux sont trop complexes pour pouvoir dire catégoriquement: Il faut faire telle ou telle chose.

Fermer tous les cafés! le pourriez-vous? vous n’oseriez pas le faire.

Leur montrer par des conférences, des brochures, des avertissements, le gouffre vers lequel ils se précipitent! Ils n’y assisteront pas; ils ne vous écouteront pas.

Les enrôler dans une société antialcoolique? Ils en riront! en auront honte.

Un remède contre l’alcoolisme pour le supprimer? C’est chimère! il n’existera jamais. Mais alors essayons de l’amoindrir.

Commençons par donner à nos enfants une éducation non scientifique, mais pratique; sans trêve ni repos, montrons-leur tous les dangers de ce mal affreux; à nos petits soldats apprenons chaque jour, au lieu d’une stupide théorie militaire, les conséquences de ce vice effroyable; enfin que nos législateurs, avec une indomptable énergie, votent des lois plus sévères et plus rudes et surtout fassent impitoyablement la guerre à ces alcools frelatés, permettant de donner le verre à 10 centimes! Quand on songe que les droits par hecto sont de 220 francs.

Voilà le point faible de l’alcoolisme. Supprimez les mauvais alcools, traquez les eaux-de-vie bon marché, empêchez tous les vulgaires bistros de servir pour deux ou trois sous un soi-disant apéritif ou liqueur qui n’est autre chose que du poison; si l’impôt sur l’alcool, existant actuellement, ne suffit pas à enrayer le vice, eh! bien augmentez-le toujours[40]. Mais en même temps resserrez les mailles du filet qui enlacera les débitants et les cafés d’ouvriers, et si quelqu’un trouvait, par hasard, cette mesure antidémocratique, nous répondrions que de l’antidémocratie on n’en a cure, pourvu que le sang du peuple français soit fort et pur.

Et, maintenant, ne répétez pas cette énorme sottise que les législateurs conservent les cafés et les bars pour leur permettre d’être réélus; non, ne croyez point, Mesdames, que des hommes politiques, qui pour être politiques n’en sont pas moins cependant des gens honnêtes et respectables, s’abaissent à ce point.

C’est peu connaître l’esprit français que de prêter un seul instant de semblables intentions à nos représentants.

N’écoutez point en cela les voix réactionnaires vous chantant l’éternel couplet de la pourriture, de la dégradation des mœurs parlementaires. La République aurait-elle donc le triste apanage d’être un régime de honte et de boue? Et ne pourrait-on pas sans peine démontrer que les empires et les royautés n’ont été qu’une longue théorie de sang et qu’un amas de ruines.

Mettons les choses au point et disons qu’en ce siècle de lutte pour la vie les actes les plus simples revêtent toujours un caractère d’égoïsme bien caractérisé. Si le candidat parcourt les cafés, accusez les mœurs de notre siècle, voulant que ce soit là que le député fasse sa conférence, voit ses électeurs, leur cause, leur développe ses idées! De là à soutenir l’alcoolisme, il y a loin, très loin!

Quant aux diatribes contre les règlements des prostituées, je vous dis: Attention! fausse sensibilité. Qu’il y ait des hommes lâches et sans cœur abandonnant de pauvres filles sur le trottoir, il y en a, et la seule vengeance contre leur lâcheté, c’est de les dénoncer à la vindicte publique. Mais quant aux autres:

«Les femmes qui vivent de la prostitution, eh bien! ce sont tout simplement celles qui trouvent ce moyen d’existence moins pénible que le travail. Elles bénissent, dans leur for intérieur, la nature, cette bonne mère, qui les a fait naître d’un sexe où l’on gagne sa vie et où même parfois l’on s’amasse des rentes sans se donner du mal. Cela leur coûte si peu et cela leur fait tant de profit. La preuve en est que lorsque des âmes charitables tirent ces marchandes de sourires de la fange et cherchent à les réhabiliter par le travail, à la première occasion, elles retombent.

»Tout ce que la Société peut faire à cet égard, c’est d’exercer une surveillance rigoureuse sur l’infâme métier qu’on appelle la traite des blanches»[41].

Et nous ajoutons: d’essayer de rendre plus humains les règlements de la police des mœurs.

Laissez donc de côté, Mesdames, ces drapeaux que vous déployez à toutes occasions: Le drapeau de l’alcoolisme et de la régénération sociale! Un humoriste, nous ne savons plus lequel, a dit que c’étaient des bateaux! Nous avouons partager son opinion.

Vous avez de si beaux sujets pour réclamer, où tout votre cœur et toute votre sensiblerie pourront se donner libre cours; mais de grâce ne continuez plus à vous poser comme les rénovatrices des mœurs et de la morale.

Vous n’auriez aucun succès..., car rien n’est plus fastidieux qu’une femme savante, politique, économiste, éloquente et féministe..., même jolie!

6e: La femme doit voter parce qu’elle vote déjà pour les Tribunaux de commerce.

Prenons une femme directrice d’un magasin, d’un commerce, d’une entreprise. Avec régularité et sérieux, elle dirige tout, sait faire face à toutes les difficultés; la maison prospère et s’agrandit, menée par une tête intelligente et une volonté ferme. Il lui manque cependant quelque chose, c’est d’être l’égale de l’homme devant les tribunaux de commerce dont elle relève directement. Pourquoi n’aurait-elle pas, elle la femme honnête et travailleuse, les mêmes droits que son voisin, commerçant, déjà failli, mais réhabilité. En portant un procès devant des juges qu’elle n’avait pas choisis ne pouvait-elle avoir une cause de suspicion légitime et même les juges pourraient-ils rendre un jugement en leur âme et conscience sans être taxés de partialité.

La loi du 23 janvier 1898 a comblé cette lacune; désormais les femmes participent aux élections des Tribunaux de commerce, des membres de la Chambre de commerce et des Chambres consultatives.

