Le prince Albert.
Épouse et camarade.—Attentions et prévenances.—En vedette.—Le titre de roi consort.—Dans le lac.—Dorlottée.—Tout meurt avec lui.—Convois, statues, memorials.—Dernier portrait.
Victoria fut une épouse modèle, comme le prince Albert fut un époux idéal. Se rendant parfaitement compte de la fausseté de sa position, il n’a jamais cherché qu’à rendre service à la reine et à faire en sorte que son règne fût aussi glorieux que possible.
La reine lui a prodigué durant toute sa vie tous les trésors d’affection et c’est surtout son amour pour l’époux de son choix qui lui a donné la force d’accomplir sa destinée.
Dès le début de son mariage, elle aurait voulu faire conférer au prince Albert, par acte du Parlement, le titre de roi consort. Elle s’ouvrit de ce projet au roi Léopold et au baron Stockmar, qui tous deux furent d’avis qu’il fallait attendre que le prince eût acquis des droits sérieux à la confiance de la nation. Elle patienta et, en 1845, lorsque le prince se fut acquitté avec éclat du rôle de directeur des Beaux-Arts qui lui avait été confié par le Conseil des ministres et qu’il eût aux yeux de tous donné la mesure de ses hautes capacités et de la solidité de son jugement, elle vint à la rescousse; mais cette fois encore, le baron Stockmar fut d’avis que ce serait éveiller les susceptibilités de la nation que de donner à un étranger le titre de roi d’Angleterre. Sir Robert Peel et le duc d’Aberdeen furent du même avis; le premier prit même les devants et s’arrangea pour être interpellé à ce sujet à la Chambre des communes, afin de faire cesser les bruits qui couraient d’un si grand changement à la Constitution.
La reine, en poursuivant son but, n’avait en vue que de conférer à son époux une dignité qui cadrât mieux avec la haute idée qu’elle en avait. Elle prit bravement son parti de son échec et s’attacha à régner autant que possible selon les idées du prince Albert. En toute chose elle lui demandait conseil et ce n’est qu’après avoir eu ses avis qu’elle agissait.
C’est le souci de la santé de ce précieux compagnon qui lui fit acheter successivement Osborne et Balmoral, en même temps que le désir de goûter avec lui un genre de vie plus en rapport avec ses goûts et dans lequel disparût la différence de leurs situations.
Le prince Albert aimait les enfants: elle voulut lui donner une nombreuse progéniture et s’appliqua de son mieux à concilier ses devoirs d’épouse et de reine.
En tout elle adopta ses goûts; les plaisirs favoris de son époux devenaient aussitôt les siens; elle ne voyait que par ses yeux et n’était jamais si heureuse que quand leurs idées se rencontraient sur un sujet quelconque.
Plusieurs fois le prince fut l’objet des attaques de la presse. La reine s’en montra très affectée et s’efforça de les lui faire oublier. Chaque fois qu’elle put le mettre en vedette aux yeux du pays, elle n’en laissa point échapper l’occasion. Elle lui sut gré de s’instruire dans les lois de l’Angleterre et de se faire recevoir docteur de l’Université d’Oxford. Elle le vit avec plaisir prendre en mains l’organisation de l’exposition de 1851, qui donna un si grand essor à l’industrie nationale. Elle le pressa d’accepter le titre de chancelier de l’Université de Cambridge, lorsque cet honneur lui fut offert et elle visita l’Université pour lui donner l’occasion d’exercer ses prérogatives en souhaitant la bienvenue à sa souveraine.
Elle sut apprécier la besogne écrasante et ingrate à laquelle il se condamna en lui servant de secrétaire particulier, avant le général sir Henry Ponsonby et sir Bigge. Elle lui fut surtout reconnaissante de se dévouer au bien extérieur et intérieur du Royaume-Uni.
Toutes les lettres de Victoria sont pleines d’admiration et d’amour pour son époux; ses mémoires sont remplis de lui et, depuis sa mort, la mémoire du cher défunt est associée à ses moindres souvenirs.
Elle constate avec plaisir qu’il produit une excellente impression sur tous ses ministres, quoique de partis opposés; sur les souverains étrangers qui viennent à la Cour et sur l’aristocratie. Elle dissipe d’avance les préventions de ceux qui l’approchent pour la première fois avec les préjugés de la foule. Lorsque la haine des partis semble l’emporter et essaye de jeter la suspicion sur lui, elle le défend alors énergiquement et le couvre de son autorité.
Sans la reine, le prince Albert n’eût sans doute eu à la Cour de Saint-James que le rôle effacé de l’époux de la reine Anne; grâce à elle, il est au contraire considéré par tous comme le premier personnage après la reine et comme son mentor en toutes choses.
La veille du baptême de la princesse royale, devenue l’impératrice Frédéric, le prince en patinant sur le lac de Buckingham Palace tombe dans l’eau glacée. Tous poussent des cris et courent chercher des cordes, des échelles; la reine se précipite sur la glace au risque de la sentir se dérober sous elle et lui porte un prompt secours.
Dans ses excursions à travers les Highlands, elle est heureuse du charme que son époux exerce sur tous ceux qui l’approchent et des hommages sincères qui lui sont rendus par ses fidèles écossais.
