Sous une latitude bien différente, une autre race, alors également barbare, mais une race blanche, celle des Grecs, emprunta à l'Égypte et à l'Assyrie les premiers modèles de ses arts, et se borna d'abord, elle aussi, à d'informes copies. Les produits des arts de ces deux grandes civilisations lui étaient fournis par les Phéniciens, maîtres des routes de la mer reliant les côtes de la Méditerranée, et par les peuples de l'Asie Mineure, maîtres des routes de terre qui conduisaient à Ninive et à Babylone.
Personne n'ignore à quel point les Grecs finirent par s'élever au-dessus de leurs modèles. Mais les découvertes de l'archéologie moderne ont prouvé aussi combien furent grossières leurs premières ébauches, et ce qu'il leur fallut de siècles pour arriver à produire les chefs-d'œuvre qui les rendirent immortels. A cette lourde tâche de créer un art personnel et supérieur avec un art étranger, les Grecs ont dépensé environ sept cents ans ; mais les progrès réalisés dans le dernier siècle sont plus considérables que ceux de tous les âges antérieurs. Ce qui est le plus long à franchir pour un peuple, ce ne sont pas les étapes supérieures de la civilisation, ce sont les étapes inférieures. Les plus anciens produits de l'art grec, ceux du Trésor de Mycènes, du XIIe siècle avant notre ère, indiquent des essais tout barbares, de grossières copies d'objets orientaux ; six siècles plus tard, l'art reste bien oriental encore ; l'Apollon de Ténéa, l'Apollon d'Orchomène ressemblent singulièrement à des statues égyptiennes ; mais les progrès vont devenir fort rapides, et, un siècle plus tard, nous arrivons à Phidias et aux merveilleuses statues du Parthénon, c'est-à-dire à un art dégagé de ses origines orientales et fort supérieur aux modèles dont il s'était inspiré pendant si longtemps.
Il en fut de même pour l'architecture, bien que les étapes de son évolution soient moins faciles à établir. Nous ignorons ce que pouvaient être les palais des poèmes homériques, vers le IXe siècle avant notre ère ; mais les murs d'airain, les faîtes brillant de couleurs, les animaux d'or et d'argent gardant les portes, dont nous parle le poète, font immédiatement songer aux palais assyriens revêtus de plaques de bronze et de briques émaillées, et gardés par des taureaux sculptés. Nous savons, en tout cas, que le type des plus anciennes colonnes doriques grecques, qui paraissent remonter au VIIe siècle, se retrouve en Égypte à Karnak et à Béni-Hassan ; que la colonne ionique a plusieurs de ses parties empruntées à l'Assyrie ; mais nous savons aussi que de ces éléments étrangers, un peu superposés d'abord, puis fusionnés, et enfin transformés, sont nés des colonnes nouvelles fort différentes de leurs primitifs modèles.
A une autre extrémité de l'ancien monde, la Perse va nous offrir une adoption et une évolution analogues, mais une évolution qui n'a pu arriver à son terme, parce qu'elle a été brusquement arrêtée par la conquête étrangère. La Perse n'a pas eu sept siècles, comme la Grèce, mais deux cents ans seulement pour se créer un art. Un seul peuple, les Arabes, a réussi jusqu'ici à faire éclore un art personnel dans un temps aussi court.
L'histoire de la civilisation perse ne commence guère qu'avec Cyrus et ses successeurs, qui réussirent, cinq siècles avant notre ère, à s'emparer de la Babylonie et de l'Égypte, c'est-à-dire des deux grands centres de civilisation dont la gloire éclairait alors le monde oriental. Les Grecs, qui devaient dominer à leur tour, ne comptaient pas encore. L'empire perse devint le centre de la civilisation, jusqu'à ce que, trois siècles avant notre ère, il fût renversé par Alexandre, qui déplaça du même coup le centre de la civilisation du monde. Ne possédant aucun art, les Perses, lorsqu'ils se furent emparés de l'Égypte et de la Babylonie, lui empruntèrent des artistes et des modèles. Leur puissance n'ayant duré que deux siècles, ils n'eurent pas le temps de modifier profondément ces arts, mais, lorsqu'ils furent renversés, ils commençaient déjà à les transformer. Les ruines de Persépolis, encore debout, nous redisent la genèse de ces transformations. Nous y retrouvons sans doute la fusion, ou plutôt la superposition des arts de l'Égypte et de l'Assyrie, mêlés à quelques éléments grecs ; mais, des éléments nouveaux, notamment la haute colonne persépolitaine aux chapiteaux bicéphales, s'y montrent déjà, et permettent de pressentir que si le temps n'avait pas été si restreint pour les Perses, cette race supérieure se fût créé un art aussi personnel, sinon aussi élevé que celui des Grecs.
Nous en avons la preuve, lorsque nous retrouvons les monuments de la Perse une dizaine de siècles plus tard. A la dynastie des Achéménides, renversée par Alexandre, a succédé celle des Séleucides, puis celles des Arsacides et enfin celles des Sassanides, renversée au VIIe siècle par les Arabes. Avec eux la Perse acquiert une architecture nouvelle et quand elle édifie de nouveau des monuments, ils ont un cachet d'originalité incontestable résultant de la combinaison de l'art arabe avec l'ancienne architecture des Achéménides, modifiée par sa combinaison avec l'art hellénisant des Arsacides (portails gigantesques prenant toute la hauteur de la façade, briques émaillées, arcades ogivales, etc.). Ce fut cet art nouveau que les Mogols devaient ensuite transporter dans l'Inde en le modifiant à leur tour.
Dans les exemples qui précèdent, nous trouvons des degrés variés des transformations qu'un peuple peut faire subir aux arts d'un autre, suivant la race et suivant le temps qu'il a pu consacrer à cette transformation.
Chez une race inférieure, les Éthiopiens, ayant cependant les siècles pour elle, mais n'étant douée que d'une capacité cérébrale insuffisante, nous avons vu que l'art emprunté avait été ramené à une forme inférieure. Chez une race, à la fois élevée et ayant les siècles pour elle, les Grecs, nous avons constaté une transformation complète de l'art ancien en un art nouveau fort supérieur. Chez une autre race, les Perses, moins élevée que les Grecs , et à laquelle le temps fut mesuré, nous n'avons trouvé qu'une grande habileté d'adaptation et des commencements de transformation.
Mais, en dehors des exemples la plupart lointains que nous venons de citer, il en est d'autres beaucoup plus modernes, dont les spécimens sont encore debout, qui montrent la grandeur des transformations qu'une race est obligée de faire subir aux arts qu'elle emprunte. Ces exemples sont d'autant plus typiques, qu'il s'agit de peuples professant la même religion, mais ayant des origines différentes. Je veux parler des musulmans.
Lorsqu'au VIIe siècle de notre ère, les Arabes s'emparèrent de la plus grande partie du vieux monde gréco-romain, et fondèrent ce gigantesque empire qui s'étendit bientôt de l'Espagne au centre de l'Asie, en longeant tout le nord de l'Afrique, ils se trouvèrent en présence d'une architecture nettement définie : l'architecture byzantine. Ils l'adoptèrent simplement tout d'abord, aussi bien en Espagne qu'en Égypte et en Syrie, pour l'édification de leurs mosquées. La mosquée d'Omar, à Jérusalem, celle d'Amrou, au Caire, et d'autres monuments encore debout, nous montrent cette adoption. Mais elle ne dura pas longtemps, et on voit les monuments se transformer de contrée en contrée, de siècle en siècle. Dans notre Histoire de la Civilisation des Arabes, nous avons montré la genèse de ces changements. Ils sont tellement considérables, qu'entre un monument du début de la conquête, comme la mosquée d'Amrou, au Caire (742), et celle de KaïtBey (1468) de la fin de la grande période arabe, il n'y a pas trace de ressemblance. Nous avons fait voir par nos explications et nos figures que, dans les divers pays soumis à la loi de l'Islam : l'Espagne, l'Afrique, la Syrie, la Perse, l'Inde, les monuments présentent des différences tellement considérables qu'il est vraiment impossible de les classer sous une même dénomination, comme on peut le faire, par exemple, pour les monuments gothiques, qui, malgré leurs variétés, présentent une évidente analogie.
Ces différences radicales dans l'architecture des pays musulmans ne peuvent tenir à la diversité des croyances, puisque la religion est la même ; elle tient à ces divergences de races, qui influent sur l'évolution des arts aussi profondément que sur les destinées des empires.
Si cette assertion est exacte, nous devons nous attendre à trouver dans un même pays, habité par des races différentes, des monuments fort dissemblables, malgré l'identité des croyances et l'unité de la domination politique. C'est là précisément ce qu'on peut observer dans l'Inde. C'est dans l'Inde qu'il est le plus facile de trouver des exemples venant à l'appui des principes généraux exposés dans cet ouvrage et c'est pourquoi j'y reviens toujours. La grande péninsule constitue le plus suggestif et le plus philosophique des livres d'histoire. C'est aujourd'hui la seule contrée, en effet, où, par de simples déplacements dans l'espace, on puisse se déplacer à volonté dans le temps, et revoir vivantes encore les séries d'étapes successives que l'humanité a dû traverser pour atteindre les niveaux supérieurs de la civilisation. Toutes les formes d'évolution s'y retrouvent : l'âge de la pierre y a ses représentants, et l'âge de l'électricité et de la vapeur les y possède également. Nulle part on ne saurait mieux voir le rôle des grands facteurs qui président à la genèse et à l'évolution des civilisations.
C'est en appliquant les principes développés dans le présent ouvrage que j'ai essayé de résoudre un problème cherché depuis longtemps : l'origine des arts de l'Inde. Le sujet étant fort peu connu et constituant une application intéressante de nos idées sur la psychologie des races, nous allons en résumer ici les lignes les plus essentielles 9.
Au point de vue des arts, l'Inde n'apparaît que fort tard dans l'histoire. Ses plus vieux monuments, tels que les colonnes d'Asoka, les temples de Karli, de Bharhut, de Sanchi, etc., sont de deux siècles à peine antérieurs à notre ère. Lorsqu'ils furent construits, la plupart des vieilles civilisations du monde ancien, celles de l'Égypte, de la Perse et de l'Assyrie, celle de la Grèce elle-même, avaient terminé leur cycle et pénétraient dans la nuit de la décadence. Une seule civilisation, celle de Rome, avait remplacé toutes les autres. Le monde ne connaissait plus qu'un maître.
L'Inde, qui émergeait si tard de l'ombre de l'histoire, avait donc pu emprunter bien des choses aux civilisations antérieures ; mais l'isolement profond où naguère encore on admettait qu'elle avait toujours vécu, et l'étonnante originalité de ses monuments, sans parenté visible avec tous ceux qui les avaient précédés, a fait longtemps écarter toute hypothèse d'emprunts étrangers.
A côté de leur incontestable originalité, les premiers monuments de l'Inde montraient aussi une supériorité d'exécution que, dans la suite des siècles, ils ne devaient pas dépasser. Des œuvres d'une telle perfection avaient été précédées sans doute de longs tâtonnements antérieurs ; mais, malgré les plus minutieuses recherches, aucune ébauche, aucun monument d'ordre inférieur ne révélait la trace de ces tâtonnements.
La découverte récente, dans certaines régions isolées du nord-ouest de la péninsule, de débris de statues et de monuments révélant des influences grecques évidentes avait fini par faire croire aux indianistes que l'Inde avait emprunté ses arts à la Grèce.
L'application des principes précédemment exposés et l'examen approfondi de la plupart des monuments existant encore dans l'Inde, nous conduisit à une solution tout à fait différente. L'Inde, suivant nous, malgré son contact accidentel avec la civilisation grecque, ne lui a emprunté aucun de ses arts et ne pouvait lui en emprunter aucun. Les deux races en présence étaient trop différentes, leurs pensées trop dissemblables, leurs génies artistiques trop incompatibles pour qu'elles aient pu s'influencer.
L'examen des anciens monuments disséminés dans l'Inde montre immédiatement d'ailleurs qu'entre ses arts et ceux de la Grèce il n'y a aucune parenté. Alors que tous nos monuments européens sont pleins d'éléments empruntés à l'art grec, les monuments de l'Inde n'en présentent absolument aucun. L'étude la plus superficielle prouve que nous sommes en présence de races extrêmement différentes, et qu'il n'y eut jamais peut-être de génies plus dissemblables - je dirai même plus antipathiques - que le génie grec et le génie hindou.
Cette notion générale ne fait que s'accentuer quand on pénètre plus avant dans l'étude des monuments de l'Inde et dans la psychologie intime des peuples qui les ont créés. On constate bientôt que le génie hindou est trop personnel pour subir une influence étrangère éloignée de sa pensée. Elle peut être imposée, sans doute, cette influence étrangère ; mais, si prolongée qu'on la suppose, elle reste infiniment superficielle et transitoire. Il semble qu'entre la constitution mentale des diverses races de l'Inde et celle des autres peuples, il y ait des barrières aussi hautes que les obstacles formidables créés par la nature entre la grande péninsule et les autres contrées du globe. Le génie hindou est tellement spécial que, quel que soit l'objet dont la nécessité lui impose l'imitation, cet objet est immédiatement transformé et devient hindou. Même dans l'architecture, où il est pourtant difficile de dissimuler les emprunts, la personnalité de ce bizarre génie, cette faculté de déformation rapide se révèle bien vite. On peut bien faire copier une colonne grecque par un architecte hindou, mais on ne l'empêchera pas de la transformer rapidement en une colonne qu'à première vue on qualifiera d'hindoue. Même de nos jours où l'influence européenne est pourtant si puissante dans l'Inde, de telles transformations s'observent journellement. Donnez à un artiste hindou un modèle européen quelconque à copier, il en adoptera la forme générale, mais il exagérera certaines parties, multipliera, en les déformant, les détails d'ornementation, et la seconde ou la troisième copie aura dépouillé tout caractère occidental pour devenir exclusivement hindoue.
Le caractère fondamental de l'architecture hindoue, - et ce caractère se retrouve dans la littérature, fort parente pour cette raison de l'architecture, - c'est une exagération débordante, une richesse infinie de détails, une complication qui est précisément l'antipode de la simplicité correcte et froide de l'art grec. C'est surtout en étudiant les arts de l'Inde qu'on comprend à quel point les œuvres plastiques d'une race sont souvent en rapport avec sa constitution mentale, et forment le plus clair des langages pour qui sait les interpréter. Si les Hindous avaient, comme les Assyriens, entièrement disparu de l'histoire, les bas-reliefs de leurs temples, leurs statues, leurs monuments suffiraient à nous révéler leur passé. Ce qu'ils nous diraient surtout, c'est que l'esprit méthodique et clair des Grecs n'a jamais pu exercer la plus légère influence sur l'imagination débordante et sans méthode des Hindous. Ils nous feraient comprendre aussi pourquoi une influence grecque dans l'Inde ne put jamais être que transitoire et limitée toujours à la région où elle fut momentanément imposée.
L'étude archéologique des monuments nous a permis de confirmer par des documents précis ce que la connaissance générale de l'Inde et de l'esprit hindou révèle immédiatement. Elle nous a permis de constater ce fait curieux que, à plusieurs reprises et notamment pendant les deux premiers siècles de notre ère, des souverains hindous en relations avec les rois Arsacides de la Perse, dont la civilisation était très empreinte d'hellénisme, voulurent introduire dans l'Inde l'art grec, mais ne réussirent jamais à l'y faire vivre.
Cet art d'emprunt, tout officiel, et sans relation avec la pensée du peuple chez lequel il était importé, disparut toujours avec les influences politiques qui lui avaient donné naissance. Il était d'ailleurs trop antipathique au génie hindou, pour avoir eu, même pendant la période où il fut imposé, quelque influence sur l'art national. On ne retrouve pas, en effet, dans les monuments hindous contemporains ou postérieurs, tels que les nombreux temples souterrains, trace d'influences grecques. Elles seraient, d'autre part, trop faciles à discerner pour pouvoir être méconnues. En dehors de l'ensemble, qui est toujours caractéristique, il y a des détails techniques, le travail des draperies notamment, qui révèle immédiatement la main d'un artiste grec.
La disparition de l'art grec dans l'Inde fut aussi soudaine que son apparition, et cette soudaineté même montre à quel point il fut un art d'importation, officiellement imposé, mais sans affinité avec le peuple qui avait dû l'accepter. Ce n'est jamais ainsi que disparaissent les arts chez un peuple ; ils se transforment, et l'art nouveau emprunte toujours quelque chose à celui dont il hérite. Venu brusquement dans l'Inde, l'art grec en disparut brusquement, et y exerça une influence aussi nulle que celle des monuments européens que les Anglais y construisent depuis deux siècles.
L'absence actuelle d'influence des arts européens dans l'Inde, malgré plus d'un siècle de domination absolue, peut être rapprochée du peu d'influence des arts grecs, il y a dix-huit siècles. On ne peut nier qu'il y ait là une incompatibilité de sentiments esthétiques, car les arts musulmans, bien qu'aussi étrangers à l'Inde que les arts européens, ont été imités dans toutes les parties de la péninsule. Même dans celles où les musulmans n'ont jamais possédé aucun pouvoir, il est rare de trouver un temple ne contenant pas quelques motifs d'ornementation arabe. Sans doute, comme au temps lointain du roi Kanishka, nous voyons aujourd'hui des rajahs, tels que celui de Gwalior, séduits par la grandeur de la puissance des étrangers, se faire bâtir des palais européens de style gréco-latin, mais - toujours comme au temps de Kanishka - cet art officiel, superposé à l'art indigène, est totalement sans influence sur ce dernier.
L'art grec et l'art hindou ont donc jadis subsisté côte à côte, comme l'art européen et l'art hindou aujourd'hui, mais sans jamais s'influencer. En ce qui concerne les monuments de l'Inde proprement dite, il n'en est pas un seul dont on puisse dire qu'il présente dans son ensemble ou dans ses détails une ressemblance quelconque, si lointaine qu'on la suppose, avec un monument grec.
Cette impuissance de l'art grec à s'implanter dans l'Inde a quelque chose de frappant, et il faut bien l'attribuer à cette incompatibilité que nous avons signalée entre l'âme des deux races, et non à une sorte d'incapacité native de l'Inde à s'assimiler un art étranger, puisqu'elle a parfaitement su s'assimiler et transformer les arts qui étaient en rapport avec sa constitution mentale.
Les documents archéologiques que nous avons pu réunir nous ont montré que c'est en effet à la Perse que l'Inde a demandé l'origine de ses arts ; non pas à la Perse un peu hellénisée du temps des Arsacides, mais à la Perse héritière des vieilles civilisations de l'Assyrie et de l'Egypte. On sait que lorsque, 330 ans avant Jésus-Christ, Alexandre renversa la dynastie des rois Achéménides, les Perses possédaient depuis deux siècles une civilisation brillante. Ils n'avaient pas trouvé sans doute la formule d'un art nouveau, mais le mélange des arts égyptien et assyrien dont ils avaient hérité, avait produit des œuvres remarquables. Nous en pouvons juger par les ruines encore debout de Persépolis. Là, les pylônes de l'Égypte, les taureaux ailés de l'Assyrie, et même quelques éléments grecs nous montrent que, sur cette région limitée de l'Asie, se trouvaient en présence tous les arts des grandes civilisations antérieures.
C'est dans la Perse que l'Inde est venue puiser, mais elle puisait en réalité dans les arts de la Chaldée et de l'Égypte que la Perse s'était bornée à emprunter.
L'étude des monuments de l'Inde révèle de quels emprunts ils ont vécu à leur origine ; mais, pour constater ces emprunts, il faut s'adresser aux monuments les plus anciens : l'âme hindoue est tellement spéciale, que les choses empruntées subissent, pour s'adapter à ses conceptions, des transformations telles qu'elles deviennent bientôt méconnaissables.
Pourquoi l'Inde, qui s'est montrée si incapable d'emprunter quoi que ce soit à la Grèce, s'est-elle, au contraire, montrée si apte à emprunter à la Perse ? C'est évidemment que les arts de la Perse étaient très en rapport avec la structure de son esprit, alors que les arts de la Grèce ne l'étaient nullement. Les formes simples, les surfaces peu ornementées des monuments, grecs ne pouvaient convenir à l'esprit hindou, alors que les formes tourmentées, l'exubérance de la décoration, la richesse de l'ornementation des monuments de la Perse devaient le séduire.
Ce n'est pas d'ailleurs seulement à cette époque lointaine, antérieure à notre ère, que la Perse, représentante de l'Egypte et de l'Assyrie, exerça par ses arts son influence sur l'Inde. Lorsque, bien des siècles plus tard, les musulmans apparurent dans la péninsule, leur civilisation, pendant son passage à travers la Perse, s'était profondément saturée d'éléments persans ; et ce qu'elle apporta à l'Inde, ce fut un art surtout persan qui portait encore la trace de ses vieilles traditions assyriennes continuées par les rois achéménides. Les portes gigantesques des mosquées, et surtout les briques émaillées qui les recouvrent, sont des vestiges de la civilisation chaldéo-assyrienne. Ces arts, l'Inde sut se les assimiler encore, parce qu'ils étaient en rapport avec le génie de sa race, alors que l'art grec autrefois, l'art européen aujourd'hui, profondément antipathiques à sa façon de sentir et de penser, sont toujours restés sans influence sur lui.
Ce n'est donc pas à la Grèce, comme le soutiennent encore les archéologues, mais bien à l'Egypte et à l'Assyrie - par l'intermédiaire de la Perse, - que l'Inde se rattache. L'Inde n'a rien pris à la Grèce, mais toutes deux ont puisé aux mêmes sources, à ce trésor commun, fondement de toutes les civilisations, élaboré pendant des siècles par les peuples de l'Egypte et de la Chaldée. La Grèce lui a emprunté, par l'intermédiaire des Phéniciens et des peuples de l'Asie Mineure, l'Inde par l'intermédiaire de la Perse. Les civilisations de la Grèce et de l'Inde remontent ainsi à une source commune ; toutefois dans les deux contrées, les courants issus de cette source ont bientôt - suivant le génie de chaque race - profondément divergé.
Mais si, comme nous l'avons dit, l'art est en rapport intime avec la constitution mentale de la race et si pour cette raison le même art emprunté par des races dissemblables revêt aussitôt des formes très différentes, nous devons nous attendre à ce que l'Inde, habitée par des races très diverses, possède des arts fort différents, des styles d'architecture sans ressemblance, malgré l'identité des croyances.
L'examen des monuments des diverses régions de l'Inde montre à quel point il en est ainsi. Les différences entre les monuments sont même tellement profondes que nous n'avons pu les classer que par régions, c'est-à-dire suivant la race, et pas du tout suivant la religion à laquelle appartiennent les peuples qui les ont construits.
Il n'y a aucune analogie entre les monuments du nord de l'Inde et ceux du sud élevés à la même époque par des peuples professant pourtant une religion semblable. Même pendant la domination musulmane, c'est-à dire pendant la période où l'unité politique de l'Inde fut la plus complète, l'influence du pouvoir central la plus grande, les monuments purement musulmans présentent des différences profondes d'une région à l'autre. Une mosquée d'Ahmedabad, une mosquée de Lahore, une mosquée d'Agra, une mosquée de Bijapour, bien que consacrées au même culte, ne présentent qu'une bien faible parenté, parenté beaucoup moindre que celle qui rattache un monument de la Renaissance à ceux de la période gothique.
Ce n'est pas seulement l'architecture qui diffère dans l'Inde d'une race à l'autre ; la statuaire varie également dans les diverses régions, non seulement par les types représentés, mais surtout par la façon dont ils sont traités. Que l'on compare les bas-reliefs ou les statues de Sanchi avec ceux de Bharhut, presque contemporains pourtant, la différence est déjà manifeste. Elle est plus grande encore quand on compare les statues et les bas-reliefs de la province d'Orissa avec ceux du Bundelkund, ou encore les statues du Mysore avec celles des grandes pagodes du sud de l'Inde. L'influence de la race apparaît partout. Elle apparaît d'ailleurs dans les moindres objets artistiques : personne n'ignore combien ils sont différents d'une partie de l'Inde à l'autre. Il ne faut pas un œil très exercé pour reconnaître un coffret de bois sculpté de Mysore du même coffret sculpté dans le Guzrat, ni pour distinguer un bijou de la côte d'Orissa d'un bijou de la côte de Bombay.
Sans doute, l'architecture de l'Inde est, comme celle de tous les Orientaux, une architecture principalement religieuse ; mais quelque grande que puisse être l'influence religieuse, en Orient surtout, l'influence de la race est beaucoup plus considérable.
Cette âme de la race, qui dirige la destinée des peuples, dirige donc aussi leurs croyances, leurs institutions et leurs arts ; quel que soit l'élément de civilisation étudié, nous la retrouvons toujours. Elle est la seule puissance contre laquelle aucune autre ne saurait prévaloir. Elle représente le poids de milliers de générations, la synthèse de leur pensée.
L'histoire dans ses grandes lignes peut être considérée comme le simple exposé des résultats engendrés par la constitution psychologique des races. Elle découle de cette constitution, comme les organes respiratoires des poissons découlent de leur vie aquatique. Sans la connaissance préalable de la constitution mentale d'un peuple, l'histoire apparaît comme un chaos d'événements régis par le hasard. Lorsque l'âme d'un peuple nous est connue, sa vie se montre au contraire comme la conséquence régulière et fatale de ses caractères psychologiques. Dans toutes les manifestations de la vie d'une nation, nous retrouvons toujours l'âme immuable de la race tissant elle-même son propre destin.
C'est surtout dans les institutions politiques que se manifeste le plus visiblement la souveraine puissance de l'âme de la race. Il nous sera facile de le prouver par quelques exemples.
Prenons d'abord la France, c'est-à-dire un des pays du monde qui ont été soumis aux bouleversements les plus profonds, où, en peu d'années, les institutions politiques semblent avoir le plus radicalement changé, où les partis semblent le plus divergents. Si nous envisageons, au point de vue psychologique, ces opinions si dissemblables en apparence, ces partis sans cesse en lutte, nous constaterons qu'ils ont en réalité un fond commun parfaitement identique qui représente exactement l'idéal de notre race. Intransigeants, radicaux, monarchistes, socialistes, en un mot tous les défenseurs des doctrines les plus diverses, poursuivent avec des étiquettes dissemblables un but parfaitement identique : l'absorption de l'individu par l'Etat. Ce que tous veulent avec la même ardeur, c'est le vieux régime centralisateur et césarien, l'Etat dirigeant tout, réglant tout, absorbant tout, réglementant les moindres détails de la vie des citoyens, et les dispensant ainsi d'avoir à manifester aucune lueur de réflexion et d'initiative. Que le pouvoir placé à la tête de l'Etat s'appelle roi, empereur, président, etc., il n'importe, ce pouvoir, quel qu'il soit, aura forcément le même idéal, et cet idéal est l'expression même des sentiments de l'âme de la race 10. Elle n'en tolérerait pas d'autre.
Si donc notre nervosité extrême, notre facilité très grande à être mécontents de ce qui nous entoure, l'idée qu'un gouvernement nouveau rendra notre sort plus heureux, nous conduisent à changer sans cesse nos institutions, la grande voix des morts qui nous mène, nous condamne à ne changer que des mots et des apparences. La puissance inconsciente de l'âme de notre race est telle que nous ne nous apercevons même pas de l'illusion dont nous sommes victimes.
Rien assurément, si l'on ne s'en tient qu'aux apparences, n'est plus différent de l'ancien régime que celui créé par notre grande Révolution. En réalité pourtant, et sans s'en douter certes, elle n'a fait que continuer la tradition royale, en achevant l'œuvre de centralisation commencée par la monarchie depuis quelques siècles. Si Louis XIII et Louis XIV sortaient de leurs tombes pour juger l'œuvre de la Révolution, ils blâmeraient sans doute quelques-unes des violences qui ont accompagné sa réalisation, mais ils la considéreraient comme rigoureusement conforme à leurs traditions et à leur programme et reconnaîtraient qu'un ministre chargé par eux d'exécuter ce programme n'eût pas mieux réussi. Ils diraient que le moins révolutionnaire des gouvernements que la France a connus fut précisément celui de la Révolution. Ils constateraient, en outre, que, depuis un siècle, aucun des régimes divers qui se sont succédé en France n'a essayé de toucher à cette œuvre, tant elle est bien le fruit d'une évolution régulière, la continuation de l'idéal monarchique et l'expression du génie de la race. Sans doute ces fantômes illustres, en raison de leur grande expérience, présenteraient quelques critiques, et peut-être feraient-ils observer qu'en remplaçant la caste aristocratique gouvernementale par la caste administrative, on a créé dans l'Etat un pouvoir impersonnel plus redoutable que celui de l'ancienne noblesse, parce que c'est le seul qui, échappant aux changements politiques, possède des traditions, un esprit de corps, l'absence de responsabilité et la perpétuité, c'est-à-dire une série de conditions qui l'amèneront nécessairement à devenir le seul maître. Ils n'insisteraient pas beaucoup, je crois, cependant sur cette objection, considérant que les peuples latins se souciant fort peu de liberté et beaucoup d'égalité, supportent aisément tous les despotismes, à la seule condition que ces despotismes soient impersonnels. Peut-être encore trouveraient-ils bien excessifs et bien tyranniques les règlements innombrables, les mille liens qui entourent aujourd'hui le moindre des actes de la vie, et feraient-ils remarquer que quand l'Etat aura tout absorbé, tout réglementé, dépouillé les citoyens de toute initiative, nous nous trouverons spontanément, et sans aucune révolution nouvelle, en plein socialisme. Mais, alors les lumières divines qui éclairent les rois, ou à défaut les lumières mathématiques qui enseignent que les effets croissent en progression géométrique quand les mêmes causes subsistent, leur permettraient de concevoir que le socialisme n'est autre chose que l'expression ultime de l'idée monarchique, dont la Révolution n'a été qu'une phase accélératrice.
Ainsi, dans les institutions d'un peuple, nous retrouvons à la fois ces circonstances accidentelles mentionnées au début de cet ouvrage, et ces lois permanentes que nous avons essayé de déterminer. Les circonstances accidentelles créent les noms, les apparences. Les lois fondamentales, et les plus fondamentales découlent du caractère des peuples, créent la destinée des nations.
A l'exemple qui précède, nous pouvons opposer celui d'une autre race, la race anglaise, dont la constitution psychologique est très différente de la nôtre. Par ce fait seul, ses institutions s'éloigneront radicalement des nôtres.
Que les Anglais aient à leur tête un monarque comme en Angleterre, ou un président comme aux Etats-Unis, leur gouvernement présentera toujours les mêmes caractéristiques fondamentales : l'action de l'Etat sera réduite au minimum, et celle des particuliers portée au maximum, ce qui est précisément le contraire de l'idéal latin. Ports, canaux, chemins de fer, établissements d'instruction, etc., seront toujours créés et entretenus par l'initiative des particuliers et jamais par celle de l'Etat 11. Il n'y a ni révolutions, ni constitutions, ni despotes qui puissent donner à un peuple qui ne les possède pas, ou ôter à un peuple qui les possède, les qualités de caractère d'où ses institutions dérivent. On a répété bien des fois que les peuples ont les gouvernements qu'ils méritent. Pourrait-on concevoir qu'ils en eussent d'autres ?
Nous montrerons bientôt par d'autres exemples qu'un peuple ne se soustrait pas aux conséquences de sa constitution mentale ; ou que, s'il s'y soustrait, c'est pour de rares instants, comme le sable soulevé par l'orage semble échapper pour un moment aux lois de l'attraction. C'est une chimère enfantine de croire que les gouvernements et les constitutions sont pour quelque chose dans la destinée d'un peuple. C'est en lui-même que se trouve sa destinée, et non dans les circonstances extérieures. Tout ce qu'on peut demander à un gouvernement, c'est d'être l'expression des sentiments et des idées du peuple qu'il est appelé à régir, et, par le fait seul qu'il existe, il en est l'image. Il n'y a pas de gouvernements ni d'institutions dont on puisse dire qu'ils sont absolument bons ou absolument mauvais. Le gouvernement du roi de Dahomey était probablement un gouvernement excellent pour le peuple qu'il était appelé à gouverner ; et la plus savante constitution européenne eût été inférieure pour ce même peuple. C'est là ce qu'ignorent malheureusement les hommes d'Etat qui se figurent qu'un gouvernement est chose d'exportation, et que des colonies peuvent être gouvernées avec les institutions d'une métropole. Autant vaudrait tâcher de persuader aux poissons de vivre dans l'air, sous prétexte que la respiration aérienne est pratiquée par tous les animaux supérieurs.
Par le fait seul de la diversité de leur constitution mentale, des peuples différents ne sauraient subsister longtemps sous un régime identique. L'Irlandais et l'Anglais, le Slave et le Hongrois, l'Arabe et le Français ne sont maintenus qu'avec les plus grandes difficultés sous les mêmes lois et au prix de révolutions incessantes. Les grands empires contenant des peuples divers ont toujours été condamnés à une existence éphémère. Lorsqu'ils ont eu quelque durée comme celui des Mogols, puis des Anglais dans l'Inde, c'est d'une part parce que les races en présence étaient tellement nombreuses, tellement différentes et par conséquent tellement rivales, qu'elles ne pouvaient songer à s'unir contre l'étranger ; c'est, d'autre part, parce que ces maîtres étrangers ont eu un instinct politique assez sûr pour respecter les coutumes des peuples conquis et les laisser vivre sous leurs propres lois.
On écrirait bien des livres, on referait même l'histoire tout entière et à un point de vue très nouveau, si on voulait montrer toutes les conséquences de la constitution psychologique des peuples. Son étude approfondie devrait être la base de la politique et de l'éducation. On pourrait même dire que cette étude éviterait bien des erreurs et bien des bouleversements si les peuples pouvaient échapper aux fatalités de leur race, si la voix de la raison n'était pas toujours éteinte par l'impérieuse voix des morts.
Les brèves considérations qui précèdent montrent que les institutions d'un peuple sont l'expression de son âme et que, s'il lui est aisé d'en changer la forme, il ne saurait en changer le fond. Nous allons maintenant montrer par des exemples très précis à quel point l'âme d'un peuple régit sa destinée et le rôle insignifiant que jouent les institutions dans cette destinée 12.
Ces exemples, je les prendrai dans un pays où vivent côte à côte, dans des conditions de milieu peu différentes, deux races européennes également civilisées et intelligentes, et ne différant que par leur caractère : je veux parler de l'Amérique. Elle est formée par deux continents distincts, réunis par un isthme. La superficie de chacun de ces continents est à peu près égale, leur sol très comparable. L'un d'eux a été conquis et peuplé par la race anglaise, l'autre par la race espagnole. Ces deux races vivent sous des constitutions républicaines semblables, puisque les républiques du sud de l'Amérique ont toutes copié les leurs sur celles des Etats-Unis. Il n'y a donc en présence, pour expliquer les destinées différentes de ces peuples, que des différences de races. Voyons ce que ces différences ont produit.
Résumons d'abord en quelques mots les caractères de la race anglo-saxonne, qui a peuplé les Etats-Unis. Il n'en est peut-être pas dans le monde qui soit plus homogène, et dont la constitution mentale soit plus facile à définir dans ses grandes lignes.
Les dominantes de cette constitution mentale sont, au point de vue du caractère : une somme de volonté que bien peu de peuples, sauf les Romains peut-être, ont possédée, une énergie indomptable, une initiative très grande, un empire absolu sur soi, un sentiment de l'indépendance poussé jusqu'à l'insociabilité excessive, une activité puissante, des sentiments religieux très vifs, une moralité très fixe, une idée de devoir très nette.
Au point de vue intellectuel, on ne peut donner de caractéristiques spéciales, c'est-à-dire indiquer des éléments particuliers qu'on ne puisse retrouver chez les autres nations civilisées. Il n'y a guère à noter qu'un jugement sûr qui permet de saisir le côté pratique et positif des choses et de ne pas s'égarer dans des recherches chimériques : un goût très vif pour les faits et médiocre pour les idées générales, une certaine étroitesse d'esprit, qui empêche de voir les côtés faibles des croyances religieuses, et met, par conséquence, ces croyances à l'abri de la discussion.
A ces caractéristiques générales, il faut joindre cet optimisme complet de l'homme dont la voie est bien tracée dans la vie, et qui ne suppose même pas qu'il puisse en choisir de meilleure. Il sait toujours ce que lui demandent sa patrie, sa famille et ses dieux. Cet optimisme est poussé au point de faire considérer comme extrêmement méprisable tout ce qui est étranger. Le mépris de l'étranger et de ses usages dépasse certainement, en Angleterre, celui que professaient jadis les Romains et les Barbares à l'époque de leur grandeur. Il est tel qu'à l'égard de l'étranger toute règle morale disparaît. Il n'est pas un homme d'Etat anglais qui ne considère comme parfaitement légitime, dans sa conduite à l'égard des autres peuples, des actes qui provoqueraient la plus profonde et la plus unanime indignation s'ils étaient pratiqués à l'égard de ses compatriotes. Ce dédain de l'étranger est sans doute, au point de vue philosophique, un sentiment d'ordre très inférieur ; mais, au point de vue de la prospérité d'un peuple, il est d'une utilité extrême. Comme le fait justement remarquer le général anglais Wolseley, il est un de ceux qui font la force de l'Angleterre. On a dit avec raison, à propos de leur refus, très judicieux d'ailleurs, de laisser établir sous la Manche un tunnel qui faciliterait les rapports avec le continent, que les Anglais prenaient autant de peine que les Chinois pour empêcher toute influence étrangère de pénétrer chez eux.
Tous les caractères qui viennent d'être énumérés se retrouvent dans les diverses couches sociales ; on ne pourrait découvrir aucun élément de la civilisation anglaise sur lequel ils n'aient marqué leur solide empreinte. L'étranger qui visite l'Angleterre, ne fût-ce que pendant quelques jours, en est immédiatement frappé. Il constatera le besoin de la vie indépendante dans le cottage du plus modeste employé, habitation étroite, sans doute, mais à l'abri de toute contrainte et isolée de tout voisinage ; dans les gares les plus fréquentées, où le public circule à toute heure sans être parqué comme un troupeau de moutons dociles derrière une barrière que garde un employé, comme s'il fallait assurer par la force la sécurité de gens incapables de trouver en eux-mêmes la somme d'attention nécessaire pour ne pas se faire écraser. Il retrouvera l'énergie de la race, aussi bien dans le dur travail de l'ouvrier que dans celui du collégien qui, abandonné à lui-même dès le jeune âge, apprend à se conduire tout seul, sachant déjà que dans la vie personne que lui-même ne s'occupera de sa destinée ; chez les professeurs, qui font un cas médiocre de l'instruction et un cas très grand du caractère, qu'ils considèrent comme une des plus grandes forces motrices du monde 13. En pénétrant dans la vie publique du citoyen, il verra que ce n'est pas à l'Etat, mais à l'initiative individuelle qu'on fait toujours appel, qu'il s'agisse de réparer la fontaine d'un village, de construire un port de mer ou de créer un chemin de fer. En poursuivant son enquête, il reconnaîtra bientôt que ce peuple, malgré des défauts qui en font pour l'étranger le plus insupportable des peuples, est le seul vraiment libre, parce que c'est le seul qui, ayant appris à se gouverner lui-même, a pu ne laisser à son gouvernement qu'un minimum d'action. Si l'on parcourt son histoire, on voit que c'est celui qui sut le premier s'affranchir de toute domination, aussi bien de celle de l'Église que de celle des rois. Dès le XVe siècle, le légiste Fortescue opposait « la loi romaine, héritage des peuples latins, à la loi anglaise ; l'une, œuvre de princes absolus et toute portée à sacrifier l'individu ; l'autre, œuvre de la volonté commune et toute prête à protéger la personne ».
En quelque lieu du globe qu'un peuple semblable émigre, il deviendra immédiatement prépondérant et fondera de puissants empires. Si la race envahie par lui est, comme les Peaux-Rouges de l'Amérique, par exemple, suffisamment faible et insuffisamment utilisable elle sera méthodiquement exterminée. Si la race envahie est, comme les populations de l'Inde, trop nombreuse pour être détruite et peut fournir d'ailleurs un travail productif, elle sera simplement réduite à un vasselage très dur et obligée de travailler à peu près exclusivement pour ses maîtres.
Mais c'est surtout dans un pays neuf, comme l'Amérique, qu'il faut suivre les étonnants progrès dus à la constitution mentale de la race anglaise. Transportée dans des régions sans culture à peine habitées par quelques sauvages, et n'ayant à compter que sur elle-même, on voit ce qu'elle est devenue. Il lui a fallu un siècle à peine pour se placer au premier rang des grandes puissances du monde, et aujourd'hui il n'en est guère qui pourrait lutter contre elle. Je recommande la lecture des livres de MM. Rousier et Paul Bourget sur les Etats-Unis aux personnes désireuses de se rendre compte de la somme énorme d'initiative et d'énergie individuelle dépensée par les citoyens de la grande République. L'aptitude des hommes à se gouverner eux-mêmes, à s'associer pour fonder de grandes entreprises, créer des villes, des écoles, des ports, des chemins de fer, etc., est portée à un tel maximum, et l'action de l'Etat réduite à un tel minimum, qu'on pourrait presque dire qu'il n'existe pas de pouvoirs publics. En dehors de la police et de la représentation diplomatique, on ne voit pas même à quoi ils pourraient servir.
On ne peut prospérer d'ailleurs aux Etats-Unis qu'à la condition de posséder les qualités de caractère que je viens de décrire, et c'est pourquoi les immigrations étrangères ne sauraient modifier l'esprit général de la race. Les conditions d'existence sont telles que quiconque ne possède pas ces qualités est condamné à promptement disparaître. Dans cette atmosphère saturée d'indépendance et d'énergie, l'Anglo-Saxon seul peut vivre. L'Italien y meurt de faim, l'Irlandais et le nègre y végètent dans les emplois les plus subalternes.
La grande République est assurément la terre de la liberté ; ce n'est sûrement pas celle de l'égalité ni de la fraternité, ces deux chimères latines que les lois du progrès ne sauraient connaître. Dans aucune contrée du globe, la sélection naturelle n'a fait plus rudement sentir son bras de fer. Elle s'y montre impitoyable ; mais c'est justement parce qu'elle ne connaît pas la pitié que la race qu'elle a contribué à former conserve sa puissance et son énergie. Il n'y a point de place pour les faibles, les médiocres, les incapables sur le sol des Etats-Unis. Par le fait seul qu'ils sont inférieurs, individus isolés ou races entières sont destinés à périr. Les Peaux-Rouges, devenus inutiles, ont été exterminés à coup de fusil ou condamnés à mourir de faim. Les ouvriers chinois, dont le travail constitue une concurrence gênante, vont bientôt subir un sort analogue. La loi qui a décrété leur totale expulsion n‘a pu être appliquée à cause des frais énormes que son exécution eût coûtés 14. Elle sera promptement remplacée sans doute par une destruction méthodique commencée déjà dans plusieurs districts miniers. D'autres lois ont été récemment votées pour interdire l'entrée du territoire américain aux émigrants pauvres. Quant aux nègres, qui servirent de prétexte à la guerre de Sécession - guerre entre ceux qui possédaient des esclaves et ceux qui, ne pouvant pas en posséder, ne voulaient pas permettre à d'autres d'en avoir - ils sont à peu près tolérés, parce qu'ils restent confinés dans des fonctions subalternes dont aucun citoyen américain ne voudrait. Théoriquement, ils ont tous les droits ; pratiquement, ils sont traités comme des animaux à demi utiles dont on se débarrasse dès qu'ils deviennent dangereux. Les procédés sommaires de la loi de Lynch sont universellement reconnus comme suffisants pour eux. Au premier délit gênant, fusillés ou pendus. La statistique, qui ne connaît qu'une partie de ces exécutions, en a enregistré plus de mille pendant les sept dernières années.
Ce sont là, sans doute, les côtés sombres du tableau. Il est assez brillant pour les supporter. S'il fallait définir d'un mot la différence entre l'Europe continentale et les Etats-Unis, on pourrait dire que la première représente le maximum de ce que peut donner la réglementation officielle remplaçant l'initiative individuelle ; les seconds le maximum de ce que peut donner l'initiative individuelle entièrement dégagée de toute réglementation officielle. Ces différences fondamentales sont exclusivement des conséquences du caractère. Ce n'est pas sur le sol de la rude République que le socialisme européen a chance de s'implanter. Dernière expression de la tyrannie de l'Etat, il ne saurait prospérer que chez des races vieillies, soumises depuis des siècles à un régime qui leur a ôté toute capacité de se gouverner elles-mêmes 15.
Nous venons de voir ce qu'a produit dans une partie de l'Amérique une race possédant une certaine constitution mentale, où dominent la persévérance, l'énergie et la volonté. Il nous reste à montrer ce qu'est devenu un pays presque semblable, dans les mains d'une autre race, fort intelligente pourtant, mais ne possédant aucune des qualités de caractère dont je viens de constater les effets.
L'Amérique du Sud est, au point de vue de ses productions naturelles, une des plus riches contrées du globe. Deux fois grande comme l'Europe et dix fois moins peuplée, la terre n'y manque pas et est, pour ainsi dire, à la disposition de tous. Sa population dominante, d'origine espagnole, est divisée en nombreuses républiques : Argentine, Brésilienne, Chilienne, Péruvienne, etc. Toutes ont adopté la constitution politique des Etats-Unis, et vivent par conséquent sous des lois identiques. Eh bien, par ce fait seul que la race est différente et manque des qualités fondamentales que possède celle qui peuple les Etats-Unis, toutes ces républiques, sans une seule exception, sont perpétuellement en proie à la plus sanglante anarchie, et, malgré les richesses étonnantes de leur sol, sombrent les unes après les autres dans les dilapidations de toute sorte, la faillite et le despotisme.
Il faut parcourir le remarquable et impartial ouvrage de Th. Child, sur les républiques hispano-américaines, pour apprécier la profondeur de leur décadence. Les causes en sont tout entières dans la constitution mentale d'une race n'ayant ni énergie, ni volonté, ni moralité. L'absence de moralité, surtout, dépasse tout ce que nous connaissons de pire en Europe. Citant une des villes les plus importantes, Buenos-Ayres, l'auteur la déclare inhabitable pour quiconque a quelque délicatesse de conscience et quelque moralité. A propos de l'une des moins dégradées de ces républiques, la république Argentine, le même écrivain ajoute : « Que l'on examine cette république au point de vue commercial, on reste confondu par l'immoralité qui s'affiche partout. »
Quant aux institutions, nul exemple ne montre mieux à quel point elles sont filles de la race, et l'impossibilité de les transporter d'un peuple à un autre. Il était fort intéressant de savoir ce que deviendraient les institutions si libérales des Etats-Unis transportées chez une race inférieure. « Ces pays, nous dit en parlant des diverses républiques hispano-américaines M. Child, sont sous la férule de présidents qui exercent une autocratie non moins absolue que le czar de toutes les Russies ; plus absolue même, en ce qu'ils sont à l'abri de toutes les importunités et de l'influence de la censure européenne. Le personnel administratif est uniquement composé de leurs créatures... ; les citoyens votent comme bon leur semble, mais il n'est tenu aucun compte de leurs suffrages. La République Argentine n'est une république que de nom ; en réalité, c'est une oligarchie de gens qui font de la politique un commerce. »
Un seul pays, le Brésil, avait un peu échappé à cette profonde décadence, grâce à un régime monarchique qui mettait le pouvoir à l'abri des compétitions. Trop libéral pour des races sans énergie et sans volonté, il a fini par succomber. Du même coup le pays est tombé en pleine anarchie ; et, en peu d'années, les gens au pouvoir ont tellement dilapidé le Trésor, que les impôts ont dû être augmentés de plus de 60 p. 100.