Hier wird’s Ereignisz.

Cependant un autre poète a déjà pris place au bout de la salle et en vers pleins de distinction nous conte ce qu’il pense de l’âme, de la société et autres choses appropriées au local où nous sommes et à l’heure qu’il est. Faut-il l’avouer? Cette variété de divertissements me fatigue l’esprit; nous ne tenons pas à ce qu’on nous amuse, quand on en montre trop clairement l’intention. De plus, il y a dans l’atmosphère un relent de bière et de fumée, qui me rappelle les jours d’antan, où j’entrais dans la vie et où je croyais sérieusement aux divertissements des cafés-chantants. Et ce souvenir donne au spectacle que je contemple quelque chose de déjà vu, qui me rend curieux d’aller voir autre chose.

AU MIRLITON

Marcel Schwob me propose de nous mener à la salle du boulevard Rochechouart, emplacement de l’ancien Chat-Noir. Aristide Bruant y a aujourd’hui installé le Mirliton.

L’idée de faire connaissance avec ce café et son propriétaire me séduit fort.

Est-ce par hasard simplement que la série des numéros du Mirliton, le journal illustré de Bruant, est parvenue jusqu’au solitaire village hollandais où se passe ma vie? Je ne le crois pas. L’explication en est plus facile.

La vie de Paris est d’une importance si prépondérante pour toute l’Europe que chaque trait de sa physionomie est relevé et noté, pour être porté à la connaissance du monde entier. Ce qui, dans une autre ville, passerait inaperçu du public, ou tout au plus ne vivrait qu’à l’état de souvenir curieux dans la mémoire de quelques vieux bourgeois, y prend tout de suite du relief et y acquiert de la notoriété. On voit dans ces mêmes événements une révélation de l’esprit du siècle, on les considère comme des phénomènes intéressants de l’histoire du jour, jusqu’à ce qu’ils disparaissent pour faire place à de nouveaux phénomènes. Pour le moment tout au moins ils ont participé à la vie générale du monde.

Carlyle s’est souvent moqué d’un mot qu’il rencontrait sans cesse dans les pages des auteurs français: un homme alors célèbre. Mais aujourd’hui encore on parle couramment des célébrités du jour sans penser le moins du monde à l’ironie de ce contraste.

Il y a pourtant des gens qui soupçonnent l’état réel des choses. On me l’exposait ainsi tout récemment: «D’ordinaire, les étrangers quittent Paris sous le coup d’une fausse impression. Ce qu’on leur a vanté comme quelque chose d’excessivement remarquable, ce dont ils parleront plus tard dans leurs souvenirs, n’existe pas en réalité pour nous autres Parisiens. Retenez bien ce que je vous dis: vous rencontrerez un grand nombre d’hommes célèbres, mais au fond tout cela n’existe pas. Croyez-moi: notre point de vue diffère radicalement de celui des étrangers; pour eux, l’impression qu’ils reçoivent de Paris n’est qu’une question de trains. Arrivés quinze jours plus tôt ou plus tard, ils auraient eu à noter sur leurs tablettes une tout autre variété de grands hommes.»

Ce recueil du Mirliton, ce petit volume de vers, illustré d’une si drôle de façon, avec son titre frappant: Dans la rue, par Aristide Bruant, que la réclame d’un grand journal m’avait mis entre les mains, étaient-ils donc destinés aussi à ne vivre qu’un jour? Ou y avait-il quelque chose là?

Je demandai l’opinion de mon compagnon de route; mais il avait appris la prudence, ou peut-être me trouvait-il trop curieux. «Bruant,» me dit Marcel Schwob, «a découvert une nouvelle veine de poésie, et il est arrivé à son jour et son heure; la fortune est venue à lui et il est resté artiste sérieux; voilà qui promet un succès durable. Mais, d’autre part, presque tout dépend des circonstances. On n’a pas à compter qu’avec soi; il ne s’agit pas seulement de savoir si, à un moment donné, on possède l’énergie nécessaire pour persévérer; mais ce sont les autres, les amis, les ennemis, les élèves et les imitateurs, qui trompent les prévisions. On parle toujours des circonstances; eh bien! les circonstances, ce sont ces autres-là! La concurrence est une excellente chose pour tenir l’artiste en haleine. Mais trop d’imitation gâte le marché, comme on dit, elle corrompt le goût du public,—ce n’est pas bien important, je vous l’accorde,—mais elle corrompt aussi le goût de l’artiste même, ce qui est d’un tout autre intérêt. Toutefois, le talent de Bruant est encore en pleine période de croissance et jusqu’ici il n’y a pas de mal. Pourtant je ne voudrais pas courir le risque de prédictions hasardées, et j’aime mieux jouir de l’originalité, partout où je la trouve.

