Le train royal.—Sa composition.—Le jour d’un départ.—En voiture, les voyageurs.—Voici la reine.—Partir.—La surveillance de la voie.—De Portsmouth à Cowes par mer.—Un voyage sur le continent.—Jacquot à destination.—Coquetterie patriotique de la reine des mers.

Le train de la reine est ordinairement composé de deux locomotives, des deux longs wagons de la reine, de neuf autres pour sa suite et de deux fourgons de bagages.

Les deux wagons de la reine sont placés au milieu du train. Ils sont du dernier confortable, tout capitonnés de soie blanche. Ils portent les armes royales et l’inscription: train spécial de Sa Majesté. On y monte par des marchepieds articulés qui s’abaissent d’eux-mêmes lorsqu’on ouvre la portière et se replient, lorsqu’on la referme. Toutes les barres d’appui sont dorées. Le premier compartiment possède deux canapés qui peuvent être convertis pour la nuit en quatre lits très confortables. Ce compartiment est réservé à la dame d’honneur chargée de la toilette de

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La reine Victoria en costume de voyage.

 

 

la reine et à une dame de la garde-robe. Pendant la nuit, une de ces dames veille à la porte de la chambre à coucher de la reine. Elles se relayent de deux en deux heures.

La chambre à coucher de Sa Majesté est en soie rouge foncé. Les rideaux sont verts. Elle renferme deux couchettes, séparées par un passage étroit: l’une d’elles est pour la reine, l’autre pour la princesse Béatrice qui ne la quitte pas. Une sonnette électrique est à la portée de chacune. Un cabinet de toilette fort bien aménagé sépare la chambre du salon. Le salon est bleu royal, qui approche de près le bleu ciel. L’ameublement se compose de larges fauteuils, d’un sofa, de deux tables et de lampes fixes. Un petit couloir tapissé conduit du salon au compartiment des personnes de la suite.

Le secrétaire indien de la reine, Munshi Abdul Karim, et ses compagnons occupent un wagon. Un autre wagon est généralement occupé par les directeurs de la Compagnie de chemin de fer sur le réseau de laquelle voyage la reine.

Partout de moelleux tapis couvrent le parquet.

Afin de ne pas troubler le sommeil de la reine, ses wagons n’ont pas de freins; les locomotives et les fourgons sont seuls munis de cet engin d’arrêt. La suspension en est parfaite et il est très difficile, si les rideaux sont baissés, de pouvoir dire si le train est en marche ou au repos. A Windsor, à Ballater et dans toutes les stations dans lesquelles elle a coutume de s’arrêter, soit au départ, soit à l’arrivée, la reine a une salle d’attente spéciale avec lavatory. On y sert souvent le thé à la famille royale venue pour saluer la souveraine à l’arrivée ou au départ.

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La Reine en 1890.

Lorsque la reine est sur son départ, un grand mouvement s’établit dès l’aube entre le château et la gare. Toute la cavalerie est réquisitionnée pour le transport des bagages que des valets de pied de la Cour, de forts gaillards vêtus de rouge, empilent soigneusement sur les quais. C’est un va-et-vient de gens affairés pendant quatre ou cinq heures. Après les colis, viennent les animaux, les chiens, puis les voitures et harnais, puis les chevaux. Enfin, dès que l’heure du départ approche, ce sont la garde d’honneur qui se rend à la gare, puis les gens de la reine, les dames et seigneurs de la Cour dans des voitures à la livrée royale, ensuite le secrétaire particulier et le médecin de la reine, puis enfin et en dernier la reine, qu’annonce de loin l’attelage à quatre avec postillons à cheval dans la livrée noire et blanche qu’elle a adoptée depuis la mort de son époux; on reconnaît aussi la voiture royale à la livrée pittoresque du serviteur écossais, qui, les genoux nus, vêtu du jupon plissé qui constitue la grande originalité du costume national des montagnards du nord, est assis sur le siège d’arrière. La reine est accompagnée soit de la princesse Béatrice, soit d’une autre dame de la famille royale.

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Le wagon de la Reine.—La chambre à coucher.

Dès que la reine pénètre dans la cour de la gare, la musique de la Garde ou les joueurs de cornemuse, selon que le départ a lieu de Windsor ou de Ballater, station du domaine de Balmoral, joue le God save the Queen. La reine descend péniblement de voiture et traverse la gare en hâte. Elle adresse toujours un compliment au chef de train et monte en wagon. Tout le monde est prêt pour le départ, car, à peine la portière du wagon royal s’est-elle refermée sur la souveraine, que le train s’ébranle sans secousse, sans bruit, au coup de sifflet.

De même qu’elle est la dernière à monter en wagon, de même elle est la première à en descendre. Aussi les dames et seigneurs désignés pour prendre le service d’honneur à l’arrivée doivent-ils partir la veille de son départ.

Sur le passage de la reine, dans les lieux qui lui sont familiers et où elle revient chaque année, on sait qu’elle n’aime ni les cris, ni les acclamations; aussi les hommes se contentent-ils de se découvrir et les dames de s’incliner sur son passage. La reine répond par de simples mouvements de tête, et en souriant.

Lorsque par hasard la princesse de Galles voyage avec la reine, il lui faut un wagon pour elle et pour sa multitude de chiens, dont elle encombre les bras de toutes les dames d’honneur et de toutes les personnes de sa suite.

La reine prend généralement place dans un angle de son wagon-salon où elle s’assied à reculons et du côté opposé à la voie adjacente.

