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Le château de Windsor.

 

 

sur la Cour et les destinées du pays; les plus grands seigneurs lui firent même un crime de l’affection qu’elle avait inspirée, dès le premier jour, à Daniel O’Connell, le grand agitateur de l’Irlande, qui se faisait fort de trouver cent mille de ses compatriotes pour venir défendre jusqu’à la mort la «gentille petite reine».

Tant de mécontents ligués devaient former une majorité et, en effet, les élections de 1837 montrèrent à Victoria que la nation n’était pas en communion d’idées avec son Mentor. Fidèle aux enseignements de ce dernier, elle accepta sa chute et le remplaça suivant les vœux du Parlement, ce qui fit revenir les esprits de leur erreur et ramena les cœurs à la jeune souveraine. Désormais la nation serait seule à se gouverner.

Ce que Victoria gagna surtout aux enseignements de lord Melbourne, c’est le grand tact qui constitue la véritable caractéristique de son long règne, précieuse qualité qui a tenu lieu, à lord Melbourne lui-même, des dons de l’homme d’État qui lui faisaient presque complètement défaut. Grâce à son tact, la reine sut dénouer des situations embrouillées, notamment avec les États-Unis dans l’affaire de Trente et avec la Russie dans l’affaire de la Pologne, et, à l’intérieur, elle réussit à tenir le sceptre très haut, hors de l’atteinte des partis.

En cela, Victoria n’eut pas de mérite: elle avait trouvé dans l’hypocrisie de la Constitution anglaise, qui est en somme une constitution républicaine, comme celle de la République des États-Unis est une constitution monarchique, la formule chère à son cœur. Cette Constitution lui confère tous les droits, à la condition de n’en exercer aucun; elle s’en accommode parfaitement et se trouve très heureuse d’être couverte par ses ministres responsables. Elle ne veut même pas avoir la responsabilité du choix des ministres et se retranche derrière le Parlement. Non seulement elle ne tient pas à gouverner, mais même elle a toutes les peines à régner, tant lui pèse le faste de l’étiquette. Chaque fois qu’elle en trouvera l’occasion, elle s’échappera de Windsor qu’elle déteste; elle ira le moins possible à Londres, car l’abri des colonnes de marbre de Buckingham Palace lui donne froid au cœur; elle aura son home, ses homes plutôt, son château d’Osborne, et sa petite maison de Balmoral, qui grandiront avec sa famille et où elle vivra en femme. Pourtant elle veillera au maintien de cette étiquette à Windsor et à Londres pour ne pas encourir le reproche d’avoir, comme certains de ses prédécesseurs, une Cour dissolue. Pour rien au monde, elle ne sera «l’otage auguste que la liberté tient prisonnière en son palais» selon la définition de Nisard. La nation se gouvernera, c’est entendu, sans elle; mais aussi elle gouvernera sa Cour et ne permettra pas que le Parlement lui impose ses volontés pour les choses du palais; autrement elle lui montrera «qu’elle est reine d’Angleterre», comme elle l’écrivait à Melbourne, au lendemain de l’affaire des Bed-chamber Women, des dames de la chambre à coucher. Sir Robert Peel s’étant plaint en plein Parlement de ce que les dames de la Cour n’eussent pas été changées avec le ministère, selon l’usage établi, et que la reine fût laissée sous l’influence des femmes whigs, après le retour des tories au pouvoir, la reine protesta, dit que ses dames avaient sa confiance, son affection et que la politique n’avait rien à voir dans le choix des personnes de son entourage. La nation se mit de son côté. Sir Robert Peel parut capituler; mais il fallut bien en arriver, pour vivre en paix avec lui, à demander leurs démissions aux parentes des membres du cabinet déchu. La reine comprit que la simple prétention d’être maîtresse à la Cour était encore excessive et le froissement qu’elle ressentit d’avoir à se séparer de ses familières ne fit qu’accroître son aversion pour la vie officielle.

Cependant le sentiment du devoir la domine. Si elle se repose sur ses ministres et consent à n’être que la figurine dorée qui orne la proue du navire de l’État, sans influence sur sa direction, elle ne s’en considère pas moins comme la gardienne héréditaire de la Constitution et elle ne veut rien abandonner de ses prérogatives, quels que soient les soucis qu’elles lui causent. Elle se trace un règlement de vie, comme au temps de la duchesse de Northumberland, qu’elle a retenue auprès d’elle et à qui elle a recours, ainsi qu’à sa mère la duchesse de Kent, dans les moments difficiles. Elle se lève à huit heures, se fait lire en déjeunant les principaux articles du Times et surtout les nouvelles de l’Étranger. Elle prend ensuite connaissance du bulletin de nuit des deux chambres du Parlement, du courrier de cabinet rédigé après chaque séance par un clerc spécial; elle parcourt la partie importante de son courrier, car un secrétaire adroit lui dérobe les lettres assassines de ses amants inconnus, les dithyrambes des cerveaux détraqués, les demandes de secours qui s’adressent à sa liste civile, les menaces de mort de maniaques plutôt que de révolutionnaires décidés, les offrandes, les cadeaux, les legs que lui envoient des dévouements ignorés, les protestations contre un déni de justice, d’humbles requêtes de serviteurs en quête d’emplois, les suppliques en faveur des condamnés. Elle ne lit que les lettres laissées dépliées par son secrétaire, lequel sait au juste celles dont la reine désire prendre connaissance. Elle discerne avec un art admirable les misères vraies des fausses, les situations véritablement intéressantes et fait de son mieux pour y faire droit. Elle n’aime pas à contrecarrer les décisions de la justice, en usant de son droit de grâce et lorsqu’elle croit pouvoir exercer ce droit, c’est toujours après une étude approfondie du dossier du condamné. Encore faut-il que le crime ne soit pas de ceux qui révoltent la conscience humaine. Le trait suivant montre bien qu’elle sait alors trouver des circonstances atténuantes, lorsque les juges se sont montrés impitoyables. Tout au début de son règne, son vieil ami le duc de Wellington vient lui soumettre, suivant la loi, la sentence de mort prononcée par un conseil de guerre contre un soldat déserteur. La jeune reine est très émue: c’est la première fois que la vie d’un homme est suspendue à sa décision.