Une loi du 15 novembre 1908 rend les femmes éligibles aux Conseils de prud’hommes.

Les résultats ont été excellents. La femme est dorénavant l’égale de l’homme, et cela sans entraîner une révolution, un bouleversement des mœurs. Le public ne s’est même point douté de ce changement qui a donné toute satisfaction. Pourquoi donc alors ne pas accentuer le mouvement et étendre petit à petit les droits électoraux féminins: droit de vote pour les élections municipales, puis d’arrondissements, conseillers généraux, etc., etc.

N’exagérons rien. Si la réforme est passée inaperçue, c’est que les élections des tribunaux de commerce sont celles où les hommes se dérangent le moins pour voter. Il n’est pas rare de voir plusieurs tours de scrutin afin de réunir le nombre de suffrages exigés par la loi. Et du jour où les femmes ont été admises à l’insigne honneur de venir déposer un bulletin de vote dans l’urne de Mercure le résultat n’a pas changé, l’éternelle indifférence a subsisté.

Ecoutons M. Turgeon, un féministe convaincu cependant:

«C’eût été tout profit pour la magistrature consulaire si l’admission des femmes au scrutin avait réveillé le zèle endormi des commerçants. Cet espoir a été déçu. L’expérience toute fraîche de la nouvelle loi a montré que les femmes préfèrent autant que les hommes la maison de famille à la salle de vote. D’abord les commerçantes ont mis bien peu d’empressement à se faire inscrire sur les listes; puis, au jour du scrutin, l’abstention a été générale. Même à Paris, il n’est guère que les dames de la Halle qui aient pris à cœur de déposer leurs bulletins dans l’urne; ce qui prouve qu’en dehors de quelques personnalités bruyantes pour lesquelles le féminisme est une profession ou une distraction, les Françaises qui sont simplement femmes se soucient médiocrement des revendications, même légitimes, autour desquelles on mène si grand tapage»[42].

Quant à la marche insensible du passage d’un vote à l’autre, c’est tout simplement un leurre. Ce dosage savamment indiqué entraînerait de grosses perturbations dues surtout aux ambitions des différents partis politiques. Chacun d’eux voudrait s’accaparer les voix féminines, et cela ne se ferait pas sans un bouleversement complet des mœurs. Nous assistons déjà à un curieux mouvement féministe dans les partis les plus rétrogrades comme les plus avancés, mouvement à l’heure actuelle insensible, mais qui se ferait profondément sentir le jour où le sexe féminin pourrait voter.

Chaque opinion, royaliste, bonapartiste, radicale, socialiste, anarchiste a son revers de médaille féministe. Ces messieurs prennent ainsi position dans la nouvelle bataille. Chaque camp arbore le drapeau des revendications féministes.

Et du jour où l’égalité politique sera proclamée, nous assisterons alors à cette énorme ruée de tous les partis vers les voix féminines. Nous verrons l’assaut des votes du sexe faible mené par les fort-ténors de la droite, les leaders du centre et les pétroleurs de la gauche! Adieu alors retenue, galanterie, tendresse, respect, amour, famille!

La femme deviendra une voix qu’on accapare, qu’on achète, ou qu’on vole! Girouette, ou article de bazar! Navrante réalité!

Et dans quelques années, lasses, fatiguées, annihilées par ces luttes incessantes pour lesquelles vous n’êtes pas faites, vous vous cloîtrerez dans l’immuable abstention, organisant très originalement la grève des suffragettes, vous les tristes désenchantées!

Le poids d’un tel fardeau sur de frêles épaules

Pourrait bien les faire ployer,

Mesdames, croyez-moi, ne changeons pas les rôles,

Restez les anges du foyer[43].

7e: La femme doit voter parce qu’elle paie l’impôt

L’objection est des plus naïves et des plus enfantines: «Si vous acceptez notre argent, si vous nous obligez à payer l’impôt, donnez nous au moins le droit de le voter, le droit d’élire des représentants qui seront nos porte-paroles».

On ne voit pas très bien, nous osons l’avouer, la relation qui existe entre le droit de voter et le paiement de l’impôt! Voyons! Est-ce parce qu’on paie l’impôt qu’on a le droit de voter ou bien est-ce parce qu’on vote qu’on paie l’impôt? Alors les incapables énumérés par la loi, les abstentionnistes, les militaires, etc., ne devraient pas être taxés par le fisc! L’impôt n’a point comme corollaire le droit au vote.

Et puis, une raison plus sérieuse milite en notre faveur. Du caractère légal de l’impôt découle un autre raisonnement. L’impôt, de nos jours, est réel et non personnel[44], c’est-à-dire dû non par la personne, non par un homme ou une femme, mais bien par la fortune. Ce n’est plus Monsieur X. ou Madame Y. qui sont taxés, mais directement leurs richesses!

N’essayez donc point de vous prévaloir, Mesdames, de ce fameux droit illusoire: «Nous payons, donc nous voterons». Si, dans votre arsenal féministe, vous ne possédez que de semblables arguments, la déroute sera complète avant peu dans votre camp. Et cela à cause de cette légèreté innée, de cette sensibilité naturelle qui vous font dévier du droit chemin, ou qui faussent en vous les raisonnements les plus simples. Une idée surgit, elle vous semble excellente! Vous la soutenez, vous la défendez, sans même parfois vous demander quelle en est exactement la valeur. Vous vous grisez de mots et de phrases, étourdies par le vide de vos conceptions.

Il est temps, Mesdames, de vous rappeler à votre rôle: «Un chat, un oiseau, au meilleur cas une nourrice[45]».


DEUXIÈME PARTIE


RAISONS POUR LESQUELLES LA FEMME
NE DOIT PAS VOTER


Une erreur

Avant d’exposer les raisons pour lesquelles la femme, d’après nous, ne doit point se mêler aux luttes politiques, nous voulons examiner une objection à l’encontre du vote féminin, constituant, à notre avis, une imposante erreur.