Le train royal n’est jamais rapide. Sa vitesse maxima ne dépasse guère trente-cinq mille, soit plus de 56 kilomètres à l’heure. Il était autrefois précédé d’une locomotive-pilote, envoyée en avant-garde; mais depuis quelques années on a adopté un autre système de reconnaissance de la voie. Les jours où le train royal doit passer sur une ligne, tous les ouvriers employés à l’année pour la réparation des voies sont transformés en signaleurs. Chacun d’eux reçoit un drapeau blanc et un rouge. Ils sont assez rapprochés les uns des autres pour que le mécanicien en aperçoive toujours au moins un. Tant qu’il voit le drapeau blanc, il n’a qu’à laisser courir son train; dès qu’il aperçoit le rouge, il stoppe. La nuit, des lanternes blanches et rouges remplacent les drapeaux.

Le train royal n’emporte ni les chevaux, ni les ânes, ni les chiens, ni le gros des bagages; un autre train, qui part trois heures après le special, est formé à cet effet.

Sauf dans le cas d’encombrement de la voie, le train royal n’a pas d’arrêt.

Lorsque la reine ne dort pas, une dame d’honneur lui fait la lecture ou organise une partie de whist, à moins que Sa Majesté ne préfère laisser errer sa rêverie à travers les sites merveilleusement frais qu’elle traverse.

Les choses se passent de la même façon lorsque la reine se rend à Osborne, dans son home du Sud, situé dans l’île de Wight. Jusqu’à Portsmouth, dans le comté de Hants, célèbre par son port militaire, il n’est fait aucune dérogation aux usages décrits plus haut. A Portsmouth, le yacht royal Victoria and Albert, et quelquefois aussi les deux yachts le Fairy et l’Elfin, attendent la reine et sa suite pour les transporter à East Cowes, où ils débarquent et de là ils se rendent à Osborne House en voitures.

Lorsque la reine voyage sur mer, soit pour visiter la côte anglaise, ce qui ne lui arrive plus depuis longtemps, soit pour venir voir naître le printemps sur une plage du midi

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Le wagon de la Reine.

Phot. A. H. Fry.

de la France ou du nord de l’Italie, elle fait généralement la traversée par mer de Portsmouth à Cherbourg, escortée de quelques cuirassés; un train spécial, formé par les soins de la Compagnie internationale des wagons-lits sur les ordres du chambellan, attend la comtesse de Balmoral, car elle n’est plus reine du Royaume-Uni, pour la transporter aussi rapidement que possible au lieu de destination. Elle ne traverse jamais Paris et s’en détourne en empruntant une partie du réseau de la grande ceinture. Le train royal sur le continent se compose de six ou sept wagons seulement et est traîné, comme en Angleterre, par deux locomotives. Un sous-intendant délégué par le chambellan part généralement quelques jours avant elle, afin de prendre toutes les dispositions pour que Sa Majesté ne manque de rien. L’âne Jacquot, la chaise roulante et les bagages sont partis quarante-huit heures avant la reine.

Il n’est pas rare qu’au cours de ses voyages sur le continent, la reine admette quelque personnage de distinction à venir la saluer. Dans ce cas, son train stoppe à l’heure précise au lieu fixé pour le rendez-vous. L’arrêt ne dépasse jamais un quart d’heure.

La reine ne paraît pas se ressentir outre mesure des fatigues de ces longs voyages et, malgré ses quatre-vingts ans passés, surmonte allègrement les inconvénients du mal de mer. Elle aime la mer et tient à ce que son peuple le sache. C’est par une sorte de coquetterie patriotique qu’elle ne cherche pas à abréger la traversée et quelle vient en six heures, par un beau temps, de Portsmouth à Cherbourg, tandis qu’elle pourrait faire confortablement le voyage de Portsmouth à Folkestone ou à Douvres et n’aurait plus à redouter qu’une traversée d’une heure et demie au plus par Boulogne ou Calais. Elle sait qu’elle est reine d’un peuple qui est fier de posséder l’empire des mers et que par conséquent elle doit à son titre de reine des mers de ne pas se dérober au mal de cœur qu’elle n’arrive que rarement à éviter.

A l’époque de ces déplacements qui coïncident toujours avec les fêtes de Pâques, ce qui a fait chuchoter, bien à tort, que la reine se cachait d’avoir été convertie au catholicisme et qu’elle ne venait sur le continent que pour y faire son devoir pascal, à l’abri des yeux indiscrets, l’état de la mer est généralement troublé. Malgré cela et malgré son grand âge, Victoria affronte de longues traversées. Ses sujets lui savent gré de mépriser le mal de mer; pour un peu, ils lui prescriraient de le rechercher. Quand on est reine de la première puissance maritime, de nombreuses et puissantes colonies au delà des mers, d’une flotte capable de tenir tête ou peut-être même de lutter avec avantage contre toutes les flottes du monde réunies, le mal de mer ne doit pas compter.

Lorsque Victoria est arrivée à destination, c’est dans ses propres attelages qu’elle se rend à la villa qui a été louée pour son séjour et c’est dans sa propre chaise, traînée par Jacquot, avec John Brown autrefois, aujourd’hui Francis Clark, son domestique écossais au marchepied de droite et avec la princesse Béatrice ou Henry de Battenberg, comme on l’appelle depuis son mariage, au marchepied de gauche, qu’elle se promène deux fois par jour dans le parc qui entoure sa maison d’emprunt.

Au bout de son séjour, la reine retourne directement en Angleterre. Le retour s’effectue invariablement dans les mêmes conditions que l’aller: la reine est en tout très conservatrice et aime n’avoir rien à changer à ses moindres habitudes.