—Quel est cet homme? demande-t-elle.—Oh! un très mauvais soldat, un mauvais exemple pour son régiment, qui a mérité cent fois la mort, répond Wellington.—Cherchez bien, duc, reprend la reine, n’a-t-il pas une seule qualité qui le distingue d’un monstre et rachète un peu ses défauts?—Si, objecte brutalement le généralissime, ses camarades disent qu’il est très bon garçon.—Oh! merci, fait la reine visiblement soulagée et elle écrit sous la sentence: «Pardonné, Victoria».

On rapporte que le duc fit la grimace; il craignit probablement pour la discipline; mais celle-ci n’en fut pas plus relâchée.

Victoria a cependant laissé pendre bien des femmes, pour lesquelles, chez nous, les tribunaux sont si pleins d’indulgence. Les infanticides, par exemple, ne trouvent jamais grâce à ses yeux, comme on a pu le voir tout dernièrement dans le cas de l’institutrice française Louise Masset.

Après avoir dicté ses réponses à son secrétaire, la reine va faire un tour de promenade et ne revient que pour le lunch, à deux heures. C’est son principal repas. Sa nourriture est très simple, très frugale; elle préfère une tranche de gigot aux plats les plus recherchés. Après le lunch, elle passe au salon où elle consacre l’heure de la sieste à éplucher la liste des invitations que le grand chambellan propose pour le dîner du soir. Puis elle sort à cheval ou en voiture, suivant le temps. Après le dîner, elle ne consacre plus qu’un instant aux affaires de l’État, c’est-à-dire à la rédaction de la circulaire quotidienne de la Cour, dans laquelle elle fait connaître à la nation ce qui s’est passé dans la journée, les visites qu’elle a reçues. Elle apporte un soin tout particulier à la rédaction de cette circulaire, à l’orthographe des noms et à la parfaite exactitude des titres. Ce document mentionne en outre les noms des lords et dames d’honneur qui sont sur le point de prendre leur semaine de service auprès de la reine.

En temps de guerre, elle exige que tous les télégrammes lui soient apportés dès leur arrivée.

Elle préside le conseil des ministres, ainsi que son conseil privé. Ce dernier conseil, qui n’était autrefois composé que des membres de la famille royale et de quelques grands seigneurs, est aujourd’hui recruté par la reine parmi les personnes illustres de la nation. La grande majorité des membres appartiennent cependant au Parlement. La reine a suivi en cette réforme l’inspiration du prince Albert, qui a su être pour elle le conseiller le plus sûr et le plus discret et qui n’a eu qu’un défaut, celui de la germaniser un peu trop. C’est aussi lui qui a persuadé à la reine qu’elle devait inaugurer en personne les grands travaux publics, les expositions de toutes sortes, les statues des grands hommes, les institutions de bienfaisance; passer des revues militaires et navales; décorer de sa main les troupes revenant d’une campagne; en un mot prouver à son peuple qu’elle ne reste étrangère à aucune manifestation du développement et de la prospérité de la nation. Elle fit tout pour plaire à son époux. A quarante ans, on la voyait encore parader à cheval devant les troupes rangées au camp d’Aldershot, vêtue d’une sorte de tunique de maréchal de camp par-dessus sa longue jupe d’amazone, le grand cordon bleu de la Jarretière en sautoir et coiffée d’un chapeau à plume à jugulaire d’or. Elle saluait militairement le drapeau et lançait des commandements d’une voix claire, qu’elle s’efforçait en vain de rendre martiale. A Spithead, elle a passé plusieurs fois la revue de la flotte du pont du yacht royal, le Victoria and Albert.

La reine doit encore tenir des levers et des drawing-rooms (salons), ouvrir le Parlement et y prononcer les discours d’ouverture, recevoir les souverains étrangers et présider les cérémonies d’investiture des ordres de la

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Buckingham.—La salle du Trône.

Phot. H. N. King.

 

 

couronne. Aucune de ces royales corvées ne lui est plus pénible que les levers ou les drawing-rooms.

C’est toujours à Buckingham Palace que se tiennent les drawing-rooms. La reine, entourée de la famille royale, reçoit les hommages de ses fidèles sujettes qu’elle a admises à venir lui baiser la main, si c’est la première fois qu’elles lui sont présentées et à la saluer simplement, dans le cas contraire, car on ne baise sa main qu’une fois: il faut savoir ne pas abuser des bonnes choses.

C’est le grand chambellan qui a la charge de dresser la liste des deux cents dames privilégiées. Cette liste est soumise à la reine qui l’examine attentivement. Un tel honneur ne s’accorde pas à la première venue et il faut, pour en être digne, posséder toutes les garanties d’honorabilité possibles. Toute dame qui a été une première fois admise a le droit de présenter une autre dame. Les demandes sont adressées au lord chambellan, à son bureau du palais de Saint-James. Une fois en possession de toutes les demandes, c’est lui-même qui doit se renseigner sur les postulantes. Il répond à toutes les demandes soit dans un sens, soit dans l’autre. La formule de refus est naturellement aussi douce que possible à l’amour-propre de la postulante. Les personnes qui reçoivent la carte d’admission doivent aussitôt se procurer la toilette décolletée et le manteau de Cour, d’un prix toujours très élevé; elles doivent en outre porter le voile et, plantées debout derrière la tête, les trois plumes blanches d’autruche qui figurent dans l’écusson du prince de Galles. Inutile de chercher à placer ces trois plumes avec goût; l’étiquette veut qu’elles ressemblent à une crête de perruche en colère et ce serait s’exposer à se faire éconduire que de ne pas s’y conformer. C’est ce qui arriva à la belle mistress Langtry, pour qui le prince de Galles avait un faible. A grand’peine, ce dernier avait pu obtenir de la reine sa mère que l’actrice fût admise à un drawing-room. La belle se présenta, mais ses trois plumes avaient une disposition artistique des plus seyantes pour son genre de beauté. Quelle ne fut pas la surprise de la belle factieuse, lorsque, dans le salon qui précède la salle du Trône, elle vit un fonctionnaire de la Cour s’approcher d’elle et l’inviter à aller se recoiffer.

