Dans cette espèce de stupidité où j’ai représenté tous les peuples, la république Romaine auroit manqué d’ennemis, et cessé de faire la guerre, si elle eût attendu, pour prendre les armes, qu’on eût osé l’offenser. De tout temps elle s’étoit fait une loi d’accorder sa protection ou sa médiation à tous ceux qui l’imploroient; mais quand elle fut parvenue à ce degré de puissance qui en imposoit à tous ses voisins, leur docilité à obéir lui persuada qu’elle étoit dépositaire de tous les droits des hommes, et qu’il étoit de sa dignité de former une sorte de tribunal qui jugeroit des querelles des nations. Ce n’est plus comme ennemis, mais comme arbitres, que les Romains firent la guerre. S’élevoit-il un différend entre deux peuples encore libres? le sénat prononçoit quelquefois un jugement sans les consulter, et son ambassadeur, suivi des légions et chargé d’exécuter son décret, arrachoit au vainqueur sa proie, rétablissoit le vaincu dans ses possessions, et apprenoit à l’un et à l’autre qu’ils avoient un maître. Rome décida du sort de toute la terre; les rois, les princes, les ambassadeurs de toutes les nations y parurent en supplians, tantôt pour se justifier, tantôt pour mendier des grâces.
Les Romains se seroient contentés de cet empire, et n’en auroient pas abusé, s’ils eussent conservé leurs anciennes mœurs; mais leurs conquêtes, ainsi que je l’ai dit, les enrichirent, et dès que les richesses leur eurent donné du goût pour les voluptés, l’or du monde entier ne leur suffit plus. L’avarice ayant pris dans le cœur du citoyen la place de l’amour de la gloire, l’ambition de la république devint une avidité insatiable de tout piller et de tout opprimer; et sa politique, destinée à servir de nouvelles passions, dut agir par des principes nouveaux. Les Romains, jaloux de la fortune de leurs alliés, la regardèrent comme un vol fait à la leur. Il fallut établir une domination directe sur les provinces, pour les piller plus commodément. Les royaumes de Numidie, de Pergame, de Cappadoce, de Bithinie, dont la faveur de la république avoit fait des puissances considérables, furent détruits. Le sénat fit une espèce de trafic des trônes qui subsistoient encore, créant ou déposant les rois à son gré: les états n’eurent plus de règle fixe de succession. Cette politique abominable, qui détruit pour conserver, fut seule mise en usage. On peut se rappeler dans quelle situation la défaite de Persée fit tomber la Macédoine. Les citoyens les plus distingués en furent exilés; et on la partagea en quatre provinces, entre lesquelles toute sorte de communication fut interdite. Le sort qu’éprouva la Grèce après la prise de Corinthe par Mummius, fut le sort général des alliés. On établit dans les provinces des préteurs qui se crurent tout permis, parce que rien ne pouvoit leur résister; et Rome ne retentit plus que du bruit des concussions que ses officiers exerçoient de toutes parts.
Tout pays qui offrit quelque butin à l’avidité des Romains, devint un pays ennemi. Quelques princes assurèrent la tranquillité de leurs sujets, et leur épargnèrent les soins et les fatigues d’une défense inutile, en appelant à la succession de leurs états une république assez puissante et assez corrompue pour faire des injustices sans crainte et sans remords. Florus rapporte que, sous le bruit des richesses de Ptolemée, roi de Chypre, les Romains portèrent un décret par lequel ils s’attribuoient sa succession[132]. «N’importe de vos droits, disoit Sylla à Mithridate; obéissez sans résistance aux lois qu’on vous impose, ou rendez-vous plus fort que nous.» Brennus, qui avoit paru autrefois si barbare aux Romains, en disant que tout appartient aux vainqueurs, auroit-il tenu un autre langage?
Aucun peuple ne put se mettre à couvert des entreprises et des vexations de la république. Quelqu’attentif qu’il fut à ne fournir aucun prétexte de rupture, on lui trouvoit quelque crime dont il falloit le châtier.
Qu’on lise dans Tite-Live la harangue que prononça Manlius au retour de son expédition contre les Gallo-Grecs. Furius et Emilius, ses ennemis, vouloient lui faire refuser le triomphe, sous prétexte que la guerre qu’il avoit faite étoit injuste; mais Manlius les confondit aisément, en représentant que les Gaulois avoient autrefois pillé le temple de Delphes, et que cette impiété n’avoit point encore été punie[133]. Si ce trait seul ne peignoit pas assez naïvement le caractère des Romains, on pourroit voir dans Justin qu’ils n’eurent point de honte d’alléguer, comme une raison sérieuse de ce qu’ils prenoient la défense des Acarnaniens contre les Etoliens, que les ancêtres des premiers étoient les seuls peuples de la Grèce qui n’eussent point envoyé de troupes au siége de Troye[134]: c’étoit joindre la raillerie à la violence.
On peut être injuste, odieux même à toute la terre par sa tyrannie, et cependant continuer d’être heureux dans ses entreprises quand on peut accabler ses ennemis par des forces supérieures: l’histoire n’est que trop souvent une preuve de cette triste vérité. Après avoir fait des conquêtes par ses vertus, la république Romaine s’agrandit encore malgré ses vices. C’est dans le temps même qu’elle ne pouvoit défendre ses lois contre l’ambition des citoyens, et que son avarice étoit redoutée de tous ses voisins, qu’elle repoussa les efforts de Mithridate et le vainquit, qu’elle fit sa conquête la plus difficile, c’est-à-dire, qu’elle soumit les Gaules, en imposa aux Germains, et pénétra jusque dans la Bretagne. Rome ne cessa point de triompher, parce que ses légions étoient toujours mieux disciplinées et plus aguerries que les armées de ses ennemis; et si ses généraux n’avoient plus de vertus, ils avoient de grands talens. Les factieux, qui aspiroient à la tyrannie, ayant besoin de se faire de la réputation dans la république, et de l’éblouir par des succès pour l’opprimer, ne souffroient point qu’elle fût avilie dans leurs gouvernemens, et la faisoient respecter chez les étrangers.
Les Romains, en effet, pleins des passions orgueilleuses que leur donnoient la liberté et leurs conquêtes, conservoient, au milieu de leurs vices, assez de fierté pour vouloir estimer le maître qui les domineroit, et ils ne savoient plus estimer que les talens et les succès militaires. Qu’un magistrat, par les voies sourdes de l’intrigue, eût voulu s’emparer du gouvernement, ce n’eût été qu’un conjuré qu’il étoit aisé de perdre: tels furent les Gracques et Catilina. Que Sylla, afin de se rendre plutôt en Italie, et de se venger du parti de Marius, eût fait un traité honteux avec Mithridate, ses soldats auroient vraisemblablement refusé de le suivre, et il n’auroit trouvé à Rome et dans l’Italie que des ennemis qui l’auroient méprisé. César avoit besoin de conquérir les Gaules pour s’ouvrir le chemin de l’empire.
