Annibal, entouré d’alliés qui le trahissent, sans secours du côté de sa patrie, et à la tête d’une armée qui se lasse d’une guerre qui ne lui offre plus de butin, et dont la cavalerie, d’abord si redoutable aux Romains, déserte continuellement chez eux, se surpasse inutilement lui-même. Quoique les généraux de Rome ne puissent encore le vaincre, on voit cependant que l’Italie doit lui échapper des mains. Il sent le contre-coup de toutes les pertes que sa patrie fait en Espagne, en Sicile, &c. Et les Romains doivent tous les jours remporter quelque nouvel avantage dans les provinces, parce qu’ils n’y font en effet la guerre que contre Carthage, et qu’elle ne leur oppose que des armées sans discipline, qui manquent de tout, et des généraux incapables de réparer ses fautes, et de se suffire à eux-mêmes. Ces avantages réitérés décideront enfin du sort d’Annibal; car la république Romaine, instruite par les événemens même de la première guerre Punique, de la foiblesse des Carthaginois en Afrique[122], ne manquera point d’y porter ses armes, dès qu’elle aura réuni ses forces en pacifiant les provinces. En effet, Scipion y passa; et tout le monde sait que par la défaite d’Asdrubal et de Siphax, les Carthaginois ayant éprouvé à leur tour une journée de Cannes, Annibal fut rappelé au secours de sa patrie. Il en frémit d’indignation; et c’est, vaincu par l’avarice, la lâcheté, les partis, les cabales, les divisions de Carthage, et non par les armes de Rome, qu’il abandonna l’Italie.

Scipion battit Annibal à Zama, et cette bataille célèbre ne fut pas seulement le terme de la grandeur des Carthaginois[123]; on diroit que toutes les nations y furent vaincues, tant elle rendit facile aux Romains la conquête du monde entier. Leur république, qui voyoit dans son alliance tous les pays qui avoient obéi à Carthage, et qui s’étoit emparée de toutes ses richesses, devint une puissance énorme dont le poids devoit tout écraser. Elle n’avoit fait jusque-là que des guerres laborieuses, à présent toutes ses entreprises seront au-dessous de ses forces.

Les états formés des débris de l’empire d’Alexandre, devoient être le principal objet de l’ambition des Romains, et aucune de ces puissances n’étoit en état de se faire respecter. La Grèce n’étoit plus ce qu’elle avoit été autrefois sous la conduite de Miltiade[124], de Thémistocle, de Pausanias, &c. La jalousie de Sparte, l’ambition d’Athènes, la guerre funeste du Péloponèse avoient rompu tous les liens qui unissoient les Grecs. Leurs villes étoient pleines de partis, de cabales et de factions. En un mot, la Grèce sans liberté, sans amour de la patrie, sans confiance en ses forces, ne pouvoit plus être le boulevard de l’Asie contre les Romains, comme elle l’avoit été de l’Europe contre les Perses. La Macédoine étoit presque retombée, depuis la mort d’Alexandre, dans le même état de foiblesse d’où la politique de Philippe l’avoit tirée. Le souvenir de son ancienne grandeur lui donnoit de l’ambition; elle se flattoit toujours de reconquérir l’Asie avec le secours des Grecs; mais au lieu de les assujettir, elle ne savoit que les inquiéter et les tyranniser. Les rois de Syrie, qui possédoient la plus grande partie des conquêtes d’Alexandre, auroient pu se défendre contre les Romains, s’ils avoient connu leurs forces et su s’en servir: mais ce vaste empire ressembloit à ces géans énormes qui sont plus foibles que les autres hommes, parce que le cœur ne peut envoyer avec assez d’impétuosité le sang et les esprits jusqu’aux extrémités de leur corps pour y entretenir la vie. On retrouvoit dans les successeurs d’Alexandre tous les vices qui avoient rendu si facile la ruine des successeurs de Cyrus. L’Asie, éternellement livrée à l’oisiveté, au luxe et à la mollesse, n’avoit point de soldats. Les Grecs qui s’y étoient établis, avoient perdu leur courage; et le despotisme le plus pesant y accabloit des esclaves, auxquels il avoit ôté tout sentiment de crainte, d’espérance et d’émulation. L’Egypte, aussi démembrée que l’empire de Macédoine, ne se trouvoit pas dans une situation moins déplorable. Jamais princes ne furent moins dignes de régner que les successeurs de Ptolomée. Loin de concevoir le projet de s’opposer aux entreprises des Romains, ils en achetèrent, au contraire, par des complaisances serviles, le privilége de vivre dans la mollesse la plus honteuse, et de fouler des sujets qui, malgré leur lâcheté naturelle, étoient toujours prêts à se révolter. Pour mieux juger de la foiblesse de leur gouvernement, il suffit de remarquer l’ascendant que les rois de Syrie avoient pris sur eux; et que se laissant entraîner par une habitude d’obéir et de ramper, ils devinrent sujets des Romains avant même que d’avoir été vaincus par les armes comme Philippe, ou par les bienfaits comme Massinissa.