Les drawing-rooms ont lieu dans l’après-midi un peu plus tard que les levers. Les dames admises sont toujours ravies de l’honneur qui leur est fait et il n’est pas rare d’en voir se lever dans le milieu de la nuit qui précède la cérémonie pour commencer à procéder à leur toilette. Dès midi, le défilé de voitures de grande remise, à laquais poudrés de blanc, qui les amènent à la Cour, commence dans Saint-James’s Park. On n’avance que très lentement. Il faut compter deux heures de queue pour pénétrer dans la cour d’honneur de Buckingham. Dans l’intérieur du palais, on défile à nouveau des heures entières entre des balustrades dorées recouvertes de velours rouge. On traverse tous les salons entre des barrières serpentantes jusqu’à la salle du Trône où l’on entre par le côté. Là se tient la reine assise sur son trône, entourée de la famille royale, la couronne ou un diadème sur la tête, la Jarretière en sautoir et la main droite appuyée sur le bras du fauteuil élevé sur un gradin, sous un dais de velours rouge aux armes de la couronne, surmonté des initiales V. R. Victoria Regina. Ou bien elle est debout devant le trône, et sa petite taille contraste alors avec la haute stature des personnages en brillants uniformes qui l’entourent.

Le chambellan, placé à la droite de la souveraine, nomme à haute voix les personnes admises en ajoutant le mot «présentée», si c’est sa première visite. Aussitôt, la sujette fait une profonde révérence et présente à la reine le dos de sa main droite gantée de blanc, sur laquelle celle-ci daigne abandonner la sienne pour la baiser. Si le chambellan n’a pas ajouté le mot «présentée» après le nom, la personne doit passer après la révérence.

Ce salut est, de toutes les coquetteries déployées ce jour-là, celle à laquelle les dames admises au drawing-room donnent le plus d’attention. Il y a des professeurs qui gagnent leur fortune à enseigner la grâce de la révérence de Cour.

Les messieurs ne sont admis aux drawing-rooms que s’ils accompagnent leur mère, fille, femme ou sœur. Ils doivent être en habit de Cour et ne sont jamais admis à baiser la main.

La révérence finie, on rentre chez soi ravie, et il n’est pas rare qu’en hiver on paie l’honneur d’avoir salué la reine, ou baisé sa main, d’une bonne bronchite contractée dans les heures de défilé.

Une jeune fille du monde ne trouve pas facilement à se marier, si elle n’a jamais été admise au drawing-room. En Amérique, un tel honneur vaut, paraît-il, une dot.

Il arrive quelquefois que la reine, fatiguée, se retire, même au milieu de la cérémonie, et délègue à sa place le prince ou la princesse de Galles. Dans ce cas, la déception est grande; mais on ne se décourage pas et on en est quitte pour postuler à nouveau la faveur de l’admission.

Victoria reçoit ses visiteuses avec une extrême bonne grâce et elle a pour la plupart un sourire exquis. Comme elle en a étudié soigneusement la liste avant la cérémonie, il se peut que quelques-unes aient, par surcroît, la faveur d’un compliment de sa bouche. Alors, cette bienveillance royale en fait des héroïnes pendant huit jours dans les salons.

On compte les Parlements que la reine a ouverts en personne. Avant son mariage et du vivant du prince Albert, elle n’était pas si avare de ses visites; elle affrontait courageusement le trouble nerveux qu’elle ressent chaque fois qu’il lui faut prendre la parole en public. Elle arrivait en grand gala, dans la voiture royale, la couronne ou le simple diadème sur la tête, faisait son entrée devant toute la salle debout, précédée des seigneurs portant les insignes de la royauté, et prenait aussitôt place sur le trône. D’un signe de la main, elle autorisait l’assistance à s’asseoir et aussitôt les trois révérences du Black Rod achevées, elle commençait à lire le discours d’ouverture d’une voix et d’un accent qui ont fait dire à Fanny Kemble qu’elle n’avait jamais entendu «un plus bel anglais que l’anglais de la reine d’Angleterre». Le discours lu, la reine se levait et quittait la salle au milieu des acclamations.

Depuis la mort du prince Albert, la reine n’a paru au Parlement qu’en de rares occasions, se contentant d’envoyer son message dont un ministre donne lecture aux deux Chambres.

La réception des souverains était, dans la première moitié de son règne, une cérémonie à laquelle Victoria attachait la plus grande importance. C’est ainsi qu’elle reçut entre autres, en grande pompe, l’empereur de Russie Nicolas Ier; le roi Louis-Philippe, le premier des rois de France qui ait visité un souverain d’Angleterre en son pays, et Napoléon III. Elle décora successivement de sa main, à quelques années de distance, de l’ordre royal de la Jarretière, les représentants des deux dynasties.

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La Reine en 1847.

Aujourd’hui, lorsqu’un souverain lui écrit qu’il se propose d’aller lui rendre visite au delà du mal de mer, elle se contente de lui indiquer l’hôtel où il sera le plus confortablement. Elle n’est pas hospitalière, pour la seule raison que la parcimonie et l’hospitalité à la Cour ne peuvent aller ensemble.

Elle fait aussi des visites aux souverains étrangers, visites politiques ou visites d’amitié.

Enfin la reine préside le Conseil des ordres de la Couronne avec la plus grande solennité et donne elle-même l’investiture aux nouveaux chevaliers.

Toutes ces corvées, elle s’en est depuis longtemps débarrassée en les passant au prince de Galles. Elle n’a guère gardé pour elle que la signature des papiers d’État.

On raconte que, dans les dernières années de sa vie, son fidèle domestique écossais John Brown, dont une des fonctions était de sécher la signature royale au moyen d’un tampon de buvard, a plus d’une fois été consulté avant la signature d’un arrêt important et que, dans certains cas, son avis a triomphé des hésitations de sa maîtresse. Faut-il ajouter foi à ce racontar, qui n’est du reste qu’un des mille dont ce loyal serviteur a été l’objet de la part de méchantes langues?

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La Reine en 1851.

Tels sont les multiples et divers devoirs de la reine. Elle a pu s’affranchir de ceux qu’elle a cru pouvoir abandonner sans perdre ses prérogatives; on ne peut nier qu’elle se soit fidèlement et ponctuellement acquittée des autres. Elle a laissé son peuple se gouverner lui-même, mais elle n’a pas souffert qu’on méconnaisse son autorité. Elle a toujours vécu en parfaite harmonie avec tous ses ministres, mais elle a su les tenir en respect et empêcher leurs empiètements. Palmerston a su ce qu’il en coûte d’oser dépasser les bornes. Il avait pris l’habitude de ne plus même lui montrer les dépêches

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Buckingham.—La salle à manger.