S’il doit la quitter, ne fût-ce que pour quelques jours, elle en a du chagrin et ses mémoires attestent qu’elle compte les jours qui la séparent de son retour. Dans ses jeunes années elle partage ses plaisirs, fait de longues et fatigantes chevauchées à travers les pics montagneux, chasse le daim dans les forêts qui lui rappellent celle de Thuringe. A sa fête et à l’anniversaire de sa naissance, elle s’ingénie à lui faire plaisir et lui prépare des fêtes qui lui rappellent son pays natal.
Dans ses couches, elle veut toujours l’avoir auprès d’elle pour la soutenir de sa présence et elle ne veut être soignée que par lui.
Lorsqu’il dresse le plan de ses homes dans l’île de Wight et en Écosse, elle tient à ce que les pièces où ils doivent vivre intimement ne soient point trop grandes, afin d’être plus près de lui.
En un mot, c’est la femme aimante, prévenante, attentionnée, toujours prête à embellir la vie de son époux et à lui faire oublier l’amertume d’une position inférieure.
Aussi conçoit-on que la disparition presque subite d’un être aussi cher ait comme foudroyé la reine. Jusqu’à sa dernière heure, elle n’a voulu croire qu’à une indisposition passagère, à tel point qu’elle était à faire sa promenade habituelle en voiture dans le parc de Windsor quand le malheur arriva et qu’elle ne comprit rien lorsqu’on lui apprit l’épouvantable nouvelle.
«Tout meurt avec lui», s’écria-t-elle, et, en effet, depuis ce jour, Victoria n’a plus été que reine et reine désolée. Depuis elle a promené son ennui de Windsor à Osborne et d’Osborne à Balmoral, avec la régularité d’un automate qui accomplit une fonction prescrite passivement, jusqu’à la mort.
Les malheurs peuvent l’accabler désormais, elle les reçoit comme s’ils étaient depuis longtemps attendus, avec une philosophie qui confine à l’inconscience.
Elle élève des cairns, des statues, des memorials à son compagnon défunt et elle passe chacune de ses fêtes dans le plus grand recueillement et dans le culte de sa mémoire, aux lieux où il avait coutume de se trouver à la même époque de l’année. Les témoins actuels de ces hommages muets sont tentés de croire que le deuil de la reine ne date que d’un an et cependant il y a quarante ans que la reine pleure son époux.
Le deuil de la reine n’a jamais cessé qu’aux jours de mariage et de baptême dans la famille. Encore dans ces circonstances n’oublie-t-on jamais le chef de la famille parti.
Ne pouvant laisser sa dépouille dans les caveaux de la chapelle Saint-George, au château de Windsor, à côté de celles des rois ses aïeux, la reine lui a pieusement élevé un mausolée dans sa propriété de Frogmore et c’est là qu’à chaque anniversaire elle se rend fidèlement avec une de ses filles ou quelque dame d’honneur. Elle a soin d’emporter la clé et on est toujours douloureusement saisi en la voyant pénétrer dans le sanctuaire devenu le tombeau de son amour et rester là les yeux fixés sur l’image sympathique de son Albert, fixée si exactement et avec tant de vie par le ciseau d’un grand artiste.
C’est à la mémoire du prince Albert que la reine a dédié la première partie de ses mémoires; la seconde partie, qui embrasse tous ses souvenirs de veuve, est également pleine de lui.
Afin que l’histoire du prince consort fût aussi exacte que possible, elle a voulu en charger un des plus grands historiens de son temps et lui a demandé de revoir ses manuscrits et de lui permettre toutes les observations dans l’intérêt de la vérité. Sir Théodore Martin, dans la vie du prince consort, a surtout été le collaborateur de la veuve dévouée de son héros. Il n’est pas un trait de son beau caractère qu’elle ait laissé dans l’ombre et pas un acte de dévouement à sa couronne et à son pays qu’elle n’ait tenu à y consigner. «Je veux, écrivait-elle à l’historien, que mon cher peuple puisse apprécier par lui-même toute l’importance de la perte que j’ai faite, que le pays et que le monde entier a faite en lui».
Ces paroles en disent long dans la bouche de celle dont John Bright a dit: «C’est la femme la plus sincère qu’il soit possible de rencontrer».
Le dernier portrait du prince Albert se trouve dans le tableau de Thomas, représentant le roi et la reine au camp d’Aldershot, en 1859.
Les neuf enfants de la reine.—Leurs aptitudes diverses.—Tête d’homme et cœur de femme.—Le sang anglais de Guillaume II.—Le charpentier et le ménétrier de la Cour.—La future belle-mère de Nicolas II de Russie.—Bois-sec.—L’élève de Mrs Thornicroft.—Le tambour orageux.—Le prince savant.—La petite vieille.—Principes d’éducation.—L’appréciation d’un attaché à Osborne.—Les sports.—Mère éclairée.—Le sacrifice de Benjamin.
Victoria eut, de son mariage avec le prince Albert, neuf enfants, fécondité rare chez une reine. Le premier fut une fille qui naquit à Windsor le 21 novembre 1840, un peu plus de neuf mois après le mariage de ses parents, et fut baptisée à Buckingham Palace sous les noms de Victoria-Adélaïde-Marie-Louise. Comme le prince Albert félicitait la reine sur son heureuse délivrance:
—Êtes-vous content de moi? lui demanda-t-elle toute fière de l’avoir fait père.