C’est dans un sentiment d’orgueil que l’Angleterre voulut dernièrement que le yacht royal et impérial fût un bâtiment de plus grande importance que n’est le Victoria and Albert actuel, lequel a un plus faible tonnage que le Hohenzollern, dans lequel Guillaume II, petit-fils de la reine et chef d’une nation qui n’a rien de maritime, a l’habitude de naviguer. On fit donc construire le nouveau yacht, qui devait prendre le nom de son prédécesseur Victoria and Albert, sur les plans de sir William White, l’ingénieur-architecte en chef de la marine britannique. Il devait déplacer 1.200 tonneaux, 800 de moins que l’Etendard, le yacht de guerre du tzar de toutes les Russies, mais quelques centaines de plus que le Hohenzollern de l’empereur allemand. Il devait filer 20 nœuds à l’heure et, d’une façon courante, 17 nœuds sans trépidation. Les devis s’élevèrent à £ 360.000 soit à 9.000.000 de francs. Il avait été solennellement lancé par la duchesse d’York le 9 mai 1899 et devait être mis à la mer le 1e janvier 1900. Les ordres avaient été donnés d’envoyer de Portsmouth l’équipage qui devait l’amener de Pembroke dans les eaux du Solent et de nombreuses invitations avaient été lancées à l’aristocratie et au monde maritime. Une foule était de plus accourue de tous les environs pour assister à cet événement. A neuf heures précises, les écluses laissaient pénétrer l’eau dans le bassin de construction; à neuf heures et demie le navire commençait à flotter; mais on remarqua qu’il s’inclinait fortement à bâbord et qu’il restait dans cette position sans qu’il fût possible de le redresser sur sa quille. L’angle d’inclinaison était de 25 degrés. On ne pouvait en croire ses yeux. On commanda aussitôt d’étayer le navire de tous côtés de peur qu’il ne portât sur le quai du bassin et les pompes d’épuisement furent mises en œuvre, tandis qu’on télégraphiait de tous côtés aux autorités de venir constater les défauts de construction.

On comprend que la marine anglaise ne soit pas fière de ce loup et que tout ait été fait pour empêcher que la mésaventure du nouveau Victoria and Albert, qui devait être présenté à la reine pour ses étrennes, se répandît. La nouvelle s’en est propagée malgré tout et elle n’a pas contribué à relever la réputation de l’Angleterre dans l’art de la construction navale, réputation ébranlée déjà par les échecs successifs que les Américains ont infligés aux yachts de construction anglaise depuis que la coupe America a traversé l’Atlantique.

On espère être en mesure de présenter le yacht réparé à la reine à l’occasion de l’anniversaire de sa naissance.

XIV

La Reine Victoria et ses bêtes.

L’amour des bêtes.—La ménagerie royale.—La maternité à Hampton Court.—On ne vieillit pas sous les harnais royaux.—Le musée des chiens de Windsor Park.—La véranda de la reine.—Thermes de chiens.—La liste des grands favoris.—On ne passe pas, même au nom de la reine.—Schopenhauer a raison.—Le proscrit de Mendelssohn.—Amour platonique.—Le pauvre Sanger.—Empereur et Jacquot; grandeur et décadence.

La reine Victoria a toujours adoré les bêtes, particulièrement les chiens, les chevaux et les ânes. Elle répète à plaisir le mot de Schopenhauer: «Sans les honnêtes figures des chiens, nous oublierions que la sincérité existe.» Nous ne parlerons pas de tous ceux qui ont vécu à son service: les dimensions de notre cadre n’y suffiraient pas. Nous nous bornerons à mentionner ceux avec lesquels elle a été en plus grande intimité ou qui ont tenu un rang plus élevé dans les bonnes grâces de la souveraine.

Le premier en date fut le petit âne tout caparaçonné de satin bleu sur lequel la princesse Victoria faisait ses promenades dans les jardins de Kensington, que rappelle si fidèlement aujourd’hui Ninette, achetée à Grasse par la reine et affectée à sa petite-fille, la petite princesse Victoria de Connaught.

Mais une visite méthodique au chenil de Windsor, aux écuries de Windsor et de Buckingham Palace va nous permettre de passer en revue les favoris du jour et d’évoquer la mémoire de ceux qui ne sont plus.

A Windsor, ou plutôt dans la ferme-modèle construite sur les dépendances du château par le prince consort, se trouve le chenil, les écuries des chevaux préférés, les invalides des favoris. Aux écuries de Buckingham Palace, où le grand écuyer, actuellement le populaire duc de Portland, a son bureau central, nous visiterons les chevaux d’apparat et les équipages de la Cour. Il existe, au vieux château royal de Hampton-Court qui appartint au cardinal Wolsey, ministre de Henry VIII, et que l’on aperçoit de la magnifique terrasse de Richmond, à travers la vallée, de l’autre côté de la Tamise, une écurie d’élevage. C’est là que vont se perpétuer les races, notamment celle des chevaux de satin isabelle, à la crinière et à la queue de soie crème, qu’on attelle à douze au carrosse de gala, les jours de couronnement. Il arrive, comme dans le cas de Victoria, que plusieurs générations de ces chevaux passent sans avoir servi; mais leur élevage est si soigné, leur race est conservée si intacte à l’abri de tout croisement de sang, qu’ils se succèdent sous les harnais royaux sans que l’on s’aperçoive du changement.

Nous sommes à la ferme-modèle de Windsor où sont les chenils. Le maître de céans, M. Hugh Brown et son sous-intendant M. Hill nous montrent l’appartement où s’arrête la reine, quand elle vient visiter «ses plus fidèles amis». L’ameublement de cette pièce est en chêne sculpté avec tentures rouges. Les murs disparaissent derrière les centaines de portraits de chiens, les uns photographiques, d’autres peints à l’aquarelle, d’autres à l’huile. Ces portraits sont signés de noms célèbres, tels que ceux de Landseer, le grand peintre animalier de l’Angleterre, ou de noms respectés comme ceux de Victoria la reine même ou d’Albert, son époux. Par une attention délicate, une mèche du poil des favoris trépassés est tressée dans la découpure du cadre sculpté qui entoure leur peinture ou leur photographie. Le long des chenils, un passage couvert à l’abri des intempéries, appelé la «Vérandah de la reine», permet à la souveraine de visiter les stands en détail. Chaque stand de chien ou de couple de chien est composé d’une niche et d’un petit jardinet. Les niches sont chauffées par un calorifère unique à eau chaude. Un petit lac triangulaire sert de bain public à toute la gent canine. On ne consulte pour leur imposer la cohabitation, que leurs sympathies réciproques, sans égard pour la taille, ni la race. Enfin il existe un petit hôpital pour les malades. On compte en tout à Windsor cinquante-cinq chiens.

