Sa main de noir gantée à la hanche campée,
Avec sa toque à plume, avec sa longue épée,
Il passe sous les hauts balcons indolemment.

La moustache retroussée, le monocle vissé à l’œil, il arrive avec sa figure sombre d’oiseau de proie, sachant que tout le monde le regarde, mais dédaigneux de s’en apercevoir.

Il commande au garçon un rhum à l’eau. «Il n’y a que Verlaine et moi qui prenions cette consommation ici,» explique-t-il, et, ôtant l’un de ses gants, il couve d’un œil admirateur sa main fine et blanche, qu’il étend devant lui sur le marbre de la petite table.

—«Moréas,» lui dit un des amis rassemblés autour de lui en souriant malicieusement, «vous n’avez pas encore vu le nouveau numéro du Messager français? Cazals y a fait votre caricature.»

On s’empresse de lui passer le journal illustré. A la première page, on voit Verlaine furieux, debout, qui d’un geste terrible foudroye Moréas. Celui-ci, tranquillement assis, lève la tête en écoutant les paroles de son aîné et se défend d’un mouvement à peine esquissé de la main gantée. Et c’est une allusion à la publication récente du volume de Verlaine, Bonheur, où le poète critique les essais des jeunes.

—«Très bien réussi, le dessin!» dit Moréas, d’une main tenant le journal, de l’autre frisant sa moustache. «Seulement il me semble que la physionomie de Verlaine est exprimée par des lignes trop grossières,» et, passant le Messager français à son voisin, il ajoute: «De telles caricatures sont pour la postérité de précieuses indications de la date à laquelle l’influence de mes poésies a pénétré dans le public. D’ailleurs, me poser en adversaire de Verlaine, quelle folie! A présent, Verlaine fait un peu la grimace, mais tout bien compté, c’est le seul poète français de ces temps-ci jusqu’à moi.»

A ces mots il regarda son auditoire à travers son monocle rigide comme pour défier toute contradiction. Un des assistants, avec quelque hésitation, nomma Leconte de Lisle.

—«Leconte de Lisle!» dit Moréas, plein de courtoisie, «mais il n’a pas été mal, pas mal du tout, pour son temps. A présent, nous en avons fini avec lui. Non, parmi les anciens, avec la seule exception de Verlaine, il n’y a pas de poètes, et parmi les jeunes dont on loue les vers,—et pour ma part je ne leur envie pas ces louanges,—il n’y a pas de force véritable. Ce sont des poètes de salon. Ils produisent leurs vers à petit pas comptés: ils ne les tirent pas d’une source pleine et abondante. Celui qui veut être appelé du nom de poète doit disposer d’une provision inépuisable de mots et de formes; il doit être si riche et si prodigue que chacun se dise: après avoir dissipé ce qui est une fortune pour les autres, il lui reste pourtant encore tout un trésor.»

Il prononça ces mots avec la mine d’un grand seigneur, qui posséderait des richesses immenses. Ses paroles n’étaient pas exemptes d’une certaine vanité; et pourtant le poète n’était pas ridicule.

Quelqu’un, dans le petit groupe, parla de Pindare et exalta son talent à conserver l’unité de ton, tout en chargeant son dessin d’arabesques et en le noyant dans une mer de termes grandiloquents.

—«C’est cela,» dit Moréas, dominant l’auditoire du haut de son monocle.

—«Vous semblez tout indiqué pour nous donner une adaptation de Pindare,» observa l’un des assistants. «Est-ce que vous n’avez jamais eu l’idée de traduire ses odes?»

—«Je suis jaloux de Pindare,» dit Moréas en frisant des deux mains les bouts de ses moustaches. «Je ne lui pardonne que parce que c’est un Grec, un compatriote. Qu’il reste Grec; est-ce qu’on ne m’a pas, moi! Pour Platon, c’est autre chose; depuis longtemps, c’est un de mes rêves de traduire son Banquet: le chef-d’œuvre de l’antiquité.»

—«En prose?»

—«En vers!»—et c’était dit avec la conviction que seule sa poésie manquait à l’œuvre de Platon, pour lui donner l’extrême sanction.

—«Le dialogue m’attire,» continua-t-il. «J’ai souvent eu l’idée d’écrire pour le théâtre, et même nous étions convenus, Verlaine et moi, de traduire ensemble quelques drames espagnols. Ce dessein n’a eu aucune suite parce que Verlaine a l’horreur du travail. Je crois que je le poursuivrai pour mon propre compte. Savez-vous bien qu’il y a une mine de sujets à peine entamée dans l’histoire de l’empire byzantin? Par exemple, que dites-vous de ceci? L’intrigue de la pièce repose sur la jalousie de la femme d’un général à la cour de Constantinople pour l’impératrice régnante, qu’elle croit amoureuse de son mari. Elle en trouve la preuve directe. Non seulement l’impératrice veut obtenir le divorce du mari; mais ensuite elle veut l’épouser elle-même, le faire proclamer empereur et raffermir la monarchie. La femme, qui aime son mari au delà de tout, voit une grande carrière ouverte aux talents qu’elle lui connaît; et elle va chercher la mort, pour épargner au général, qui l’aime aussi profondément, la peine d’un choix troublant pour sa conscience. Telle est l’exposition du drame.