—Oui, mais je crains que la nation n’éprouve un désappointement à la nouvelle que ce n’est pas un garçon.
—Le prochain sera un garçon, je vous le promets, répondit la reine.
La princesse royale se montra de bonne heure admirablement douée. Son père avait coutume de dire en parlant d’elle: «Elle a une tête d’homme et un cœur de femme». C’est elle qui épousa le prince Frédéric de Prusse, Fritz, comme son futur peuple l’appelait, alors qu’il n’était pas encore crown prince. On se faisait, à l’époque de son mariage, une faible idée des princes allemands. Les journaux de l’époque, croyant flatter la famille royale, promettaient, dans leurs horoscopes, un avenir brillant au jeune époux de la princesse, s’il prenait du service dans l’armée russe! On sait qu’il devint l’empereur allemand Frédéric III, de noble et pacifique mémoire, dont le fils aîné est Guillaume II, l’empereur actuel, qui ne paraît pas être très fier d’être le fils d’une princesse anglaise. On raconte que s’étant un jour heurté dans une manœuvre, il saigna abondamment du nez. Comme l’officier qui était cause de l’accident s’en excusait à lui: «Je vous remercie, au contraire, lui dit Guillaume, de me faire perdre ce qui me reste de sang anglais dans les veines». On sait quelle a été l’animosité du prince de Bismarck pour la princesse Frédéric, du vivant de Guillaume Ier.
Victoria avait promis un fils à son époux. Le 11 novembre 1841, c’est-à-dire moins d’un an plus tard, elle tenait sa promesse, en donnant le jour au prince Albert-Edward, événement que la nation célébrait avec enthousiasme. Le 4 décembre, la reine créait son fils prince de Galles et comte de Chester. Il héritait en même temps de son père les titres de duc de Saxe, et de sa mère ceux de duc de Cornouailles, duc de Rothesay, comte de Carrick, baron de Renfrew, lord des Iles et grand intendant d’Écosse.
Adélaïde-Marie-Louise, fille aînée de la Reine, Impératrice Frédéric.
Le baptême eut lieu en grande pompe le 25 janvier de l’année suivante, dans la chapelle Saint-Georges, du château de Windsor. La reine avait fait demander de l’eau du Jourdain pour cette cérémonie que présidait l’archevêque de Cantorbéry. Le parrain était Frédéric-Guillaume IV, roi de Prusse, en sa qualité de maître du royaume protestant le plus puissant du continent; la marraine, la duchesse de Saxe-Cobourg, était représentée par la duchesse de Kent, grand-mère du petit prince.
Alice-Maud-Mary, deuxième fille de la Reine.
Ses premières années s’écoulèrent à Osborne et à Richmond Park, où, en dehors de ses leçons, il s’adonnait au métier de charpentier. Après ses études aux Universités de Cambridge et d’Oxford et une visite aux États-Unis et en Orient, il épousait, en 1863, la princesse Alexandra, fille du roi Christian IX de Danemark.
Le troisième enfant de la reine et du prince Albert est la princesse Alice-Maud-Mary, née le 25 avril 1843, qui épousa, à l’âge de dix-neuf ans, le grand-duc de Hesse. Elle mourut de la diphtérie le 14 décembre 1878, laissant sept enfants, dont une est aujourd’hui la femme de Nicolas II, empereur de toutes les Russies.
Le quatrième est le prince Alfred-Alexandre-Guillaume-Ernest-Albert, duc d’Edimbourg, né le 6 août 1844. Destiné à la marine, il y entra à l’âge de quatorze ans; mais étant héritier de son oncle le duc de Saxe-Cobourg et Gotha, il acheva ses études en Allemagne. Son amour pour le violon, sur lequel il est de première force, l’avait fait surnommer par son père, dans ses jeunes années, le «ménétrier de la Cour».
Il refusa le trône de Grèce à l’âge de dix-huit ans. Il a la réputation d’être grand buveur et fort avare. En Angleterre il n’est pas très populaire. A l’âge de trente ans, il épousa à Saint-Pétersbourg la princesse Marie-Alexandrovna, fille d’Alexandre II de Russie. Il avait le grade d’amiral de la flotte anglaise, lorsque la mort de son oncle Ernest, en 1893, le fit duc de Saxe-Cobourg et Gotha. Une de ses filles est reine de Roumanie, célèbre dans le monde littéraire sous le pseudonyme de Carmen Sylva.
La princesse Hélène-Augusta-Victoria est le cinquième enfant de la reine. Elle naquit le 25 mai 1846. Elle épousa à vingt ans le prince Frédéric-Christian de Schleswig-Holstein. Elle pèse aujourd’hui ses 100 kilos, passe pour être cancanière, mais aussi très charitable.