«Or, Bruant est vraiment original. Croyez-moi, ce n’est pas le premier venu qui, comme lui, arrivé de sa province à Paris, petit employé de chemin de fer, puis débutant dans un café-concert, sait conquérir son coin de la vie parisienne et y maintient son droit d’être poète. Vous me direz que le domaine de sa muse est assez mal famé: des vagabonds, des filles et leurs souteneurs, la rue, comme l’indique le titre de son volume, si l’on entend par là le rebut de la société dont les maisons ne veulent plus. Mais la question est précisément de nous rendre intéressante cette lie du peuple. Zola, honnête bourgeois s’il en fut, n’a jamais osé s’attaquer à cette dernière couche de la société. Dans le Sublime, ce livre bien connu sur la question sociale, qui est l’origine de l’Assommoir, on ne trouve que du dédain pour les ouvriers qui quittent le travail et cherchent leurs moyens d’existence dans le crime ou la prostitution: Zola a chastement détourné les yeux de cet abîme. Arrive Bruant, quinze années plus tard. Il a commencé par dire le contraste entre les pauvres et les riches, la rue et la chambre bien close, la brutalité et la convention: en un mot, il a joué des variations, avec une diction qui lui appartient en propre, sur le thème que Richepin dans sa Chanson des Gueux et André Gill dans sa Muse à Bibi avaient déjà entrepris, sans parler encore d’Auguste de Châtillon et de la fameuse complainte de la Levrette en paletot, qui est la mère du genre. Vous vous la rappelez:

Y’a-t-y rien qui vous agace
Comm’un’levrette en pal’tot!
Quand y’a tant d’gens sur la place
Qui n’ont rien à s’mett’su’l’dos... !

Mais Bruant ne s’est pas arrêté là. Il a pénétré dans ce monde de souteneurs et de filles et s’est pris à l’aimer pour son propre compte. Oui, aimer c’est bien le mot, car qui ne ressent de la sympathie pour ce qu’il connaît à fond? Tout dans ce monde n’est qu’une question de nuances et de masques. Çà et là ce sont des êtres humains et une société que l’on a devant soi. Çà et là on trouve de l’honneur et de l’honnêteté, du courage et de la lâcheté, de la fraude aussi. Il faut y aller voir pour le croire, mais dès qu’on l’a vu, on peut y croire, et même on peut le chanter. Et cette lie du peuple a trouvé une voix qui prend sa défense, et qui parle pour elle. Mais nous y voilà, au Mirliton.»

Une troupe de curieux stationnait devant une porte fermée. Mon compagnon frappa, se nomma, et ce fut Bruant lui-même qui nous introduisit dans la salle. Il est maître chez lui et regarde attentivement les gens qu’il y admet. Il nous indiqua notre place, nous promit de venir bientôt faire un bout de causette avec nous et s’en retourna à son poste pour recevoir de nouveaux hôtes.

—«Messieurs, voilà du linge! De la gerce, et de la belle!» C’est ainsi qu’il annonça d’une voix retentissante deux couples, qui venaient d’entrer successivement. Puis il chanta la première mesure d’une chanson bachique et le chœur bruyant du public, assis devant les petites tables chargées de verres de bière, la continua en saluant à sa manière les nouveaux arrivés. Un farceur les suivit. Comme il voulait sauver son entrée en prenant une attitude comique, ou en débitant une drôlerie de son fonds, Bruant le malmena durement. Un chœur d’indignation du public appuyait le chansonnier chéri, qui n’aime pas les farces, quand il ne les fait pas lui-même. Que deviendrait donc une pareille maison si on oubliait le respect qu’on doit au maître!

Bruant chante ses vers en marchant par grandes enjambées à travers la salle. Un piano, qui toussote au fond du Mirliton, l’accompagne discrètement. La porte de l’établissement reste alors fermée. La voix aigre et dominante de Bruant résonne avec intensité au milieu de la petite salle, comme s’il se croyait encore au grand air devant son public des Champs-Élysées. Parfois une inflexion tendre vient varier l’expression d’énergie qu’il sait donner à ses paroles, et quelques phrases sentimentales, comme le peuple en désire, donnent une surprise douce.

Bruant a une figure nerveuse, fine en même temps et vigoureuse; sa physionomie vous séduit tout en vous maîtrisant. Il y a sûrement là le rapport qu’il doit y avoir entre le chanteur et son auditoire. Dans ses façons d’agir et de s’habiller, veston de velours, chemise rouge flamboyante, Bruant fait parade de la brutalité qui veut s’emparer de la foule et s’en empare, tandis que le regard pétillant et pétulant la charme et la dompte.

Scène curieuse que ce Mirliton! La petite salle, profusément éclairée, avec ses rangs de tables de bois où des gens de toute sorte prennent leur chope de bière médiocre; l’unique garçon, majestueux comme un maréchal de Napoléon, qui tient l’œil à ce que tout le monde prenne des consommations et les paie; l’humble assistant à physionomie de maître d’école, qui vend la chanson que vient de chanter le maître et qui remplit les pauses en récitant des vers que personne n’écoute;—enfin, les dominant tous, le maître lui-même, soit qu’il enfle sa voix de stentor jusqu’à sa puissance extrême pour rappeler à l’ordre un récalcitrant, soit qu’il conte fleurette à une belle, à laquelle il persuade de lui confier la clef de sa chambre,—les yeux partout et sur tous, afin que rien ne se passe en son domaine en dehors de lui.

A notre demande, il nous récite une de ses dernières chansons: A Saint-Ouen.

Dès le début, c’est l’existence d’un membre utile de la société: le chiffonnier de Saint-Ouen.

Un jour qu’i faisait pas beau,
Pas ben loin du bord de l’eau,
Près d’la Seine;
Là où qu’i pouss’ des moissons
De culs d’bouteille et d’tessons,
Dans la plaine,
Ma mèr’ m’a fait dans un coin,
A Saint-Ouen.

