CONCORDANCE

Ce rôle du livre d’à présent, si différent de la place qu’il occupait dans l’appréciation d’une génération antérieure, je veux tâcher de le formuler aussi clairement que possible en mon esprit. Pour cela j’utiliserai ce phénomène assez fréquent, que deux auteurs d’âge et de caractère différents s’attaquent en même temps au même sujet.

Tout comme il y a des idées en l’air, il semble que dans l’atmosphère intellectuelle d’une société soient répandus des germes de situations morales analogues, qui, fécondés par les esprits en quête de matières artistiques, se modifient suivant les personnalités où ils sont tombés.

Catulle Mendès,—car c’est lui et Barrès que je prendrai pour sujets de cette méditation littéraire,—a choisi l’héroïne de son dernier roman, la Femme-enfant, dans le monde pervers où l’on s’ennuie à force de trop vouloir s’amuser. Dès son enfance, la jeune fille a été souillée par les attentats monstrueux d’un vieux débauché réfugié en province pour ses mœurs infâmes. Quand plus tard elle arrive à Paris, entrée dans l’armée du plaisir, elle ne recule devant aucune besogne. Cela lui coûte si peu: le sens moral est complètement éteint chez elle; mais cela ne lui fait aucun plaisir; elle ne fait que réciter (et c’est une métaphore qu’on excusera ici) un rôle appris par cœur. Elle est restée enfant, non pas quant aux sens, mais par tout ce qui regarde l’esprit. Sa croissance morale et intellectuelle, humaine en un mot, a été retardée; et à cette disproportion sa conduite emprunte un caractère d’étrangeté qui allume les désirs et exacerbe la volupté.

Sur son chemin elle rencontre l’amour vrai d’un artiste. Cependant l’amant ne peut la sauver de sa misère morale: la passion, pour généreuse qu’elle soit, c’est l’adversaire pour elle. Mais une main amie lui vient en aide, la main d’une femme, qui a été la providence de l’artiste et qui veut être aussi la sienne. L’amie, ou plutôt la mère, sait rendre la vie aux sentiments amortis dans son cœur par le malheur. Grâce à un miracle de dévouement exquis, elle rétablit le développement arrêté de son âme, et de cette fille sans pudeur renaît une femme pure, enlevée et comme consacrée par la mort à l’instant où la passion destructrice allait venir se mêler encore à sa destinée.

La même fatalité a présidé à l’existence de l’héroïne de Maurice Barrès, Petite-Secousse du Jardin de Bérénice. Si l’on ne regarde que les grandes lignes de son histoire, on est frappé de l’analogie des circonstances au milieu desquelles ces deux personnes ont passé leur vie. Et pourtant il est difficile de se figurer une divergence plus complète de la forme qu’une même idée générale a revêtue chez ces deux auteurs.

Maurice Barrès donne la parole non pas à l’amant de la jeune fille, mais à l’ami, au confident, j’allais dire au confesseur de Petite-Secousse. Tout ce qui est passion a été relégué à l’arrière-plan. Ainsi le récit, dès l’abord, descend de son piédestal d’anecdote piquante, sort du cercle exclusif réservé aux faits divers, et entre de plain-pied dans la vie courante.

L’ami du Jardin de Bérénice ne s’intéresse à cette existence insouciante et pervertie de petite femme-fille, ni par amour de la vertu,—il en est peu question dans le livre,—ni par amour du vice, mais simplement pour l’amour de l’humanité suivant l’évangile de Molière et des honnêtes gens. Il subit le charme qui se répand autour d’elle et il cherche à entrer avec elle en communion de sentiments. Il n’a pas, tant s’en faut, l’idée de tâcher de la comprendre ou d’influencer sa conduite,—comprend-on jamais quelqu’un, ou a-t-on de l’influence sur lui?—mais il veut qu’elle lui donne une conception nouvelle de la vie, et tandis qu’il lui prête sa sympathie, elle lui suggère en retour une compréhension plus élargie de l’existence humaine. Donc, ce qu’il nous raconte d’elle est moins un récit qu’une série d’impressions qui, tout en se complétant, montrent un but éloigné encore.

Au contraire, Catulle Mendès se met au point de vue de l’amant, et ce que son livre y gagne en fini est compensé par la perte de l’intérêt direct qu’il aurait éveillé en vous et en moi. L’histoire que l’on nous montre est devenue une affaire entre l’amant et sa maîtresse; la présence d’un tiers, comme vous ou moi, est superflue et, de plus, indiscrète.

Cependant l’artiste qu’est avant tout Catulle Mendès ne s’est pas contenté de cette mise en scène; il a fait un pas de plus, il a voulu intensifier l’impression d’étrangeté que nous cause son récit, en donnant à l’amant des aventures aussi extraordinaires qu’à sa femme-enfant. Lui aussi a joué de malheur dès son enfance. L’infamie de son père, traître à tous ses devoirs, pèse sur sa jeunesse; son nom est maudit, et le ressort de sa vie est brisé. Ainsi ces deux existences de honte qui se rejoignent portent coup double à notre sentiment d’horreur.

Tout ceci nous est raconté de façon de maître; des pauses savantes coupent le récit quand il menace de nous emporter trop loin, des scènes d’idylle relèvent par leur contraste la brutalité des tableaux de demi-monde et un style merveilleux, enveloppant sans mollesse, suit l’évolution des événements jusque dans leurs derniers replis, sans rien perdre de sa limpidité sereine. Et ce serait une œuvre parfaite si la forme en eût été complètement individualisée, et si elle ne trahissait parfois, par des rappels aux autres romans du maître, le savoir-faire du métier.

Mais en tout état de cause, combien la marche alerte du récit diffère du train-train que vont les choses dans le Jardin de Bérénice! A chaque instant le fil de l’histoire y semble perdu, le dessin des personnages y est lâché et les idées n’y sortent que lentement du brouillard qui les enveloppe à leur naissance.

Et pourtant, quel charme exquis quand, dès sa première page, le livre vient à nous tout palpitant de vie, se dérobant juste au moment où nous croyons le saisir, puis se livrant quand nous n’y pensons guère; se moquant de notre crédulité et nous flattant de ses caresses l’instant d’après; jouant à cache-cache, ou parlant de haut, et une autre fois nous révélant tous ses secrets, ou sollicitant humblement notre sympathie. L’action peut-être n’existe pas dans le livre: mais au premier abord il y a de l’action entre le livre et moi.