C’est la princesse Louise-Caroline-Alberta qui occupe le sixième rang dans la longue liste de la progéniture royale. Elle est née le 18 mars 1848. C’est une nature romanesque qui a donné de sérieuses craintes à sa famille. Douée merveilleusement au point de vue de l’art, elle est devenue un sculpteur accompli, grâce aux leçons de Mrs. Thornicroft. La statue de la reine qui orne aujourd’hui les jardins de Kensington est son œuvre. Elle eut avec un clergyman une intrigue, qui n’eut pas les suites que l’on redoutait. Elle épousa, en 1871, le marquis Jean de Lorne, duc d’Argyll. Celui-ci passe pour un homme d’un très beau caractère et de grande valeur. La duchesse sa femme est, des filles de la reine, la seule jolie.
Le 1er mai 1850, la reine mit au monde son troisième fils et septième enfant, qui reçut au baptême les noms d’Arthur-William-Patrick-Albert. Son parrain fut le duc de Wellington. Le prince est très bon musicien; il a un goût particulier pour le tambour, sur lequel il rend des orages merveilleux. Il s’est destiné de bonne heure à l’armée. A l’âge de vingt-trois ans, la reine le créa duc de Connaught et de Strathearn. C’est à lui que reviendra quelque jour le bâton de généralissime de l’armée anglaise. Il épousa en 1879 la princesse Louise-Marguerite, fille cadette du prince Frédéric-Charles de Prusse.
Le quatrième fils et huitième enfant fut le prince Léopold-George-Duncan-Albert, né en avril 1853. Très faible de santé, le jeune prince ne prit de goût qu’à l’étude et fit de brillantes études à Oxford. En 1881, la reine le créa duc d’Albany. Il épousa en 1882 la princesse Hélène de Waldeck-Pyrmont qu’il laissa veuve et mère de deux enfants en mars 1884.
Le prince de Galles au moment de son mariage.
Enfin le neuvième enfant de la reine fut une fille, la princesse Béatrice-Marie-Victoria-Féodora, née le 14 avril 1857. Bonne musicienne et bon peintre, la pauvre princesse n’a jamais eu de jeunesse. Constamment auprès de sa mère depuis son veuvage, elle a toujours eu l’air vieux, triste et découragé. En 1885, elle épousa le prince Henri de Battenberg, la reine ayant eu bien soin de stipuler dans le contrat que sa fille et son gendre vivraient avec elle. Le prince est mort il y a quelques années de la malaria, sur la côte occidentale d’Afrique, laissant la princesse veuve et mère de quatre enfants.
La princesse de Galles au moment de son mariage.
Le nombre des petits-enfants et arrière-petits-enfants de Victoria est énorme. Malgré leur nombre, elle les connaît tous de nom tout au moins et n’oublie jamais de leur donner de ses nouvelles à l’occasion de leur anniversaire de naissance ou de Noël.
Les enfants de la reine ont toujours été sa constante préoccupation, tant que leur éducation n’a pas été terminée. Elle a toujours surveillé elle-même leurs progrès et le cours de leurs études. A toute heure et partout, les précepteurs et gouvernantes étaient autorisés à entrer chez la reine, lorsqu’il s’agissait de ses enfants et elle s’est toujours montrée sévère vis-à-vis d’eux lorsque leur intérêt était en jeu.
Elle a voulu qu’ils parlassent toutes les langues européennes et connussent, les garçons du moins, les colonies de l’empire britannique. Son grand rêve était d’avoir un fils à la tête de l’armée et un autre à la tête de la marine anglaise. Il sera probablement à moitié réalisé par le duc de Connaught, qui passe pour un brillant officier et est très aimé de la nation; quant à la marine, ce sera probablement le duc d’York, fils aîné du prince de Galles, depuis la mort du duc de Clarence et d’Avondale, qui recueillera plus tard l’héritage du duc d’Edimbourg dénationalisé.
La reine s’est toujours appliquée à faire naître entre tous ses enfants des sentiments d’affection et de dévouement inaltérables, et vis-à-vis d’elle et du prince Albert, la plus entière confiance. Elle écrivait en 1844 sur le cahier de communication entre les gouvernantes et elle: «Le principe qui doit dominer est que les enfants soient élevés aussi simplement que possible, qu’on les laisse le plus souvent avec leurs parents en dehors des heures d’étude, et qu’ils apprennent à mettre toute leur confiance en eux.» Elle y a en grande partie réussi. Dès leurs jeunes années, les princes et princesses jouaient en commun et organisaient à Osborne des petites fêtes en l’honneur de leurs parents.
Dans ses mémoires, la princesse Alice, grande-duchesse de Hesse, raconte comment, à l’occasion de l’anniversaire de leur père, ils organisèrent entre eux une représentation de l’Athalie, de Racine, en français. La princesse Alice avait le rôle de Joad et celui de Josabeth; la princesse Wicky remplissait le rôle d’Athalie; Lenchen ou Hélène, celui d’Agar; Affie, le prince Alfred, celui de Joas, tandis que le prince de Galles s’était réservé celui d’Abner.
La représentation fut parfaite au dire de la reine et du prince et de tous les personnages de la Cour qui y assistèrent.