On souffre de la faim là-bas. Qu’y faire, quand on ne sait pas de métier et qu’on veut rester honnête? On devient biffin, ses huit ans à peine sonnés et l’on parcourt tout Paris, la grand’ville, pour ramasser des chiffons. La vie est dure!

Dame on nag’ pas dans l’benjoin,
A Saint-Ouen.
Faut trottiner tout’ la nuit
Et quand l’amour vous poursuit,
On s’arrête...
On embrasse... et sous les yeux
Du bon Dieu qu’est dans les cieux...
Comm’ un’ bête,
On r’produit dans un racoin,
A Saint-Ouen.
Enfin je n’sais pas comment
On peut y vivre honnêt’ment.
C’est un rêve.
Mais on est récompensé,
Car, comme on est harassé,
Quand on crève...
El’cimetière est pas ben loin,
A Saint-Ouen.

«Achetez la chanson: A Saint-Ouen,» clame l’humble assistant, et il agite la petite urne où il quête, tandis que de l’autre main il pousse sous le nez des visiteurs la chanson notée avec sa couverture illustrée: deux enfants, courbés sous leurs hottes, allant tous deux leur chemin, la petite fille causant gaîment, le garçon tirant la langue.

Les vers de Bruant ont un timbre original, qui les grave dans la mémoire, grâce à leur refrain qui est d’ordinaire le nom d’un quartier ou d’un faubourg de Paris. C’est la localité, où l’historiette se passe, ou plutôt le cercle au milieu duquel se développe la vie du héros ou de l’héroïne, ou encore c’est le sort qui leur est jeté dès leur naissance et qui les avertit à toute heure: à Montrouge, à Saint-Lazare, à la Roquette.

Il y a bien d’autres chansons populaires qui tirent leur effet d’une phrase qui frappe l’imagination, et qui revient à chaque fin de strophe. Mais la différence est sensible entre ces sortes de poésies,—comme la ballade de Bürger avec son refrain: Les morts vont vite,—et les vers de Bruant, différence dans la façon de rimer d’abord, dans l’intention et dans l’effet ensuite. Car les noms propres qui ont leur particularité de forme la transmettent en quelque sorte au vers correspondant de la rime, et la fin de chaque strophe y prend une teinte légèrement grotesque. Même le simple mot loin devient presque comique, quand il faut le prononcer à la vraie manière parisienne pour le faire rimer avec Saint Ouen.

Bruant ne prodigue pas ces effets grotesques. Dans sa chanson: A Montrouge, il a montré une fois les horribles images qu’il serait capable d’évoquer à notre imagination, en utilisant simplement la syllabe finale du refrain; mais d’ordinaire il ne tire d’autre emploi des noms propres que pour tempérer l’émotion trop intense des paroles par le comique involontaire des rimes.

Et il ne faut pas considérer le refrain chez lui comme un simple appendice de la chanson; il appartient à la structure intime du poème. En effet, les vers brefs, qui dans chaque strophe alternent avec les vers ordinaires, l’annoncent de loin, et comme il est le repos final de la strophe, ces vers représentent une pause de la pensée et de la voix au milieu du groupe.

On peut y vivre honnêt’ment
C’est un rêve;
Car comme on est harassé
Quand on crève....

La déclamation des chansons repose principalement sur cette alternance de vers longs et brefs. Ces derniers nous montrent l’intention et la physionomie du récit; ils forment l’élément lyrique de la petite épopée que l’on nous raconte. Parfois, Bruant, en y appuyant la voix d’une manière un peu sentimentale, montre toute l’émotion qu’ils renferment; d’autres fois, il les jette brusquement et amèrement, mais toujours sous l’influence du sentiment d’harmonie qu’une composition artistique bien ordonnée doit laisser dans l’esprit des auditeurs.

Je me trompe; ce n’est pas l’artiste seul qui s’y décèle, c’est l’homme aussi avec sa fierté tout ensemble et sa grande pitié pour les humbles, qui apparaît dans cette façon de dire les vers.

—«Un goncier et sa gonzesse!» C’est la voix brutale de Bruant qui retentit soudain dans la petite salle et qui annonce de nouveaux visiteurs désorientés par le tapage qui accueille leur entrée. Cependant, le maître de la maison prend place auprès d’une jolie horizontale. Il met le pied sur la chaise qui est devant elle, et, dans cette posture, la dominant du regard, il se moque de ses clients avec la belle rieuse, qui, les yeux rivés aux yeux du maître, prend part à la jouissance que donne à Bruant le sentiment de son empire et de son triomphe.

SUR LA BUTTE MONTMARTRE

«Le rôti est-il prêt?» demanda Bruant devant la porte de son salon, qui s’ouvrait sur le jardin. «Encore cinq minutes! Bien, juste le temps pour faire le tour de mon domaine. En avant, marche!»

Découvrir la maison d’Aristide Bruant n’est pas chose facile. Je me rappelle vaguement que nous passâmes l’église du Sacré-Cœur, qui couronne le sommet de Montmartre, que nous descendîmes ensuite, puis que nous montâmes pour descendre encore...; enfin la voiture, après mille détours, s’arrêta devant un groupe de maisons de chétive apparence à l’extrême limite de la partie habitée de Paris. Le corridor d’une de ces maisons nous conduisit vers une grande cour extérieure, ouverte au midi, où il y avait seulement quelques arbres, des petites dépendances et des barrières: c’était le vestibule en plein air du château de Bruant. Et cela me rappelait les jardins mornes des béguinages hollandais, traversés par des haies coupées ras, où fleurit le linge des familles: l’existence terre à terre et en miniature.