Je ne saurais mieux caractériser la manière différente des deux auteurs qu’en disant que Catulle Mendès traite son sujet comme si c’était une histoire du passé, tandis que Barrès me raconte des choses qui sont en train d’évoluer et qui m’intéressent directement.

Catulle Mendès est un artiste supérieur, qui sait donner à ses créations une forme transparente et absolue. Mais qu’est-ce que Barrès? La définition de son talent m’échappe encore. Sûrement ce n’est pas un artiste pur-sang. Il lui manque le don de faire marcher ses personnages et de raconter simplement leurs faits et gestes. Ses premières nouvelles, qu’il a publiées dans les Taches d’encre, sont mal venues, puisqu’elles ne savent point dire, même confusément, tout ce qu’il a voulu y mettre; quant à ses derniers romans il s’y trouve des parties qui semblent incomplètes parce que l’auteur aurait arraché à son manuscrit une dizaine de pages, qu’il lui aurait déplu de montrer au public.

Moraliste donc? Mais il ne l’est pas du tout, même au sens de Labruyère. Il a la touche trop légère; sa sensibilité ne lui permet d’appuyer nulle part; mobile comme l’onde, il n’a ni le fonds de pessimisme satisfait, ni même celui de scepticisme solide, dont chaque moraliste doit avoir fait provision avant de pouvoir penser à exercer son métier.

Mais enfin qu’est-ce que Barrès?

Que si je ne me suis point fait une idée de l’homme, qui plus qu’un autre représente la pensée intime de sa génération, tout ce que j’entreprends pour me figurer les tendances de l’esprit contemporain ne sera qu’un tâtonnement dans le vide.

Un entretien avec Barrès fixera-t-il mes idées flottantes? J’en doute. Mais en tout cas l’intonation de la voix, les manières de l’homme, la pensée surprise en négligé pourront me donner quelques indications.

Je vais demander à Jules Renard de me conduire chez lui.

UN PHILOSOPHE

—«Non, c’est une autre raison qui me fait agir,» répondit Barrès à Jules Renard, qui essayait de lui démontrer que c’était besogne inutile d’écrire le commentaire d’un livre qu’on avait publié. «Si je veux expliquer la route que mon esprit a suivie, route dont Sous l’œil des Barbares et Un Homme libre sont les étapes tandis que le Jardin de Bérénice en représente la station finale, ce n’est point par amour-propre d’auteur qui veut forcément occuper le public de lui, mais pour venir en aide à la génération qui nous suit et qui a le droit de savoir notre pensée entière. Je veux indiquer la direction générale à laquelle a obéi l’évolution de mes idées; sans quoi on s’attache trop aux détails ou à quelques expressions plus ou moins singulières. Et c’est la vue d’ensemble qui importe avant tout.»

Telles furent les premières paroles que j’entendis prononcer à Barrès après les politesses banales de l’introduction et elles me frappèrent non seulement par leur sérieux, mais aussi par le contraste avec l’air jeune et le ton de voix très jeune de l’homme qui parlait. Il était là, assis nonchalamment devant sa table de travail, jouant avec sa cigarette, sa figure un peu maladive d’adolescent illuminée par un sourire d’enfant gâté et volontaire, dominée par deux beaux yeux tendres, qui vous imploraient et vous captivaient. Le premier sentiment qu’on éprouvait pour lui était un mouvement de sympathie; puis venait la conviction qu’on avait devant soi une puissance intellectuelle d’une souplesse et d’une agilité remarquables et comme acquises par une gymnastique perpétuelle de l’esprit, mais une puissance qui se faisait respecter, désireuse, impatiente même de se faire respecter. Un tout composé de simplicité et de vigueur avec une petite, mais très petite pointe de fatuité.

—«C’est naturellement un défaut de l’écrivain, s’il a besoin d’expliquer après coup ce qu’il a voulu faire,» dit Barrès en continuant. «On n’a pas été maître absolu de sa pensée et de toutes les conséquences qui en découlent, au moment d’écrire, et on en a manqué le point saillant. Voilà pourquoi j’admire tant les gens qui ont la faculté d’exprimer complètement leur idée avec toutes ses circonstances et toutes ses nuances. Daudet surtout me paraît avoir ce génie-là.

«Peut-être aussi ce que j’ai voulu dire est-il plus compliqué qu’un récit de romancier, mais, tout bien pesé, puisque je ne suis pas clair, je reste en défaut.

«L’obscurité est toujours signe de faiblesse. On ne le comprend guère, quand on est jeune et qu’on cherche la formule de l’univers. On essaye d’exprimer ses idées à force de symboles, qui rendent peut-être un certain état moral momentané, mais qui ne peuvent servir à exprimer une conception nette de la vie. Il faut être mieux préparé pour cela, et c’est l’outillage qui nous fait défaut.

«Pour moi j’ai toujours fait de mon mieux pour donner à chaque phrase le degré de clarté qu’elle comportait, et je crois bien y avoir réussi. Quant à poursuivre exactement la ligne logique de ma pensée par la liaison des phrases, voilà où j’ai failli. La raison en est très claire pour moi. Aussitôt que je me mets à rédiger ma pensée, elle fait une évolution dans un sens ou dans l’autre et tout ce qui sur le papier se trouve fixé dans sa forme définitive pousse l’esprit vers une direction qui n’était pas dans l’intention originale. Ainsi, à chaque instant il y a un tournant dans le raisonnement et la conclusion ne correspond plus au début. Celui qui a pris la peine de suivre l’idée à travers cette transformation successive ne se récriera pas contre ce manque de logique, mais les autres jetteront le livre; et de notre côté nous n’avons pas le droit de leur demander un effort sérieux qui consisterait à suivre notre pensée dans tous ses détours.

«Un livre qui n’est pas clair est condamné d’avance, car pour obtenir du succès, il faut qu’on puisse formuler le contenu du livre en peu de mots. Il ne faut pas que le journaliste, qui en écrira la critique, hésite un seul instant sur la position qu’il prendra à son égard, et surtout il ne doit pas douter que le livre surpasse sa faculté de compréhension: si tel est le cas, le livre est perdu.

«Une chose encore peut sauver un ouvrage: c’est s’il présente quelque trait saillant qu’on puisse détacher, mettre en lumière, ou quelque fait personnel, supposé ou véritable, auquel on puisse s’attaquer. Cela explique, comme vous savez, la vogue des poésies de Byron, dans leur temps. Lorsqu’il posait devant le public un de ses pirates solitaires dans un accès de mélancolie, comme il vous en arrive dans tous les métiers honnêtes, chaque lecteur faisait l’entendu. On était assuré dans son for intérieur de bien comprendre la cause de ce chagrin; on reconnaissait dans le personnage le noble lord lui-même, et on savait de source certaine que Byron était voué au désespoir depuis qu’il avait tué sa maîtresse ou violé sa sœur,—les versions différaient, mais cela n’ôtait rien à la conviction du public. Et voilà des motifs puissants qui vous mettent un livre dans la main.

«Il ne devrait pas être question de ces commérages à propos de l’œuvre d’un artiste; aussi lord Byron aurait percé sans cela; pour lui, ce fut quelque chose d’accidentel que je cite seulement pour souligner ma pensée. L’artiste s’empare du succès et de la gloire, grâce à la vigueur de son talent et du plaisir intellectuel qu’il vient apporter. Mais, hélas! moi, je ne suis pas artiste; je n’ai pas même ce sens exclusif de l’art, qui est la première condition d’existence pour un artiste. Je ne dirai pas non plus que je suis philosophe: c’est un titre trop haut que je ne veux nullement réclamer; ce que j’avoue seulement c’est une grande prédilection pour la philosophie.

«Rien ne me charme davantage que de vagabonder dans l’espace libre des concepts. Croyez qu’il n’existe pas de passe-temps plus délicieux que de bâtir des systèmes en l’air. On se lance dans les nuages métaphysiques et on se grise à la contemplation des idées pures. Oui, c’est une espèce d’enivrement intellectuel. On ne comprend plus parfaitement ce que l’on pense ou ce que l’on voit; mais qu’est-ce que cela fait? Plus les idées sont vagues et plus nous nous sentons libres au milieu de l’atmosphère immense que nous respirons avec une volupté quasi-divine. Et voilà un exercice digne de l’esprit. C’est comme l’extase religieuse. Tout le reste en comparaison de ces jouissances du paradis des philosophes garde un arrière-goût terrestre de besogne servile et de curiosité malsaine.

«Je n’ai pas su résister toujours à certain penchant qui me portait à m’occuper du côté passager et anecdotique de la vie de tous les jours, mais j’ai aussi eu toujours la conviction qu’il ne m’était pas loisible de me livrer à cette inclination. En publiant Huit jours chez M. Renan, j’ai péché, j’en conviens, et je ne le ferai plus, quoique...

«Ah! j’ai encore dans mes cartons une petite collection de portraits que je me suis amusé à croquer, et de temps en temps il me vient la tentation de les donner au public, mais je n’en ferai rien.

«Si je voulais pourtant! Je pourrais écrire l’histoire anecdotique du mouvement littéraire de ces dernières années et j’aurais à relever des mots épiques. En a-t-on dit des paroles, splendides de niaiserie convaincue! Je me souviens d’un mot prononcé par un des coryphées de l’école symboliste, et qui pourrait servir de devise à l’histoire d’un parti.

«C’était dans les premiers temps de l’enthousiasme excité par les idées nouvelles d’art. Charles Morice, Vignier et quelques autres étaient convenus de s’assembler régulièrement une fois par mois pour traiter des intérêts de la jeune école symboliste. A l’ouverture de notre première réunion il y eut nécessairement quelque froid dans l’assemblée. Personne ne savait qui en prendrait la direction, ni par quoi commencer. Tout à coup, j’entends une voix qui dit: «Messieurs, le seul homme de notre siècle qui, par la concentration de sa pensée rappelle Pascal, je veux dire Théodore de Banville...» A ces mots, je ne pus retenir un sourire, très discret je vous l’assure, mais enfin il y avait de quoi. Sur ce Hennequin, qui se tenait aux côtés de l’orateur et qui me regardait tout le temps, parce qu’il craignait quelque opposition de ma part, me lança un coup d’œil furieux et interrompant le discours de son voisin il dit solennellement: «Messieurs, si nous ne nous prenons pas au sérieux, il vaut mieux ne pas continuer.» «Rester sérieux, oui, voilà bien l’attitude assez pénible en somme que nous avons gardée pendant quelques années à l’encontre du public et de nous-mêmes.»

Et Barrès répéta encore une fois le mot caractéristique: «Messieurs, si nous ne nous prenons pas au sérieux,» comme s’il voulait en faire goûter à ses auditeurs toute la délicieuse sottise. Pour lui, évidemment, l’anecdote avait déjà perdu sa saveur humoristique, si elle l’avait jamais eue à ses yeux, car il la racontait avec une nuance de mépris pour la duperie nécessaire et éternelle qui est au fond de toutes les relations humaines.

Et sans cesse sur son visage revenait cette petite moue dédaigneuse, pour être corrigée aussitôt par le sourire charmeur d’une grâce adolescente dont il soulignait les petites malices qui se glissaient dans la conversation. Habitude qui était devenue une seconde nature, sans être tout à fait naturelle pour cela.

L’entretien quitta bientôt le terrain des anecdotes, et Barrès nous parla du nouveau livre qu’il allait écrire.—«Un roman! Oui, si vous voulez, disons plutôt, pour rester dans la vérité, un volume de trois francs cinquante à couverture jaune. Vraiment, je ne sais pas encore quelle forme donner à mes idées. Je sais parfaitement ce que j’ai à dire: tout est là devant mon esprit, rangé nettement, je n’ai qu’à commencer à l’écrire. Mais c’est cela justement qui m’intrigue: j’ignore absolument ce que cela deviendra et j’ai l’impression que tout dépendra du ton de la première page. Sera-ce un traité moral? Les anciens déjà considéraient la sobriété comme une vertu. Ou verra-t-on l’éternel couple de deux cavaliers, chevauchant ensemble sur la route solitaire au coucher du soleil? Je ne saurais vous le dire.

«Mais non, le roman est démodé; c’est un cadre de convention qu’il faut remplir à toute force, et...

«Et pourquoi donc chaque livre n’aurait-il pas sa forme à lui?» dit Barrès soudain avec vivacité, comme si la question l’intéressait. «Est-ce que vraiment notre temps est assez peu spontané pour que nous ne possédions qu’une seule façon d’exprimer nos sentiments?

«Voyez donc les écrivains du dix-huitième! Quelle étonnante variété de genres pour y communiquer leurs idées. Laissons de côté les contes philosophiques de Voltaire et les dialogues de Diderot; arrêtons-nous seulement à Rousseau et remarquez la grande diversité des moules où il jetait ses pensées: ses Discours, le Contrat social, la Nouvelle Héloïse, l’Émile, les Confessions, les Rêveries: tous des sujets de roman et tous différents.

«Tout livre qui a exercé une influence sur le mouvement de la société a eu son allure propre, qui ne permet guère de le classer. Qu’est-ce que Don Quichotte? Et Pantagruel? Et Faust?»

Certes, des réflexions de ce genre, faites par un auteur qui cherche une forme littéraire pour son œuvre, dénotent une ambition qu’on ne peut pas appeler commune. Et tout cela fut dit sur un ton de bonhomie ingénue, qu’on pourrait tout aussi bien appeler discrétion,—là-bas, dans le cabinet de travail élégant où Maurice Barrès nous faisait l’honneur de nous recevoir.

DANDY ET POÈTE

En toute franchise, je dois m’avouer que mon entretien avec Barrès m’a peu appris sur lui. Par-ci par-là pourtant, il y a quelques lueurs nouvelles dans mon esprit. Tâchons de rassembler ces traits insignifiants à première vue, et donnons-nous le plaisir d’une méditation à son sujet.

Prenons notre point de départ dans une observation aussi terre à terre que possible. L’accueil de Barrès était empreint d’une simplicité parfaitement naturelle. Point d’apprêts apparents chez lui, rien de conventionnel. Nature impressionnable et fort ingénieuse, mais au fond très simple, grâce à un afflux continuel de vie nerveuse.

Oui, ce ton naturel et sincère du langage doit sortir d’une réserve de force morale qui se cache sous l’extérieur frêle de l’homme. De temps en temps, cette énergie latente se fait jour à travers le jeu de la conversation; mais d’ordinaire elle reste dissimulée. Et ce n’est qu’au premier abord qu’on peut la confondre avec la morgue du dandy ou du dilettante; bientôt on y reconnaît la faculté principale et native de cet esprit.

Barrès a formulé quelque part, à propos de Renan, dans un de ses romans, la proposition suivante. Ce qu’on nomme grand événement, dans l’existence d’un homme, n’est, en réalité, qu’une provocation du sort, qui nous invite à mesurer nos forces contre lui. Il jette à la tête du premier un tas de traités de dogmatique ou d’histoire ecclésiastique; à lui maintenant de se dépêtrer au milieu de ce fatras et de communiquer son âme à cette matière indigeste, de façon que ces études arides seront considérées comme la condition nécessaire de sa gloire et de son existence individuelle. Un second... Un second, comme Barrès, trouvera le général Boulanger sur son chemin et il ne pourra se soustraire à la contagion d’enthousiasme fiévreux que le monde éprouvait au commencement de 1888.

«Après avoir traversé cette jeunesse mécontente et mystique dont souffrent tant d’âmes en ce siècle, voici donc qu’enfin s’épanouit pour nous un champ d’action. Nous avons souffert sans qu’aucune sympathie vînt nous relever. Bénie soit l’heure..., etc., etc.[3]

Hosannah! le maître, le consolateur paraît! Couvrons de palmes la route qu’il va parcourir!

Ah! la dure besogne, vraiment, pour un dandy, de tenir sans se rendre ridicule la gageure du sort, acceptée dans un moment d’ivresse! L’homme, qui a du nerf, au contraire, saisit l’occasion et achève l’impossible. Barrès s’est fait élire député et a acquis une position politique. Une position n’est jamais ridicule. Même elle nous inspire un respect immense, quand elle est le fruit d’un seul petit article, publié dans une petite revue. Stéphane Mallarmé, avec sa voiture à âne, prix d’un poème hiéroglyphique, fait pauvre figure à côté.

Cependant, même un dandy aurait peut-être réussi à conquérir un siège de député. Du moins je veux bien le croire.

Mais ne pas rester sur ce triomphe-là, transformer l’expérience acquise en une conception élargie de la vie, user du choc des événements comme d’un moyen pour sa propre délivrance morale, voilà le fait d’un homme qui abrite une énergie originale au fond de son cœur.

Qu’est-ce qu’un dandy? Et il ne peut être question ici que du fat intellectuel, tel que nous le montrent les pages de Maurice Barrès.

C’est l’homme qui veut jouir de l’existence sans se soumettre aux conditions qu’elle pose. Il demande à la société de ne lui répondre que là où il lui plaît de toucher ses cordes. Cet isolement de la vie, il l’appelle sa liberté et il ne parvient à cette indépendance qu’en supprimant dans son esprit, à toute force, le registre moyen, c’est-à-dire ce mélange d’habitudes et de sens commun que nous nommons le cœur.

Il ne connaît que ses sens et les besoins de son esprit. Après leur avoir permis quelques excès raisonnables, il traite ses sens comme le cavalier traite un cheval qu’il cherche à prendre en main après l’avoir fatigué d’abord par une course désordonnée. Son esprit, il le dompte en opposant l’ironie à ses écarts d’enthousiasme, et il se guérit de son ennui intellectuel en le dosant, mais toujours avec modération, d’une sensualité raffinée et qui n’épuise pas trop le tempérament.

Il ne craint qu’une chose, son instinct. «Méfiez-vous de votre premier mouvement,» c’est sa maxime favorite et, pour être assuré qu’il ne se trompera pas, il ne choisit que ce qui lui vient, après que le premier mouvement et le deuxième, même le troisième sont passés.

Que si en dehors de tout cela il est encore parvenu à douter des talents et des facultés qu’il s’attribuait («cinq ou six doutes très vifs sur l’importance des meilleures parties de mon Moi»), il se sentira supérieur à lui-même, comme il l’était déjà aux autres, et il aura trouvé la clef de voûte de son indépendance; il ne reposera plus sur rien.

La vie de Barrès jusqu’ici a été un effort pour échapper à cette fatuité intellectuelle, qui voulait s’imposer à son esprit. Un penchant très caractérisé de son individualité l’entraîne vers elle; mais une autre faculté le retient, mystérieuse celle-là, et qui d’abord n’a pas voulu révéler son essence. Maurice Barrès parle dans Sous l’œil des barbares de cette lutte de sa raison raisonnante et des sens contre le démon secret, qui à leur logique ne sait rien opposer que des pressentiments et la nostalgie de l’au-delà. Le titre du livre fait allusion à la sensation douloureuse d’un enfant qui, boudant à l’heure de la récréation contre un poteau de la cour de l’école, le poteau de martyrs des Peaux-Rouges, se sent livré aux sarcasmes de son précepteur et de ses petits camarades; mais le véritable conflit moral se passe loin du regard des Barbares, puisqu’il est dans l’âme même: et c’est la lutte de la poésie sous l’étreinte de la morgue desséchante.

Barrès est poète; poète-philosophe, je veux bien, poète-artiste, non pas; mais sans aucun doute il est poète. Partout, sous la surface un peu morne et morose de son livre, on entend bruire les eaux vives de la poésie; et, enserré dans les profondeurs, un courant passionné de lyrisme cherche péniblement une issue, jusqu’à ce que la voix plaintive du fleuve prisonnier arrive à se faire jour dans l’exclamation finale:

«Toi seul, ô maître, si tu existes quelque part, axiome, religion ou prince des hommes.»

Chez Barrès, ce ne fut pas le poète seul qui tressaillit d’enthousiasme à l’appel du général Boulanger. Le dandy aussi demandait à faire valoir ses droits. Une politique fondée sur la suppression du gouvernement des partis devait nécessairement exercer un attrait sur l’esprit du dilettante qui avait en horreur la convention sociale et le sens commun partout où ils montraient leur face. Mais ce fut pourtant le poète chez lui qui tira l’avantage principal du mouvement. Car, en comparaison du trésor inappréciable que Barrès gagna comme prix de l’enthousiasme auquel il se livra, la position de député perd toute sa valeur, et ce prix ce fut la découverte de l’âme du peuple.

L’âme populaire est une abstraction, que l’on ne peut comprendre sous une forme exactement définie: il en est d’elle comme de la source cachée des émotions confuses du cœur de Barrès. Ce qui ne veut nullement dire que la conscience humaine ne puisse avoir une perception sensible de l’une comme de l’autre. Tout au contraire, le démon mystérieux qui s’agite au fond du cœur du poète et le pousse à une création perpétuelle et à un renouvellement continu, ce démon même se sent uni à l’énergie originale, moteur essentiel de la vie du peuple.

Cependant, pour Barrès, cette notion mal déterminée ne suffisait guère. Dans la nature de cet homme, pleine de contrastes, les sentiments vagues confinent sans transition à un besoin très prononcé de précision formelle. Il lui paraît complètement inutile de se rappeler ou de rappeler au lecteur pourquoi l’enfant se trouvait là pleurant sous l’œil des barbares; mais d’autre part son esprit d’exactitude rappelle à son regard que c’était contre le poteau de gauche qu’il s’appuyait, sous le hangar, au fond de la cour des petits. C’est ainsi que l’âme du peuple aussi devait avoir pour son imagination un côté par où il pût la saisir et, en allant à sa recherche, il trouva en même temps,—et il ne put en être autrement,—le secret de sa propre personnalité.

Vif, comme s’il datait d’hier, m’est resté le souvenir du jour où j’eus le bonheur de lire pour la première fois la partie d’Un Homme libre, qui est consacrée à l’analyse de l’histoire de la Lorraine, terre natale de l’auteur,—car c’est à ces pages-là que Barrès a confié ses premières impressions de voyage autour du sentiment populaire. La personnalité d’un peuple, ingénieux plutôt que doué d’un sang riche, s’affirmant au milieu de la lutte contre les barbares,—cherchant un appui moral auprès de nations plus privilégiées du sort, pour pouvoir donner tout ce qui était en elle,—condamnée, de par sa faiblesse d’origine, à se perdre dans un tout plus puissant, mais fière néanmoins en se rappelant l’instant où elle avait eu l’occasion de se faire valoir et de dire son mot à elle,—cette personnalité du peuple lorrain se dégage de ces feuillets, simples jusqu’à en devenir presque secs, avec une telle puissance d’intimité et de mélancolie voilée que nous la sentons palpiter tout près de nous.

Et grâce à la magie évocatrice du talent, qui sait communiquer une vie personnelle à l’aride chronique locale, nous entendons comme un accompagnement direct à ce récit des siècles passés, la confession du poète lui-même, qui y a retrouvé l’histoire de son propre cœur, de ses faiblesses, de ses humiliations et de sa fierté intime.

Ainsi Barrès, d’abord, a gagné la gageure que lui avait offerte la vie: il est devenu député de son peuple dans le vrai sens du mot et il a soutenu l’honneur de ce peuple devant la nation. Il a mesuré ses forces contre le destin et il est resté maître du terrain. Et à tout ceci l’individualité emprunte un sentiment d’indépendance bien différent de celui que donnent les dix ou douze doutes très fondés sur la supériorité des autres et «les cinq ou six doutes très vifs sur l’importance de mon Moi».

Donc ce qui manque au fat intellectuel, le registre moyen des émotions humaines, Barrès l’a acquis par un détour. Le dandy hait son semblable. Un chapitre de Sous l’œil des Barbares m’apprend même qu’il est capable de prendre au collet l’homme qui aurait les idées les plus semblables aux siennes parce que, en les rendant banales, il ose empiéter sur le domaine sacré de mon originalité.

Barrès, au contraire, de par sa sympathie de poète, a découvert dans l’enceinte étroite de son Moi une issue qui donne sur l’humanité. Hors de son cercle social, qui le meurtrit, il entre en communication avec les éléments véritables de l’âme humaine. Ce n’est pas pour compatir avec elles, mais pour se fortifier en éprouvant l’appui des autres dont il sent le besoin, et en leur prêtant, de par son don de poète créateur, l’appui dont ils ont besoin à leur tour.

Barrès n’appartient pas à une race riche; il ne saurait garder son autonomie morale qu’en rassemblant toutes ses forces et qu’en les gouvernant avec économie. Quand, dans la conversation courante, il prononce quelque jugement sur des camarades, son refrain ordinaire est: «Il n’a pas de sève.» Certes il a de bonnes raisons pour reconnaître cette faiblesse chez les autres; car si le sort l’avait pourvu lui même avec prodigalité il n’aurait pas eu à passer par un détour pour arriver au cœur de l’humanité.

«Il n’a pas de sève.» Je me rappelle le mot de Catulle Mendès sur Baudelaire: «Il n’était pas abondant.» Bien certainement, Barrès est de la famille, et c’est un vrai fils de Baudelaire comme poète et aussi en ce sens-là. Seulement, la veine poétique de Baudelaire, déjà dissimulée sous la prose dans les derniers temps de sa vie, chez Barrès s’est dérobée dans les profondeurs de son être. «Jamais je n’ai fait de vers,» ai-je entendu dire à Barrès dédaigneusement, un peu; et ce dédain n’est pas surprenant; de nos jours, où la poésie est méprisée, on ne saurait lui faire courir les rues sans la vêtir. «Au fond, je suis philosophe,» me disait Barrès avec son sourire discret. Pas un homme aujourd’hui, si ce n’est Moréas, n’osera avouer, dans la conversation familière, qu’il est poète. Les mots seuls ne font rien à l’affaire. Cherchons plus avant, et nous verrons que ce que Barrès a de commun avec Baudelaire c’est la veine pure du mysticisme qui forme l’élément indestructible de leur personnalité. Oui, le mysticisme, qui s’ignore parfois et se renferme dans une morgue inabordable, comme le métal dans les profondeurs du rocher,—mais qui se découvre aussi à lui-même sa puissance, et se répandra dans le monde pour exercer la bonne fraternité humaine et la douce pitié pour tout ce qui est affligé et brisé sur cette terre.

Il est si évident qu’au fond de son cœur cet homme est poète que, pour achever sa physionomie dans mon esprit, il faut que je m’aide de la comparaison avec un autre grand poète, plus rapproché de lui que Baudelaire, avec Verlaine. Cet adage que les événements de la vie sont une provocation du sort, qui veut mesurer nos forces, cet adage, comme nous l’apprend l’exemple du poète contemporain, demande une rectification qui le complète. Dans l’existence de Verlaine, nous voyons se développer aussi, au milieu du conflit avec les circonstances, des facultés qui s’étaient tenues cachées jusque-là; mais en le sauvant, parce qu’elles lui permettent d’opposer le déploiement de toutes ses forces au choc des choses, elles apportent une perturbation morale par la prépondérance des éléments nouveaux. En d’autres termes, la bataille gagnée au dehors se poursuit au dedans; les qualités de date récente s’efforcent de supprimer les autres, et le fonds ancien de l’homme cherche à transformer les nouvelles venues en instrument de son bon plaisir. Et bien que le contraste du cœur et de l’esprit n’ait guère les mêmes suites que la lutte entre les deux âmes qui se sont partagé l’existence de Verlaine, pourtant, la raison chez Barrès, avec tout son appareil de logique et d’ironie, n’a pas quitté et ne quittera point sa position acquise, sans livrer bataille au démon envahisseur qui veut l’envelopper.

Dans le roman d’Un Homme libre, les deux parties du Moi, l’émotion et l’intellect, très distinctes encore l’une de l’autre, gardent chacune la défensive: elles se voient, mais elles ne se parlent pas. Le Jardin de Bérénice inaugure leur union intime: le dandy, infatué de la culture de son Moi, descend de son piédestal pour entrer en relation avec l’âme du peuple; mais de temps en temps il paraît disposé à faire la niche au poète et il ne semble goûter ses fantaisies sentimentales que pour leur qualité de jouissances raffinées de l’esprit. On peut encore douter de la sincérité du rapprochement.

Barrès le sent mieux que nous, peut-être; il ne saurait se cacher ni cacher que l’harmonie est loin d’être complète, et forcément il lui faut parfois noyer son récit dans le vague, parce qu’il n’y a pas chez lui de notion arrêtée et définitive, ou plutôt parce que déjà ces notions lui sont impossibles. Mais c’est cette indécision justement qui rend son livre vraiment humain; il fait appel à nous, lecteurs, à notre cœur et à notre aide, dont il a besoin, et le brouillard où elles aiment à se perdre nous invite à attirer plus près de nous les belles choses qu’il nous montre.

Le Jardin de Bérénice...

Mais vraiment, en séjournant trop longtemps dans le même groupe d’idées, l’esprit court le risque de tourner en cercle sans faire un pas. Qu’il me suffise pour aujourd’hui d’avoir opposé l’un à l’autre ces deux personnages du dandy et du poète, infiniment respectables tous deux, mais à un degré différent, pour moi du moins, qui aime passionnément la poésie et qui ne connais rien de supérieur dans ce monde-ci à un poète.

UN AUTRE PHILOSOPHE

—«Enfin nous allons pouvoir causer à cœur ouvert,» me dit Marcel Schwob, et son visage de Bénédictin aux yeux fureteurs et mondains s’illumina d’un bon sourire de bienvenue. «Attendez: je vais vous faire de la place,» et tout en débarrassant la chaise longue du tas de livres qui s’y était amoncelé, comme partout ailleurs où s’offrait une surface à peu près plane, dans sa petite cellule: «C’est ici comme dans les grands fonds sous-marins; on y voit des monstres qui devraient à jamais fuir la lumière du jour;» il poussa du pied dans un coin un gros in-folio; «mais en revanche on y trouve des perles. Regardez bien ceci.» Il tira d’un monceau de paperasses une enveloppe bourrée. «Devinez ce que c’est? Le manuscrit original de la Physiologie de l’amour moderne, de Paul Bourget? Non,—allez,—c’est peu vraisemblable!—Voilà, cher ami, une chose vraiment authentique et vivante, et qui n’a besoin pour réveiller notre intérêt blasé d’aucune étiquette, moderne ou antique.» Triomphalement, il agita devant moi la liasse des papiers, comme si c’était l’appât d’un de ces requins des grands fonds dont il venait de parler; puis il déposa l’enveloppe sur la table, et d’une voix solennellement comique qui cachait mal la satisfaction qu’il éprouvait, il me dit:

—«Ce sont les pièces du procès des Coquillards, une bande de malfaiteurs qui a été jugée à Dijon au milieu du XVe siècle: des interrogatoires, des confessions, des délations et de plus, notez bien, une liste des mots de leur jargon, rédigée d’après la déposition d’un membre de l’association. Quel trésor, n’est-ce pas? A l’aide de ces documents et d’autres données que j’ai recueillies aux Archives Nationales, je vais pouvoir me faire une idée exacte de la façon de vivre des classes dangereuses, au moment où s’établissait définitivement en France un pouvoir central, à l’heure précise où venait de naître l’état politique et social des temps modernes.

«On trouvait dans ces bas-fonds des gens de tous les ordres de la société. Des soldats sans moyens d’existence avouables, puisque la grande guerre de Cent ans allait finir; des nobles, des fermiers, des ouvriers ruinés par la misère effroyable qui avait sévi; des jeunes gens qui avaient commis un crime dans un moment de folie, des ecclésiastiques en rupture de froc et des étudiants en rupture d’école. Voilà tout ce qu’on trouve dans ces couches inférieures. Et c’est une image en miniature de la société; une nouvelle société en vérité, mais qui étend ses ramifications dans le grand tout dont elle est bannie, parce qu’elle sait y pénétrer avec ses baladins, ses artistes, ses filles et ses escrocs de haute marque.

«N’est-ce pas, voilà qui est intéressant, et ce serait une charmante occupation de l’esprit, d’essayer de saisir ce mouvement de descente et d’ascension de la bohème, si l’on pouvait suivre ces différents personnages dans leurs métamorphoses, si l’on tâchait de comprendre leur langage et de connaître les pensées que leur suggérait cette existence accidentée... On s’y livrerait de cœur et d’âme. Car, entendez-moi bien, ce sont ces couches inférieures de la société qui, pour une grande part au moins, ont rapproché instinctivement les diverses nations de l’Europe. C’était la première Internationale en dehors de l’Église. Je trouve dans ma bande des Écossais, des Espagnols, des Allemands, etc. Mais il me semble que ma découverte vous laisse froid et pourtant elle doit vous intéresser?»

Tandis que Marcel Schwob déroulait son catalogue de professions et de nations, mon imagination un peu lente et mon savoir défectueux allaient quérir le roman de Walter Scott, Quentin Durward, afin de se représenter le tableau historique du temps dont parlait mon ami. La mention des Écossais me rappelait aussitôt le vieil archer de la garde royale, payant son écot avec un anneau de la chaîne d’or qui pendait à son cou. Dès mon enfance, ce porte-monnaie primitif a exercé un grand attrait sur mon esprit, et ma pensée était si absorbée dans ces beaux souvenirs romanesques que je ne trouvais plus rien à dire. Marcel Schwob, tout plein de son sujet, poursuivit:

«Savez-vous pourquoi j’attache autant d’importance à la connaissance précise de l’état des classes criminelles durant cette période du XVe siècle? C’est que je crois être sur la trace d’un fait moral qui me semble d’une valeur capitale pour la science historique et pour l’histoire de l’humanité. C’est alors pour la première fois que ces classes dangereuses ont acquis la conscience d’une vie autonome et située hors des limites de la société régulière. Elles faisaient contrepoids à la bourgeoisie, qui se groupait autour de la royauté. C’était la substance dont allait s’alimenter le mouvement contre l’autorité de l’Église et de l’État qui commence à se manifester au début du XVIe siècle. Je vous exprime mon idée en deux mots, mais vous voyez bien clairement ce que je veux dire, n’est-ce pas?

«Jusqu’au milieu du XVe siècle, l’État avait eu à lutter contre ses ennemis au dehors, les Anglais et les grands vassaux de la couronne; puis vient l’instant où la monarchie acquiert sa suprématie incontestée et où les petites dynasties vont disparaître. La lutte, extérieure jusque-là, se transforme en mouvement intérieur et c’est par cette guerre latente précisément que les éléments constitutifs de la société parviennent à la conscience de la vie propre qui les anime. Les ennemis de l’ordre régulier cherchent à se connaître, et de leur côté leurs adversaires essayent de se rendre compte du caractère des classes dangereuses.

«Vraiment, ce ne peut être par l’effet d’un pur hasard qu’en cette seconde moitié du siècle, dans des contrées différentes, on ait fait des enquêtes officielles sur la vie des gueux; or, ces enquêtes se produisent un peu partout, et cette vie elle-même s’infiltre dans la littérature non seulement par la publication du Liber vagatorum, le livre des tours et des termes techniques de vagabonds, mais aussi par les ballades en jargon et les scènes réalistes des mystères, où on reproduit sur le vif les mœurs et le langage des voleurs de grande route, jusqu’à ce qu’enfin Rabelais et les grands maîtres du XVIe siècle, les chefs de la grande révolution intellectuelle, recueillent dans leur œuvre la vie vagabonde avec toutes ses manifestations et lui donnent par leurs créations une forme immortelle. Vous comprenez mon émotion, en voyant devant moi, encore vierge, une des sources de ce large fleuve qui nous abreuve tous, en saisissant presque de mes mains, dans cette bande des Coquillards, les conditions réelles de la vie de bohème au XVe siècle.»

