Title: La reine Victoria intime
Author: J.-H. Aubry
Release date: October 28, 2017 [eBook #55836]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
Credits: Produced by Isabelle Kozsuch, Chuck Greif and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by The Internet Archive/Canadian Libraries)
J.-H. AUBRY
Ouvrage illustré de 60 gravures
d’après des photographies et des documents inédits
PARIS
F. JUVEN, ÉDITEUR
122, RUE RÉAUMUR, 122
——
Tous droits réservés.
| TABLE |
Jolie fleur de mai.—Sur les fonds d’or de la Tour de Londres.—Ni un nom ni l’autre, Victoria.—Claremont.—L’orpheline de Sydmouth.—La Cour de poupées de la princesse Drina.—Poupées vivantes.—150.000 francs à dépenser par an à six ans.—Rayons et ombres.—L’écolière.—Un instrument de torture sous clé.—Fini de rire.—Bal d’enfants à la Cour.—Le Tour d’Angleterre.—Confirmation.—Petite marraine d’un grand port.—Majeure.—Le sommeil d’une reine appartient à l’État.—La reine et son premier ministre.—Premier conseil privé.—Dans la cour de Saint-James Palace.—Les ancêtres de la reine.
C’est au palais de Kensington, qui a donné son nom au quartier le plus select de Londres, désigné aujourd’hui sous le nom de West-End, que la duchesse de Kent, née princesse Louise-Victoria de Saxe-Cobourg, donna le jour à une fille, le 24 mai 1819.
Le duc de Kent, le père, quatrième et dernier fils de Georges III, prévoyant sans doute que ses frères mourraient sans postérité et que le trône reviendrait à son enfant, avait tenu à ramener sa femme d’Allemagne, où ils pouvaient vivre plus modestement sans trop faire de dettes, afin que l’héritière présomptive de la couronne de Grande-Bretagne et d’Irlande naquît en territoire britannique.
Le père de la future reine était un bon grand diable, aux idées libérales, presque frondeur, tenu à distance par la Cour et suspect à l’aristocratie qui lui avait bien fait sentir son mécontentement en lui rognant le plus possible de sa liste civile. Pour toutes ces raisons, il jouissait de la plus grande popularité. Il supportait d’ailleurs allégrement sa disgrâce et paraît à l’insuffisance de ses revenus, en faisant attendre ses fournisseurs, si bien qu’il légua à sa fille en héritage une dette assez rondelette que celle-ci s’empressa d’ailleurs de payer, en fille pieuse, sur sa liste civile. Sa mère, mariée en secondes noces au duc de Kent, avait été très malheureuse avec le duc de Saxe-Meiningen, son premier mari.
La jeune princesse vint donc au monde dans le mois des roses, ce qui la fit appeler par son père sa «jolie fleur de mai» et à quatre heures et demie du matin, circonstance qui devait permettre à la reine de répondre à ses courtisans, surpris de ses habitudes matinales, qu’elle avait pris l’habitude de se lever de bonne heure dès son premier jour.
Le palais de Kensington, qui date du XVIe siècle, est sévère et triste d’aspect. Il n’est devenu propriété royale qu’en 1690, sous Guillaume III, qui l’acheta de Lord Nottingham. Les reines Marie II et Anne et les rois Georges Ier et Georges II l’agrandirent successivement. Georges II fit notamment construire l’aile gauche, où il mourut et où le duc et la duchesse de Kent élisaient domicile, lorsqu’ils étaient à Londres. La chambre où naquit la jeune princesse est située à l’angle nord-ouest du palais; ses trois fenêtres ont vue sur le rond-point du parc. Personne ne l’a habitée depuis l’heureux événement que rappelle aujourd’hui une simple plaque de cuivre fixée au mur.
On attendit les relevailles de la duchesse pour célébrer le baptême comme il convenait. Il eut lieu le 24 juin, un mois après la naissance, dans le grand salon du Palais. On avait fait venir le fonds baptismal en or de la Tour de Londres et les accessoires de la chapelle royale de Saint-James. L’archevêque de Cantorbéry, primat d’Angleterre, officiait, assisté du docteur Howley, évêque de Londres. Les deux parrains étaient les deux oncles de l’enfant, le prince régent qui régna plus tard sous le nom de Georges IV et le duc d’York, représentant l’empereur de toutes les Russies; les deux marraines, la princesse Augusta représentant la reine de Wurtemberg et la duchesse de Gloucester représentant la duchesse douairière de Cobourg.
On ne s’était pas entendu sur le nom à donner à l’enfant et lorsque l’archevêque demanda sous quel patronage il devait la baptiser, le duc de Kent, son père, répondit: «Élizabeth», tandis que le prince régent prononçait «Alexandrina» du nom de l’empereur de Russie. Le duc protesta; mais le prince se refusa à accepter le nom de la reine-vierge et le père de l’enfant dut s’incliner, non toutefois sans avoir obtenu qu’au nom d’«Alexandrina», on ajoutât celui de Victoria, nom de la duchesse sa femme. Plus tard, la jeune princesse devait demander qu’on ne la désignât plus que sous le nom de Victoria, alléguant que le nom de sa mère ne devait venir après aucun autre. Lorsqu’elle devint reine, c’est sous le nom de Victoria Ire qu’elle voulut être proclamée, nom dans lequel l’archevêque de Cantorbéry devait voir le présage d’un règne glorieux.