Le poteau d’un treillis vert portait le nom d’Aristide Bruant avec son titre de chansonnier populaire. Je sonnai, et tout au loin, derrière un second ou troisième treillis, apparut la figure du chansonnier dans le cadre d’une fenêtre ouverte. Mais la voix retentissante, comme si Bruant donnait des ordres au milieu d’une tempête, parvint nettement jusqu’à mes oreilles.

—«François, voilà des visites. Allons, cours! Ouvre la grille extérieure, demande le nom de ces Messieurs, et annonce!»

François, un garçon roux mal bâti, tomba, plutôt qu’il ne marcha, vers la barrière. Il cherchait en vain ses mots, y renonça après quelques efforts, et se contenta de sourire, de ce sourire timide et niais, dont les victimes de l’esprit d’autrui font leur défense.

—«Demande donc le nom de Monsieur, animal!» répéta Bruant.

Des sons confus sortirent comme d’une bouche d’enfant.

—«Maintenant, annonce!»

Nouveau bredouillement des grosses lèvres de François.

—«Bien; dis que je recevrai Monsieur; ouvre la grille intérieure et avertis Monsieur qu’on n’entre ici qu’après avoir essuyé ses pieds. Bonjour! Je vous demande bien pardon, mais je ne peux pas perdre un instant de vue l’éducation à donner à François. L’œil du maître, il n’y a que ça, n’est-ce pas, crétin?»

—«Oui» (avec une nuance de dépit).

—«Comment, oui?» hurla la voix furieuse. «Oui, quoi?»

—«Oui, chansonnier populaire,» et la mine piteuse de l’esclave parut demander grâce.

—«Bien, prépare le déjeuner.—Ah! que d’embarras!» continua-t-il d’un ton comique. «Voilà! Il m’a été impossible jusqu’ici de garder mes domestiques. Quand j’en avais un d’intelligence moyenne, il ne passait pas un mois à mon service, avant de se croire le droit d’imiter mes façons et d’être tenté d’offrir au public des petits cafés du Bruant authentique. J’ai découvert cet idiot, mais je me méfie. Il faut que je le tienne dans un état perpétuel d’ahurissement; autrement, il deviendrait, lui aussi, un rival.—Allons voir mon domaine! Qu’en dites-vous? Vous étiez-vous douté qu’à Paris on trouverait une campagne comme celle-là? Voici l’Allée des Saules, où je compose mes chansons et ma musique. Voilà un ravin; remarquez-le bien, s’il vous plaît: il donne une note sauvage au paysage.—Un parterre de violettes,—on en fait des bouquets pour les jolies femmes qui viennent me voir. Car il vient ici des dames, même du vrai monde: je ne vous garantis pas que ce soit celles que je préfère. Voici un hangar, qu’on est en train de me bâtir, et mon charpentier, qui remplit en même temps l’office de jardinier et d’architecte, un très brave homme.

«Hé l’ami! on m’a volé encore un pigeon. Je crois, ma parole, que c’est ton gueux de fils. Tu me feras le plaisir de m’envoyer ce garnement tout à l’heure.»

Puis, reprenant l’inventaire de son domaine, Bruant continua la promenade et poursuivit:

—«Un tuyau d’irrigation; des fagots, là-bas, produit de la propriété; encore un tuyau d’irrigation: bis repetita placent. Mais que diable! vous ne dites rien de ma maison de campagne. Regardez un peu par là. Croyez-vous qu’il y en ait une autre dans Paris avec une vue pareille à la mienne?»

Bruant indiqua de la main la perspective qui s’ouvrait devant nous. La ville immense était à nos pieds, traversée par le ruban argenté de la Seine et grimpant peu à peu sur les hauteurs. Toutes les collines des environs venaient se ranger en demi-cercle sous nos yeux; ici, riant des pointes blanches de leurs maisons parmi la verdure sombre; là, menaçant par l’armement des forteresses: l’enceinte entière de Paris avec ses alentours, embrassée d’un seul coup d’œil.

—«Une vue libre comme celle-là éveille les idées qui dorment en vous,» dit Bruant. «Venez par ici et regardez juste en face et au-dessous de nous.» Il s’appuya sur la haie vive, clôture du domaine. «Voici le chemin creux, qui est le théâtre des amours du voisinage. J’en ai vu de belles d’ici. Tenez, regardez le dessin gravé dans le poteau là-bas: deux cœurs percés d’une flèche et deux noms accolés. En voilà, de la sensiblerie de souteneurs!»