Cette sorte de besoin qu’avoient les généraux de faire de grandes choses, et qui soutint la réputation des armées pendant les troubles de la république, disparut entièrement quand Auguste établit enfin la monarchie. J’ai rendu compte ailleurs[135] pourquoi l’empire n’avoit pas été détruit par la tyrannie de Tibère, de Claudius, de Caligula et de Néron: je prie maintenant de remarquer que si la servitude où ces monstres précipitèrent le sénat et le peuple Romain, s’étoit étendue jusque sur les légions, l’empire, qui n’auroit plus rien conservé de ce qui avoit fait la supériorité de la république sur ses ennemis, seroit allé à sa ruine sans avoir jamais de ces momens heureux, où il parut encore animé par le génie des Scipions et des Emiles.
Les armées se firent craindre des premiers successeurs d’Auguste; et les ménagemens auxquels ces princes se virent contraints à leur égard, laissèrent subsister dans les camps un reste de l’ancien esprit républicain. Le soldat, qui n’étoit pas opprimé, se crut citoyen; et c’étoit-là le seul boulevard de l’empire contre les étrangers. Comme les légions, toujours placées sur les frontières, conservoient l’habitude de la guerre, malgré le relâchement de la discipline, et en venoient souvent aux mains contre les Barbares, elles cultivoient encore plusieurs vertus militaires. Le luxe et le repos ne les énervoient point. Les soldats, en un mot, attachés à leurs exercices, n’avoient besoin que d’obéir à un général habile pour faire encore de grandes choses. Aussi Agricola réduisit-il la Bretagne en province Romaine; et Trajan, vainqueur des Daces, de l’Arménie et des Parthes, porta ses armes jusque sur les frontières des Indes, après avoir subjugué les royaumes d’Assyrie et de Caldée.
Les conquêtes mêmes de Trajan dévoilèrent la foiblesse de l’empire; il eût fallu, pour les conserver, plus de talens que pour les faire; et quelque capacité qu’eût Adrien, il les abandonna, pouvant à peine suffire à la multitude d’affaires, dont les vices et la vaste étendue de son empire l’accabloient. Tandis que les peuples du Danube et du Rhin devenoient de jour en jour plus redoutables, comment eût-il été possible de contenir dans le devoir des nations éloignées et puissantes, qui, n’ayant été vaincues qu’une fois, conservoient le désir et l’espérance de secouer le joug? Les Romains regardèrent la nécessité où se trouvoit Adrien, comme l’époque fatale de leur décadence, et crurent que le dieu Terme, qui veilloit sur leurs frontières, retiroit enfin la protection qu’il leur avoit accordée jusque-là.
L’empire ne jouit pas long-temps du bonheur de voir régner dans ses armées l’ordre, le courage et la discipline qu’elles devoient à la sagesse de Trajan, d’Adrien et de Marc-Aurèle. A peine les légions disposèrent-elles du trône impérial, que les empereurs, qui ne furent plus que leurs esclaves, ne songèrent qu’à flatter leurs caprices. Les soldats consumèrent en débauches le fruit de leurs rapines et les gratifications abondantes qu’on étoit obligé de leur faire. Amollis par les plaisirs, ou devenus insolens par l’habitude de cabaler et de former des séditions, il ne fut plus possible de les assujettir aux exercices anciens, ni aux travaux de la milice[136]. Les camps, qui étoient autrefois des places fortes, ne furent plus entourés de fossés ni de retranchemens. Les armes parurent trop pesantes, et il fallut permettre de quitter la cuirasse et le casque. Dans ce relâchement général de la discipline, les vertus militaires ne furent comptées pour rien. Les soldats les plus portés à la mutinerie et les plus propres à cabaler, obtinrent les récompenses destinées au seul mérite; et dès que l’intrigue tint lieu de courage, la lâcheté fut impunie.
C’est alors qu’il se fit une révolution dans la Scandinavie, la Scythie européenne et la Sarmatie. La terre sembla y enfanter des hommes. Soit que les Barbares, qui habitoient ces vastes régions, eussent appris qu’il y avoit dans le midi des terres plus fertiles et un ciel moins sauvage; soit que ce caractère inquiet et martial, qui, dans tous les temps, avoit transporté leurs colonies dans les pays les plus éloignés, eût fait des progrès et fût devenu l’esprit dominant et général de leurs nations; tous les jours il sortoit de ces climats de nouveaux peuples, qui, ravageant tout sur leur passage, vinrent fondre sur les terres de l’empire. Goths, Gepides, Alains, Messagettes, Vandales, Sarmates, Scythes, etc. rien ne pouvoit résister à ces Barbares, qu’aucun péril n’étonnoit, et qui sembloient se reproduire après leurs défaites. La gloire à laquelle ils aspiroient, c’étoit de se charger de butin. Ce qu’ils rapportoient chez eux, y excitoit une émulation générale; ainsi les ravages qu’une province Romaine avoit soufferts n’en annonçoient que de plus grands encore.
Domitien avoit acheté honteusement la paix des Daces. Adrien, déjà vieux quand les Alains et les Messagettes firent une irruption dans la Médie, l’Arménie et la Cappadoce, et n’osant peut-être confier à aucun de ses généraux les forces nécessaires pour chasser ces Barbares, les engagea par des présens à sortir des provinces qu’ils avoient pillées. Ces exemples pernicieux ne furent que trop suivis par des princes, plus occupés à perdre un révolté qui leur disputoit la couronne, que de la gloire et du salut de l’empire. Dès que les peuples du Nord virent qu’il suffisoit de menacer les Romains pour s’enrichir, ils firent tous les jours de nouvelles entreprises. Tous les jours on apprenoit qu’ils étoient entrés dans quelques provinces de l’empire, et tous les jours il falloit traiter avec eux pour les renvoyer. A ces Barbares, appaisés par des présens, il succédoit d’autres Barbares aussi avides que les premiers; et on ne pouvoit compter sur la foi des traités, parce que ces peuples formoient des nations ou des tribus indépendantes. Ce qu’on traitoit avec les unes n’engageoit point les autres, et puisque toutes les richesses de l’empire n’auroient pas suffi à en contenter une partie, et qu’il étoit impossible de faire des conventions avec toutes, il falloit faire un effort, et, s’il se pouvoit, les intimider en exterminant la première qui auroit ravagé une province.
Les Romains auroient transporté leurs principales forces sur le Danube et le Rhin, et mis à couvert les pays exposés aux insultes des Barbares, si, dans le même temps, il ne s’étoit élevé en Asie un ennemi assez puissant pour empêcher de dégarnir ses frontières de ce côté-là. Le royaume des Parthes, autrefois si redoutable, même pour les armées Romaines[137], avoit commencé à décheoir de sa réputation depuis la bataille célèbre, où les troupes d’Orodes, sous le commandement de Pacorus, furent entièrement défaites par Ventidius. Phrahate, qui, peu de temps après, monta sur le trône, n’étoit pas propre à relever le courage de ses sujets; ce prince, timide et cruel, vit ses états se partager en différens partis, et les révolutions qu’il éprouva l’avoient tellement accoutumé à se défier de sa fortune, qu’Auguste, s’étant transporté en Asie pour en régler le sort, le contraignit par de simples menaces à lui rendre les enseignes Romaines prises sur Crassus et sur Antoine[138], et à lui donner ses propres fils pour otages de la paix.