La princesse Victoria passa ses premiers mois au château de Claremont. Sa mère s’efforça, dès le début, de faire à sa fille une santé robuste et c’est à ses soins prévoyants que celle-ci doit d’avoir échappé à toutes les maladies de l’enfance.
L’hiver rigoureux de 1819-1820 obligea la famille à se retirer à Sydmouth, dans le sud du Devonshire, renommé pour son climat tempéré. Le duc n’en contracta pas moins une bronchite qu’il négligea. Lorsqu’on appela le médecin, il était déjà tard. Celui-ci pratiqua, suivant la méthode à la mode, une saignée que le duc ne put supporter et il mourut le 20 janvier 1820, dans sa 53e année, avant que sa fille eût atteint son huitième mois.
La Chambre des Communes, qui sympathisait avec le duc, vota une adresse de condoléance à sa veuve, qui reçut la délégation au Palais de Kensington, sa petite fille dans les bras. Ce fut le premier acte politique auquel assista la future reine.
Heureusement pour sa fille, la duchesse de Kent était une femme de tête et de cœur, capable de diriger l’éducation d’un enfant. Elle put d’ailleurs s’appuyer sur le duc d’York, deuxième fils de George III, qui aimait beaucoup son frère, auquel il ressemblait à tel point que la petite Victoria l’appelait papa. Le duc se prit d’affection pour la princesse et prodigua ses conseils à sa mère.
Il fut d’avis de ne pas fatiguer prématurément l’intelligence
Le duc de Kent, père de la Reine Victoria.
de sa nièce et de faire la part la plus large possible aux jeux, au sport et à la vie au grand air. Jusqu’à cinq ans on laissa donc Victoria à ses poupées. Elle posséda la plus jolie collection du monde. Le Strand Magazine publia, à l’époque du jubilé de diamant de la reine, un article illustré reproduisant les cent trente-deux poupées de la princesse et la reine ne dédaigna pas de dicter à son secrétaire, le général Sir Henry Ponsonby, des rectifications à cet article qui contenait quelques erreurs. L’auteur racontait que l’amour de la princesse pour ses poupées n’avait cessé qu’à l’âge de quatorze ans, qu’elle en avait possédé un bien plus grand nombre, mais que les 132 mentionnées étaient les seules qui fussent restées en sa possession, les autres ayant été offertes à des loteries de charité. Victoria avait un registre spécial sur lequel elle avait écrit «List of my dolls», Liste de mes poupées, qu’elle avait baptisées de noms de souveraines, de dames de la Cour et de l’aristocratie, d’actrices ou d’héroïnes de féeries ou de ballets auxquels elle avait assisté. A côté du nom de chaque poupée, elle avait soin de noter le nom de la personne qui la lui avait offerte, le personnage qu’elle représentait, comment le costume lui avait été inspiré, par qui il avait été dessiné et les noms des personnes qui avaient collaboré avec elle à sa confection. C’est ainsi qu’on retrouve le comte de Leicester, Robert Dudley, Amy Robsart, les principaux personnages du fameux ballet de Kenilworth qui fit courir tout Londres au King’s Theatre, devenu plus tard Her Majesty’s; le comte Almaviva du Mariage de Figaro et du Barbier de Séville; Mlle Duvernoy, la danseuse française qui, dans un rôle de
Chambre où est née la Reine.
Bayadère, avait tourné la tête à Thackeray; la Taglioni, la reine Élizabeth, etc. Ces poupées avaient la tête en bois, les traits grossièrement peints, le corps en son recouvert de peau et elles étaient, rareté à l’époque, articulées
La Reine Victoria à 4 ans.
et pouvaient prendre toutes les attitudes. L’industrie de la poupée a fait de tels progrès depuis lors, que les poupées de Victoria seraient dédaignées des petites bourgeoises de nos jours; mais elles étaient pour le temps des joujoux de princesse et devaient faire loucher d’envie plus d’une des petites camarades qu’on admettait, rarement d’ailleurs, à prendre part aux jeux de la future reine. Cette absence d’enfants de son âge autour de Drina fut probablement même une des raisons de son amour immodéré pour les poupées.
Victoria possédait en outre un ameublement de carton doré et, après avoir habillé ses poupées, de la chemise au manteau de Cour, ou au chapeau, elle les installait dans de petits drawing-rooms et s’exerçait déjà à se composer une Cour à son gré.