Les femmes, disent certains auteurs, ne font pas de service militaire; elles doivent donc être dépourvues de tous droits politiques. L’argument est détestable! Et la seule chose qui étonne c’est de le voir si souvent répété. Comment, s’écrient ces antiféministes aveugles, vous voudriez voter et vous ne payez pas à la patrie l’impôt le plus lourd, le plus dur, l’impôt du sang! Qui a fait la France belle et puissante? Nos soldats! Qui permet à la République de se faire aimer et respecter? Notre armée! Tandis que vous, Mesdames, vos champs de bataille sont le théâtre, le turf et les boulevards; votre idéal une toilette splendide et vous ne savez mourir que pour l’amour!

Nous le répétons, l’argument est complètement dépourvu de bon sens. Comment est-il venu à l’esprit d’un homme intelligent de dire: «Vous ne voterez pas, car vous ne serez jamais soldat!» Comme si par son sexe et ses conséquences la femme avait été créée pour supporter la fatigue des casernes, faire l’exercice, le pas gymnastique, les grandes manœuvres et, au jour des sombres guerres, courir sus à l’ennemi!

Comment peut-on faire un grief à la femme de ne pas mettre sac au dos, de ne pas avoir des galons de caporal ou d’être un officier de réserve. Reprocher cela à la femme, c’est comme si l’on disait à l’homme: «A partir d’aujourd’hui, vous ne voterez plus parce que vous ne savez pas faire la cuisine, coudre, nettoyer les casseroles, faire le lit, torcher les bambins, parce que vous ne portez pas de chichis ou des dentelles!!! parce qu’enfin vous n’êtes pas femme!!!»

Ce serait aussi ridicule.

En un mot, on dit aux femmes: «Vous ne voterez pas parce que vous n’êtes pas des hommes.»

Combien l’on doit s’en réjouir!

Et croyez-vous alors que l’impôt du sang ne soit point compensé par cette lourde charge: la maternité? Mais ces générations de héros, de gloires illustres, de triomphateurs! Cette France belle, puissante, éternellement jeune, qui l’a faite? sinon vous les femmes, sinon vous les mères! Vous dont le droit serait de vous lever toutes pour demander à ces grands mangeurs d’hommes, tels que les Napoléons, où sont nos fils? Et ce geste, vous ne l’esquissez même pas, courbant vos fronts voilés de deuil devant la réponse: Patrie!

Comprend-on maintenant ce mot de Michelet: «Qui paie l’impôt du sang? La mère!»

L’impôt du sang! Nous le payons dans la personne de ceux qui nous sont les plus chers, fils, frères, époux et amis. Si nous sommes dispensées du service militaire, nous sommes condamnées en revanche à toutes les douleurs de l’enfantement. Si nous ne faisons pas la guerre, nous faisons des soldats[46].

Créer les futurs soldats au prix de mille souffrances, au péril de sa vie; passer un tiers de son existence à préparer des citoyens, tout cela n’équivaut pas à deux ans de régiment? Ne dites point à la femme des choses qui la blessent dans ses attributions les plus douloureuses mais les plus idéalement belles: la maternité. A ces exaltées luttant pour leurs droits et leurs intérêts soi-disant méconnus, à ces éternelles blessées, n’opposez point des raisons aussi vaines et aussi sottes. Car parfois leur réponse: «Nous serons puisque vous le voulez, soldats», est aussi ridicule, aussi dépourvue de bons sens que l’objection.

Non, Mesdames, votre place n’est point à la caserne, pas plus du reste qu’à la mairie ou à la Chambre des députés.

«Militaires, elles ne connaîtront jamais l’odeur de la poudre et le sifflement des balles, car elles sont femmes et comme femmes elles doivent avoir horreur du sang versé. C’est alors qu’on les verrait toutes ces belliqueuses dépouiller un costume qui ne leur siérait plus et il n’y en aurait pas une qui ne préférât aux attributs dont elles s’étaient imprudemment parées le seul insigne qui convienne à une femme, quand le canon tonne et le sang coule: le brassard consolateur de la Croix-Rouge. C’est aux hommes qu’il faut laisser l’uniforme et c’est à eux seuls que demeure le droit de le porter, parce qu’il n’est pas sur eux l’indice d’un goût mais qu’il est l’indice d’un devoir»[47].

Ne répétons donc point avec le gros public envisageant la discussion sous un angle étrangement étroit: Vous ne payez pas votre dette à la patrie; nous vous refusons le droit de vote.

N’exaspérez pas les femmes! elles auraient raison de s’insurger et de se révolter devant des raisonnements si peu chevaleresques et si peu probants.

Car pour une fois nous serions capable de devenir féministe!

1re: La femme ne doit pas voter à cause de la famille

Jules Simon, de l’Académie Française, écrivait: «La famille a un vote, si elle en avait deux elle périrait». Et Jules Simon était loin d’être un sot.

Que l’on ne nous accuse point de sentiments arriérés et vieux jeu, que l’on ne nous traite point de rétrograde ou de bourgeois! Nous avons une trop haute idée de la famille pour que nous ne disions le profond bouleversement qui serait occasionné par cette nouvelle réforme: le vote des femmes!

Nous entendons déjà les mille et une réponses faites à cette objection! La femme électrice! Et après! Croyez-vous que dans un ménage il n’y ait pas de nos jours des sujets plus importants de discussion et qui n’entraînent pas pour cela la faillite de la famille?

Attribuez-vous à un simple bulletin de vote le pouvoir anormal d’introduire sous le toit familial la discorde? Les enfants! mais aucun changement ne sera apporté dans leur éducation ou dans les soins à leur donner! Quant à l’amour des deux époux, il ne sera point diminué par le nouveau régime: égalité des droits sans distinction de sexe!