Phot. H. N. King.

 

 

qu’il recevait de l’étranger: il s’était ainsi fait le principal artisan de la révolution qui chassa Louis-Philippe du trône de France, et avait reconnu la légitimité du coup d’État de Napoléon III, tout cela sans rien dire à la reine ni au premier ministre. Celle-ci se plaignit au Parlement et exigea son renvoi immédiat du cabinet. Elle l’obtint. Cela n’empêcha pas que, la situation politique ayant changé et avec elle l’état des partis, Palmerston revînt au pouvoir et trouvât à la Cour de Windsor un accueil aimable, comme si rien ne s’était passé entre la reine et lui.

Victoria eut cependant une antipathie profonde pour deux de ses ministres: Peel et Gladstone. A Peel, elle ne pardonna jamais ses attaques contre le prince Albert qu’elle adorait; quant à Gladstone, elle se montra toujours de glace envers lui et ne lui offrit par deux fois la pairie, à son départ des affaires, que pour la forme, honneur que, du reste, le grand homme d’État eut l’esprit de décliner chaque fois.

Ce fut un des faibles de Victoria que de conférer la pairie à tout homme influent. Si encore elle s’était contentée de l’offrir aux hommes d’une valeur intellectuelle ou morale notoire; mais que de fois elle a ainsi blasonné des fortunes tout au moins obscures.

Sa plus grande habileté a été de vivre en communion avec son peuple, en le tenant au courant de toutes ses joies et de toutes ses douleurs domestiques, en s’adressant à lui dans toutes les grandes circonstances de son règne, en publiant ses mémoires; et c’est surtout par cette intimité dans laquelle elle l’a admis, sûre qu’il garderait les distances, que s’explique sa popularité, non seulement dans tout le Royaume-Uni, mais encore dans tout son empire colonial, sur lequel les Anglais sont si fiers de dire que le soleil ne se couche jamais. Quels que soient, en effet, leurs sentiments vis-à-vis de la mère-patrie, les colonies respectent la reine, comme à l’intérieur les partis savent la tenir en dehors et au-dessus de leurs querelles.

Tout en ayant encouru le reproche d’être devenue prématurément vieille d’esprit, Victoria est restée jeune en politique, en ce sens qu’elle en est restée à 1861, ce qui obligea dernièrement lord Salisbury de lui faire respectueusement observer qu’il avait coulé de l’eau sous London-Bridge depuis la chute de lord Melbourne. La vérité, c’est qu’elle a exercé le pouvoir sans y prendre jamais goût et qu’elle est restée dans ses idées de 1852, date où, dans une lettre au roi de Prusse, à qui elle éprouvait le besoin d’expliquer la guerre de Crimée, elle écrivait:

«Nous autres femmes ne sommes point faites pour gouverner; si nous sommes de vraies femmes, nous ne pouvons que haïr ces occupations. Cependant, je dois m’y attacher.»

Tout le règne de Victoria s’illumine à la lueur de ces quelques lignes: elle est reine malgré elle, comme Sganarelle est médecin malgré lui, avec cette différence qu’elle se résigne à jouer mélancoliquement le personnage. Et ce dégoût du pouvoir vient de ce qu’elle se sent née pour être femme et qu’on ne l’est pas assez sous l’hermine royale. Elle ne reconnaît pas pour être de son sexe les Élisabeth d’Angleterre, les Catherine de Russie, les Louise de Prusse; ce sont pour elle des monstres politiques doués d’un tempérament hybride qu’elle n’a garde de leur envier. D’ailleurs, la Constitution anglaise actuelle ne leur permettrait pas de vivre.

Ainsi Victoria, dont le nom aura brillé d’un grand éclat sur la période la plus longue de l’histoire d’Angleterre, non seulement n’aura pas gouverné, mais aura à peine régné. Autant on lui sait gré de son abstention dans le premier cas, autant, dans le second, on lui reproche de ne pas savoir employer le produit de sa liste civile à déployer à sa Cour le luxe dont une Cour a besoin. Qui sait si, à force de simplicité, cette reine, qui restera grande dans l’histoire par les grands progrès qu’elle aura vus naître sous son très long règne, n’aura pas prouvé à son peuple son inutilité, et qu’un jour, au jour du réveil qui suit généralement les grandes crises salutaires de la vie des peuples, l’Anglais, cessant de jouer le fanfaron à la face du monde civilisé, répudiant une bonne fois sa séculaire hypocrisie, devenant enfin franc envers lui-même, ne trouvera pas, en révisant le budget, que sa soi-disant monarchie est un luxe bien coûteux pour le peu de services qu’elle rend?

III

Sur la chaise d’Édouard le Confesseur

70.000 livres sterling à dépenser.—Les pieds humides.—De Buckingham Palace à Westminster Abbey en passant par Whitehall.—Hipp! hipp! hourrah!—Le passé et l’avenir.—La chaise d’Édouard le Confesseur.—L’oreiller de Jacob.—Les diamants d’Esterhazy.—Soult et Wellington.—Le rite veut que le contenant soit plus petit que le contenu.—Tous coiffés.—Aux uns la joue, aux autres la main.—Médailles à la volée.—Dash aboie.

Entre le jour de l’avènement et celui du couronnement de Victoria, plus d’un an s’était écoulé, et la jeune reine avait eu le temps de se former à ses nouveaux devoirs envers l’État. Ce qu’elle avait connu du pouvoir, n’était d’ailleurs guère fait pour le lui faire aimer. Elle avait vu les intrigues des partis remuer profondément le pays lors des élections de 1837 et son empire colonial lui avait déjà créé des soucis avec l’insurrection du Canada. Elle avait rompu avec tout son passé. Elle avait quitté Kensington, le palais si plein de souvenirs, non sans avoir emporté toutes les peintures remarquables, et avait élu sa résidence à Buckingham, séjour favori de Georges IV et abhorré de Guillaume IV. Elle avait tenu un drawing-room; le 17 juillet, elle était allée en grande pompe à la Chambre des Lords prononcer la dissolution du Parlement. En un mot, elle avait fait acte de reine avant que la couronne de ses ancêtres lui eût été solennellement imposée. Depuis le jour de la mort de son oncle, il n’était pourtant question que du jour où elle se rendrait en grand gala, à Westminster Abbey, ceindre le diadème royal.