—«Si l’on est en sûreté ici?» reprit-il sur une question que je lui adressai. «Ils volent comme des pies; je m’en aperçois bien à mes pigeons. D’ailleurs ils me laissent tranquille, quoiqu’il y ait ici des gaillards de la pire espèce et que le Café des Assassins soit à côté. Ils n’osent pas. Quand je rentre la nuit, à trois heures ou plus tard, vous pouvez être sûr que je ne me tais pas: je gueule tout le long du chemin, je fais claquer mon fouet et je salue tous ceux qui passent de ma voix la plus formidable. La butte entière sait que je reviens du Mirliton. Et puis, au fond, ils croient que je suis un des leurs, les brigands. Il y a une légende sur moi dans leurs bandes. Ils croient que je suis souteneur comme eux et je le leur laisse croire. Pourtant la nuit, dans ces parages, j’ai toujours un revolver chargé sur moi. Peut-être aussi qu’ils n’ignorent pas ce détail-là.

«Après le déjeuner nous irons voir ma campagne d’été avec ses différents pavillons; elle est à deux pas d’ici; mais à présent j’ai faim et je crois que le rôti est prêt.»

—«Ah, j’ai le cœur léger, maintenant,» dit Bruant, en dépliant sa serviette, «plus léger que depuis longtemps. Figurez-vous que pendant six mois j’ai eu dans la tête une chanson, qui ne voulait pas en sortir dans la forme que je voulais. Mais, nom de Dieu! François, où sont les assiettes chaudes? Dépêche-toi, cours, vole! Ne ris pas, grand bêta, mais vole, quand je te le dis. M’entends-tu?»

—«Oui,» bafouille François avec l’air de dire: voilà qu’il recommence.

—«Oui, quoi?» tonne Bruant.

—«Oui, chansonnier populaire,» supplie l’esclave.

—«Dis papa, dis maman!» commande le maître de la maison.

François lève un œil timide vers le plafond.

—«A l’instant!» rugit le despote.

Et le lourdaud, rouge de honte, piaille, comme un enfant qu’il est: «Papa, maman.»

—«Bien; maintenant apporte-nous les assiettes, mais avec la rapidité de l’éclair.»

—«Je suis paresseux», poursuivit Bruant. «Sept mois pour une simple chanson. A Biribi! Et si vous saviez combien de temps il y a que cette idée d’ajouter à ma collection les compagnies de discipline d’Afrique m’obsède. Car c’est le complément de la canaille d’ici, ceux qui sont envoyés là-bas en Algérie, à Biribi, comme ils disent, pour avoir été de fortes têtes au régiment.

«En Afrique, il y a deux légions, en dehors du cadre régulier de l’armée: la légion étrangère composée de déserteurs et de malheureux de toutes les nations du monde, et les compagnies de discipline, qui représentent le niveau le plus bas auquel un homme puisse arriver. Pour apprendre ce qu’ils chantaient, j’ai fait demander à un sergent de consigne de là-bas de me noter leurs airs populaires. Mais les gredins ne chantaient que des chansons de Paris. Au contraire, la légion étrangère a des mélodies très belles et très originales; c’est tout naturel, puisqu’il s’y trouve nombre d’Autrichiens, qui ont apporté en Afrique leurs chansons populaires. Celles-là m’ont inspiré la composition d’un air à la fois animé et traînant, qui s’adapte autant aux paroles fières d’un homme qui a brûlé ses vaisseaux qu’à la tristesse morne de ses jours de désespoir.

«Mais ces paroles: ah! qu’elles m’ont coûté de peine avant d’avoir trouvé la disposition d’esprit qu’on a dans l’existence de Biribi. Tenez, voilà mes archives particulières,» et Bruant sortit d’un tiroir une liasse de papiers. «Ce sont des lettres envoyées par les soldats d’Afrique à leurs marmites, qui font le trottoir sur les boulevards extérieurs; des lettres authentiques, vous pouvez m’en croire; je les ai prises moi-même dans les tables de nuit de ces demoiselles. Que ne fait-on pas par amour de l’art! Parcourez-les, si vous voulez bien, tandis que François donnera des cigares.

«Nom de Dieu! imbécile, où sont les cendriers?»

—«Je n’ai pas pu les trouver!» ronronne François frappé dans sa dignité.

—«Ne pas trouver? Qui, quoi?» demande le tyran furieux.

—«Je ne les vois nulle part, chansonnier populaire,» se corrige le pauvre homme.

—«Eh bien! prends ce que tu voudras, brute! N’est-ce pas? ce sont de vraies scènes de comédie, ces lettres! Ils se plaignent, les malheureux; ils voudraient revoir la maison, ils se rappellent les bons jours d’autrefois.—Et puis, à la fin, le pot aux roses: ils demandent qu’on leur envoie de l’argent. Et pourtant, même là, il y a quelque chose de touchant: avez-vous remarqué qu’ils prient ces filles d’aller voir leurs parents: ils veulent avoir par elles des nouvelles de la famille et qu’elles racontent aux vieux ce qui se passe là-bas, en Afrique? Toujours avec l’arrière-pensée de leur soutirer de l’argent!

«Naturellement, pourquoi écriraient-ils des lettres si ce n’était pour cela! Ah! elles ne se font pas d’illusions là-dessus, celles qui les reçoivent, je vous l’assure!