La reine est grande amie des sports: elle veut que le corps ait sa grande part dans l’éducation et elle donne elle-même l’exemple en chevauchant par les montagnes chaque fois qu’elle en trouve l’occasion. Ses enfants sont habitués de bonne heure à la vie au grand air et aux exercices physiques. Tous les princes et princesses font de la bicyclette, depuis le jour où elle rencontra une dame cycliste dans Newport Road, près d’Osborne; et rien n’amuse leur mère comme de les voir zigzaguer leurs premières pédalées; ils pratiquent le tennis, le hockey, le canotage. Elle voit avec plaisir les progrès de l’automobilisme et se souvient d’avoir été avec sa mère visiter son oncle le roi George IV à la loge royale en voiture à vapeur. Il y a encore à Windsor un vieillard qui est tout fier de raconter qu’il l’a vue descendre de cette voiture sans chevaux.
Le duc d’Edimbourg, deuxième fils de la Reine.
En matière religieuse, elle est protestante et veut que ses enfants le soient; mais elle ne veut pas arrêter son esprit aux subtilités des différentes sectes. Elle tient avant tout à ce que ses enfants soient religieux dans leurs actions, plutôt que dans les marques extérieures du culte.
Le duc de Connaught, troisième fils de la Reine.
Pour ses fils, elle veut une éducation virile et, malgré son grand regret de se séparer d’eux, elle les envoie de bonne heure aux quatre points cardinaux, en bonne reine anglaise sur l’empire de laquelle le soleil ne se couche jamais.
Elle veut être la confidente de ses enfants et se montre heureuse chaque fois que ceux-ci lui font part de leurs ennuis; mais elle ne provoque jamais leurs confidences par des questions indiscrètes, voulant, en respectant leurs petits secrets, développer chez eux le sentiment de la personnalité.
En un mot, Victoria est une mère éclairée, qui élève ses enfants pour eux-mêmes et en vue de leurs différentes destinées. Elle s’en est pourtant réservé une, la dernière, la pauvre princesse Béatrice qu’elle a sacrifiée en l’élevant pour elle-même, par crainte de la solitude dans l’âge avancé; mais, du moins, elle s’est ingéniée à lui rendre le sacrifice aussi léger que possible et à la récompenser en tendresses maternelles des soins dévoués dont elle ne cesse d’être l’objet de sa part depuis de si nombreuses années. La princesse aura des mémoires bien intéressants à publier, si elle survit à la reine sa mère, car elle aura assisté aux moindres événements de la seconde moitié de son long règne.
L’attachement de la reine pour ses vieux serviteurs.—John Brown.—Sa brutale franchise.—Le caractère.—La reine à l’enterrement du père de Brown.—Brown la quitte.—La reine honore en lui le modèle des serviteurs.
Il est rare qu’entourée, comme elle l’est toujours, de membres de la famille royale, de gentlemen et de dames de la Cour, la reine ait personnellement affaire avec les domestiques. Lorsqu’elle est en promenade ou en villégiature à Balmoral, il arrive cependant qu’elle donne directement des ordres. Il faut qu’alors elle soit promptement et fidèlement obéie. Lorsque quelque chose ne lui paraît pas naturel, elle prescrit ou fait elle-même une enquête et il faut qu’elle aille au fond des choses, car, lorsqu’elle a une fois donné sa confiance, elle a de la peine à la retirer et ne la retire qu’en toute connaissance de cause.
Elle a toujours observé elle-même et exigé des siens le respect des serviteurs.
Lorsqu’un domestique de sa maison devient vieux, elle lui fait donner une sinécure par le gouvernement ou le propose elle-même à la surveillance d’une de ses propriétés. Elle aime recevoir des nouvelles de ses anciennes femmes de chambre et est toujours heureuse lorsqu’elles la quittent pour se marier. Alors elle se fait tenir au courant des naissances et, si quelque jour, elle passe à proximité des villages où elles se sont retirées, elle ne dédaigne pas d’aller leur rendre une petite visite. A chaque nouveau né elle fait son petit cadeau.
Béatrice-Marie-Féodora, neuvième enfant de la Reine.
Victoria est douce aux humbles et pardonne toujours les défauts de caractère. Elle ne se montre insensible que lorsqu’on a trompé sa confiance ou qu’on lui a menti.
Elle a toujours voulu avoir le choix de ses domestiques et c’est à cela qu’elle doit d’avoir toujours été bien servie.
Elle dit un jour au doyen Stanley: «Je suis de ceux qui pensent que la perte d’un fidèle serviteur est la perte d’un ami qu’on ne peut plus remplacer».
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De tous les domestiques qui l’ont approchée, aucun n’a eu autant de pouvoir que John Brown, un écossais qui, entré en 1849 comme ghillie au service du prince Albert, devint, en 1858, le domestique particulier de la reine hors de la maison.
C’était une de ces natures brusques dans leur franchise, ayant horreur du mensonge; la reine trouvait toujours en lui l’expression de la vérité. Il lui avait sauvé la vie dans l’attentat du fou Daniel O’Connor et bien des fois, dans les highlands, l’avait tirée de mauvais pas. Après la mort du prince Albert, il l’avait défendue contre les importuns, contre l’indiscrétion de reporters qui avaient trouvé moyen de s’introduire dans les allées de ses parcs. Plus tard, les infirmités étant venues, il avait montré le plus grand dévouement.