Rien n’est plus curieux que de suivre sur ces poupées les progrès de l’imagination et de l’habileté de l’enfant. Tout d’abord ce sont les ballerines qui l’absorbent, puis les dames de la Cour, à qui elle impose déjà des toilettes de son choix. Il semble qu’elle ne pêche pas par le goût et que l’harmonie des couleurs lui échappe. Elle a une prédilection marquée pour les manches amples, appelées si irrévérencieusement «manches à gigot». Pourtant chaque costume est bien celui qui sied au personnage. Elle tolère les toilettes tapageuses aux actrices; mais elle n’entend pas que les dames de la Cour ou de l’aristocratie se présentent autrement qu’en décolleté. Nous verrons que ce caprice d’enfant règlera un jour l’étiquette à la Cour de Windsor.
L’amour des poupées n’empêchait pas la jeune princesse d’aimer à jouer avec des poupées vivantes; les familiers de la maison de son père, tels que William Wilberforce, l’homme d’État célèbre par ses luttes pour l’abolition de la traite des nègres; Sir Walter Scott, le grand romancier écossais; le duc de Wellington, le vainqueur de Waterloo, ont dû bien souvent dépouiller leur gravité et se plier aux fantaisies de la fille de leur ami.
Les récréations en plein air, chaque fois que le temps le permettait, étaient de toutes celles que Victoria préférait. On la voyait souvent courir dans les jardins de Kensington, ou y faire galoper son âne gris tout enrubanné de soie bleue et envoyer des baisers ou prodiguer des «good-morning» aux nombreux passants arrêtés derrière les grilles et heureux de pouvoir contempler l’héritière du trône. Elle était d’humeur très gaie et surtout très égale. Sa figure, dans laquelle on retrouve des traits de Caroline d’Anspach, n’était qu’un sourire épanouï; elle était turbulente, légère, oublieuse et avec cela très impérative; elle passait vite d’une idée à une autre; mais était très franche, avait un cœur excellent et ne craignait rien tant que de contrister sa mère.
On cite des exemples de ces deux qualités. Sa franchise était telle, qu’il était impossible de raconter devant elle le moindre fait d’une manière inexacte, sans qu’elle le rectifiât aussitôt, même lorsque la rectification était à son désavantage. Un jour que la duchesse demandait à sa gouvernante allemande, Fraeulein Lehzen, qui devint baronne, si Victoria avait été sage, la jeune fille répondit que la princesse s’était montrée désagréable en une occasion.
—Deux occasions, rectifia Victoria, et elle rappela à la gouvernante devant sa mère la circonstance qui avait été oubliée.
La peur de faire de la peine à sa mère se révèle dans le trait suivant. Étant en visite chez le comte Fitzwilliam, elle tomba le front contre une table de marbre et le choc fut si rude qu’elle perdit connaissance. Lorsqu’elle revint à elle, sa première pensée fut de demander si l’on avait fait savoir à sa mère que son accident était sans gravité.
Nous retrouverons ces qualités plus tard dans la reine. Lorsqu’elle faillit être victime d’un attentat dans Hyde Park, elle se leva dans sa voiture pour montrer à son peuple qu’elle n’était point blessée et elle donna l’ordre à son cocher de la mener chez la duchesse, afin que celle-ci n’apprît point le danger qu’elle avait couru par la rumeur publique ou par les journaux.
L’été, on l’emmenait invariablement à Ramsgate, en Kent, sur la côte orientale de l’île de Thanet, à l’embouchure de la Tamise, où sa mère avait coutume de louer une villa pour l’époque des chaleurs. Alors, du matin jusqu’au soir, la jeune princesse était dehors à jouer sur la plage ou sur les dunes des environs. La duchesse faisait servir les repas sous une tente.
Lorsque Victoria eut six ans, sa mère estima que le moment était venu de s’occuper plus sérieusement de son instruction. Le Parlement qui avait continué de voter à la veuve la liste civile de son mari, l’augmenta de 6.000 liv. sterling par an, 150.000 francs, pour permettre à la duchesse de donner à la princesse une éducation en rapport avec sa destinée. La duchesse lui donna donc, à côté de sa gouvernante allemande, une gouvernante anglaise et une gouvernante française. Elle eut pour précepteur le révérend Georges Davys, qui devint plus tard évêque de Peterborough; mais elle ne voulut pas être privée de sa nourrice Mistress Brock, «dear Boppy», comme elle aimait à l’appeler familièrement. La duchesse s’occupait aussi elle-même de sa fille; mais elle avait surtout gardé pour elle le rôle éducateur.
Signature de la Reine à cinq ans.
C’est ainsi qu’elle s’appliqua à combattre la légèreté de la princesse, en l’obligeant à achever toujours ce qu’elle avait commencé, même lorsqu’il s’agissait d’une occupation frivole et que l’heure était venue de s’adonner à une autre plus sérieuse. Chaque matin, au déjeuner, la duchesse arrêtait le programme de la journée, et, le soir, elle se faisait rendre compte de la façon dont il avait été exécuté. Elle n’aurait pas souffert qu’on y eût changé quoi que ce fût. Souvent elle se réservait une matinée qu’elle passait à interroger sa fille et à s’assurer des progrès qu’elle avait faits.
Outre l’anglais, l’allemand et le français, la petite Drina apprit l’italien et un peu de latin. La leçon de dessin était celle qu’elle préférait. Elle s’était prise d’une véritable passion pour le paysage, née probablement de son goût pour la vie au grand air, passion qu’elle a toujours gardée. Elle reçut de bonne heure les leçons des grands maîtres. Ce fut Westall, le dessinateur exquis, quoique un peu maniéré, qui l’initia à l’art; puis Sir Edwin Landseer, qui est encore considéré comme le peintre le plus original et peut-être le mieux doué de l’école anglaise.
L’étude des langues marcha assez bien; elle fit de rapides progrès dans celle du dessin. Au contraire elle eut, dès le début, une horreur de la musique, ce qui désolait la musicienne de talent qu’était la duchesse. Celle-ci s’y prit de toutes les manières pour combattre cette aversion; elle eut recours à l’émulation. On lui avait beaucoup vanté le talent précoce de la petite Lyra, un enfant prodige de nom prédestiné, qui, à l’âge de sept ans, pinçait déjà de la harpe en virtuose. Elle l’invita à venir au palais et la fit jouer devant Drina. Tant que la duchesse était présente, la petite princesse paraissait s’intéresser au talent de sa jeune amie; mais à peine avait-elle tourné les talons que, sur l’invitation de la princesse, la petite harpiste plantait là son instrument, et venait se rouler sur le tapis du foyer et jouer à la poupée. De sorte qu’au lieu de convertir la princesse à la musique, la brillante harpiste se laissa convertir à l’amour des poupées dont elle n’avait jamais dû connaître les joies, pour être parvenue si jeune à un tel degré de virtuosité.
Le règlement de vie de Drina, écrit chaque matin de la main de sa mère, était collé à l’envers du pupitre de l’enfant. Ses heures de récréation étaient invariablement les mêmes: de huit heures et demie à dix heures, promenade, suivant le temps, à pied ou en voiture; de midi à deux heures, avant le lunch, récréation à l’intérieur; de quatre heures jusqu’au dîner, sortie avec sa mère ou une de ses gouvernantes, visites. A huit heures, la princesse dînait à côté de sa mère d’un repas très léger et, à neuf heures, elle était remise aux soins de «dear Boppy», sa nounou, qui lui racontait des histoires effrayantes pour l’endormir dans son petit lit placé à côté de celui de sa mère.
Est-ce en souvenir de ces contes que la reine a gardé le goût de l’horrible? Toujours est-il qu’à l’heure actuelle encore, aucune conversation ne l’intéresse comme les récits de tortures endurées ou de morts violentes.
La baronne Lehzen, gouvernante allemande de la Reine.
Peu à peu, l’instruction de la princesse fit des progrès et on lui fit surmonter l’aridité des premières études du piano. Ce ne fut cependant pas sans mal, car la princesse était très nerveuse. Un jour elle s’impatienta vivement devant sa maîtresse et refusa de reprendre sa place devant l’instrument de supplice. On appela Fraeulein Lehzen qui avait le plus d’ascendant sur elle; rien n’y fit.
—Pourtant, finit par lui dire la maîtresse, énervée à son tour, les difficultés sont aussi bien pour les princesses que pour tout le monde; il n’y a pas de moyen royal de se rendre maître de l’instrument.
—Ah! répliqua la princesse, il n’y a pas de moyen royal de s’en rendre maître; eh bien! j’en ai trouvé un, moi.
Et elle courut au piano, le ferma violemment, tourna la
La Reine et sa mère, la duchesse de Kent.
clé qu’elle mit dans sa poche et sortit de la salle, laissant sa maîtresse ébahie.
Cette boutade fut d’ailleurs de courte durée et un quart d’heure plus tard, ayant réfléchi, elle revint d’elle-même se mettre au piano, embrassa sa maîtresse et étudia avec le plus grand calme et la plus entière application.
De temps à autre, on menait la princesse au cirque ou à un ballet; mais la duchesse évitait de rompre la régularité de sa vie, car elle avait remarqué que le théâtre avait le don de l’énerver.
La duchesse de Kent fréquentait peu dans le monde; c’est à peine si elle fit quelques rares apparitions à la Cour de son beau-frère Georges IV.
Lorsque Guillaume IV monta sur le trône en 1830, son premier soin fut d’inviter la duchesse sa belle-sœur à choisir, parmi les dames de la Cour, une grande gouvernante à sa fille que la mort récente du duc d’York avait faite héritière directe du trône. La petite Drina, qui avait déjà onze ans, s’était fait expliquer sa généalogie par Fraeulein Lehzen, et comme celle-ci en était à Guillaume IV:
—Mais je ne vois plus personne pour régner après mon oncle Guillaume, avait-elle dit, à moins que ce ne soit moi.
—Ce sera en effet Votre Altesse, avait répondu la gouvernante.
—C’est une bien lourde responsabilité, avait ajouté la princesse, avec un gros soupir, comme si elle savait déjà la mesurer, ce qui avait provoqué un sourire chez la gouvernante, mais je serai bonne, je serai bonne.
Ce fut la duchesse de Northumberland qui fut choisie par la duchesse de Kent pour remplir le poste d’honneur que venait de créer le roi auprès de sa nièce. En même temps un bill de régence était introduit au Parlement, stipulant qu’au cas où la reine Adélaïde, femme de Guillaume IV, donnerait le jour à un enfant, elle deviendrait, à la mort du roi, régente du royaume jusqu’à la majorité de cet enfant: qu’au cas contraire, la duchesse de Kent deviendrait régente pendant la minorité de sa fille; que la princesse Alexandrina-Victoria ne pourrait se marier sans le consentement du roi, ou, en cas de mort de celui-ci, sans celui des deux Chambres du Parlement.
Sous la direction de la duchesse de Northumberland, moins maternelle que celle de la duchesse de Kent,—Fraeulein Lehzen était restée gouvernante allemande,—la jeune princesse fit des progrès rapides, surtout en musique. Très sévère, la duchesse avait su se faire craindre. Drina apprit la constitution anglaise avec Mr Amos, savant légiste. Elle commença d’aller dans le monde où elle fut choyée et prit goût à tous les plaisirs.
Elle fit sa première apparition à la Cour de son oncle le 24 mai 1831, son douzième anniversaire, jour choisi par la reine Adélaïde pour donner à la Cour un bal d’enfants en l’honneur de Dona Maria II, la Gloria, reine de Portugal, ainsi que de la princesse sa nièce. La fête eut lieu au palais de Buckingham, dans le grand salon qui précède la salle du Trône. Le contraste entre les deux enfants était frappant. La petite reine était vêtue d’une robe de velours rouge avec des perles et portait en sautoir un grand-cordon; sa poitrine était chamarrée de crachats et de décorations: la petite princesse Drina était au contraire en robe de soie blanche toute simple et avait quelques fleurs naturelles dans les cheveux. Elle fut l’objet de toutes les attentions de la part du roi et de la reine et toute la Cour n’eut des yeux que pour elle.
Les hommages qu’elle reçut au cours de cette soirée firent une telle impression sur son esprit qu’elle en revint toute changée. Sa santé même parut s’en ressentir. Ce changement n’échappa pas à l’œil vigilant de la duchesse sa gouvernante, qui résolut de la tenir désormais éloignée de la Cour et de lui épargner l’excitation de la cérémonie du couronnement de son oncle, qui eut lieu le 8 septembre de la même année.
Dès lors on ne chercha plus de diversion aux études que dans les voyages que la duchesse s’efforça de tracer de façon à les rendre aussi instructifs que possible. On la conduisit aux courses d’Ascot. Elle fit un voyage avec sa mère et sa gouvernante dans l’île de Wight, où elle devait plus tard se faire bâtir le château d’Osborne, et visita Worthing, Malvern, les magnifiques cathédrales de Worcester, Heresford, Chester; elle se promena de château en château, invitée par toute l’aristocratie, dont elle put étudier les mœurs à demi féodales. On l’initia à l’industrie et au mouvement intellectuel du pays en lui faisant connaître la filature de Belper, des usines métallurgiques, des mines et l’Université d’Oxford.
La princesse ne rentra à Kensington Palace qu’à la fin de l’année 1832, pour se préparer à la confirmation. Son entourage remarqua que l’instruction religieuse qui lui fut alors donnée par le docteur Howley, l’ancien évêque de Londres qui avait assisté à son baptême, devenu archevêque de Cantorbéry, fit une grande impression sur son esprit. Elle fut transformée et même transfigurée. Elle reçut le sacrement en juillet 1834 dans la chapelle royale du vieux palais de Saint-James.
Les deux années qui suivirent furent des années d’effacement, toutes consacrées aux études et aux voyages instructifs. On lui fit faire connaissance avec la puissante marine du Royaume-Uni. On la promena dans le yacht royal sur toute la côte méridionale. De Cowes, on l’emmena à Southampton, où une délégation de la ville vint la saluer à bord et lui demander le nom qu’elle désirait donner au nouveau quai. Elle l’appela Royal Pier et ce nom lui est resté. Southampton n’était alors qu’un tout petit port; il devait prendre une grande extension sous le patronage de la petite reine et devenir un des points les plus importants de la côte méridionale de l’Angleterre.
Cependant, grâce au plan adopté, la duchesse de Northumberland atteignait droit son but: les qualités de Victoria se fortifiaient, tandis que ses défauts disparaissaient peu à peu. L’esprit de la jeune fille se formait au contact de tous les personnages qui l’approchaient; il semblait qu’elle eût hérité la largeur de vue et l’esprit libéral de son père. La duchesse s’ingéniait à aider au plus grand développement de son intelligence, et à la préserver des préjugés de sa caste.
C’est ainsi que, dans le recueillement d’une retraite agréable, interrompue de temps à autre par quelques voyages intéressants, Victoria atteignit sa majorité à l’âge de dix-huit ans, le 24 mai 1837. Pour la deuxième fois, la nation s’occupa d’elle: Guillaume IV la proclama à cette occasion héritière présomptive de la couronne et le Parlement décréta que le 24 mai serait jour férié et que l’émancipation de la future reine serait célébrée par des réjouissances publiques. Dans toute l’aristocratie, on organisa de splendides fêtes et, le soir, une sérénade monstre fut donnée à la princesse à Kensington Palace, sous les fenêtres de sa chambre à coucher. Le roi lui fit cadeau d’un piano magnifique et tous les pairs lui envoyèrent de riches présents.
Guillaume IV était alors, depuis plusieurs mois déjà, dans un état de santé très précaire et, sans prévoir sa fin si prochaine, les médecins désespéraient de lui rendre sa vigueur. A partir de la majorité de sa nièce, ses forces allèrent en déclinant de jour en jour et, dans la matinée du 20 juin, avant l’aube, il rendit le dernier soupir au château de Windsor.
Victoria était reine de Grande-Bretagne et d’Irlande.
Elle ne s’en doutait pas et dormait à poings fermés, quand, vers cinq heures du matin, l’archevêque de Cantorbéry et le grand chambellan de la Cour, qui était alors le marquis de Conyngham, sonnèrent à la grille du Palais. Les rues de Londres étaient absolument désertes et on ne voyait pas un chat dans le faubourg de Kensington. Dans le palais tout reposait; les chiens de garde eux-mêmes n’aboyèrent pas au coup de sonnette de l’avènement de leur maîtresse et les deux messagers de la grande nouvelle eurent toutes les peines du monde à se faire ouvrir la porte. Le concierge finit enfin par se lever et par les introduire dans une salle du rez-de-chaussée où ils restèrent seuls très longtemps, sans qu’on parût s’occuper d’eux. Ils sonnèrent un domestique et lui intimèrent l’ordre de prévenir la princesse qu’ils étaient porteurs d’un important message pour elle. Un long temps se passa sans réponse. Ils sonnèrent de nouveau. Cette fois, ce fut une gouvernante qui parut et dit aux gentlemen que la princesse dormait d’un si bon sommeil qu’elle n’avait pas cru devoir la déranger.
La duchesse de Northumberland, gouvernante de la Reine.
—Nous venons voir la reine pour affaire d’État, répondit l’archevêque, et il n’y a pas de sommeil sacré devant une affaire de cette importance.
Victoria allait connaître de bonne heure le joug du pouvoir. La gouvernante se retira et, quelques minutes après, la reine faisait son entrée, vêtue d’un long peignoir blanc serré à la taille par une ceinture, les épaules recouvertes d’un châle de même couleur, les pieds nus dans des babouches. Ses jolis cheveux d’un blond doré ondulaient sur le dos, dépassant la ceinture; ses yeux étaient gonflés de sommeil et pleins de larmes. Cependant son port était calme et plein de dignité. L’attitude de ce moment solennel sera celle de tout son règne.
Les deux messagers lui apprirent la nouvelle qui la faisait reine et aussitôt, mettant un genou en terre, lui baisèrent respectueusement la main. Ils lui demandèrent en même temps ses ordres.
La Reine en 1838.
—Priez Dieu pour moi, Milords, leur dit-elle et dites à lord Melbourne de venir me trouver.
Lord Melbourne était alors premier ministre.
Elle se retira aussitôt dans sa chambre. Dans le corridor, elle rencontra Fraeulein Lehzen qui la félicita au sujet de son avènement et lui rappela respectueusement sa promesse d’être bonne reine. Elle ne put lui répondre, tant elle se sentait émue.
Le jour était venu en effet de dire adieu à la vie insouciante et heureuse pour laquelle elle était née et c’est ce qui la faisait fondre en larmes.
Mrs Browning, poétesse, une des quatre femmes écrivains qui ont illustré le règne de Victoria—les trois autres sont George Elliott, Charlotte Bronte et Harriett Martineau,—a consacré aux premières larmes de la reine des strophes pleines de beauté, qui sont devenues classiques sous le titre de Victoria’s Tears.
Une heure plus tard, le premier ministre était aux côtés de la jeune souveraine et arrêtait avec elle toutes les dispositions pour la convocation de son Conseil privé. A neuf heures, les délégations des principaux corps de l’État arrivaient déjà à Kensington Palace, le lord maire et la corporation de la cité de Londres en tête.
A onze heures, la reine, entourée des principaux officiers de la maison du roi, faisait son entrée dans le grand salon où se tenait le Conseil privé convoqué en toute hâte et prenait place sur un trône improvisé. Elle avait revêtu une toilette de grand deuil et c’est à tort que le peintre Sir David Wilkie, qui a fixé sur la toile cette page d’histoire, la représente vêtue de blanc. Le lord chancelier Cottenham lui faisait prononcer le serment d’usage, par lequel elle s’engageait à gouverner selon la Constitution du pays, à maintenir la religion réformée établie par la loi et à sauvegarder les institutions politiques. Elle signait ensuite l’acte d’avènement.
Puis les princes du sang, le duc de Cumberland, roi de Hanovre en tête, les princes et les conseillers privés venaient s’agenouiller devant elle et prononcer le serment d’allégeance. Les ministres remettaient ensuite leurs sceaux. Elle les leur rendait aussitôt, ordonnait de changer les sceaux de l’État et la forme des prières officielles et le conseil décidait, avant de se retirer, que la proclamation du nouveau règne serait faite le lendemain dans la cour de Saint-James Palace à Londres et, sur la place principale, dans toutes les villes du Royaume-Uni.
Le lendemain, à dix heures, toute l’aristocratie était groupée dans la cour du vieux palais, entourée des corps d’élite de l’armée, lorsque la jeune reine parut à la fenêtre grillée du premier étage. Aussitôt les trompettes sonnèrent l’air composé tout exprès par Thomas Harper, premier trompette du roi; les tambours battirent et le lord chancelier annonça à haute voix que la jeune princesse montait sur le trône de ses pères et qu’elle s’appellerait Victoria Ire.
La foule découverte l’acclamait aussitôt avec enthousiasme et les musiques entonnaient le God save the Queen. C’en était trop pour les nerfs de la délicate jeune fille qui faillit perdre connaissance et éclata en sanglots. Sa mère se tenait derrière elle pour la recevoir dans ses bras.
—Pour vous, au moins, serai-je toujours Victoria? lui dit-elle.
Victoria Ire est le cinquante-sixième souverain d’Angleterre et le quatre-vingt-unième d’Écosse. Elle monte sur le trône en sa qualité de fille unique d’Edward, duc de Kent, quatrième fils de George III, les trois fils aînés étaient morts sans postérité. Elle descend de George Ier, l’usurpateur qui bénéficia de la révolution de 1688, de l’expulsion des Stuarts et de l’avènement irrégulier de Guillaume Ier, septième duc de Normandie, surnommé le Conquérant. Elle est en même temps héritière de la couronne de Hanovre, à laquelle son mariage l’obligera à renoncer, et qui d’ailleurs sera confisquée par la Prusse au lendemain de Sadowa.
Ses aïeux sont, en remontant vers la souche de la famille: George III, son grand-père paternel, petit-fils de George II; George II, fils unique de George Ier; George Ier, premier roi de la maison de Hanovre, fils de Sophie, femme de l’Électeur de Hanovre et fille d’Élizabeth, fille de Jacques Ier; Jacques Ier, roi d’Écosse sous le nom de Jacques VI, puis d’Angleterre sous le nom de Jacques Ier, premier souverain d’Angleterre de la maison des Stuarts par sa mère Marie Stuart, reine d’Écosse, petite-fille de Jacques IV, roi d’Écosse et de Marguerite, fille de Henri VII; Henri VII, premier souverain d’Angleterre de la maison des Tudor, fils de Marguerite de Beaufort, arrière-petite-fille de Jean de Gaunt, quatrième fils d’Édouard III, dont le fils aîné Henri IV fut le premier souverain de la maison de Lancaster; Édouard III, fils aîné d’Édouard II, fils aîné d’Édouard Ier, fils aîné de Henri III, fils aîné de Jean Plantagenet, sixième et plus jeune fils de Henri II; Henri II, premier souverain de la maison de Plantagenet, fils de Geoffroy Plantagenet et de Mathilde, fille unique de Henri Ier; Henri Ier, de la maison de Normandie, dernier fils de Guillaume Ier le Bâtard, surnommé le Conquérant; Guillaume Ier, fils de Robert le Diable, duc de Normandie, et de la fille d’un pelletier de Falaise, premier souverain de la maison de Normandie, roi d’Angleterre par droit de conquête, et aussi parent à un degré éloigné, par les femmes, d’Édouard le Confesseur.
Si l’on admet la légitimité de ce lien du sang, Victoria descend du premier roi d’Angleterre par Édouard le Confesseur, fils d’Ethelred II, demi-frère d’Édouard le Martyr par sa mère; Édouard le Martyr, fils d’Edgar, second fils d’Edmond, frère d’Athelstan, fils aîné d’Édouard l’aîné, fils d’Alfred, quatrième fils d’Ethelwulf, fils d’Egbert, surnommé le Grand, premier roi d’Angleterre.