«Je connais bien cette espèce de femelles, et elles me connaissent. Elles savent le plaisir qu’elles me font en me communiquant les dernières créations de leur argot. Un mot nouveau, fraîchement fabriqué pour le besoin de la cause, se propage d’une façon étonnamment rapide dans ce monde. Chacune d’elles est fière de le connaître et veut passer pour la première qui l’a appris. Et elles ont raison, nom de Dieu! Cette langue est très belle. Quand le gueux dit: ma fesse au lieu de: ma femme, c’est bien parce que cette nouvelle forme du mot rend mieux la figure, la ligne typique, si vous voulez, du sexe. Mais il faut avoir en soi le sentiment de cette beauté. Il y a aussi un côté spirituel de l’argot. La signification des mots s’élargit dans ce langage-là. Qu’est-ce que: la courante? Naturellement, c’était d’abord l’aiguille de la montre; puis c’est devenu la montre elle-même, enfin l’heure et le temps. La courante! ça suppose pourtant de la fantaisie, cette expression, hein!

«J’ai du cœur pour ces gens et je me sens tout près d’eux. Je ne vais pas me gêner, si je veux vivre dans leur société: pourquoi me gênerais-je? Je me suis fait moi-même ce que je suis, et je veux être comme je suis.»

Cette bouffée d’orgueil volontaire passée, Bruant, après une courte pause, continua:

—«Richepin, dans sa Chanson des Gueux, a voulu chanter l’existence de ces misérables, mais il en est à une trop grande distance; c’est un littérateur. Son livre, somme toute, est manqué. Il y a de bonnes pages, mais au fond elles ne sont peut-être pas de lui. Tout ce qui dans son livre est venu, directement ou indirectement, de Raoul Ponchon est bon. Voilà le vrai, l’inimitable bohême, l’homme qui ne connaît rien au-dessus de sa chère bouteille, et qui seul parmi tous sait écrire des vers d’ivrogne, ivres; c’est un des très rares gens que je lis; quand un numéro du Courrier français paraît, je cherche d’abord la pièce de Ponchon. Il y a toujours un peu de délayage, naturellement; quand il faut, toutes les semaines, remplir une colonne, on ne peut guère donner le meilleur de ce qu’on a; mais j’y rencontre toujours un passage qui est du vrai Ponchon, et c’est excellent.»

—«Nom de Dieu! qu’est-ce qu’on me veut encore? Est-ce qu’on ne peut pas nous laisser causer tranquilles!» et le regard de Bruant se tourna vers la porte où parut un grand gamin assez peu timide.

—«Monsieur Bruant, papa m’a dit que vous aviez à me parler,» dit-il, tandis que son œil parcourait curieusement l’appartement où il venait d’entrer.

—«Ah! c’est donc toi le voleur de pigeons?» tonna le chansonnier populaire. «Qu’est-ce que tu as à me dire?»

—«Je viens vous dire que je n’ai pas pris le pigeon et que je ne me laisserai pas appeler voleur par vous, Monsieur Bruant.»

—«Tu n’as pas honte?» reprit l’artiste offensé, mais sur un ton plus bas.

—«Quand on n’a pas fait de mal, on n’a pas à rougir,» dit le gamin, comme s’il ne redoutait pas l’explosion de colère de l’artiste.

—«Bon, c’est fini: en avant, marche!» dit Bruant d’une voix sévère pour soutenir sa dignité de châtelain.

Puis il commanda: «François! du cognac! Mais cours donc, malheureux!»

—«Oui, chansonnier populaire,» murmura l’humble esclave; mais un commencement de sourire narquois ridait son visage joufflu, et ses petits yeux clignotaient de satisfaction: le patron avait trouvé quelqu’un pour lui tenir tête.

—«Au fond, ce sont de braves gens, ici,» dit Bruant en distribuant le cognac dans les petits verres, «et pourtant d’ordinaire tous les enfants qu’ils font deviennent voleurs et assassins. Je ne répondrais de personne. Même pas de mon propre fils. Pour sûr, je ferais pour lui ce qu’il est de mon devoir de faire,—mais parce que je le voudrais et non pour une autre raison. Mais l’adopter? en faire mon héritier! Je n’y penserais même pas, avant qu’il n’eût vingt ou trente ans bien sonnés et avant de savoir ce qu’il y a en lui. Il pourrait être destiné à éternuer dans le sac sous le couteau de la guillotine. Chacun de nous porte toutes les mauvaises dispositions en lui. Oui, c’est là le cadeau que la vie met dans notre berceau. Et les gens qui auraient dû vous aider à lutter contre le sort... Ah bien oui! ils se mettent contre vous. On parle toujours de l’enfance, de la jeunesse! Vilaine chose! C’est de la misère, presque toujours. Oh, la vie a été dure pour moi; mais à présent je veux être dur, moi, pour la vie; je le veux.»

Visiblement, Bruant étreignait à cet instant des fantômes de souvenirs qui l’obsédaient. Car rien ne justifie présentement son accusation contre l’existence. Lui, victime? Avec son orgueil d’artiste et la conscience du pouvoir qu’il exerce sur son public?

Sur ces entrefaites la porte s’ouvrit et laissa entrer le vrai vaincu du sort. C’était le pianiste du Mirliton. Non pas qu’il nous entretînt de la série d’événements qui l’avaient amené derrière l’instrument de musique d’un café chantant. On ne lui demandait pas de confidences et il ne les offrait pas; il était devenu piano et les cordes branlantes de son existence ne sonnaient que là où on frappait les touches.

Pour lui, vraiment, Bruant y mit des façons.