On les sort en promenade deux fois par jour, dans la matinée et l’après-midi. Le grand repas se fait à quatre heures de l’après-midi; en hiver, par les temps rigoureux, on leur donne à manger également le matin. Ceux qui accompagnent partout la reine actuellement, sont un superbe fox-terrier nommé Spot, un magnifique basset noir et feu Roy et un petit spitz plein d’esprit répondant au nom de Marco. La race favorite de la reine est celle des colliers dont Darnley est un des plus beaux types. Darnley est le chien le plus aimable de la création; il suffit de lui demander un sourire pour être à même de compter toutes ses dents. Le plus intelligent de toute la collection est Beppo, un petit toutou à longs poils blancs envoyé de Poméranie, qui a pris ses habitudes à la Cour.

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La Reine et son chien.

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La Reine dans le parc d’Osborne, d’après le tableau de sir Edwin Landseer. R. A.

 

 

Le prince Albert préférait les dachshounds, le prince de Galles a des préférences pour les bassets.

A toutes les expositions de chiens du Royaume-Uni, la reine a l’habitude d’envoyer des pensionnaires de ses chenils et il est rare qu’elle n’y remporte pas quelque prix de beauté.

Partout à travers le domaine royal, on rencontre une tombe de chien: ici gît Dash, le fidèle épagneul qui aboya si joyeusement à la reine, à son retour de Westminster Abbey, le jour de son couronnement; là Eos, le superbe lévrier qui vint en Angleterre avec le prince Albert, ne l’ayant jamais quitté, et dont la mort, survenue en 1844, faisait écrire au prince s’adressant à sa mère: «Je suis sûr que vous partagerez mon chagrin; il était si intelligent et si dévoué. Combien il me rappelait de doux souvenirs!» Plus loin des plaques de bronze rappellent les mémoires de Quiz, le chien-lion de l’île de Malte, dernier de sa race, qui fut le plus grand favori de la duchesse de Kent, mère de la reine; de Dachel, chien allemand, unique pour la chasse; d’Islay, qui servit tant de fois de modèle à la royale élève de Landseer; Sharp, auquel la reine fait souvent allusion dans ses mémoires, comme à un modèle de fidélité et d’obéissance passive. Ce Sharp, dont l’éducation était l’œuvre de John Brown, avait été dressé à ne laisser toucher à rien dans la chambre de son maître. Un jour que la reine avait envoyé une dame d’honneur à son fidèle écossais, celle-ci ne trouvant dans la chambre que Sharp, voulut s’acquitter de sa commission par écrit. Elle prit donc un crayon sur la table et écrivit à Brown ce que la reine attendait de lui. Lorsqu’elle voulut sortir, Sharp se dressa entre elle et la porte; elle eut beau crier, appeler au secours, ameuter tout le château: Sharp ne lâcha sa prisonnière qu’en présence de John Brown, que l’on finit par découvrir après de longues heures. La statue de Sharp représente le chien couché, gardant un gant de la reine. Noble est un autre chien de même race, offert à la reine en 1872, par une dame de la Cour, à l’occasion de l’anniversaire de sa naissance: il mourut subitement à Balmoral où il a son monument; sa statue est à Osborne. C’est à son sujet que la reine a écrit: «Tant qu’il y aura sur terre de ces têtes-là, on ne pourra douter de la fidélité».

Deux favoris ont encore leurs traits coulés dans le bronze: ce sont Boy et Boz.

A côté de ces favoris et seul de son espèce, il nous faut placer ici Lorie, un perroquet bavard, don du prince Albert, qui, par deux fois, a eu les honneurs du pinceau de Landseer. Toujours avec la reine, où qu’elle soit, excepté dans la chambre à coucher, il imite sa voix, à tel point qu’elle ne peut chanter sans qu’il cherche à convertir le solo royal en un désagréable duo. C’est lui que Mendelssohn dut un jour sortir lui-même du salon pour pouvoir entendre la reine chanter un de ses morceaux. Aujourd’hui Lorie vit à côté de sa royale maîtresse, qui a blanchi et s’est courbée vers la terre, sans paraître de son côté ressentir les atteintes de l’âge.

La visite des étables n’est pas moins intéressante. L’espèce bovine y est à peu près représentée dans toutes ses variétés. Les vaches de Jersey sont couchées à côté de celles du Zoulouland. La race espagnole avec ses longues cornes forme à elle seule une collection des plus complètes.