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La Reine en 1862.

En raison de son sexe, les uns voulaient que le plus grand faste fût déployé ce jour-là; d’autres au contraire prétendaient qu’il était plus digne d’une monarchie moderne de ne pas imposer de sacrifices trop lourds à la nation. Les économistes de la Chambre des Communes étaient d’avis qu’il ne fallait pas renouveler les folies du sacre de Georges IV, qui avaient coûté plus de six millions de francs et qu’il convenait de faire les choses pour Victoria, comme pour son oncle Guillaume IV, très simplement. Le sacre de ce dernier avait coûté à la nation un million deux cent cinquante mille francs; le Parlement estima qu’il fallait faire un peu mieux pour une reine et rehausser l’éclat de la cérémonie, et vota soixante-dix mille livres sterling, soit un million sept cent cinquante mille francs.

La cérémonie du couronnement eut lieu le 28 juin 1838. Le jour se leva par une pluie battante qui n’avait cessé de tomber toute la nuit. De toutes parts on s’apitoyait sur la reine, et on regrettait qu’elle ne pût ce jour-là se montrer à son peuple, parée des insignes de la royauté. Heureusement le soleil n’allait pas tarder à fondre les derniers nuages et à éclairer d’une splendeur radieuse cette grande journée historique dont la nation anglaise allait être sevrée pour longtemps. Vers neuf heures du matin le pavé des rues de Londres était déjà séché par le soleil brûlant de juin; les rues étaient noires de spectateurs. Le plus grand nombre, venus de la veille, avaient, comme les pavés, reçu toute l’eau de la nuit et comme eux s’étaient séchés au soleil. Toutes les fenêtres avaient été converties en petits amphithéâtres; la moindre anfractuosité de terrain avait donné lieu à l’improvisation de quelque tribune, ou de quelques gradins.

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La Reine en 1865.

A dix heures, au moment où toutes les cloches de la métropole se mettaient en branle, la procession commençait de sortir du palais de Buckingham et se dirigeait par Constitution Hill, Piccadilly, Saint-James’s Street, Pall Mall, Cockspur Street, Charing Cross, Whitehall—au premier étage duquel tomba la tête de Charles Ier sous la hache du bourreau—et par Parliament Street. La porte par laquelle la reine devait entrer dans l’Abbaye donne à l’ouest du monument. Elle mit une heure et demie pour y arriver, précédée de toute sa Cour, des grands corps de l’État, des ambassadeurs de toutes les puissances. C’est le maréchal Soult, ce vieil adversaire du duc de Wellington, qui fut chargé par le roi Louis-Philippe de représenter la France en cette occasion et il s’acquitta de sa mission avec éclat.

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La Reine en 1867.

Sur tout le parcours, Victoria fut l’objet des ovations les plus enthousiastes de la part du peuple; dès son entrée dans l’abbaye, elle reçut de l’aristocratie assemblée et revêtue de tous les insignes de ses dignités, des preuves non équivoques du plus pur loyalisme.

Au moment où elle mit pied à terre, le grand orgue, joué par sir Georges Smart, emplit d’harmonie l’auguste sanctuaire. Aucun pays au monde n’a quelque chose de comparable à la vieille abbaye, sous les voûtes de laquelle dorment réellement ou sont censés dormir tous ceux qui ont contribué en quelque chose à l’héritage glorieux de la nation.

Victoria fait son entrée sous ces voûtes solennelles. Tous les yeux sont sur elle. Elle est admirable de simplicité et de dignité à la fois. On la dirige droit à la sacristie, d’où elle ne sort que revêtue d’une longue robe blanche de pure dentelle et du manteau royal en velours violet bordé d’hermine et enrichi de broderies d’or. Elle a autour du cou les colliers des ordres de la Jarretière, du Chardon, du Bain et de Saint-Patrick. Son front est ceint d’un simple cercle d’or. Elle paraît très émue. On la mène dans cet appareil, suivie des douze demoiselles d’honneur qui portent la traîne de son manteau, jusqu’au trône érigé en face de l’autel.

Le trône du couronnement mérite que nous nous y arrêtions. Ce n’est pas que sa structure soit très artistique; loin de là, c’est un simple siège gothique en bois, renfermant, enchâssée dans son pied sculpté à jour et par conséquent visible, la pierre sur laquelle, si l’on en croit la légende, s’endormit le patriarche Jacob dans la plaine de Luz. Cette chaise appartenait à Édouard le Confesseur; depuis Édouard Ier, elle a servi au couronnement de tous les souverains d’Angleterre. Quant à la pierre relique qu’elle renferme, elle serait passée d’Espagne en Irlande, d’où elle aurait été transportée en Écosse par le roi Fergus; elle serait devenue la propriété de l’abbaye de Scone en l’an 850, grâce à la libéralité du roi Kenneth et aurait été enchâssée dans la chaise d’Édouard le Confesseur. L’ensemble fut offert à Édouard Ier à l’occasion de son sacre, avec le sceptre et la couronne d’Écosse.