—«Ah! vous venez étudier avec moi la nouvelle chanson! Parcourez un peu la musique! Les premières mesures du prélude doivent être attaquées avec vigueur; ensuite il faut les répéter comme si elles venaient de loin. C’est le réveil qui sonne au camp. Le soldat sous sa tente se secoue, endormi, et voit poindre le jour. Il sait ce que cela veut dire, il va falloir reprendre le fardeau. Et à la pensée de ce faix sous lequel il succombe, toute la misère de son séjour sur le sol africain lui revient:

Y en a qui font la mauvais’tête,
Au régiment,
I’s tir’au cul, i’s font la bête
Inutil’ment
Quand i’s veul’nt pus fair’ l’exercice
Et tout l’fourbi,
On les envoi’fair’leur service
A Biribi,
A Biribi.

«Je ne chanterai pas la suite; c’est seulement pour vous indiquer le mouvement et je voudrais d’abord que vous transposiez la musique.

«A présent en route, n’est-ce pas? pour ma campagne d’été...

«Bientôt la belle saison viendra et je quitterai mon château d’hiver, mon domaine patriarcal, pour aller me prélasser là-bas. Ah! ce sera la bonne vie, alors: dîner en plein air, dormir sous la vérandah et paresser partout. Vous serez étonné de voir combien de petits pavillons j’ai flanqués auprès de l’habitation principale, et c’est une cuisine d’été, une salle à manger d’été, quand il fait mauvais, un garde-manger d’été; tout y est à l’été. Et ma volière, donc! Vous verrez, elles me connaissent toutes, mes bêtes. Personne au monde n’a des pigeons comme j’en ai. En avant, marche au colombier!»

POÈTE POPULAIRE

«Les Parisiens!» me dit un jour Bruant; «mais ça existe donc, des Parisiens? S’il y en a quelque part, ils sont en train de moisir dans un coin de l’île Saint-Louis; ils ne voient rien, ils n’entendent rien et ils ne font pas de bruit. Nous, qui de toutes les provinces de la France sommes venus vers la capitale, c’est nous les vrais Parisiens!»

C’est peut-être là ce qui explique l’amour de la campagne, que chaque Parisien garde au fond du cœur: souvenir des contrées qu’on a quittées dès sa première jeunesse. Allez voir le savant dans son appartement, et la première chose qu’il vous montrera ce sera le parc, qui rafraîchit ses yeux par un bain de verdure. Richepin est fier de la vue dont il jouit par les deux baies de son cabinet de travail; Rodin vous parle avec extase de l’allée de peupliers qui borde son atelier; Catulle Mendès demeure hors des fortifications. Mais aucun d’eux n’a su se créer un domaine rustique à Paris même, comme celui que Bruant peut se vanter d’avoir.

Il y a fallu de la ténacité et de la suite dans les idées, mais surtout et d’abord de la fantaisie,—de la fantaisie comme celle d’un marin qui, dans les longues nuits passées sur le pont, s’est créé en rêve un home expressément construit pour lui; et le voilà qui soudain se voit en état de réaliser son idéal. Bruant est Bourguignon d’origine, mais l’expression de l’œil trahit l’homme accoutumé à tenir le regard fixé sur le flux et le reflux infini de ses vagues pensées. C’est un solitaire, comme le pilote à bord de son vaisseau, et il est indiscipliné comme un matelot à terre.

Si jamais il a été rivé à quelque besogne, ce doit avoir été à contre-cœur, consumé de dépit, en voyant ses talents, son imagination, sa chère paresse brisés sous la routine de la vie brutale.

On peut lire cet absolu sentiment d’indépendance, cette conviction d’être sur le pied de guerre avec la société régulière, presque à chaque page des poésies de sa première période. En effet, pour dramatique que soit leur forme, ces poèmes décèlent plus directement la disposition d’esprit de leur auteur, que les vers plus récents.

Quand, dans le monologue Gréviste, l’homme refuse de travailler, respec’ aux abattis, parce qu’il craint d’y laisser sa peau, ou tout au moins un de ses membres, il ne s’agit pas, selon l’intention originale, d’une satire sur les grèves.

J’tiens à ma peau, moi, mes brave homme,
Tous les matins j’en jette un coup
Dans les journal et j’y vois comme
Les turbineurs i’s s’cass’ el cou...
Moi...! j’m’en irais grossir la liste
Ed’ceux qu’on rapporte aplatis...!
Pus souvent... ej’suis fataliste...
Respec’aux abattis.

Ce n’est pas là de la satire, mais c’est un sentiment vrai, et Bruant nous regarde sous le masque qu’il s’est appliqué au visage.

Sa dernière chanson exprime la même idée. Ce qui répugne le plus au soldat envoyé en Afrique, c’est le travail continuel sous une discipline de fer, l’exclusion de toute possibilité de résistance.

A Biribi, c’est là qu’on crève
De soif et d’faim,
Pourtant faut turbiner sans trêve
Jusqu’à la fin.

Telle était la version originale de la strophe. Mais le mot turbiner ne contentait pas l’artiste; sa forme lui semblait trop faible et trop traînante; il a corrigé et recorrigé, choisi et rejeté, jusqu’à ce qu’il trouvât un terme, dont le son mat pût exprimer le travail rude et attristant où on essaye de soulever un poids presque inébranlable. Voici les vers actuels:

C’est là qu’i faut marner sans trêve
Jusqu’à la fin.