«Il ne doit avoir qu’un seul acte, et le nombre de personnages le plus restreint possible: le général, sa femme, l’impératrice; les passions très compliquées, mais ne se révélant que par de simples traits typiques; il faut encore que l’évolution des sentiments nous frappe par surprise, et que la solution de la crise soit extrêmement rapide et inattendue. Je crois que mon explication ne vaut pas grand’chose,» continua Moréas; «il m’est impossible de la faire plus claire, et c’est bon signe, car j’ai observé que les gens qui savaient parfaitement exposer leurs projets manquaient ordinairement l’exécution de leur œuvre, tandis que les gens qui bredouillent en détaillant leur plan, si bien que l’on est convaincu de son insuffisance, réussissent en général dans la mise en œuvre.»

—«Mais, Moréas,» déclara un des littérateurs de la petite société, «votre exposition est tout à fait satisfaisante. C’est un thème comme on en trouve chez le poète anglais Browning. Et savez-vous bien qu’il y a une certaine analogie entre vous et quelques-uns des poètes de là-bas. Je ne veux pas dire spécialement Browning, mais surtout Rossetti. Le côté fantastique de vos légendes, la hauteur métaphysique de vos sonnets, le choix de vos mots...»

—«Je ne sais pas l’anglais,» interrompit Moréas d’un ton bref.

—«Et je le regrette d’autant plus,» continua-t-il après une pause presque imperceptible, avec la bonne humeur d’un grand seigneur qui fait l’aimable, «que j’en suis réduit à lire Shakespeare dans une traduction, Shakespeare, que je tiens pour le plus grand poète du monde.

«Ah! pour celui-là, on peut lui emprunter sans s’amoindrir. Je lui ai pris le nom de mon Pèlerin passionné. Mais non! ce titre-là n’appartenait pas au poète; c’était une étiquette commune que l’on employait pour désigner les recueils de poésies, tout comme d’autres titres en vogue dans ce temps-là: le Calendrier pastoral, la Guirlande d’amour, etc. Et je vous avouerai franchement que ç’a été une petite malice de ma part, qui m’a fait préférer le nom du Pèlerin passionné pour mes vers. Il semble étrange, et pourtant de son temps il a eu cours comme une simple pièce de monnaie. Les ignorants s’en étonnent, mais les initiés sont heureux de rencontrer une ancienne connaissance.»

Et Moréas prononça ce mot d’ignorants avec l’orgueil qui lui a inspiré le vers bien connu:

Je ne suis pas un ignorant dont les Muses ont ri.

Sur ces entrefaites le petit groupe d’amis se dispersa; Jean Moréas se leva avec les autres.

—«Vraiment,» me dit-il, «je ne me sens encore aucune envie d’aller me coucher; il est à peine minuit. Voulez-vous me tenir compagnie pendant quelques instants, au café de l’Université? Nous y trouverons de l’animation, et du mouvement.»

La lumière crue du gaz se répandait sur le trottoir sombre par toutes les portes et les fenêtres du café, où la gaieté de la jeunesse se traduisait par une bruyante agitation. Des étudiants en goguette, des femmes aux bras, entraient et sortaient et c’était comme les vagues d’une mer houleuse. Avec un flegme imperturbable, Moréas, le chapeau haute-forme un peu de travers sur ses cheveux aile de corbeau, guida son compagnon à travers la foule remuante et au fond du salon nous trouva des places, qu’on lui céda avec un certain respect.

—«Voyez-vous,» dit-il, «notre tâche consistera à apporter un sang plus riche à la langue. Il faut que le verbe reparaisse dans toute sa splendeur ancienne; après cela, tout est dit pour le poète puisqu’il ne connaît point d’autre sphère que le verbe seul. Et dans ce domaine-là je me sens supérieur à tous parce que je connais les richesses cachées de notre langue. Il se peut qu’on soit poète, même sans posséder le pouvoir d’évoquer tous les trésors du langage, mais alors il en reste toujours à notre art quelque chose d’étriqué et de rétréci. Un vrai poète comme Villon, qui a été condamné à créer de la poésie au milieu d’une période de torpeur et d’appauvrissement du langage, en garde, malgré ses dons, une légère sécheresse; les vers, chez lui, ne coulent pas d’une source abondante. Son talent est borné par une certaine économie, qui ne va pas à son individualité.»

Pendant ce discours, le tapage des visiteurs du café devenait de plus en plus fort. Des jeunes gens se bousculaient près de l’entrée: d’autres chantaient à tue-tête; les femmes qui n’avaient pas pu trouver de places s’étaient assises sur les genoux d’amis entreprenants; une d’entre elles, la coiffure défaite, fut enlevée par quatre bras vigoureux et complaisants et portée devant une glace; d’un bout à l’autre de la salle se croisaient les interpellations joyeuses, et sur tous ces tableaux folâtres le gaz versait ses rayons, heureux de prendre part à la gaieté universelle.

Moréas, lui, ne voyait que son art.

—«Et Racine! Ah! je ne serai jamais un détracteur de Racine. Quelle passion dans ses vers, n’est-ce pas?» et il en récitait.—«Mais il ne savait pas soutenir dans sa vigueur le ton sur lequel il avait commencé. Prenez au contraire un poème du moyen âge,—du bon moyen âge, je veux dire,»—et de nouveau les vers, sonnants comme des coups de clairon cette fois, roulaient de ses lèvres.

—«Qu’en pensez-vous? Cela n’est-il pas magnifique et sonore?» dit-il, en s’excitant aux sonneries de paroles qu’il avait fait retentir dans la salle. «Je vous accorde qu’à la longue c’est un peu monotone et que la syntaxe est plus que naïve. Aussi ce ne sont là que nos matériaux, et c’est seulement à un certain point de vue que je regarde cette langue comme notre modèle. A nous de rendre à cette matière la vie moderne et complexe.

«Eh bien! je crois qu’il est temps de rentrer.» Sur ces mots Moréas se leva. D’une démarche nonchalante il se dirigea vers la sortie à travers les flots toujours croissants des jeunes gens, le monocle inébranlable dans l’œil, le regard charmeur malgré son sérieux et sa fierté.

—«Hé, Moréas!» et une petite femme l’accosta. Souriant, il échangea quelques paroles avec elle pendant une seconde ou deux.

—«Hé! Moréas!» lui clama une autre nymphe, et, rassemblant tout le bagage d’esprit dont elle disposait, elle ajouta d’une voix provocante: «Hé, Moréas! Et tes vers!»

Majestueux, mais plein de condescendance, comme s’il eût reçu un hommage involontaire, le poète poursuivit son chemin,—seul poète dans le monde civilisé qui, sans crainte du ridicule, ose parler de sa Lyre et de sa Muse.

CRITIQUES AMICALES

Après le dîner, confortablement assis dans le salon, nous parlions de Moréas.

—«Il y a des centaines d’anecdotes sur sa vanité,» dit le jeune d’E... et il en débita quelques-unes avec sa verve méridionale. «Je n’oserais affirmer que Moréas, comme on l’a raconté, faisait autrefois son entrée dans les cafés avec un cortège de cinquante disciples et acolytes; le nombre me paraît exagéré; mais je sais très bien qu’il y a eu une période dans mon existence où je le suivais, comme un page son seigneur. Je nous vois encore entrant au café: lui marchant, tout droit, superbe, sans regarder, sans saluer personne; et moi derrière lui, comme son petit chien; il se plantait debout devant une glace et s’y contemplait pendant de longues minutes comme en extase. Moi, imbécile, je restais en arrière, plongé dans une méditation profonde et ne pensant à rien, comme vous pouvez croire. Alors Moréas, frisant fièrement sa moustache, disait soudain de sa voix funèbre: «Je suis beau! je suis beau!» Puis il prenait sa place ordinaire et se faisait apporter un rhum à l’eau.»

B..., dont la conversation brillante est émaillée de traits anecdotiques, qu’il s’abstient consciencieusement d’introduire dans ses livres, qui traitent de morale abstraite, nous raconta ses souvenirs sur le banquet offert au poète pour fêter l’apparition du Pèlerin passionné.

—«Moréas,» dit B..., «est, en prenant le mot dans son sens généreux et élevé, un être tout à fait naïf et, pour cette raison même, il lui manque absolument le sens des situations, le tact des hommes et des choses. Lorsque nous organisâmes le dîner du 2 février pour saluer la publication de ses vers, notre but était de faire plaisir à notre camarade et de proclamer «sous l’œil des barbares» notre foi en l’art. Notre invitation trouva un accueil de beaucoup supérieur à ce que nous aurions jamais osé croire. La salle que nous avions choisie était assez petite; les commandes pour le dîner étaient fort restreintes, parce que nous ne comptions que sur la présence d’un petit nombre d’amis. Mais voilà qu’arrivèrent les journalistes des grands boulevards, les dilettantes qui voulaient voir les symbolistes de près, en un mot des gens qui s’attendaient à être amusés par les excentricités sur lesquelles ils comptaient. Un moment, la chose risqua de tourner en une confusion inextricable: il n’y eut pas assez de places, et il n’y eut pas à dîner pour tant d’hôtes.

«Mais je ne sais quel courant d’humeur joviale traversa tout à coup la salle, qui fit prendre en bonne part tous ces petits incidents. Alors arrivèrent des dépêches de tous les pays du monde,—j’ignore qui avait imaginé cela, c’était un coup de génie,—des félicitations venant d’Espagne, d’Italie, de Grèce, même de Norwège,—cette dernière dépêche du pôle Nord confondit les sceptiques les plus endurcis,—et la bienveillance se transforma en enthousiasme. On ne comprit que la moitié du speech par lequel le président Stéphane Mallarmé ouvrit le banquet; quant à Moréas, on n’entendit rien de ce qu’il dit à cause de l’émotion qui étrangla sa voix; mais on applaudit avec fureur le toast porté par l’un des assistants qui, gravement, leva son verre et dit: «Je bois à ceux qui ne mangent pas.» C’était parfaitement ridicule, et cela a été un parfait succès. Moréas d’ailleurs n’en a pas eu une vision nette.»

«Il est artiste et rien qu’artiste,» continua B...; «jamais je n’ai vu un aussi complet désintéressement de tout ce qui n’est pas littérature (et littérature très particulière); jamais non plus je n’ai vu un tel sentiment de la sonorité des mots et de leurs harmonies.»

—«Est-ce que vraiment il n’a pas plus d’esprit que ses amis ne veulent bien lui en donner?» demanda quelqu’un.

«De l’esprit?» dit B..., «peut-être, car il a du trait, mais ce n’est pas un intellectuel au sens gœthien.»

—«Pourtant,» répondit l’autre qui ne voulait pas lâcher prise, «il sait très bien sentir et exprimer les nuances du talent et du caractère de ses confrères.

«Vous rappelez-vous le médaillon dédié à Paul Verlaine dans son dernier volume? On peut hardiment, il me semble, le comparer aux meilleures épigrammes de l’antiquité et des Anglais, qui sont passés maîtres du genre, sans qu’il perde rien de sa propre valeur. Il aurait sa place marquée dans les recueils d’épigrammes par la légèreté de touche et la puissance du relief. Je veux parler de l’églogue à Paul Verlaine et des vers de la fin:

Divin Tityre, âme légère comm’houppe
De mimalloniques tymbons,
Divin Tityre, âme légère comm’troupe
De satyreaux ballant par bonds.

—«Je lui accorderai volontiers l’honneur de le classer dans l’école d’Alexandrie: je suis fâché seulement pour lui qu’il soit né quelques dizaines de siècles plus tard.»

—«Mais non,» dit X... avec la voix aigre qu’il a quand il veut imposer son autorité, «il y a un autre côté du talent de Moréas, un autre trait de sa physionomie qui me frappe. C’est un moderne. Partout il est à la recherche de la source qui étanchera sa soif infinie de sensations; la perversité naïve des chansons de Verlaine l’attire, mais il n’en croit pas moins aux terreurs des ballades des vieilles femmes écossaises; il entre en ravissement à la contemplation des splendeurs du Paradis moyen âge et avec la même conviction il adore le monde antique ou suit l’extase de sa pensée lorsqu’elle pénètre dans l’empyrée métaphysique incolore où se meuvent les concepts purs. Dans son cerveau c’est une danse fantastique: les chevaliers y donnent la main aux néréides, les reines porte-couronnes d’or et de rubis sont enlacées par des formules abstraites à tête de sphinx; des grisettes, des nains, des bandits, entrent dans la ronde: les statues mêmes de marbre blanc s’animent et descendent de leur piédestal. Dans chacune de ces formes de vie réelle ou idéale, il a retrouvé quelque chose de son individualité, et en les faisant revivre il n’a pu s’empêcher de leur en donner une part. Certes je ne prétendrai pas que ses vers expriment ce besoin moderne de ne pas rester en place, ce désir de l’infini, avec toute l’intensité qu’on pourrait demander à un poète de premier ordre; le large souffle lyrique lui manque; mais Moréas a ceci, et c’est bien quelque chose: il possède dans un état complet et très rare la collection des éléments hétérogènes auxquels nous nous délectons d’ordinaire et dans lesquels nous mirons notre esprit. Il me rappelle un chapitre d’un roman anglais, dont l’auteur, voulant décrire la vie intellectuelle contemporaine, a placé les événements au IIe ou au IIIe siècle de notre ère. Il y est parlé d’un jeune poète, épris des sons enfantins de la poésie populaire et en même temps artiste raffiné jusqu’à l’excès, entraîné par ses passions et guidé par la sagesse des anciens philosophes; en un mot, tous les contrastes se donnent carrière dans son esprit; et pourtant il se sent un et dans sa conscience de poète il saisit le lien intime qui relie les qualités disparates de son âme, comme un même terrain produit des fleurs de formes diverses. Quand je lis ce chapitre-là, Moréas se dresse devant moi.»

—«Admirables, ces littérateurs!» dit R..., notre hôte, de son ton sarcastique, en s’étendant dans un easy chair. «Avec quelles délices je les entends, quand, pour notre plaisir, ils vont à la recherche de tout et d’autre chose. Parfois, à dire vrai, quand leur argumentation est de longue haleine, on éprouve quelques craintes de les voir s’égarer en route et nous avec eux, mais à la longue je les vois revenir régulièrement à leur point de départ, comme de bonnes bêtes qu’ils sont, qui retournent bravement à leur étable et à leur fumier. Si j’ai bien compris votre conclusion, Moréas, s’il n’est pas de l’école d’Alexandrie, n’en est pourtant pas bien éloigné. D’ailleurs, tout cela (vous me croirez), m’est parfaitement indifférent. Seulement, après dîner, j’aime assez entendre une discussion suivie, peut-être parce que moi-même je m’en sens absolument incapable.»

—«Mais il y a pourtant une distance énorme entre un Anglais du XIXe siècle, un Romain du second et un disciple des Alexandrins,» reprit X..., qui était quelque peu piqué.

—«Peuh!» dit R... en le taquinant parce qu’il avait pris plaisir à entendre le son de sa propre voix. «Ainsi vous voulez enlever à Moréas sa prétention d’appartenir à la noble lignée des Grecs, prétention qui du moins lui était garantie de par son Alexandrinisme.»

—«Vous avez tous raison,» dit S..., qui s’était tu jusqu’à présent et ses yeux étincelèrent du plaisir qu’il avait à nous apporter la solution au problème psychologique qui nous occupait.

—«Tous raison! Mais c’est phénoménal», s’écria R... «Voilà la véritable république des lettres: tout le monde a raison.»

—«Oui,» dit S... «N’avez-vous pas remarqué que Moréas a reçu directement de la nature et des circonstances ce que nous autres nous n’acquérons que lentement, péniblement et toujours un peu à l’aventure: je veux dire la personnalité double, l’âme double, si vous voulez, qui seule nous permet de comprendre quelque chose à l’énigme du monde?»

—«Deux âmes,» soupira R..., «mais je proteste! Dans le temps j’ai dû faire de mon mieux pour oublier que j’en avais une seule. Continuez donc: rien n’est aussi calmant pour les nerfs qu’un conte de fées.»

—«Moréas,» poursuivit S..., «appartient par sa naissance à une race vigoureuse et naïve, créée pour goûter la beauté; d’autre part, il s’est trouvé placé dès sa jeunesse et a achevé son éducation au milieu de notre civilisation un peu mûre. Il s’est assimilé les éléments étrangers de cette culture raffinée grâce à la faculté d’imitation qui est propre aux peuples jeunes. Néanmoins, la diversité fondamentale de sa nature n’est pas oblitérée. Quand il vante les immenses trésors de mots dont il possède la clef, l’idée qu’il se fait de son pouvoir linguistique ne vient guère, comme il le croit lui-même, de sa connaissance absolue du domaine du langage, mais de l’énergie avec laquelle cet étranger aux forces vierges sait manier la langue. Elle est une puissance hors de lui qu’il contraint à lui obéir. Et voilà ce qui fait ressembler son œuvre au but que nous poursuivons. Nous aussi, nous avons pour idéal d’objectiver la langue en dehors de nous, afin de pouvoir nous en servir à notre gré.»

—«Je commence à me réconcilier avec votre idée de l’âme double,» dit R..., qui pensait à ses affres d’écrivain. «Racontez-nous donc la fin de votre légende.»

—«Mais je ne pourrais que me répéter, en creusant plus avant l’idée que je vous ai proposée,» dit S.... «Il est facile de voir que la conduite de Moréas, avec son mélange de vanité maladroite et de finesse, s’explique par l’amalgame de deux natures, tout comme son effort continuel pour harmoniser deux mondes d’idées différents, le Moyen Age et la Renaissance, doit s’interpréter par les mêmes causes. Quant au côté sentimental de ses poésies, vous y entendrez très distinctement, en écoutant bien, la plainte d’un homme qui ne sait pas se retrouver dans le monde qui l’environne. Dans ses Étrennes à Doulce je trouve qu’il y a un poème très remarquable et très caractéristique, où il dit à sa façon la diversité des deux natures qui se partagent le fond de son âme. Il y parle, avec une fierté de palikare, de ses cheveux noirs, de son œil ardent, de la force de son esprit, du pouvoir de ses chants. Peut-être que les hommes, émerveillés de tant de dons, le croiront capable de lutter contre la fatalité. Mais une seule a vu clair dans son cœur:

Mais toi, sororale, toi, sûre
Amante au grand cœur dévoilé,
Tu sus connaître la blessure
D’où mon sang à flots a coulé.

—«Tout bien pesé, la poésie me semble en général encore préférable au poète,» dit R..., au moment où S..., ayant terminé sa harangue par la citation d’une strophe, attendait un compliment sur son excellente mémoire. «Souvent on ne peut éviter l’un sans se rendre coupable d’impolitesse, tandis que les vers, avec le chantonnement vague et berçant de leurs paroles insignifiantes, vous invitent d’eux-mêmes à une promenade au royaume des rêves. Mais dites donc, ô psychologue! vous nous aviez promis de nous mettre tous d’accord, et j’avais compté que dans un mythe quelconque vous nous auriez prouvé qu’un Alexandrin, un Romain et une personne du XIXe siècle sont le même homme: et voilà que vous avez rendu la confusion encore plus grande en introduisant ce nom incongru de palikare.»

—«L’homme qui a deux âmes a les âmes de tous les temps et de tous les peuples,» dit S..., avec toute la gravité que sa bonne humeur lui permettait.

A cet instant, on servit le thé, et quelques-uns en profitèrent pour se retirer.

POÉSIE ROMANE

Comme Moréas était présent, il me paraît superflu de nommer les deux ou trois autres personnes qui, quelques jours après cette soirée, assistèrent à un petit dîner entre hommes dans un restaurant de la rive gauche. Mais il est bon de noter que R... était des nôtres. Il avait été condamné à accepter cette invitation pour expier son manque de respect envers les poètes et la poésie.

Moréas chercha tout de suite l’élément où il vit et respire: l’art.

—«Vous savez la grande nouvelle?» nous annonça-t-il. «Nous ne sommes plus symbolistes; j’ai trouvé un autre nom pour notre école, et notre poésie sera de la poésie Romane. Symboliste,—c’est moi qui ai inventé et appliqué le terme, et qui l’ai défendu aussi dans une brochure qui n’est pas encore tout à fait oubliée.—Symboliste n’était pas mal pour commencer; le mot exprimait assez bien la qualité de notre art et de tout art en général; mais l’abus que nous en avons fait l’avait à la longue transformé: c’était devenu la dénomination d’une secte et il valait à coup sûr mieux que cela. Il ne faut pas trop mettre en évidence un seul des caractères de l’art, parce que la mode s’en empare. Tout le monde allait à la recherche des symboles, ce qui est le moyen unique de ne pas en rencontrer. Le poète est symboliste, mais il ne se le dit pas.

«Des symbolistes! Ah! vraiment, tout comme on voit ici des mystiques sur les boulevards et dans la rue, de braves gens qui, toute la journée, plume à l’oreille, restent assis derrière un bureau de ministère ou d’épicerie. Je ne conçois guère un mystique qu’au sommet d’une colonne, nu, lavé par la pluie, brûlé par le soleil des tropiques, et mon imagination franchit difficilement la distance qu’il y a entre cet ascète et le rond-de-cuir qui s’arroge son titre. Non pas que je veuille dénier des tendances de mysticisme à l’individu en question! En aucune façon; mais qu’il montre de même son respect pour le nom de mystique en le laissant à ceux auxquels il convient.

