La Fée aux Fleurs voulut exaucer cette prière: elle étendit sa baguette sur Marcelle.
Aussitôt elle disparut sous un voile de feuilles, et, à la place où elle était, apparut une fleur dont les feuilles étaient couvertes des perles de la rosée; on eût dit des larmes dans un œil bleu.
C’était Marcelle qui disait adieu à son père.
La Violette, c’est la fille du peuple, c’est avec son dévouement, sa candeur, sa pureté, sa modestie, que la Fée aux Fleurs a composé le parfum de la violette.
V
RÉPONSE DE L’ACADÉMIE AU MÉMOIRE SUSMENTIONNÉ
— EXTRAIT DU REGISTRE DES DÉLIBÉRATIONS —
Ce... du mois de... année... l’Académie de... réunie dans le local ordinaire de ses séances, a écouté les conclusions du rapport de l’illustre poète Jacobus au sujet de l’origine de la Violette.
Ces conclusions portent:
1o Qu’on ne doit ajouter qu’une foi médiocre aux renseignements fournis à la science par des êtres dont l’existence est aussi peu prouvée que celle des fées;
2o Qu’on ne peut donner sur toutes choses que des détails apocryphes, quand on est apocryphe soi-même;
3o Que les témoignages des siècles s’accordent à démontrer que les fleurs ont toutes une origine essentiellement mythologique.
En conséquence,
L’Académie déclare que la Violette lui semble plus que jamais fille d’Atlas.
Elle affirme, en outre, sur son âme et sur sa conscience, devant Dieu et devant les hommes, que la fille d’Atlas était nymphe de naissance, et que les dieux, pour la soustraire aux poursuites d’Apollon, la changèrent en violette.
VI
APARTÉ
Il est certain que le poète Jacobus commet une grossière erreur, et que la version de la Fée aux Fleurs est la seule bonne, la seule véritable.
Ceci n’est qu’un monument de plus de l’ineptie des corps savants en général, et des académies en particulier.
VII
LA VIOLETTE DEVENUE FEMME
Pour nous et pour les esprits avancés, il reste donc bien constaté que la Fée aux Fleurs a seule raison.
Les personnes qui ont suivi, avec toute l’attention que comporte une besogne aussi grave et aussi importante, le fil de ce récit, n’ont point oublié qu’il a été question au commencement de l’apparition de la Violette dans un somptueux équipage, dans tout l’éclat de la toilette et du luxe.
Qu’a-t-elle fait de sa modestie première? Comment la fille du peuple est-elle devenue grande dame?
O Marcelle! devais-tu nous tromper ainsi en reparaissant sur la terre sous ton ancienne forme!
De tous les changements dont la Fée aux Fleurs a été le témoin, c’est le tien qui lui a été le plus sensible.
Ne nous hâtons pas cependant de condamner Marcelle.
Il lui est arrivé la même chose qu’à tant d’autres de ses compagnes qui manquent d’expérience.
On est jeune, on est belle, on est femme, on entend deux voix qui chantent dans votre cœur.
L’une vous dit: Reste dans le pré à côté de la touffe d’herbe, sur le bord du ruisseau où le ciel te fit naître: le bonheur est dans l’obscurité.
L’autre murmure à votre oreille: La beauté et la jeunesse sont deux présents du ciel; malheur à l’avare qui les enfouit. Le ruisseau ne retient aucune image, la touffe d’herbe ne garde aucun parfum, le bonheur est parmi les hommes.
Longtemps l’âme flotte indécise, elle écoute les deux concerts: bientôt l’une des deux voix s’efface, l’autre continue à se faire entendre: c’est celle qui vante le bruit, l’éclat, les plaisirs du monde; il faut bien finir par l’écouter.
Alors on se lance dans le tourbillon des fêtes, des spectacles; on est d’autant plus adulée, plus recherchée, que le fond du caractère forme un piquant contraste avec la vie que l’on mène.
Un moment on peut se croire heureuse.
Mais bientôt survient le désenchantement, et avec lui le dégoût, la fatigue, le dédain.
Au milieu de toutes les joies extérieures, on éprouve le regret de l’ancienne existence, et le remords de celle qui est devenue votre partage.
Ne vous est-il jamais arrivé de voir, dans l’entraînement du bal, s’étendre subitement sur un front jeune et brillant un voile de tristesse, et de beaux yeux se détourner dans l’ombre pour pleurer?
Voulez-vous savoir ce qui cause cette tristesse, ce qui fait couler ces larmes?
C’est le regret de l’innocence perdue, c’est le souvenir de la douce obscurité d’autrefois.
VIII
UNE LARME DE FÉE
Les lumières qui éclairaient le château qu’habite Marcelle se sont éteintes depuis longtemps; les étoiles vont bientôt pâlir, le rossignol du bord de l’eau se hâte d’achever sa mélodieuse cavatine: c’est l’heure où la Fée aux Fleurs s’apprête à fermer les yeux des Belles-de-Nuit.
Elle s’avance d’un pied léger, pour ne pas troubler le sommeil qui commence à les gagner. Tout à coup elle s’arrête.
Un bruit inaccoutumé se fait entendre: des plaintes, des sanglots, puis l’écho affaibli d’une chanson mélancolique.
La Fée prête l’oreille; elle se dirige vers l’endroit d’où part le bruit. Est-ce le vent qui gémit dans un massif de trembles, ou la source qui pleure en quittant les flancs protecteurs du rocher?
Aucun vent ne ride la cime des arbres, la mousse empêche d’entendre le bruit de la source.
C’est une femme qui pleure, la Fée l’a reconnue.
C’est Marcelle qui a quitté son lit de soie et de duvet pour descendre dans la plaine.
Le sommeil a fui ses paupières, ou ne lui fait voir que des songes pleins de tristesse; elle souffre, ses yeux sont inondés de larmes.
Elle songe au temps où elle était violette, où elle se réveillait toute frissonnante sous les frais baisers de la rosée.
Elle chante comme autrefois:
Il y a des voix qui touchent, des accents qui ne mentent pas.
En écoutant Marcelle, la Fée, qui volait au-dessus de sa tête, se sentit attendrie; en la voyant si belle et si malheureuse, elle pleura.
Une de ses larmes tomba sur le front brûlant de Marcelle.
Aussitôt sa métamorphose s’opéra.
La Fée avait exaucé une seconde fois la prière contenue dans sa chanson.
Le lendemain, on fit chercher Marcelle de tous les côtés; personne ne put donner de ses nouvelles.
Seulement, à la place où elle avait coutume de s’asseoir chaque nuit, on trouva une magnifique violette cachée sous le gazon.
Sa beauté ne sautait point aux yeux, mais elle se trahissait par son parfum.
Pour rendre à Marcelle sa forme première, il avait suffi d’une chose:
Le repentir.
IL faut fuir la fleur d’oubli, il ne faut pas se laisser prendre à son parfum décevant.
Elle est belle et souriante, elle vous regarde avec des yeux doux; elle semble vous appeler et vous dire: «Viens, je suis ton ami, je te consolerai.»
Connaissez-vous Ulric le chasseur? Il a cueilli la fleur d’oubli.
D’abord, un calme profond a succédé à ses tourments; il a pu regarder sans trouble celle qui le faisait tant souffrir.
Ulric s’est lassé de son indifférence, et il a voulu aimer encore; mais il avait cueilli la fleur d’oubli.
On n’aime plus jamais quand on a oublié une fois.
Ulric erre dans les bois; il se promène dans la plaine, il gravit la montagne, il demande à l’oiseau du bocage, à la fleur du sillon, à la source de la montagne, pourquoi lui seul ne peut plus aimer. L’oiseau, la fleur, la source lui répondent: «Tu as cueilli la fleur d’oubli.»
Le chasseur regrette le temps où il était malheureux: du moins, alors, il sentait battre son cœur.
—Ah! s’écrie-t-il, il est donc des maux dont on ne guérit que pour souffrir davantage!
Il faut fuir la fleur d’oubli; il ne faut pas se laisser prendre à son parfum décevant.
—Dis-moi, mon doux ami, dis-moi son nom, afin que je puisse la reconnaître.
On lui a donné le nom de lunaire; mais les hommes ne savent pas son nom véritable, elle n’en a pas pour eux, elle s’appelle la fleur d’oubli.
—Où donc croît-elle? Dans les blés jaunis par l’été, dans les fentes de la vieille tourelle, au milieu des grands prés, sous les tonnelles, ou bien tout là-bas, là-bas, au mystérieux pays des Génies?
—Non pas, non pas, ô jeune belle! Au fond du cœur se cache le germe qui contient la fleur éternelle, la fleur d’oubli.
LE diable, un jour, traversant la ville de Bruges, passa devant le couvent des Ursulines. Les religieuses, réunies dans la chapelle, chantaient les louanges du Seigneur.
Le diable a toujours été dilettante.—Parbleu! se dit-il, voilà les plus jolies voix que j’aie entendues de ma vie: entrons un moment et écoutons la fin du concert. Et il entra.
Tout en écoutant la musique, le diable, qui est fort curieux, comme chacun sait, voulut savoir si les religieuses étaient aussi jolies femmes que bonnes musiciennes; il se mit à les regarder, et, en fin connaisseur qu’il est, ses yeux s’arrêtèrent sur une ursuline placée juste à l’entrée du chœur, près du maître-autel.
Jamais figure plus belle, plus innocente, plus calme, ne s’offrit aux regards d’un peintre ou d’un diable. Ses grands yeux doux, son air de profonde tranquillité, excitèrent l’amour-propre du diable.—Voilà, pensa-t-il, une charmante créature heureuse de réciter ses patenôtres, ne voyant rien au delà des murs de son couvent, l’exemple et le modèle de sa communauté. Il serait plaisant de lui ouvrir enfin les yeux, et de faire de la sainte un petit démon.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Voilà le diable qui se métamorphose en galant cavalier, et qui, en frisant sa moustache, se met à regarder l’ursuline.
Il est difficile, pour ne pas dire impossible, de sentir l’œil du diable se fixer sur le sien, sans éprouver comme une espèce de commotion nerveuse. Personne n’échappe à cette influence; la nonne la subit. Elle tourna ses yeux du côté du beau cavalier, par une espèce de mouvement machinal, puis elle les laissa retomber languissamment sur son missel. Pendant tout le reste de l’office, le diable en fut pour ses frais.
Cependant il ne se tint pas pour battu.
A l’heure où les religieuses descendent au jardin pour respirer l’air tiède et pur d’une belle fin de journée printanière, le diable se glissa sous les arbres; il chercha son ursuline et la trouva assise sur un banc, à l’ombre d’un berceau de lilas odorant. Elle paraissait en proie à une de ces rêveries vagues, filles dangereuses des soirs embaumés.
—L’occasion est favorable, se dit le diable, agissons.
Il tira de sa poche le cœur d’une jeune fille morte d’amour, et, le faisant brûler en guise de pastille du sérail, il en parfuma l’atmosphère.
Aussitôt évoqués par ce charme magique, les désirs vinrent voltiger autour de la religieuse; la brise glissa dans ses cheveux comme une caresse, les grappes du lilas s’inclinèrent amoureusement sur sa tête; les fleurs, l’onde, les oiseaux, tout prit une voix pour lui parler d’amour.
L’ursuline se leva et porta la main à son front.—Le charme opère, pensa le diable; avant une heure elle est à moi.—La nonne était retombée comme affaissée sur le banc de gazon.
—Ouf! fit-elle après un moment de repos: il fait trop chaud ici, passons au réfectoire.—Dans toute la magie de Satan, elle n’avait éprouvé que la sensation de quelques degrés de plus de chaleur. Le diable était furieux.
Il ne voulut pas en avoir le démenti.
Le soir, il s’introduisit dans la cellule de la religieuse sous la couverture jaune d’un roman à la mode; il se déguisa en in-octavo et s’étendit tout grand ouvert sur le prie-Dieu. Il avait choisi la page la plus échevelée de l’ouvrage, une scène d’amour pantelante, rutilante, ébouriffante. De tout temps ces grands morceaux de rhétorique ont troublé toutes les imaginations et fait l’affaire de messire Satanas.
La jeune fille prit le livre, lut la page marquée, ouvrit les bras d’un air nonchalant, bâilla et s’endormit sur sa couchette.
Pour le coup, le diable était outré.
Il ne restait plus qu’à essayer des songes. Il les convoqua tous, il leur donna ses instructions, et il voulut lui-même les voir à l’œuvre. Il se pencha sur le lit de la jeune fille: les songes vinrent chacun à leur tour se poser sur son cœur; rien n’indiqua qu’elle en fût le moins du monde troublée. Son sommeil était paisible, son teint égal, son pouls régulier comme de coutume. Il paraît même que vers le milieu de la nuit elle se mit à ronfler.
—Évidemment, se dit le diable, voilà une nonne qui n’est pas faite comme les autres. J’aurais mis en révolution tout un couvent, rien qu’avec un seul des moyens que j’ai employés contre elle. Il faut qu’elle ait un charme secret qui la protége. On dirait qu’un air plus froid circule autour d’elle, qu’une mystérieuse influence détend les nerfs, alourdit l’esprit, fatigue le corps. C’est singulier, j’éprouve comme une espèce d’envie de dormir, poursuivit le diable en se frottant les yeux; qu’est-ce que cela signifie? Est-ce que je subirais l’influence du roman que j’ai été obligé de lire?
En disant ces mots, le diable s’endormit.
Il ne se réveilla qu’à l’heure de matines, au moment où la religieuse quittait sa cellule pour se rendre à la chapelle. Le diable eut besoin de se secouer longtemps pour se réveiller; il ne reprit ses esprits qu’à dix-sept kilomètres de Bruges.
Le diable, tout malin qu’il est, ne s’était point douté de l’adversaire qu’il attaquait.
Une fois sur la terre, ne pouvant aimer ni être aimée, incapable de s’associer aux peines et aux joies de l’humanité, morne et décolorée, la froide fleur du Nénuphar n’avait trouvé d’autre refuge qu’un couvent. La vie monotone et languissante des religieuses était celle qui lui convenait. On lui compta comme vertu l’absence de toutes les vertus. Sœur Nénuphar mourut en état de sainteté; les ursulines de Bruges poursuivent sa canonisation.
NOUS sommes les fleurs du bal, les pauvres victimes des fêtes joyeuses.
Nous arrivons timides et modestes, parées de nos charmes seulement, et il nous faut lutter contre ces fleurs de la terre qu’on appelle les diamants.
Filles du feu, l’opale, l’améthyste, la turquoise, la topaze, scintillent à l’éclat des lumières.
Nous autres, filles de l’air et de la rosée, nous n’ouvrons les yeux que pour regarder la lune et les étoiles. L’atmosphère du bal nous dessèche et nous brûle; en un quart d’heure nous nous flétrissons.
Jeune fille, pourquoi nous mets-tu dans tes beaux cheveux? Regarde sur ta toilette, n’y a-t-il pas des fleurs faites de la main des hommes? des fleurs qui ne redoutent ni la chaleur, ni la poussière, ni les rayons des lustres, ni le frottement de la foule?
Ne nous conduis pas au bal, jeune fille; laisse tremper nos pieds flexibles dans ces vases de cristal, nous parfumerons ta demeure, et quand tu reviendras, pâle, fatiguée, rêveuse, tu nous verras souriantes, et nous mêlerons de doux songes à ton sommeil.
Ne nous conduis pas au bal, jeune fille.
Mais, hélas! elle ne nous entend pas; nous entourons ses cheveux d’une fraîche guirlande, nous nous épanouissons sur son sein. Allons, il faut partir; nous sommes les fleurs du bal, les pauvres victimes des fêtes joyeuses.
Nos feuilles seront arrachées une à une et on les foulera aux pieds; avant la fin du bal nous ne tiendrons plus à ces cheveux, cette ceinture nous laissera tomber. Demain, un grossier valet nous ramassera et nous jettera dans la rue.
Encore une fois, jeune fille, laisse-nous ici; nous sommes si bien dans ta chambre virginale!
Tu pars... Prends garde, jeune fille! Fleur vivante du monde, parure animée du bal, un jour peut-être le monde te foulera aux pieds comme nous, et te laissera dans la rue.
ILS vivaient tous les deux à la campagne, le marquis et le colonel. Vieux tous les deux, goutteux, et, ce qu’il y a de pire, quinteux tous les deux, ils se faisaient de mutuelles visites; le soir, ils se réunissaient pour jouer au reversis et se rappeler ensemble leur vie passée.
Le jour, appuyés tous les deux sur leurs cannes à pomme d’or, ils faisaient une promenade dans la campagne, lorsque la goutte, le rhumatisme, le catarrhe et le temps le permettaient. Le marquis aimait à se diriger du côté d’un certain château situé à quelques portées de fusil du sien. Il appartenait à la présidente de Z...
Le marquis prétendait que la présidente se mettait derrière sa jalousie pour le voir passer; ce qui faisait beaucoup rire le colonel, attendu que le marquis avait près de soixante-dix ans, et que la belle présidente touchait à la soixantaine.
—Ces vieux troupiers, murmurait le marquis, ça n’a jamais rien compris à l’amour.
—Ces vieux séducteurs, mâchonnait le colonel, ne veulent pas se persuader qu’il y a une fin à tout.
Et sur ce thème, ils brodaient une foule de railleries piquantes qu’ils se décochaient mutuellement. Ces petites escarmouches animaient la promenade, et donnaient du mordant à la partie de reversis.
Ce marquis, c’était le Myrte; ce colonel, c’était le Laurier. L’un avait constamment vécu à la cour, l’autre n’avait presque pas quitté les camps. Ils s’étaient retrouvés après une longue absence, et quoiqu’on dise que le myrte et le laurier sont frères, le marquis et le colonel passaient leur temps à se quereller.
Ce soir-là, les deux compagnons étaient encore de plus mauvaise humeur que de coutume. Le colonel venait de jeter la dame de cœur sur la table, et le marquis restait sans répondre à son attaque.
Il y a des distractions qui exaspèrent un joueur.
—Eh bien! s’écria le colonel, jouerez-vous?
—Pique! répliqua le marquis.
—Vous renoncez au cœur?
—Pardon, je n’avais pas vu mon jeu; et il ramassa la carte qu’il venait de laisser tomber.
—Parbleu, marquis, à quoi songez-vous donc? poursuivit le colonel en ricanant. Est-ce que les beaux yeux de la présidente vous feraient perdre la raison?
Sans paraître faire attention au ton narquois du Laurier, le Myrte s’écria:
—Bravo! fit le colonel. Le marquis continua:
Après qu’il eut achevé, le colonel regarda le marquis d’un air de compassion.
—Pauvre garçon! fit-il, comme s’il se parlait à lui-même; il se croit encore à l’ancienne cour, au temps où l’on vivait de madrigaux et de bouquets à Chloris, où l’on faisait des stances sur la mort du griffon de la petite baronne, et où l’on soupirait une élégie sur la perruque envolée de madame la surintendante. Jolie manière de faire l’amour!
En écoutant cette apostrophe, le marquis ne put se contenir.
—Il vous sied bien de parler d’amour, s’écria-t-il, à vous qui n’avez fait la cour qu’à des bourgeoises des petites villes où vous avez été en garnison! Vous vous moquez des petits soins et des petits vers, parce que vous n’avez jamais pu comprendre leur charme, reître, draban, pandour que vous êtes!
Le colonel s’échauffa.
—Une belle doit se prendre d’assaut comme une citadelle.
—Il n’y a que les attentions délicates qui séduisent la beauté.
—Un front couronné de lauriers n’a qu’à se montrer pour subjuguer les plus rebelles.
—C’est avec une ceinture de myrte qu’on enlace les amours.
Si un troisième interlocuteur se fût trouvé là, il aurait pu mettre d’accord les parties belligérantes, en leur faisant voir que le myrte et le laurier se marient admirablement, qu’ils ne vont guère l’un sans l’autre, qu’il est aussi rare de voir un brave insensible aux charmes de la beauté, qu’un sectateur de Vénus ennemi de Bellone, mais le colonel et le marquis se trouvaient seuls; de plus, le baromètre était depuis huit jours au variable, les rhumatismes rendaient les deux adversaires encore plus intraitables. Le colonel proposa un duel au marquis.
—Sortons! répondit-il aussitôt.
Mais ni l’un ni l’autre ne purent bouger de leurs fauteuils.
Pauvre Myrte! Pauvre Laurier!
Ils sont là tous les deux à se disputer sur leur prééminence, et pendant ce temps-là le monde les oublie, le monde se moque de leur système. Le monde n’en est plus depuis bien longtemps au myrte et au laurier.
La galanterie et la bravoure sont deux qualités passées de mode: le ridicule en a fait justice.
Pour qui se montrerait-on galant? Pour des femmes qui fument, qui boivent du grog, qui montent à cheval, qui font de l’escrime et des romans!
A quoi sert la bravoure? Il n’y a plus de guerres aujourd’hui; on ne se bat plus en duel; un héros n’est plus qu’un être souverainement ridicule.
Le règne du myrte et du laurier est passé.
Le marquis et le colonel ne s’en doutaient pas; ils s’étaient retirés du monde assez à temps pour cela: ils devaient emporter leurs illusions dans la tombe.
Leur vie, du reste, avait été des plus heureuses.
Aussitôt arrivé sur la terre, le Myrte s’était incarné dans la personne d’un marquis.
On le vit à la cour, leste, pimpant, spirituel, galant, le premier des hommes dans l’art difficile de l’acrostiche et du bout-rimé.
Il apprit à broder au métier, à parfiler et à faire les découpures.
Il passait sa journée à écrire des billets doux et à rimer des épîtres amoureuses.
Il eut des succès à n’en plus finir.
Le Laurier, comme de raison, choisit une carrière tout à fait opposée.
En passant sur le Pont-Neuf, il suivit un raccoleur qui l’engagea au service du roi de France.
Il fit campagne avec le prince de Soubise, et prit Port-Mahon au son des violons du maréchal de Richelieu.
Il se retira avec le brevet de colonel.
Pendant toute la durée de sa carrière militaire, il mena l’amour tambour battant, mèche allumée, ce qui ne l’empêcha pas d’avoir autant de succès que son camarade le Myrte.
Aussi ne pouvait-il souffrir les airs de supériorité que ce dernier se donnait de temps en temps, et qui faisaient naître entre eux des sujets de querelles sans cesse renaissants.
La discussion que nous venons de raconter avait été beaucoup trop loin pour qu’il fût possible qu’elle en restât là. Une fois assis ou plutôt cloués sur leurs fauteuils, ils se regardèrent comme deux chiens de faïence, d’autres diraient comme deux lions. Enfin, le marquis toussa et reprit ensuite:
—Ah! c’était là le bon temps! Il voulut continuer, mais un violent accès de toux lui coupa la parole.
Le colonel profita de ce moment de répit pour bourrer son nez de tabac, tout en faisant voir, par de nombreux signes de tête, qu’il approuvait l’exclamation finale de son interlocuteur.
—Mon cher ami, fit-il après un moment de silence en s’adressant au marquis, savez-vous une chose?
—Quoi donc?
—C’est que nous ferions bien de songer dès à présent à la retraite. La guerre et la galanterie ont fait leur temps; la jeunesse méprise les feux de Vénus aussi bien que les jeux de Mars; on vous traite de papillon et moi d’invalide. Il faut savoir se retirer à propos. L’art des retraites est peut-être le plus difficile de tous. Notre passage sur la terre n’aura pas été sans charme, si nous savons nous préserver de l’ennui des derniers moments; retournons chez notre excellente amie la Fée aux Fleurs.
—Mais vous n’y songez pas!
—Au contraire, je ne songe qu’à cela.
—Et la présidente?
Le colonel ne put s’empêcher de rire à gorge déployée.
—Palsambleu! s’écria le marquis.
—Tout beau, ne vous fâchez pas, répondit le colonel en continuant à rire.
—Vous me rendrez raison, s’écria le marquis en montrant son blason.
—Quand vous voudrez, riposta fièrement le colonel à l’attaque de son compagnon.
—Insolent!
—Fat!
Nous avons oublié de vous dire que le blason du marquis consistait en une branche de myrte tenue par un Amour et écartelée d’une écharpe de soie. Les armoiries du colonel, car il avait aussi ses armoiries, consistaient en un bouclier ombragé de laurier, passé dans une main à gantelet de fer. Ils juraient assez volontiers, l’un par son blason, l’autre par ses armoiries.
Le Myrte et le Laurier allaient se prendre aux cheveux; mais, cette fois, ce fut un violent accès de toux qui les retint cloués sur leurs sièges. Un catarrhe épargna à l’humanité une nouvelle et terrible tragédie.
Ce fut le Myrte qui recouvra le premier la parole.
—Je vous trouve singulier, fit-il, d’avoir l’air de mettre en doute mes succès, moi, la fleur des marquis de mon temps!
—Il vous sied bien, riposta le Laurier, de me menacer, moi, le foudre de guerre de mon époque!
—Foudre éteint!
—Fleur fanée!
Plus irrités que jamais, ils firent une dernière et suprême tentative pour se joindre. Cet effort violent les emporta. Sans doute, un vaisseau se brisa dans leur poitrine; ils expirèrent à la fois. Le Myrte, à ses derniers moments, garda ses prétentions d’homme à bonnes fortunes; le Laurier mourut comme il avait vécu, le poing sur la hanche.
I
LE PRINCE CHARMANT
LE prince Charmant se promenant un jour dans la campagne avec son précepteur, rencontra une jeune chevrière.
Elle avait les yeux noirs, les cheveux noirs, la démarche vive, la physionomie piquante, et par-dessus tout, un petit air piquant et timide à la fois qui lui donnait un certain air de ressemblance avec le joli animal dont elle portait le nom.
Elle s’appelait Chevrette et gardait les chèvres dans les environs.
—Olifour! dit le prince à son précepteur.
—Plaît-il, Altesse? répondit celui-ci.
—Tu vois bien cette jeune fille?
—Parfaitement.
—Comment la trouves-tu?
—Je la trouve comme vous voudrez.
—Je la trouve adorable.
—Adorable.
—J’ai, de plus, formé un projet que je trouve excellent.
—Excellent.
—Je veux la prendre pour femme.
Olifour ne put s’empêcher de se récrier:
—Mais que penseront vos aïeux, que diront votre père et votre mère, et vos sujets, et la terre, et le ciel, et les dieux, et les hommes? D’ailleurs, votre mère refusera son consentement.
—C’est ce que nous verrons.
—Vous n’êtes pas majeur.
—Qu’importe!
—Vous ne réussirez pas.
—Tu vas voir.
II
UNE MÈRE ÉPLORÉE
La reine s’arrachait les cheveux et versait un torrent de larmes.
Le prince Charmant venait de lui faire part de ses intentions au sujet de Chevrette.
Sa mère s’était roulée à ses pieds, l’avait supplié de renoncer à un dessein qui ne pouvait manquer de causer sa mort. Le prince Charmant avait résisté à toutes les instances.
—Quelle fermeté! pensait Olifour, qui assistait à cette scène; c’est pourtant moi qui l’ai élevé!
La reine alla jusqu’à menacer son fils de sa malédiction. Alors le prince Charmant se roula par terre à son tour, déchira ses poils follets, mit son cafetan en lambeaux, et déclara que puisqu’on lui refusait celle qu’il aimait, il prenait la résolution immuable de mourir de consomption avant six mois.
—Non, mon fils, non, tu ne mourras pas! s’écria la reine éperdue; conserve-toi à notre amour et à l’admiration de tes peuples. Allez, Olifour, allez chercher Chevrette; je veux que mon fils l’épouse à l’instant.
—Quel machiavélisme! pensa de nouveau Olifour; comme sa ruse a réussi! Quel élève j’ai fait là!
Il alla chercher Chevrette.
III
CHEVRETTE A LA COUR
Chevrette aurait autant aimé ne pas épouser le prince Charmant et rester chevrière; mais ses parents étaient pauvres, avides de trésors, il fallut se résigner.
Une fois à la cour, elle ne put s’empêcher de reconnaître que le prince Charmant était un sot, et son précepteur Olifour un imbécile.
Quant au roi et à la reine, c’étaient de bonnes gens qui n’y voyaient pas plus loin que le bout du nez de leur fils.
Chevrette s’ennuyait donc beaucoup. Elle aurait voulu sauter, courir, gambader dans la campagne. L’étiquette la rendait malheureuse. Elle commettait à chaque instant les erreurs de cérémonial les plus grossières. C’est ainsi qu’à la réception de l’ambassadeur de l’empereur Parapaphignolle, elle lui embrassa le côté gauche de la moustache au lieu du côté droit. L’empereur de Parapaphignolle, exaspéré de cet outrage fait à son envoyé, ne parlait de rien moins que de mettre à feu et à sang les États du prince Charmant. On eut beaucoup de peine à lui faire entendre raison et à arranger la chose.
Ce n’est pas que Chevrette manquât de leçons: son mari lui faisait chaque jour un cours d’étiquette qui durait trois heures; mais Chevrette, après cela, descendait au jardin, et oubliait les leçons du prince Charmant en jouant avec une petite chèvre qui la suivait au moindre signe, sur la simple présentation d’une tige de fleurs.
Voyant tant d’indocilité et une ignorance qui pouvait compromettre l’avenir de la monarchie, le conseil des ministres décida que Chevrette serait confiée à Olifour, qui se chargerait de compléter son éducation.
Le conseil des ministres déclara nettement à Olifour que si dans trois mois la princesse, interrogée dans un examen public, ne parvenait pas à résoudre toutes les difficultés du cérémonial et de l’étiquette, on lui trancherait la tête, à lui Olifour.
IV
CE QUI SAUVA OLIFOUR
Ce fut la fuite de Chevrette, qui disparut le soir même où on lui signifia la décision des ministres.
V
CE QUI LE PERDIT
Ce fut la joie imprudente qu’il montra en apprenant la fuite de la princesse.
Le prince Charmant en fut instruit par des envieux que depuis longtemps le savoir d’Olifour offusquait, et sur le rapport de ces gens, il lui fit trancher la tête.
VI
LA PROPOSITION D’UN BON PERE
Cependant le roi ne comprenait rien au désespoir de son fils. Pour remplacer Chevrette, il lui offrit de lui faire épouser toutes les chevrières de son royaume.
Le prince Charmant refusa, et déclara qu’il ne lui restait plus qu’à mourir de consomption, ainsi qu’il en avait formé le projet, si l’on ne parvenait à découvrir la retraite de Chevrette.
Tous les efforts tentés dans ce but étaient superflus.
La reine alla consulter la fée qui avait présidé à la naissance de son fils, espérant bien qu’elle ne voudrait pas laisser mourir de consomption un prince qu’elle avait accablé des dons les plus précieux du corps et de l’esprit.
La fée écouta la reine et voulut la consoler. Elle lui fit part de ce qui s’était passé dans le royaume des Fleurs et lui apprit que Chevrette n’était autre chose que le Chèvrefeuille, qui s’était incarné dans le corps d’une jeune et jolie chevrière.
—Vous concevez que la fleur du chèvrefeuille est trop sauvage, trop simple, trop capricieuse même, pour vivre à la cour. Laissez-la aux champs avec ses chèvres, et dites à votre fils que je lui ménage une jolie petite princesse dont il me dira des nouvelles.
La reine raconta à son fils la conversation qu’elle venait d’avoir avec la fée. La petite princesse le fit réfléchir, et il promit à sa mère de ne pas mourir de consomption.
—Voilà une singulière histoire néanmoins, pensa-t-il, et c’est grand dommage que j’aie fait trancher la tête à Olifour: nous en aurions bien ri tous les deux!
VII
FIN
En quittant la cour, Chevrette se demanda ce qu’elle allait faire.
—Parbleu! se dit-elle, je garderai encore les chèvres.
Mais où trouver un troupeau? Elle se dirigea du côté de la chaumière de ses parents.
La chaumière appartenait à de nouveaux propriétaires.
Depuis le mariage de leur fille, le père et la mère de Chevrette avaient trouvé indigne d’eux le métier de paysans.
Ils s’étaient rendus à la ville voisine, où ils habitaient un riche palais.
Voilà Chevrette bien embarrassée.
—Si je retourne à la ville, pensa-t-elle, le prince Charmant me fera saisir par ses gardes, et je serai obligée de retourner à la cour, où l’ennui me tuera.
Si je reste cachée à la campagne, comment ferai-je pour vivre?
Elle était au milieu de ces perplexités lorsqu’un joyeux bêlement se fit entendre derrière elle.
C’était sa chèvre, sa chèvre favorite qu’elle avait emmenée avec elle à la cour, et qui, la voyant partie, s’était échappée du palais pour la suivre.
Elle oublia un moment la fâcheuse situation dans laquelle elle se trouvait pour recevoir les caresses de sa chèvre. Le fidèle animal sautait, gambadait autour de sa maîtresse, et venait de temps en temps frotter son joli museau contre le sein de la chevrière.
—Tu m’aimes bien, lui disait-elle, ma pauvre chèvre, tu es heureuse de me revoir; hélas! je n’ai rien à te donner, pas même un brin de luzerne ni un petit toit pour te mettre le soir à l’abri du loup.
Comme elle prononçait ces paroles, elle entendit quelqu’un qui s’écriait:—Oh ciel!
Celui qui parlait ainsi était un jeune chevrier nommé Jasmin. Il errait dans les bois, triste et désolé, parce qu’il avait perdu Chevrette qu’il aimait.
Mais Chevrette ne le savait pas.
En le voyant elle se sentit rassurée; elle l’appela:—Jasmin! Jasmin!
Il s’approcha et elle lui raconta son malheur. Jasmin, à son tour, lui parla en pleurant de tout ce qu’il avait souffert pendant son absence.
Chevrette essuya ses larmes, et lui dit de se consoler: si elle avait su son amour, jamais elle n’eût consenti à épouser le prince Charmant.
Le chevrier suivit le conseil de la chevrière. Il essuya ses larmes et se consola. Chevrette lui permit de la suivre au fond de la forêt; ils vécurent heureux, chevrier et chevrière, Jasmin et Chèvrefeuille, mais après s’être mariés.