Les soins donnés à l’expression de la pensée sur ce point-là précisément caractérisent bien l’homme.

Des natures comme celle de Bruant, qui peuvent rester absorbées pendant longtemps dans le monde imaginaire qu’elles se sont créé, ont en même temps la faculté de sortir tout à coup de leur isolement et de déborder. Et l’artiste emploie cette impétuosité qui l’anime à produire son effet.

Les gens naïfs aiment d’ordinaire les coups de théâtre; c’est leur manière de montrer le plaisir qu’ils éprouvent dans leurs propres inventions. A cet égard, Bruant est acteur, ou plutôt encore il est régisseur; il sait régler la scène et faire accepter son point de vue par le public.

Et je ne dis pas ceci pour soulever un doute sur la sincérité de l’artiste: au contraire, c’est sur cette qualité de caractère que repose non pas le principe, mais bien la puissance de son talent. L’art est toujours une exagération: il dramatise les sentiments; il complète les données isolées pour en faire un tout. Voilà comment l’artiste chez Bruant gagne là où l’intégrité de l’homme souffrirait peut-être à la longue un amoindrissement.

Et c’est ainsi que Bruant ne s’est pas contenté d’avoir exprimé le sentiment d’indépendance et les besoins sensuels qui l’attachaient au monde infâme des souteneurs et des filles; il est allé plus loin; il a voulu se représenter cette vie de gueux dans son image complète. Les documents de ses «archives», comme il les appelle, les lettres prises dans les tables de nuit de ces demoiselles nous montrent déjà cette disposition de son esprit.

Mais il y a d’autres faits plus probants. Pour qui a jeté un coup d’œil dans l’atelier de l’artiste,—c’est-à-dire dans les brouillons de ses vers,—le procédé par lequel l’imagination du poète travaille pour créer ses chansons devient clair. Ce n’est d’abord tout au plus qu’une couple d’impressions,—deux pointes, pour ainsi dire,—qui forment un thème, varié en quatre ou cinq strophes. Puis autour de ce noyau se développe toute une série de petits tableaux, qui comprennent la vie entière du personnage principal. Et,—ce qui est très curieux,—ce développement est tout à l’intérieur des strophes, car le poète n’en ajoute pas. Son seul travail consiste à rendre chacune d’elles plus expressive et plus pittoresque, dramatique en un mot.

Le thème de A Biribi est très simple. C’est le ressentiment contre la vie dure qu’on y mène et qui vous rend encore plus méchant par la rage qu’il faut renfermer en soi.

A Biribi c’est là qu’on crève

et

A Biribi on d’vient féroce.

Voilà la donnée originale. D’abord, Bruant ne s’en est inspiré que pour broder des variations sur le thème. L’un après l’autre, ses vers disent la contrainte sous laquelle est courbé le légionnaire. Mais alors il reprend son œuvre, et par un changement heureux, ce qui avait été par exemple:

Et pour que la plainte se perde
Sous le gourbi,
Quand on dit grâc’on vous cri’merde
A Biribi,

devient ceci:

Le soir on rêve à la famille,
Sous le gourbi,
On souffre encor quand on roupille
A Biribi.

Les pensées qui, dans l’état nerveux de la rêverie du soir s’en vont au loin vers le pays natal, cette misère, qui poursuit l’exilé jusque dans le sommeil, ajoutent des traits nouveaux à la physionomie, qui la complètent sans la fausser.

La même remarque peut s’appliquer à la strophe finale.

On s’dit, quand on s’rappelle
C’qu’on a subi,
Vaut mieux aller à la Nouvelle
Qu’à Biribi.

Le poète n’a changé que deux ou trois mots dans ces quatre vers, et voici comment on lit la strophe définitive:

A Biribi on d’vient féroce.
Quand on en r’vient,
Si, par hasard, on fait un gosse
On se souvient...
On aim’rait mieux, quand on s’rappelle
C’qu’on a subi,—
Voir son enfant à la Nouvelle
Qu’à Biribi.

L’intensité de l’effet obtenue par la modification légère des derniers vers saute aux yeux.

L’homme qui, dans son désespoir sauvage, ne pense qu’à lui et à ses peines se transforme, grâce à la perspective d’une paternité de hasard: il devient membre de la société des misérables, qui lèguent leur honte à la génération prochaine et à l’avenir.

Si l’art fait ainsi son profit de la pente théâtrale où se laisse aller l’esprit du poète, comment condamner sa prédilection pour les effets vigoureux, même brutaux? C’est le cas de parler d’une purification des passions, pour les transposer dans l’art. Et j’aimerais à m’imaginer qu’il existe vraiment une éducation mutuelle du talent par le caractère et du caractère par le talent, et qu’un jour ce poète du peuple sortira du cadre restreint de ses chansons,—si je n’avais pas une grande défiance pour tout ce qui ressemble aux prédictions et aux prédications, genre larmoyant, dont je ne voudrais ternir, pour nulle chose au monde, les bons souvenirs que m’ont laissés mes entretiens avec Aristide Bruant.

POÈTE MODERNE

Le café François Ier au boulevard Saint-Michel, est le rendez-vous des poètes. Quand on n’y trouve pas Verlaine absorbé devant son absinthe ou son rhum à l’eau, on a au moins la chance d’y voir entrer Jean Moréas, fier comme le spadassin qu’il décrit dans ses vers: