A l’exception des Samnites, les Romains ne rencontrèrent point dans l’Italie de plus redoutables ennemis que les Gaulois. Ce fut l’an 365 de Rome que ces barbares défirent son armée à la bataille d’Allia, ravagèrent son territoire, et réduisirent un peuple qui devoit vaincre l’univers à défendre le capitole. Ces événemens malheureux, dont Camille vengea sa patrie, avoient fait une impression si profonde dans l’esprit des Romains, que pendant long-temps ils ne firent la guerre aux Gaulois que par des dictateurs. La république, dit Tite-Live[95], eut plus de peine à les dompter qu’à subjuguer le reste de l’univers; aussi, ordonna-t-elle que les pontifes, les prêtres, les vétérans, et généralement tous les citoyens qui, par leur âge, étoient dispensés de faire la guerre, prendroient les armes quand on seroit menacé des Gaulois; et Salluste dit que les Romains combattirent contre eux pour leur salut, et non pour la gloire[96].
C’est à la bonté de leurs armes offensives, dont toutes les blessures étoient mortelles[97], à leur casque, à leur cuirasse, à leur bouclier, que les Romains, revenus de la première terreur que leur avoit inspiré la bataille d’Allia, durent les avantages fréquens qu’ils remportèrent depuis sur des ennemis qui alloient nuds au combat[98], et dont les épées étoient d’une si mauvaise trempe, qu’il falloit les redresser à chaque coup qu’elles portoient. Résister au premier choc des Gaulois, dont le courage étoit aussi peu constant qu’il étoit d’abord impétueux, ou savoir se rallier après avoir été enfoncé, c’étoit les vaincre. Se débandant dans la victoire, leurs premiers avantages leur devenoient inutiles; et toutes leurs défaites devoient être des déroutes extrêmement sanglantes, parce qu’ils étoient incapables de cesser de combattre avant que d’avoir été mis entièrement en fuite.
Les Samnites, fiers, opiniâtres, ambitieux, braves et mêmes féroces, étoient vaincus, et jamais domptés. Leurs plus grandes pertes sembloient ne point diminuer leurs forces, et accroître, au contraire, leur courage. Ils courent toujours avec la même fureur à leurs ennemis pour leur enlever une victoire qu’ils croient toujours équivoque, et qui ne passe que rarement de leur côté. Rome avoit déjà fait des conquêtes considérables hors de l’Italie, qu’ils n’avoient pas encore désespéré de recouvrer leur liberté; mais leur gouvernement, semblable à celui des Toscans, les exposoit aux mêmes inconvéniens. D’ailleurs, les Samnites employoient le temps qu’ils ne faisoient pas la guerre aux Romains à réparer simplement leurs armées, tandis que ceux-ci se faisoient de nouveaux sujets et de nouveaux alliés. La république Romaine, qui reprenoit les armes avec des forces toujours plus considérables, devoit donc enfin écraser un peuple qui n’avoit tout au plus que rétabli les siennes.
Je ne dois pas parler de Tarente, de Capoue, ni des autres villes de la Campanie et de la partie orientale de l’Italie, qu’on appeloit alors la Grande-Grèce. Ces peuples, d’abord recommandables par leur sagesse et leur courage, n’avoient pas conservé long-temps l’esprit des républiques dont ils tiroient leur origine, et quand les Romains leur firent la guerre, ils les trouvèrent abandonnés à tous les vices qui avoient soumis la Grèce à Philippe, père d’Alexandre. C’étoit la même dépravation dans les mœurs, le même luxe, la même passion pour les fêtes et les spectacles, le même mépris pour les lois, la même indifférence pour le bien public, et les mêmes divisions domestiques.
Il ne suffisoit pas pour l’agrandissement des Romains qu’ils gagnassent des batailles, et prissent des villes; il pouvoit, au contraire, arriver qu’ils se ruinassent par ces succès. L’art de devenir puissant par la guerre est autre que celui de vaincre; et la république Romaine, en subjuguant ses premiers ennemis, seroit tombée dans l’impuissance d’asservir des peuples plus considérables, si elle n’eût mis à profit ses victoires par une politique savante, et qui n’a presque jamais été connue des conquérans. Tacite remarque qu’Athènes et Lacédémone[99], dont les généraux étoient si savans, et les soldats si braves, si bien disciplinés et si accoutumés à vaincre, loin de se former un grand empire, ont été les victimes de leur ambition. Ces deux républiques, dit-il, ont péri, parce qu’elles ont voulu faire des sujets, et non pas des citoyens des peuples qu’elles avoient vaincus. Mais Romulus, ajoute-t-il, n’ayant, au contraire, fait la guerre que pour conquérir des soldats[100], Rome devenoit la patrie des peuples qu’elle avoit soumis; chaque guerre augmentoit donc ses forces, au lieu que les Athéniens et les Spartiates, qui ne réparoient point les pertes que leur causoit la victoire, s’affoiblissoient par leurs triomphes mêmes.
Il étoit naturel que Romulus usât de la victoire avec modération; la foiblesse et les besoins des Romains l’avertissoient continuellement qu’il lui étoit plus utile d’incorporer les vaincus à sa nation, et d’en faire des citoyens, que de les exterminer, ou de s’en faire des ennemis secrets en leur ôtant leur liberté. Ses successeurs devoient aussi se conduire par la même politique, et soit qu’ils songeassent à se rendre plus redoutables à leurs voisins, soit qu’ils ne voulussent qu’agrandir leur pouvoir dans Rome, elle leur étoit également avantageuse. Mais après l’exil des Tarquins, les Romains devoient voir les intérêts de Rome d’un autre œil que Romulus et ses successeurs. Aucun citoyen n’ayant dans la république la même puissance ni la même supériorité dont les rois y avoient joui, aucun citoyen ne devoit trouver un avantage personnel à communiquer aux vaincus le droit de bourgeoisie Romaine. En faisant des Romains, les rois se faisoient des sujets; mais les citoyens de Rome ne pouvoient se faire que des concitoyens qui seroient entrés en partage de la souveraineté même; et rien ne devoit paroître moins sage à des vainqueurs, toujours durs, fiers et impérieux, que de soutenir des guerres longues et sanglantes pour se faire des concitoyens, qui, devenant de jour en jour plus nombreux, s’empareroient enfin de toute l’autorité.
Ces motifs, qui avoient été le principe de la dureté des Athéniens et des Spartiates envers leurs ennemis, devoient d’autant plus influer dans la conduite des Romains, que le sénat, toujours inquiété par les entreprises des plébéïens, ne devoit pas songer à augmenter leurs forces par de nouvelles incorporations.
Si les Romains, en renonçant à la politique prudente de Romulus, avoient pris le parti de traiter leurs ennemis avec rigueur, ils n’auroient acquis que des sujets inquiets, toujours prêts à se révolter, et tels, en un mot, que ceux des Athéniens et des Spartiates. Pour ne les pas craindre, il eût fallu les affoiblir, et leur foiblesse n’auroit pas aidé leurs maîtres à faire de nouvelles conquêtes. Malgré les avantages de la république sur ses voisins, malgré la sagesse de son gouvernement, de ses lois, de sa discipline et de ses mœurs, il est fort douteux qu’elle fût parvenue à régner sur l’Italie; car des peuples qui auroient senti qu’il s’agissoit de devenir esclaves, n’auroient pas combattu avec courage, mais avec désespoir. Les Romains auroient-ils enfin réussi à subjuguer l’Italie? Il est vraisemblable que leur empire, toujours chancelant, y eût été borné. Pouvant à peine suffire à contenir cette grande province dans l’obéissance, comment leur eût-il été possible de porter leurs armes au-dehors? N’auroient-ils pas même dû craindre que quelque puissance voisine ne se servît, pour les ruiner, de la haine que les Italiens leur auroient portée?
Rome, il faut l’avouer, alloit se perdre, lorsque Camille, qui venoit de soumettre les Latins, la retint sur le bord du précipice où son orgueil et son emportement la conduisoient. «Romains, dit-il, si, pour ne plus craindre les Latins, vous prenez le parti odieux de les traiter en esclaves, votre victoire vous devient inutile et même pernicieuse. Elle fera, au contraire, la grandeur de la république, si, à l’exemple de vos ancêtres, toujours modérés et justes dans la prospérité, vous cherchez à vous faire des amis et des alliés de vos ennemis. Ferez-vous périr un peuple, parce qu’il a défendu courageusement sa patrie? Vous ne me pardonneriez pas de vous en croire capables. Cachez sous vos bienfaits le joug que vous voulez imposer aux vaincus. Forçons-les à partager leur amour entre leur patrie et la nôtre; nous acquerrons des amis par notre clémence; laissons à leur reconnoissance le soin d’en faire nos sujets.»
La république Romaine contracta l’habitude de former des alliances avec les peuples qu’elle subjuguoit. Elle leur laissa leur gouvernement, leurs magistrats, leurs lois, leurs usages, s’engagea de les protéger contre leurs ennemis, et n’en exigea que quelques secours quand elle feroit la guerre. Cette modération[101], soutenue d’une politique si sage et si adroite que, dans les occasions même, dit Polybe, où les Romains ne songeoient qu’à leurs intérêts, leurs alliés croyoient leur devoir quelque reconnoissance, établit entr’eux une certaine confiance qui ne leur donna qu’un même intérêt. En ménageant ainsi la vanité des vaincus, la république Romaine disposa de leurs forces[102], et son ambition ne causa aucun effroi. Il arriva de-là que tous les peuples d’Italie, bien loin de se liguer pour défendre leur liberté, s’effrayèrent et se vainquirent mutuellement sous les drapeaux de Rome; et que combattant toujours comme auxiliaires dans ses armées, ils ne triomphèrent en effet que pour lui faire de nouveaux alliés, et se rendre eux-mêmes plus dépendans.
Nous voyons aujourd’hui les puissances se troubler et s’agiter au moindre mouvement d’ambition qu’elles aperçoivent dans l’une d’elles. Un grand prince n’a point de voisin qu’il puisse accabler impunément, parce que la politique générale, qui lie toutes les nations entre elles, communique aux plus petits états les forces de l’Europe entière, et les soutient malgré leur foiblesse ou les défauts de leur gouvernement. La maxime qu’il faut embrasser le parti plus fort, est une maxime décriée; on fait des ligues, des associations; et quoique chaque puissance regarde son voisin comme son ennemi, on diroit qu’elle se réserve le droit de le subjuguer; elle le défendra s’il est foible, parce que c’est une barrière qui la couvre.
Quelque simple et naturelle que nous paroisse aujourd’hui cette politique, qu’on remarque avec quelle lenteur elle a fait ses progrès parmi nous, et on ne reprochera point aux peuples d’Italie de ne l’avoir pas connue. Pour y parvenir, il a fallu que nos états modernes, liés pendant long-temps par un commerce de négociations continuelles, aient eu ensemble les mêmes craintes et les mêmes espérances. Lorsque la république Romaine commença à faire ses conquêtes, les Italiens n’avoient, au contraire, aucune liaison entre eux. Chaque ville se bornoit à examiner ce qui se passoit dans les villes qui l’entouroient, et chaque état n’avoit pour ennemis que ses voisins. Les puissances, qu’on accuse parmi nous d’avoir aspiré à la monarchie universelle, ont montré leur ambition avec effronterie; à force d’insultes, de bruit, de menaces, elles ont elles-mêmes ligué et armé l’Europe contre elles; mais les Romains, éloignés de cette avidité mal entendue, cachoient, au contraire, avec un soin extrême leur ambition, et sembloient faire la guerre moins pour leur propre avantage que pour celui de leurs alliés.
Il ne faut donc pas être étonné s’il ne se forma point de ligue contre eux, et qu’ils aient même toujours été les maîtres de n’avoir qu’une guerre à la fois[103]. Quand leur ambition se seroit montrée avec assez d’éclat pour devoir réunir les peuples d’Italie, et ne leur donner qu’un même intérêt, peut-être même qu’on n’auroit osé prendre des mesures efficaces pour s’opposer aux progrès des Romains. Qu’il s’élève aujourd’hui en Europe une puissance dont les forces soient supérieures à celles de chaque état en particulier, et qui les surpasse tous par la bonté de sa discipline militaire et par son expérience à la guerre; que cette puissance, toujours conduite par les mêmes principes, ne se laissant éblouir par ses succès ni abattre par ses revers, ait la constance de ne jamais renoncer à ses entreprises, et la sagesse hardie de préférer une ruine entière à une paix qui ne seroit pas glorieuse, et l’on verra bientôt disparoître ces ligues, ces confédérations, ces alliances qui conservent à chaque état son indépendance. Qu’on le remarque avec soin; notre politique moderne est l’ouvrage de deux passions; l’une est la crainte qu’inspire l’inquiétude de quelque peuple qui veut dominer; l’autre est l’espérance de lui résister, parce qu’il n’a en lui-même ni les qualités ni les ressources nécessaires pour tout subjuguer. Détruisez, à force de sagesse et de courage, cette espérance, il ne restera que la crainte, et dès-lors l’Europe ne tardera pas à perdre sa liberté.
L’effet que produiroit parmi nous la puissance dont je parle, la république Romaine le produisit autrefois dans l’Italie. Ce n’étoit qu’à la dernière extrémité qu’on devoit se résoudre à rompre avec un peuple, dont tous les jours quelque ville éprouvoit la supériorité, qui ne recevoit un échec que pour s’en venger avec plus d’éclat, et qu’on auroit plutôt exterminé que contraint à faire une démarche indigne de son courage et contraire à ses principes. On voit un exemple remarquable de cette fermeté singulière des Romains, dans la guerre que leur fit Coriolan. Après plusieurs succès, ce capitaine s’étoit approché jusqu’aux portes de Rome, dont il forma le siége. Une terreur générale glace les esprits. Chaque citoyen croit que le moment fatal de la république est arrivé. On court en foule dans les temples; on fait des processions et des sacrifices. Le sénat voit sa perte certaine, et il ne lui vient cependant pas dans la pensée de sauver Rome en accordant à Coriolan ses demandes, c’est-à-dire, la restitution des terres conquises sur les Volsques. Il désespère de son salut, et il s’en tient fièrement à la réponse qu’il avoit d’abord faite: «Que les Romains ne pouvoient rien accorder à la force sans violer leurs maximes et leurs usages; qu’ils ne traiteroient point avec un rebelle tant qu’il auroit les armes à la main; qu’il se retirât sur les terres des Volsques, et que la république verroit alors ce que la justice exige d’elle.»
Ce qui doit nous paroître le plus surprenant dans la fortune des Romains, c’est qu’ils aient suffi à faire une guerre continuelle depuis le règne de Numa jusqu’à la fin de la première guerre Punique[104], qu’ils fermèrent pour la seconde fois le temple de Janus. C’est une espèce de prodige qu’une ville qui n’a jamais besoin de repos, tandis qu’aucune de nos nations modernes ne pourroit soutenir une guerre même heureuse pendant trente ans, sans être obligée de faire la paix pour réparer ses forces épuisées. Mais je viens de remarquer que Rome ne chercha d’abord qu’à conquérir des citoyens, et la guerre les multiplia en effet à tel point, que, dans le cens de Servius Tullius, on y compta plus de quatre-vingt mille hommes en état de porter les armes. Si les Romains, après l’établissement de la république, prirent l’usage de se faire des alliés, et non pas des concitoyens, des peuples qu’ils soumettoient, cette nouvelle politique ne leur fit aucun tort, parce que ces alliés eux-mêmes supportoient une partie des pertes que la guerre causoit. D’ailleurs, les institutions de la république étoient extrêmement favorables à la propagation, et les Romains donnèrent assez souvent à des familles étrangères le droit de bourgeoisie, pour que le nombre des citoyens augmentât à chaque cens.
La guerre exige aujourd’hui des dépenses énormes, et les conquêtes d’un peuple ne le dédommagent presque jamais de ce qu’elles lui ont coûté. La république Romaine faisoit, au contraire, la guerre sans frais jusqu’au siége de Véies[105]; elle ne donna point de paie à ses soldats, parce que ces expéditions étoient courtes. Il n’étoit question que de sortir de Rome, d’aller au-devant de l’ennemi, de le combattre; et si on prenoit une ville, c’étoit par escalade. Le citoyen portoit avec lui les vivres qui lui étoient nécessaires, et il revenoit chargé de butin. Quand les vues des Romains s’agrandirent, que leurs campagnes devinrent plus longues et plus difficiles, et qu’il fallut donner une paie au soldat qui abandonnoit la culture de ses terres et le soin de ses affaires domestiques, la guerre, pour me servir de l’expression de Caton, nourrissoit encore alors la guerre. Les armées, accoutumées à une extrême frugalité, vivoient aux dépens des ennemis; et comme les entreprises étoient plus importantes, le butin fut aussi plus considérable. La république en laissoit une assez grande partie aux soldats pour qu’ils souhaitassent toujours la guerre; elle se dédommageoit de ses avances en vendant le reste; et, après avoir réparé ses fonds, il lui restoit encore beaucoup de terres conquises qu’elle partageoit entre ses plus pauvres citoyens, ou dont elle formoit le domaine d’une colonie.
La guerre tenoit donc lieu chez les Romains de cette industrie, de ce commerce, de ces arts, de cette économie qui sont les seules sources de la richesse des peuples modernes. Le citoyen trouvoit un avantage particulier à être soldat, et les soldats seuls entretenoient l’abondance à Rome par leurs victoires; la république ne devoit donc faire la paix avec un de ses voisins, que pour tourner l’effort de ses armes contre un autre. Aujourd’hui que, par une suite de l’administration établie chez les puissances de l’Europe, toutes les richesses de l’état sont entre les mains d’un petit nombre d’hommes, que le reste ne subsiste que par industrie, et que les citoyens, nobles, magistrats, soldats, commerçans, laboureurs, ou artisans forment des classes différentes dont les intérêts sont opposés, ou du moins différens, comment seroit-il possible de leur rendre la guerre également avantageuse? Elle doit être un fléau pour toutes les nations; sans enrichir les armées mêmes, elle appauvrit tous les citoyens dont elle ruine l’industrie et suspend le commerce, tandis qu’ils sont obligés de payer des subsides plus considérables. Le gouvernement, retenu par les murmures du peuple, et qui, de jour en jour perçoit les impositions avec plus de difficulté, se trouve donc enfin dans l’impuissance de poursuivre ses entreprises; et les sujets, accablés des maux de la guerre, n’aiment et ne désirent que la paix.
Après ce que j’ai dit jusqu’ici des différentes causes qui concouroient à l’agrandissement des Romains, si on se rappelle combien la conquête seule de l’Italie leur coûta de peines, de soins, de travaux, l’ambition de nos états modernes doit paroître une inquiétude puérile. Qu’on y réfléchisse, ce n’est qu’une nation de soldats qui peut subjuguer ses voisins, parce qu’elle seule peut avoir cette discipline excellente qui prépare les succès, cette fermeté qui rend inébranlable dans le malheur, cette avidité insatiable pour la gloire, qui ne se lasse jamais de vaincre, et sur-tout ces sages institutions qui, en proscrivant tout ce qui n’est pas utile à la guerre, ne lui laissent de passion que pour la liberté et les combats, et lui fournissent naturellement les moyens de profiter d’une première conquête pour en faire plus aisément une seconde. Quel spectacle nous présente aujourd’hui une nation! On voit quelques hommes riches, oisifs et voluptueux qui font leur bonheur aux dépens d’une multitude qui flatte leurs passions, et qui ne peut subsister qu’en leur préparant sans cesse de nouvelles voluptés. Cet assemblage d’hommes, oppresseurs et opprimés, forme ce qu’on appelle la société, et cette société rassemble ce qu’elle a de plus vil et de plus méprisable, et en fait ses soldats; ce n’est point avec de pareilles mœurs, ni avec de pareils bras que les Romains ont vaincu l’univers.
Je ne crains point de me tromper en avançant que l’ambition parmi les Européens, loin de conduire un peuple à la monarchie universelle, doit hâter sa décadence. Quel état en effet n’est pas accablé du poids des dettes que la guerre l’a obligé de contracter? Le plus obéré, c’est celui qui a fait les plus grandes entreprises. Quelques princes ont reculé leurs frontières; mais ont-ils accru leurs forces en agrandissant leur territoire? Il n’y a point de nation en Europe qui ne trouve son véritable avantage à cultiver soigneusement la paix; si elle fait la guerre pour un autre objet que sa défense, elle va contre ses intérêts; et un peuple qui ne les consulte pas dans chacune de ses entreprises, quel bonheur peut-il se promettre?
Malgré tous les avantages que la république Romaine avoit sur ses ennemis, jamais elle ne seroit parvenue à les asservir, si, par la forme même de son gouvernement, elle n’eût été forcée à se conduire par des principes et des maximes invariables, qui devinrent le ressort de tous ses mouvemens, et qui la poussoient au but qu’elle ne perdit jamais de vue. Qu’on jette les yeux sur les traités, les alliances, les ligues que nos peuples ont faits depuis le commencement de ce siècle; et l’on croira qu’aucun état n’a d’intérêt fixe et certain, que l’intrigue a pris la place de la politique, qu’au lieu de gouverner les affaires, on leur obéit, et qu’on est ami ou ennemi au hasard. Chez les Romains, le magistrat étoit obligé de prendre l’esprit de sa nation, et de la conduire selon ses intérêts. Aujourd’hui l’intérêt d’un peuple, c’est l’intérêt personnel de ceux qui le gouvernent. L’homme timide ou modéré ne voit point les objets du même œil que l’homme courageux ou ambitieux. De-là dans tous les états, cette conduite tour-à-tour foible, intrépide, ambitieuse, désintéressée, parce qu’ils obéissent successivement à des maîtres qui ont des lumières, et sur-tout des passions différentes. Il arrive très-rarement qu’un prince suive la route que son prédécesseur lui a tracée; il change même souvent de caractère et de politique en changeant de ministre: ainsi une nation ne fait jamais qu’ébaucher des entreprises.
L’histoire de nos pères nous instruit d’avance de l’histoire de nos neveux. Comme il s’est fait jusqu’à présent, il se fera encore dans la suite un balancement de fortune entre tous les peuples de l’Europe. Un état gouverné par un prince habile et ambitieux sera prêt à tout envahir, et il deviendra subitement le jouet de ses voisins. A un Charlemagne succédera un Louis-le-Débonnaire; l’édifice élevé par le héros s’écroulera sous le prince imbécille. L’un avoit communiqué son génie à sa nation; il voyoit tout, il remédioit à tout; l’autre ne verra que sa cour, ses favoris et ses domestiques; embarrassé de sa puissance, il ne saura pas employer ses forces, et sera humilié par un ennemi beaucoup moins puissant que lui, mais courageux, sage et éclairé. Ces jeux bizarres, mais ordinaires de la fortune, contribueront, si je ne me trompe, plus efficacement que notre politique de l’équilibre, à conserver à chaque peuple son indépendance.
Les premières guerres des Romains ne furent que des courses où la bravoure décidoit de tout. Il auroit fallu peu de science à leurs ennemis pour les vaincre; mais aussi ignorans qu’eux, ils ne leur opposoient ni ruses ni manœuvres habiles. Les consuls, toujours heureux, ne savoient pas qu’il y a des circonstances où il faut vaincre par la force, et d’autres où il faut chercher la victoire, en feignant d’y renoncer. Les Romains vouloient toujours combattre, et la confiance qu’ils avoient en leur courage exigeoit qu’on chassât l’ennemi par la force; le vaincre sans l’accabler du poids des légions, ce n’eût été pour eux qu’une demi-victoire[106].
Ces préjugés, nés avec la république, flattoient si agréablement son orgueil, qu’ils y subsistèrent long-temps encore après que ses généraux eurent porté la science de la guerre à son plus haut point de perfection. L’adresse que Marcius et Attilius employèrent pour tromper Persée, et l’empêcher de commencer les hostilités avant que la république eût envoyé ses légions dans la Grèce, fut condamnée à Rome par une partie du sénat qui se piquoit, ainsi que le rapporte Tite-Live, de conserver les sentimens des anciens Romains. «Rome, disoient ces sénateurs, dédaigne de se servir de ruses, et de tendre des piéges; le jour doit éclairer ses armes et ses exploits. Elle ne sait ce que c’est que de donner, par une fuite simulée, une fausse confiance à ses ennemis pour se jetter sur eux, et les accabler dans leur sécurité. Nos pères aimoient la gloire; ils ne ternissoient point leur courage en y associant des finesses; et après avoir déclaré la guerre, ils assignoient même le jour et le lieu du combat.»
L’affront des Fourches Caudines rendit les consuls plus attentifs sur eux-mêmes[107]. Ils commencèrent dès-lors à se conduire avec une certaine intelligence, et à faire la guerre par principes. Craignant les embuscades et les piéges, ils apprirent à en dresser. Leurs marches devinrent plus savantes, et dès qu’ils surent qu’une armée pouvoit être coupée et comme assiégée en pleine campagne, ils voulurent connoître un pays avant que de s’y engager. Le point le plus difficile pour les Romains, c’étoit de les accoutumer à regarder la guerre comme un art qui avoit besoin d’autre chose que du courage, et d’une discipline rigide; dès qu’ils commencèrent à méditer, leurs progrès furent rapides.
Ils prirent toujours chez leurs ennemis ce qu’ils y trouvèrent d’avantageux[108]. Leurs succès, leurs défaites, ils mettoient tout à profit; et chaque peuple qu’ils vainquirent leur donna en quelque sorte une leçon de guerre. Les Samnites sur-tout leur firent faire des efforts extraordinaires, étendirent par-là leurs vues et leurs connoissances, et les mirent en état de repousser d’Italie un prince qui avoit fait ses premières armes sous les lieutenans d’Alexandre. Pyrrhus ne trouve rien de barbare dans leur manière d’asseoir un camp, et de disposer une armée. Avec les forces que ce prince avoit amenées au secours des Tarentins, et les alliés qu’un politique plus habile que lui se seroit faits en Italie, il devoit peut-être ruiner la république Romaine, et il lui apprit seulement à vaincre les Carthaginois.
L’ambition de ce prince inquiet et avide devançoit la rapidité de ses armes. En entrant dans l’Italie, il lui tardoit de conquérir la Sicile, et à peine a-t-il mis le pied dans cette île, qu’il dévore l’Afrique, et voudroit déjà avoir vaincu Carthage. Il savoit vaincre; mais son impatience le dégoûtoit de ses entreprises avant que de les avoir consommées. Les Romains ne se soutinrent contre Pyrrhus que par Pyrrhus même. Leurs armées avoient été entièrement défaites près de Syris, et mises en déroute à Asculum. Une troisième action pouvoit réduire les Romains, qui n’étoient pas encore accoutumés de combattre contre des éléphants, à défendre leur propre ville; mais au lieu de poursuivre son avantage, Pyrrhus entame une négociation mal-entendue, et quand il ne devoit inspirer que de la crainte à ses ennemis, il leur redonne de la confiance. Etonné par le récit de Cynéas, qui, disoit-il, avoit vu dans le sénat de Rome une assemblée de rois, et déjà ennuyé de la constance que les Romains lui opposoient, il abandonne les Tarentins leurs alliés, et l’Italie, pour voler au secours de Syracuse et d’Agrigente, que les Carthaginois vouloient soumettre à leur domination. La république Romaine mit à profit l’absence de ce prince; et quand il repassa en Italie pour relever les affaires désespérées de Tarente, il fut battu à Bénévent, et forcé de chercher un asyle dans ses états.
C’est peu de temps après la retraite de Pyrrhus que les Romains inventèrent cet ordre de bataille, auquel Polybe attribue les avantages qu’ils continuèrent à remporter sur leurs ennemis. Ils se rangeoient sur trois lignes, et chaque ligne, au lieu de former une masse pesante d’infanterie, qui n’auroit eu que des mouvemens lents et difficiles, étoit composée de différens corps séparés les uns des autres, et par-là capables des évolutions les plus rapides. Les princes qui formoient la seconde ligne étoient placés vis-à-vis les intervalles que laissoient entre elles les cohortes des hastaires, qui formoient le premier rang, et les corps des triaires, c’est-à-dire, des soldats les plus braves et les plus expérimentés, placés en troisième ligne, répondoient aux intervalles des princes, et faisoient la réserve de l’armée.
Outre que cette disposition est plus propre que la phalange des Grecs, et l’ordonnance des Barbares, à éviter l’effort des éléphants, car il suffisoit de faire un mouvement léger pour que l’armée Romaine s’ouvrît et se formât en colonne, elle offroit un moindre front aux armes de jet des Velites. Il falloit vaincre pour ainsi dire trois fois les Romains dans la même action. Si les hastaires étoient enfoncés, les princes s’avançoient, les soutenoient et leur donnoient le temps de se rallier derrière eux pour fondre une seconde fois sur l’ennemi, auquel les triaires enlevoient encore quelquefois la double victoire qu’il avoit déjà remportée.
Les Grecs et les successeurs d’Alexandre ne connoissoient qu’un même ordre de bataille, c’est celui de la phalange, composée de seize mille hommes, rangés sur seize de profondeur. On peut voir dans les historiens quelles étoient les armes de ces soldats, et l’on ne sera point étonné que Paul Emile en fût effrayé la première fois qu’il combattit contre Persée. La phalange paroissoit invincible, et elle l’étoit en effet, dit Polybe, tant qu’elle demeuroit unie; mais ajoute-t-il, il étoit rare qu’occupant vingt stades, elle trouvât un terrein qui lui convînt. Une hauteur, un fossé, une fondrière, une haie, un ruisseau en rompoient l’ordonnance, et ses ennemis pouvoient alors la ruiner d’autant plus aisément, et pénétrer dans les intervalles qu’elle laissoit en se rompant, que tel est l’ordre de la phalange, continue le même historien, que le soldat ne peut faire aucune évolution, ni combattre corps à corps, à cause de la longueur de ses armes. Sans aucun obstacle étranger, il étoit même impossible que la phalange ne souffrît pas quelque flottement dès qu’elle se mettoit en mouvement. Les cohortes Romaines, aussi capables de toutes sortes d’évolutions, que la pesante ordonnance des Grecs l’étoit peu, avoient donc un avantage considérable sur la phalange. Pour la vaincre, il ne s’agissoit que de la forcer à combattre sur un terrain inégal, ou avant que de l’attaquer, de la rompre par le secours des Velites, ou de la forcer à marcher.
Ce que Polybe dit, en comparant l’ordonnance légère des Romains à celle des Macédoniens, il faut, à plus forte raison, l’appliquer à l’ordre de bataille des autres peuples, dont l’infanterie, toute pressée en un corps, avoit les inconvéniens de la phalange, sans en avoir les avantages. Deux et même trois phalanges placées les unes derrière les autres ne fortifioient point une armée, parce qu’elles ne se donnoient aucun secours. Annibal en fit l’épreuve à Zama. Il composa sa première phalange de tout ce qu’il avoit de plus médiocre dans ses troupes, se flattant qu’après que les Romains se seroient fatigués à la tailler en pièces, il fondroit sur eux avec la seconde phalange, et les mettroit aisément en fuite. Ce grand homme fut trompé dans ses espérances. Sa première phalange, qui fut rompue et enfoncée, se jeta sur la seconde, y porta le désordre, et l’entraîna dans sa déroute avant même que les Romains l’eussent approchée.
Tandis que Rome étoit occupée à subjuguer l’Italie, Carthage, qui régnoit depuis long-temps sur l’Afrique, étendoit sa domination hors de son continent. Elle avoit fait des conquêtes considérables en Espagne; la Sardaigne étoit soumise, et la Sicile sembloit ne pouvoir éviter le même sort. Des richesses immenses, produit du commerce le plus florissant, enfloient l’orgueil des Carthaginois; et parce qu’ils étoient le peuple le plus riche du monde, ils se croyoient destinés à le gouverner. Mais les Romains pensoient que cet empire devoit être le prix de leur courage, de leur patience et de leur amour pour la gloire. Ces deux nations, à force de vaincre leurs ennemis, soumirent tous les peuples qui les séparoient; elles se firent la guerre, et peut-être que l’histoire n’offre point de spectacle plus beau, plus intéressant, et à la fois plus instructif que la rivalité de ces deux républiques.
Carthage, fondée par Didon plusieurs siècles avant Romulus, obéit d’abord à des rois; mais elle ne tarda pas à en secouer le joug pour se gouverner en ville libre. Deux suffêtes, dont la magistrature étoit annuelle, présidoient à un sénat nombreux qui les avoit élus; ils en convoquoient les assemblées, et y proposoient les matières qui devoient être l’objet des délibérations. Tant que les avis étoient unanimes dans le sénat, ce corps régloit tout, ordonnoit tout, et le gouvernement étoit absolument aristocratique. Mais au défaut d’unanimité, les affaires étoient portées devant le peuple, que ses magistrats assembloient dans la place publique[109]; il décidoit à la pluralité des suffrages, et le gouvernement devenoit alors purement démocratique; ainsi la souveraineté toute entière, appartenant tour à tour à chacun des deux ordres de l’état, Carthage, alternativement gouvernée par le sénat ou par le peuple, n’avoit aucune règle constante de conduite. Aristote et Polybe, trompés par ses deux suffêtes, son sénat et ses assemblées du peuple, ont donc eu tort de comparer cette république, l’un à celle des Spartiates, l’autre à celle des Romains, où l’aristocratie, la royauté et la démocratie unies, fondues ensemble, et toujours tempérées les unes par les autres, formoient une police mixte qui rassembloit les avantages de tous les autres gouvernemens.
A peine les Carthaginois se furent-ils formé un établissement solide, qu’occupés, à l’exemple des Tyriens dont ils descendoient, de la seule passion d’étendre leur commerce, d’acquérir et d’amasser des richesses[110], ils durent avoir tous les vices que produit l’avarice. Si ces vices ruinèrent le sage gouvernement des Romains, quels ravages ne durent-ils pas causer chez les Carthaginois, dont les lois n’étoient propres ni à prévenir, ni à réprimer les abus? La probité et les talens ne furent comptés pour rien; c’est aux seuls citoyens riches qu’on déféroit les magistratures, et il leur étoit même permis d’en posséder plusieurs à la fois. N’y ayant plus d’égalité entre les magistrats, et leurs fonctions n’étant pas séparées, les haines et les jalousies prirent la place de l’émulation; et de-là naquirent ces cabales, ces partis presqu’aussi anciens que la république, et auxquels ses intérêts furent continuellement sacrifiés. On ne concevroit point que les Carthaginois eussent conservé leur liberté jusqu’au temps où ils firent la guerre aux Romains, si on ne faisoit attention que leur esprit, plus occupé de leurs banques et de leurs comptoirs que de tout autre objet, et rétréci par l’intrigue, ne s’ouvroit point aux grandes choses comme celui des Romains. Tandis que les uns, naturellement lâches et timides, s’insultoient en citoyens, et ne cherchoient à dominer que par des voies sourdes et détournées, les autres, fiers et courageux comme leur république, avoient son ambition et décidoient leurs querelles par les armes. La modération même que les Carthaginois conservoient au milieu de tous leurs vices, donne une idée désavantageuse de leur caractère, et la foiblesse qui les empêche d’être aussi méchans que les Romains, ne les rend que plus méprisables.
Carthage soumit cependant ses voisins; c’étoient sans doute des peuples incapables de conserver leur indépendance. Ses premiers succès, les contributions qu’elle exigea de ses ennemis, et les dépouilles des vaincus, lui inspirèrent une confiance qui ne fut qu’un vice de plus dans sa constitution. Quoique marchands, les Carthaginois voulurent être conquérans, et s’ils ne continuoient pas à trouver des peuples aussi mal gouvernés qu’eux, aussi corrompus, plus foibles et divisés d’intérêt, ils devoient nécessairement périr; car il est impossible qu’une république, telle que Carthage, qui n’a que des soldats mercenaires, et dont les magistrats ne sont pas les capitaines[111], ait le génie propre à commencer, suivre et consommer de grandes entreprises de guerre. Accoutumée à voir ses intérêts sous un autre point de vue qu’une nation militaire, et à travers d’autres préjugés, elle aime la paix qui fait fleurir son commerce, et doit par conséquent faire mal la guerre. Ses projets, toujours trop grands ou trop petits, ne seront jamais concertés avec sagesse, et elle ne les exécutera qu’en se défiant d’elle-même, ou en présumant trop de ses forces. Elle aura de l’espérance, ou la perdra mal à propos; arrogante dans la prospérité, elle n’aura aucune fermeté dans les revers; ne pouvant donc faire la guerre avec avantage, il faut qu’elle y trouve enfin sa perte.
Si on rapproche ces réflexions générales de ce que j’ai dit jusqu’ici des institutions politiques des Romains, il paroîtra sans doute surprenant que la première guerre Punique ait duré vingt-un ans et n’ait pas fini par la ruine entière de Carthage. Mais il faut faire attention que la république Romaine, se trouvant transportée dans un ordre de choses tout nouveau, ne put pas d’abord profiter de toute la supériorité que son gouvernement, ses mœurs et sa discipline militaire lui donnoient sur les Carthaginois. Il ne s’agissoit plus de faire la guerre comme elle l’avoit faite jusqu’alors dans l’Italie, de s’étendre de proche en proche, et d’armer seulement quatre légions; il falloit se faire de nouvelles maximes, et une politique en quelque sorte toute nouvelle; et ce moment est presque toujours fatal à un peuple, parce qu’il n’est point éclairé par l’expérience; et qu’entraîné par la force de l’habitude, il veut encore imiter quand il doit imaginer.
Les Carthaginois, au contraire, qui, depuis long-temps, faisoient la guerre dans les provinces éloignées et avec des armées nombreuses, devoient encore avoir un avantage considérable sur les Romains, par l’expérience qu’ils avoient de la mer. Je sais que la navigation étoit un art aussi borné chez les anciens qu’il est étendu chez nous; que tout se réduisoit, de la part des matelots, à connoître de certains présages[112] du beau et du mauvais temps, à manier avec adresse le gouvernail, et à ramer de concert, et que le courage du soldat décidoit du sort des batailles navales. Mais les Romains, qui n’avoient jamais vu que des barques de pêcheurs, étoient trop sages pour n’être pas intimidés par leur ignorance. Les honneurs extraordinaires qu’ils accordèrent au consul Duilius, qui défit le premier une flotte Carthaginoise, prouvent combien cette victoire étoit inattendue.
Après avoir vaincu, les Romains s’essayoient encore, et ils avoient besoin de plusieurs succès consécutifs pour avoir sur mer la même confiance qu’ils avoient sur terre. D’ailleurs, l’empire des Carthaginois se soutenoit par son propre poids contre des échecs légers, et ne pouvoit être ébranlé que par de grands Revers; mais la pauvreté de la république romaine ne lui permettoit pas de former de grandes entreprises. Elle ne connoissoit l’usage des monnoies d’argent que depuis peu d’années[113], et quelques secours qu’elle reçût de la générosité des citoyens, ils étoient beaucoup moins considérables que les fonds ordinaires qu’une république aussi riche que Carthage destinoit à la guerre.
Ces causes particulières rendirent en quelque sorte les Romains inférieurs à eux-mêmes dans le cours de la première guerre Punique. Ils n’ignoroient pas sans doute la fameuse diversion d’Agathocles[114], et ils étoient instruits de la dureté avec laquelle Carthage régnoit sur l’Afrique, et quelque avantage qu’ils dussent se permettre en y transportant le théâtre de la guerre, ils ne se déterminèrent que tard à y faire passer une armée. La bataille d’Ecnome ayant enfin mis Régulus en état d’assiéger Carthage, ce général pouvoit dès-lors exécuter ce que firent depuis les Scipions; mais sa république se défia de ses propres forces et de ses lumières, et se trouvant en quelque sorte embarrassée par la grandeur de son entreprise, rappela en Italie un consul et une partie des légions. Les Romains, après la défaite de Régulus, parurent vouloir se venger avec éclat; ils remirent en mer une flotte de trois cents vaisseaux, et au lieu de porter une seconde fois la guerre en Afrique, où ils n’auroient plus trouvé un Xantippe[115]; ils se contentèrent de retirer d’Aspis les soldats de Régulus qui s’y étoient réfugiés.
Depuis que la république Romaine, éclairée par ses fautes mêmes, et familiarisée avec les grandes entreprises par une guerre de vingt-un ans, étoit aussi exercée à combattre sur mer que sur terre, et s’étoit enrichie par la possession de la Sicile et des autres pays qui lui avoient été cédés, il semble que Carthage ne pourra éviter sa ruine, si elle recommence la guerre contre les Romains. Elle devroit même n’avoir aucun succès important; mais les états ne font pas toujours ce qu’ils doivent naturellement faire. La fortune se plaît quelquefois à confondre la sagesse des hommes, pour leur montrer qu’ils ne sont jamais assez sages. Rome, faite pour tout conquérir, est prête à être subjuguée par les Carthaginois; c’est là un de ces phénomènes irréguliers que présente l’histoire, et dont la politique ne peut trop étudier les causes.
L’application successive d’Amilcar, d’Asdrubal et d’Annibal, à former les armées à une excellente discipline, avoit suppléé à tout ce qui manquoit au gouvernement de Carthage, pour avoir des soldats aussi braves que ceux de la république Romaine. Ces hommes rares, qui devoient tout à leurs talens et rien aux institutions de leur patrie, eurent presque l’art d’inspirer à une milice mercenaire et composée de différentes nations, le même zèle, la même fidélité et la même obéissance que les consuls trouvoient naturellement dans leurs concitoyens. Tandis que Rome, qui avoit fermé le temple de Janus après la première guerre Punique, se relâchoit vraisemblablement de ses exercices, et goûtoit trop de douceurs[116] d’une paix qui fut à peine troublée par quelques expéditions contre des peuples dont elle châtia trop aisément l’indocilité[117]; les armées de Carthage s’aguerrissoient en Espagne, et y faisoient tous les jours de nouvelles conquêtes. Malgré les intrigues et les cabales par lesquelles les Carthaginois étoient désunis, et dont le propre est de faire négliger le mérite, de le craindre même, et de l’étouffer pour substituer à sa place l’ignorance et l’incapacité, ils donnent à Annibal le commandement de leur armée. Par le caprice d’un hasard contraire, les Romains, malgré un gouvernement plus capable que tout autre de produire des talens, et où le mérite étoit sûr d’être récompensé, élèvent au consulat un Flaminius et un Varron.
Ce n’est point proprement contre la république de Carthage que Rome va faire la guerre, c’est contre Annibal seul, qui, avec les ressources que lui présente une armée bien disciplinée, et ce qu’il avoit pu amasser de richesses en Espagne, se sentant en état de se passer des secours de sa patrie, médite tout, projette tout, exécute tout. Si le sénat de Carthage eut réglé les opérations de cette guerre, les Romains auroient pu faire des fautes impunément; mais un homme qui n’en fait point, les observe, les entoure de piéges, et leur fera payer chèrement la plus petite méprise et la plus légère distraction.
Rome avoit fait trop de mal aux Carthaginois pendant la première guerre Punique, et les avoit trop grièvement offensés depuis, en s’emparant, contre la foi des traités, de l’île de Sardaigne, pour ne devoir pas être inquiéte de leurs progrès en Espagne. Voir sortir son ennemi de l’humiliation où on l’a mis, et ne pas lui faire la guerre, c’est une imprudence extrême. Il falloit éclairer toutes les démarches d’Annibal et s’opposer à ses premières entreprises; dès qu’il offense Sagunte, la guerre est déclarée aux Romains; il n’est plus temps de délibérer, et il ne reste qu’à transporter promptement les légions en Afrique ou en Espagne. En laissant opprimer un allié fidelle, Rome ôtoit à tous les autres la confiance où ils étoient qu’ils n’avoient rien à craindre sous sa protection, et c’étoit ébranler les fondemens de son empire. Un peuple pacifique attend la guerre sur ses frontières; un peuple conquérant doit la porter dans les provinces de ses ennemis. Si les armes Romaines sont heureuses en Afrique ou en Espagne, la république y fera des conquêtes; si elle est battue, elle ne sera point accablée de ses pertes, et il lui reste des ressources pour rétablir ses affaires. Qui ne sent pas que, quand Annibal auroit obtenu en Espagne les mêmes avantages qu’il remporta en Italie, et qui mirent les Romains à deux doigts de leur ruine, il ne leur auroit cependant causé que de médiocres alarmes?
La lenteur et l’indécision des Romains firent concevoir à Annibal le projet de passer d’Espagne en Italie. Cette entreprise a souvent été accusée de témérité; c’est le sort des grands hommes de paroître plus audacieux que prudens, parce qu’on les juge sans avoir leurs lumières ni leurs ressources. Jamais projet ne fut cependant formé avec plus de sagesse. Annibal connoissoit toute la supériorité de Rome sur sa patrie; et sachant que ce n’étoit qu’à la faveur de ses talens et de quelques circonstances passagères que Carthage pouvoit se flatter d’avoir des succès, il eût été insensé de se faire un plan qu’il n’eût pu lui-même exécuter. S’il eut entrepris de chasser les Romains pied à pied de leurs conquêtes, et de les détruire par une longue suite de succès, il étoit sûr de mourir avant que d’avoir terminé cette guerre, et il auroit laissé sa patrie abandonnée à elle-même et dans l’impuissance de se défendre. En portant, au contraire, ses armes dans le cœur de l’Italie, il réduisoit, dès la première campagne, une république conquérante à combattre pour ses propres foyers, et il ne lui falloit qu’une ou deux victoires pour être en état d’assiéger Rome même, la prendre, la brûler, et vendre ses citoyens.
Ce qui acheva de déterminer Annibal, c’est qu’en faisant la guerre dans quelque province éloignée, il auroit eu à combattre les légions Romaines, et ces armées, toujours nouvelles d’auxiliaires que les Italiens fournissoient aux Romains, et avec lesquelles ils devoient tout envahir. En se transportant dans l’Italie, il se flattoit, avec raison, de dissiper l’espèce de charme qui la tenoit asservie aux volontés des Romains, de l’armer même contre ses maîtres, et de ramener, par conséquent, la rivale de Carthage à cet état de foiblesse où elle s’étoit vue avant ses conquêtes. En effet, si quelques villes d’Italie, se souvenant encore de leur ancienne indépendance, voyoient avec jalousie l’empire de la république Romaine, et n’étoient plus les dupes de cette politique adroite, par laquelle elle asservissoit les peuples en les menaçant les uns des autres, ne devoient-elles pas regarder les Carthaginois comme des libérateurs, et sous leur protection tâcher de recouvrer la liberté? Que ne pouvoit pas se promettre un aussi grand politique qu’Annibal, en remuant tour à tour les Italiens par la crainte des châtimens ou par l’espérance des bienfaits? Les colonies mêmes de Rome ne devoient pas être fidelles à leur métropole, si les Carthaginois, après avoir obtenu quelque avantage considérable, tournoient leurs forces contre elles, et en les menaçant de les ruiner, les invitoient, par des faveurs, à se lier à eux. Les citoyens Romains, qui avoient été transportés dans une nouvelle ville, devoient regarder, après un certain temps, l’habitation où ils étoient nés comme leur véritable patrie. C’est là qu’étoient leur famille, leurs dieux, leurs amis, leur fortune, et tout ce qui est capable d’intéresser et d’attacher le cœur humain; étoit-il naturel que ces colonies, esclaves du respect qu’elles conservoient pour la ville à laquelle elles devoient leur origine, sacrifiassent au salut du capitole leurs femmes, leurs enfans, leur liberté, leurs temples, leurs maisons et leurs sépultures?
Quelque sage que fut le projet d’Annibal, il falloit, pour l’exécuter, que son auteur eût à la fois tous les talens du plus grand homme d’état et du plus grand capitaine. Quelle foule de difficultés, toujours nouvelles, ne devoit-il pas rencontrer pendant une marche de trois cents lieues dans des pays inconnus, coupés par des rivières rapides et profondes, remplis de défilés, et où il faudroit continuellement vaincre par la force des peuples barbares, ou les tromper par des artifices? Il lève d’avance tous les obstacles en les prévoyant; et tandis qu’il commence son entreprise, et la poursuit avec succès, la république Romaine, toujours aveuglée sur ses intérêts, agit sans courage et sans prudence. Elle semble ne pas pénétrer le dessein de son ennemi; et, au lieu de songer à défendre l’entrée de l’Italie par la force, ressource unique après ses lenteurs et ses irrésolutions, elle entame des négociations frivoles. Comme elle avoit oublié qu’on ne doit traiter de satisfaction et de paix qu’en se préparant à la guerre, les ambassadeurs qu’elle envoya à Carthage, en Espagne et dans les Gaules, ne reçurent que des réponses insultantes ou des railleries encore plus humiliantes pour leur orgueil.
Je n’oserois assurer que c’eût été vaincre Annibal que de l’empêcher de combattre, quand il fut descendu en Italie. Il se trouvoit, il est vrai, dans une province pleine du nom Romain, et où rien n’osoit encore s’ébranler en sa faveur: il étoit sans alliés, sans subsistances, sans machines de guerre, et tout autre général à sa place auroit péri, s’il n’eût promptement gagné quelque bataille. Mais comme Annibal avoit sans doute pensé que les Romains pouvoient demeurer opiniâtrément sur la défensive, il avoit certainement formé un plan de guerre en conséquence, et il lui auroit vraisemblablement réussi. Quoi qu’il en soit, les Romains n’avoient point de parti plus sage à prendre, que d’éviter le combat, et sans rien hasarder, de resserrer les Carthaginois. Tout le monde sait à quelle extrémité Fabius les réduisit depuis en temporisant, quoique leurs victoires eussent déjà ébranlé la fidélité des peuples d’Italie, et que quelques-uns même leur eussent ouvert leurs villes. Mais plus les Romains, irrités par la présence d’Annibal, et honteux de la conduite molle qui avoit causé la perte de Sagunte, se reprochoient de négligence et de lenteur, plus il étoit naturel qu’ils n’écoutassent que leur orgueil et s’abandonnassent à toute l’impétuosité de leur courage. D’ailleurs, leur république n’avoit aucune idée de la guerre défensive, parce qu’elle ne l’avoit jamais faite. Soit foiblesse de la part des ennemis qu’elle avoit jusqu’alors combattus, soit parce que les consuls, dont la magistrature étoit annuelle, s’étoient toujours hâtés de terminer la guerre, ou du moins de remporter quelqu’avantage qui leur valût les honneurs du triomphe, les légions étoient accoutumées à chercher l’ennemi, et ne croyoient avoir fait une campagne heureuse que quand elles l’avoient taillé en pièces. Des succès qui avoient toujours accompagné cette méthode de faire la guerre, les Romains avoient conclu qu’elle étoit la plus sage; et c’est à ce préjugé qu’Annibal dut les avantages qu’il remporta sur les bords du Tésin, à Trébie, et près du lac de Trasimène.
Cornelius Scipion et Flaminius se seroient crus déshonorés, s’ils n’avoient pas saisi la première occasion de combattre. L’un étoit brave, mais inconsidéré, et à force de compter sur le courage et l’intelligence de ses soldats, il n’étoit pas assez attentif à remplir les devoirs de général. L’autre n’avoit qu’une témérité orgueilleuse, qui lui faisoit dédaigner toutes sortes de précautions: tous les deux furent vaincus.
Fabius, qui, dans des circonstances si fâcheuses, fut fait dictateur, voulut enfin accoutumer sa république à la défensive, et ruiner son ennemi, en ne combattant pas. Mais Annibal, qui sentoit sa supériorité sur les généraux de Rome, dans un jour d’action, et d’ailleurs, obligé de vaincre encore pour achever de déterminer en sa faveur les peuples d’Italie, déjà ébranlés et incertains sur le sort de la guerre, attaqua, non pas en capitaine, mais en politique, un général qui, promenant ses légions du sommet d’une montagne à l’autre, avoit l’art de n’occuper que des camps inaccessibles. Tantôt il cherche à le rendre suspect à ses concitoyens; il ménage ses possessions et celles de la noblesse, et ravage les terres des plébéïens; tantôt il le rend méprisable en feignant de le braver, en même temps qu’il paroît craindre Minutius, général de la cavalerie, et lui laisse même prendre quelques avantages. Les Romains ne purent éviter le piége qu’Annibal leur avoit tendu; indignés contre la circonspection de Fabius, ils donnent à Minutius un pouvoir égal à celui du dictateur.
Rien n’étoit plus imprudent que cette conduite; elle divisa les forces de la république dans les conjonctures où elles ne pouvoient être trop unies, Fabius et Minutius partagèrent les légions, et au lieu d’une armée formidable, les Romains n’eurent que deux armées incapables de résister séparément aux efforts des Carthaginois. Annibal, attentif à profiter de cette mésintelligence, fut prêt à envelopper Minutius et à le tailler en pièces. Par bonheur pour les Romains, l’amour de la patrie étoit encore leur première vertu; le dictateur fut plus vivement frappé de la perte qu’alloit faire la république, que touché du plaisir malheureux, mais trop naturel, de voir succomber un rival qu’on avoit l’injustice de lui préférer. Il vole à son secours, le dégage, et le force à écouter la reconnoissance qui le fit rentrer dans le degré de subordination où il devoit être.
Annibal, toujours instruit du caractère des généraux qui lui étoient opposés, et pour ainsi dire, présent à leurs conseils[118], n’eut plus besoin de la même politique, quand les consuls P. Emilius et T. Varron prirent le commandement de l’armée. Le premier avoit toujours approuvé Fabius, et fortement attaché à ses principes, il étoit capable de résister aux murmures de ses soldats et aux plaintes des citoyens renfermés dans Rome. Persuadé que la postérité les vengeroit des calomnies de ses contemporains, ou plutôt content de faire son devoir, et d’être vertueux à ses propres yeux, il avoit le courage de vouloir servir sa patrie malgré elle. Varron, le plus présomptueux de tous les hommes, et par conséquent sans talent, étoit emporté par cette confiance fanatique qu’un capitaine doit inspirer à ses troupes, mais qu’il se garde bien lui-même d’avoir, s’il veut assurer ses succès, ou se préparer des ressources dans un malheur. Sous deux généraux d’un caractère si opposé, qui commandoient alternativement en chef avec un pouvoir égal, et dont toutes les dispositions étoient relatives à des objets contraires, il étoit impossible que l’armée Romaine pût ni rester sur la défensive, ni attaquer avec avantage; et Varron fut entièrement défait à la fameuse bataille de Cannes.
Jamais journée ne parut plus décisive; tous les anciens ont cru que Rome ne se seroit jamais relevée de la perte qu’elle venoit de faire, si Annibal se fût présenté à ses portes après sa victoire; et il semble que les paroles, si connues de Maharbal aient fixé leur jugement. «Le sort des armes, dit ce capitaine à son général, t’a ouvert le chemin du capitole, et dans cinq jours nous y souperons, si tu veux qu’à la tête de ma cavalerie, j’aille annoncer aux Romains que tu viens les assiéger dans leur ville; mais les dieux n’ont pas donné au même homme tous les talens[119], tu sais vaincre, et tu ne sais pas profiter de la victoire.» Plusieurs historiens, en effet, sont persuadés que dans la consternation où Rome étoit plongée, elle n’auroit point songé à se défendre.
Si dans la suite Annibal lui-même ne dissimuloit point qu’il n’eût fait une faute capitale[120], en ne s’approchant pas de Rome, ce n’est pas qu’il crût que cinq jours après il s’en seroit emparé; il connoissoit trop bien le courage de ses ennemis pour se promettre un succès si facile. Il est certain, selon la remarque des écrivains qui ont cherché à le justifier, qu’en conduisant son armée des champs de Cannes sous les murailles de Rome, il n’auroit pas eu le même bonheur que les Gaulois après la bataille d’Allia[121]. Les disgraces consécutives que les Romains avoient éprouvées n’étoient point produites par un commencement de corruption dans leur gouvernement ou dans leurs mœurs, mais par la supériorité d’Annibal sur leurs généraux, et par l’activité d’un courage trop ardent qui les empêchoit de connoître leur situation, et de se conduire suivant leurs vrais intérêts. Leurs malheurs, loin de les accabler ou de les engourdir, ne devoient donc, au contraire, que donner plus de force aux ressorts du gouvernement, et changer leur crainte en désespoir. Le sénat, qui félicite Varron de n’avoir pas désespéré du salut de la république, n’a pas lui-même perdu toute espérance. Rome enfin, étoit une place forte, dont l’armée Carthaginoise auroit à peine formé l’enceinte. Elle n’étoit point vide d’habitans, ni par conséquent de soldats; et Annibal manquant de toutes les machines nécessaires à un siége, avoit échoué devant une place de peu d’importance après la bataille de Trasimène.
Je ne puis cependant m’empêcher de blâmer ce capitaine de n’avoir pas découvert, à travers les expressions exagérées de Maharbal, la sagesse que renfermoit son conseil. Il n’est pas douteux que le siége de Rome n’eût été long et laborieux; mais une entreprise de cet éclat auroit sûrement attiré tous les Italiens dans l’alliance de Carthage. Ces peuples, aussi consternés par la défensive à laquelle la république Romaine avoit été réduite, que par ses défaites, quand elle avoit voulu combattre, croyoient tout possible à Annibal. Soit crainte ou mauvaise volonté dans les uns, espérance de recouvrer leur liberté ou envie de se ménager la protection du vainqueur dans les autres, ils se seroient tous hâtés d’aller dans son camp, de lui rendre hommage, et de lui offrir les secours dont il avoit besoin pour consommer son ouvrage.
Dans cette défection générale des peuples d’Italie, il n’étoit plus libre aux Romains de s’élever au-dessus de leurs malheurs, d’étonner leurs ennemis par leur fermeté, d’inspirer leur confiance à leurs alliés, ni de trouver, en un mot, leur salut dans cet esprit de ressource qui embrasse à la fois la Sicile, la Sardaigne, l’Espagne, la Mer, l’Afrique et la Macédoine, tandis qu’on leur arrachoit l’Italie même. Qu’importoit-il aux Romains de se roidir contre la fortune, et d’avoir des succès dans les provinces étrangères, si leur ville, assiégée par une armée toujours victorieuse, étoit détruite, ses habitans passés au fil de l’épée, ou vendus comme des esclaves? Quelqu’intrépidité que la défense de Rome eût inspirée à ses citoyens, ils n’auroient pas été plus braves que les Saguntins, qui, ne pouvant survivre à leur patrie, s’ensevelirent avec elle, et ne laissèrent au vainqueur qu’un amas de cendres et de ruines. Il falloit craindre la famine avec une si grande multitude d’habitans; il falloit craindre à la fois les surprises, la ruse et la force. Une ville assiégée par Annibal, et qui ne reçoit point de secours, succombe nécessairement. Les Romains, pour éviter leur ruine, auroient donc été forcés de rappeler toutes leurs forces en Italie, au lieu de recruter les armées qui étoient en Espagne et en Sicile, d’équiper des flottes, et de songer à punir la Macédoine de son alliance avec les Carthaginois.
J’ose cependant le dire, cette conduite, la plus sage, ou plutôt la seule raisonnable que pût tenir la république Romaine, n’auroit que retardé sa chûte. C’est sans doute en pensant aux suites nécessaires du siége de Rome, et que je viens de détailler, qu’Annibal se repentoit de ne s’être pas approché de cette place immédiatement après la journée de Cannes. Le salut des Romains eût alors dépendu d’une ou de deux batailles; si les Carthaginois les avoient gagnées, Rome étoit absolument perdue; et il est encore certain que dans ces circonstances, tout paroissoit plus favorable aux Carthaginois qu’aux Romains.
Ceux-ci auroient eu, il est vrai, l’avantage de sentir animer leur valeur par le grand intérêt de leur propre conservation, de leur fortune domestique, de leur patrie, de leurs dieux, de leurs femmes, de leurs enfans, pour lesquels ils auroient combattu; mais ces armées, rappelées des provinces, se seroient trouvées en quelque sorte étrangères dans le milieu même de l’Italie; et Annibal, maître des principales villes, leur auroit fait, en temporisant à son tour, plus de mal que Fabius ne lui en avoit causé. Si on suppose qu’on en fût venu aux mains, les Carthaginois, dont l’infanterie armée à la Romaine obéissoit encore à la discipline la plus rigide, et dont la cavalerie numide étoit invincible, auroient porté au combat la confiance que donnent le gain de quatre batailles et l’espérance de détruire Rome par un dernier effort. Cet intérêt, moins puissant par lui-même que celui des Romains, auroit été amplement compensé par la supériorité d’Annibal sur les généraux de la république Romaine.
Scipion, Marcellus, et les autres grands hommes qui se distinguèrent dans la suite de cette guerre, n’étoient point encore parvenus aux magistratures, ou du moins une assez longue expérience n’avoit pas développé leurs talens. Fabius même, à qui les Romains devoient tant, les eût alors mal servis. La prudence si vantée de ce général étoit plutôt le fruit d’un caractère timide et défiant que d’un génie supérieur, qui, empruntant tour à tour différentes formes, sut se prêter aux différens besoins de la république. Il falloit qu’il y eût un Annibal dans le sein de l’Italie pour établir la réputation de Fabius. Plus frappé des suites funestes d’une défaite que des avantages de la victoire, ce fut un politique et un guerrier ordinaire, mais assez heureux pour rencontrer des circonstances, où une irrésolution, par elle-même blâmable, servit l’état et devint un talent.
N’étant plus question de temporiser, mais de faire des entreprises vigoureuses, hardies, fréquentes, réitérées, et de forcer les Carthaginois à lever le siége de Rome, il est vraisemblable que Fabius eût avancé la ruine de sa patrie. Dans un temps où il fut depuis permis à la république d’agir offensivement, ce général continua à se conduire par ses anciens principes. Tite-Live nous le représente toujours campé sur des hauteurs, toujours pressé de se retirer à l’approche de l’ennemi, et cantonné au-delà du Vultur avec une attention extrême à consulter les devins, les augures, les poulets sacrés, les entrailles des victimes, et à faire autant de sacrifices expiatoires qu’on lui rapporte de contes puériles et ridicules. Plutarque nous apprend même qu’étant prêt à donner dans un piége d’Annibal, lui et son armée ne durent leur salut qu’aux auspices qui lui annoncèrent à propos que son entreprise seroit malheureuse. Les circonstances eurent beau changer, il les vit toujours les mêmes. Il s’opposa constamment à la sage diversion que les Romains firent en Afrique, et qui arracha Annibal d’Italie. Accoutumé à tout craindre, il n’eût jamais osé combattre à Zama; et malgré les règles de cette prudence éclairée, qui défendit à Scipion d’écouter les propositions de paix que son ennemi lui offroit, il auroit fait un traité, et exposé les Romains à avoir contre Carthage une troisième guerre, peut-être aussi dangereuse que la seconde, ou du moins aussi pénible que la première.
Autant que le siége de Rome, après la bataille de Cannes, eût été avantageux aux Carthaginois, autant l’inaction d’Annibal leur devint-elle fatale. Dès ce moment il se forma une chaîne de circonstances et d’événemens sinistres qui suspendirent le cours des prospérités de ce grand homme. Je ne sais si je dois parler ici des fameuses délices de Capoue; peut-être contribuèrent-elles à altérer la vigueur de la discipline dans l’armée Carthaginoise; à peine cependant doit-on y faire attention, tant il y eut d’autres causes qui contribuèrent plus efficacement à relever les espérances et la fortune des Romains!
Tandis qu’Annibal prend ses quartiers à Capoue, la république Romaine fit des efforts d’autant plus grands pour se venger, qu’elle avoit été plus humiliée, et elle trouva en elle-même des forces et des ressources qui lui auroient été inconnues dans un danger moins pressant. Chaque citoyen veut se sacrifier au bien public; chaque soldat est un héros; l’esclave, élevé à la dignité de citoyen, est digne de cet honneur et veut vaincre ou mourir pour sa nouvelle patrie. Rome, animée par un même esprit de vengeance, ne fait plus aucune de ces fautes qui avoient contribué aux premiers succès d’Annibal. Sa sagesse est égale à son courage; non-seulement elle est en état d’avoir une armée considérable en Italie, mais sa politique s’agrandit avec sa confiance; elle équipe des flottes nombreuses, recrute les légions qui sont dans les provinces étrangères, et semble à son tour méditer la ruine de Carthage.
A cette peinture légère des grandes choses que les Romains exécutèrent, et qui paroissent en quelque sorte incroyables, on commence sans doute à s’apercevoir qu’Annibal ne conservoit plus cette supériorité d’intelligence, de politique et de génie qu’il avoit eue jusque-là sur eux. Ces qualités sont déjà égales entre Rome et son ennemi, mais leurs ressources ne le sont plus. Qu’on fasse attention qu’une armée s’affoiblit par la prospérité même, et que si le vainqueur ne répare continuellement les pertes que lui cause la victoire, il lui est bientôt impossible de poursuivre ses avantages. Annibal, qui venoit de forcer les Romains d’armer jusqu’à leurs esclaves, avoit lui-même besoin de recruter son armée. Mais il n’ose recourir aux Italiens, parce que ces peuples, étonnés de la fierté de la république Romaine, commencent à craindre d’avoir trop tôt trahi leur devoir, et songent déjà à mériter leur grâce. Bien loin de les armer, le général Carthaginois est obligé de mettre des garnisons dans leurs principales villes, pour s’assurer de leur fidélité. Il s’affoiblit donc de jour en jour, et n’est plus en état de tenir la campagne avec le même avantage.
Si Annibal remplit son armée d’Espagnols, de Gaulois, de Barbares et d’aventuriers pris au hasard, ce sont des soldats sans discipline, qui combattent sans règle, qu’il faudra ménager, et qui, par conséquent, ne le laisseront plus le maître d’exécuter ce qui lui étoit facile avec les soldats qu’il avoit amenés d’Espagne. S’il est obligé de demander des recrues et des subsistances à Carthage, il n’est plus indépendant de cette république, comme il l’avoit été jusqu’à la bataille de Cannes. Tantôt les secours seront refusés, tantôt ils arriveront trop tard, et seront toujours insuffisans. Annibal n’est plus que le général d’une république corrompue; il a les mains liées par les vices de sa patrie, et il doit être vaincu par les Romains, parce qu’ils combattent dès-lors autant contre Carthage que contre lui.
Qu’on se rappelle la conduite des Carthaginois, quand Annibal leur exposa ses besoins; tandis que Magon et les chefs de la faction Barcine exhortoient le peuple à faire un effort, Hannon et ses partisans s’y opposoient. «Ne vous livrez point, disoient ces derniers, à une joie insensée; on vous trompe. Magon ne nous annonce avec tant de faste que des triomphes imaginaires. S’il faut l’en croire, Annibal a taillé en pièces les armées Romaines; pourquoi nous demande-t-il donc des soldats? Il a pris et pillé deux fois le camp des Romains, il est chargé de butin; pourquoi donc lui enverrions-nous des subsistances et de l’argent? Qu’on cesse de faire valoir Trébie, Trasimène et Cannes, puisque nos affaires ne sont pas plus avancées aujourd’hui qu’elles l’étoient quand Annibal entra en Italie. Les Romains ne recherchent pas la paix; ils ne sont donc point aussi humiliés qu’on veut nous le persuader. Il n’y a qu’un parti sage pour nous, faisons la paix, puisque la guerre nous ruine malgré nos avantages; mais ne nous épuisons pas pour satisfaire l’orgueil d’Annibal. Des secours seroient inutiles à ce conquérant redoutable qui a su exécuter de si grandes choses; et il ne les mérite pas, s’il nous trompe par de fausses relations de ses succès.» C’est ainsi qu’à Carthage on trompoit le peuple ignorant, et porté à juger des produits et des succès de la guerre par ceux de son commerce. Tous les citoyens, opposés à la faction Barcine, souhaitoient qu’Annibal fût vaincu; tous travailloient à le faire échouer, tant ils craignoient qu’il ne se servît de la considération que lui vaudroient ses victoires pour ruiner leur crédit!