Les écuries royales évoquent de plus piquants souvenirs: voici Flora et Alma, les deux juments offertes à la reine par le roi Victor-Emmanuel: elles goûtent aujourd’hui les douceurs de la retraite. A côté est le fougueux chargeur alezan que l’empereur Frédéric d’Allemagne offrit à son beau-frère le prince Christian. Il fait écurie commune avec Ninette, l’ânesse blanche de la petite Victoria de Connaught. Il n’y a pas moyen de le tenir lorsqu’on lui enlève Ninette et il faut voir la joie qu’il manifeste à son retour. Jenny est une ânesse blanche de 25 ans d’âge, née à Windsor et élevée dans la dépendance du château, à Virginia Water. Tewfik est un âne égyptien acheté au Caire par lord Wolseley, le généralissime actuel de l’armée du Royaume-Uni, et offert à la reine sous ses harnais orientaux. On le laisse souvent à l’état libre dans le parc au milieu du nombreux bétail écossais. Voici la Skewbald, jolie petite jument shetlandaise, de la grosseur d’un petit poney, qui fait la joie des arrière-petits-enfants de la reine; le pauvre Sanger, qui fut offert un jour dans les highlands à la reine par Sanger, le vieux propriétaire d’un cirque jadis fameux. La reine raconte dans ses mémoires sa rencontre sur la route avec le cirque Sanger et comment elle l’invita, par commisération pour sa déchéance, à donner une représentation à Balmoral. Le vieux bonhomme faillit en devenir fou. Il avait depuis longtemps perdu sa position de premier cirque d’Angleterre et tout son matériel était démodé et défraîchi. N’importe, la représentation eut lieu et un petit âne blanc fut même fort admiré des enfants de la reine. Celle-ci voulut l’avoir. Sanger, dont il était la great attraction, promit d’en dresser un semblable pour la Cour. Il tint parole et envoya à Windsor celui qui, depuis, y rappelle son nom. Empereur, le fougueux Empereur sur lequel la reine passait à Aldershot la revue de ses troupes, n’est plus depuis longtemps; mais on voit encore Jessie, la jument favorite à la longue robe de velours tachetée, que conduisait John Brown à la main dans les jardins d’Osborne, quand sa royale maîtresse commença à vieillir. Enfin voici Jacquot, le favori du jour, celui qu’on attelle à la chaise royale partout et toujours, aussi bien sur le territoire du Royaume-Uni que sur le continent.

Les chevaux de Buckingham n’ont d’histoire que pour les valets d’écurie, à part le fameux team isabelle dont nous avons parlé. Au contraire, chacun des carrosses que l’on y voit dans les remises du palais, a eu sa part de succès dans les grandes journées historiques du règne de Victoria. C’est d’abord le carrosse d’apparat construit pour la cérémonie du couronnement de Georges III et qui coûta 200.000 francs. C’est une pure merveille de carrosserie, de sculpture et de peinture, qui peut soutenir la comparaison avec nos plus magnifiques voitures de Trianon. Il a servi au couronnement et au mariage de la reine et une dernière fois en 1861. C’est le brave Miller, cocher en premier de la reine, un vieillard, qui le présente avec une fierté jalouse. Vient ensuite la voiture de demi-gala construite en 1845 pour la reine et le prince consort. Le toit, surmonté d’une couronne massive, en est assez lourd et d’un goût allemand. Chacun des membres de la famille royale a sa voiture de gala avec des petites couronnes à chaque angle. Elles ne servent que pour les grandes cérémonies et lorsque les princes vont inaugurer quelque monument ou ouvrir un bazar au nom de la souveraine.

Les 60 ou 80 landaus que l’on voit encore à Buckingham n’ont pas d’autre intérêt. On y voit aussi le manège avec sa petite tribune, où la reine vint plus d’une fois assister aux premières leçons d’équitation de sa nombreuse progéniture.

C’est de Buckingham que sont expédiées les voitures de la Cour dans tous les lieux de villégiature de la reine. Elles l’y précèdent toujours et n’en reviennent qu’après elle. Les nombreux déplacements des membres de la grande famille royale donnent de tout temps lieu au va-et-vient dans les écuries de Londres; pendant la saison d’été, la London season, les écuries présentent la plus vive animation. Les jours de drawing-rooms, le personnel, pourtant nombreux, est sur les dents. Que serait-ce si Victoria tenait une Cour!

XV

La Reine Victoria propriétaire.

La plus riche propriétaire du Royaume-Uni.—Les dettes du duc de Kent.—Principales propriétés de Victoria.—Les bons conseils de lord Sydney et de lord Cross.—La reine et ses métayers.—Trop cher pour ses moyens.—Un autographe de la reine aux enchères.—Prodigue ou avare de son effigie, suivant les cas.—Les fermes et leurs produits.—Les legs de ses admirateurs.—Son portefeuille de mines d’or.—Fils prodigues.

Bien que montée sur le trône de ses ancêtres avec un passif de 50.000 livres sterling, ou de 1.250.000 francs, représentant le montant des dettes du duc de Kent son père, qu’elle s’était engagée vis-à-vis des créanciers à payer sur sa cassette, Victoria est aujourd’hui la plus riche propriétaire foncière du Royaume-Uni.

Outre ses châteaux d’Osborne, de Balmoral, d’Albergeldie, de Sundrigham, de Claremont, de Frogmore, de Farnborough qu’elle a mis à la disposition de l’impératrice Eugénie, elle possède un grand nombre de domaines de grande étendue qu’elle a administrés avec le concours du

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La Reine et la princesse Victoria de Schleswig-Holstein.

Phot. Huhues et Mullins. Hyde.

 

 

comte de Sydney, puis, après la mort de ce dernier, avec le vicomte Cross. Du vivant du prince Albert, elle n’avait d’autre intendant pour ses biens particuliers que son époux, qui s’était constitué à la fois le gardien de sa bourse privée et son intendant. Toutefois, elle a toujours eu d’excellents conseillers, qui lui ont fait faire des placements avantageux et réaliser d’énormes bénéfices.

La reine connaît si bien ses affaires qu’il n’est pas un seul de ses métayers dont elle ne connaisse le nom, l’âge, le lieu de naissance, le nombre d’enfants, en un mot toute l’histoire. Comme pour les domestiques qui ont quitté son service, la reine exige que les lettres de ses gens lui soient toujours remises et il est répondu à chacune par les soins de son secrétaire particulier. Elle veut, et le recommande dans chacune de ses lettres, qu’on lui fasse part des grands événements heureux ou malheureux qui surviennent dans chaque famille et se montre humaine dans les mauvaises années.

Nul ne saurait dire, même approximativement, à quel chiffre est évaluée la fortune de Victoria, ni par quels moyens elle a prospéré. Ce sont là des secrets pour lesquels les Anglais professent la plus grande discrétion. Tout ce que l’on sait, et parce que la reine en a donné maints exemples au cours de sa très longue carrière, c’est qu’elle est plus que parcimonieuse; que, comme son oncle le duc de Sussex et son fils le duc d’Edimbourg, elle n’aime pas dépenser; qu’elle n’a jamais dépassé de ses deniers la partie de sa liste civile qui lui est allouée pour être dépensée en bonnes œuvres; qu’enfin elle économise sur sa liste civile elle-même et n’a jamais refusé aucun des legs que de loyaux sujets se sont plu à lui faire.

Dès son enfance, la duchesse de Kent, sa mère, qui a connu bien des fois la gêne du vivant de son mari, avait habitué sa fille à connaître la valeur de l’argent. On raconte que bien des fois la petite princesse Victoria entra dans des boutiques de bijoutiers dans l’intention d’acheter pour elle-même ou pour quelque amie un bijou de bas prix que l’état de sa bourse ne lui permettait pas de se payer et que, chaque fois, sa mère se refusa à ce que l’achat en fût fait à crédit. Victoria dut donc s’en passer et souvent elle en éprouva de gros crève-cœurs.

C’est sans doute en souvenir de ces leçons qu’elle jugeait profitables qu’un jour ayant reçu d’Eton une demande d’emprunt d’une livre sterling (25 francs) de son petit-fils le prince Albert-Victor, fils aîné du prince de Galles et alors héritier présomptif de la couronne, fait plus tard duc de Clarence et d’Avondale, pour payer un pari perdu par lui contre un de ses condisciples, se vit refuser cette modique somme. Le refus de la reine était accompagné d’une longue lettre dans laquelle la grand’mère faisait des remontrances à son petit-fils, lui faisant ressortir l’immoralité du pari, surtout lorsqu’on n’a pas la somme pour l’acquitter.

La leçon profita-t-elle? C’est ce qu’on ne saurait dire; toujours est-il que le jeune prince, en garçon pratique, vendit aux enchères la lettre autographe de sa grand’mère, qu’elle monta à trois livres, qu’il acquitta son pari, mit deux livres dans sa poche et fit savoir à la reine, par retour du courrier, le résultat de cette fructueuse opération. Depuis ce moment, la reine dut avoir une plus haute idée de l’intelligence de son petit-fils.

La reine entre d’ailleurs souvent elle-même dans cet ordre d’idées. Chaque fois qu’on sollicite d’elle un don, ou un cadeau pour une loterie ou un bazar de charité, elle préfère envoyer soit un dessin de sa main, ses photographies signées d’elle, un ouvrage de broderie, un exemplaire de ses mémoires avec dédicace, en un mot un objet de valeur relative, qu’un objet de réelle valeur intrinsèque ou qu’un don en espèces. Autant elle est prodigue de son effigie sur le papier, autant elle aime peu offrir cette même effigie sur une pièce de monnaie.

Les fermes de la reine sont toutes des fermes-modèles, fort bien entretenues, dont les produits sont vendus dans le commerce.

On dit, mais nous ne nous portons pas garants de ce bruit, qu’elle possède un grand nombre d’actions des mines d’or du Transvaal, ainsi que de la compagnie à charte qui gouverne la Rhodésie et dont le duc de Fife, son petit-fils par alliance, est un des principaux actionnaires. Il n’y aurait rien d’étonnant à ce qu’elle se fût laissé tenter, comme bien d’autres, par les rendements merveilleux de l’industrie aurifère du premier de ces pays, industrie unique auquel a donné naissance un gisement également unique au monde. Il n’y a pas incompatibilité entre la possession d’une couronne et le devoir qu’a tout bon propriétaire de faire fructifier ses capitaux; mais on aimerait mieux penser qu’en faisant la guerre au Transvaal, la reine d’Angleterre n’est pas directement intéressée à l’issue de la campagne.

En tout cas, les nombreux membres de la famille royale pourront bénir la mémoire de Victoria, lorsqu’elle ne sera plus, car elle aura rétabli la fortune de la famille et l’aura désormais assise sur des bases solides. C’est un éloge qu’on ne pourra sans doute pas faire du prince de Galles, son fils, après sa mort.

XVI

La Reine Victoria artiste et écrivain.

Croquis et aquarelles.—La peinture à la Cour.—La copie de la nature.—Tous modèles.—Victoria au piano.—Son chant.—Une lettre de Mendelssohn.—Victoria écrivain.—Protectrice des arts.

Dans aucun art, on ne saurait dire que Victoria ait excellé, encore qu’elle soit excellent juge des œuvres des autres. L’art qu’elle a le plus volontiers cultivé et vers lequel elle s’est toujours sentie attirée, est celui de la peinture. Dès ses plus jeunes années, elle a eu du goût pour le dessin, puis pour l’aquarelle et ce goût est allé se fortifiant d’année en année. Il y a à Osborne et à Balmoral des sketch-books remplis de ses croquis et des cartons pleins des aquarelles qu’elle a lavées. Dans ses mémoires ou son journal sur son séjour dans les highlands d’Écosse, il est question à chaque page d’un site qu’elle éprouve le besoin de fixer de son crayon ou de son pinceau. Elle aime copier la nature et s’en rapprocher le plus près possible. En cela, elle subit l’influence de Ruskin et de Hunt.

Dès les premières années, la duchesse de Kent et plus tard la duchesse de Northumberland ont pris soin de lui donner les meilleurs maîtres et ceux-ci ont toujours déploré que sa future destinée ne lui laissât pas le loisir de s’adonner entièrement à l’art de la peinture.