«Je ne dirai pas autre chose du symboliste. Figurez-vous un homme pour qui l’univers visible ne soit qu’une suite d’images projetées par les sentiments de son âme, pour qui, d’autre part, le cœur avec ses passions prendra la forme d’un paysage changeant aux reflets divers de la lumière,—ne marchera-t-il pas à travers cette vie, auréolé d’une royauté plus noble que celle des hommes? Et le premier venu qui, par hasard, aurait attrapé un symbole boiteux dans ses filets voudrait s’appliquer ce nom d’honneur!»

Le geste qui accompagna les paroles de Moréas était significatif.

—«Au contraire,» poursuivit le poète, «le nom de poésie Romane dit clairement notre intention. Il suppose l’unité de l’art du Midi de l’Europe, qui a trouvé sa plus haute expression dans la littérature française. Unité non pas seulement des formes supérieures par où l’art s’est manifesté dans ces contrées différentes, mais aussi des époques diverses qu’il a traversées dans chaque pays. L’histoire nous montre que c’est tantôt ce genre-ci, tantôt ce genre-là qui a prédominé. Aujourd’hui, la culture est parvenue à un point assez élevé pour nous permettre de comprendre la marche entière du développement de l’art. Nous n’avons plus à choisir telle ou telle époque privilégiée; pour nous, l’édifice de l’art est formé de la réunion de toutes les formes: il n’y a plus de ligne de démarcation entre le Moyen âge et la Renaissance, tout aussi peu qu’entre la Grèce et Rome, entre la chanson populaire et la poésie d’art. Notez bien, je ne dis pas qu’il n’y ait point de différence entre ces groupes: ce serait nier la lumière du jour; mais je veux dire que la lutte qui a accompagné la transition de l’une de ces périodes à l’autre est effacée aujourd’hui, que leur hétérogénéité pour lors n’a d’autre valeur que n’en ont les différences individuelles dans notre société. Nous croyons à cette unité et nous mettons tous nos efforts à la réaliser. Combien immense ce champ qui s’ouvre alors devant notre énergie poétique et combien pauvre la figure que fait notre misérable Moi devant les symboles grandioses, que nous apporte l’immense empire de l’art, ininterrompu depuis les premiers siècles jusqu’à nous!

«Ce que j’ai fait auparavant n’était qu’un balbutiement. Je ne parle pas de mes premières œuvres en prose que moi-même je n’ai jamais prises au sérieux, mais de mes poésies, les Syrtes, les Cantilènes. Au point où je me trouve aujourd’hui, je ne les reconnais plus comme une expression véritable de mon talent; tout cela est fragmentaire. Même la première partie de mon Pèlerin passionné ne me plaît plus: pour moi le livre ne commence qu’à la page où l’influence Romane se fait sentir nettement.

«N’est-ce pas qu’il y a du merveilleux,» reprit Moréas après une petite pause, «dans la façon dont j’ai cherché dès ma première enfance l’idéal qu’à présent je vois devant moi, quoiqu’il fût en contradiction avec tout ce qui m’environnait?

«Oui, j’ai été toujours un rebelle. Il coule du sang de klephte dans mes veines. Je ne suis pas de vraie race grecque; et je crois d’ailleurs qu’il n’en existe plus de représentants. Notre famille, illustre dans le pays, est originaire d’Épire; elle s’appelle Papadiamantopoulos, nom démesurément, presque comiquement long, qui signifie simplement diamant,—papa indiquant qu’il y a eu un prêtre parmi nos aïeux, et poulos n’étant autre chose que le ski ou vitch des peuples slaves. Avant les persécutions des Turcs, nous avons émigré avec un grand nombre de familles de notre pays vers le commencement du siècle au Péloponnèse, Moréa, comme nous disons; de là le nom de Moréas que nous avons adopté à côté de l’autre. Mon aïeul, mon grand-oncle se sont illustrés dans la guerre pour l’indépendance; je ne vanterai point leurs exploits; il vous suffira de savoir que notre famille a engendré des héros. Mon père vivait à Athènes, à la cour du roi Othon, le prince bavarois que nous avons reçu des mains des grandes puissances. Et ici commence l’histoire de ma rébellion.

«Mes parents avaient conçu une haute idée de mon avenir et voulaient m’envoyer en Allemagne pour m’y faire donner une éducation soignée,—l’influence allemande, comme de juste, étant alors prédominante à la cour. Mais je m’y refusai absolument: j’avais appris en même temps le grec et le français et je ne séparais pas les deux langues; je voulais voir la France; enfant, déjà, j’avais la nostalgie de Paris. Ils crurent pouvoir forcer ma résistance en m’envoyant en Allemagne: j’en suis revenu jusqu’à deux fois. Enfin je me suis enfui à Marseille, de là à Paris. C’était le destin qui me montrait ma route; car j’étais trop jeune pour me rendre compte de mes actions. J’ai souffert horriblement, mais je ne me suis pas laissé abattre et j’ai tenu la tête haute. Ma famille me reprochait ma paresse, comme on l’appelait, et faisait miroiter devant mes yeux l’emploi supérieur que j’aurais pu obtenir à Athènes. Mais assez de cela. On est touché au vif quand les gens qu’on aime ne vous comprennent pas et vous blessent. Je n’ai jamais parlé de ceci à personne: il m’était impossible d’en rien dire. Maintenant, après tant d’épreuves et tant de confusion, ma conviction en est sortie mûrie et épurée. Le temps de la jeunesse et de la folie est passé; le temps est venu de se faire une conception grandiose de l’art et de la vie. Demandez à mes élèves si je ne leur prêche pas la morale par mes paroles et par mon exemple? Mais ils sont chastes comme des demoiselles!»

—«Et l’œuvre?» demanda un des convives, qui portait plus grand intérêt au travail du poète qu’à la conduite des jeunes gens.

—«Jugez vous-même,» répondit Moréas; «je vous dirai le dernier poème que j’ai fait. Il a pour titre le Retour. C’est un jeune héros qui revient de la guerre et cherche à gagner le cœur de sa bien-aimée. Diane ne fait pas encore ses ravages sanglants dans la forêt, ce qui signifie que la chasse n’est pas ouverte. Remarquez, je vous prie, la manière dont j’emploie le vers à quatorze syllabes. Les alexandrins ordinaires du commencement lui cèdent la place dans le corps du poème pour revenir de nouveau et se briser à la fin en vers plus brefs. Et c’est un mélange de séduction et de vigueur, d’orgueil et de tendresse. Mais écoutez:

LE RETOUR
Pétrée, chère tête,
Pareille au blond épi que la faucille guette;
O Petréa, génisse indocile au servage,
Moins douce est la saveur de la pomme sauvage
Que ta bouche.
Contre des hommes belliqueux que la trompette enivre,
Mes bras tendirent l’arc d’aubier où la sagette vibre,
Mais ils sauront aussi s’illustrer d’une lutte
Plus bénigne, o Pétrée, et j’appris les secrets
Des pertuisés roseaux et de la curve flûte.
C’est temps nouveau quand de ses traits
Diane n’ensanglante les forêts;
C’est quand Jouvence fait a Dioné service.
O gracieuse enfant que clairs et simples sont tes yeux!
Déjà l’astre de Bérénice
Guide vers l’Occident le Bouvier paresseux.
Pour que tu cèdes à mes pleurs,
Ma main a dévidé des fils de sept couleurs.
Chantant l’air redouté
J’ai répandu la cendre
Des herbes de bonté.
La voix du rossignol fait ton âme plus tendre
Et le favone agace, comblant mes vœux,
La couronne de pin qui mêle tes cheveux.

Il se passa, à la récitation de ce poème, ce qui arrive toujours quand on écoute des vers qui ne sont pas faits pour être goûtés immédiatement: çà et là on remarqua un trait et on l’apprécia à sa juste valeur, mais on ne put juger de la beauté totale du poème. Le rhythme animé et populaire d’un vers comme:

Mes bras tendirent l’arc d’aubier...

l’impression troublante de la mesure brisée de l’avant-dernier vers:

Et le favone agace, comblant mes vœux,

furent peut-être compris et goûtés, mais l’entrelacement savant des modes et des motifs, avec sa mobilité et son relief étonnants, n’apparut guère de prime abord.

Aussi fut-ce une observation banale que fit l’un des auditeurs pour marquer la jouissance que lui avait causée la déclamation du poète.

—«J’admire, Moréas,» dit-il, «la façon dont vous savez faire rendre à vos vers la sensation pénétrante et vibrante de la vie; vraiment, c’est comme si l’on entendait toucher les cordes de l’arc quand vous dites:

C’est temps nouveau, quand de ses traits
Diane n’ensanglante les forêts.

«Cela rappelle les vers du Pèlerin passionné:

Pour couronner ta tête, je voudrais
Des fleurs que personne ne nomma jamais.

«Là on a plutôt une impression de tendresse douloureuse; mais le principe de la vibration de la voix et des cordes est le même. C’est d’un effet très heureux.»

—«Je ne recherche pas péniblement ces effets,» répondit le poète. «Je les trouve où j’en ai besoin et au passage des vers où ils sont nécessaires. Mes poésies ne sont pas un produit de serre chaude; elles sont faites en plein air. Je me les récite à moi-même pendant mes promenades et je ne les écris que lorsqu’elles sont complètement achevées dans ma tête. Un poète ne saurait travailler autrement; il ne se laisse pas guider par les syllabes qu’il voit alignées devant lui sur le papier; mais il obéit à l’inspiration des images qu’il a contemplées et des sons qu’il a entendu résonner à ses oreilles.»

—«Le détour me semble un peu long,» dit R... assez sèchement, lorsqu’après le départ de Moréas nous parlâmes du poème que nous venions d’entendre. «Prendre la route de la Grèce et de Rome, traverser la forêt des symboles et de la poésie Romane, pour arriver à une chose aussi simple qu’un militaire qui se promène au bois avec sa bonne amie au bras,—voilà qui dépasse ma compréhension. Une seule ligne suffit, je crois, pour exprimer toutes les beautés de la situation. Des poèmes semblables me paraissent complètement inutiles.»

—«Mais on pourrait soutenir que l’art tout entier est inutile, comme vous dites? C’est la façon de représenter le sujet qui vous déplaît; l’ôter tout entière, ce serait détruire l’art même. Que le mode de la représentation, le style, pour dire son vrai nom, soit barbare ou raffiné, qu’il soit raffiné et barbare en même temps, pourvu qu’il soit véritablement individuel, le but de l’art est atteint et sa représentation est devenue nécessaire. Or je reconnais à coup sûr cette sincérité dans la manière dont Moréas traite ses sujets. Je n’en voudrais d’autre preuve que l’air de parenté,—une étrange parenté, je vous l’accorde,—que je découvre entre ses poèmes et l’art contemporain.—J’entends dans sa poésie deux voix qui se cherchent et qui veulent se confondre, mais qui ne trouvent leur point de réunion que dans l’émotion de celui qui écoute leurs sons enchanteurs.»

—«Hum!» dit R..., «ne croyez-vous pas que l’heure soit un peu tardive pour se livrer à des rêveries métaphysiques? Moi, du moins, l’idée d’aller retrouver de vrais rêves dans un lit authentique me tente davantage.»

ALBUM D’ARTISTE

De la poésie, encore de la poésie!

Me voici occupé à feuilleter les Cornes du Faune, d’Ernest Raynaud. Depuis que Stéphane Mallarmé a chanté le premier réveil de la puberté dans l’Après-midi d’un Faune, le jeune sylvain aux pieds de bouc est devenu l’emblème de l’autre homme qui se dissimule sous l’habit compassé de la civilisation.

Dans le recueil de poésies d’Ernest Raynaud, le faune montre ses cornes.

Prenez garde, il frappe! mais plutôt lui que nous.

Ce charmant petit livre est la confession fort curieuse d’une âme. Oui, l’âme de Paris y dit ses secrets; non l’âme la plus profonde,—car, comme l’enfer et le paradis, elle a ses étages,—mais bien la vie qui court sous l’épiderme, vie tissée de passions inapaisées et de souvenirs qui cherchent en vain à jaillir, une sorte d’âme inférieure, anima sensitiva, comme l’appelaient les Scolastiques au moyen âge. Et certes cette âme-ci est plutôt sensitive que sensuelle.

Elle s’est incarnée à Paris et ne connaît rien hors la ville. Des désirs vagues l’obsèdent parfois, qui lui font regretter la mer et la campagne, mais elle n’a jamais vu la mer que sur la scène,—une danseuse (jupe courte et maillot rose) jouait la néréide;—et les fleurs dont elle voudrait rafraîchir les ardeurs de fièvre qui la consument, elle ne les connaît que par les plantes maladives qui poussent dans des pots rangés sur la fenêtre; son monde, c’est le boulevard et les habituées plâtrées de ses cafés, c’est la rue banale des boutiquiers, et son air de niaiserie et d’affectation; c’est encore, le dimanche, le parc où l’officier astiqué enfile, aux pointes cirées de ses moustaches, les cœurs des admiratrices assises à l’ombre du feuillage clairsemé, et qui attendent un de ses regards.

Tout comme son âme de sensitive, le Faune est, lui aussi, de Paris. Il n’est pas sorti des grandes forêts, il a son home dans un des jardins de la capitale. Il est de la famille des statues de marbre, qui dans les temps de leur splendeur, cachées en un coin sombre du parc, ont épié du haut de leur piédestal les secrets des amoureux. Peut-être que maintenant encore, cassées et moisies par l’âge et l’humidité, ces statues, debout dans le vieux jardin, attendent une seconde génération, qui renouvellera à leurs pieds les plaisirs folâtres du bon vieux temps pervers.

Le soir arrive et, avec la fin de la journée et du travail journalier, une mélancolie âcre se répand comme un voile de tristesse sur la ville. La nuit va tomber; les vapeurs montent du sol et le jardin avec son faune solitaire, ses ruines artificielles, disparaît comme un fantôme au milieu de nuages légers.

Mais je laisse la parole aux vers parfaits du poète.

CRÉPUSCULE
A cette heure où le ciel qui va mourir se teinte
D’or léger, le vieux parc aux sièges vermoulus,
N’a d’émoi, dans le flux dolent et le reflux
Des choses, que le bruit d’une heure, au loin, qui tinte.
Au bord du lac exsangue, en des fleurs d’hyacinthe,
Un Temple grec, où l’amour de plâtre n’est plus,
S’attriste, lui dont la pure gloire est éteinte,
Que les temps aient été si vite révolus.
Tout près, sous un massif bas qui se décolore,
Un faune enfant tout délabré s’accoude encore,
Baissant la lèvre où fut sa flûte de roseaux.
Et voyant que le jour tout à fait le délaisse,
Le Temple, avec sa froide image dans les eaux,
S’enfonce plus profondément dans sa tristesse.

L’image du passé se lève à l’horizon douloureux du soir et remplit l’âme d’un désir morbide pour des jouissances en allées. Un parfum troublant se dégage de toutes les choses mourantes dans la nuit et pousse l’âme à chercher des voluptés hors de sa portée et qui jamais ne pourront la rassasier. Les cornes du faune se dressent, elles percent avec un âpre plaisir la couche légère de convention sociale, qui cache le courant formidable de l’animalité bruissant dans les veines de l’humanité. L’odor di femina l’étourdit, le met hors de lui,—l’odeur de la femme et de cette chose mystérieuse qui du sexe mâle n’a que l’apparence.

Tout à coup, comme un accompagnement agaçant à cette furia de désirs qui cherchent à se surpasser l’un l’autre, la vie ordinaire se fait entendre dans sa plus désolante banalité: