UNE LEÇON
DE
PHILOSOPHIE BOTANIQUE

I

MAXIME PROFONDE

TOUTE fleur est susceptible de culture, disait le savant docteur Cocomber à son élève le petit marquis de Florizelles, un jour qu’ils se promenaient ensemble dans les champs, à l’effet d’admirer le sublime spectacle de la nature.

On croyait beaucoup à la nature, au dix-huitième siècle.

—Voyez, ajoutait Cocomber, cet œillet que j’ai cueilli ce matin dans le parterre du château, il a commencé par être une petite fleur simple, sans conséquence, indigne d’attirer l’attention d’un savant docteur comme moi; maintenant je le mets à ma boutonnière, je m’en pare, mon nez peut le respirer sans se compromettre. Savez-vous pourquoi?

—Vraiment non, répondit Florizelles.

—Parce qu’un jardinier habile a pris cette fleur, l’a cultivée avec soin, et en a fait une fleur de bonne compagnie, brillante, agréable, offrant vingt aspects, ayant vingt physionomies différentes, et tout cela grâce à l’éducation. Que monsieur le marquis jette un coup d’œil sur ce chardon.

—C’est fait, répondit le marquis.

—Comment trouvez-vous cette plante?

—Horrible.

—Eh bien, je suis sûr qu’on parviendrait, avec du temps et de la patience, à lui faire porter des fleurs plus belles et plus parfumées que la rose. Retenez donc bien cette maxime, ajouta le gouverneur: Toute fleur est susceptible de culture.

Comme on entendit sonner la cloche du dîner, le docteur Cocomber trouva qu’il avait fait suffisamment admirer le spectacle de la nature à son élève, et ils prirent le chemin du château.

II

USAGE QUE FAIT DE CETTE MAXIME LE PETIT MARQUIS DE FLORIZELLES

Depuis longtemps Florizelles s’était aperçu que Toinette, la nièce du jardinier, était plus jolie, malgré sa jupe de bure, sa coiffe de percale et ses sabots, que les demoiselles du voisinage qui venaient visiter sa noble mère.

Il suivait Toinette aux champs, il l’attendait pour lui parler lorsqu’elle rentrait chez son oncle, au détour de la grande allée.

Un jour, il lui avait même dit:—Toinette, je t’aime.

—Et moi itou!

Voilà ce qu’avait répondu Toinette. Comme ils avaient été pour ainsi dire élevés ensemble, que la mère de Toinette avait nourri Florizelles, qu’ils avaient joué tous les deux sur les genoux de la bonne femme, qu’ils ne s’étaient pas perdus de vue un seul instant depuis leur enfance, ils ne pouvaient pas faire beaucoup de façons l’un et l’autre à se dire qu’ils s’aimaient.

Le docteur Cocomber était trop savant pour s’apercevoir de cet amour, et lorsqu’il s’en fut aperçu il n’y prit pas garde.

—Après tout, se dit-il, il n’y a pas grand mal à cela: à leur âge ça ne peut aller bien loin, et puis, quand même? De tout temps les Toinette ont été faites pour les marquis de Florizelles.

S’il voulait faire quelque folie, il me suffirait de lui débiter une ou deux de mes grandes maximes pour l’en empêcher.

Il s’endormait là-dessus, heureux que son élève allât faire l’école buissonnière, et lui permît de se livrer tranquillement à sa sieste habituelle.

Sur ces entrefaites, la mère de Florizelles mourut, et il déclara à son gouverneur qu’étant majeur et libre de son bien, il voulait aller vivre à Paris et emmener Toinette.

Emmener Toinette! Cocomber ne pouvait en croire ses oreilles.

—Mais, monsieur le marquis, disait le docteur, vous trouverez assez de jolies femmes à Paris.

—Je préfère Toinette.

—Une paysanne!

—Plus jolie qu’une reine.

—Une fille qui ne sait rien!

—Je ferai son éducation.

Cocomber haussa les épaules.

—Rappelez-vous, reprit le marquis, ce que vous me disiez l’autre jour:

Toute fleur est susceptible de culture.

III

TOINETTE

Florizelles ne se trompa pas à l’égard de Toinette. Au bout de trois mois de séjour à Paris, elle s’était complétement formée.

Elle chantait à ravir les airs du Devin de village.

Elle faisait d’admirables portraits d’épagneuls au pastel.

Elle écrivait de charmants petits billets.

Elle avait des airs de tête et des mouvements de corps d’une langueur adorable.

Quand le marquis donnait une fête, on faisait cercle pour voir Toinette danser le menuet ou la furstemberg.

Il fallait la voir avec ses mouches, ses petites mules mignonnes, ou ses petites galoches relevées, ses paniers, sa poudre et son éventail! Watteau voulut à toute force faire son portrait.

Florizelles passait pour un heureux drôle.

IV

FLORIZELLES

Florizelles s’ennuyait.

Non pas que Toinette manquât d’esprit avec toute sa beauté; au contraire, elle en avait autant, pour ainsi dire, que de grâce.

Sa conversation était animée, vive, étincelante: on admirait l’à-propos de ses reparties, l’heureux tour de ses expressions.

La fleur avait amplement répondu aux soins de l’horticulteur, et cependant l’horticulteur n’était pas satisfait.

Il regrettait la simple fleur des champs qu’il avait cueillie.

V

DES INCONVÉNIENTS DE L’ÉDUCATION

La beauté conduit à la coquetterie. L’éducation mène à l’orgueil.

L’orgueil est frère du dédain.

Une femme qui sait qu’elle est belle, qu’elle a de l’esprit, n’apprend ces choses-là que par l’éducation.

Une fois qu’elle les sait, il est impossible qu’elle ne se mette pas tout de suite à s’admirer elle-même, et à dédaigner les autres.

Rien ne fait plus souffrir qu’une femme dédaigneuse.

Or, le dédain, c’était le défaut de Toinette.

VI

OU LE DOCTEUR COCOMBER FAIT ENCORE PLUS VIVEMENT SENTIR LA VÉRITÉ DE CE QUE NOUS VENONS DE DIRE

Florizelles se promenait dans son jardin comme au commencement de cette histoire.

Il causait avec son ancien gouverneur qu’il avait invité à dîner.

Tous les deux parlaient de Toinette.

Vers la fin de l’entretien, le docteur Cocomber cueillit un œillet.

—Voilà, dit-il au marquis, la fleur qui m’a fait émettre la maxime qui vous a perdu. De toutes les fleurs, c’est celle qui est la plus susceptible de culture. Savez-vous ce qu’en a fait la sagesse des nations?

Le symbole du dédain.

VII

AUTRE VERSION

Il en est qui se contentent de faire de l’œillet la fleur des poètes, à cause de la fécondité et de la variété de ses produits: ceux-là ne s’aperçoivent pas qu’ils ne font que changer le nom, la chose reste la même. Mépriser les autres, rester en perpétuelle admiration de soi-même, se croire d’une race supérieure aux autres mortels, n’est-ce pas là en général le défaut des poètes? Ce défaut ne s’appelle-t-il pas aussi le dédain?

Donc, nous nous en tiendrons à notre premier symbole.

Florizelles ne se consola jamais de son abandon, malgré la beauté des maximes que Cocomber inventa pour le ramener à la sagesse.—La paysanne ignorante serait restée constante, pensait-il; la femme du monde m’a trahi; c’est ma faute. Oh! si c’était à recommencer!...

Il répéta cette phrase jusqu’à quarante ans, époque à laquelle il se maria.

VIII

POUR NE PAS FINIR SUR UN SYMBOLE

Nous dirons que Toinette quitta le marquis Florizelles pour un duc, et le duc pour un prince.

Elle se croyait au-dessus de tout le monde.

Ces perpétuels changements ne nuisirent ni à son bonheur ni à sa santé. Toinette vécut jusqu’à l’âge de quatre-vingt-dix ans.

Il est bon de remarquer ici que presque toutes les femmes remarquables du dix-huitième siècle sont mortes fort vieilles et sans aucune espèce d’infirmité.

IX

AU LECTEUR

Tu as déjà compris, ami lecteur, que c’est la vie de l’Œillet lui-même que je viens de te raconter sous le pseudonyme de Toinette.

AUTRE GHAZEL

L’ALOÈS

LE jeune Ahmed-ben-Hassan, étudiant d’Alep, se promenait dans la campagne.

Comme la chaleur du jour devenait trop forte, il s’assit sous un buisson d’églantines.

On était au milieu de la lune de mai; les fleurs fraîchement épanouies répandaient une douce odeur. Ahmed-ben-Hassan savourait avec un égal plaisir le parfum du buisson et son ombre.

Comme il avait un cœur reconnaissant et une imagination aimable, la fantaisie lui prit d’adresser un ghazel à l’Églantine.

«L’Églantine naît au bord des chemins; on n’a qu’à étendre la main pour la cueillir.

«L’Églantine plaît à tout le monde pour sa beauté naïve; elle est le charme du cœur et des yeux.

«L’Églantine n’a pas besoin de culture, elle plaît d’autant plus qu’elle reste dans sa simplicité.

«Ainsi l’homme de génie naît dans le peuple, chacun le comprend et l’aime; il est d’autant plus fort qu’il n’emprunte rien à l’éducation, et reste lui-même.»

Après avoir composé ce ghazel, le poète le récita à haute voix, quoiqu’il n’y eût là personne pour l’entendre.

A peine avait-il achevé, qu’une voix douce et argentine retentit à son oreille. Il se retourna et vit une Églantine qui lui parlait.

«Ahmed-ben-Hassan, lui dit-elle après force compliments, regarde là-bas, au pied du rocher, l’Aloès aux branches épineuses.

«Ses racines ont mis près d’un siècle à percer la pierre dure; il a supporté le soleil ardent, le simoun plus ardent que le soleil, chétif, rabougri, avec un serpent à ses pieds.

«Ce serpent, c’était la misère.

«Bientôt une fleur magnifique s’épanouira au sommet de cette tige épineuse, et toutes les autres fleurs pâliront devant elle.

«Le serpent s’enfuira.

«Et quand la fleur sera flétrie, quand la tige tombera sur le sol, précieusement recueillie, elle formera un parfum qui durera toujours.

«Ce n’est pas l’Églantine, Ahmed-ben-Hassan, c’est l’Aloès qui est la fleur du génie.»

LES CONTRASTES
ET
LES AFFINITÉS
— SUITE ET FIN —

V

ON N’EST JAMAIS TRAHI QUE PAR SOI-MÊME

NOUS en étions restés à ce point culminant de notre histoire où Frantz pénètre dans la chambre de Mlle Pierrette.

Nous l’avons montré ému, rouge, palpitant; ce n’était point cependant la première fois que pareille chose lui arrivait.

Souvent, lorsque Mlle Pierrette, au retour de ses excursions nocturnes, voyait briller la lampe solitaire de Frantz, elle entrait chez lui pour allumer sa chandelle qui venait de s’éteindre.

De son côté, lorsqu’il entendait par hasard la jeune fille répétant les refrains d’une chansonnette, Frantz quittait son ouvrage et se rendait chez elle.

Nous devons dire à sa louange que c’était le seul motif qui pût lui faire abandonner son travail.

Mlle Pierrette n’était pas insensible à ces visites, et elle reconnaissait Frantz rien qu’à sa manière de frapper à sa porte.

Elle eut soin de faire disparaître sa défroque de bal avant l’arrivée du jeune homme.

Sa présence ne calma pas tout de suite la colère dans laquelle venait de la mettre l’offre du Coquelet. Frantz la trouva dans l’ébranlement nerveux que causent toujours les émotions fortes chez les femmes.

Il lui en demanda la cause.

—C’est ce monstre de Coquelet, répondit-elle; savez-vous ce qu’il me proposait tout à l’heure?

—Quoi donc?

—De l’épouser!

A ces mots, Frantz pâlit; il reprit presque en balbutiant:

—Et vous lui avez répondu?

—Ma réponse a été un bleu dont il se souviendra longtemps. Moi, devenir sa femme! Jamais!

Mlle Pierrette prononça ce mot avec une attitude tout à fait cornélienne. Frantz se sentit soulagé comme d’un grand poids; ses joues reprirent leur couleur naturelle; il saisit la main de Pierrette.

—Oh! merci, lui dit-il, merci!

Voilà une exclamation que notre héros aurait bien voulu retirer; mais, ma foi, il n’était plus temps; Frantz s’était trahi lui-même.

Ceci nous évitera une foule de préparations, de précautions, de circonlocutions, pour vous apprendre que Frantz aimait Mlle Pierrette.

Je parie que vous vous en doutiez!

VI

LES MENSONGES DE MADEMOISELLE PIERRETTE

Comment se fait-il, nous dira le lecteur, qu’un jeune homme posé, rangé, sage, laborieux, innocent, candide, une espèce de Grandisson comme M. Frantz, puisse éprouver de la sympathie pour une jeune fille dissipée, frivole, légère, peut-être même coquette, comme Pierrette?

A cela nous pourrions répondre par deux axiomes que, vu la gravité de la circonstance, nous ne traduirons pas en français.

Similia similibus, contraria contrariis.

Le vieux rentier est attiré par le vieux concierge, Coquelet par Jabulot: Similia similibus.

Le sage Frantz a un penchant pour la folle Pierrette: Contraria contrariis.

Cette réponse serait péremptoire; mais nous en avons une en réserve qui vaut peut-être mieux.

Frantz ne sait pas à qui il a affaire.

Si Mlle Pierrette rentre si tard le soir, et quelquefois pas du tout, c’est que l’ouvrage presse et qu’on la retient à l’atelier.

Si elle chante, c’est pour donner le change à de noirs chagrins qui l’obsèdent.

Si elle passe ses après-midi à dormir, c’est que son faible corps, vaincu par le travail obstiné de la nuit, ne peut résister à la fatigue.

Voilà ce que Pierrette a dit à Frantz, et il est reconnu qu’on croit tout de la femme qu’on aime.

VII

UNE CHOSE CONVENUE

Il est bien convenu, une fois pour toutes, que Frantz a avoué son amour à Pierrette le jour où il est entré dans sa chambre, après le départ de M. Coquelet.

Il est également établi que Mlle Pierrette a reçu cette déclaration avec infiniment plus de plaisir que celle du vieux rentier.

On est prié de se figurer le bonheur de Frantz: aucune plume humaine n’en saurait donner une idée.

VIII

REVENONS A M. COQUELET

Le procureur du roi refusa de recevoir sa plainte, ce qu’on nomme vulgairement un pince-sans-rire n’étant pas un délit prévu par le Code pénal.

Voilà donc Coquelet d’autant plus furieux qu’il est obligé de renoncer à sa vengeance.

En allant au parquet, il voyait Pierrette assise sur les bancs de la police correctionnelle; le ministère public concluait à six mois de prison et mille francs de dommages-intérêts.

Alors Coquelet se levait, promenait un regard assuré sur les juges et sur l’auditoire; tout le monde faisait silence, et il déclarait que si la coupable consentait à l’épouser, il retirait sa plainte sur-le-champ.

Pierrette se jetait à ses genoux et les embrassait en fondant en larmes; le ministère public lui adressait un speech de félicitation sur sa générosité, et l’auditoire le couvrait d’applaudissements, malgré les avertissements du président, qui réclamait en vain le silence, toutes les marques d’approbation ou d’improbation étant sévèrement défendues par la loi.

Quelle différence au retour!

La réalité, et la réalité poignante, à la place de tant d’illusions!

Coquelet se voyait forcé de déménager, d’abandonner un logement où il avait passé des jours si heureux et si tranquilles, où ses serins étaient si bien acclimatés.

Il supputait les dépenses forcées et extraordinaires qu’occasionne toujours un déménagement.

Tout moyen de contraindre Pierrette à devenir sa femme était perdu.

On est supplié de se figurer le désespoir de Coquelet. Rien ne saurait lui être comparé.

IX

DISONS QUELQUES MOTS DE JABULOT

Je me trompe.

Le désespoir de Jabulot pourrait parfaitement approcher du désespoir de Coquelet.

Apprenez que la maison dont M. Jabulot est depuis quarante ans portier, cette maison qu’il regarde comme sienne, à laquelle il s’est identifié, dont il est l’âme, cette maison a changé de maître.

Le nouveau propriétaire a une de ses créatures à pourvoir; il lui a jeté en pâture le cordon de Jabulot.

L’infortuné a reçu, aujourd’hui même, l’ordre de partir dans les vingt-quatre heures; passé ce temps, on le fera reconduire, de brigade en brigade, jusqu’aux frontières de sa loge.

Dans tout autre moment, Coquelet eût partagé la douleur de Jabulot, il aurait mêlé ses larmes aux siennes; mais le malheur rend égoïste.

Il répondit d’un ton sec au portier, qui lui racontait sa mésaventure:—Que voulez-vous que j’y fasse!

X

LA VENGEANCE D’UN RENTIER

Frantz épiait le retour de M. Coquelet.

Parce que le rentier, en passant, lui disait quelquefois: «Il ne faut pas tant travailler, vous vous rendrez malade;»

Parce qu’en lui parlant il l’appelait toujours: «Mon jeune ami;»

Parce que de temps en temps il lui donnait quelques conseils au nom de sa vieille expérience,

Frantz regardait Coquelet comme un second père: les natures sensibles sont toujours dupes de leur sensibilité.

Il attendait donc le retour de son second père pour lui faire part de son bonheur, le charger d’aller de sa part demander à ses parents la main de Mlle Pierrette, et le prier de vouloir bien bénir leur union.

Coquelet était à peine rentré chez lui que Frantz se présenta et se jeta dans ses bras.

—O vous! s’écria-t-il, qui avez guidé ma jeunesse, soyez le premier instruit de mon bonheur. Elle m’aime!

—Qui, elle?

—Pierrette.

—Pierrette!

—Elle-même, la douce, la bonne, la sage, la vertueuse, l’incomparable Pierrette! J’ai peine à croire à ma félicité.

Un sourire sardonique effleura les lèvres de Coquelet.

—Elle vous a dit, reprit-il ensuite, qu’elle vous aimait?

—De sa propre bouche.

—Et vous la croyez?

—Douter de Pierrette, quel blasphème! oh! non, jamais!

Coquelet prit un air majestueux.

—Écoutez, mon jeune ami, et croyez les conseils de ma vieille expérience. Pierrette n’est pas ce que vous croyez; elle vous trompe, l’infâme!

—C’est vous qui me trompez; cessez ce jeu cruel, je vous en supplie.

—Il faut que je vous ouvre les yeux, mon jeune ami, tout m’en fait un devoir; prêtez-moi une oreille attentive.

Alors il se mit à lui en dire, à lui en dire sur Pierrette. Sa conduite, ses mœurs, la cause de ses sorties nocturnes, le vieillard se fit un plaisir de tout lui découvrir. Frantz était atterré sous le poids de ces révélations.

—Des preuves, disait-il d’une voix faible et étouffée, donnez-moi des preuves.

—Il vous faut des preuves?

—Oui!

—Eh bien, allez ce soir au bal de l’Opéra.

XI

C’EST LA FAUTE DE M. MUSARD

Frantz attendit minuit avec impatience. Il prit le chemin de l’Opéra. Méphistophélès-Coquelet le suivait.

Coquelet n’avait jamais mis les pieds à l’Opéra, et il tremblait quelque peu en entrant; mais la vengeance, ce plaisir des dieux et des rentiers, lui donnait des forces.

Une fois dans la salle, il eut bien quelques désagréments à essuyer.

Un pierrot lui demanda où il avait acheté son faux nez.

Coquelet n’avait absolument rien de faux sur la figure.

Un débardeur s’informa du prix que lui avait coûté son déguisement chez Babin.

Coquelet portait son habit vert-pomme, l’habit qui lui servait aux grandes solennités.

L’un le tirait par la manche, l’autre par la perruque. Il commençait à regretter de s’être hasardé dans cette assemblée de démons.

Tout à coup Frantz, dont l’avide regard plongeait dans tous les groupes, poussa un cri.

La foule s’ouvrit comme par enchantement, pour laisser passer des sergents de ville et des gardes municipaux qui conduisaient une petite femme en costume de pierrot.

—Je suis innocente, disait-elle aux gardes; pourquoi l’orchestre joue-t-il des quadrilles qui vous font perdre la tête? C’est la faute de M. Musard.

Dans cette femme, Frantz avait reconnu Pierrette.

XII

SOYEZ HEUREUSE

Tout le temps que dura le trajet de l’Opéra jusque chez lui, Frantz garda un morne silence.

—Du courage, mon jeune ami, du courage, lui disait Coquelet; croyez-en ma vieille expérience, une femme ne vaut pas la peine qu’on la regrette.

Frantz ne répondait pas.

Arrivé devant sa chambre, il se jeta dans les bras de M. Coquelet en fondant en larmes.

—Adieu! lui dit-il, mon seul ami, adieu!

—Pauvre enfant! fit le vieux rentier, que je le plains! je suis aussi malheureux que lui.

Il ne se tenait pas de joie du succès de sa ruse.

Rentré chez lui, Frantz se mit à son bureau et écrivit la lettre suivante:

«Vous m’avez trompé; je vous méprise, mais je sens que je vous aime encore. Il ne me reste donc plus qu’à mourir. Adieu! je vous pardonne; soyez heureuse!»

Comme le jour même il avait fait sa provision de charbon, il s’asphyxia.

XIII

OU FINIT L’HISTOIRE, ET OU COMMENCE LA FÉERIE

Au moment où Frantz laissait tomber sa tête déjà alourdie par les vapeurs du charbon, sa fenêtre s’ouvrit silencieusement.

Une forme la traversa d’un vol léger.

Cette forme était celle d’une femme. Elle s’approcha du mourant, et toucha sa figure du bout de ses ailes.

—Meurs sans souffrir, dit-elle, meurs, mon enfant; mon beau Lin, doux symbole de candeur et de pureté. Un hasard fatal t’a jeté sur les pas de la Belle-de-Nuit, et tu l’as aimée. Pauvre enfant! tu aimais la coquetterie et la dissipation. Comme te voilà puni d’avoir voulu quitter la rive natale, le pays de la Fée aux Fleurs, mon beau royaume!

La Fée aux Fleurs déposa un baiser sur le front de Frantz, qui semblait seulement endormi.

Quant à Coquelet, reprit-elle ensuite, et à Pierrette, je veux qu’ils restent encore quelque temps sur la terre; il faut qu’ils soient punis. Le rentier ne reprendra sa forme primitive de Houx, et la danseuse des bals de l’Opéra celle de Belle-de-Nuit, que lorsqu’ils auront expié l’un son égoïsme, l’autre son inconduite.

Demain, à l’aurore, tu te trouveras dans mon parterre; il faut maintenant que j’aille m’occuper de ce bon Lierre de Jabulot.

Elle toucha Frantz de sa baguette et elle s’envola.

XIV

ÉCLAIRCISSEMENT

Jabulot était mort de saisissement et de douleur sur le seuil de sa loge au moment de la quitter.

XV

DIX ANS APRÈS

Coquelet regrettait toujours son ancien appartement, et se désespérait de n’avoir pas épousé Pierrette. Pour se distraire, il avait voulu jouer sur les fonds d’Espagne, et il ne lui restait plus que huit cents livres de rente. Il s’était vu forcé de restreindre ses dépenses et de réformer ses serins.

Pierrette faisait des ménages.

MARINE

L’ACACIA & LA VAGUE

JE connais non loin de la mer un bosquet d’acacias dont j’ai pris ce matin une branche fleurie.

Quand on vient de cueillir une fleur, on aime à s’approcher du rivage.

On se promène sur la grève, et on jette un regard sur les flots et un regard sur la fleur.

Il semble que la vague vient se briser plus doucement à vos pieds, qu’elle s’y roule plus longtemps, qu’elle vous demande quelque chose.

Elle a envie de votre fleur.

Retire-toi, vague capricieuse, lui dites-vous; ce n’est pas pour toi que je l’ai recueillie, ma belle branche d’acacia.

Après l’avoir pressée un moment sur tes lèvres amères, tu l’entraînerais au fond des abîmes de l’Océan.

Mais la vague ne se décourage pas: voyez quelle blanche écume elle fait à vos pieds; comme elle s’élève, comme elle bondit: on dirait qu’elle veut saisir elle-même la fleur que vous tenez.

Vous riez de la vague, vous vous moquez de ses efforts, vous agitez la fleur devant elle comme pour lui dire: Tu ne l’auras pas!

Pendant que vous vous applaudissez de votre victoire, l’invincible fascination du gouffre agit à votre insu. Le flot l’emporte. C’en est fait, la branche s’échappe de vos mains, vous la voyez monter et descendre, flotter, tournoyer, puis s’enfoncer dans la mer.

Vous le regrettez, mais il n’est plus temps.

D’où vient ce magnétisme secret dont tout le monde a subi l’atteinte? Pourquoi est-ce toujours à la vague la plus folle qu’on aime à jeter la fleur?

Demandez-moi à quelle femme vous avez jeté votre cœur, et je vous répondrai.

ÉLÉGIE


LE SAULE PLEUREUR

VENEZ sous mon ombre, vous tous qui souffrez, je suis le saule pleureur; je cache sous mon feuillage une femme au doux visage; ses cheveux blonds pendent sur son front et voilent son œil humide: c’est la muse de tous ceux qui ont aimé.

Venez, la mousse qui s’étend à mes pieds est douce, la brise qui passe dans mes branches est rafraîchissante. Vous trouverez celle que vous cherchez, et que vous ne connaissez pas, celle qui doit vous consoler.

Amante et vierge, elle reçoit sur son sein tous ceux qui pleurent. Ses lèvres ne se posent jamais que sur les blessures. Un de ses baisers les guérit.

Elle est la chaîne qui lie la fin de l’homme à son commencement.

Sur les passions de la jeunesse elle sème des fleurs printanières; quand vient l’heure du désenchantement, elle le rend moins amer en faisant paraître à nos yeux la douce chimère du souvenir.

Elle console ceux qui appellent la mort; elle les berce de tendres paroles.—Toute vague a son écume, leur dit-elle; le fond de toute coupe est amer: aimer n’est-ce pas souffrir?

C’est ainsi qu’elle les endort dans leur douleur.

Quelle est cette femme? C’est votre amie la plus vraie, votre sœur la plus dévouée. Son nom, son chaste nom, c’est: Mélancolie.

Elle a une sœur qui s’appelle Rêverie. Elle habite au fond des grands bois. Ne l’avez-vous jamais rencontrée?

Elle vient ici tous les jours, et je caresse son front pâle avec le bout de mes feuilles penchées.

Venez sous mon ombre, l’ombre du saule pleureur; c’est là que vous trouverez, pensives et souriantes, Mélancolie et Rêverie, les deux sœurs, écoutant le murmure des vents dans les arbres, assises au bord de l’eau.

LA MODE DES FLEURS

IL est temps de ménager les forces du lecteur, et de jeter ici une courte digression.

Chaque époque a eu ses fleurs de prédilection. Pour prendre une idée juste des idées, des mœurs, des habitudes d’une nation, on n’a qu’à regarder ses bouquets.

Nous sommes fiers d’être les premiers à poser l’aphorisme suivant:

Les fleurs sont l’expression de la société.

Nous ne parlerons pas des fleurs au temps de la Grèce et de Rome. Le paganisme entoura les fleurs d’une sorte de terreur religieuse. Chaque calice semblait la tombe d’une nymphe ou d’un demi-dieu. En cueillant une fleur, on craignait de faire souffrir Daphné ou d’arracher une plainte à Adonis.

Nous laisserons de côté les variations de la mode des fleurs en Angleterre, en Allemagne, en Italie, en Espagne. Cette étude nous entraînerait trop loin. La France nous suffira. En tout ce qui concerne les choses de la mode, la France n’a-t-elle pas toujours donné le ton?

Commençons par le moyen âge.

A part le lis et la mandragore, le moyen âge n’aima guère les fleurs. Celles que crée la nature ne lui suffirent pas; il en inventa de chimériques; il peignit des fleurs impossibles sur le frontispice des missels, il en orna les vitraux de ses cathédrales. Tout alors était fantastique, les animaux et les plantes. C’était l’époque où la salamandre dansait dans le feu, où l’on croyait à l’herbe magique qui donne l’éternelle jeunesse. Le moyen âge ne songeait qu’à faire épanouir ses ogives, ses rosaces, ses arabesques; ses fleurs à lui étaient de pierre.

Dans ce temps-là, on n’aimait que les fleurs tristes. Le chardon, l’ortie, l’ivraie s’étalent presque toujours sur le devant des tableaux. Voyez la couronne qu’Albert Durer met sur la tête de son ange. C’est peut-être le seul ange du moyen âge qui ait des fleurs autour du front, et il représente la mélancolie.

Le lis et la mandragore furent les seules fleurs acceptées sans restriction. C’était bien le double symbole d’une époque de foi sincère et de légendes fantastiques.

Vint la renaissance.

Qui le croirait? La renaissance, qui fut comme l’époque du réveil de la grâce, la renaissance négligea les fleurs. Elle parut, comme le moyen âge, ne les aimer qu’en sculpture. Si les fleurs du moyen âge étaient de pierre, celles de la renaissance furent de métal.

Il n’y a de grand horticulteur pendant la renaissance que Benvenuto Cellini, qui faisait de si belles fleurs d’or, d’argent et de bronze.

Ronsard aimait les fleurs; il en parle constamment dans ses vers, mais il n’en put communiquer le goût à son époque. On crut un instant que les fleurs allaient enfin triompher de l’indifférence publique et asseoir définitivement leur empire en France, lorsqu’on vit tous les poètes se réunir pour tresser la fameuse guirlande de Julie; mais Louis XIII mourut, et Louis XIV monta sur le trône.

Le grand siècle fut encore plus indifférent pour les fleurs que le moyen âge et la renaissance. Où est la place des fleurs à Versailles, à Saint-Cloud, à Marly, dans toutes les grandes résidences? C’est à peine si on leur réserve un mince parterre perdu au milieu de la grandeur de l’ensemble. Que voulez-vous? le grand roi n’aimait pas les odeurs, et le grand siècle se mit à imiter le roi.

Seul, le grand Condé fit exception; il eut le courage de cultiver des œillets, et d’en porter à la boutonnière en présence de Louis XIV. C’est peut-être le plus grand acte de témérité qu’ait pu commettre le vainqueur de Rocroi dans tout le cours de sa brillante carrière militaire.

Le Nôtre et La Quintinie, pour récréer les yeux des promeneurs, taillèrent tant qu’ils purent l’if et le buis; mais des pointes, des carrés, des ronds, des losanges, des triangles, des trapèzes, des angles rentrants, aigus, obtus, ne remplacent pas les fleurs.

Une autre raison contribua à nuire aux fleurs au moins autant que l’antipathie de Louis XIV.

Il faut en convenir, le grand siècle a été peut-être le plus médicinal de tous les siècles. Turenne, Condé, Vauban, Catinat, Bossuet, Fénelon, Racine, Molière, Boileau, Villars, Saint-Simon, Louvois, Colbert, se médicamentaient d’une façon vraiment incroyable. Le personnage le plus important de la société après le confesseur, c’était l’apothicaire. On ne connaissait en fait de fleurs que la jusquiame, la guimauve, la camomille, la capillaire, la digitale et autres gros bonnets de la flore pharmaceutique. Les fleurs ne s’achetaient qu’en petits paquets chez les herboristes: les malheureuses semblaient condamnées à la tisane à perpétuité.

La Régence ne dura pas assez longtemps pour avoir une action décisive sur l’avenir des fleurs. Cependant on vit poindre alors quelques collections de tulipes. De vieux officiers, qui avaient fait les campagnes de Hollande, et qui cachaient sous Louis XIV ce goût qui leur était venu d’un peuple dont le seul nom mettait le grand roi en fureur, ne craignirent pas de le montrer sous son débonnaire neveu. C’est ainsi que prit naissance l’art, la science, ou l’industrie du fleuriste, comme vous voudrez l’appeler.

Voici le dix-huitième siècle. Ne vous hâtez pas de crier bravo! Ce n’est pas autant le siècle des fleurs que vous avez l’air de le croire.

Rien de ce qui est naturel ne pouvait plaire au dix-huitième siècle. L’époque des mouches, du fard, de la poudre, des paniers ne devait pas s’accommoder de la simplicité des fleurs. Watteau ne peignit que des charmilles et des bosquets; ses bergers et ses bergères sont couverts de rubans, eux, leur chien, leur houlette, leurs moutons; mais une fleur dans tout cela, la plus simple pâquerette, vous la chercheriez en vain.

Mais voilà que vers la fin du siècle la société commence à s’ennuyer des bergers, des bergères, des charmilles, des agneaux. Elle cesse d’être pastorale pour devenir champêtre; de la galanterie elle passe au sentiment. On commence à apercevoir les fleurs qui parfument le pré, la haie, le sentier, et le dix-huitième siècle tout entier s’écrie en même temps que Rousseau: Une pervenche!

C’était la première fois que ce bon dix-huitième siècle s’apercevait que les pervenches existent.

La Révolution française montra pour les fleurs la plus grande considération. Saint-Just voulait que la fête des fleurs fût célébrée chaque année avec la plus grande solennité. Tous les députés de la Convention, Robespierre en tête, portaient un bouquet de fleurs à la boutonnière quand ils traversèrent Paris le jour de la fête de l’Être suprême.

Sous le Consulat et sous l’Empire, on cultiva les fleurs. Le réséda fut longtemps à la mode; puis vint l’hortensia. Je ne puis voir une de ces grosses boules sans grâce, qui ont l’air si contentes d’elles-mêmes, sans me rappeler la femme endimanchée de quelque vieux soldat de la République devenu général de division ou maréchal.

Après le réséda et l’hortensia, je n’ai pas nommé la violette: les fleurs politiques ne rentrent pas dans notre cadre; mais j’aurais dû parler de la sensitive: les beautés de l’Empire aimaient assez qu’on les comparât à une sensitive.

La Restauration protégea beaucoup l’églantine. De 1820 à 1825, l’anémone me semble régner. A partir de ce moment jusqu’en 1830, c’est la tubéreuse. Aujourd’hui, la tubéreuse, complétement abandonnée, en est réduite à se réfugier dans la pommade.

Que dire de la mode des fleurs maintenant? Jamais on ne les a tant aimées, jamais il ne fut plus difficile de saisir les nombreuses royautés qui se succèdent dans l’empire de Flore.

J’aurais bien voulu ne pas employer cette expression, mais qu’on m’en donne une autre.

Aujourd’hui, tout le monde a une fleur qu’il essaye de faire prévaloir.

George Sand pousse le rhododendron.

Alphonse Karr met en avant le vergiss-mein-nicht.

De Balzac a inventé le tussilage.

Victor Hugo se prononce, toutes les fois qu’il en trouve l’occasion, pour l’asphodèle.

Eugène Sue ne sort pas des fleurs tropicales.

Alexandre Dumas n’a encore fait choix d’aucune fleur; depuis quelque temps cependant on voit poindre l’aloès dans ses romans.

Auguste Barbier a adressé des vers charmants à la marguerite.

Brizeux, dans le poème de Marie, a fait beaucoup de partisans à la fleur de genêt.

De là, des factions, des partis, des révolutions, des fleurs qui ne passent qu’un moment sur le trône pour faire place à leurs rivales.

Il y a confusion dans les fleurs comme dans les idées, dans les croyances, dans les opinions.

Depuis 1830, j’ai vu régner successivement la bruyère, la clématite, le lilas, la marguerite, et mille autres encore que je pourrais citer.

Je n’ai fait que passer, elles n’étaient déjà plus.

Et remarquez comme le règne de chacune de ces fleurs correspond à une des phases de la société pendant les seize dernières années qui viennent de s’écouler.

Vous souvient-il encore du temps où l’on était sentimental à la manière des poètes du Nord, où il était de mode de relire Werther et d’admirer Novalis? Phase-bruyère.

La phase-clématite lui succéda, puis vint la phase-lilas. On n’aimait alors que les tableaux champêtres, les scènes de la vie rustique; Valentine venait de les mettre à la mode. La phase-lilas et la phase-marguerite durèrent peu. Maintenant, nous voici à la phase...

Je serais, ma foi, bien embarrassé de dire quelle phase. Nous nageons en plein éclectisme; chacun se fait des dieux et les adore, chacun choisit ses fleurs.

Leur règne ne dure plus une saison, un mois, une semaine, un jour, mais une soirée, le temps d’un bal.

Il y a huit jours, le magnolia était très à la mode. Je ne saurais vous dire le nom des fleurs qui ont régné depuis cette époque jusqu’à aujourd’hui.

Hier, c’était le seringa; demain ce sera l’hépatite. Le jasmin, le chèvrefeuille, la citronnelle, l’aubépine, la rose trémière, et jusqu’à la giroflée, ont eu leur tour.

Comment se reconnaître au milieu de ce pêle-mêle, et découvrir au milieu des fleurs la situation de nos contemporains?

Ceci est bien moins difficile qu’on le pense.

N’y a-t-il pas deux fleurs depuis seize ans qui, toujours battues en brèche, critiquées, attaquées, abandonnées même quelquefois, n’en ont pas moins acquis une position à l’abri des commotions et des orages?

Cherchez quelles sont ces fleurs.

Vous les trouverez de préférence dans les jardins des amateurs, parmi les cheveux, sur le corsage des femmes. Elles ornent les plus beaux vases; pour elles les expositions brillantes, les concours, les médailles d’or.

Ces deux fleurs sont étrangères: et n’est-ce pas un des caractères principaux de notre époque de n’aimer que les choses qui arrivent de l’étranger? Grands seigneurs, financiers, bourgeois, dans toutes les classes de la société le suprême bon ton est d’imiter ce qui nous vient des autres peuples. La mode est anglaise, la musique est italienne, la littérature est allemande. Ne nous étonnons pas de voir les fleurs françaises mises pour ainsi dire au ban du monde fashionable. Nous vous avons raconté les infortunes de la rose; le réséda, le lis, l’œillet, ces fleurs nationales par excellence, sont complétement délaissées. C’est à peine si de loin en loin on voit quelque provincial se hasarder sur le boulevard avec une rose ou un œillet à la boutonnière. En revanche, les dandys arborent de gigantesques cactus; les femmes admettent encore quelquefois les violettes, mais il faut qu’elles soient de Parme, le jasmin, parce qu’il est espagnol, et la bruyère, parce qu’elle rappelle l’Écosse. L’une des deux fleurs régnantes a l’embonpoint du Hollandais, l’autre l’allure prétentieuse et guindée, la beauté fade de l’Anglaise.

Elles sont sans physionomie, parce que leur physionomie ne varie jamais ou varie trop. L’une surtout est un vivant symbole de notre temps. Elle affecte toutes les couleurs, toutes les nuances, elle est d’une fécondité prodigieuse, mais en somme c’est toujours la même plante stérile, à force d’abondance, monotone par trop de variété. N’est-ce pas là le dix-neuvième siècle, fécond en changements, en révolutions, dépourvu au fond de physionomie et d’originalité? Les deux fleurs dont nous parlons se font regarder un moment avec plaisir, mais bientôt elles fatiguent l’œil, parce qu’elles n’ont pas de parfum et ne sont que belles.

Ces fleurs sans parfum, est-il besoin que je les nomme? N’avez-vous pas reconnu le dahlia et le camélia?

Nous avions donc bien raison de dire au commencement de cette digression: Les fleurs sont l’expression de la société.