Dès le moment où les femmes voteront, elles auront conscience de leurs devoirs. Sollicitées de donner leurs voix, elles se demanderont pourquoi. Dès cet instant, il s’échangera entre l’homme et la femme des inspirations qui loin de nuire à leurs rapports réciproques ne feront au contraire que de les améliorer dans une large mesure. La femme, moins instruite, aura recours à l’homme qui le sera davantage. Il s’en suivra un échange d’idées, de conseils, un état de choses enfin comme il n’en aura existé que dans les cas très rares[48].

Les grands-prêtres du féminisme ont beau jeu pour idéaliser en phrases ronflantes et illuminées le sanctuaire d’amour que sera le ménage moderne; la femme, enfin, libérée de son rôle honteux de bonne légale à tout faire; l’homme n’ayant plus une compagne, mais une semblable, un homme-femme!

Nous avouons ne point partager ce vibrant enthousiasme. S’il existe déjà dans la famille de nombreux sujets à discussion, on ne voit guère le besoin d’en introduire de nouveaux.

Quand on aborde la question suivante, qui est en somme le nœud de tout raisonnement: «Le vote de la femme détruira-t-il la famille?» les uns haussent les épaules, en souriant, sans répondre; ce sont nos grands intellectuels et intellectuelles, démolisseurs des préjugés bourgeois et créateurs des grands systèmes sociaux! Ce sont les fortes têtes de la société, ayant l’intime conviction d’être des gens d’essence supérieure! Beati pauperes spiritu!

D’autres, plus sérieux, discutent, approfondissent, travaillent la question, ne se contentant pas de phrases prophétiques ou d’affirmations embrumées! Ils se disent: «Supposons du jour au lendemain l’égalité politique proclamée. Prenons un ménage type où le mari aura des idées avancées, la femme peut-être pas bien définies, comme presque toutes les idées des femmes, mais enfin plutôt rétrogrades ou conservatrices. Jusqu’ici aucune ombre n’était venue assombrir la joie et le bonheur de cet heureux ménage; les enfants étaient très bien élevés, les relations entre les différents membres de la famille étaient sympathiques, on était heureux!

Mais le jour des élections approche, une fièvre intense gagne tous les cerveaux; des amies viennent causer à Madame; on l’entraîne dans des réunions; dans des conférences où luttent, acharnés, onguibus et rostro, les deux candidats. Timidement, le mari fait observer à sa femme qu’il serait peut-être plus convenable, il n’ose dire nécessaire, que son vote soit conforme au sien, et cela eu égard à sa position, à ses relations, à son avancement. La femme, par amour-propre ou par conviction, répond catégoriquement que son opinion est arrêtée et que le choix de son candidat est déjà fait.

Le mari émet quelques observations; le ton de la discussion s’élève; les pointes et les répliques de la femme achèvent de mettre le feu aux poudres; si les parents, les frères, les sœurs s’en mêlent, le ménage devient alors un véritable enfer et cela simplement parce que Madame veut voter pour un royaliste et Monsieur pour un républicain.»

Que dire des querelles qui éclateront dans un ménage ouvrier ou dans une famille de paysans! La lutte sera là encore plus âpre, plus serrée, plus cruelle!

Qui pourra se figurer les innombrables discussions et les froissements inévitables qui existeront entre les amis, les parents et toute la lignée d’étrangers mise en communion d’idée par le mariage!

Ce sera charmant et le nouveau régime aura des conséquences magnifiques!

Et cette description, nullement exagérée, pourra s’appliquer du jour au lendemain à des milliers de ménages! Cela malgré toutes les dénégations des féministes.

Du jour où vous permettrez à la femme de voter, elle commencera par s’immiscer dans les réunions politiques, à parler, à discuter, et avec son caractère enflammé et extrême, s’enthousiasmant pour un rien, elle sacrifiera son intérieur et sa tranquillité à la défense d’une opinion. Cela, parce que de nos jours quand la politique vous enserre dans ses tentacules redoutables, elle vous absorbe, vous étreint, vous broie; parce qu’en politique toute tendresse, tout amour, toute sympathie s’évanouissent; parce qu’en politique on oublie tout, famille, enfants, situation, vous surtout, femmes, les exagérées éternelles, capables des résolutions les plus folles comme des actes les plus extravagants; parce qu’en un mot, on change de sexe, on n’est plus un homme ou une femme: on est politique.

Et nous assisterons alors à cette chose lamentable, la décrépitude de la famille française; nous verrons des intérieurs autrefois si calmes et si heureux changés en salles de conférence où devant des enfants pleurant et apeurés par les cris, un homme et une femme, un père et une mère, discuteront les mérites de leurs candidats, avec des gestes fous et des expressions malsonnantes. Nous assisterons à cette destruction lente mais sûre de la tendresse maternelle.

Quant aux enfants, abandonnés, livrés à eux-mêmes, élevés dans la liberté, l’émancipation et la libre-pensée, entre une tirade radicale et un discours royaliste, tirés d’un côté, tiraillés de l’autre, ils seront les spectateurs impuissants de ces luttes ridicules, jusqu’au jour où blasés et cyniques ils considéreront d’un œil froid et terne leur mère comme une folle et leur père comme un détraqué.

Oh! les grands rêves révolutionnaires, les grands mots d’égalité sexuelle, de liberté, d’émancipation, de rénovation sociale. Oh! modernes entrepreneurs de changement des mœurs! quelle triste figure serait la vôtre devant l’application réelle du programme de vos futures constructions! Quelle inquiétante responsabilité pèserait sur vos frêles épaules, le jour où l’on vous dirait: ouvrez vos chantiers! combien d’ouvriers ou d’ouvrières auriez-vous? Peu, très peu, car le bon peuple français se contenterait de regarder par-dessus les palissades la cité future que vos folles conceptions tentent d’élever!

Non, de grâce, ne touchez point à cette chose sacrée: la famille. Croyez, malgré tout votre scepticisme, qui pour la plupart d’entre vous n’est que de la pose ou du snobisme, que le vote des femmes aurait dans la majorité des foyers des conséquences désastreuses.