Par sa mère, Victoria descend de Guelf, duc de Bavière, fondateur de la maison de Brunswick et descendant d’Odoacre, le fameux chef des Hérules qui, après avoir battu au Ve siècle Romulus Augustulus, le dernier empereur romain d’Occident, disputa le royaume d’Italie à Théodore l’Ostrogoth. Parmi ses ancêtres maternels les plus célèbres, elle compte Frédéric le Sage, électeur de Saxe dès les premières années du XVIe siècle, ami et protecteur de Luther, et un de ses premiers disciples.
Les Anglais ont coutume d’arrêter la généalogie de Victoria à Guillaume le Conquérant, sur l’embonpoint duquel Philippe Ier, roi de France, dit en plaisantant: «Quand ce gros homme accouchera-t-il?» Cette parole eut le don de piquer Guillaume, qui fit répondre au roi qu’il descendrait de Rouen, capitale de son duché, à Notre-Dame pour y célébrer ses relevailles, avec 10.000 lances en guise de cierges. Il allait mettre sa promesse à exécution et était déjà parvenu à Mantes, saccageant tout sur son passage, quand il se blessa à l’arçon de sa selle et n’eut que le temps d’être ramené à Rouen pour mourir dans ses États.
De tous les rois d’Angleterre, c’est Victoria qui aura eu le règne le plus long; le règne le plus long après le sien est celui de George III, qui dura soixante ans.
Bon terrain de culture.—L’âme de la nation.—L’influence de lord Melbourne.—Les 100.000 Irlandais de Daniel O’Connell.—Au tour d’un autre.—Constitution hypocrite.—De l’air.—L’affaire des Dames de la chambre à coucher.—Une reine à la tâche.—Ça ne vaut pas la mort d’un homme.—Gigot haricots.—Do... do... ré... si..... do ré...—Un drawing-room, baisera, baisera pas.—Mistress Langtry redresse ses plumes.—Tendons les reins.—Plus besoin de dollars.—Les singeries du Black Rod.—Retenez vos numéros.—L’or et les lords.—Reine ou femme? Femme.—Un monarque sans Cour est un meuble inutile.
Du jour où son oncle le roi Guillaume IV l’eut remise aux mains de la duchesse de Northumberland, Victoria comprit que le bonheur n’était pas au nombre des prérogatives royales. L’enseignement du Dr Howley, archevêque de Cantorbéry, qui s’appliqua surtout à lui faire envisager sa future mission à un point de vue religieux, ne réussit qu’à la convaincre que le poids d’une couronne est lourd à une tête de femme; enfin son brusque réveil au nom de la loi, dans la nuit de la mort de Guillaume IV, lui fit sentir, dès la première heure de son règne, la tyrannie incessante du pouvoir.
Victoria avait hérité de son père une très grande indépendance de caractère, un esprit très libéral. Aussi lord Melbourne à qui incomba, de par sa fonction de premier ministre, le devoir de l’initier à l’exercice du pouvoir, trouva-t-il un bon terrain de culture où semer ses idées. Dès le début, il comprit qu’il devait jouer vis-à-vis de la souveraine un rôle tout paternel et que celle-ci, en raison de son ignorance des choses de la politique, devait fatalement subir son ascendant. Il ne voulut pourtant pas en abuser au profit du parti whig, dont il était alors la plus haute incarnation; il rêva un monarque véritablement constitutionnel qui fût l’âme de la nation entière et dont les actes fussent toujours conformes aux volontés de la majorité. Jusqu’alors les rois d’Angleterre n’avaient jamais tenu compte de la situation politique dans le choix de leurs ministres; quelquefois même, ils avaient éloigné des affaires des ministres soutenus de la majorité du Parlement.
La Reine en 1842.
Sous Guillaume IV, lord Melbourne lui-même avait dû rendre son sceau tout d’un coup, et sir Robert Peel avait été appelé d’Italie pour lui succéder. Il persuada à la reine qu’elle ne devait pas toujours suivre ses préférences personnelles, mais chercher sa conduite tracée dans les votes du Parlement. Il gagna ainsi, peu à peu, la confiance absolue de Victoria qui lui voua même une si sincère affection, que, jusqu’à son mariage, elle voulut l’avoir pour conseiller intime, d’abord au grand jour, puis dans la coulisse. Elle se laissa guider par lui et cette influence se fera heureusement sentir sur tous ses actes pendant tout son long règne.
La Reine en 1845.
La soumission de la reine à son premier ministre lui fut toute facile. Elle n’avait qu’une crainte, c’était d’avoir à gouverner. Les théories de Melbourne reçurent donc le meilleur accueil. Tout d’abord Victoria perdit de sa popularité. Les tories prirent ombrage de cette tutelle qu’exerçait sur elle le plus ferme suppôt du parti libéral. De parti pris on interpréta mal tous ses actes, sa tolérance religieuse parut un signe certain de trahison envers la religion de l’État aux ultra-protestants de Grande-Bretagne, qui allèrent jusqu’à la traiter de papiste; les radicaux se plaignirent qu’elle ne fît pas aboutir d’emblée les réformes qu’ils attendaient de la fille du duc de Kent, le prince radical; les tories craignirent d’avoir perdu toute influence