Quelque rare qu’il soit de voir un état changer de politique, quand ses intérêts commencent à changer, peut-être que la puissance des Romains auroit inspiré assez de défiance à la Grèce, à la Macédoine, et aux cours de Syrie et d’Egypte, pour les forcer à sacrifier leurs anciennes haines à leur sûreté commune, et à se réunir, si elles n’avoient point été rassurées par cette politique savante et pleine de modération qui avoit déjà trompé et asservi les Italiens. Les Grecs et les successeurs d’Alexandre ne connoissoient qu’une manière de s’agrandir, c’étoit d’établir une domination directe sur les vaincus; mais voyant que la république Romaine ne conquéroit que des alliés, et ne mettoit point de garnison ni de préteur dans les villes de ses ennemis humiliés, ils crurent qu’elle étoit sans ambition, et qu’au lieu de songer à se défendre contre elle, il suffisoit, pour ne la pas craindre, de ne pas l’offenser. Cette sécurité laissa subsister leurs divisions, et les Romains en profitèrent pour les vaincre successivement, et même les uns par les autres.

Il faut cependant le remarquer; peu s’en fallut que la prospérité de la république Romaine ne la fît renoncer à cette modération qui avoit préparé sa grandeur, et qui pouvoit seule étendre encore et affermir son empire. Depuis qu’elle avoit porté ses armes hors de l’Italie, elle paroissoit moins attachée à ses principes; et l’on peut voir dans Polybe comment les Romains, jusque là si religieux observateurs des règles de l’équité, s’emparèrent de l’île de Sardaigne peu de temps après la première guerre Punique, et par la seule raison que Carthage, occupée à réduire ses armées révoltées, n’étoit pas en état de se défendre contre les étrangers. Une sorte de présomption qui accompagne toujours de longs succès, commençoit à persuader aux Romains qu’ils n’avoient plus besoin des mêmes ménagemens que leurs pères, et qu’il étoit temps de profiter de tous les droits que donne la guerre, et de se faire des sujets. Pour satisfaire leur vengeance et l’orgueil que leur inspiroit la défaite d’Annibal, il auroit fallu ruiner entièrement la ville de Carthage, et établir une domination directe sur l’Afrique. Certainement les nouvelles passions des Romains auroient fait tenter cette entreprise pernicieuse, si l’intérêt personnel du général qui commandoit leur armée en Afrique ne s’y fût opposé. Scipion savoit que rien n’est plus difficile que de porter le dernier coup à une nation[125]. Quelqu’humiliée qu’elle soit, elle trouve en elle-même, dès qu’elle est prête à périr, des ressources qu’elle ne connoissoit pas. Le vainqueur d’Annibal ne devoit pas hasarder de ternir sa gloire; il craignoit d’ailleurs que le peuple ne se lassât de prolonger le temps de sa magistrature, et il avoua depuis lui-même que les Carthaginois n’avoient dû le salut de leur ville qu’aux efforts des consuls T. Claudius et Cn. Cornelius[126], pour lui enlever le commandement de l’armée et la gloire de terminer la guerre.

Les mêmes motifs qui portèrent Scipion à ne pas détruire les Carthaginois vaincus, déterminèrent dans la suite les autres généraux à suivre son exemple. Flaminius refusa de se rendre aux désirs de la Grèce, qui demandoit qu’on traitât la Macédoine avec la dernière rigueur. Il laissa subsister Philippe et son royaume; et les Romains dont l’avidité fut ainsi réprimée, non-seulement continuèrent à user de la victoire dans les provinces éloignées, de la même manière qu’ils avoient fait en Italie, mais donnèrent même de nouvelles preuves de modération. S’ils se virent contraints d’affoiblir extrêmement leurs ennemis pour n’en rien craindre, cette dureté ne les rendit point odieux, parce qu’ils ne faisoient jamais tout le mal qu’ils étoient les maîtres de faire, qu’ils laissoient aux vaincus leurs usages, leurs lois, leurs magistrats, leur gouvernement, et qu’ils sembloient ne faire la guerre que pour l’avantage seul de leurs alliés. La république en effet prit l’habitude de ne rien retenir de ses conquêtes; elle les partageoit entre ceux qui l’avoient aidée à vaincre; et cette nouvelle politique fut encore l’ouvrage de l’intérêt personnel de ses généraux. Ne songeant qu’à ce qui pouvoit assurer le succès de leurs entreprises, à peine avoient-ils commencé la guerre contre quelque puissance, que pour la réduire à ne se défendre qu’avec ses seules forces, et pour augmenter les leurs, ils recherchoient l’alliance de tous ses voisins, et leur offroient pour prix de leur amitié et de leurs secours, les provinces qu’ils alloient conquérir.

Un peuple qui se conduisoit par des principes en apparences si contraires à ceux de l’ambition, vit tous les princes avares, timides ou ambitieux, lui demander avec empressement son amitié pour avoir part à ses bienfaits. A peine la république avoit-elle déclaré la guerre, qu’elle avoit pour alliés la plupart des voisins de son ennemi. Cette méthode d’enrichir les alliés aux dépens des vaincus, multiplia les jalousies qui divisoient les peuples, et fit naître des haines irréconciliables entre eux. Nous ne devrions haïr que ceux qui nous dépouillent; nous haïssons encore par foiblesse ceux qu’on élève sur nos ruines. Cette lâcheté injuste du cœur humain servit plus utilement les Romains que n’auroit fait la politique la plus adroite de leur sénat; la république n’avoit qu’à s’abandonner aux passions mêmes de ses alliés et de ses ennemis pour étendre et voir affermir de jour en jour son empire. Toutes les puissances s’observoient réciproquement; elles désiroient toutes de trouver leurs voisins coupables de quelque faute, et par-là se tenoient toutes également asservies. Les princes, enrichis des conquêtes des Romains, étoient étonnés de se trouver aussi humiliés que l’état même à l’abaissement du quel ils avoient contribué; plus ils furent puissants, plus ils furent soumis; parce que l’importance de leurs dépouilles n’auroit rendu leur perte que plus certaine. Ils s’accoutumèrent à ne se regarder dans leurs propres royaumes que comme des officiers des Romains; les sujets de ces rois esclaves virent sans étonnement disparoître ces fantômes de la royauté, et occuper leur place par un préteur: leur chûte ne fut pas une révolution.

Il faut m’arrêter un moment à faire connoître d’une manière plus détaillée la conduite que tinrent les alliés et les voisins de la république Romaine. Massinissa n’entra dans son alliance qu’après que Scipion eut chassé d’Espagne les Carthaginois; mais ce n’étoit pas alors qu’il devoit prendre ce parti. Il auroit agi en grand politique, s’il eût d’abord contre-balancé la fortune de Carthage, et fait une diversion en faveur de la république Romaine, dans le temps qu’Annibal paroissoit prêt à l’accabler; car les Carthaginois ne pouvoient triompher de Rome, sans devenir beaucoup plus puissants qu’ils ne l’étoient en Afrique, et causer par conséquent de justes alarmes à la Numidie. Mais comme Massinissa s’étoit ligué avec eux lorsqu’il auroit dû secourir les Romains, il devint l’ami de ces derniers quand il auroit dû renoncer à leur alliance, soutenir les Carthaginois, et assurer sa propre liberté en défendant la leur.

Siphax suivit cet exemple; d’abord uni aux Carthaginois, il s’allia ensuite avec les Romains dans le temps qu’ils commençoient à n’avoir plus besoin d’alliance. Ce n’est pas par politique qu’il les abandonna; il ne sentit point qu’il étoit de son intérêt de ne pas laisser accabler les Carthaginois; son amour pour Sophonisbe lui fit faire trop tard une démarche qui étoit sage dans ses principes, mais qui n’étoit plus qu’une imprudence depuis que Carthage, à moitié vaincue, devoit nécessairement succomber, malgré les secours qu’il lui donnoit.

Philippe se comporta avec sagesse, si l’alliance qu’il fit avec Annibal, après la bataille de Cannes, fut le fruit de ses méditations sur le gouvernement, le génie et la politique de Rome et de Carthage. Il lui importoit de détruire la république Romaine, parce que c’étoit une nation guerrière, conquérante, et dont il étoit impossible d’être le voisin sans en devenir l’ennemi. Les Carthaginois, au contraire, étoient un peuple beaucoup moins entreprenant; et dès qu’ils n’auroient plus un Annibal à leur tête, ils cesseroient de se faire craindre. Philippe ne soutint point sa démarche; il trembla en voyant ce que les Romains firent pour réparer leurs pertes; leurs menaces le consternèrent, et elles n’auroient dû que lui faire mieux sentir la nécessité où il étoit d’aider Annibal, et de faire tout ce que Carthage elle-même auroit dû faire. Dès-lors toute la conduite de ce prince ne fut qu’un tissu de fautes grossières[127].

Il semble que la mauvaise politique qu’on avoit eue à l’égard de la république Romaine pendant la seconde guerre Punique, fut le modèle que se proposèrent tous les états quand elle entreprit de nouvelles conquêtes. A peine les Grecs, assez aveugles sur leurs intérêts pour préférer le voisinage des Romains à celui de Philippe, les eurent-ils engagé à faire la guerre à la Macédoine[128], que ce royaume vit armer contre lui tous ses voisins. Attale devoit le secourir; sa situation étoit la même pendant cette guerre que celle de Massinissa pendant la guerre d’Annibal, et il ne fut pas plus prudent. Philippe ne trouva qu’un seul allié, ce fut Antiochus. Mais soit que ce prince ne sût prendre aucune résolution ou ne persister dans aucun parti; soit qu’entraîné par cette ancienne jalousie qui divisoit les successeurs d’Alexandre, il ne put s’empêcher de voir avec quelque plaisir l’humiliation de Philippe; il avoit à peine commencé une foible diversion en attaquant Attale, qu’il fit sa paix aux premiers ordres des Romains.

Les Macédoniens, vaincus à Cynocéphale, ne se furent pas plutôt soumis aux conditions humiliantes que Flaminius leur imposa, que les Romains, toujours impatiens de s’agrandir, songèrent à se venger des hostilités qu’Antiochus avoit commises sur les terres d’Attale. Ils lui ordonnèrent d’évacuer les villes d’Asie qui avoient appartenu aux rois de Macédoine, et de se garder de troubler le repos des Grecs en faisant passer des troupes en Europe. Antiochus, encouragé par les Etoliens à prendre les armes, commença la guerre, et eut le même sort que Philippe. Personne ne le secourut dans ses disgraces, et pour me servir de l’expression de Tite-Live, il fut accablé du poids du monde entier.

Cette guerre mérite une attention particulière[129], non pas par les événements qu’elle produisit, mais par ceux qu’elle auroit pu produire, si Antiochus eût eu le courage de s’élever au-dessus des préjugés de son temps, et de suivre les conseils d’Annibal. Ce grand homme, obligé d’abandonner sa patrie, et de chercher un asyle chez les ennemis des Romains, s’étoit retiré à la cour de Syrie. C’est un spectacle bien singulier, que le simple citoyen d’une république presque détruite, et lui-même fugitif, proscrit, sans fortune, sans soldats, dont le génie en impose à celui de Rome, et qui tente de soulever toute la terre contre une puissance que les plus grands rois ne pourroient regarder sans frayeur.

«Que les princes, disoit-il à Antiochus, oublient leurs différends particuliers; qu’ils sachent qu’il est une grandeur pour eux préférable à l’augmentation de leur territoire; et Rome, qui n’est puissante que par leurs divisions et leur avarice, cessera de triompher. Graces aux haines aveugles et invétérées de tous les peuples les uns contre les autres, les Romains trouvent plus d’alliés qu’ils n’en souhaitent, et toutes les forces de la terre sont à leur disposition. Ils ne veulent vaincre, dit-on, que pour l’avantage de leurs alliés; c’est une erreur grossière. On ne supporte point les maux, les fatigues, les dangers de la guerre sans avoir la passion de dominer; et si les Romains comblent de bienfaits leurs alliés, ce n’est que par intérêt. Ils sentent combien il leur importe d’avoir des amis, et pour ne pas soulever à la fois contre eux l’orgueil de toutes les nations, de déguiser, de cacher la tyrannie à laquelle ils aspirent. Mais ces alliés, dont ils exigent les complaisances les plus serviles, sont déjà des sujets qui seront bientôt des esclaves. J’en réponds, toutes ces fortunes de Massinissa, d’Attale, d’Eumènes seront renversées à leur tour. Les Romains regardent déjà l’Asie comme une proie qui les attend; vous ne ferez que de vains efforts pour éviter une rupture avec eux, ils sauroient se faire un prétexte honnête de guerre. Dans ce danger nouveau pour le trône de Syrie, il faut renoncer aux desseins de vos prédécesseurs, et vous faire une nouvelle politique. Il n’est plus question de vous regarder comme le légitime et le seul successeur d’Alexandre, ni de vouloir recouvrer les parties démembrées de sa monarchie. Ne songez aujourd’hui qu’à soutenir vos anciens ennemis; vous les accablerez, si vous voulez, après vous être aidé de leurs forces pour affoiblir la république Romaine qui vous menace. Quand Philippe, irrité de l’orgueil de ses vainqueurs, frémit secrètement d’indignation, n’attend qu’une conjoncture favorable de secouer le joug, et n’a avec vous qu’une même cause à défendre, pourquoi le négligez-vous? Vous-même, vous avez en quelque sorte été vaincu à Cynocéphale; la Macédoine n’est plus le rempart de l’Asie. Philippe, de son côté, va voir confirmer tous ses malheurs; et il sera enveloppé de toutes parts de la puissance des Romains, s’ils pénètrent dans vos états. Malgré la haine qui vous divise, Philippe est moins votre ennemi que la république Romaine; relevez-le pour affermir votre trône, et que le plus grand roi de l’Europe s’unisse au plus grand monarque de l’Asie.»

«Mais, continuoit Annibal, les ennemis de Rome n’ont trouvé jusqu’à présent aucun allié, parce qu’ils ont paru effrayés de la guerre en la commençant; leur timidité a détourné tout le monde de s’associer à leurs périls. N’attendez pas que les Romains établissent le théâtre de la guerre dans le sein de vos états: leur république, qui chancelle dans l’Italie, vous accableroit ici sans peine avec les forces de toutes les nations qu’ils ont vaincues, qui craignent de l’être, ou qui espéreroient de s’enrichir de vos dépouilles; Espagnols, Africains, Italiens, Grecs, Macédoniens, tout contribueroit à vous accabler. Quand la fortune d’ailleurs vous réserveroit les succès les plus complets et les plus constans, combien ne vous faudroit-il pas de batailles pour chasser les Romains de vos domaines? Il faudra les poursuivre dans la Grèce et la Macédoine, et conquérir sur eux ces provinces, avant que de les repousser dans leur pays, et de pouvoir les entamer. Deux victoires, au contraire, remportées en Italie, réduiront ces hommes si fiers à trembler pour le capitole. Confiez à la haine que je leur porte des vaisseaux et des soldats; je reverrai une seconde fois l’Italie, j’y trouverai des peuples lassés de la grandeur de leurs maîtres, et auxquels j’ai appris à désirer d’être libres. Si je retrouve Trasimène ou Cannes, Rome succombera sous vos armes. Je vous ferai des alliés et des amis de tous les états qui sont jaloux de la puissance Romaine, ou qui n’ont d’autre politique que de s’attacher au parti le plus fort; ils vous craindront comme ils craignent les Romains; ils seront attachés à vos intérêts comme ils sont attachés aux intérêts des Romains, si vous osez faire trembler ces tyrans des nations.»

Malgré la servitude où tous les peuples se précipitoient, jamais conjoncture ne fut plus favorable pour faire craindre une seconde fois aux Romains tous les dangers qu’ils coururent pendant la seconde guerre Punique. Si quelques-uns de leurs alliés leur étoient sincèrement attachés, la plupart commençoient à s’apercevoir qu’ils avoient acheté trop chèrement leur fortune. Accablés de la protection de la république Romaine par l’excessive reconnoissance qu’elle exigeoit, ils ne lui donnoient des secours pour faire de nouvelles conquêtes, qu’en lui souhaitant des disgraces. Les Italiens mêmes ne confondoient plus leurs intérêts avec ceux des Romains; ils sentoient qu’ils étoient sujets; ils murmuroient, ils se plaignoient, et n’attendoient qu’un nouvel Annibal pour oser se révolter. Ces dispositions étoient si peu cachées, que le consul Sulpicius reprochoit avec chagrin au sénat la lenteur avec laquelle on faisoit passer les légions dans la Grèce après avoir déclaré la guerre à Philippe. «Hâtons-nous, disoit-il; si Philippe nous prévient, et porte la guerre en Italie, tandis que nous le menaçons imprudemment avant que de le frapper, nous courons risque d’éprouver de plus grands malheurs que pendant la seconde guerre Punique, et de voir anéantir notre puissance; car nos voisins ne nous sont attachés qu’autant qu’il ne se présentera aucun de nos ennemis[130], dont ils puissent avec sûreté embrasser et défendre les intérêts.»

Les Etoliens, qui s’étoient flattés que l’empire de la Grèce seroit la récompense des efforts qu’ils avoient faits en faveur des Romains contre la Macédoine, ne se voyoient frustrés de leurs espérances qu’avec un dépit extrême. Leur politique agissante remuoit toutes les puissances voisines et vouloit les associer à leur vengeance. Les autres peuples de la Grèce n’étoient plus la dupe des bienfaits de la république Romaine; le charme commençoit à se dissiper, et ils sentoient que Flaminius avoit empoisonné le don qu’il leur avoit fait de la liberté, en défendant à leurs villes toute association. La Gaule Cisalpine n’étoit pas entièrement soumise; quelques contrées de l’Espagne défendoient encore leur liberté avec un extrême courage. Annibal, en un mot, dont le nom seul inspiroit de l’effroi aux Romains[131], et étoit capable de faire renaître la confiance chez tous les peuples, entretenoit des relations en Afrique, dans la Grèce, et dans les Gaules mêmes. Si on l’eût vu descendre une seconde fois en Italie, à la tête de toutes les forces de l’Asie, Rome auroit perdu en un jour l’empire qu’elle exerçoit sur ses alliés. On lui auroit désobéi, parce qu’on l’auroit pu faire impunément, et elle se seroit vue abandonnée à ses seules forces.

Antiochus, à qui il appartenoit de décider du sort de la terre, pensoit trop bassement pour goûter la sagesse hardie des conseils d’Annibal. Les promesses de ce grand homme lui parurent vagues et confuses, parce qu’il ne pouvoit en comprendre la justesse; et ce qui n’étoit que grand et courageux, il le crut téméraire. De petites passions le décidèrent; il se livra à la jalousie de ses courtisans et à l’imbécillité de ses ministres. Ivre de sa grandeur, comme tous les princes d’Orient, et rabaissé par sa timidité naturelle, il ne put ni croire qu’il s’agissoit de sa ruine entière en faisant la guerre contre les Romains, ni se persuader qu’il lui seroit possible de renverser cette puissance énorme, devant laquelle tout étoit humilié. Jamais prince ne fit mieux voir tout ce que l’orgueil et la lâcheté peuvent rassembler de foiblesse et de contradiction dans un même caractère. Toujours plein des projets de ses prédécesseurs sur la Grèce et la Macédoine, ses anciennes ennemies, il ne put se résoudre à les relever pour s’aider de leurs forces contre la république Romaine. Il commence, au contraire, la guerre par insulter Philippe; et tandis qu’il oblige ce prince à se déclarer contre lui en faveur des Romains, il est saisi de crainte, se repent déjà de son entreprise, et consent à céder une partie de ses états pour conserver l’autre.

Que Mithridate eût occupé le trône d’Antiochus, et les Romains étoient ruinés. Qu’il eût été beau de voir ce prince et Annibal unis d’intérêt et déployer de concert toutes les ressources de leur génie contre un peuple puissant qu’il falloit détruire ou reconnoître pour son maître! La république Romaine ne craignit jamais que ces deux hommes; mais l’un naquit simple citoyen d’une république qui trahit ses espérances, et il ne trouva dans la suite aucun prince qui osât le seconder. L’autre étoit roi, mais il ne régna que dans un temps où toutes les provinces, gouvernées par des officiers Romains, étoient déjà accoutumées à obéir. Il concevoit dans sa colère les plus vastes desseins; ses espérances et ses ressources étoient toujours plus grandes que ses malheurs. Il combattit pendant quarante ans contre Sylla, Cotta, Lucullus et Pompée; mais il épuisa sa fortune dans la Grèce et dans l’Asie. Quelle qu’en soit la cause, il ne profita point de la circonstance favorable que la révolte des Samnites et de leurs alliés lui offroit de porter ses armes dans le cœur de l’Italie, et il ne songea véritablement à marcher sur les traces d’Annibal, que quand il lui fut impossible d’exécuter les mêmes desseins.

La défaite d’Antiochus confirma toutes les nations dans la foible politique qui hâtoit la perte de leur liberté. C’est dans ces circonstances que Persée entreprit follement de relever la Macédoine; et toute la terre se souleva contre lui. Prusias ne voulut être que spectateur de cette guerre. S’il craignit d’offenser également les deux partis par sa neutralité, il espéra de fléchir les Romains vainqueurs à force de bassesses et en se disant leur affranchi, ou de trouver grâce auprès de Persée, dont il avoit épousé la sœur.

Gentius, roi d’Illyrie, et les Rhodiens, embrassèrent un parti équivoque et mitoyen, qui ne fait que des ennemis, que la politique condamnera éternellement, et que des hommes timides regarderont toujours comme le comble de la sagesse et de l’art de gouverner. Sans aider efficacement Persée, qu’il étoit de leur intérêt de favoriser de toutes leurs forces ou de négliger entièrement, ils firent seulement tout ce qu’il falloit pour irriter les Romains contre eux. On retrouve constamment cette même conduite dans tous les ennemis de la république. Bocchus secourut Jugurtha après que ce prince eut perdu ses états; Tigranes se comporta de même à l’égard de Mithridate; et l’un et l’autre, disent bien sensément tous les historiens, devoient prendre plutôt ce parti, ou ne le prendre jamais.