DEUXIÈME PARTIE

LA GÉNÉRATION D’HIER

—«Venez donc fumer une cigarette: il y a trop longtemps que j’en ai envie!» dit Léon Cahun en me faisant passer du salon où les convives s’étaient réunis après dîner, dans son cabinet de travail. Deux Tatares armés de pied en cap,—Tatares en effigie toutefois,—y montaient la garde. Des yatagans, des sabres recourbés et de vieux fusils formaient des trophées contre la muraille; un sheikh de l’Arabie Pétrée, aux traits énergiques, saillissant du cadre de sa photographie avec toute la vigueur de ses yeux sombres, dardait un regard sévère.

Léon Cahun s’assit, les jambes croisées sous lui, à la façon orientale, et roula une cigarette. Maintenant que les traits de son visage étaient en repos, il y avait peut-être quelque ressemblance entre sa physionomie et le portrait arabe, pendu au mur au-dessus de sa tête. Mais ce repos ne durait jamais plus que l’espace d’une seconde, le temps de rouler un peu de tabac grenu dans une feuille de papier.

—«Je suis sûr que cela vous intéressera d’apprendre,» dit-il en allumant sa cigarette, «que cet appartement a été habité autrefois par Jules Sandeau.»

—«Sont-ce donc là deux Mongols qui lui sont restés dans son bagage littéraire et qu’il n’a su placer dans aucun de ses romans?»

—«Pardon; ce sont deux gredins que j’ai recrutés moi-même en Asie Mineure. Sandeau n’a rien laissé ici, sauf les quatre murs et la vue. Mais elle est admirable, la vue qu’on a ici. Regardez!»

Et cet homme, qui n’aurait su rester en place un seul instant, s’était élancé vers la grande fenêtre, qu’il ouvrit d’un seul mouvement.

—«Quel air frais, n’est-ce pas? Voyez donc toutes ces lumières sur la Seine et le long des quais! Quelle admirable idée a eue l’État de me loger ici dans l’Institut de France, à l’endroit le plus beau et le plus animé de Paris...!

—«Et où l’esprit de Sandeau vous excite à vous mesurer avec lui en écrivant des romans, témoin Hassan le Janissaire[2]!

—«Oh! Jules n’a rien à y voir, à Hassan, je vous le certifie. L’avez-vous lu, mon Janissaire

—«Hélas! jusqu’ici je n’ai pu trouver le loisir nécessaire, mais je compte m’y mettre à la première matinée que j’aurai de libre.»

—«Peuh! vous avez autre chose à faire; je ne voulais pas vous demander de lire mon roman, mais vous prévenir seulement qu’il y a dans ce livre des choses dont je ne suis pas entièrement satisfait.

«D’abord il y a une question très difficile de l’histoire de la tactique que je n’ai pu résoudre complètement. Tout ce qui a rapport à la tactique de l’armée turque dans Hassan est emprunté à un livre qui est postérieur de 25 ans aux aventures que j’ai attribuées à mon janissaire. A vrai dire, il n’existe pas de raison pour nous faire supposer que dans cet espace de temps il y ait eu un changement significatif dans l’art de faire la guerre; mais on ne saurait atteindre à la sûreté complète.

«Ensuite... Il ne faut pas penser que tous ces détails importent peu: quand on a vécu avec son héros, comme je l’ai fait, on ne peut souffrir l’idée qu’il y aura peut-être par ci par là quelques inexactitudes. J’ai étudié moi-même jusque dans ses moindres particularités la route de marche que suit dans mon livre l’armée du Sultan à travers l’Asie Mineure et la Syrie. Chaque hameau, chaque détour du chemin est là, devant mes yeux; j’ai logé dans les maisons que Hassan a habitées et j’ai causé avec les soldats du padishah, des identiques sujets, qui formaient sans doute la matière des conversations dans le régiment de Hassan. Les formes de l’existence et la façon de vivre ne changent guère en Orient.

«C’est plus fort que moi: partout où je vois des gens, je suis poussé à aller nouer conversation. Connaître les hommes, c’est là ma curiosité, mais comprenez-moi bien, des hommes vivants; la psychologie, la morale et toutes ces abstractions ne sont ni de mon goût, ni de mon métier. J’aime causer avec les gens, pour lire leurs pensées, je veux savoir leur condition et leur race. Ce n’est pas pour rien que je suis ethnologue, quoique je ne croie guère aux caractères spéciaux d’une race, considérée simplement en tant que race. La race, voilà encore une abstraction. Non, chez l’homme il y a des facultés d’adaptation et d’imitation, des influences religieuses et sociales qui, avec la race, règlent et déterminent les variations dans sa façon de vivre, dans sa stature et dans sa physionomie. Il ne faut jamais, pour indiquer la nature d’un peuple, parler exclusivement de la race; il faut toujours y ajouter la date exacte et les circonstances environnantes. Il est encore plus facile de faire cette observation en Orient, où la vie elle-même généralise et produit des types, que dans une ville moderne, où les différences d’individu à individu servent à introduire de la confusion dans nos théories. Ceci est pour moi une vérité incontestable: sous la race, sous la religion, sous la société politique et à certains égards indépendant de ces facteurs de l’humanité, il y a l’homme.

«Ah! être à même de les saisir à leur origine, ces forces vives de l’humanité, simples comme ce que nous voyons tous les jours, mais les seules réelles qui existent,» dit Léon Cahun qui semblait de son regard perçant vouloir sonder les profondeurs de mon âme.

Une fois entré dans le cercle où se mouvaient les pensées et la personnalité de cette nature originale, on s’apercevait très vite qu’on avait affaire à un homme dont le cerveau, sous le coup d’une tension continuelle, émettait vers tous les côtés des idées et des hypothèses. Il y avait encore chez lui un apport incessant de vie intérieure, qui recueillait les impressions du dehors, les classait et se les appropriait. Son esprit était un instrument en même temps très sensible et très solide, ne s’arrêtant à rien, sans perdre pour cela son équilibre, et l’homme lui-même, nerveux à l’excès et impressionnable, mais se redressant toujours comme un ressort, était un exemple frappant d’une nature ardente, recherchant les aventures de toute sorte, mais retenue et menée par la discipline de l’éducation ou de la tradition.

—«Vous comprenez,» poursuivit-il, «que ce Janissaire, pour moi, appartient déjà au passé. Je m’occupe maintenant d’un tout autre genre d’hommes, qui au point de vue où je me place ont un intérêt encore plus grand pour mes études sur l’humanité. Vous avez certainement entendu parler des invasions mongoles en Europe au XIIIme siècle, et vous savez que leurs khans ont fondé l’empire le plus grand qui ait jamais existé, depuis les frontières occidentales de la Russie jusqu’à la mer Pacifique, et du Pôle Nord jusqu’à la mer des Indes. Eh bien! nous n’avons jamais rien appris sur ces hordes que par leurs ennemis ou par des étrangers, qui avaient voyagé dans les contrées soumises à leur puissance. Je veux faire connaître ces Mongols à l’aide des sources mongoles elles-mêmes. Et alors vous verrez quelque chose d’un très haut intérêt. Pourquoi ces bandes de guerriers se battaient-ils? Pour leur patrie? Mais c’était un mélange de toutes les nations. Pour la foi? Mais toutes les religions étaient tolérées; et je pourrais citer des exemples fort curieux, pour vous montrer que, même pour les chrétiens, le christianisme ne venait qu’au second rang auprès de l’honneur d’appartenir à l’armée mongole. Pour le butin alors? Mais pour le véritable soldat le pillage est toujours une exception et la discipline sévère est la règle. Non, le seul lien qui les unissait, c’était l’attachement du militaire à son drapeau et à son régiment, la camaraderie, le besoin de marcher ensemble, que sais-je? ce sentiment si simple qui fait du soldat un soldat, et qui est le véritable motif de tous les mouvements des masses.

«Je puis en parler, moi qui ai l’esprit militaire: oui, j’ai le caractère du véritable troupier, c’est un héritage de famille. Aussitôt qu’on a bien voulu nous prendre comme soldats, nous avons fait la guerre. Mon aïeul a combattu à la bataille de Valmy, et à peine Napoléon III fut-il tombé, que je m’engageai comme volontaire. Vous comprenez,—j’étais républicain-ultrà,—cela aurait été un peu fort d’aller se battre au profit de Badinguet. Après sa chute, j’ai fait de mon mieux. On m’a nommé officier et mes hommes m’adoraient. A la proclamation de la Commune, ils me pressèrent de me mettre à leur tête; je crus qu’il était plus sage de n’en rien faire; je n’avais pas grande confiance en moi-même; ils m’auraient persuadé et entraîné; je me serais laissé aller, et qui sait ce qu’en aurait été la fin? Ma nature est trop impressionnable.