Peu à peu Brown avait ainsi pris un certain ascendant sur l’esprit de la reine, à l’insu même de celle-ci. Les autres valets s’étaient vite aperçus qu’il fallait avant tout lui obéir et les seigneurs de la cour avaient compris qu’ils devaient le traiter avec beaucoup de douceur et même avec une certaine déférence. Un seul était resté indépendant de John Brown, c’était Löhlein; le valet de chambre du prince Albert.
Il vint un jour où la reine ne put plus se passer des services de celui qui connaissait si bien toutes ses habitudes, savait satisfaire toutes ses manies et deviner jusqu’à ses caprices. Aussi de son côté lui passait-elle des moments d’humeur.
Un jour, à Balmoral, elle eut la fantaisie de dessiner dans les jardins et demanda au premier valet qui vint à passer de lui apporter une table. Celui-ci revint avec une table trop haute: la reine la renvoya. Le même valet revint avec une autre table trop petite: la reine n’en voulut point. Comme le valet revenait sa table à la main, John Brown le rencontra:
—Qu’y a-t-il encore? demanda-t-il.
—La reine ne veut pas non plus de cette table; l’autre était trop haute, celle-ci est trop basse.
John Brown saisit la table, la porte à la reine et la posant brusquement devant elle:
—Il faut savoir vous contenter de celle-ci, dit-il, on ne peut vous en fabriquer une autre sur l’heure. Il ne faut pas demander l’impossible!
Un autre eût été immédiatement congédié.
La reine se contenta de rire en regardant John Brown se fâcher.
De même que la reine a dédié le premier volume des mémoires de sa vie dans les Highlands «à la chère mémoire de celui qui a rendu heureuse et sans nuage la vie de l’auteur», c’est-à-dire à son époux le prince Albert, de même elle en a dédié le second volume à John Brown.
On lit en effet sur la première page du livre:
A MES LOYAUX HIGHLANDERS
ET SPÉCIALEMENT
A LA MÉMOIRE DE
MON DÉVOUÉ SERVITEUR PERSONNEL ET FIDÈLE AMI
JOHN BROWN
CES MÉMOIRES DE MA VIE DE VEUVE EN ÉCOSSE
SONT DÉDIÉS AVEC RECONNAISSANCE
PAR
Victoria, Regina Imperatrix.
John Brown vient à perdre son père âgé de quatre-vingt six ans. Le 21 octobre 1875, la reine assiste aux funérailles qui se font à Micras, petit village en face d’Abergeldie, voisin de Balmoral et écrit le soir dans son journal:
Jeudi, 21 octobre 1875.
«Je suis très contrariée que le temps soit si mauvais pour les funérailles du père de Brown, triste cérémonie qui doit avoir lieu aujourd’hui. Il pleut désespérément, c’est le neuvième jour qu’il fait pareil temps. Ironie! J’ai vu le bon Brown un instant avant déjeuner: il était abattu et triste et partait pour Micras. A midi moins vingt, nous partons en voiture avec Béatrice et Jane Ely pour Micras. En route nous rencontrons le docteur Robertson. Tout le long de la maison mortuaire, se tiennent des quantités de gens. Brown me dit qu’il y en avait au moins une centaine. Tous mes gardes, Mitchell le forgeron, Vern de Blachanturn, Symon, Graat, les cinq oncles de Brown, Leys, Thomson le maître de poste, le garde forestier, les gens de Micras-le-bas et d’Aberarder, et mes gens Heale, Löhlein de retour aujourd’hui d’un congé d’une semaine, Cowley Jarrett, Ross et Collins, sergent valet de pied, Brown et ses quatre frères, le cinquième étant en Nouvelle-Zélande. Donald, arrivé seulement pendant la nuit et qui arrive du Buisson, la ferme de son frère Guillaume, nous conduit à la cuisine où se tient la pauvre mistress Brown, assise près du feu et tout abattue, mais cependant calme et pleine de dignité. Mr. William Brown est d’une extrême bonté et se rend utile ainsi que la vieille belle-sœur et sa fille. L’honorable Mr. West, Mr. Sahl, les docteurs Marshall et Profeit, Mr. Begg et le docteur Robertson sont également présents. Les fils et un petit nombre de personnes que Brown a renvoyés de la cuisine, sont dans l’autre petite chambre, avec le cercueil. Un petit passage sépare toujours la cuisine du sitting-room dans ces vieilles maisons et la porte est en face de cette dernière pièce, l’unique porte. Mr. Campbell, le ministre de l’église de Crathie est debout dans le passage de la porte. Aussitôt qu’il commence les prières, la pauvre vieille mistress Brown se lève et vient auprès de moi, entendant, mais hélas ne voyant plus et s’appuyant sur le dos d’une chaise pendant les oraisons que Mr. Campbell dit d’une façon admirable.
«Quand il a terminé, Brown vient et fait asseoir sa mère pendant que ses frères emportent le cercueil. Tout le monde sort et suit. Nous sortons aussi en toute hâte et voyons mettre le cercueil sur le corbillard, puis nous gagnons un petit monticule d’où nous voyons la procession s’éloigner tristement sur la route tortueuse.
«Les fils sont là; je puis les distinguer facilement à ce qu’ils sont tout près de Brown qui marche le premier derrière le corbillard. Tout le monde est à pied, à l’exception de nos gentlemen qui sont en voiture. La pluie cesse heureusement. Je rentre de nouveau dans la maison et essaye de consoler la chère mistress Brown. Je lui fais cadeau d’une broche de deuil contenant une mèche des cheveux de son mari coupée de la veille. J’ai l’intention d’offrir un médaillon à chacun des fils.
«Lorsque le cercueil est parti, elle éclate douloureusement en sanglots.
«Nous prenons un verre de whisky avec de l’eau et du fromage, suivant la coutume des Highlands et nous rentrons, en recommandant à la vieille dame d’avoir du courage. Je lui dis que la séparation n’est que temporaire. Nous rattrapons en voiture la procession et arrivons à temps pour voir par le carreau de la portière porter le cercueil dans le cimetière. J’avais du chagrin de ne pouvoir entrer au cimetière.
«Je vois mon bon Brown à un peu plus de deux heures. Il me dit que tout s’est bien passé; mais il me paraît très triste. Il doit retourner à Micras pour assister au thé de la famille. C’est là une épreuve terrible pour la pauvre veuve, mais qu’il était impossible de lui éviter. Déjà hier matin elle a eu plusieurs femmes et voisins au thé. Tout le monde a été plein de bonté et de sympathie pour elle, et Brown a été bien consolé par les marques de respect que lui et sa famille ont reçues aujourd’hui.»
Ne dirait-on pas que cette page a été écrite par une proche parente du défunt?
A chaque page des mémoires de la reine on retrouve le nom de Brown. Le 12 septembre 1877, la reine rapporte un accident arrivé à son domestique «qui a le genou fortement enflé».
Lorsque Brown n’est pas là, il lui manque et elle lui rapporte tout ce qu’elle a eu à souffrir en son absence. Elle écrit, le 23 août 1878, à Broxmouth, où elle est en visite:
«Comme il pleuvait, je me suis étendue sur le sofa et ai lu. C’est là qu’on m’apporta la nouvelle de la mort terrible de la chère Mme Van de Weyer, qui m’a beaucoup affectée. A la maison on eût pris beaucoup plus de ménagements. J’ai envoyé dire cela à Brown, qui en a été très choqué.»
Les membres de la famille royale avaient eux-mêmes a compter avec Brown.
Le 27 mars 1883, la reine perdit ce fidèle serviteur d’un érysipèle et faillit en faire une maladie. Elle lui avait fait construire à Crathie une petite maison en briques pour ses vieux jours: elle en fit cadeau à sa famille et lui éleva dans le cimetière du village un petit monument. Elle y fit de pieux pèlerinages et versa des larmes sur sa tombe. Elle commanda sa statue à Brœm, le même sculpteur auquel on doit la statue de la reine qui est à la porte de la cité de Londres et la fit ériger à Balmoral à quelques mètres du château, dans le jardin, en face de ses fenêtres. La chambre que l’Écossais occupait à Windsor a été depuis sa mort absolument respectée: tout y est encore à la même place, suivant le désir de la reine.
Enfin elle termine le second volume de ses mémoires par ces mots:
CONCLUSION
«Je dois ajouter quelques mots à ce volume.
«Le fidèle serviteur dont il est souvent fait mention dans ces mémoires, n’est plus avec celle qu’il a servie toute sa vie avec tant de sincérité, d’affection, de zèle infatigable.
«En pleine force de santé, il a été arraché à sa carrière si utile, après une maladie de trois jours, le 27 mars de cette année. Il est parti respecté et aimé de ceux qui ont connu sa rare valeur et la bonté de son cœur; il a emporté les regrets de tous ceux qui l’ont connu.
«Sa perte pour moi (malade et impotente) est irréparable, car il avait mérité et possédait ma confiance absolue. En disant qu’il me manque chaque jour, et même à chaque heure du jour, je ne fais qu’exprimer faiblement la vérité envers celui qui a acquis des droits à ma reconnaissance éternelle par ses soins constants, ses attentions et son dévouement.
«Jamais cœur plus sincère, plus noble, plus loyal, plus dévoué, n’a battu dans une poitrine humaine.
«Balmoral, novembre 1883.»
Un tel attachement d’une reine puissante pour son humble serviteur parut si exagéré que les mauvaises langues se donnèrent libre carrière. La société puritaine de Londres ne put admettre qu’un valet reçût tant d’honneurs. Peut-être trouverait-on l’explication de cette reconnaissance
John Brown.
extraordinaire dans l’isolement où Victoria se sentit après la mort du prince Albert, avec un besoin d’affection de tous les instants, plus impérieux à mesure que les années s’accumulaient sur la tête de la souveraine.
On dit que Brown avait, lui aussi, écrit ses mémoires qu’il destinait à la publication et que, sur l’ordre de la reine, tous ses papiers ont été saisis et lus par elle. Qui sait si ce n’est pas la lecture de ces mémoires intimes, auxquels le serviteur confiait ses pensées les plus secrètes, qui a démontré à la reine la sincérité absolue de son dévouement? En lui rendant les honneurs qu’on ne rend généralement qu’aux grands hommes, la reine a voulu perpétuer le souvenir du serviteur modèle, dont l’espèce semble disparaître de plus en plus.
Depuis Brown, le serviteur intime de la reine est l’Écossais Grant, qui se montre attentif à ses moindres désirs, mais n’a jamais été admis dans le même degré d’intimité.
Comment la reine s’invite chez les autres.—Partout maîtresse.—Coucher de bonne heure.—Croquis et souvenirs.
La reine Victoria aime à vivre de la vie de ses sujets. Aussi exprime-t-elle fréquemment, dans ses excursions, ou dans ses villégiatures, le désir d’être reçue par l’un d’eux. C’est toujours avec un grand plaisir qu’un seigneur reçoit la nouvelle d’une visite de la reine. Il se mêle bien souvent à ce plaisir un sentiment de fierté; cela pose aux yeux de l’aristocratie d’avoir hébergé la reine. Aussi la faveur d’être son hôte est-elle universellement recherchée. Lorsque la reine a manifesté le désir de visiter un château, le propriétaire en est avisé officieusement. Il n’a plus alors qu’à envoyer l’invitation officielle qu’il est sûr de ne pas voir déclinée. Il met sa demeure sens dessus dessous pour que rien ne cloche et bien souvent il se lance dans les dépenses.
Il arrive quelquefois, lorsque tout est prêt pour la recevoir, que la reine change brusquement d’avis et que son hôte en reste pour ses frais. Le plus souvent cependant, elle arrive ponctuellement à l’heure dite et elle se montre reconnaissante de ce qu’on a fait pour elle.
Lorsque le prince Albert fut élu chancelier de l’Université de Cambridge, une des hautes personnalités de la ville universitaire fut choisie pour donner l’hospitalité au couple royal.
Celui-ci ne changea rien à ses habitudes et fut hors de lui, quand, avec la reine et le prince qu’il attendait, il vit tomber chez lui toute leur suite. Il prit cependant son parti en brave et fit de son mieux pour faire face à ses obligations.
Son hospitalité fut des plus simples. Au dîner, confortable mais simple, il affecta d’oublier la haute situation de ses hôtes et les traita avec la plus grande cordialité. Après le repas, il leur désigna leur chambre et leur souhaita une bonne nuit. Le lendemain au petit déjeuner, il trouva la reine, qui était matinale à cette époque, levée avant lui et lui demanda si elle avait bien dormi. Les seigneurs de la Cour ne revenaient pas d’une telle absence de décorum, mais la reine prenait au contraire le plus grand plaisir à être traitée comme tout le monde.
Il n’en va pas généralement ainsi. Lorsque la reine entre dans une maison, elle en prend possession et y commande en maîtresse absolue. Elle désire qu’on lui présente la liste des personnes invitées en son honneur et il n’est pas sûr qu’elle consente à les recevoir toutes à sa table. On l’a vue dans certaines maisons exprimer le désir de dîner seule dans sa chambre avec la princesse Béatrice ou une autre dame de la famille royale.
Le plus souvent, cependant, l’assistance est triée sur le volet et elle se laisse aller à la familiarité. Si l’on donne un bal, elle y prend part ou y assiste si elle ne danse pas. Elle aime les maisons où l’on fait de l’élevage et visite toujours avec intérêt les étables bien tenues et les fermes modèles.
La reine ne séjourne jamais dans un château sans en dessiner ou peindre à l’eau les parties pittoresques. Ses cartons sont ainsi pleins des plus beaux sites du Royaume-Uni.
Elle ne se couche jamais tard. A neuf heures et demie ou dix heures, une heure après la fin de son dîner, elle monte dans les appartements qui lui ont été réservés. On lui garde toujours une chambre à coucher aussi spacieuse que possible, un sitting-room, un cabinet de toilette et une salle de bain. La dame d’honneur qui l’accompagne ou la princesse Béatrice qui ne la quitte pour ainsi dire jamais, couche à côté d’elle, dans le sitting-room.
La conversation chez ses lords roule le plus souvent sur les beautés du pays ou sur l’histoire de la famille qu’elle aime à entendre raconter. Elle se fait conter la vie des parents dont les portraits sont appendus aux murs et elle a presque toujours un souvenir personnel de chacun des ancêtres.
Depuis son veuvage, la reine trouve un plaisir énorme à revoir les châteaux où elle a passé avec son époux des jours heureux. Alors on revit dans la mémoire du défunt et on ne parle que de lui. Elle a le souvenir très fidèle des circonstances de ses visites d’alors et indique les endroits où son époux a enfoui dans la terre une bouteille contenant quelque inscription ou planté un arbre.
Lorsqu’elle se rend, à travers la campagne, à un château éloigné et non desservi par le chemin de fer, il arrive qu’elle couche à l’hôtel. Dans ce cas elle prend un pseudonyme et c’est toujours lorsqu’elle est loin que l’hôtelier apprend qu’il a hébergé la reine d’Angleterre.
Les privilégiés qui ont l’honneur d’une de ses visites ont toujours soin de lui demander d’en laisser un souvenir, que les aînés de la famille conservent religieusement de génération en génération.
Depuis dix ans, Victoria ne fait plus que de très rares visites aux châteaux voisins de ses résidences. Elle préfère inviter à venir la voir ceux de ses lords pour lesquels elle a gardé de l’affection. C’est le prince de Galles qui maintenant est l’hôte choyé de l’aristocratie.