Une fois reine, elle tient à ce que tous les grands événements de son règne et de sa vie publique soient fixés sur la toile et elle étonne par la justesse de ses remarques les maîtres de l’école anglaise qui viennent au palais travailler sous ses yeux. Jusqu’en ces dernières années, elle a fait venir à Balmoral le fameux aquarelliste Green pour lui demander ses conseils et le secret de son genre merveilleux. Avant Green, elle avait travaillé sous la direction de Landseer, le grand peintre animalier.

Victoria dessine dans toutes les positions, même à cheval. Il n’était pas rare qu’en promenade dans le parc d’Osborne ou de Balmoral, elle donnât l’ordre à son fidèle John Brown de lui tenir sa vieille jument Jessie pendant qu’elle croquait au vol un coin de ciel, de mer, ou un aperçu sur un détour de la rivière Dee.

En visite chez ses lords, elle éprouve le besoin de se distraire de la société en allant faire une heure de paysage dans le jardin. Les dames qui ont été à la Cour et qui connaissent ses goûts, préparent toujours une table pour dessiner en plein air, lorsqu’elle les honore d’une visite à la campagne. La plupart même l’imitent; mais il est rare qu’elles arrivent à l’égaler. Peut-être y mettent-elles aussi quelque complaisance.

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La voiture de gala de la Reine.

Phot. N. H. King.

 

 

Il ne faudrait pas croire cependant que Victoria ait du génie; elle en manque au contraire totalement, comme d’imagination; mais elle a un goût réel pour la peinture et le dessin, et comme peindre et dessiner sont ses occupations favorites, elle est parvenue à une certaine habileté.

Dans les environs de ses châteaux, les paysans sont au courant de ce faible de la reine, pour avoir été priés par elle de poser avec ou sans leurs animaux.

Le prince Albert adorait la gravure en taille douce et il avait à manier le burin ou à se servir de l’eau-forte un certain talent. Il voulut initier la reine à cet art et celle-ci était déjà arrivée à un certain degré de talent à reproduire des dessins sur le cuivre.

En musique, c’est le contraire. Ses goûts ne l’y portent pas du tout et nous avons dit, en parlant de son éducation, quels efforts elle avait dû faire pour arriver à se rendre maîtresse des difficultés du piano. A force de persévérance, elle est parvenue, non pas à la virtuosité, mais à se rendre agréable, soit qu’elle chante, soit qu’elle exécute un morceau. Elle a de l’oreille, de la mesure; son rythme est impeccable et elle possède assez bien l’art des nuances. Son professeur de chant fut un Français nommé Lablache.

Nous extrayons d’une lettre de Lady Bloomfield, une des dames de la Cour, le compte rendu d’une soirée intime à la Cour, où il est question de la reine pianiste. Elle écrit de Windsor Castle, à la date du 12 décembre 1843:

«Nous nous sommes exercés hier après-midi pendant deux heures avec la reine et le prince Albert. Nous avons joué à six mains un morceau de Beethoven, charmant, mais extrêmement dur. La mesure était si difficile, qu’il fallait être excellent musicien pour l’observer.»

Presque un an plus tard, la même dame écrit à la date du 19 novembre:

«Hier soir, nous avons joué à première vue, la reine, Mathilde Pagès et moi, un septuor de Beethoven. Nous jouons généralement à première vue des ouvertures et des morceaux classiques. Mais celui-ci était si difficile que, lorsque nous frappâmes toutes ensemble la dernière mesure, la reine dit que nous pouvions nous féliciter de ne pas avoir fait de faute, car si l’une de nous avait manqué la mesure, il aurait été impossible de nous y retrouver. J’éprouve un grand plaisir à jouir de cette intimité de la reine et je voudrais que tous ceux qui la méconnaissent, pussent juger par eux-mêmes à quel point elle est agréable, lorsqu’elle est à son aise et qu’elle a dépouillé toute contrainte.»

Peu après son mariage et au lendemain de l’attentat d’Oxford, la reine donna un concert privé à Buckingham-Palace, dans lequel elle ne chanta pas moins de cinq fois en italien. Voici, extrait du programme, les numéros dans lesquels elle se fit entendre avec succès:

Non funestar crudele (de Il Desertore)Ricci.
Duo par Sa Majesté et le prince Albert.
Dunque il mio bene (Il flauto magico)Mozart.
La flûte enchantée
Trio par Sa Majesté, MM. Rubini et Lablache.
Felice Eta, chœur pastoralCosta.
Sa Majesté et les Dames de la Cour.
Tu di graziaHaydn.
Quatuor avec chœur: Sa Majesté, le prince
Albert, MM. Rubini et Lablache.
Oh! come licto guinzeMendelssohn.
Chœur.

La reine avait une voix de soprano, et le prince Albert une voix de basse. La marquise de Donco qui l’entendit ce jour-là, écrit à Michael Costa, l’auteur d’un des morceaux: «La reine chante bien et très correctement.»