«J’ai choisi le parti le plus prudent, naturellement, mais je vous avouerai qu’il m’a beaucoup coûté de quitter mes hommes. La vie en commun exerce une influence très prononcée sur l’esprit. Croiriez-vous qu’après la campagne je me sentais le cerveau envahi d’une douce bêtise? Il m’a fallu plus d’un an et demi pour me soustraire à la contagion. Cependant j’y ai gagné quelque chose: j’ai compris ce que c’était qu’un soldat; non pas seulement l’aventurier, mais le soldat, l’homme qui marche parce que les autres se mettent en marche.

«Et ce fut la base de mes études sur l’esprit militaire pendant le cours des siècles. J’ai commencé par les Phéniciens. Sachez, en effet, qu’il y a aussi un marin en moi. Quels délicieux voyages j’ai faits dans la Méditerranée et la mer Polaire! Et de quels étranges personnages n’y ai-je pas fait connaissance! J’ai des amis tant parmi les capitaines de vaisseaux que parmi les matelots. L’un d’eux qui commandait un paquebot de la Méditerranée, un Marseillais, était bien l’homme le plus sans-gêne que j’aie jamais vu. Il jouait avec les éléments; le vent et les flots semblaient lui obéir. Cœur d’or, mais caractère extrêmement difficile! Personne, ni de ses supérieurs, ni de ses inférieurs, n’a jamais osé lui résister. Quand les passagers l’ennuyaient il avait une façon fort originale de les renvoyer dormir dans leurs cabines. Il leur affirmait qu’il comptait sur vingt-quatre heures au moins de temps favorable, mais c’était avec une mine si soucieuse qu’il paraissait craindre une tempête violente. Et en continuant à leur assurer que ce ne serait rien, il leur faisait une peur atroce; ils se sentaient pris du mal de mer et s’éclipsaient l’un après l’autre. Rien n’était plus drôle pour ceux qui étaient dans le secret que cette subite débandade devant un danger imaginaire suggéré par une malicieuse antithèse. Et quel plaisir c’était de causer longtemps sur le pont solitaire après une exécution ainsi terminée suivant toutes les règles de la politesse française! Ces récits de vieux loups de mer ont éveillé en moi le désir de raconter les aventures des Phéniciens et les expéditions presque oubliées de nos anciens voyageurs normands. Puis, viendront vos Gueux de mer; mais je ne pourrai pas y penser avant d’avoir achevé l’étude de mes Mongols.

Il me reste encore bien des choses à faire, avant de pouvoir me mettre à ce livre-là. Je vais prendre un soldat qui a fait partie de l’expédition contre la Hongrie, en 1241, et je ne connais pas encore de vue la contrée qu’il doit traverser. Je sais seulement qu’aujourd’hui la physionomie du pays est entièrement différente de celle qu’il présentait au XIIIe siècle. Par conséquent, avant de faire mon voyage en Hongrie,—et je compte bien y aller,—il me faut avoir terminé toutes mes études préparatoires d’après les textes, afin de pouvoir me figurer exactement ce qu’était la contrée du temps de mon héros.

J’éprouve un très grand plaisir à penser d’avance à ce voyage; je me sentirai de nouveau soldat, comme en 1870, quand j’étais au milieu de mes hommes,—je puis bien dire de mes camarades—car nous nous adorions. On a raconté bien des choses sur l’esprit des troupes d’alors et sur les sentiments des gens de la Commune. Mais le jour viendra,—il est déjà venu, je crois,—où on jugera plus équitablement les personnes qui furent mêlées à ce mouvement. Il y avait là, comme dans chaque révolution, quelques criminels et quelques fous qui se mettaient en avant, avec une majorité de niais derrière eux; mais il y avait là aussi la minorité des bons et des modérés, qui à la longue fait entendre sa voix et domine les autres. Malheureusement, son pouvoir de résistance était amoindri par la misère du siège. Vous ne pouvez guère vous imaginer jusqu’à quel point l’exhaustion nerveuse était arrivée: un seul verre de vin suffisait pour faire perdre la tête à mes hommes. Ainsi il n’y a point de raison d’être surpris que, sous la Commune, il se soit commis des violences à jamais inexcusables; peut-être y a-t-il plutôt lieu de s’étonner qu’il n’y en ait pas eu un plus grand nombre. Et voici ce que je voudrais encore vous dire: pendant la Commune la propriété a été respectée bien davantage que durant les premiers jours de l’entrée des troupes versaillaises. Alors, c’était la cruauté insolente qui triomphait. Mais ne vous y trompez pas: ce n’était pas l’armée régulière qui agissait ainsi: c’étaient les hommes de recrue, les nouveaux arrivés des quatre coins de la France, qui jetaient leur gourme en tuant les misérables et en détruisant les maisons. Les vieux militaires se mordaient les lèvres d’assister à ces scènes de soldatesque ivre de sang, des scènes que rien ne rendait, après tout, nécessaires. Il y a beaucoup plus de véritable humanité dans un vieux soldat qu’on ne le croit d’ordinaire. Mais les jeunes, ça perd la tête; à peine se trouvent-ils en présence de ce qu’ils ne voient pas tous les jours qu’ils croient ne pouvoir combattre l’extraordinaire qu’en exagérant leurs forces jusqu’à la plus sauvage brutalité. Un vrai soldat garde sa présence d’esprit partout.»

—«Et voilà pourquoi cet âge est sans pitié,» dit Léon Cahun en souriant de son enthousiasme pour l’état militaire. «Mais j’entends de la musique au salon. Si vous m’en croyez, nous n’allons pas rester ici à perdre notre temps en philosophant de choses et d’autres. Toutefois, attendez un instant; je tiens à vous donner d’abord un exemplaire de Hassan, un exemplaire authentique; car le pudique éditeur m’a rayé un mot que Hassan et Molière ont employé dans leur temps sans y rien voir de mal, mais qui, dans les pensionnats de jeunes filles, semble-t-il, n’est pas d’un usage journalier. Et Hassan n’aurait pas été un vrai janissaire s’il n’avait parfois exhalé son mépris pour son ennemi en le traitant de «cocu». Aussi, je vais rétablir pour vous le texte original.»

Et de son écriture large et simple, Léon Cahun réintégra le terme exilé sur la page immaculée, toute fière maintenant d’avoir perdu sa virginité.

«HASSAN»

Hassan le Janissaire n’est pas un livre troublant. Il a été écrit par un savant qui,—et c’est une exception rare,—a le sens commun. Vraiment, un érudit qui entend l’art de penser simplement n’est pas chose qu’on rencontre tous les jours. La plupart des gens restent confus, quand on leur montre de l’extraordinaire, mais le sage sait trouver le point de vue, parce que, même en présence de l’étrange et du merveilleux, il se borne à ce qu’il sait, où il est passé maître.

Les aventures de Hassan se déroulent dans une période de la plus grande importance; c’est l’histoire d’un soldat qui prend part à l’expédition contre les Mamelouks, par laquelle le sultan allait prendre possession de l’Égypte. Et c’est un moment décisif de l’histoire du monde. L’équilibre politique se déplace en faveur du pouvoir des Osmanlis; leur empire est raffermi, et la suprématie sur les pays de la Méditerranée semble devoir leur donner à brève échéance la domination de l’Asie, de l’Afrique et de l’Europe en même temps.

Hassan ne s’aperçoit guère de toutes ces éventualités qui rendent probable dans un avenir rapproché la solution du grand problème du pouvoir universel. Il est poussé par des puissances qui ne s’occupent que du banal terre à terre. Un officier chargé de recruter des soldats pour les armées du Sultan l’enlève à la maison paternelle, et il part avec lui; son régiment reçoit l’ordre de s’embarquer et il s’embarque avec les autres; il tombe à bout de forces sur le champ de bataille, après avoir distribué des coups à droite et à gauche, et il apprend de ses camarades que la victoire est de leur côté. Entre temps, toute sorte d’aventures particulières; et il s’y conduit avec plus ou moins de bonheur et d’adresse. En un mot, les idées qui gouvernent le monde de son temps passent inaperçues de lui; il n’a pas trop de tout son esprit pour se tirer sain et sauf des nombreuses bagarres où il est mêlé.

Cependant par là même il nous donne l’explication de l’histoire extraordinaire de l’empire ottoman. N’a-t-on pas dit que c’était le sous-officier allemand qui a remporté la victoire de 1870? Et n’est-il pas certain que cette victoire me serait rendue bien plus claire, si je pouvais me figurer exactement comment un soldat prussien était discipliné lui-même et savait discipliner ses subordonnés, que si l’on me faisait connaître une foule de données géographiques, stratégiques et diplomatiques dont la connexité passerait ma compréhension?

C’est cette explication-là que me donne Hassan pour le temps où il vivait, parce que des hommes comme lui étaient les instruments au moyen desquels se poursuivait l’extension du pouvoir des Osmanlis. Il fait partie d’un tout qui s’appuie sur lui là où il a sa place. La manière dont ce tout fonctionne est une abstraction que nous ne pourrons jamais nous représenter d’une manière adéquate et satisfaisante. Il faut se contenter d’un à peu près. L’existence de Hassan nous fait approcher de la connexion des événements par en-dessous, si l’on me permet cette expression vulgaire. Il ne voit que ce qui lui arrive, et il ne voit pas loin: et cependant il nous donne l’impression très vive d’être attaché à une grande communauté d’intérêts et de sentiments indépendants de lui en apparence, mais reposant sur lui en réalité.

Le charme du livre consiste en ce que le récit va droit à son but. Hassan ne fait pas de phrases. Il aime avec passion tous les détails du service militaire; mais comment lui en faire un reproche puisqu’il ne nous ennuie jamais, en parlant de son métier? La vie l’amuse et il ne regarde pas en arrière. Le sort le secoue parfois d’une façon terrible; la discipline est extrêmement sévère, les coups de bâton ne manquent pas; une seule fois même la punition est presque trop forte pour être supportée. Mais en revanche l’existence a de bons moments; il y a d’excellents camarades au régiment et les amis peuvent compter les uns sur les autres jusqu’à la mort; puis les yeux des femmes qui regardent les militaires sont bien doux et les capitaines sont indulgents pour les petites escapades; même les officiers supérieurs sont moins bourrus qu’on ne le croirait à leur extérieur. Et la discipline même a son bon côté. Hassan, qui n’est que trop enclin à se laisser entraîner par la première sottise qui lui passe par la tête, en sait quelque chose. Une fois même une enjôleuse lui a persuadé de charger son âme du plus grand crime qu’on puisse s’imaginer ici-bas: la désertion. Heureusement que la vie nous procure l’occasion de réparer les fautes commises, même les plus graves. L’essentiel, partout et toujours, c’est d’avoir le cœur bien placé. Et puis il y a quelque chose qui peut nous consoler au milieu des risques extrêmes de l’existence: personne n’échappe à sa destinée.

A la lecture de ce livre, il m’est bien venu parfois le soupçon que Hassan donnait un peu dans l’exagération romanesque en contant ses amours avec la belle Vénitienne, qui l’entraînera un jour vers sa perte. Mais d’autre part l’existence du soldat n’est pas complète sans quelques aventures où la fantaisie joue un plus grand rôle que la vérité, et cette légère pointe de fanfaronnade est compensée par une foule de petits traits, qui montrent que, dans ces souvenirs d’un janissaire nous avons affaire à un homme véritable et véridique. Avec quelle finesse Hassan se dépeint dans une remarque passagère au moment où il s’est réfugié, en compagnie de sa chère Vénitienne, la belle Lorenza, dans la maison d’une amie qui l’aime, elle aussi! En musulman qu’il est, il ne voit pas d’inconvénient à avoir deux femmes à la fois; mais comme il veut faire pénitence pour les péchés qu’il a commis, il prononce le vœu de ne point toucher à son hôtesse, Nazmi, la Musulmane, avant que le Kadi n’ait légitimé leur union. «Pour Lorenza,» poursuit-il, «je ne pus en venir à une résolution définitive.» Je le crois bien: Lorenza, c’est le péché, c’est-à-dire ce dont on ne peut pas s’abstenir. Nazmi, c’est la vertu, que l’on chérit et que l’on respecte.

Nazmi est la figure la plus aimable et la plus vivante du livre, quoiqu’elle reste à l’arrière-plan, ce qui d’ailleurs est la place de la femme; indulgente sans faiblesse, gaie sans extravagance, pleine de bon sens sans pruderie, une vraie femme de soldat. Elle sait diriger son entourage, sans qu’on s’aperçoive que c’est elle qui tient les rênes. Je pense qu’elle a ses idées à elle sur le caractère et l’intelligence de Hassan, mais jamais un doute ne lui viendra sur la bonté de son cœur. Et le sort traite Hassan un peu à la manière de sa Nazmi, mais plus brusquement. Par moments il lâche la bride et Hassan se sent libre comme un poulain folâtre; puis il la resserre vivement et Hassan comprend qu’il lui faut recueillir toutes ses forces pour ne pas rester en arrière. Et il s’amuse toujours en marchant sur la grande ou la petite route que le destin lui ouvre.

Je regrette vraiment que l’âme de Hassan soit allée, depuis si longtemps, rejoindre celle de ses aïeux. Comme j’aurais aimé lui rendre visite dans sa maison d’Alep, où il s’est retiré avec sa Nazmi, après avoir quitté le service! Je le vois là, devant mes yeux, assis sur le divan, les jambes croisées sous lui, un trophée de poignards et d’arquebuses suspendu au-dessus de sa tête, l’armure complète des janissaires appuyée contre le mur. Au fond, peut-être qu’il ne saurait m’apprendre sur les problèmes de la vie rien que d’autres ne pussent m’enseigner aussi bien. Mais c’est la simplicité et la façon presque antique dont il me communiquerait sa sagesse........ Un ancien soldat n’est pas cruel. Il peut secouer un peu brusquement la vie et tout ce qui touche à l’existence; mais il ne la mettra pas en pièces: il ne la déchirera pas: il ne l’oserait jamais.

LA GÉNÉRATION D’AUJOURD’HUI

Je voulus savoir quelle était l’opinion de Jules Renard sur Hassan le Janissaire.

—«Un beau livre!» dit Renard. «Comme l’auteur s’est donné de la peine pour nous intéresser à ce qu’il avait à nous raconter! Il y en a, là, des choses! Du Turc, de la tactique, de l’archéologie!»

Moralement, Jules Renard demeure aux antipodes. Sa renommée littéraire est établie sur la publication d’un petit volume qui a paru chez Lemerre, et de ce volume même ce ne sont que les vingt premières pages qui ont attiré l’attention.

Il est l’ennemi déclaré de tout ce qui n’est pas réel. Il n’arrive guère sur notre bonne vieille maman de terre le plus simple accident que les commères,—et les compères aussi, hélas!—du voisinage ne se prennent à bavarder sur son importance; elles ressuscitent des histoires anciennes et se hasardent à faire des prédictions sur les suites probables de l’affaire. Toutefois, la plus méchante de ces commères habite dans notre propre cœur, et à toute occasion elle cherche à donner de l’air à ses griefs, ses sentimentalités et autre littérature. En attendant, le pauvre fait, dans son enveloppe de phrases sans signification précise, mène une vie latente, comme le papillon dans son cocon.

La littérature nous représente vivement cette particularité de la gent bavarde de ne pouvoir laisser tranquille un événement qui se passe en dehors ou au dedans de nous; et elle est devenue l’art d’ensevelir une seule expérience de l’auteur dans un tombeau fragile de trois cent cinquante pages. Chacun a fait cette observation à son tour; chacun, avec toute l’éloquence dont il pouvait disposer, a prêché aux autres: «soyez vous-même; que votre œuvre ne nous fasse voir ni du mysticisme moyen-âge, ni de la poésie à la Byron, ni du pessimisme à la Flaubert, mais votre personnalité seule, qui est bien à vous: ce que vous avez vu et senti vous-même sous le coup de votre émotion; et surtout soyez bref; nous savons mieux que vous les ornements de votre récit et son cadre.» Et cependant on a continué à élaborer des volumes de trois cent cinquante pages. Agissez d’après mes paroles.

Jules Renard a eu l’originalité de suivre le précepte qu’on lui criait de toutes parts, et comme la fortune aime à venir en aide aux ingénus, il a obtenu dès le commencement de sa carrière sa place à lui dans le monde des lettres, ce qui ne veut pas dire peu de chose.

Qu’est-ce donc qui lui a frayé la route?

Renard a raconté l’histoire d’un petit garçon aux cheveux roux. Poil-de-Carotte, un soir, a reçu l’ordre de fermer le poulailler, et il a eu peur dans l’obscurité; il lui est arrivé un petit malheur au lit, et il a dû en porter la peine; son frère l’a blessé et c’est lui qui a subi la punition; il ronfle et on le réveille brusquement; il veut se rendre agréable à ses parents; et c’est le contraire qui est le résultat de ses efforts.

L’histoire de César vous intéresse davantage? Je le pense, si vous croyez utile de vous enthousiasmer pour des idées qui sont au-dessus de votre compréhension, ou plutôt, dont vous ne saurez contrôler l’exactitude. Pour moi, au contraire, ces expériences comptent seules qui m’ont mis à même de découvrir ce que je vaux en réalité. Notez bien, je ne nie point qu’on ne puisse évoquer dans mon imagination des sensations délicieuses et de belles images, en me donnant le contact vague et momentané d’idées qui traversent ma conscience comme les aérolithes sillonnent notre système planétaire: mais je maintiens que tout cela n’a guère de rapport sérieux avec la véritable nature de mon caractère. Je creuse plus profondément. Qui donc jugerait de la valeur d’un terrain sans avoir pénétré jusqu’à l’argile rouge et dure du sous-sol? La terre fine et friable qui le recouvre peut produire des plantes charmantes, mais elle n’est pas le terrain; du moins elle ne l’est point aux yeux du paysan et du connaisseur.

C’est ainsi que je crois entendre raisonner l’auteur de Sourires Pincés.

Toutefois sa manière de traiter un sujet n’est pas aussi simple qu’elle le paraît au premier coup d’œil. Arrêtons-nous un instant à une de ces scènes d’enfance de son livre et prenons par exemple celle où l’auteur raconte comment un soir son petit héros, Poil-de-Carotte, reçoit l’ordre d’aller fermer le poulailler.

Le soir est venu et la petite famille est rassemblée autour de la lampe. Tout à coup, la mère se souvient qu’on a oublié les poules; les deux aînés, sous quelque prétexte futile, ne bougent pas, parce qu’ils ont peur; c’est affaire au plus jeune, qui passe pour un vaurien. Poil-de-Carotte s’aventure au milieu des ténèbres, plein de frayeur, et voit des monstres sans nom le menacer dans l’obscurité. Quand il retourne à la lumière, après avoir accompli sa tâche, il se sent héros, et croit fermement que les autres l’admireront pour sa vaillance. Quelle est la désillusion qui l’attend, lorsqu’il cherche l’expression de cette admiration sur leurs visages! Les deux aînés continuent leur travail sans lever les yeux et la mère dit de sa voix sèche: «Poil-de-Carotte, tu iras les fermer tous les soirs.»

L’incident, pour petit qu’il soit, est devenu tout un drame. Poil-de-Carotte a éprouvé un choc dans sa conscience de gamin. D’abord humilié comme le plus petit qui semble créé pour faire les besognes désagréables, il prend joliment sa revanche en se donnant la sensation exquise d’une fierté de héros triomphateur des ombres de la nuit. Mais le sens qu’il attribue à cette petite comédie héroïque a été faussé par l’attitude que le monde, je veux dire sa famille, a prise envers lui: tous l’ont poussé vers l’obscurité et le danger, lorsqu’il a eu peur; personne ne l’a remarqué, lorsqu’il a donné la preuve suprême de son courage.

Et cet accompagnement en sens inverse, enflant la voix quand on se sent déprimé, baissant le ton et jouant à la nonchalance, quand on est exalté par l’accomplissement de son devoir, indique bien le chassez-croisez perpétuel que font l’individu et son entourage. C’est l’expérience la plus pénible et la plus commune de l’existence et c’est l’expérience fondamentale de la personnalité pendant sa période de croissance.

Les récits suivants ajoutent des traits nouveaux à la physionomie morale du petit garçon. Poil-de-Carotte entrera en conflit avec le précepte: tu ne seras pas cruel, tu ne mentiras pas; le pauvre martyr de sa propre bonne volonté sera poussé même à violer la première règle de l’humanité: tu aimeras tes parents. Et le sermon que le monde, se fondant sur ces grandes lois morales, ne manquera pas de lui faire aura toujours pour base une fausse opinion sur ce qui se passe au fond de son cœur. Le cœur de Poil-de-Carotte ne répond guère à l’événement tel que les autres l’ont vu.

C’est ainsi que le petit garçon marche à la découverte de lui-même et de ce qui est en dehors de lui. Cependant l’auteur se restreint aux faits seuls de son récit; avec un pouvoir rare sur son talent il sait faire tenir le récit,—et naturellement, sans l’ombre d’intention,—dans les bornes d’une conscience d’enfant. Par l’énergie simple et l’intégrité de son langage il empoigne le lecteur et le contraint à comprendre ce que Poil-de-Carotte ne distingue encore que vaguement. On voit la figure du père bienveillant, mais un peu nonchalant pour les choses du ménage; on sent l’esprit de domination et le cœur exclusif plutôt que dur de la mère. Or Poil-de-Carotte voit seulement le détail des actes qui le touchent, tandis que ses sentiments ne sont que le reflet direct de ces actes sur sa conscience d’enfant.

Renard atteint, grâce à l’incroyable pureté de son dessin, l’effet que tout grand artiste se propose: éveiller une émotion intense par les moyens les plus simples; son style, je ne dirai pas son stylet, découpe avec une sûreté étonnante le contour des choses, sans rien faire crier ni craquer. Rarement ce talent succinct montre qu’il n’est pas encore parvenu à sa pleine maturité soit par un peu de sécheresse, soit par une certaine recherche de l’esprit à force de vouloir être bref.

Ce sont là les excès de ses qualités, mais le genre de talent de Renard ne comporte point d’excès. Il va droit comme la flèche; tout ce qui la fait dévier lui fait manquer son but. Il n’est pas question ici de se laisser aller à l’aventure. Tout concourt à tenir l’action du récit sur la ligne stricte qui doit nous conduire où l’auteur veut nous mener. Il n’y a pas à marchander avec lui; il nous donnera ce qui est nécessaire, rien de plus, rien de moins. Et par contre-coup nous nous figurons le conteur, comme fait à l’image de son travail, négligeant tout ce qui n’est pas de son domaine exactement limité, ayant réduit son individualité à l’expression la plus simple et la plus personnelle.

A ce propos j’entends un dialogue de deux adversaires, qui discutent dans quelque compartiment de mon cerveau.

—«N’est-ce pas ôter le charme de l’art et de la vie que de lui enlever le terrain libre et vague par lequel l’homme entre en communion avec ses semblables? Les plus nobles sentiments sont éclos au contact du monde extérieur, dès que l’homme a appris à sortir de lui-même.»

—«Mon expérience est tout autre,» dit Poil-de-Carotte; quand j’ai voulu me rapprocher des autres, mon contact avec le monde, comme vous l’appelez, n’a produit que des malentendus, pour ne pas employer de gros mots.»

—«Mais alors c’est l’égoïsme pur que vous prêchez? Quelle cruauté envers la vie!»

—«?»

Ce point d’interrogation, qui, selon l’intention de l’interlocuteur, veut dire tout simplement qu’il se soucie fort peu du nom qu’on voudra donner à ses sentiments,—je le maintiens dans ma pensée, mais j’y attache un sens différent. Il signifie que j’hésite vraiment à me prononcer pour l’un des deux adversaires jusqu’à ce qu’une œuvre nouvelle, définitive, celle-là, me permette de me ranger du côté de l’artiste qui, en créant des types éternels, résout les problèmes que les autres hommes posent.

OU ALLONS-NOUS?

Jules Renard, bien qu’à l’entrée de sa carrière d’auteur, a laissé loin derrière lui les souvenirs de sa vie libre d’étudiant. Il demeure sur la rive droite, même moralement. Il reçoit ses amis avec le même empressement dont ceux-ci usent de son hospitalité cordiale. Il ne diffère pas d’aspect des gens comme vous ou un autre et en dehors de ses autres bonnes qualités il a l’avantage d’être encore jeune.

—«Non!» me dit Jules Renard, «quand j’écris je veille uniquement à ce que mes phrases se tiennent bien. Je ne me soucie nullement de ce que les autres ont fait dans leur temps. Je n’appartiens à aucune école; à ce que je sais du moins, je n’ai appris le métier de personne.—Flaubert?—Je l’admire profondément; Flaubert a une façon honnête et nette de dire les choses qui me va droit au cœur; seulement son langage est trop rhythmique à mon avis, et il a une manière de lier ses phrases, comme s’il en voulait faire des strophes, qui me déplaît, parce que je crois que si on veut écrire de la prose il ne faut faire absolument que de la prose. La moindre apparence de chantonnement y sonne faux. La forme doit revêtir le sens, sans le moindre pli; à petite pensée, petite phrase. Mais ce sont là les principes de l’art.

«Puis le reste va de soi. Je ne saurais faire un plan d’avance; je l’ai fait quelquefois, mais sans le moindre succès. Ou bien pendant le travail je l’oubliais complètement, ou bien, en m’y tenant je faisais fausse route. J’écris ce que je sens en écrivant. Cela ne réussit presque jamais au premier abord; je passe des journées à ma table de travail sans avancer d’une ligne; enfin, après cette période d’incubation, vient un moment où ma nouvelle s’achève en un clin d’œil.»

—«Avez-vous quelque idée sur la route que vous suivrez dorénavant? Chacun a son rêve, qu’il veut réaliser.»

—«Je vous assure que non,» dit Renard avec le ton fort accentué d’une conviction profonde. «J’ignore où j’aboutirai et je n’y pense jamais. Seulement je suis convaincu d’être sur la bonne voie, et cela me suffit. Je me sens comme un voyageur dans une contrée étrangère; il sait qu’il suit la direction qui le mènera où il doit aller, mais chaque détail du chemin est pour lui une nouveauté et une découverte, tout comme la halte où il arrivera au bout de sa journée.—Mais pourquoi restons-nous debout?»

La voix de Renard, très fière tandis qu’il m’assurait qu’il se savait sur le bon chemin, reprit le ton habituel de la conversation. L’aimable hôte, donnant le bon exemple, se laissa tomber dans un fauteuil tout à son aise, et, poursuivant le sujet entamé, il le traita de sa façon ordinaire, où un grain d’ironie se mêlait à une certaine expression nonchalante de supériorité intellectuelle.

—«Je suis très reconnaissant aux gens de chercher une théorie philosophique sous l’histoire de Poil-de-Carotte. Cela montre qu’ils s’occupent de mon livre et cela ne peut qu’être agréable à un auteur. Peut-être même s’y mêle-t-il un peu d’envie; car je ne m’en sens point capable, moi qui n’ai eu d’autre idée en tête, quand j’écrivais Poil-de-Carotte, qu’à bien rendre la figure de Poil-de-Carotte. Pour moi un récit doit s’expliquer lui-même. Une interprétation en dehors ou à côté du livre est une chose qui me confond. Maurice Barrès me disait ces jours-ci qu’il était en train d’écrire un commentaire sur sa propre œuvre. J’ai risqué la timide observation qu’il pouvait employer plus utilement son temps, puisque son commentaire n’expliquerait rien qui ne fût déjà clair auparavant. Il me regarda avec quelque étonnement; mais comme je lui affirmais qu’en tout cas ces pages seraient intéressantes, puisqu’elles venaient de lui, nous nous sommes séparés bons amis.

«Ce besoin de chercher anguille sous roche dans nos livres indique pourtant qu’on nous lit. Mais qui donc nous achète?—je parle de nos livres, naturellement.—C’est là ce qui excite ma curiosité. Faiblesse dont j’ai honte vraiment, mais j’avoue de bon cœur que j’aimerais, un jour, voir le succès de mon livre réalisé devant moi sous forme d’un homme en chair et en os qui emporterait mes Sourires Pincés sous son bras après avoir dûment versé ses trois francs sur le comptoir du libraire. J’ai cru rencontrer dernièrement un spécimen de cette espèce à peu près disparue. C’était près du Panthéon. Un monsieur très bien, ma foi, fouillait dans un étalage de bouquins. Parmi tous ces livres, il choisit le fruit de mes veilles et de mes rêves. De loin ce choix attira mon regard. Quel auteur ne reconnaîtrait son livre entre mille, même à une lieue? Je restais là, à le guetter; oui, j’étais tombé assez bas pour attendre l’issue. Cet homme a mis ma patience à une forte épreuve. Il faut bien que le bouquin l’ait intéressé, puisqu’il continuait à lire, et tâchait même, le misérable! de voir ce qu’il y avait entre les pages. Il lisait avec une telle ardeur que je croyais fermement voir arriver le miracle: cet homme-là avait le désir d’emporter mon livre. Et je le guettais toujours. Enfin il le déposa parmi les autres volumes qui attendaient leurs acheteurs, et s’en alla, le traître! Et mon désir restait inassouvi: encore un qui le sera toujours. Car jusqu’ici je ne crois pas à l’existence de gens qui achètent des livres, mes livres.

«Cependant on vous demande de continuer à en faire. On pousse même l’exigence jusqu’à vous imposer une certaine contrainte. Poil-de-Carotte! C’est toujours Poil-de-Carotte. Je suis sûr qu’on ne sera nullement satisfait, si dans mon prochain recueil ce gamin ne montre pas sa tête aux poils roux; et si je l’y fais figurer je puis prédire en toute sûreté qu’on me dira: ce n’est pas là l’original des Sourires Pincés. Voilà une perspective plaisante pour un auteur: quoi qu’il fasse ou écrive, il sait que ce sera une déception pour le monde et pour lui. Faites donc des plans, quand la mauvaise réussite est certaine, mais surtout occupez-vous donc du problème qu’agitent en ce moment tant de têtes vides, pour déterminer la forme future du roman. Eh! mon roman n’aura pas de succès, c’est la seule chose que contienne ma provision d’idées sur ce point. Pour le reste, adressez-vous à mon voisin ou à mon voisin d’en face ou à un autre: ils vous donneront leur théorie sur la littérature de demain. Moi, je ne tiens pas de théories dans ma boutique.» Et sous tous ces sarcasmes, moqueurs à la bonne façon plutôt qu’amers, j’entendais résonner ces fières paroles: je ne sais qu’une chose: je suis dans la bonne voie.

UNE IMPRESSION

J’avoue qu’au premier instant je me sentis assez dépaysé en entrant dans la salle où étaient exposés les tableaux de Claude Monet. J’y étais venu sur une invitation générale du peintre, que je pouvais considérer un peu comme une invitation personnelle: et mon premier mouvement fut de m’en aller, aussitôt arrivé. Ces couleurs voyantes, ces lignes zigzagantes, bleues, jaunes, vertes, rouges et brunes, qui dansaient une sarabande folle sur les toiles firent violence à mes yeux habitués aux grisailles de la peinture nationale.

La salle était encore vide. J’eus donc le temps de réfléchir et de choisir à mon aise une place qui me permît de bien voir. Il y avait là quinze tableaux représentant tous la même meule prise à des heures différentes du jour et aux différentes saisons de l’année. L’artiste, après avoir peint des paysages normands et l’agitation des grandes capitales, avait voué une année de sa vie à observer l’existence d’une meule au milieu des reflets changeants de la lumière: il avait choisi une chose très simple, tout près de sa maison, et qu’à chaque instant il avait sous la main.

Un de ces tableaux montrait la meule en pleine gloire. Un soleil d’après-midi y brûlait la paille de ses rayons pourpre et or et les brindilles allumées flamboyaient d’un éclat éblouissant. L’atmosphère chaude vibrait visiblement et baignait les objets dans une transparence de vapeur bleuâtre.

Vraiment ce tableau triomphait de tous les doutes qu’on aurait pu opposer à l’art du maître et l’œil du spectateur était forcé irrésistiblement à recréer au moyen de ce bariolage de couleurs la vision du peintre.

Cette toile m’apprit à voir les autres; elle les éveillait à la vie et à la vérité. Après avoir hésité d’abord à jeter les yeux autour de moi, je sentais maintenant une jouissance rare à parcourir la série des tableaux exposés et la gamme des couleurs qu’ils me montraient, depuis le pourpre écarlate de l’été jusqu’à la froideur grise du pourpre mourant d’une soirée d’hiver.

A cet instant, Claude Monet entra dans la salle; je lui donnai mon impression pour ce qu’elle valait.

—«Vous avez raison,» dit-il avec la belle franchise d’un grand artiste qui sait apprécier la sincérité des paroles qu’on lui adresse. «Voici ce que je me suis proposé: avant tout j’ai voulu être vrai et exact. Un paysage, pour moi, n’existe point en tant que paysage, puisque l’aspect en change à chaque moment; mais il vit par ses alentours, par l’air et la lumière, qui varient continuellement. Avez-vous remarqué ces deux portraits de femmes au-dessus de mes meules?

«C’est la même jeune femme, mais peinte au milieu d’une atmosphère différente; j’aurais pu faire quinze portraits d’elle, tout comme de la meule. Pour moi, ce ne sont que les alentours qui donnent la véritable valeur aux sujets.

«Quand on veut être très exact on éprouve de grandes déceptions en travaillant. Il faut savoir saisir le moment du paysage à l’instant juste, car ce moment-là ne reviendra jamais et on se demande toujours si l’impression qu’on a reçue a été la vraie.

«Et le résultat? Voyez ce tableau-là, au milieu des autres, qui dès le premier abord a attiré votre attention, celui-là seul est parfaitement réussi,—peut-être parce que le paysage alors donnait tout ce qu’il était capable de donner. Et les autres?—il y en a quelques-uns vraiment qui ne sont pas mal; mais ils n’acquièrent toute leur valeur que par la comparaison et la succession de la série entière.»

Pour qui voudrait chercher l’analogie entre la littérature et la peinture d’une époque, il y aurait peut-être à dire quelque chose sur la tendance, commune aux deux arts, d’observer et d’exprimer le fait dans son propre milieu aussi fidèlement que possible: analyse exacte qui ne prend sa pleine signification qu’en se rattachant à des impressions du même genre. Et cette analyse-là ne vaut que par la synthèse que l’artiste nous fait faire à nous-mêmes.

Idée fertile, si je ne me trompe, et que je tâcherai de vérifier.

INTERMEZZO

J’aurais aimé à la discuter avec Marcel Schwob; c’est l’ami de Renard, auquel celui-ci faisait allusion, lorsqu’il en appelait aux amateurs de théories littéraires. Malheureusement je le trouve en proie à deux jeunes poètes, dont le premier volume de vers vient de paraître, et ils ont absorbé toute la conversation.

—«Il faut exalter ses sentiments,» disait l’un.

—«Il faut donner une consécration symbolique à ses impressions,» disait l’autre.

—«Pour mes rendez-vous, je choisis toujours une église,» reprenait le premier; «l’encens, les cierges, l’autel, la voûte majestueuse, rehaussent de leur éclat sombre ma sensualité.»

—«Quand je pense à la femme aimée,» soupirait le second, «je vois monter à l’horizon de mes pensées l’image d’un lys, qui déploie sa corolle immaculée au milieu du silence sacré d’un lac perdu dans la solitude des forêts immenses.»

Déjà, un doux sommeil commençait à me presser les paupières, et il était bercé par l’alternance idyllique de ces chants enfantins, lorsque le nom de Stéphane Mallarmé, prononcé par un des interlocuteurs, me réveilla tout à coup et pour de bon.

A mon grand regret j’avais manqué l’occasion de faire la connaissance personnelle de l’artiste si célébré par les poètes, si négligé par le public, qu’il tient à distance par la manière dont il leur présente ses idées, d’un bloc, nimbées d’une clarté complexe, tel un cristal taillé à angles rentrants. Il demande un effort trop grand à l’intelligence moyenne de notre temps. Même on pourrait se demander si jamais quelqu’un voudra se donner la peine de goûter son œuvre. Le temps nous l’apprendra; pour l’heure présente, c’est un détail à négliger. Ce qui me frappait surtout, c’est qu’étant venu pour échanger des idées sur l’influence de l’état social sur la littérature j’entendais sans cesse prononcer le nom de l’homme qui place l’art comme une chose absolue, en dehors et au-dessus de toutes les variations que la succession des siècles peut apporter. C’est ainsi que Saül, fils de Kis, sortait de la maison paternelle pour aller à la recherche du bétail perdu, et qu’il trouvait un royaume. Seulement, les royautés de ce temps-ci me semblent encore moins solides qu’elles ne l’étaient dans ce passé vénérable.

—«Mallarmé,» disait-on, «est avant tout un charmant homme et un charmeur. Il sait communiquer aux autres l’inspiration de générosité qui préside à ses paroles, et à ses actes. Toute idée étroite se tait devant lui. On prétend même que, grâce au charme irrésistible de sa personnalité, il a su persuader à l’éditeur Léon Vanier de lui donner pour l’Après-midi d’un Faune une somme suffisante pour acheter un équipage. Figurez-vous un cheval et une voiture pour un simple poème lyrique! C’est incroyable! Aussi ajoute-t-on pour rendre vraisemblable ce récit miraculeux qu’il ne s’agirait au fond que d’une charrette à âne pour Mlle Mallarmé; mais, même réduite à ces dimensions plus modestes, la chose confine au fabuleux. Pourtant il n’y a plus là rien d’incompréhensible dès que l’on entend causer le poète. Oh! le causeur puissant et entraînant! Quelle mine inépuisable d’anecdotes! Le hasard ou la moindre allusion excite sa verve étincelante et elle se répand en une profusion de saillies ingénieuses et humoristiques.»

—«Oui, oui,» dit B... entre ses dents,»—il venait de rejoindre notre petit groupe et était ce soir-là d’humeur à démolir tout ce qu’il rencontrait sur son chemin. «Mallarmé a en effet les saillies les plus ingénieuses: il soigne son langage, et serait capable de préparer un accident pour le plaisir seul d’en émailler sa conversation.»

L’autre ne se laissa pas déconcerter.

—«L’esprit de Mallarmé se montre surtout quand le poète est pris à l’imprévu. Le directeur d’un grand journal, qui avait assisté à une de ses improvisations,—si je me rappelle bien, c’était à propos d’un vase à fleurs,—tout ému de ce qu’il venait d’entendre, pria le poète d’en faire une chronique pour son journal et lui promit monts et merveilles. Mallarmé ne put refuser et, quoiqu’il ait horreur d’écrire pour les journaux, il rédigea l’article désiré. Mais, réfléchissant à ce qu’il avait dit et mettant sur le papier ses souvenirs, il composa un essai entièrement différent. Quand il l’apporta à la rédaction, le directeur n’y reconnut plus rien de ce qu’il avait admiré et l’article ne fut pas reçu.»

—«Quelle singulière manie de vouloir éclairer tout ce qui vous passe par la tête à la lumière de trente-six chandelles quand une pauvre petite flamme aurait suffi pour nous le faire voir,» dit B...

Mais l’autre continua, comme s’il n’eût pas remarqué l’interruption:

—«Écrire, pour Mallarmé, c’est pontifier. Quand, debout devant l’autel de l’art, il adresse la parole à ses fidèles, il n’emploie pas le langage de tous les jours. Il a rendu au verbe son pouvoir antique d’évoquer la vision des choses et la réalité des sentiments. Et comme la prière est en même temps un cri de l’âme et la réponse entendue au fond du cœur, ses poésies ne contiennent pas l’expression d’un désir qu’elles n’apaisent aussitôt. Seulement il faut être initié pour savoir les lire, ces poèmes; mais combien peu ont pénétré jusqu’à leur centre mystique d’où une haute volupté rayonne sur les adeptes!»

—«Pauvres profanes que nous sommes, pour qui ces plaisirs divins et autres divertissements littéraires resteront lettre close!» dit B....

—«Dites croyants, si vous ne voulez pas du mot d’initiés,» dit l’autre de plus en plus animé. «Mallarmé, lui, aime à employer l’image de la messe, quand il veut nous donner une idée du chef-d’œuvre parfait, qui sera le couronnement de l’art, comme le sacrifice de la messe est l’expression la plus haute du culte chrétien. Ce chef-d’œuvre-là ne peut être qu’unique et suffira seul aux communiants, car il résumera toutes les créations poétiques existantes et leur donnera l’achèvement final et suprême. Avec des gestes solennels, liturgiques, il sera récité à des jours déterminés de l’année et ainsi sera satisfait le besoin qu’éprouve l’humanité de participer à l’infini par le seul moyen du verbe pur.

—«Tout ce qui promet des miracles en dehors de l’Église me semble tenir du charlatanisme,» dit B... d’un ton dédaigneux.

—«Moi,» répondit sèchement le philosophe de la petite réunion, «je tiens Mallarmé pour un de ces talents stériles, qui cherchent une compensation à leur manque de faculté créatrice en construisant des théories pleines d’esprit. Et plus ces projets semblent beaux, moins on a de chance de les voir exécuter.»

—«Mais vous oubliez entièrement,» dit celui qui avait parlé le premier, «que le Maître a consacré toute sa vie à préparer le poème parfait. Quiconque a passé le seuil de son cabinet de travail a pu y voir ces cartons remplis de papiers, dont je ne me suis jamais approché sans éprouver une émotion intense.»

—«Mais qui donc a jamais vu ce que contiennent ces papiers-là?» demanda B... sur un ton taquin.

—«Dites plutôt: qui serait assez présomptueux d’y jeter les yeux!» observa l’autre.

—«Je sais positivement,» dit le philosophe, «que ces cartons ne contiennent»...

Au moment où il allait nous révéler le secret des cartons du poète, de nouveaux arrivés se joignirent à notre petit cercle; le bruit qu’ils firent en remuant les chaises interrompit l’entretien commencé et la conversation générale ne se renoua plus. Ainsi l’énigme, dont j’avais été sur le point d’entendre la solution, devait rester mystérieuse pour moi, et ce soir-là je quittai mes hôtes sous l’impression, que je retrouve à chaque lecture du poème de Schiller, la Statue voilée de Saïs: je sens qu’on me cache une chose que j’ai le droit de savoir.

EFFORTS ET TENDANCES

Le jugement que portait Richepin sur l’œuvre de ses confrères était imprégné d’une bonhomie que certes l’on n’aurait pas cherchée chez le poète de la Chanson des Gueux et des Blasphèmes.

Et l’entretien dans son cabinet de travail, ouvert des deux côtés au soleil, était une véritable récréation de l’esprit, fatigué par les récriminations haineuses de la bataille littéraire qui ailleurs allait son train de sarcasmes en dénigrements et de dénigrements en injures personnelles.

Jules Renard mit la conversation sur le Cadet, de Richepin. Ce roman, comme l’on sait, est l’histoire d’un génie raté, qui se venge de l’injustice du sort en prenant d’abord l’honneur, puis la vie à son frère aîné, dont il n’a reçu que des bienfaits; il meurt à son tour, abhorré des hommes, en fauve solitaire. Récit saisissant, qui n’a qu’un seul défaut, c’est qu’il y a manque d’unité dans le ton général de l’ouvrage: parce que la passion du Cadet pour la terre,—et c’est une influence de la Terre de Zola,—y apporte un élément lyrique qui aurait pu aussi bien rester hors de la trame du récit et de l’action des personnages. D’ailleurs, le drame vous empoigne par la vérité psychologique de ses situations.

—«On en parle rarement,» dit Renard, «et il me semble pourtant que c’est le plus fort de vos livres.»

—«Le livre est dur,» dit Richepin, et il se carra dans son fauteuil comme pour s’aider à surmonter intérieurement cette dureté dont il s’accusait. «Il a été dur à faire, et il est resté dur à lire. On n’a plus le temps de s’occuper d’un livre pareil. Nous ne lisons plus, parce que nous ne pouvons pas tout lire. Je fais de mon mieux: mais voyez où j’en suis resté dans le roman de Huysmans, Là-Bas, un livre pourtant qui mérite bien d’être étudié. Combien de choses neuves il nous apporte et quelle application immense au sujet que l’auteur s’est proposé! Le Cadet aussi m’a coûté une peine infinie; c’est un livre tout en dedans, qui a mis du temps à sortir. Mais qui donc, je vous le demande, peut y prendre goût?

«On s’attend à autre chose de ma part. Ils veulent que je reste poète. On me pardonne un roman comme Miarka, parce que le récit est poétique, comme ils disent, et qu’il faut bien passer quelque chose à la fantaisie d’un poète. Pour le reste, non.

«Dès qu’on a percé, les Parisiens mettent une étiquette à votre nom, et ils ne souffrent pas que l’on s’écarte du rôle pour lequel ils vous ont désigné. A présent, comme je frappe à trois portes à la fois, ils m’en tiennent deux fermées.

«Et ils ont raison peut-être,» poursuivit-il de sa voix douce. «Ça console toujours les autres de pouvoir se dire: Poète, oui, nous l’admettons, mais il n’a eu que des échecs au théâtre ou dans le roman quand il a essayé de rivaliser avec Zola et Daudet. Être poète, ça suffit bien, je pense.

«Il y a des hommes de grand talent, qui ne peuvent pas se faire à l’idée que leurs œuvres soient relativement impopulaires; Rosny, par exemple. Celui-là n’a jamais pu comprendre pourquoi ses romans n’ont pas eu autant d’éditions que ceux d’Ohnet. Il a écrit expressément son roman à clef le Termite, parce qu’il croyait qu’en y introduisant des personnes vivantes il donnerait de l’actualité à ses livres et le peu de succès que le Termite a obtenu auprès du public ordinaire lui a causé une grande déception.»

—«C’est la façon embarrassée dont Rosny exprime sa pensée, qui lui barre la route du vrai succès,» dit Renard. «Il ne sait pas dire simplement et précisément ce qu’il veut. Pour moi, il y a une ligne très prononcée, qui sépare les esprits nets de ceux qui tâtonnent et qui ne sauront jamais trouver qu’un équivalent à peu près suffisant à leur pensée. Quiconque est né en-deçà de cette ligne ne parviendra jamais, quoi qu’il fasse, à vaincre la difficulté inhérente à son talent. Il est vraiment regrettable qu’à notre époque le nombre des auteurs qui sont nés du mauvais côté aille toujours en croissant.»

—«Il ne faut pas exagérer le cas de Rosny,» dit Richepin. «Il a fait certainement un progrès énorme, surtout dans ce sens-là, avec son dernier roman, Daniel Valgraive, et le livre me plaît de plus en plus.

«Il s’y trouve encore bien des passages qui, au premier abord, ne me semblent pas clairs. Mais en revanche j’y ai remarqué des choses, qui sont vraiment d’un artiste, et d’un grand artiste. Non, je crois que l’obscurité des phrases que l’on reproche à Rosny vient d’une tout autre cause. Rosny continue encore à s’instruire; il apprend toujours; la science l’attire et il recueille partout de nouveaux matériaux. De là vient qu’une moitié de ses notions est mal digérée, tandis que l’autre moitié a pris sa forme définitive et mûrie. Il pense qu’on peut aller toujours en avant; pour moi, au contraire, passé la trentaine, l’homme a sa provision d’idées complète; il doit savoir marcher sur ses propres pieds et ne pas s’empêtrer aux lisières des manuels scientifiques, qu’on renouvelle tous les jours. C’est là le véritable moyen de faire entrer la confusion dans le cerveau le mieux équilibré.

«Y a-t-il donc encore tant de choses à apprendre? Mais tout est déjà dit et trouvé,—je parle naturellement pour nous, littérateurs et romanciers. L’évolution entière de la prose de notre siècle est renfermée dans ce grand modèle de style, que Chateaubriand nous a laissé en ses Mémoires d’outre-tombe. Plus je relis ce livre, et plus je vois que tout est là. Tous les raffinements dans le choix des mots et dans la construction des phrases y sont déjà appliqués en tant que le génie de la langue les admet. Le procédé que nous croyons avoir inventé, de figurer par une image vivante une action abstraite et de caractériser un mouvement général, nous le rencontrons déjà chez Chateaubriand et mis en œuvre par un maître du métier. Nous n’avons qu’à le suivre et à nous inspirer de lui.»

Cette dernière observation ne me satisfait qu’à demi. Non pas que je doute de sa justesse, mais mon esprit se refuse à admettre toutes les conséquences qui en découlent, d’après l’opinion de Richepin. Aussi, je ne vois pas ces choses-là du même œil que l’artiste qui sent le besoin d’une base solide pour y construire l’édifice parfait de son œuvre et qui, pour atteindre le sommet auquel il aspire, doit forcément circonscrire le champ de son travail. L’art, tel que le critique le considère, n’est pas exclusivement la propriété de l’artiste individuel: c’est l’œuvre d’ensemble d’une période où tous concourent pour leur part, et il me paraît être l’expérience qu’entreprend la société entière pour humaniser la vie.

Alors la marche en avant et les tentatives diverses deviennent d’un intérêt prépondérant: et l’art absolu, quelle que puisse être sa signification pour l’artiste et pour celui qui cherche des jouissances immédiates, ne vient qu’après. L’artiste ne peut négliger complètement ce principe de progrès sous peine de ne produire que de l’art mort. Aussi le véritable artiste, quelle que soit la doctrine qu’il soutienne, ne court guère le risque de se momifier: son esprit est toujours en tension, il guette les impressions de toutes parts, et, s’il se cloître dans sa tour d’ivoire, il prend bien soin d’ériger un observatoire tout en haut.

Richepin lui-même en est la meilleure preuve. Qu’est-ce donc que le Cadet, ce livre dur,—notez bien que c’est le même terme qu’employait Verlaine pour caractériser Bonheur,—ce livre dur qui n’avait pas donné à son auteur de plaisir pendant l’exécution, ni après qu’il l’avait terminé?

Par sa conception, ce roman sort du cadre où se limite d’ordinaire le récit des romans. L’évolution des événements est absolument transposée de l’extérieur à l’intérieur de l’âme même du personnage principal. Il vit sa vie à lui; les choses du dehors n’ont point de prise sur son cœur, si ce n’est qu’elles y éveillent des sentiments opposés à ceux que l’on attendrait.

Tous les événements extérieurs qui le touchent ont un retentissement faux; si l’on est aimable pour lui, il en conçoit de l’humiliation; si une femme lui donne son amour, il se livre à cette passion, mais avec l’arrière-pensée d’assouvir sa haine contre son bienfaiteur; tout ce qui lui arrive se transforme et se dénature, et c’est une fatalité à rebours qui le dirige en sens contraire de ce que les événements semblaient vouloir.

Le Cadet est un esprit aigri, ce qui ne veut pas dire qu’il soit méchant; peut-être même qu’au fond les bonnes inclinations l’emportent sur les mauvaises; mais ces bons mouvements, les premiers, sont souvent les plus dangereux, parce qu’ils lui montrent que, quoi qu’il fasse, il ne sera jamais d’accord avec son entourage. En un mot, Richepin nous a montré dans ce roman l’isolement de plus en plus marqué d’une âme humaine au milieu de son monde.

Le Cadet,—et c’est ici que nous remarquons l’influence des idées ambiantes sur l’esprit de l’artiste,—présente quelque analogie dans le sujet avec Daniel Valgraive, de Rosny. Rosny est fait d’autre matière et bâti d’autre façon que Richepin. Il peut sembler maladroit, pédant, grotesque et exagéré, mais il est poussé par une force qui jaillit du fond de sa personnalité.

Le mouvement est sa devise; et il marche en avant, à travers dictionnaires et encyclopédies, pour saisir le secret de la vie tel qu’il se dévoile aussi bien dans l’existence individuelle que dans le groupement des masses. Dans un de ses premiers livres, le Bilatéral, il a donné ce qu’il y avait de meilleur en lui. La langue en est trouble; mais à chaque instant, hors de l’arrière-fond obscur du livre, se dégagent des scènes d’une telle puissance et d’une telle intimité de sentiments, que l’esprit qui anime le tout se révèle à notre conscience à travers la confusion des mots.

Le Bilatéral est le centre de l’œuvre entière de Rosny; c’est de là que rayonnent ses autres livres où il essaye de comprendre l’existence en l’envisageant bilatéralement, des deux côtés.

Daniel Valgraive, comme le Cadet, est l’histoire d’un solitaire; c’est la confession d’un raté de la vie.

L’existence n’a pas voulu de lui; grâce à sa constitution maladive, il a été condamné à mourir de bonne heure et il le sait. Le monde autour de lui s’agite, intrigue, se fait des méchancetés et des mamours; lui, il souffre. Il observe avec la sensibilité propre aux malades ce qui se passe dans son entourage, et il est forcé de se tenir en dehors de tout, parce qu’il n’a point le droit d’exister. Ses nerfs exaspèrent chaque sensation jusqu’à la souffrance, et sa mort prochaine, dont le secret reste enfermé dans son cœur, lui interdit de se plaindre.

La fatalité semblerait l’obliger à prendre sa revanche, en le vouant à un égoïsme féroce, tout comme elle paraissait devoir amener le Cadet à la franchise et à la bonhomie. Mais ici comme là, les circonstances poussent le caractère dans une direction opposée à leur courant. Daniel Valgraive apprend à vaincre sa sensibilité; il oublie ses griefs et finit par se convaincre que ce qui est voué à la mort ne compte guère, si on le compare à la vie. Tout plein de ces pensées, il arrange ses affaires de façon que ceux qu’il aime trouvent la route aplanie devant eux, et, longtemps avant que la mort vienne le saisir, il dénoue d’une main délicate les liens qui le rattachent à sa famille et à ses amis.

Il ne le fait point d’un cœur léger et les circonstances ne lui viennent nullement en aide. Il est loin d’être un ange, et jusqu’à la fin les passions mauvaises l’obsèdent; mais dans ses moments les plus noirs une voix intime lui crie que malgré ses fureurs secrètes la bonté en lui aura gain de cause sur l’égoïsme, parce que bonté cela veut dire droiture et vérité. C’est un bilatéral. Quand la balance semble pencher du côté de l’étroitesse de cœur, il met en contrepoids les idées qui le rattachent à tout ce qui est impersonnel et éternel, et l’équilibre est rétabli.

Non pas que cet équilibre rappelé de toute force dans son âme lui rende la belle harmonie perdue dans ses relations avec le monde: non, trois fois non. Tout ce qu’il entreprend pour se mettre sur le pied de justice avec son entourage le repousse de plus en plus vers sa solitude morale; il se sent séparé de sa famille, de son amour, de son amitié, par un pouvoir malin, d’autant plus réel qu’il a fait les derniers sacrifices pour l’apaiser. Il n’y a pas de raison, dirions-nous, pour qu’un faible rayon de bonheur ne vînt se glisser au chevet du lit de mort de Daniel Valgraive, et pourtant c’est seulement dans cet instant suprême qu’il s’aperçoit de toute l’étendue de son malheur et de son isolement: pauvre victime de son mauvais sort!

La conclusion du livre est cruelle, mais elle ne blesse pas les fibres du cœur: elle les irrite plutôt en nous faisant éprouver ce fouettement du sang que l’on ressent quand on est porté soudainement sur une grande hauteur.

Et l’impression totale du livre est plus complète et plus simple à la fois que celle du Cadet de Richepin. Tout en étant plus vague et moins bien encadré, le roman de Rosny nous touche plus directement. Enveloppés dans leur brouillard, les personnages semblent reculer à une grande distance de ma vue, et pourtant ils sont près de mon cœur.

Évidemment le rôle que remplit le livre n’est pas le même aux yeux des deux auteurs. Pour Richepin le livre n’est fini que lorsqu’il est complet en soi, achevé et orné dans tous ses détails, tandis que Rosny, plein de son sujet et convaincu de l’intérêt qu’il nous inspire, se fie à nous pour suppléer aux lacunes de son récit. Il compte sur nous comme ses collaborateurs.

Et l’émotion que nous ressentons à la lecture de son roman provient pour une grande part de ce qu’il nous a suggéré d’y ajouter nous-mêmes.

Le livre, comme l’auteur, a pour devise le mouvement, et il force notre esprit à se mettre en marche.

Vers quel but? Est-ce que l’auteur le sait lui-même? Comme sa préface nous l’assure, la direction de son esprit se montrera plus clairement dans un livre prochain qu’il prépare. Avertissement superflu peut-être. Nous croyons volontiers qu’il ne s’arrêtera pas au milieu de sa route; et nous sommes prêts à le suivre.