On ne peut émettre une opinion d’avenir, nous l’avouons, mais regardez simplement de nos jours dans les villes et les villages l’action des femmes. A la campagne surtout elle est énorme, car là on ne vote plus pour une opinion, on vote pour un tel ou tel autre. Les élections se font pour un nom contre un nom. Et les femmes se lancent dans la lutte, féroces, exaltées, entraînantes, poussant aux dernières folies! Que sera-ce le jour où elles pourront manier l’arme dont elles ne peuvent aujourd’hui que frôler le manche? Ce sera la débâcle de la famille, le renversement de la femme de son piédestal de gloire et de bonté.

Et maintenant, mesdames, vous les sensées, vous les normales, opposez toute votre énergie, toute votre force, à ces démolisseurs de tendresse et de bonheur. Rappelez à ces échevelées la phrase de Jules Simon: «La femme doit régner dans l’intérieur de sa maison, mais elle ne doit régner que là», et si prétentieuses et arrogantes, certaines mercantilistes du féminisme, avec des gestes tragiques et une face convulsée, s’écriaient: «mes sœurs, révoltons-nous; la famille vivra plus belle et plus puissante après notre émancipation», faites-leur la réponse ronde et franche que l’épouse de Jérôme Paturot lançait dans un club de femmes en 1848:

«Comment, ce n’est pas assez que les hommes aient la cervelle sens dessus dessous, il faut encore que les femmes s’en mêlent? On vous parle de vos droits. Vous avez celui de tenir en ordre votre maison, de raccommoder les chausses de votre mari, d’élever vos enfants, de commander aux bonnes et de veiller à ce que le dîner soit cuit à point? Et qu’aurez-vous gagné en venant ici? Que la maison ira à vau-l’eau, que tous les enfants seront mal tenus, les nippes en mauvais état et les bonnes maîtresses chez vous!!»

Oh! diront, mesdames les féministes, quel idéal trivial et banal! et surtout, en «quels termes grossiers ces choses-là sont dites.»

Mon Dieu! mesdames, nous avouons humblement préférer ce style sans gêne, délicieux dans sa rondeur bonhomme, à vos phrases prétentieuses et économico-sociales, dignes tout au plus de figurer dans le Parc aux Huîtres de Fantasio.

Quant à l’idéal de l’épouse de Jérôme Paturot, pour si terre à terre et si peu élevé qu’il soit, il a sur le vôtre, révolutionnaire et pédant, l’avantage d’être censé.

Et cela, croyez-nous, n’est point à dédaigner.

2e: La femme ne doit point voter parce qu’elle demanderait l’éligibilité.

Les femmes sont comme les enfants. Accordez-leur un petit bout de liberté, elles en demandent le lendemain un gros morceau! Et dire qu’il est inutile de leur donner le droit de vote parce qu’elles demanderaient tout de suite celui d’être éligibles, me paraît tout naturel! Dès qu’elles seront électrices, elles voudront être élues!

Quelques-unes même mettent la charrue avant les bœufs! Mesdames Marguerite Durand, Hubertine Auclert, etc., etc., se présentent dans divers arrondissements de Paris. «Leur ouvrirez-vous débonnairement les mairies, les conseils généraux, le Parlement, toutes les fonctions officielles du gouvernement?[49]

Mais certainement, répondent ces dames! A quoi nous servirait l’usage du bulletin de vote s’il nous était impossible de faire triompher nos candidates? Et puis, croyez-vous que certaines femmes n’auraient pas autant de talent pour discuter une loi, faire une interpellation, etc., que la plupart des députés? Mais pour être conseiller municipal, maire, député, sénateur ou ministre, point n’est nécessaire d’être un aigle ou un génie? Et pour faire le travail que ces messieurs font, une dame en est aussi bien capable.

Nous ne discuterons point, mesdames, la comparaison et l’appréciation que vous portez sur le travail d’un député ou d’un sénateur. Nous dirons simplement que ce travail parfois énorme, mais toujours sérieux et à la longue ennuyeux, n’est point fait pour vous, à cause de votre tempérament. Il vous serait impossible de dresser des actes de l’état-civil, de faire des discours, de discuter des rapports, de répondre à tous les solliciteurs, de faire, en un mot, un travail de tous les instants, continu, sans trêve ni relâche, car vous êtes des femmes et qui dit femme, dit légèreté, étourderie, inconstance!

Que diriez-vous d’un conseil municipal composé de femmes! D’un maire-femme! D’un député-femme! D’un sénateur-femme (ceci est plus douteux; une femme étant en principe toujours jeune éprouverait quelque difficulté à découvrir son âge en s’asseyant dans l’auguste assemblée des pères conscrits!)

Mais, nous répondent les féministes, ce ne serait pas si ridicule! Dans les conseils elles apporteraient l’appui de leur tendresse, de leur impartialité; à la Chambre elles sauraient être indépendantes, donneraient leurs avis compétents sur les questions d’intérêt pratique ou d’économie!

Et puis enfin, n’avons-nous pas déjà la femme avocate, la femme docteur, la femme-écrivain, pourquoi n’aurions-nous pas la femme-maire ou la femme-député?

Le raisonnement est ingénieux, mais il est faux! Il ne s’ensuit pas de ce que nous avons déjà des femmes avocates ou médecins que nous soyons obligés de subir des femmes politiques. Ce serait une corde de plus à leur arc pour se rendre encore plus ridicules!

Les avocates! La plaie des tribunaux! l’épouvantail des confrères et des prévenus, la bête noire des juges!

Valère Maxime nous dit que de son époque, déjà, on comparaît les clameurs d’une femme avocate à des aboiements! Et ajoutant qu’elle était née en 48 avant Jésus-Christ, il dit: «Lorsqu’il s’agit d’un pareil monstre, l’histoire doit plutôt enregistrer la mémoire de sa destruction que la date de sa naissance»[50].