Sous les veux émerveillés de la brillante assistance, laquelle en cette occasion s’était parée de tous ses diamants et de ses pierreries—le prince Esterhazy en avait jusque sur les talons de ses bottines,—la reine s’avance jusqu’au trône de ses ancêtres; l’archevêque de Cantorbéry, le docteur Hawley, le même qui assistait au baptême de la reine en qualité d’évêque de Londres, commence aussitôt la cérémonie. Vêtu d’une longue chappe violette et coiffé de la ridicule perruque blanche frisée qui n’était pas encore tombée en désuétude dans le clergé, il vient se placer devant l’autel orné des plus riches tapisseries et de la précieuse vaisselle d’or de l’abbaye, et là, s’adressant d’une voix haute et ferme à l’assemblée: «Messeigneurs, dit-il, je vous présente ici Victoria, l’indiscutable reine de ce royaume et à vous tous venus ici pour lui rendre hommage je demande: Êtes-vous toujours dans la même intention?» L’assemblée répond par les cris de: «Dieu protège la reine Victoria!» La reine fait ensuite ses cadeaux à l’Église; ils consistent en un drap d’or destiné à recouvrir l’autel et en un lingot d’or d’un grand poids. L’évêque de Londres prend alors la parole et, dans un discours plein d’éloquence, il explique à la reine l’importance du serment qu’elle va avoir à prononcer. Elle va jurer de protéger la religion de l’État, d’empêcher qu’une autre religion lui soit substituée et de considérer comme hérétiques tous ceux qui ne lui appartiennent point. Le serment fini, la reine vient s’agenouiller devant l’autel, tandis que le chœur de la chapelle royale entonne le Veni creator Spiritus. L’archevêque lui présente le livre des Évangiles sur lequel elle prête serment; elle retourne ensuite à son trône et s’y agenouille, tandis que quatre ducs, tous chevaliers de la Jarretière, tiennent un drap d’or étendu au-dessus de sa tête. Le doyen de Westminster présente l’huile sainte et l’archevêque oint la tête et les mains de la reine en prononçant les mots suivants: «Sois ointe de l’huile sacrée des rois, des prêtres et des prophètes». Il prend ensuite le globe et le lui place dans la main gauche; il présente l’anneau au gros rubis à l’annulaire de la main droite. La reine lui fait observer qu’il a été fait pour son petit doigt; l’archevêque insiste pour le mettre à l’annulaire, disant qu’il serait contraire au rite de le mettre au petit doigt et force l’anneau avec une telle violence que la reine va en éprouver une douleur cuisante pendant tout le reste de la cérémonie et qu’elle devra, à son retour à Buckingham, tenir sa main dans l’eau glacée pour pouvoir le retirer. Elle reçoit ensuite le sceptre d’ivoire. Une prière spéciale accompagne la remise de chacun de ces emblèmes royaux. La reine est toujours à genoux; l’archevêque tient au-dessus de sa tête la couronne d’Angleterre dont le gros rubis est bien connu sous le nom de trophée du prince Noir. Tous les pairs et pairesses d’Angleterre prennent leurs couronnes, les évêques leurs mitres et se disposent à s’en couvrir. Les rayons du soleil filtrent à ce moment au travers des merveilleux vitraux de la vieille abbaye et c’est d’un bout à l’autre des nefs un éblouissant ruissellement de pierres précieuses. Au moment où l’archevêque dépose la couronne sur la tête de la reine, tous les seigneurs se couvrent des leurs et des vivats éclatent sous les voûtes sacrées. A l’extérieur les trompettes sonnent aux champs, les tambours roulent, les canons de la tour de Londres et ceux dissimulés dans le parc de Saint-James annoncent à la foule le moment précis du couronnement. L’ivresse publique est à son comble. Plus vite que le vent, la nouvelle se trouve répercutée, de canons en canons, jusqu’aux limites extrêmes du Royaume-Uni.

La reine se relève alors et s’assied sur le trône.

L’archevêque appelle ensuite les bénédictions du ciel sur la souveraine et sur son règne, puis commence la cérémonie des hommages. Le premier, l’archevêque s’agenouille et prête à la reine le serment de fidélité en son nom et au nom de l’épiscopat anglais; viennent ensuite les oncles de la reine qui, ôtant leurs couronnes, mais restant debout, prononcent ces paroles: «Je deviens votre homme lige pour la vie et je fais le serment de vivre et de mourir pour vous. Que Dieu m’y aide!» Ils touchent ensuite de la main droite la couronne placée sur la tête de la reine et embrassent celle-ci sur la joue gauche.

Les autres pairs défilent ensuite, les ducs et duchesses, d’abord, puis les marquis et marquises, les comtes et comtesses, les vicomtes et vicomtesses, les barons et baronnes. Tous s’agenouillent successivement devant elle et lui baisent la main. Le premier de chaque catégorie, le plus ancien dans l’ordre de création, prononce seul le serment en son nom et au nom de ses égaux en dignité.

La cérémonie de l’hommage terminée, le trésorier de la Maison royale, le comte de Surrey, jette des médailles commémoratives d’argent à l’assistance dans tous les sens et chacun s’empresse de les ramasser. Cette partie de la cérémonie du couronnement se comprendrait peut-être mieux sur la place publique; en tout cas, elle nuirait moins au décorum de l’abbaye, car rien n’est plus ridicule que cette curée de médailles, à laquelle prennent part les plus nobles dames, voire même les demoiselles d’honneur qui assistent la reine.

La reine, enlevant ensuite sa couronne, vient s’agenouiller devant l’autel et communie. Le chœur entonne alors les alleluia. Puis, elle rentre dans la chapelle d’Édouard le Confesseur, où elle quitte sa robe de dentelle et revêt un manteau de pourpre à la place. Elle se dirige alors, la couronne sur la tête et les attributs du pouvoir aux mains, vers la porte par où elle est entrée. A la sortie de l’abbaye, elle remet le sceptre et le globe aux seigneurs désignés pour les porter, et remonte dans son carrosse doré traîné de douze chevaux isabelle. Tous les pairs suivent, couronnés, dans leurs carrosses armoriés, le cortège royal jusqu’au palais de Buckingham, où ceux qui ne sont pas invités au banquet se dispersent.

Rien ne peut donner une idée de l’enthousiasme délirant de la foule sur le passage de la reine, au retour de la cérémonie du couronnement; il faut avoir assisté à son jubilé de 50 ans en 1887, ou à celui, plus brillant encore, de diamant ou de 60 ans de règne, en 1897, pour se rendre compte de ce qu’il a pu être.

Le reste de la journée du couronnement se passa en banquet à la Cour et illuminations. Dans toute l’aristocratie, il ne fut question pendant quinze jours que de festins, bals et splendides réceptions.

Chose curieuse, Victoria n’a jamais retracé les scènes de son couronnement, sans y mêler deux impressions, l’une pénible et l’autre agréable, qui vraisemblablement, ont dû être bien fortes pour avoir été ainsi associées par elle aux émotions inoubliables de cette journée: la douleur que lui causa l’anneau royal à l’annulaire et la joie qu’elle eut d’entendre aboyer Dash, son chien favori, à son retour au palais.

Ne devine-t-on ce qu’elle eût fait sans la tyrannie de l’étiquette; elle aurait sans doute jeté l’anneau royal aux orties et aurait couru embrasser son fidèle dog. Elle dut faire le contraire, elle supporta l’anneau détesté et ne put voir son chien que le lendemain; mais elle s’en souvint et en voulut à la royauté.

IV

La Maison de la Reine.

Ce que coûte à la nation la reine, la famille royale et le mari de la reine.—L’incohérence de la tour de Babel.—L’aventure d’un ministre français très pressé.—Les emplois à la Cour et les sinécures.—Les écuries de Pimlico.—Gants à six boutons.—Victoria ne sait pas s’habiller.—C’est à qui ne veut pas de cadeaux.—Ce que coûtent à l’État les révérences du Black Rod et les dithyrambes du poète-lauréat.—L’ordre de préséance.

La liste civile de la reine d’Angleterre s’élève annuellement à la somme de trois cent quatre-vingt-cinq mille livres sterling, soit à neuf millions six cent vingt-cinq mille francs. Les dépenses de sa Maison sont comprises dans ce budget pour la somme de quatre millions trois cent douze mille francs et les salaires du personnel se chiffrent par trois millions deux cent quatre-vingt-un mille cinq cents francs. La bourse privée de la reine consiste en une pension annuelle de un million cinq cent mille francs. Les enfants de la reine coûtent à l’État des sommes assez rondelettes. Le prince de Galles touche un million, la princesse

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La chaise d’Édouard le Confesseur.

de Galles deux cent cinquante mille francs pour elle-même, et, pour l’éducation de ses enfants, neuf cent mille francs; l’impératrice douairière d’Allemagne, veuve de l’empereur Frédéric et mère de Guillaume II, deux cent mille francs; le duc d’Édimburg, deux cent cinquante mille francs; le duc de Connaught, six cent vingt-cinq mille francs. Chacune des filles de la reine émarge pour cent cinquante mille francs. Les pensions faites aux parents de la reine jusqu’au degré de cousin varient entre trois cent mille francs et cent vingt-cinq mille francs par tête. Si l’on ajoute à cela une somme de trois cent vingt-cinq mille francs, attribuée aux œuvres de bienfaisance de la reine et une somme de deux cent mille francs laissée à son entière discrétion chaque année, sans but spécial, on a une idée approximative de ce que coûte à la nation l’entretien de la famille royale.

Cependant, autant le Parlement met de bonne grâce à voter des gratifications aux membres de la famille royale, à l’occasion soit de la naissance, soit de la majorité d’un enfant, autant il se montre intraitable, lorsqu’il s’agit d’un étranger, cet étranger fût-il le mari de la reine. C’est ainsi que lorsqu’il s’agit de régler quelle serait la situation du prince Albert de Saxe-Cobourg, non seulement il ne voulut rien entendre pour lui donner le titre de roi, mais encore il fallut lui arracher livre par livre les deniers de sa liste civile. Cette question de la situation à faire au prince fut discutée en pleine séance du Parlement et certains députés de l’opposition ne craignirent pas de froisser la susceptibilité légitime de la jeune reine. Sir Robert Peel se fit même remarquer à cette occasion pour sa parcimonie, que la reine, large lorsqu’il s’agit de deniers de l’État, ne lui pardonna jamais. La liste civile du prince Albert fut définitivement arrêtée à trente mille livres par an, soit à sept cent cinquante mille francs.

La reine s’attendait à ce qu’elle serait au moins égale à sa bourse privée, c’est-à-dire portée à un million et demi.

Le nombre des personnes attachées à la reine est de neuf cent trente et une, sans compter les domestiques. Dans ce nombre, ne sont comprises que les personnes émargeant à la liste civile.

Avant le mariage de la reine, le nombre des emplois à la Cour était le même qu’aujourd’hui; à aucune époque, il ne varia; la seule différence que l’on peut constater, c’est que, du vivant du prince Albert et depuis sa mort, les attributions de chacun ont été mieux définies. A ce point de vue, du moins, on sentit qu’il y avait un maître dans la maison. On jugera du désarroi au milieu duquel cette Cour se débattait auparavant par certains faits que nous trouvons retracés dans les mémoires de quelques dames d’honneur.

S’il fallait du bois dans les cheminées, c’était à l’intendant qu’il fallait s’adresser; mais c’était au chambellan qu’il fallait recourir, s’il y avait lieu de l’allumer. Le nettoyage des carreaux en dehors dépendait du chambellan; à l’intérieur, de l’intendant; de sorte que leurs nettoyages ne coïncidant pas, les fenêtres étaient sales, constamment, d’un côté ou de l’autre. Quand on avait réussi à franchir l’enceinte du château de Windsor, il n’était pas difficile de pénétrer jusqu’à la reine même, sans être annoncé. Les domestiques avaient coutume d’entrer et de sortir à volonté, sous le prétexte le plus futile. La nuit, celui qui s’égarait dans les couloirs du palais, était exposé à toutes les mésaventures. C’est ainsi que M. Guizot, qui avait accompagné le roi Louis-Philippe dans sa visite à Windsor, se mit à chercher, à une heure où il croyait tout le monde endormi, l’endroit où les rois eux-mêmes et, à plus forte raison, leurs ministres vont à pied. Après avoir erré de couloir en couloir, il crut se reconnaître et ouvrit une porte. Quelle ne fut pas sa stupéfaction, quand il se trouva en présence de la reine, que sa femme de chambre décoiffait avant le coucher.

Une fois, un individu inconnu put se glisser et se cacher dans le cabinet de toilette de la reine. On n’a jamais pu lui faire dire comment il avait réussi à y pénétrer, ni le motif de son importune visite.

La Maison de la reine se compose de plusieurs grands départements. En premier lieu, le département de l’intendant, qui est maître de la Maison royale et secrétaire du Conseil privé. Il a la charge du personnel de la comptabilité de la Cour, des cuisines, des caves, non seulement à Windsor et à Buckingham, mais encore à Osborne, à Balmoral ou sur le continent. Le département du chambellan est aussi important; mais, tandis que l’intendant préside aux choses de la vie matérielle, le chambellan préside à tout ce qui touche au cérémonial de la Cour. Il a sous ses ordres les secrétaires de la Cour, les payeurs, les lords de service, les grooms de service (on appelle ainsi les officiers distingués admis au service de la Cour), le maître des cérémonies et son adjudant, le gentleman de la Baguette Noire, les grooms de la chambre privée, le bibliothécaire, le poète-lauréat, le peintre ordinaire et le peintre de marine de Sa Majesté, le gardien des tableaux, le champion de la reine, le maître des barques, le gardien des cygnes, le maître de la musique, les pages des escaliers, les pages de la présence et les différents surveillants des châteaux royaux de Buckingham, Windsor, Osborne, Frogmore, Kensington, Saint-James, Balmoral, Claremont, Kew, Hampton Court, Cumberland Lodge et Holyrood. Le département médical est à part, bien que relevant de l’autorité du chambellan. La reine a trois médecins ordinaires, quatre extraordinaires, un chirurgien ordinaire, trois chirurgiens extraordinaires, trois pharmaciens et un dentiste attachés à sa personne; un nombre égal d’hommes de l’art sont attachés au personnel de la Cour. Le département religieux relève de l’évêque de Londres, qui porte le sous-titre de diacre des chapelles royales, comme l’évêque de Winchester porte le titre de commis du cabinet de la reine. Un certain nombre de révérends assistent ces deux personnages dans l’exercice de leurs fonctions, les uns à la chapelle royale, les autres à la chapelle privée de la reine, car celle-ci n’assiste pas toujours aux offices de la Cour dans la chapelle du château. Il y a autant de chapelains qu’il y a de chapelles et de châteaux.

