Les éléments divers : langues, institutions, idées, croyances, arts, littérature, dont une civilisation se compose, doivent être considérés comme la manifestation extérieure de l'âme des hommes qui les ont créés. Mais suivant les époques et les races, l'importance de ces éléments comme expression de l'âme d'un peuple est fort inégale.
Il n'est guère aujourd'hui de livres consacrés aux œuvres d'art, où il ne soit répété qu'elles traduisent fidèlement la pensée des peuples et sont la plus importante expression de leur civilisation.
Sans doute il en est souvent ainsi, mais il s'en faut de beaucoup que cette règle soit absolue, et que le développement des arts corresponde toujours au développement intellectuel des nations. S'il est des peuples pour qui les œuvres d'art sont la plus importante manifestation de leur âme, il en est d'autres, très haut placés pourtant sur l'échelle de la civilisation, chez qui les arts n'ont joué qu'un rôle fort secondaire. Si l'on était condamné à écrire l'histoire de la civilisation de chaque peuple en ne prenant qu'un élément, cet élément devrait varier d'un peuple à l'autre. Ce seraient les arts pour les uns, mais, pour les autres, ce seraient les institutions, l'organisation militaire, l'industrie, le commerce, etc., qui nous permettraient de les mieux connaître. C'est un point qu'il importe d'abord d'établir, car il nous permettra plus tard de comprendre pourquoi les divers éléments de la civilisation ont subi des transformations très inégales en se transmettant d'un peuple à un autre.
Parmi les peuples de l'antiquité, les Egyptiens et les Romains présentent des exemples tout à fait caractéristiques de cette inégalité dans le développement des divers éléments d'une civilisation, et même dans les diverses branches dont chacun de ces éléments se compose.
Prenons d'abord les Egyptiens. Chez eux, la littérature fut toujours très faible, la peinture fort médiocre. L'architecture et la statuaire produisirent au contraire des chefs-d'œuvre. Leurs monuments provoquent encore notre admiration. Les statues qu'ils nous ont laissées telles que le Scribe, le Cheik-el-Beled, Rahotep, Nefertiti, et bien d'autres, seraient encore des modèles aujourd'hui, et ce n'est que pendant une bien courte période que les Grecs ont réussi à les surpasser.
Des Egyptiens, rapprochons les Romains, qui jouèrent un rôle si prépondérant dans l'histoire. Ils ne manquèrent ni d'éducateurs ni de modèles, puisqu'ils avaient les Egyptiens et les Grecs derrière eux ; et, cependant, ils ne réussirent pas à se créer un art personnel. Jamais, peut-être, aucun peuple ne manifesta moins d'originalité dans ses productions artistiques. Les Romains se souciaient fort peu des arts, ne les envisageaient guère qu'au point de vue utilitaire et n'y voyaient qu'une sorte d'article d'importation analogue aux autres produits, tels que les métaux, les aromates et les épices qu'ils demandaient aux peuples étrangers. Alors qu'ils étaient déjà les maîtres du monde, les Romains n'avaient pas d'art national, et même, à l'époque où la paix universelle, la richesse et les besoins du luxe développèrent un peu leurs faibles sentiments artistiques, ce fut toujours à la Grèce qu'ils demandèrent des modèles et des artistes. L'histoire de l'architecture et de la sculpture romaines ne sont guère qu'un sous-chapitre de l'histoire de l'architecture et de la sculpture grecques.
Mais ce grand peuple romain, si inférieur dans ses arts, éleva au plus haut degré trois autres éléments de la civilisation. Il eut des institutions militaires qui lui assurèrent la domination du monde ; des institutions politiques et judiciaires que nous copions encore ; enfin il créa une littérature dont la nôtre s'est inspirée pendant des siècles.
Nous voyons donc, d'une façon frappante, l'inégalité de développement des éléments de la civilisation chez deux nations dont le haut degré de culture ne saurait être contesté, et nous pouvons pressentir les erreurs auxquelles on s'exposerait en ne prenant pour échelle qu'un de ces éléments, les arts par exemple. Nous venons de trouver chez les Egyptiens des arts extrêmement originaux et remarquables, la peinture exceptée ; une littérature, au contraire, fort médiocre. Chez les Romains, des arts médiocres, sans traces d'originalité, mais une littérature brillante, et enfin des institutions politiques et militaires de premier ordre.
Les Grecs eux-mêmes, un des peuples qui ont manifesté le plus de supériorité dans les branches les plus différentes, peuvent être cités également pour prouver le défaut de parallélisme entre le développement des divers éléments de la civilisation. A l'époque homérique, leur littérature était déjà fort brillante, puisque les chants d'Homère sont encore regardés comme des modèles dont la jeunesse universitaire de l'Europe est condamnée à se saturer depuis des siècles ; et pourtant les découvertes de l'archéologie moderne ont prouvé qu'à l'époque à laquelle remontent les chants homériques, l'architecture et la sculpture grecques étaient grossièrement barbares, et ne se composaient que d'informes imitations de l'Egypte et de l'Assyrie.
Mais ce sont surtout les Hindous qui nous montreront ces inégalités de développement des divers éléments de la civilisation. Au point de vue de l'architecture, il est bien peu de peuples qui les aient dépassés. Au point de vue de la philosophie, leurs spéculations ont atteint une profondeur à laquelle la pensée européenne n'est arrivée qu'à une époque toute récente. En littérature, s'ils ne valent pas les Grecs et les Latins, ils ont produit cependant des morceaux admirables. Pour la statuaire, ils sont au contraire médiocres et très au-dessous des Grecs. Sur le domaine des sciences et sur celui des connaissances historiques, ils sont absolument nuls, et on constate chez eux une absence de précision qu'on ne rencontre chez aucun peuple à un pareil degré. Leurs sciences n'ont été que des spéculations enfantines ; leurs livres d'histoire d'absurdes légendes, ne renfermant pas une seule date et probablement pas un seul événement exact. Ici encore, l'étude exclusive des arts serait insuffisante pour donner l'échelle de la civilisation chez ce peuple.
Bien d'autres exemples peuvent être fournis à l'appui de ce qui précède. Il y a des races qui, sans jamais avoir occupé un rang tout à fait supérieur, réussirent à se créer un art absolument personnel, sans parenté visible avec les modèles antérieurs. Tels furent les Arabes. Moins d'un siècle après qu'ils eurent envahi le vieux monde gréco-romain, ils avaient transformé l'architecture byzantine adoptée par eux tout d'abord, au point qu'il serait impossible de découvrir de quels types ils se sont inspirés, si nous n'avions encore sous les yeux la série des monuments intermédiaires.
Alors même d'ailleurs qu'il ne posséderait aucune aptitude artistique ou littéraire, un peuple peut créer une civilisation élevée. Tels furent les Phéniciens, qui n'eurent d'autre supériorité que leur habileté commerciale. C'est par leur intermédiaire que s'est civilisé le monde antique dont ils mirent toutes les parties en relation ; mais par eux-mêmes ils n'ont à peu près rien produit, et l'histoire de leur civilisation n'est que l'histoire de leur commerce.
Il est enfin des peuples chez qui tous les éléments de la civilisation restèrent inférieurs, à l'exception des arts. Tels furent les Mogols. Les monuments qu'ils élevèrent dans l'Inde, et dont le style n'a presque rien d'hindou, sont tellement splendides qu'il en est quelques-uns que des artistes compétents ont qualifié des plus beaux monuments édifiés par la main des hommes ; et cependant personne ne pourrait songer à classer les Mogols parmi les races supérieures.
On remarquera d'ailleurs que, même chez les peuples les plus civilisés, ce n'est pas toujours à l'époque culminante de leur civilisation que les arts atteignent le plus haut degré de développement. Chez les Égyptiens et chez les Hindous, les monuments les plus parfaits sont généralement les plus anciens ; en Europe, c'est au moyen âge, regardé comme une époque de demi-barbarie, qu'a fleuri ce merveilleux art gothique dont les œuvres admirables n'ont jamais été égalées.
Il est donc tout à fait impossible de juger du niveau d'un peuple uniquement par le développement de ses arts. Ils ne constituent, je le répète, qu'un des éléments de sa civilisation ; et il n'est pas démontré du tout que cet élément - pas plus que la littérature d'ailleurs - soit le plus élevé. Souvent, au contraire, ce sont les peuples placés à la tête de la civilisation : les Romains dans l'antiquité, les Américains de nos jours, chez qui les œuvres artistiques sont les plus faibles. Souvent aussi, comme nous le disions à l'instant, ce fut aux âges de demi-barbarie que les peuples enfantèrent leurs chefs-d'œuvre littéraires et artistiques, leurs chefs-d'œuvre artistiques surtout. Il semblerait même que la période de personnalité dans les arts, chez un peuple, est une éclosion de son enfance ou de sa jeunesse, et non pas de son âge mûr ; et, si l'on considère que, dans les préoccupations utilitaires du monde nouveau dont nous entrevoyons l'aurore, le rôle des arts est à peine marqué, nous pouvons prévoir le jour où ils seront classés parmi les manifestations, sinon inférieures, au moins tout à fait secondaires d'une civilisation.
Bien des raisons s'opposent à ce que les arts suivent dans leur évolution des progrès parallèles à ceux des autres éléments d'une civilisation et puissent toujours renseigner par conséquent sur l'état de cette civilisation. Qu'il s'agisse de l'Égypte, de la Grèce ou des divers peuples de l'Europe, nous constatons cette loi générale qu'aussitôt que l'art a atteint un certain niveau, c'est-à-dire que certains chefs-d'œuvre ont été créés, commence immédiatement une période de décadence, tout à fait indépendante du mouvement des autres éléments de la civilisation. Cette phase de décadence des arts subsiste jusqu'à ce qu'une révolution politique, une invasion, l'adoption de croyances nouvelles ou tout autre facteur vienne introduire dans l'art des éléments nouveaux. C'est ainsi qu'au moyen âge les croisades apportèrent des connaissances et des idées nouvelles qui imprimèrent à l'art une impulsion d'où résulta la transformation du style roman en style ogival. C'est ainsi encore que, quelques siècles plus tard, la Renaissance des études gréco-latines amena la transformation de l'art gothique en art de la Renaissance. C'est également ainsi que, dans l'Inde, les invasions musulmanes amenèrent la transformation de l'art hindou.
Il importe de remarquer, également, que puisque les arts traduisent d'une façon générale certains besoins de la civilisation et correspondent à certains sentiments ils sont condamnés à subir des transformations conformes à ces besoins, et même à disparaître entièrement si les besoins et les sentiments qui les ont engendrés viennent eux-mêmes à se transformer ou à disparaître. Il ne s'ensuivra pas du tout pour cela que la civilisation soit en décadence, et ici encore nous saisissons le défaut de parallélisme entre l'évolution des arts et celle des autres éléments de la civilisation. A aucune époque de l'histoire, la civilisation n'a été aussi élevée qu'aujourd'hui, et à aucune époque, peut-être, il n'y eut d'art plus banal et moins personnel. Les croyances religieuses, les idées et les besoins qui faisaient de l'art un élément essentiel de la civilisation, aux époques où elle avait pour sanctuaires les temples et les palais, ayant disparu, l'art est devenu un accessoire, une chose d'agrément à laquelle il n'est possible de consacrer ni beaucoup de temps ni beaucoup d'argent. N'étant plus une nécessité, il ne peut plus guère être qu'artificiel et d'imitation. Il n'y a plus de peuples aujourd'hui qui aient un art national, et chacun, en architecture comme en sculpture, vit des copies plus ou moins heureuses d'époques disparues.
Elles représentent sans doute des besoins ou des caprices, ces modestes copies, mais il est visible qu'elles ne sauraient traduire nos idées modernes. J'admire les œuvres naïves de nos artistes du moyen âge peignant des saints, le Christ, le paradis et l'enfer, choses tout à fait fondamentales alors, et qui étaient le principal objectif de l'existence ; mais quand des peintres qui n'ont plus ces croyances couvrent nos murs de légendes primitives ou de symboles enfantins, en essayant de revenir à la technique d'un autre âge, ils ne font que de misérables pastiches sans intérêt pour le présent et que méprisera l'avenir.
Les seuls arts réels, les seuls qui traduisent une époque, sont ceux où l'artiste représente ce qu'il sent ou ce qu'il voit au lieu de se borner à des imitations de formes correspondant à des besoins ou à des croyances que nous n'avons plus. La seule peinture sincère de nos jours est la reproduction des choses qui nous entourent, la seule architecture également sincère, est celle de la maison à cinq étages, du viaduc et de la gare de chemin de fer. Cet art utilitaire correspond aux besoins et aux idées de notre civilisation. Il est aussi caractéristique d'une époque que le fut jadis l'église gothique et le château féodal. Pour l'archéologue de l'avenir, les grands caravansérails modernes et les églises gothiques anciennes présenteront un intérêt égal parce que ce seront des pages successives de ces livres de pierre que chaque siècle laisse derrière lui, alors qu'il dédaignera comme d'inutiles documents les maigres contrefaçons de tant d'artistes modernes.
Chaque esthétique représente l'idéal d'une époque et d'une race, et par cela seul que les époques et les races sont différentes, l'idéal doit constamment varier. Au point de vue philosophique, tous les idéals se valent, car ils ne constituent que de transitoires symboles.
Les arts sont donc de même que tous les éléments d'une civilisation, la manifestation extérieure de l'âme du peuple qui les a créés,mais nous devons reconnaître aussi qu'il s'en faut de beaucoup qu'ils constituent pour tous les peuples la plus exacte manifestation de leur pensée.
La démonstration était nécessaire. Car, à l'importance que prend chez un peuple un élément de civilisation, se mesure la puissance de transformation que ce peuple applique au même élément lorsqu'il l'emprunte à une race étrangère. Si sa personnalité se manifeste surtout dans les arts, par exemple, il ne saura reproduire des modèles importés sans les marquer profondément à son empreinte. Au contraire, il transformera peu les éléments qui ne sauraient servir d'interprètes à son génie. Lorsque les Romains adoptèrent l'architecture des Grecs, ils ne lui firent pas subir de modifications radicales, parce que ce n'est pas dans leurs monuments qu'ils mettaient le plus de leur âme.
Et, cependant, même chez un pareil peuple, dénué d'une architecture personnelle, obligé d'aller chercher à l'étranger ses modèles et ses artistes, l'art est obligé de subir en peu de siècles l'influence du milieu et de devenir, presque malgré lui, l'expression de la race qui l'adopte. Les temples, les palais, les arcs de triomphe, les bas-reliefs de la Rome antique sont œuvres de Grecs ou d'élèves de Grecs ; et pourtant le caractère de ces monuments, leur destination, leurs ornements, leurs dimensions mêmes, n'éveillent plus en nous les souvenirs poétiques et délicats du génie athénien, mais bien l'idée de force, de domination, de passion militaire, qui soulevait la grande âme de Rome. Ainsi, même sur le domaine où elle se montre le moins personnelle, une race ne peut faire un pas sans y laisser quelque trace qui n'appartient qu'à elle et qui nous révèle quelque chose de sa constitution mentale et de son intime pensée.
C'est qu'en effet l'artiste véritable, qu'il soit architecte, littérateur ou poète, possède la faculté magique de traduire dans ses synthèses l'âme d'une époque et d'une race. Très impressionnables, très inconscients, pensant surtout par images, et raisonnant fort peu, les artistes sont à certaines époques les miroirs fidèles de la société dans laquelle ils vivent ; leurs œuvres, les plus exacts des documents qu'on puisse invoquer pour restituer une civilisation. Ils sont trop inconscients pour n'être pas sincères, et trop impressionnés par le milieu qui les entoure pour ne pas en traduire fidèlement les idées, les sentiments, les besoins et les tendances. De liberté, ils n'en ont pas, et c'est ce qui fait leur force. Ils sont enfermés dans un réseau de traditions, d'idées, de croyances, dont l'ensemble constitue l'âme d'une race et d'une époque, l'héritage de sentiments, de pensées et d'inspirations dont l'influence est toute-puissante sur eux, parce qu'elle gouverne les régions obscures de l'inconscient où s'élaborent leurs œuvres. Si, n'ayant pas ces œuvres, nous ne savions des siècles morts que ce qu'en disent les absurdes récits et les arrangements artificiels des livres d'histoire, le véritable passé de chaque peuple nous serait presque aussi fermé que celui de cette mystérieuse Atlantide submergée par les flots dont parle Platon.
Le propre de l'œuvre d'art réelle est donc d'exprimer sincèrement les besoins et les idées du temps qui l'ont vue naître. De tous les langages divers qui racontent le passé, les œuvres d'art, celles de l'architecture surtout, sont les plus intelligibles encore. Plus sincères que les livres, moins artificielles que les religions et les langues, elles traduisent à la fois des sentiments et des besoins. L'architecte est le constructeur de la demeure de l'homme et de celle des dieux ; or ce fut toujours dans l'enceinte du temple et dans celle du foyer que s'élaborèrent les causes premières des événements qui constituent l'histoire.
De ce qui précède nous pouvons conclure que si les divers éléments dont une civilisation se compose sont bien l'expression de l'âme du peuple qui les a créés, certains de ces éléments variables suivant les races et variables aussi suivant les époques chez la même race traduisent beaucoup mieux que d'autres l'âme d'une race.
Mais puisque la nature de ces éléments varie d'un peuple à l'autre, d'une époque à l'autre, il est évident qu'il est impossible d'en trouver un seul dont on puisse se servir comme de commune mesure pour évaluer le niveau des diverses civilisations.
Il est évident aussi qu'on ne peut établir entre ces éléments de classement hiérarchique, car le classement varierait d'un siècle à l'autre, l'importance des éléments considérés variant elle-même avec les époques.
Si l'on ne jugeait de la valeur des divers éléments d'une civilisation qu'au point de vue de l'utilité pure, on arriverait à dire que les éléments de civilisation les plus importants sont ceux qui permettent à un peuple d'asservir les autres, c'est-à-dire les institutions militaires. Mais alors il faudrait placer les Grecs, artistes, philosophes et lettrés, au-dessous des lourdes cohortes de Rome, les sages et savants Egyptiens au-dessous des Perses demi-barbares, les Hindous au-dessous des Mogols également demi-barbares.
Ces distinctions subtiles, l'histoire ne s'en préoccupe guère. La seule supériorité, devant laquelle elle s'incline toujours, est la supériorité militaire ; mais celle-ci s'accompagne bien rarement d'une supériorité correspondante dans les autres éléments de la civilisation, ou, du moins, ne la laisse pas subsister longtemps à ses côtés. La supériorité militaire ne peut malheureusement s'affaiblir chez un peuple sans qu'il soit bientôt condamné à disparaître. Ce fut toujours alors qu'ils étaient arrivés à l'apogée de la civilisation, que les peuples supérieurs durent céder la place à des barbares très inférieurs à eux par l'intelligence, mais possédant certaines qualités de caractère et de valeur guerrière, que les civilisations trop raffinées ont toujours eu pour résultat de détruire.
Il faudrait donc arriver à cette conclusion attristante que ce sont les éléments, philosophiquement inférieurs, d'une civilisation qui, socialement, sont les plus importants. Si les lois de l'avenir devaient être celles du passé, on pourrait dire que ce qui est le plus nuisible pour un peuple, c'est d'être arrivé à un trop haut degré d'intelligence et de culture. Les peuples périssent dès que s'altèrent les qualités de caractère qui forment la trame de leur âme et ces qualités s'altèrent dès que grandissent leur civilisation et leur intelligence.
Dans un travail publié ailleurs, nous avons montré que les races supérieures sont dans l'impossibilité de faire accepter ou d'imposer leur civilisation aux races inférieures. Prenant un à un les plus puissants moyens d'action dont les Européens disposent, l'éducation, les institutions et les croyances, nous avons démontré l'insuffisance absolue de ces moyens d'action pour changer l'état social des peuples inférieurs. Nous avons essayé d'établir que, tous les éléments d'une civilisation correspondant à une certaine constitution mentale bien définie créée par un long passé héréditaire, il était impossible de les modifier sans changer la constitution mentale d'où ils dérivent. Les siècles seuls, et non les conquérants, peuvent accomplir une telle tâche. Nous avons fait voir aussi que c'est seulement par une série d'étapes successives, analogues à celles que franchirent les barbares, destructeurs de la civilisation gréco-romaine, qu'un peuple peut s'élever sur l'échelle de la civilisation. Si, au moyen de l'éducation, on essaye de lui éviter ces étapes, on ne fait que désorganiser sa morale et son intelligence, et le ramener finalement à un niveau inférieur à celui où il était arrivé par lui-même.
L'argumentation que nous avons appliquée aux races inférieures est applicable également aux races supérieures. Si les principes que nous avons exposés dans cet ouvrage sont exacts, nous devrons constater que les races supérieures ne peuvent pas non plus transformer brusquement leur civilisation. A elles aussi il faut le temps et les étapes successives. Si des peuples supérieurs semblent parfois avoir adopté des croyances, des institutions, des langues et des arts différents de ceux de leurs ancêtres, ce n'est, en réalité, qu'après les avoir transformés lentement et profondément, de façon à les mettre en rapport avec leur constitution mentale.
L'histoire semble contredire à chaque page la proposition qui précède. On y voit très fréquemment des peuples changer les éléments de leur civilisation, adopter des religions nouvelles, des langues nouvelles, des institutions nouvelles. Les uns abandonnent des croyances plusieurs fois séculaires, pour se convertir au christianisme, au bouddhisme ou à l'islamisme ; d'autres transforment leur langue ; d'autres enfin modifient radicalement leurs institutions et leurs arts. Il semble même qu'il suffise d'un conquérant ou d'un apôtre, ou même d'un simple caprice, pour produire très facilement de semblables transformations.
Mais, en nous offrant le récit de ces brusques révolutions, l'histoire ne fait qu'accomplir une de ses tâches habituelles : créer et propager de longues erreurs. Lorsqu'on étudie de près tous ces prétendus changements, on s'aperçoit bientôt que les noms seuls des choses varient aisément, tandis que les réalités qui se cachent derrière les mots continuent à vivre et ne se transforment qu'avec une extrême lenteur.
Pour le prouver, et pour montrer en même temps comment, derrière des dénominations semblables, s'accomplit la lente évolution des choses, il faudrait étudier les éléments de chaque civilisation chez divers peuples, c'est-à-dire refaire leur histoire. Cette lourde tâche, je l'ai déjà tentée dans plusieurs volumes: je ne saurais donc songer à la recommencer ici. Laissant de côté les nombreux éléments dont une civilisation se compose, je ne choisirai comme exemple que l'un d'eux : les arts.
Avant d'aborder, cependant, dans un chapitre spécial, l'étude de l'évolution qu'accomplissent les arts en passant d'un peuple à un autre, je dirai quelques mots des changements que subissent les autres éléments de la civilisation, afin de montrer que les lois applicables à un seul de ces éléments sont bien applicables à tous, et que, si les arts des peuples sont en rapport avec une certaine constitution mentale, les langues, les institutions, les croyances, etc., le sont également, et, par conséquent, ne peuvent brusquement changer et passer indifféremment d'un peuple à un autre 7.
C'est surtout en ce qui concerne les croyances religieuses que cette théorie peut sembler paradoxale, et c'est pourtant dans l'histoire de ces croyances mêmes qu'on peut trouver les meilleurs exemples à invoquer, pour prouver qu'il est aussi impossible à un peuple de changer brusquement les éléments de sa civilisation, qu'à un individu de changer sa taille ou la couleur de ses yeux.
Sans doute personne n'ignore que toutes les grandes religions, le brahmanisme, le bouddhisme, le christianisme, l'islamisme, ont provoqué des conversions en masse chez des races entières qui ont paru les adopter tout à coup ; mais quand on pénètre un peu dans l'étude de ces conversions, on constate bientôt que ce que les peuples ont changé surtout, c'est le nom de leur ancienne religion, et non la religion elle-même ; qu'en réalité les croyances adoptées ont subi les transformations nécessaires pour se mettre en rapport avec les vieilles croyances qu'elles sont venues remplacer, et dont elles n'ont été en réalité que la simple continuation.
Les transformations subies par les croyances, en passant d'un peuple à un autre, sont même si considérables souvent, que la religion nouvellement adoptée n'a plus aucune parenté visible avec celle dont elle garde le nom. Le meilleur exemple nous est fourni par le bouddhisme, qui, après avoir été transporté en Chine, y est devenu à ce point méconnaissable que les savants l'ont pris d'abord pour une religion indépendante et ont mis fort longtemps à reconnaître que cette religion était simplement le bouddhisme transformé par la race qui l'avait adopté. Le bouddhisme chinois n'est pas du tout le bouddhisme de l'Inde, fort différent lui-même du bouddhisme du Népal, lequel s'éloigne aussi du bouddhisme de Ceylan. Dans l'Inde, le bouddhisme ne fut qu'un schisme du brahmanisme, qui l'avait précédé, et dont il diffère au fond assez peu ; en Chine, il fut également un schisme de croyances antérieures auxquelles il se rattache étroitement.
Ce qui est rigoureusement démontré pour le bouddhisme ne l'est pas moins pour le brahmanisme. Les races de l'Inde étant extrêmement diverses, il était facile de présumer que, sous des noms identiques, elles devaient avoir des croyances religieuses extrêmement différentes. Sans doute tous les peuples brahmaniques considèrent Vishnou et Siva comme leurs divinités principales, les Védas comme leurs livres sacrés ; mais ces dieux fondamentaux n'ont laissé dans la religion que leurs noms, les livres sacrés que leur texte. A côté d'eux se sont formés des cultes innombrables où l'on retrouve, suivant les races, les croyances les plus variées : monothéisme, polythéisme, fétichisme, panthéisme, culte des ancêtres, des démons, des animaux, etc. A ne juger des cultes de l'Inde que par ce qu'en disent les Védas, on n'aurait pas la plus légère idée des dieux ni des croyances qui règnent dans l'immense péninsule. Le titre des livres sacrés est vénéré chez tous les brahmanes, mais de la religion que ces livres enseignent, il ne reste généralement rien.
L'islamisme lui-même, malgré la simplicité de son monothéisme, n'a pas échappé à cette loi : il y a loin de l'islamisme de la Perse à celui de l'Arabie et à celui de l'Inde. L'Inde, essentiellement polythéiste, a trouvé moyen de rendre polythéiste la plus monothéiste des croyances. Pour les cinquante millions de musulmans hindous, Mahomet et les saints de l'Islam ne sont guère que des dieux nouveaux ajoutés à des milliers d'autres. L'islamisme n'a même pas réussi à établir dans l'Inde cette égalité de tous les hommes, qui fut ailleurs une des causes de son succès : les musulmans de l'Inde pratiquent, comme les autres Hindous, le système des castes. Dans le Dekkan, parmi les populations dravidiennes, l'islamisme est devenu tellement méconnaissable, qu'on ne peut guère le distinguer du brahmanisme ; il ne s'en distinguerait même pas du tout sans le nom de Mahomet, et sans la mosquée, où le prophète, devenu dieu, est adoré.
Il n'est pas besoin d'aller jusque dans l'Inde pour voir les modifications profondes qu'a subies l'islamisme en passant d'une race à une autre. Il suffit de regarder notre grande possession, l'Algérie. Elle contient deux races fort différentes : Arabes et Berbères, également musulmans. Or, il y a loin de l'islamisme des premiers à celui des seconds ; la polygamie du Coran est devenue monogamie chez les Berbères, dont la religion n'est guère qu'une fusion de l'islamisme avec le vieux paganisme qu'ils ont pratiqué depuis les âges lointains où dominait Carthage.
Les religions de l'Europe elles-mêmes ne sont pas soustraites à la loi commune de se transformer suivant l'âme des races qui les adoptent. Comme dans l'Inde, la lettre des dogmes fixés par les textes est restée invariable ; mais ce sont de vaines formules dont chaque race interprète le sens à sa façon. Sous la dénomination uniforme de chrétiens, on trouve en Europe de vrais païens, tels que le Bas-Breton priant des idoles ; des fétichistes, tels que l'Espagnol qui adore des amulettes ; des polythéistes, tels que l'Italien qui vénère comme des divinités fort diverses les madones de chaque village. Poussant l'étude plus loin, il serait facile de montrer que le grand schisme religieux de la Réforme fut la conséquence nécessaire de l'interprétation d'un même livre religieux par des races différentes : celles du Nord voulant discuter elles-mêmes leur croyance et régler leur vie, et celles du Midi restées bien en arrière au point de vue de l'indépendance et de l'esprit philosophique. Aucun exemple ne serait plus probant.
Mais ce sont là des faits dont le développement entraînerait trop loin. Nous devrons passer plus vite encore sur deux autres éléments fondamentaux de la civilisation, les institutions et les langues, parce qu'il faudrait entrer dans des détails techniques qui sortiraient par trop des limites de ce travail. Ce qui est vrai pour les croyances l'est également pour les institutions ; ces dernières ne peuvent se transmettre d'un peuple à un autre sans se transformer. Sans vouloir multiplier les exemples, je prie le lecteur de considérer simplement combien, dans les temps modernes, les mêmes institutions, imposées par la force ou la persuasion, se transforment suivant les races, tout en conservant des noms identiques. Je le montrerai dans un prochain chapitre, à propos des diverses régions de l'Amérique.
Les institutions sont en réalité la conséquence de nécessités sur lesquelles la volonté d'une seule génération d'hommes ne saurait avoir d'action. Pour chaque race et pour chaque phase de l'évolution de cette race, il y a des conditions d'existence, de sentiments, de pensées, d'opinions, d'influences héréditaires qui impliquent certaines institutions et n'en impliquent pas d'autres. Les étiquettes gouvernementales importent fort peu. Il n'a jamais été donné à un peuple de choisir les institutions qui lui semblaient les meilleures. Si un hasard fort rare lui permet de les choisir, il ne saurait les garder. Les nombreuses révolutions, les changements successifs de constitutions auxquels nous nous livrons depuis un siècle constituent une expérience qui aurait dû fixer depuis longtemps l'opinion des hommes d'Etat sur ce point. Je crois d'ailleurs qu'il n'y a plus guère que dans l'obtuse cervelle des foules et dans l'étroite pensée de quelques fanatiques que puisse encore persister l'idée que des changements sociaux importants se font à coups de décrets. Le seul rôle utile des institutions est de donner une sanction légale aux changements que les mœurs et l'opinion ont fini par accepter. Elles suivent ces changements mais ne les précèdent pas. Ce n'est pas avec des institutions qu'on modifie le caractère et la pensée des hommes. Ce n'est pas avec elles qu'on rend un peuple religieux ou sceptique, qu'on lui apprend à se conduire lui-même au lieu de demander sans cesse à l'Etat de lui forger des chaînes.
Je n'insisterai pas plus pour les langues que je ne l'ai fait pour les institutions, et me bornerai à rappeler qu'alors même qu'elle est fixée par l'écriture, une langue se transforme nécessairement en passant d'un peuple à un autre, et c'est cela même qui rend si absurde l'idée d'une langue universelle. Sans doute, moins de deux siècles après la conquête, les Gaulois, malgré l'immense supériorité de leur nombre, avaient adopté le latin ; mais cette langue, le peuple la transforma bientôt suivant ses besoins et la logique spéciale de son esprit. De ces transformations, notre français moderne est finalement sorti.
Des races différentes ne sauraient longtemps parler la même langue. Les hasards des conquêtes, les intérêts de son commerce pourront sans doute amener un peuple à adopter une autre langue que sa langue maternelle, mais, en peu de générations, la langue adoptée sera entièrement transformée. La transformation sera d'autant plus profonde que la race à laquelle la langue a été empruntée diffère davantage de celle qui l'a empruntée.
On est toujours certain de rencontrer des langues dissemblables dans les pays où subsistent des races différentes. L'Inde en fournit un excellent exemple. La grande péninsule étant habitée par des races nombreuses et diverses, il n'est pas étonnant que les savants y comptent deux cent quarante langues, quelques-unes différant beaucoup plus entre elles que le grec ne diffère du français. Deux cent quarante langues, sans parler d'environ trois cents dialectes ! Parmi ces langues, la plus répandue est toute moderne, puisqu'elle n'a pas trois siècles d'existence ; c'est l'hindoustani, formé par la combinaison du persan et de l'arabe, que parlaient les conquérants musulmans, avec l'hindi, une des langues les plus répandues dans les régions envahies. Conquérants et conquis oublièrent bientôt leur langue primitive pour parler la langue nouvelle, adaptée aux besoins de la race nouvelle produite par le croisement des divers peuples en présence.
Je ne saurais insister davantage et suis obligé de me borner à indiquer les idées fondamentales. Si je pouvais entrer dans les développements nécessaires, j'irais plus loin et je dirais que, lorsque des peuples sont différents, les mots considérés chez eux comme correspondants représentent des modes de penser et de sentir tellement éloignés, qu'en réalité leurs langues n'ont pas de synonymes et que la traduction réelle de l'une à l'autre est impossible. On le comprend en voyant, à quelques siècles de distance, dans le même pays, dans la même race, le même mot correspondre à des idées tout à fait dissemblables.
Ce que les mots anciens représentent, ce sont les idées des hommes d'autrefois. Les mots qui étaient à l'origine des signes de choses réelles ont bientôt leur sens déformé par suite des changements des idées, des mœurs et des coutumes. On continue à raisonner sur ces signes usés qu'il serait trop difficile de changer, mais il n'y a plus aucune correspondance entre ce qu'ils représentaient à un moment donné et ce qu'ils signifient aujourd'hui. Lorsqu'il s'agit de peuples très éloignés de nous, ayant appartenu à des civilisations sans analogie avec les nôtres, les traductions ne peuvent donner que des mots absolument dénués de leur sens réel primitif, c'est-à-dire éveillant dans notre esprit des idées sans parenté avec celles qu'ils ont évoquées jadis. Ce phénomène est frappant, surtout pour les anciennes langues de l'Inde. Chez ce peuple aux idées flottantes, dont la logique n'a aucune parenté avec la nôtre, les mots n'ont jamais eu ce sens précis et arrêté que les siècles et la tournure de notre esprit ont fini par leur donner en Europe. Il y a des livres, comme les Védas, dont la traduction, vainement tentée, est impossible 8. Pénétrer dans la pensée d'individus avec lesquels nous vivons, mais dont certaines différences d'âge, de sexe, d'éducation nous séparent, est déjà fort difficile ; pénétrer dans la pensée de races sur lesquelles s'est appesantie la poussière des siècles est une tâche qu'il ne sera jamais donné à aucun savant d'accomplir. Toute la science qu'on peut acquérir ne sert qu'à montrer la complète inutilité de telles tentatives.
Si brefs et si peu développés que soient les exemples qui précèdent, ils suffisent à montrer combien sont profondes les transformations que les peuples font subir aux éléments de civilisation qu'ils empruntent. L'emprunt paraît souvent considérable, parce que les noms, en effet, changent brusquement ; mais il est toujours en réalité fort minime. Avec les siècles, grâce aux lents travaux des générations, et par suite d'additions successives, l'élément emprunté finit par différer beaucoup de l'élément auquel il s'est substitué tout d'abord. De ces variations successives, l'histoire, qui s'attache surtout aux apparences, ne tient guère compte, et, quand elle nous dit, par exemple, qu'un peuple adopta une religion nouvelle, ce que nous nous représentons aussitôt, ce ne sont pas du tout les croyances qui ont été adoptées réellement, mais bien la religion telle que nous la connaissons aujourd'hui. Il faut pénétrer dans l'étude intime de ces lentes adaptations pour bien comprendre leur genèse et saisir les différences qui séparent les mots des réalités.
L'histoire des civilisations se compose ainsi de lentes adaptations, de petites transformations successives. Si ces dernières nous paraissent soudaines et considérables, c'est parce que, comme en géologie, nous supprimons les phases intermédiaires pour n'envisager que les phases extrêmes.
En réalité, si intelligent et si bien doué qu'on suppose un peuple, sa faculté d'absorption pour un élément nouveau de civilisation est toujours fort restreinte. Les cellules cérébrales ne s'assimilent pas en un jour ce qu'il a fallu des siècles pour créer, et ce qui est adapté aux sentiments et aux besoins d'organismes différents. De lentes accumulations héréditaires permettent seules de telles assimilations. Lorsque nous étudierons plus loin l'évolution des arts chez le plus intelligent des peuples de l'antiquité, les Grecs, nous verrons qu'il lui a fallu bien des siècles pour sortir des grossières copies des modèles de l'Assyrie et de l'Égypte, et arriver d'étapes en étapes successives aux chefs-d'œuvre que l'humanité admire encore.
Et cependant tous les peuples qui se sont succédé dans l'histoire - à l'exception de quelques peuples primitifs tels que les Égyptiens et les Chaldéens - n'ont guère eu qu'à s'assimiler, en les transformant suivant leur constitution mentale, les éléments de civilisation qui constituent l'héritage du passé. Le développement des civilisations eût été infiniment plus lent, et l'histoire des divers peuples n'eût été qu'un éternel recommencement, s'ils n'avaient pu profiter des matériaux élaborés avant eux. Les civilisations créées, il y a sept ou huit mille ans, par les habitants de l'Égypte et de la Chaldée, ont formé une source de matériaux où toutes les nations sont venues puiser tour à tour. Les arts grecs sont nés des arts créés sur les bords du Tigre et du Nil. Du style grec, est sorti le style romain qui, mélangé à des influences orientales, a donné successivement naissance aux styles byzantin, roman et gothique, styles variables suivant le génie et l'âge des peuples chez qui ils ont pris naissance, mais styles qui ont une commune origine.
Ce que nous venons de dire des arts est applicable à tous les éléments d'une civilisation : institutions, langues et croyances. Les langues européennes dérivent d'une langue mère jadis parlée sur le plateau central de l'Asie. Notre droit est le fils du droit romain, fils lui-même de droits antérieurs. La religion juive dérive directement des croyances chaldéennes. Associée à des croyances aryennes, elle est devenue la grande religion qui régit les peuples de l'Occident depuis près de deux mille ans. Nos sciences elles-mêmes ne seraient pas ce qu'elles sont aujourd'hui sans le lent labeur des siècles. Les grands fondateurs de l'astronomie moderne, Copernic, Kepler, Newton, se rattachent à Ptolémée, dont les livres servirent à l'enseignement jusqu'au XVe siècle, et Ptolémée se rattache, par l'école d'Alexandrie, aux Égyptiens et aux Chaldéens. Nous entrevoyons ainsi, malgré les formidables lacunes dont l'histoire de la civilisation est pleine, une lente évolution de nos connaissances qui nous fait remonter à travers les âges et les empires jusqu'à l'aurore de ces antiques civilisations, que la science moderne essaye aujourd'hui de rattacher aux temps primitifs où l'humanité n'avait pas d'histoire. Mais si la source est commune, les transformations - progressives ou régressives - que chaque peuple, suivant sa constitution mentale, fait subir aux éléments empruntés, sont fort diverses, et c'est l'histoire même de ces transformations qui constitue l'histoire des civilisations.
Nous venons de constater que les éléments fondamentaux dont se compose une civilisation sont individuels à un peuple, qu'ils sont le résultat, l'expression même de sa structure mentale, et qu'ils ne peuvent par conséquent passer d'une race à une autre sans subir des changements tout à fait profonds. Nous avons vu aussi que ce qui masque l'étendue de ces changements, c'est, d'une part, les nécessités linguistiques qui nous obligent à désigner sous des mots identiques des choses fort différentes, et, d'autre part, les nécessités historiques qui amènent à n'envisager que les formes extrêmes d'une civilisation, sans considérer les formes intermédiaires qui les unissent. En étudiant dans le prochain chapitre les lois générales de l'évolution des arts, nous pourrons montrer avec plus de précision encore la succession des changements qui s'opèrent sur les éléments fondamentaux d'une civilisation lorsqu'ils passent d'un peuple à un autre.
En examinant les rapports qui relient la constitution mentale d'un peuple, ses institutions, ses croyances et sa langue, j'ai dû me borner à de brèves indications. Pour élucider de tels sujets, il faudrait entasser des volumes.
En ce qui concerne les arts, un exposé clair et précis est infiniment plus facile. Une institution, une croyance sont choses de définition douteuse, d'interprétation obscure. Il faut rechercher les réalités, changeantes à chaque époque, qui se cachent derrière des textes morts,
se livrer à tout un travail d'argumentation et de critique pour arriver à des conclusions finalement contestables. Les œuvres d'art, les monuments surtout, sont au contraire fort définies et d'interprétation facile. Les livres de pierre sont les plus lumineux des livres, les seuls qui ne mentent jamais, et c'est pour cette raison que je leur ai donné une place prépondérante dans mes ouvrages sur l'histoire des civilisations de l'Orient. J'ai toujours eu la plus grande défiance pour les documents littéraires. Ils trompent souvent et instruisent rarement. Le monument ne trompe guère et instruit toujours. C'est lui qui garde le mieux la pensée des peuples morts. Il faut plaindre la cécité mentale des spécialistes qui n'y cherchent que des inscriptions.
Étudions donc maintenant comment les arts sont l'expression de la constitution mentale d'un peuple et comment ils se transforment en passant d'une civilisation à une autre.
Dans cet examen, je ne m'occuperai que des arts orientaux. La genèse et la transformation des arts européens ont été soumises à des lois identiques ; mais, pour montrer leur évolution chez les diverses races, il faudrait entrer dans des détails que ne saurait comporter le cadre infiniment restreint de cette étude.
Prenons d'abord les arts de l'Égypte, et voyons ce qu'ils sont devenus jadis en passant successivement chez trois races différentes : les nègres de l'Éthiopie, les Grecs et les Perses.
De toutes les civilisations qui ont fleuri sur la surface du globe, celle de l'Égypte s'est traduite le plus complètement dans ses arts. Elle s'y est exprimée avec tant de puissance et de clarté que les types artistiques nés sur les bords du Nil ne pouvaient convenir qu'à elle seule et n'ont été adoptés par d'autres peuples qu'après avoir subi de considérables transformations.
Les arts égyptiens, l'architecture surtout, sont issus d'un idéal particulier qui, durant cinquante siècles, fut la préoccupation constante de tout un peuple. L'Egypte rêvait de créer à l'homme une demeure impérissable en face de son existence éphémère. Cette race, au contraire de tant d'autres, a méprisé la vie et courtisé la mort. Ce qui l'intéressait avant tout, c'était l'inerte momie qui, de ses yeux d'émail incrustés dans son masque d'or, contemple éternellement, au fond de sa noire demeure, des hiéroglyphes mystérieux. A l'abri de toute profanation dans sa maison sépulcrale, vaste comme un palais, cette momie retrouvait, peint et sculpté sur les parois de corridors sans fin, ce qui l'avait charmée durant sa brève existence terrestre.
L'architecture égyptienne est surtout une architecture funéraire et religieuse, ayant plus ou moins pour but la momie et les dieux. C'est pour eux que se creusaient les souterrains, que s'élevaient les obélisques, les pylônes, les pyramides, pour eux encore que les colosses pensifs se dressaient sur leurs trônes de pierre avec un geste si majestueux et si doux.
Tout est stable et massif dans cette architecture, parce qu'elle visait à être éternelle. Si les Égyptiens étaient le seul peuple de l'antiquité que nous connaissions, nous pourrions bien dire, en effet, que l'art est la plus fidèle expression de l'âme de la race qui l'a créé.
Des peuples très différents les uns des autres : les Éthiopiens, race inférieure, les Grecs et les Perses, races supérieures, ont emprunté, soit à l'Égypte seule, soit à l'Égypte et à l'Assyrie, leurs arts. Voyons ce qu'ils sont devenus entre leurs mains.
Prenons d'abord le plus inférieur des peuples que nous venons de citer, les Éthiopiens.
On sait qu'à une époque fort avancée de l'histoire égyptienne (XXIVe dynastie), les peuples du Soudan, profitant de l'anarchie et de la décadence de l'Egypte, s'emparèrent de quelques-unes de ses provinces et fondèrent un royaume qui eut successivement Xapata et Méroé pour capitale, et qui conserva son indépendance pendant plusieurs siècles. Éblouis par la civilisation des vaincus, ils essayèrent de copier leurs monuments et leurs arts ; mais ces copies, dont nous possédons des spécimens, ne sont le plus souvent que de grossières ébauches. Ces nègres étaient des barbares que leur infériorité cérébrale condamnait à ne jamais sortir de la barbarie ; et, malgré l'action civilisatrice des Égyptiens continuée pendant plusieurs siècles, ils n'en sont, en effet, jamais sortis. Il n'y a pas d'exemple dans l'histoire ancienne ou moderne qu'une peuplade nègre se soit élevée à un certain niveau de civilisation ; et toutes les fois que, par un de ces accidents qui, dans l'antiquité, se sont produits en Éthiopie, de nos jours à Haïti, une civilisation élevée est tombée entre les mains de la race nègre, cette civilisation a été rapidement ramenée à des formes misérablement inférieures.