Un peuple tel que les Parthes, qui doit moins son courage à la sagesse de ses institutions politiques qu’à la barbarie de ses mœurs[139], ne pouvoit commencer à décheoir sans se ruiner entièrement. Passant des vices qui rendent féroces à ceux qui amollissent, les Parthes furent vaincus par Trajan; ils ne reconquirent point leur indépendance, elle leur fut rendue par Adrien, et leur monarchie se trouva enfin réduite à un tel point de foiblesse, qu’il suffit d’une émeute pour la renverser. Un Perse, nommé Artaxerce, qui jouissoit dans sa nation d’un grand crédit, excita quelques mouvemens de révolte, qui, n’étant pas réprimés assez promptement[140] donnèrent l’espérance aux séditieux de secouer le joug des Parthes. Artaban fut vaincu et tué dans une bataille qu’il livra aux rebelles, et cet événement produisit une révolution singulière dans l’esprit des Perses. Leur victoire éleva leur courage, ils se crurent destinés à faire de grandes choses; et leur nouvelle monarchie, aussi redoutable que celle des Parthes l’étoit peu, reprit sous ses nouveaux rois la même ambition qu’avoient eu les successeurs de Cyrus. Elle regarda l’Asie comme son ancien domaine, et traitant les Romains d’usurpateurs, forma le plan de les repousser en Europe.
Si l’Empire, après avoir été gouverné par des hommes aussi méprisables que Caracalla, Macrin, Héliogabale, Maximin, Pupien, Balbin, Gallus, etc. ne succomba pas sous Gallien, prince imbécille et voluptueux, dont le règne fut troublé par la révolte de toutes les armées, c’est que les Perses, voulant conserver les pays dont ils s’empareroient, ne s’étendoient que de proche en proche, et que les peuples du Nord, sans idée de conquêtes et d’établissemens, ne songeoient encore, en faisant la guerre, qu’à rapporter dans leurs forêts les dépouilles des provinces Romaines.
Sous la conduite des empereurs Claude, Aurélien et Probus, l’empire sembla reprendre quelque vigueur. Le premier remporta de grands avantages sur les Goths et les Germains. Le second se transporta par-tout où les besoins de l’empire demandoient sa présence, vainqueur sur les bords du Danube et du Rhin, la fortune l’accompagna en Asie et en Egypte. Probus triompha des Barbares en Dalmatie et dans la Thrace, les força de se retirer au-delà du Neker et de l’Elbe, et contraignit les Perses à ne pas troubler le repos de l’Orient.
Deux causes contribuèrent aux succès de ces empereurs: l’une que l’empire, quelqu’épuisé qu’il fût par les désastres qu’il avoit éprouvés, pouvoit cependant encore fournir aux frais de la guerre; et l’autre, qu’il étoit aisé à ces princes de lever des armées nombreuses. Comme la condition des soldats étoit la seule heureuse depuis que les armées disposoient de la dignité impériale, et que prendre le parti des armes, c’étoit changer sa qualité d’esclave en celle d’oppresseur et de tyran, l’empire trouvoit toujours à sa disposition plus de milice qu’il n’en avoit besoin. Mais tout devoit bientôt changer de face, et quand l’empire auroit continué d’obéir à des princes aussi habiles que ceux dont je viens de parler, la chûte n’auroit pas été moins inévitable. Ce que firent ces empereurs, ils n’auroient pu l’exécuter s’ils fussent montés sur le trône un siècle plus tard, c’est-à-dire, après que Dioclétien, en réglant que l’empire seroit désormais gouverné par deux empereurs et deux Césars, eût accoutumé les légions à obéir. Les armées n’étant plus en état de déposer les empereurs, de piller les peuples, et de se faire donner arbitrairement des gratifications, le sort des soldats ne fut plus envié, et personne ne voulut porter les armes. Les citoyens les plus distingués par leur naissance n’ambitionnèrent que les magistratures, ou ne voulurent être que courtisans sous des empereurs qui s’amollirent sur le trône dès qu’ils ne craignirent plus de le perdre, et qui consommèrent en peu de temps les richesses échappées à l’avidité des Barbares. A l’égard du peuple, quoiqu’accablé sous le poids des impositions et des charges publiques, il préféroit l’oisiveté et la pauvreté de ses maisons aux périls laborieux de la guerre. Les légions n’étoient plus composées que d’hommes enlevés avec violence de leur famille; et, sans que j’en avertisse, on doit sentir que les armées perdirent ce reste de courage qu’elles avoient conservé jusque-là.
Dans cette extrémité, les empereurs, pour ne pas laisser l’empire ouvert aux incursions de ses ennemis, traitèrent avec quelques tribus de Barbares, qui, de leur côté, ne subsistoient qu’avec peine, depuis que les provinces Romaines, épuisées et presque désertes, n’offroient plus qu’un butin médiocre à leur avarice. Ces princes les prirent d’abord à leur solde pour quelqu’expédition particulière, et les reçurent ensuite sur les terres de leur domination comme auxiliaires, et s’en firent un boulevard contre les autres Barbares. Ce n’est qu’avec le secours des Goths que Dioclétien même pacifia l’Egypte, et que Maximien battit les Perses, pénétra dans les états de Sapor, et réduisit ce prince à demander la paix. Il est certain, dit Jornandès, que sans les Barbares, qui combattirent pour les Romains, jamais les empereurs n’auroient, depuis Dioclétien, pu former d’entreprises considérables; mais il est encore plus certain que cette ressource devoit enfin être fatale à l’empire. Ces auxiliaires conservoient leurs coutumes, leurs lois, leur indépendance; et plus ils sentirent de quelle importance étoient leurs services, plus ils durent mépriser les empereurs. L’indocilité des uns, la fierté des autres nourrissoient entr’eux des défiances continuelles. Les différends étoient fréquens, et si l’on en venoit à une rupture, quels redoutables ennemis ne devoient-ce pas être pour l’empire, que ces Barbares dégoûtés de la vie errante, qui connoissoient l’avantage d’un établissement solide, et qui, ne faisant plus la guerre comme leurs pères, avoient appris des généraux Romains même l’art de les vaincre?
Telle étoit la situation de l’empire lorsque Constantin parvint au trône. Avec quelques talens pour la guerre, qu’il n’employa qu’à perdre ses ennemis particuliers, et non pas ceux des Romains, il n’eut aucune qualité propre au gouvernement. Dupe de ses ministres et de ses favoris, qui abusoient de sa foiblesse, il ne vit que par leurs yeux. Une inquiétude naturelle le faisoit continuellement agir, mais souvent sans fruit. S’il paroissoit occupé par de grands projets, il les avoit conçus en homme présomptueux et vain, et les exécutoit en politique médiocre. Quoique plusieurs écrivains aient prodigué à ce prince les plus grands éloges, il contribua cependant plus que tout autre à avancer la ruine de l’empire. Il augmenta, il est vrai, les armées de dix légions, et fit construire quelques forts sur les frontières; mais il anéantit ce qui restoit de discipline et de courage dans les armées. Comme on avoit tenu jusque-là les soldats dans des camps en présence de l’ennemi, l’habitude du danger et de combattre avoit entretenu une sorte d’habitude d’être brave; quand Constantin les retira des frontières pour les mettre en garnison dans les villes et dans le cœur des provinces, ils y furent mauvais citoyens, et par les vices nouveaux qu’ils y contractèrent, devinrent incapables de porter les armes.