Le titre de grand aumônier de la Cour appartient héréditairement à un noble civil; il appartient aujourd’hui au marquis d’Exeter, lequel est chargé de répartir les aumônes royales et d’en faire tenir par ses scribes l’exacte comptabilité.

Un des départements les plus importants est celui du maître de la cavalerie, autrement dit du grand écuyer, charge confiée à l’heure actuelle au duc de Portland, de richissime réputation. De même que le chambellan a ses bureaux dans l’ancien palais de Saint-James, de même le grand écuyer a les siens dans les écuries royales de Pimlico. Il a sous ses ordres un grand nombre d’écuyers ordinaires et extraordinaires, titulaires ou honoraires, ainsi qu’un très grand nombre de pages d’honneur. C’est lui qui dirige les écuries et les chenils de la couronne, préside à l’acquisition des fourrages, au recrutement des valets d’écuries, des cochers, des piqueurs, et s’occupe indirectement des chasses royales, lesquelles sont confiées à la garde du grand veneur, pour le présent le comte de Coventry. Inutile d’ajouter que les vétérinaires appartiennent au département du grand écuyer.

Le département de la garde-robe est confié à une dame, généralement une duchesse, qui a à s’occuper de l’entretien des costumes historiques de la reine, de sa garde-robe privée, depuis ses chaussures jusqu’à ses chapeaux, ainsi que du personnel des dames et femmes de la chambre à coucher et des demoiselles d’honneur. S’il y a des sinécures à la Cour d’Angleterre, ce n’est certes pas à la garde-robe. Non pas que la reine ait des goûts bien changeants, mais parce qu’elle exige que l’inventaire de ses toilettes soit toujours tenu à jour.

La reine a toujours manqué de goût, non seulement dans l’harmonie des couleurs, mais encore dans le choix des modes. Elle a toujours été assez mal affublée; maintenant elle s’attife de façon ridicule. Il est vrai qu’étant de petite taille et ayant pris de l’embonpoint dès les premières années de son mariage, elle ne porte pas beau. Est-ce pour cela qu’elle affecte un si grand dédain de la parure? Quoi qu’il en soit, si ses robes ne brillent pas par le goût, elles brillent par le nombre: il est rare qu’elle se montre deux fois dans la même toilette à la Cour de Windsor. Aimant avant tout le confortable, elle s’inquiète relativement peu de la mode. Son goût bourgeois va jusqu’à l’exagération. Avec la toilette de ville, elle ne porte que des gants d’un seul bouton; en soirée, elle en porte de plus longs, mais jamais on ne lui en vit qui dépassassent le coude; elle ne veut pas qu’on mette plus de dix shillings six pence, soit treize francs dix à une paire de gants pour elle. A ses intimes qui lui demandaient la raison de cette parcimonie au début de son règne, elle avait coutume de répondre que la femme anglaise était trop frivole et trop dépensière et qu’elle se proposait d’être pour ses sujettes un exemple de vertu et de simplicité domestiques.

Tous les dons en étoffes ou riches tissus, que ce soient des cachemires des Indes ou des dentelles en point d’Angleterre, sont déposés à la garde-robe et c’est de la garde-robe que partent les cadeaux de la reine, lorsqu’il lui prend fantaisie, assez rarement d’ailleurs, d’offrir à une grande dame un souvenir personnel. Les dames de la Cour ne redoutent rien tant qu’un cadeau de la reine, en toilette surtout, tant ses cadeaux sont de mauvais goût et difficiles à porter sans donner prise au ridicule.

La reine reçoit chaque année un certain nombre de châles en cachemire des Indes qu’elle distribue aux personnes qu’elle veut honorer. C’est chez elle une manie d’offrir un châle, à tel point que le prince de Galles s’amuse lui-même de cette manie.

Un jour, aux régates d’Henley, le prince se trouvait en compagnie de charmantes actrices, entre autres d’Hellen Terry, à bord d’un bateau de plaisance loué pour assister aux courses. Une des jolies femmes de la compagnie de l’héritier du trône, crut reconnaître la reine sur un autre bateau. Le prince n’avait pas le moindre doute sur l’absence de la reine. Il consentit cependant, sur les instances de l’actrice, à regarder avec sa jumelle, la personne qu’on lui signalait.

—Je crois que vous faites erreur, dit-il.

Au même moment, la personne en question se levait pour passer son châle à sa voisine.

—Oh! fit le prince, je crois bien que vous avez raison, car la voilà qui distribue ses châles. Ce ne peut donc être que la reine.

Avant de quitter ce chapitre de la Maison de la reine, nous citerons quelques exemples de sinécures dont l’existence remonte au bon vieux temps, qui n’ont plus aucune raison d’être de nos jours et qui continuent d’être grassement rémunérées par la liste civile. Le champion de la reine, par exemple, dont l’unique fonction est, le jour du couronnement, de déclarer publiquement qu’il est prêt à ramasser le gant de quiconque contestera les droits au trône de son souverain ou de sa souveraine et le gentleman de la Baguette Noire, Black Rod, dont la fonction consiste à faire trois révérences à reculons au moment où la reine ou son représentant va donner lecture du discours du trône à la Chambre des lords, touchent le premier, 6,000 francs, le second 50,000 francs par an; par contre, le poète lauréat, pour qui ce n’est pas toujours une sinécure