Mendelssohn étant de passage à Londres, où il était venu rendre visite à Denmark Hill à la famille de sa femme (c’est pendant cette visite qu’il composa sa Romance sans paroles), fut invité au palais de Buckingham par le prince Albert, qui le retint des heures dans sa salle de musique. De retour à Francfort, il écrit à sa mère le 19 juillet 1842 une longue lettre dans laquelle il lui conte les moindres incidents de son entrevue avec la reine. Nous laissons la plume au grand maître:

«Le prince Albert m’avait invité à venir essayer son orgue, samedi, à une heure et demie, avant mon départ de Londres. Je me rendis donc à Buckingham-Palace, où je le trouvai seul. Nous nous étions mis à causer tranquillement, quand la reine entra, également seule, dans une simple robe de matin. Elle annonça à son époux son intention de partir pour Claremont après lunch et allait se retirer, quand ses yeux tombèrent sur toutes les feuilles de musique que le vent venait de disperser par toute la chambre et jusque sur les pédales de l’orgue du prince, lequel, en passant, est un instrument merveilleux et le plus bel ornement de la pièce. «Quel désordre!» s’écria la reine et elle se mit aussitôt en devoir de ramasser notre musique et de la remettre en ordre. Elle était déjà à genoux, lorsque le prince et moi nous empressâmes à son aide. Le prince se mit alors à m’expliquer les registres et la reine me renvoya, alléguant qu’elle finirait bien le rangement seule. Je priai alors le prince de me jouer quelque chose, afin de pouvoir dire en Allemagne que je l’avais entendu. Il joua quelque morceau par cœur en s’aidant des pédales: son jeu est très correct et son style clair mérite qu’on le propose en exemple à plus d’un organiste professionnel. La reine, probablement charmée, s’assit à côté de nous, après avoir remis la musique en ordre et écouta son mari avec un plaisir qu’elle ne cherchait pas à dissimuler.

«Lorsque le morceau du prince fut terminé, ce fut à mon tour à jouer et je commençai les «Gracieux Messagers» de mon chœur de Saint-Paul. Je n’avais pas achevé la première partie que la reine et le prince m’accompagnaient de leur chant, le prince maniant en outre les registres à ma place et tout le temps très habilement, faisant entendre, fort à propos, le grand jeu, et observant scrupuleusement toutes les nuances. J’étais ravi!

«Le prince héritier de Saxe-Cobourg fit alors son entrée; on causa et, au cours de la conversation tout amicale, la reine me dit qu’elle adorait chanter ma musique et me demanda si je n’avais rien écrit de nouveau.

—Vous devriez bien nous chanter quelque chose, dit à Sa Majesté le prince Albert.

«La reine se fit d’abord un peu prier et dit ensuite qu’elle allait essayer le «Chant du Printemps» en si bémol, si toutefois l’on pouvait le trouver, car toute sa musique venait d’être emballée pour Claremont. Le prince alla lui-même la chercher, mais il revint en disant qu’elle était dans la malle.

—Oh! ne pourrait-on pas la déballer? demandai-je.

«La reine sonna et demanda Lady...; mais personne ne put rien trouver et la reine daigna se déranger elle-même. Elle revint sans avoir été plus heureuse que les autres.

—La reine va vous chanter quelque chose de Gluck, dit alors le prince Albert.

«La princesse de Saxe-Cobourg venait d’arriver. Nous nous rendîmes tous dans le sitting-room de la reine où la duchesse de Kent ne tarda pas à nous rejoindre. Mon premier livre de chant était précisément sur le piano. La reine l’ouvrit et choisit «Italy». J’écoutai la reine dans le ravissement. Elle s’en acquitta presque parfaitement; la seule faute que je relevai fut, à la fin, un ré naturel donné au lieu d’un ré dièze.

«J’avouai à la reine que ce morceau n’était pas de moi, mais de Fanny, ma sœur, et je la priai de chanter quelque chose de ma composition. Elle accepta volontiers et nous fit entendre le «Chant du Pèlerin» avec toutes les nuances et beaucoup d’expression. Comme je la félicitais sur la perfection de son chant:

—Oh! dit-elle avec beaucoup de simplicité, j’aurais fait beaucoup mieux, si je n’avais pas été si intimidée, car d’habitude j’ai beaucoup plus de souffle.

«Après quoi, le prince Albert voulut bien nous faire entendre «le Moissonneur et les fleurs», puis il me demanda d’improviser quelque chose pour finir. Étant très embarrassé, je priai le prince de me donner un thème. Il m’imposa la chorale qu’il avait jouée sur l’orgue et le morceau qu’il venait de chanter.

«Contrairement à mon habitude en pareille circonstance, je réussis admirablement et eus peut-être le défaut d’être long; mais je voulais prolonger mon plaisir. Naturellement j’ajoutai aux deux motifs imposés ceux chantés par Sa Majesté.

«Lorsque j’eus fini, la reine me dit: J’espère bien que vous reviendrez bientôt en Angleterre et que nous aurons alors le plaisir de votre visite.

«Je remerciai et, en saluant pour me retirer, je priai la reine de daigner accepter la dédicace de ma «Symphonie écossaise» en la mineur, qui avait été la cause de mon voyage, ce qu’elle accepta avec une parfaite bonne grâce.»

Cette simple lettre nous en dit plus long sur les talents de la reine que de gros volumes.

A Windsor, à Osborne, à Balmoral, dans ses soirées, la reine s’est souvent fait entendre. Depuis la mort du prince Albert, elle a surtout fait jouer ses dames d’honneur, mais s’est abstenue presque entièrement de jouer elle-même en public.

Quelques critiques, parlant des écrits de la reine, ont déclaré que ceux-ci n’enrichiraient pas beaucoup la littérature de son pays. La vérité est qu’il ne faut pas considérer les mémoires de la reine et le journal de sa vie dans les highlands d’Écosse comme une tentative d’écrivain. Victoria, en publiant ces simples notes, n’a voulu qu’offrir à son peuple le récit au jour le jour d’une vie qu’elle lui a vouée tout entière. Il est vrai que, même dans un écrit de ce genre, un écrivain aurait pu se révéler. La reine ne s’est pas révélée écrivain, c’est tout ce que l’on peut dire; elle n’y fait preuve ni d’imagination, ni même de cœur. C’est qu’à la vérité l’imagination lui fait complètement défaut et que les qualités du cœur sont chez elle étouffées le plus souvent par son défaut dominant qui est un égoïsme féroce.