C’étoit bien mal connoître les intérêts de l’empire que de construire une nouvelle capitale, tandis qu’il étoit si difficile de conserver l’ancienne, de perdre des sommes immenses à bâtir une ville superbe, tandis que l’empire, épuisé par tous les fléaux qu’il éprouvoit, pouvoit à peine entretenir des armées. Bisance, à laquelle Constantin donna son nom, devint la rivale de Rome, ou plutôt lui enleva tout son éclat et ses forces, et l’Italie tomba dans le dernier abaissement. La misère la plus affreuse y régna au milieu des maisons de plaisance et des palais à demi-ruinés que les maîtres du monde y avoient autrefois élevés. Toutes les richesses passèrent en Orient; les peuples y portèrent leurs tribus et leur commerce. L’Occident cependant supportoit tout le poids des Barbares; au lieu de l’affoiblir ainsi, il eut, au contraire, fallu lui donner de nouvelles forces.
Une suite encore plus fâcheuse du projet de Constantin, ce fut de diviser l’empire d’une manière plus marquée qu’il n’avoit été jusque-là. Ses successeurs, d’abord jaloux les uns des autres, s’accoutumèrent à croire qu’ils avoient des intérêts différens, et bientôt il y eut des guerres entr’eux. Les empereurs d’Orient, dans la crainte d’irriter les Barbares, et de les attirer sur leurs domaines, n’osèrent donner aucun secours à l’Occident. Ils lui suscitèrent même quelquefois des ennemis; ils donnèrent une partie de leurs richesses aux Vandales, aux Goths, etc. pour acquérir le droit de consumer l’autre dans les plaisirs, tandis que ces peuples portoient leurs armes jusque dans le sein de l’Italie.
Si on a eu raison de dire que les hommes seroient heureux quand ils seroient gouvernés par des philosophes, quelle prospérité ne devoit pas répandre sur l’empire la nouvelle religion que professa Constantin, si la grâce, qui éclaira son esprit sur les erreurs du paganisme, eût triomphé des vices de son cœur? Mais Constantin, chrétien, fut bien inférieur en vertus à Marc-Aurèle, païen. Ce que les législateurs les plus profonds et les philosophes les plus sages n’avoient pu faire, la publication de l’évangile l’avoit produit; et les chrétiens, élevés au-dessus de toutes les foiblesses de l’humanité, pratiquèrent sans effort ce que l’impuissant stoïcisme se contentoit de conseiller. Une religion aussi pure que le christianisme, et qui, en ordonnant la pratique de toutes les vertus, donnoit aux ames les plus foibles la force d’obéir à ses préceptes, devoit purger l’empire de tous les vices qui hâtoient sa ruine. On ne devoit plus voir que de bons citoyens; et les empereurs, désabusés de ces apothéoses absurdes, qui n’avoient servi qu’à les rendre plus méchans, apprenoient qu’il y a un être suprême, devant qui la subordination des choses politiques disparoît; que les hommes de la condition la plus vile étoient leurs frères; qu’ils devoient se sacrifier au bien de la société, et qu’il n’y a de grand et de sage que ce qui est juste.
Malheureusement les chrétiens commençoient à ne plus conserver leur premier caractère, depuis que leur doctrine s’étoit prodigieusement étendue; et ils furent moins attentifs encore sur eux-mêmes, en voyant leur religion devenir le culte dominant et favorisé. Le repos dont ils jouirent leur fit croire qu’ils avoient moins besoin de courage, et dès lors les bienfaits de Constantin devinrent plus funestes que les persécutions de ses prédécesseurs. Les ministres de l’évangile retenoient l’ancienne austérité des mœurs; mais, par je ne sais quel préjugé, ils voulurent prêter à l’ouvrage de Dieu les secours d’une prudence toute humaine; pour étendre plus promptement la religion, ils en adoucirent le joug. Cette condescendance les rendit incapables de porter toute entière dans la cour des empereurs cette morale divine, dont ils devoient être les apôtres. En déguisant aux autres ses préceptes, ils s’aveuglèrent eux-mêmes, et les vices qu’ils ménageoient, les infectèrent enfin. L’orgueil prit la place de l’humilité; on oublia que l’évangile ne prêche que la douceur, la patience et la charité. Au lieu de continuer à remercier Dieu d’avoir été choisi pour l’honorer suivant le culte qu’il exigeoit, et à le prier de dessiller les yeux de ceux qui étoient encore dans l’erreur, les chrétiens, armés du pouvoir du prince, semblent vouloir rendre à l’idolâtrie une partie des maux qu’elle leur a fait souffrir. Constantin fit abattre les temples les plus célèbres des faux dieux, défendit les sacrifices, et abolit les solennités des fêtes païennes. Bientôt on expose les idoles à la dérision publique. On les mutile, et le zèle imprudent que les écrivains ecclésiastiques reprochent à l’évêque Théophile, à l’égard des Egyptiens et de la fameuse statue de leur dieu Sérapis, ne fut que trop commun; et en aigrissant les esprits, leur fit oublier jusqu’aux lois les plus communes de l’humanité.
Il seroit difficile de peindre tous les maux que produisit dans l’empire la rivalité de deux religions, dont les sectateurs se regardoient réciproquement comme des impies et des sacriléges. Les injustices et les violences auxquelles on n’étoit que trop accoutumé par un gouvernement arbitraire, devinrent d’autant plus fréquentes, qu’en ne travaillant qu’à satisfaire ses haines, son avance et son ambition, on croyoit ne défendre que les intérêts de sa religion. Batailles perdues, provinces ravagées par les Barbares, ou quelqu’autre fléau, tel que la peste ou la famine; les païens triomphoient de toutes ces calamités publiques, parce qu’ils les reprochoient aux chrétiens, ou qu’ils les regardoient comme autant d’avertissemens salutaires qui frapperoient enfin les empereurs, et les rameneroient au culte des dieux qui avoient rendu les Romains maîtres du monde. Pour comble de maux, Dieu permit que la vérité ne fût pas le partage de tous ceux qui adoroient sa croix. Les chrétiens furent partagés sur les dogmes les plus essentiels; et chaque parti, tour-à-tour favorisé par un prince de sa communion[141], fit à ses ennemis une guerre cruelle, et aussi funeste au bien temporel de l’empire, que contraire aux principes de la religion.
Ce qui retarda encore, dans ces circonstances, la ruine entière des empereurs, c’est que les Barbares tournèrent leurs armes les uns contre les autres. En effet, Ermaneric, roi des Goths, auroit subjugué l’empire, s’il y eût remporté les avantages qu’il obtint en Germanie. Plusieurs historiens l’ont comparé à Alexandre. Il soumit une foule de peuples, dont la plupart n’ont plus été connus. Il étendit ses conquêtes depuis le Danube, jusqu’à la mer Baltique, et régna ainsi sur la Germanie, la Scythie d’Europe et la Sarmatie.
Ce prince étoit prêt à fondre sur les provinces de l’empire avec les forces réunies des Barbares, lorsqu’il fut arrêté dans son entreprise par un événement imprévu. Jornandès rapporte que quelques jeunes Huns, chassant près des Palus Méotides, poursuivirent une biche qui se lança dans l’eau, et leur enseigna un gué à travers des marais qu’ils regardoient comme une mer immense et impraticable. Ces chasseurs, étonnés de trouver une nouvelle terre où ils croyoient que le monde finissoit, retournèrent dans leur pays; ils y racontèrent leur aventure, qui piqua la curiosité des Huns; et ce gué, dont on avoit fait l’épreuve, devint bientôt un chemin par lequel toute leur nation fondit de l’Asie dans l’Europe.
Ces peuples étoient horribles à voir, et portoient, sous des traits à peine humains, toute la férocité des ours et des tigres. Dans un temps même où toutes les nations étoient souillées par les cruautés les plus atroces, les Huns furent regardés comme des monstres. Pour l’honneur de l’humanité, on refusa à ce peuple exterminateur une origine commune aux autres hommes; on publia qu’il étoit né des embrassemens des démons et de ces magiciennes que Filimer, cinquième roi des Goths, avoit chassées de ses états, et qui s’étoient retirées dans les déserts du Caucase.
Alipzures, Alcizures, Itamares, Toncasses, Boïsques, Alains, tous les peuples de la Scythie Européenne, furent vaincus. Les ravages des Huns produisent d’abord un effet favorable à l’empire, parce qu’ils ruinèrent la puissance énorme des Goths, et que, dans la consternation où se trouvoit la Germanie, elle songeoit moins à envahir et à piller les provinces Romaines, qu’à se défendre contre ses nouveaux ennemis. Mais quand des succès, toujours nouveaux, firent enfin regarder les Huns comme une nation invincible, les Barbares abandonnèrent leurs habitations pour éviter le joug dont ils étoient menacés, et se virent poussés sur les terres de l’empire. Les Visigoths demandèrent à l’empereur Valens[142], et obtinrent la Moésie inférieure pour leur servir de retraite; et les Vandales, les Suèves et une tribu d’Alains, passèrent le Rhin, et s’établirent dans les Gaules par droit de conquête.
Les historiens rapportent que Stilicon, favori et ministre, et par conséquent tyran d’Honorius, las de régner sous le nom de ce prince imbécille, aspiroit à s’emparer de l’empire, et que, pour y réussir, il invita les Vandales, les Alains et les Suèves à entrer dans les Gaules, après avoir tout disposé de façon que ces Barbares pussent s’y établir sans obstacle. Ce ministre infidelle, ajoutent les historiens, se flattoit que dans la confusion où cet événement jetteroit l’empire, les Romains lui déféreroient, ou à son fils Eucherius, le trône d’Honorius. Si Stilicon forma ce projet, c’étoit un homme, s’il est possible, encore plus méprisable par l’esprit que par le cœur, et l’histoire ne le dit point. Pouvoit-il penser que les Romains fussent assez insensés pour punir Honorius seul des succès des Barbares, tandis qu’il étoit notoire que ce prince n’étoit qu’un automate paré des ornemens impériaux? L’empereur n’étoit coupable que des fautes de son ministre; personne n’en doutoit dans l’empire, et en le punissant, on eût récompensé le ministre: quelle absurdité! Je ne saurois me prêter aux vues politiques qu’on suppose à Stilicon; pour usurper l’empire, il devoit, au contraire, le faire triompher de ses ennemis. Pourquoi ne pas croire que les Barbares, qui entrèrent dans les Gaules sous son ministère, prirent ce parti[143], parce qu’ils craignoient moins les Romains que les Huns; et qu’ils s’établirent dans leur conquête, parce que les Gaules valoient mieux que la Germanie, et qu’en repassant le Rhin, ils auroient retrouvé les Huns qu’ils avoient voulu éviter?
Tandis que les Vandales commençoient à établir leur domination sur l’Espagne, il se forma dans la Moésie un orage qui menaçoit la capitale même de l’empire; les Visigoths, à qui Valens avoit ouvert un asyle, conservèrent leurs mœurs, leurs usages, leurs lois, et il n’en fallut pas davantage pour les rendre suspects à des princes accoutumés à tout craindre, et d’autant plus jaloux des respects dus à leur dignité, qu’ils voyoient sensiblement diminuer leur puissance. Tous les jours on se faisoit de part et d’autre quelqu’injure, et les esprits étoient déjà extrêmement aigris, lorsqu’il survint une famine dans la Moésie. Les ministres de l’empire crurent qu’il falloit profiter d’une occasion si favorable, pour faire périr la nation entière des Visigoths. Les officiers Romains, dit Jornandès, abusant indignement de la situation malheureuse de ces Barbares, leur vendoient à un prix excessif, non pas des alimens ordinaires, mais les chairs infectes des chiens et des chevaux. La dureté fut poussée à un tel point, qu’il fallut donner un esclave pour avoir un pain, et dix livres d’or pour un agneau. On exigea enfin des Visigoths qu’ils échangeassent leurs propres enfans contre des alimens; et à tant d’horreurs, on joignit celle de vouloir assassiner tous les chefs de leur nation en les rassemblant par un festin.
Les Visigoths, indignés, se choisirent un roi pour se mettre en état de se venger. Ils alloient ravager l’Orient, comme les Vandales, les Alains et les Suèves ravageoient l’Occident; mais Rufin, qui gouvernoit Arcadius, eut recours à une politique bien différente de celle qu’on reproche au ministre d’Honorius; il appaisa les Visigoths par des présens; et soit qu’il voulût se débarrasser pour toujours de ces hôtes dangereux, soit qu’il ne cherchât qu’à inquiéter Stilicon, son ennemi personnel[144], il les invita à se tourner du côté de l’Italie, où ils trouveroient un butin immense. Ils pénétrèrent jusqu’à Ravenne, sous la conduite de leur roi Alaric, et ce prince proposa à Honorius de confondre ses sujets avec les Romains, pour ne former qu’un seul peuple, ou de décider, par un combat, du sort des deux nations. L’empereur, instruit par l’expérience de ses prédécesseurs du danger attaché à l’alliance des Barbares, ou qui ne cherchoit peut-être qu’à tromper ses ennemis, éluda la proposition d’Alaric, en lui offrant de lui abandonner en propre les Gaules et l’Espagne.
Quoique Honorius dût s’estimer heureux de chasser les Visigoths d’Italie, par la cession de deux provinces démembrées de l’empire, depuis que les Vandales, les Suèves et les Alains s’y étoient établis, Stilicon les suivit, et, croyant les surprendre, les attaqua au pied des Alpes Cociennes. Les Barbares, résolus à périr plutôt qu’à laisser impunie la perfidie du général Romain, combattirent avec fureur. Ils taillèrent en pièces leurs ennemis, et revenant sur leurs pas, se répandirent dans l’Italie, s’approchèrent de Rome, l’attaquèrent et la prirent d’assaut.
Ces succès des Visigoths, des Vandales, des Suèves, des Alains, etc. quelque grands qu’ils fussent, n’étoient pas cependant comparables à ceux qu’avoient faits les Huns, quand Attila se trouva seul maître de leur monarchie[145]. Ce prince, digne par ses talens d’être l’admiration du monde, s’il n’en eût été l’effroi par les ravages qu’il y fit, avoit toutes les qualités d’un grand homme, mais à la manière d’un Barbare, né dans une nation farouche et sans mœurs. Son courage, sa prudence, sa cruauté, sa perfidie, sa confiance, tout avoit également réussi à son ambition. Jusqu’alors les Barbares n’avoient paru que comme des aventuriers qui agissoient par inquiétude, qui faisoient la guerre sans objet, qui renonçoient à une entreprise sans motif, qui se servoient sans choix des premiers moyens que la fortune leur offroit, qui commençoient tout et ne finissoient rien. Attila se fit un plan suivi d’agrandissement, et devint d’autant plus redoutable, qu’en combattant à la tête d’un peuple téméraire, féroce et tempérant, il employoit contre ses ennemis la ruse et l’adresse la plus subtile. Il traînoit à sa suite toutes les nations barbares soumises à sa domination. Les rois des Gepides et des Ostrogoths étoient ses ministres; pour les rois des peuples moins célèbres, ils étoient confondus dans la foule de ses courtisans, composoient sa garde, ou étoient destinés à porter ses ordres. Nul faste, nulle mollesse, nul de ces vices qui énervent l’ame, n’avoient corrompu cette cour sauvage, parce que son maître, laborieux et infatigable, croyoit n’avoir rien fait pour sa gloire, tant qu’il lui restoit quelque nation à subjuguer. Une cabane étoit son palais; il y recevoit les ambassadeurs de Théodose et de Valentinien, qu’il traitoit en sujets sans les avoir vaincus[146].
Ce prince se seroit vu le maître du monde, s’il n’eût été défait à cette célèbre bataille où les Romains et les Visigoths unis, combattirent dans les plaines Catalauniques, secondés de plusieurs autres nations qui n’avoient qu’un même intérêt[147]. Les vainqueurs ne profitèrent pas de leur victoire pour accabler Attila, peut-être ne le purent-ils pas, quoique plusieurs historiens prétendent qu’Aétius le ménagea, dans la crainte que s’il succomboit entièrement, les Visigoths ne devinssent trop entreprenans, et ne voulussent asservir l’empire pour récompense de l’avoir délivré des Huns. Quoiqu’il en soit, Attila répara promptement ses forces, et quand on le croyoit vaincu, il reparut plus redoutable que ne l’auroient été les Visigoths, après sa ruine entière. Il pénètre en Italie, ravage tout sur son passage, et Rome ne dut son salut qu’à une sorte de préjugé, par lequel les Barbares regardoient cette ville comme sacrée, et aux larmes du pape Léon, dont l’éloquence toucha le cœur d’Attila.
Je ne m’étendrai pas davantage sur les calamités de l’empire d’Occident; tous les jours, il perdit quelqu’une de ses provinces. L’Italie, déjà ravagée deux fois, éprouva encore la fureur de Genseric, roi des Vandales; et Rome elle-même devint enfin la proie d’Odoacre, roi des Erules, qui détrôna Augustule, le dernier des empereurs d’Occident[148], le relégua dans un fort de la Campanie, et qui lui-même se vit bientôt enlever sa conquête par Théodoric, roi des Ostrogoths[149]. Il ne faut pas douter que l’empire d’Orient n’eût subi promptement le même sort que l’empire d’Occident, si, à la mort d’Attila, la formidable monarchie des Huns ne se fût divisée en plusieurs parties indépendantes les unes des autres. Les peuples qui avoient perdu leur liberté, la recouvrèrent; ils se firent la guerre, et, entraînés par l’exemple des Barbares qui les avoient précédés, ils se portoient plus volontiers sur le Rhin que sur le bas Danube. D’ailleurs, le Nord et les deux Scythies se trouvoient épuisés. Après tant de guerres qui avoient fait périr des milliers innombrables d’hommes, les Barbares ne se foulant plus les uns les autres, commençèrent bientôt à se trouver plus à leur aise; leurs conquêtes adoucirent leurs mœurs, et ils prirent une situation plus tranquille. A l’égard du royaume de Perse, dont j’ai parlé au commencement de ce livre, et qui fut d’abord une puissance formidable aux Romains, ce n’étoit plus qu’une monarchie méprisée de ses voisins, ou du moins qui ne pouvoit leur causer aucune alarme. Ce que la révolution avoit inspiré de courage, de force, de vertus aux Perses, avoit disparu dès que leurs rois, affermis sur le trône, devinrent despotiques et voluptueux.
L’empire d’Orient avoit besoin d’avoir des ennemis si foibles pour ne pas succomber. Epuisé par les tributs immenses qu’il avoit payés aux Barbares, il n’étoit pas en état d’entretenir cinquante mille hommes de troupes, et ses armées avoient toujours été encore moins braves, et moins disciplinées que celles d’Occident. Zenon, livré à toutes sortes de vices et de débauches, cruel, avare, lâche, méprisé de ses sujets, et exerçant une proscription terrible sur les grands de l’empire, dans l’espérance insensée de faire périr son successeur, étoit-il plus capable qu’Augustule de conserver sa couronne? Anastase, son successeur, eut les mêmes vices, et son règne fut continuellement agité par les séditions et les révoltes des Eutichiens qu’il favorisoit, et des Orthodoxes dont il cherchoit à corrompre la doctrine. Justin, qui lui succéda, n’eut aucun talent, et porta sur le trône la bassesse d’ame que lui avoit donné une éducation digne de la naissance la plus vile.
On juge sans peine quelle devoit être la situation de l’empire, quand Justinien parvint au trône, dont il s’étoit ouvert le chemin par l’assassinat infame de Vitalien. Ce prince, aussi méprisable que ceux que je viens de nommer, se laissa gouverner par sa femme Théodora, qu’il avoit prise sur le théâtre, où elle s’étoit long-temps prostituée, et qui conserva sous la pourpre tous les vices d’une courtisanne. Il vendit les lois[150], la justice et les magistratures. Tel étoit Justinien, et c’est cependant sous son règne que l’empire parut en quelque façon sortir de son néant, et reconquit l’Afrique sur les Vandales, et l’Italie sur les Goths.
Ces conquêtes furent l’ouvrage de Bélisaire et de Narsès. Tous deux étoient grands hommes de guerre; tous deux avoient les qualités propres à se faire respecter, craindre et aimer de leurs soldats; tous deux, quoique sous un règne où la vertu étoit méprisée, aimoient la gloire, leur patrie et le bien public. Narsès, en un mot, seroit peut-être égal à Bélisaire, si, au lieu d’appeler les Lombards en Italie, pour se venger de la disgrace où il tomba sous le règne de Justin II, il eût su vaincre son ressentiment, mépriser ses ennemis, plaindre l’aveuglement ou l’ingratitude de son maître, et se contenter de le rendre odieux, en sachant être malheureux. C’est un étrange spectacle que présente l’empire! A ne juger que par les événemens, on le croiroit à la fois près de sa ruine, et au comble de la gloire. Il triomphe en Afrique et en Italie, parce que Bélisaire et Narsès y commandent. En Asie, où rien ne remédie à sa foiblesse et ne supplée à ce qui lui manque, il consent à payer aux Perses un tribut annuel de cinquante livres d’or.
Quelques talens, cependant, qu’eussent ces deux capitaines célèbres, jamais avec les seules ressources que leur fournissoit l’empire, ils n’auroient conquis l’Afrique et l’Italie, si les Vandales et les Goths, terribles quand ils avoient fait leurs conquêtes, avoient été assez sages pour s’y affermir. Procope nous représente les Vandales établis en Afrique, comme un peuple, qui, après la mort de Genseric, s’étoit abandonné à toutes les voluptés. Ils passoient les journées entières dans des bains parfumés ou au théâtre. Leurs habits étoient tissus d’or et de soie; ils étaloient sur leurs tables le luxe le plus élégant et le plus recherché; ils n’habitoient que des palais somptueux, des jardins délicieux. Sans avoir des mœurs aussi efféminées, les Goths avoient beaucoup perdu de leur courage. L’Italie les avoit amollis, comme les Gaules avoient corrompu les Visigoths, que vainquirent les Français; et l’on sait avec quel mépris en parlent les historiens[151].
Bien loin que les Barbares songeassent à ne faire qu’une seule nation avec les peuples chez lesquels ils s’établissoient, ils les dépouilloient d’une partie considérable de leurs biens[152], et ruinoient la forme de leur gouvernement[153]. S’ils leur laissoient leurs lois civiles, c’étoit par mépris pour les lois ou par ignorance, et ils établissoient une différence choquante entre les vainqueurs et les vaincus[154]. Par cette politique, le vainqueur se trouvoit toujours dans ses états comme dans un pays ennemi, et ses sujets devenoient les alliés et les amis de toute puissance qui vouloit le détruire. Voilà la principale cause de la chûte précipitée de tant de monarchies établies par les Barbares, et qui ne subsistèrent que pendant quelques années. C’est par-là que Bélisaire, avec une poignée de soldats, se vit en état d’arracher l’Afrique aux Vandales: les Africains, au lieu de s’opposer à ses desseins, l’aidoient de tout leur pouvoir; ils portoient des vivres dans son camp, et le regardoient comme un libérateur qui venoit briser leur joug.
Avec des forces encore moins considérables, le même général, et Narsès qui lui succéda dans le commandement de l’Italie, y remportèrent d’assez grands avantages pour ruiner l’empire des Goths. Ces barbares traitoient l’Italie comme une province ennemie, où ils ne seroient entrés que pour faire du butin. Ils trouvoient beau de régner dans un pays dévasté, et ne se doutèrent pas que, pour le conserver, il falloit qu’ils leur fournissent des subsistances, et qu’ils se ruinoient, en ruinant la culture des terres, obligés de tirer du dehors les bleds et les autres choses les plus nécessaires à la vie, ils restoient à la merci de la première puissance qui auroit une marine, et qui intercepteroit leurs convois. Bélisaire commença son expédition contre l’Italie par la conquête de la Sicile, qui en étoit le grenier. Ses vaisseaux croisèrent sur les côtes d’Italie, et, se saisissant des vivres qu’on portoit aux Goths, il les obligea d’abandonner les places maritimes qu’ils occupoient, et leur enleva ainsi une partie de l’Italie, avant même que d’y être entré. Profitant de la crainte qu’il avoit inspirée aux Goths, ils les réduisit bientôt à demander une paix, par laquelle ils se soumettoient à payer à l’empereur un tribut annuel de cent livres d’or, et à lui prêter des troupes toutes les fois qu’il en auroit besoin. On ajoute même que le roi Théodat offroit de renoncer à sa couronne, et de mener une vie privée.
Rien n’est plus misérable que le tableau que commence à présenter l’empire d’Orient. On voit une nation qui a rassemblé tous les vices que le despotisme tour-à-tour, cruel, avare, superstitieux, timide, emporté et voluptueux, peut donner à des hommes qui, dans tous les temps, avoient été amis du mensonge, de la fourberie et de la nouveauté. Constantinople est divisée par des factions éternelles; nulle règle, nul principe; le trône appartient à qui veut l’usurper, et il est presque toujours la récompense de quelqu’assassinat. Les révolutions se succèdent rapidement les unes aux autres, et n’ont souvent d’autre cause que cette inquiétude qui se lasse de l’état présent des choses, et qui le regrette dès qu’il est changé.
L’ancien goût des Grecs pour la philosophie avoit dégénéré dans leur décadence en une manie ridicule de sophistiquer. Ils portèrent cet esprit dans la théologie chrétienne, et épuisèrent toutes les erreurs où l’esprit humain peut tomber, quand, voulant franchir les bornes qui lui sont prescrites, il ose sonder les profondeurs infinies de la sagesse de Dieu. On peut donc se représenter la nation Grecque comme une nation de théologiens. Chaque parti ne crut jamais mettre assez de chaleur dans les controverses, ni d’art pour faire triompher la vérité dont il se flattoit de posséder le dépôt. Ce zèle dégénéra en emportement, en émeutes, en sédition. Etrange aveuglement de l’esprit humain! Chaque secte, pour ramener ses ennemis à sa communion, s’en faisoit détester par ses injustices et ses violences. C’étoit pour les convertir et les empêcher de se damner qu’on les rendoit malheureux dans ce monde; et les hommes qui exerçoient cette monstrueuse charité ne voyoient pas qu’ils se damnoient eux-mêmes en violant les premières lois de l’évangile et de l’humanité. Les questions théologiques étant devenues des affaires d’état par les désordres qu’elles causoient, furent bientôt les seules importantes; il n’est plus question de repousser les ennemis de l’empire, mais de répondre à un argument; de faire des préparatifs de guerre, mais de dresser une formule de foi. Tout fut confondu. Comme les empereurs vouloient se mêler d’être les juges de la foi, de prononcer des anathêmes, d’ordonner des excommunications, et de régler la discipline de l’église, les ecclésiastiques voulurent gouverner les affaires politiques; et quand on refusa des les entendre, ils causèrent des révolutions à l’exemple des armées, du sénat, du peuple et des provinces, qui, tour-à-tour, faisoient leur empereur. Chaque parti élevoit successivement sur le trône un prince de sa communion, et se servoit de son crédit pour accabler des ennemis, qui, en recouvrant la faveur, ne mettoient plus de bornes à leur zèle pour la gloire de Dieu, c’est-à-dire, à leur vengeance.
Tandis que les Grecs étoient en proie à ces désordres, il se formoit contre eux un nouvel ennemi, et aussi redoutable que les peuples qui avoient détruit l’empire d’Occident. Mahomet, au commencement du septième siècle[155], avoit établi une nouvelle religion chez les Arabes. Apôtre et conquérant, il persuada et vainquit; et, réunissant les deux pouvoirs de prince et de pontife, il ordonna aux califes, ses successeurs, d’étendre sa religion et son empire par les mêmes voies qui leur avoient donné naissance. Le prophète promit des récompenses éternelles à ceux qui perdroient la vie en combattant contre les infidelles, et menaça de l’enfer ceux qui resteroient oisifs dans leurs maisons, à moins que par des tributs ils ne contribuassent aux frais et aux succès de la guerre. Les Arabes ou Sarrasins, naturellement braves et propres à supporter les fatigues de la guerre[156], avoient une religion et un gouvernement politique qui tendoient de concert à n’en faire qu’une nation militaire. Ils se précipitoient avec d’autant plus de confiance au milieu des plus grands dangers, qu’ils se croyoient martyrs de leur religion, et que les califes leur avoient persuadé qu’une fatalité aveugle règle le sort des hommes, sans que leur prudence puisse rien changer à des événemens résolus de toute éternité.
Les conquêtes des Sarrasins sont une de ces révolutions les plus extraordinaires que présente l’histoire. Après s’être emparés de l’Egypte et de la Palestine, et avoir subjugué l’Afrique, ils se répandent dans l’Asie, enlèvent à l’empire des provinces encore plus importantes que celles que je viens de nommer, et renversent la monarchie des Perses. Rien ne sembloit pouvoir s’opposer à ce torrent débordé; l’Europe même n’étoit pas en sûreté. Tout le monde sait comment les Sarrasins s’établirent en Espagne sur les ruines des Visigoths, et de-là pénétrèrent jusque dans le cœur de la France; comment ils conquirent la Sicile, et combien ils se rendirent redoutables sur la méditerranée. La rapidité et la continuité de ces succès seroient un prodige, dont la théologie des Mahométans pourroit se servir pour prouver la mission de Mahomet, si la foiblesse de l’empire de Constantinople et de la plupart des monarchies établies par les Barbares n’avoit rendu tout facile à des hommes aussi braves et aussi entreprenans que les Sarrasins.
Ils eurent l’audace, sous les règnes de Constantin Pogonat et de Léon l’Isaurien, d’attaquer la capitale même de l’empire; ce qui la sauva dans ces circonstances, c’est le feu Grégeois, dont l’invention étoit due au célèbre Callinique. Ce feu brûloit au milieu des eaux, et les Grecs en firent usage pour détruire les flottes de leurs ennemis. La consternation des Arabes fut égale à leur surprise; et n’osant plus se mettre en mer, ils se contentèrent de faire la guerre dans les provinces éloignées de la capitale. Ils ne cessèrent d’être heureux que quand ils cessèrent d’être unis. Les califes, en se multipliant, perdirent une partie de leur crédit; et comme leur gouvernement étoit militaire, ils furent méprisés dès qu’ils cessèrent de paroître à la tête de leurs armées et de les commander, les Sultans, leurs lieutenans, ne leur laissèrent que le titre et les fonctions de chefs de la religion, et les divisions domestiques de ces nouveaux monarques firent le salut de leurs voisins.
L’empire commençoit à respirer lorsqu’il se forma en Asie une nouvelle puissance, dont les premiers succès devoient faire trembler les empereurs. Les Turcs, peuple qui tiroit son origine du même pays que les Huns, et qui, après avoir rendu différens services aux Grecs, s’étoit établi sur les frontières orientales de l’empire, se soulevèrent vers la fin du dixième siècle, contre Mahomet, sultan de Perse, qui les traitoit avec dureté. Dès que cette nation eut connu ses forces, elle se répandit dans toute l’Asie. Elle ne cherchoit d’abord qu’à piller; et sous le règne de Constantin Moomaque, les Turcs firent des courses jusqu’au Bosphore. La foiblesse des empereurs les enhardit, et quand ils se furent fait un établissement solide, ils ne songèrent qu’à s’agrandir.
Si les empereurs avoient su se faire une politique conforme à l’état déplorable de leurs affaires; s’ils avoient pu dépouiller cet orgueil que Constantin avoit laissé à ses successeurs, comme aux héritiers de la grandeur des Romains, et renoncer aux idées d’une monarchie universelle, quand il ne s’agissoit que de n’être pas détruits par les infidelles, ils auroient peut-être profité de ce zèle indiscret qui arma tout l’Occident pour la délivrance des saints lieux. Mais ces princes se comportèrent comme des hommes foibles, à qui le danger le plus voisin paroît toujours le plus grand. Les infidelles les alarmoient; et quand ils virent approcher de Constantinople ces armées nombreuses qui méditoient la conquête de la Terre-Sainte, ils ne regardèrent plus les croisés que comme leurs ennemis. Il en faut convenir, il sembloit que les Occidentaux, lassés d’avoir une patrie, eussent repris cet esprit d’inquiétude et de brigandage qu’avoient eu leurs pères. Les croisés, assez peu sensés pour croire que leur expédition seroit agréable à Dieu, ne se doutèrent pas des obstacles sans nombre qui s’y opposoient; ou comme s’ils eussent compté que la providence répareroit leurs fautes par des miracles continuels, ils ne songèrent pas même aux moyens d’arriver dans la Palestine, qu’ils vouloient conquérir. Ces pélerins guerriers, toujours sans subsistance et à la veille de périr, se voyoient réduits à piller les provinces où ils passoient. De pareils hôtes devoient être fort incommodes; mais puisque les empereurs n’étoient pas en état de leur fermer l’entrée de la Grèce, il n’y avoit pour eux d’autre parti à prendre que celui de la douceur et de la conciliation. Au lieu de chicaner les Occidentaux[157] sur des conquêtes qu’ils ne feroient vraisemblablement pas, il falloit n’avoir avec eux qu’un même intérêt. Les empereurs ne purent s’y résoudre. Je ne sais quelle dignité qu’ils affectoient ne parut que de l’orgueil et les rendit ridicules. Au défaut de la force ils eurent recours aux ruses, à la finesse, aux subtilités; et c’étoit précisément le moyen le plus infaillible de se faire mépriser des Occidentaux, dont une certaine franchise, qu’ils devoient à l’esprit de chevalerie, étoit peut-être la seule vertu.
Nos chroniques sont pleines des perfidies que les croisés éprouvèrent de la part des empereurs; ils s’en vengèrent en les chassant de leur capitale. Il étoit naturel qu’ils crussent gagner dans la Grèce les indulgences qui les attendoient dans la Palestine[158], s’ils s’emparoient de Constantinople pour y établir le rit des Latins, et faire cesser un schisme qui rendoit les Grecs peut-être aussi odieux que les infidelles. La domination des Latins dans la Grèce ne fut pas longue, mais les empereurs Grecs, en recouvrant leur capitale, virent de jour en jour leur ruine plus certaine. Ces guerres d’outre-mer, dont les Occidentaux étoient enfin désabusés, n’avoient servi qu’à inspirer plus de haines aux infidelles contre les chrétiens. Ils étoient impatiens de se venger, et c’étoit sur l’empire que devoient tomber tous leurs coups. «Conformément à notre sainte foi, disoit Osman I, sultan des Turcs, invitons d’abord avec douceur les princes chrétiens à recevoir la religion du prophète de Dieu. S’ils résistent à nos invitations, il faut les déclarer ennemis de Dieu et de la vérité; et, le fer et le feu à la main vaincre leur incrédulité, les soumettre à notre culte, ou les punir de leur endurcissement.» Les infidelles, faisant sans cesse de nouveaux progrès en Asie, étendirent leur domination jusqu’au Bosphore. Les empereurs mendièrent inutilement des secours dans la chrétienté; ils furent obligés de permettre aux Turcs de bâtir des forts dans la Grèce; et Constantinople, déjà soumise à ses ennemis avant que d’être devenue leur proie, succomba enfin sous les armes de Mahomet III.