La doctoresse! Qui nous dira l’aversion qu’elle inspire à tous les médecins. La plus grande découverte du siècle, nous disait un docteur célèbre de Montpellier, serait de découvrir le microbe des étudiantes en médecine!!

L’écrivain! Elles sont trois mille en France, nous annonce tristement le Figaro! Et sur ce nombre, combien d’inconnues! combien d’ignorées. C’est la lente submersion de la littérature sous la production énorme: «de ces vaches écrivassières aux mamelles gonflées d’encre», comme les appelle irrévérencieusement Nietzsche.

«Lorsque dans une société, dans une littérature l’élément féminin domine, ou seulement domine l’élément masculin, il y a arrêt dans cette société et cette littérature est bientôt décadente. L’élément féminin produit une rétrogradation humaine»[51].

Après cela vous voulez nous donner la femme maire ou la femme député! Non, Mesdames; sans parler des nombreux et énervants conflits de tous ordres que vos candidatures susciteraient, il est une question plus sérieuse qui doit vous faire renoncer à ceindre l’écharpe tricolore! C’est votre légèreté.

Une femme, disait Lamartine, est incapable de suivre un raisonnement plus d’un quart d’heure! Vous entendriez-vous à réviser des comptes, à compulser des dossiers! Croyez-vous sincèrement à l’autorité morale d’une fonction publique exercée par une femme? Ne trouveriez-vous pas dégradant de vous voir dans les luttes politiques d’où est bannie toute galanterie, huées, insultées, vilipendées et traînées dans la boue?

Auriez-vous le courage le jour où l’ordre serait troublé de le rétablir! Seriez-vous assez sérieuses et assez calmes pour prendre aux heures du danger des décisions énergiques et sûres? Non, car votre légèreté, votre nervosité compromettraient en vous la voix de la raison et du bon sens! Et puis nous autres, les hommes, que ferions-nous? La cuisine, le travail de la maison, l’éducation des enfants, pendant que vous approfondiriez les comptes des mairies ou que vous prépareriez un rapport sur la marine ou sur les Beaux-Arts. Vous seriez la grande armée des femmes politiques dont nous ne serions que les serre-files! Non, Mesdames, ayez le bon esprit de reconnaître que les rôles de chacun ne peuvent s’intervertir.

On ne change point les décisions de la nature. Restez ces êtres charmants et doux, tendres et bons, embellissez un foyer par votre tendresse et souvenez-vous que malgré toute votre beauté, toute votre grâce, vous feriez toujours à la mairie ou à la Chambre des députés piètre figure! Vous n’y auriez aucun succès! Ecoutez du reste M. Claude Mill, un de nos chroniqueurs les plus spirituels:

«Tout de même est-ce que vraiment les femmes ont besoin d’entrer au Parlement pour que nous les appréciions davantage? Elles étaient charmantes avant de représenter le peuple; elles le seront évidemment après: mais elles ne le seront pas davantage. Tremblons donc qu’obligées d’assister aux doubles séances, contraintes d’arriver à neuf heures, de déjeuner à la hâte en étudiant des rapports et de s’en revenir dès le dessert pris, pour discuter de la décadence des haras, tremblons qu’elles ne donnent plus le même temps—oh le bon temps—à l’étude de l’ondulation et à la science du chichi. On me dira que les femmes sont essentiellement pratiques, qu’elles n’iront pas comme les hommes perdre six mois à discuter un budget assommant sous le couvert de réformes que la démocratie n’attend pas. Les femmes savent au moins le prix du beurre et encore plus la valeur du pain que l’on met dessous et ce n’est pas elles qui nous parleront cinq heures d’horloge de la politique du gouvernement en Cochinchine pour aboutir à l’ordre du jour pur et simple.

»Je veux bien croire aussi que le jour où la femme sera admise à délibérer et à voter, la Chambre deviendra un séjour charmant. Les complots sentiront un peu la verveine et la poudre de riz. On fera ou on défera un ministère pour un regard ou pour un baiser. Si la corruption continue à planer sur les assemblées politiques, elle se prodiguera sous la forme gracieuse de l’amour. Et le pot de crême remplacera le pot-de-vin!

»C’est entendu mais au fond tout cela est-il bien sérieux?

»Tout d’abord, impossible d’ouvrir la moindre session, malgré le proverbe qui veut qu’une session soit ouverte ou fermée?

»Quelle est la coquette, en effet, qui consentira jamais à être présidente d’âge? Et que de potins! La médisance ira bon train. On dira l’Aube a ses vapeurs. La Manche fait la tête car le Doubs parle bas à l’Eure! Et l’Isère est-elle mal fagotée. La séance sera-t-elle houleuse? Le président rappellera-t-il ces dames à l’ordre? Quel incident s’il se permet de déclarer qu’elles manquent de formes?

»Non, non. Mesdames! Croyez-moi, abstenez-vous. L’abstention est toujours chose facile, trop facile. Demandez aux hommes, ils en savent quelque chose. Et voulez-vous un bon conseil? En fait de loi, contentez-vous de faire à vos maris celles que nos mères faisaient à nos pères, c’est la plus douce et la meilleure».

Et personnellement nous ajoutons, c’est la seule que nous supportions de vous avec joie et bonheur!

3e: La femme ne doit point voter parce que cette nouvelle conception n’est point dans nos mœurs.

Depuis quelques années, des voix de femmes se sont mêlées aux justes revendications d’une démocratie jusqu’ici ignorée, les unes graves et pondérées, d’autres révolutionnaires et exaltées. Certaines militantes, comme Mmes Maugeret et Chenu, ont pris la direction du féminisme chrétien; mais, comme leur patron saint Jean-Baptiste, elles prêchèrent dans le désert. Quelques-unes, le bonnet rouge sur l’oreille et les deux mains sur les hanches, comme Mme Pognon ou la doctoresse Pelletier, se firent les propagandistes d’un féminisme rouge. Et de l’extrême-gauche à l’extrême-droite de la politique, l’arc-en-ciel féministe a resplendi.

Les Congrès de 1889, 1891, 1903 et 1904 commencèrent à mettre mieux en relief les revendications du sexe faible. Avec la naissance de la 3e République coïncide la création de nombreuses associations, l’Union universelle des femmes (Mme Cheliga-Lévy), l’Avant-Courrière (Mme Schmall), la Ligue française pour le droit des femmes (Mme Pognon), l’Egalité (Mme Vincent), etc., etc.

De nombreux périodiques ou revues viennent soutenir l’ardeur des combattantes et stimuler le zèle des néophytes: La Fronde, Le Droit des Femmes, La Femme, L’Avant-Courrière, Le Pain, Le Journal des Femmes, La Femme Socialiste, La Revue Féministe, L’Harmonie Sociale, La Ligue, etc., etc.

En littérature, MM. Hervieu, Turgeon, Marguerite, Brieux, Donnay, Beaubourg, Prévost, Bourget, Jules Bois exaltent le rôle futur de la femme libre et affranchie et idéalisent sa mission de demain.

Des hommes politiques, comme MM. Vaillant, Allemane, Viviani, Sembat, d’Estournelles de Constant, etc., se font les porte-paroles éloquents des revendications du sexe faible. Bref, la vague féministe monte, monte sans cesse.

«Une évidence domine, c’est que le but se rapproche, c’est que la voix longtemps étouffée, la voix innombrable des femmes retentit plus distincte et qu’on peut prévoir désormais sans erreur l’époque où elle apportera dans nos assemblées le poids de son ingéniosité, de sa prévoyance, de sa pitié, un sûr et ardent levier pour le travail et pour la paix»[52].

Ça sonne bien, c’est joli, c’est bien écrit! Mais voilà, grattez un peu... il n’y a rien dessous. M. Victor Marguerite est simplement un merveilleux écrivain.

On serait tenté de croire après cette revue rapide des forces féministes à l’existence d’un courant profond, modifiant nos mœurs et orientant l’opinion vers cette nouvelle perspective: les femmes électrices. A prendre au pied de la lettre les articles enthousiastes des devins féministes, il semble que la masse du peuple français soit prête à ce changement, et qu’il suffirait d’un simple coup de pouce donné à l’évolution de la société pour faire des femmes nos égales. Un petit tour de manivelle et crac, sans à-coups, sans oscillations ni secousses, insensiblement, glissante et souple, la réforme s’adapterait, inaperçue. Tous Français, tous électeurs.

La réalité serait plus mouvementée. Ce serait une profonde erreur et un leurre dangereux de supposer à l’heure actuelle les mœurs françaises suffisamment préparées à l’acceptation d’une semblable réforme.

Non, malgré toutes les affirmations, notre esprit n’est point encore accoutumé à considérer comme une chose sérieuse et réalisable le suffrage des femmes: La réforme n’est pas mûre, elle est verte, horriblement verte.

Et les années se succéderont longtemps encore avant que cette chimère ait pu prendre consistance, avant que cette idée fausse et anormale soit acceptée par des cerveaux équilibrés et raisonnables.

Cela parce que dans notre terre de France, où le bon sens est encore le meilleur juge, il existe des hommes sincères et sérieux, ne craignant point d’élever leurs voix autorisées pour proclamer folie ce rêve de quelques exaltées.

Cela, parce que la majorité des femmes se désintéresse complètement de cette réforme que l’on ne prend pas au sérieux; femmes du peuple ignorant et ne soupçonnant même pas la portée des revendications; bourgeoises effrayées dans leur simple jugeotte par ces grands mots: égalité des sexes; aristocrates dédaignant, pour une fois avec juste raison, ces luttes du sexe faible, bonnes tout au plus pour des institutrices.

Enfin parce que toute l’énorme majorité des Français et des Françaises intelligents, normaux et doués d’un solide bon sens ne peuvent accepter cette conception nouvelle du rôle de la femme, se mêlant aux luttes politiques et descendant dans la rue!

«Ce que nous voulons supprimer, ce n’est pas le sexe féminin, mais la servitude féminine, servitude que perpétuent la coquetterie, la retenue, la pudeur exagérée, les mièvreries de l’esprit et du langage. La femme sera un individu avant que d’être un sexe»[53].

Le délicieux type de femme; désormais libre, sans frein, sans moralité, sans coquetterie, sans amabilité, sans tendresse!

Mme la doctoresse Pelletier n’est pas heureuse, constatons-le dans ce nouveau portrait de l’Eve future! Un ours! pas même léché!

A la lecture de cet idéal, nos pères auraient dit tout simplement: «Les monstres, elles méritent d’être fouettées». Mais si efficace qu’il puisse être, ce vieux traitement répugnerait à la douceur de nos âmes. Nous avons fait nôtre le joli proverbe indou: Ne frappez pas une femme, même avec une fleur! et puis les chères créatures n’aiment plus à être battues. Mon docteur avait raison. «Mieux vaut de toute façon les asperger que les meurtrir. L’hydrothérapie a du bon»[54].

La mesure serait plus douce mais ne produirait pas de bons résultats.

Entre nous, mesdames, ne soyez pas si entêtées; convenez qu’à l’heure actuelle nous ne sommes pas prêts pour cette réforme. Avouez-le! vous avez contre vous tout un peuple et vos faibles forces viendront se heurter longtemps encore contre le rempart du bon sens dont les bases sont en France très solides.

Je n’en veux pour preuve qu’une confession d’un immortel féministe, le provocateur des grands suicides moraux de notre époque et grand directeur des consciences de nos demi-vierges, nous avons nommé Marcel Prévost.

«Le suffrage des femmes est parmi les problèmes politiques et sociaux de l’heure présente un de ceux qui agitent le moins l’opinion française. On peut s’en étonner à une époque où les revendications féministes ne sont nullement inactives ni négligeables. Les conquêtes de la femme contemporaine dans le domaine de l’égalité sociale sont tellement importantes depuis une vingtaine d’années qu’elles dépassent les prévisions les plus optimistes. Mais dans le sens de l’égalité politique, le changement fut quasi nul. La raison de cette immobilité, c’est que les femmes se sont franchement désintéressées jusqu’ici de leurs droits politiques»[55].

«La majorité des femmes n’est féministe à peu près dans aucun pays du monde, 120 ans après la Révolution française. Et parmi les revendications féministes, celle à laquelle les femmes tiennent peut-être le moins, c’est le droit de suffrage législatif ou même municipal»[56].

Nous avions raison de vous dire, mesdames: l’idée n’est point encore dans nos mœurs, la réforme n’est pas mûre, elle est verte, horriblement verte et bonne tout au plus pour des... détraquées.

4e: La femme ne doit point voter car elle n’a pas reçu l’éducation civique et politique

Supposons que du jour au lendemain, on accorde aux femmes le droit de voter: Qu’arriverait-il? Tout simplement que la majorité des femmes (et nous ne parlons que de celles ayant reçu une éducation) éprouveraient quelque difficulté à se servir de cette nouvelle attribution, car cette intelligence, malgré toute la science (?) inculquée pendant des années par de savantes (?) maîtresses, n’aura pas reçu (heureusement) une éducation politique suffisante. Ah! disent les féministes, qu’à cela ne tienne, changeons les programmes et préparons les générations féminines à leur rôle futur.

Non, Mesdames, ne faites point cette suprême bêtise! Examinons en effet l’éducation de la femme moderne? Nous nous poserons certainement cette question: où sont les fous? Chez les hommes qui élaborent de semblables programmes, ou chez les jeunes filles qui les apprennent!

On rit en pensant à ce que doit savoir une femme pour son certificat primaire, on tremble quand on jette un coup d’œil sur le certificat supérieur, on frémit à la lecture d’un programme d’école normale!

Quant au reste, cela dépasse l’imagination humaine!

Non seulement l’éducation pratique et intelligente est abandonnée, mais encore, chose plus grave, elle est condamnée. Lire tout, apprendre tout, mais ne savoir rien, tel est le grand critérium de l’instruction féministe moderne.

«Il n’est pas rare de voir les jeunes filles faire dans une même journée le commentaire d’une églogue de Virgile, l’analyse du système de Kant, l’exposé des transformations du substantif de la langue d’oil et le tableau du régime parlementaire des Anglais au XVIIIe siècle ou expliquer le rôle du système nerveux périphérique, la formation des carbures d’hydrogène et reliqua»[57].

C’est cela! l’instruction à haute tension, la concentration dans un cerveau féminin des choses les plus abstraites et les moins utiles! On fait de nos jeunes filles d’aujourd’hui des intellectuelles, des doctoresses, des brevetées, des agrégées, c’est-à-dire des pédantes, des prétentieuses, mais hélas on n’en fait pas des femmes!

Et si maintenant pour obtenir malgré tout votre fameux suffrage vous joignez, Mesdames, à cette éducation savante, une éducation politique; si à la théorie du système de Kant ou du tronc de cône vous joignez les théories royalistes, impérialistes, républicaines ou socialistes; si désormais une femme doit apprendre l’exposé radical ou la doctrine communiste, le résultat sera admirable!

A la jeune fille pédante «qui n’a du dédain que pour les bourgeoises préparant des conserves ou surveillant la blanchisseuse»[58], ajoutez un troisième sexe, la femme politique, nous aurons alors un être hideux, difforme, composé de pédantisme, de laideur, de prétention, de science et de politique, qui ne sera même plus, selon l’expression vulgaire, bonne à prendre avec des pincettes!

Quelques féministes désireraient pour arriver à ce résultat un autre système. Ce serait la promiscuité de chaque jour des femmes avec les hommes:

«La politique, le café, le cabaret, en mettant les hommes en contact, leur font apprendre à s’apprécier et à se maîtriser. Mais pour les femmes, actuellement écartées de la politique, il n’y a point de contact civilisateur et l’habitude de n’avoir en vue que soi même fatalement restreint leur sens moral»[59].

Ainsi donc, pour compléter l’éducation de la femme, Mme Hubertine Auclert nous propose comme contact civilisateur la politique, le cabaret et le café. Pour notre part, nous croyons que si une pareille éducation devait leur être donnée dans de semblables milieux, il faudrait désespérer de les voir s’apprécier et se maîtriser; et il serait à craindre de constater, le jour où elles prendront ce fameux contact civilisateur, la ruine de la famille et une recrudescence formidable d’aliénées.

Non, jeunes filles, restez simplement les petites intelligences vives et alertes, ayant des aperçus rapides sur certaines branches de la science, connaissant très bien notre littérature, écrivant un français impeccable, sachant apprécier à sa juste valeur une œuvre d’art; joignez à cela une éducation artistique, soyez des femmes agréables, distinguées sans être pédantes, instruites sans être précieuses.

Ce n’est point certes que nous soyons partisans du type classique et ennuyeux de la femme de 1830 ou de la reproduction de cette espèce inférieure de jeune fille appelée oie blanche! Mais de grâce, ne brisez point brutalement cette auréole de tendresse et d’amour qui font la femme douce et aimante. Laissez pour les hommes les discussions théoriques, les analyses profondes et surtout cette fameuse éducation civique ou politique dont vous espérez merveille et qui ne fera que creuser plus profondément le fossé qui vous sépare de la raison et du bon sens.

Ne soyez point, Mesdames les féministes, celles qui font toujours semblant de croire à la vérité et à la beauté des doctrines que vous préconisez car, parfois, dans la hardiesse et la nouveauté de vos idées, vous confinez au ridicule et n’oubliez pas qu’en France le ridicule tue toujours!