Et entraîné par le courant de ses pensées, qui jamais n’apparaissent plus éblouissantes aux yeux du chercheur qu’au commencement de sa route, Marcel Schwob poursuivait sur le chapitre des gueux:

—«Avez-vous remarqué qu’à toute époque il y a dans les idées et les sentiments une sorte d’arrière-pensée, inconsciente souvent et ne se trahissant qu’à des intervalles, mais sans la connaissance de laquelle on ne s’explique jamais d’une façon complète le caractère du temps? Il est vrai que cet arrière-plan de l’esprit humain, de par sa nature même, ne revêt jamais une forme distincte, mais on peut se le représenter soit par un symbole, soit par un mythe, qu’on accepte comme sa manifestation réelle et c’est la véritable règle qu’il faut appliquer à tout ce qu’un siècle pense, dit ou fait. Pour le XVe siècle, je crois que c’est la parabole de l’Enfant prodigue qui exprime le mieux le sentiment confus de toutes les âmes; oui, c’est bien là le type que le XVe siècle réalise de préférence dans toutes ses créations. Cherchez bien et c’est ce vagabond que vous retrouverez dans ses aspirations sérieusement comiques et naïvement perverses. Vraiment cette fin de siècle est dignement représentée par le gueux qui a follement dépensé l’héritage des grands siècles du Moyen Age. Le voilà qui se traîne sur la grand’route laissant à chaque buisson un lambeau de sa cotte, avec le sentiment profond de son humiliation, plein de repentir, mais plein du souvenir aussi de ce bon temps passé où il festoyait avec ses amis et ses amies; ne voyant aucune issue à sa misère, mais persuadé, au fond de son âme, qu’il doit y avoir au ciel ou sur terre, quelque part enfin, une maison hospitalière, où l’attendra un père clément à une table bien servie. Oh! ce rêve de l’affamé qui erre sur la grand’route!

«Voyez, dans cette sphère d’idées, comme mes Coquillards, mes vrais gueux, prennent leur relief. Ils sont à leur manière une des incarnations de la pensée intime de l’époque. N’est-ce pas toujours ainsi? Est-ce que les classes dangereuses n’offrent pas une image, forcée peut-être, mais non faussée de la grande société sur la lisière de laquelle elles se meuvent? Le clergé qui vit avec le peuple le sait bien. Et à ce propos vous vous rappellerez la singulière prédilection des prédicateurs libres du XVe siècle pour cette même parabole de l’Enfant prodigue. Dans leurs sermons... J’aime extraordinairement la lecture de ces bons sermons d’autrefois. Et vous?»

—«Hélas!» dis-je à l’éloquent défenseur des gueux, «vous mettez la main sur une des lacunes de mon éducation; je sens très vivement aujourd’hui que j’ai lu trop peu de sermons. Mais dites-moi donc quel est le symbole qui se cache sous le mouvement des idées de notre époque à nous? La parabole de l’Enfant prodigue me semblerait assez convenir à notre temps, si ce n’est que de nos jours il n’est point question du veau gras que tous attendent pour prix de leurs péchés et de leurs faiblesses, mais bien d’un autre veau, symbolique lui aussi, et qu’on a adoré dès les premiers temps de l’histoire, je veux dire le veau d’or. Mais laissons là cet intéressant problème. Permettez-moi d’user de franchise avec vous et de vous dire que vos Coquillards ont jeté quelque désarroi dans mon esprit. J’étais venu pour vous entendre dire autre chose, je voulais vous parler des difficultés que j’éprouve à porter un jugement sur le roman psychologique contemporain...»

A peine ces paroles m’avaient-elles échappé que Marcel Schwob s’emporta, et sans me permettre la moindre explication, se mit à tonner:

—«Vous osez prononcer devant moi ces mots néfastes! Ne savez-vous donc pas que je les hais, et ne sentez-vous donc pas que je dois les haïr, ces récits falots, où, sous prétexte de nous dévoiler les secrets de l’âme, un monsieur nous raconte une aventure banale de petit salon, enjolivée de bribes mal digérées de Spinoza ou de Herbert Spencer? De la psychologie? Mais, cher Monsieur, il n’y a pas plus de prédictions psychologiques dans votre livre que dans ce simple fait: je sors avec mon parapluie, quand le temps est couvert. Quiconque ignore, aux premières pages de ces récits, où l’auteur veut en venir, mériterait d’être renvoyé sur les bancs de l’école pour y apprendre à lire. Voilà ce qu’on appelle noblement des problèmes de l’âme. Enfin, ceci n’est rien; puisqu’il y a des amateurs de ce genre, ils ont le droit de s’amuser comme il leur plaît,—nous sommes tous égaux. Ce que je ne puis supporter, c’est que le monsieur qui vend ces portions frelatées peut-être, mais inoffensives au fond, prenne en les distribuant des airs d’importance, ou tire les ficelles de ces pantins avec l’onction d’un pasteur breveté d’âmes et d’un confesseur de consciences endolories. Voilà qui ne se peut souffrir et je protesterai de toutes mes forces chaque fois que l’occasion s’en offrira.

«Vous voyez d’ici la façon dont ces gens mettent leur sujet en œuvre. Ils vont raconter le cas de Mme A... ou de Mme B..., histoire vieille comme Boccace ou Brantôme, et par cela même éternellement jeune et intéressante, pourvu qu’on n’aille pas démembrer une anecdote claire et simple pour la bourrer de motifs psychologiques ou la farder d’une philosophie mauvais teint. Allez, je les vois venir. A peine tiennent-ils leur anecdote qu’ils s’empressent, ces psychologues, de la déhancher pour la faire entrer dans le cadre romanesque à la mode du jour. Ils font venir les robes de l’héroïne de chez Worth ou Redfern et ils la parfument des odeurs et des idées en vogue. Ils n’ont garde d’omettre que le linge du héros sera blanchi et repassé à Londres,—puisque c’est là seulement qu’on sait lui donner le lustre auquel il a droit (c’est du linge que je parle); ensuite ils lui mettent négligemment dans la cervelle les deux ou trois doutes fashionables du jour, et l’initient avant tout aux mystères du tub et des dessous de ces dames. Je ne dirai point qu’on ait besoin d’une science profonde pour écrire un roman psychologique; mais il faut pourtant une dose de connaissances diverses très respectable et je ne m’étonne guère de l’air pâle et fatigué que prennent nos romanciers quand, le soir, leur travail terminé, ils se laissent admirer avec quelque bienveillance et, adossés à la cheminée du salon, passant la main fiévreusement sur leur front, murmurent d’une voix mourante: «J’ai mal à l’âme.»

«Vous me demandez le mythe qui interprète d’une façon typique les choses de notre temps?—Eh bien! avec tous ces psychologues qui encombrent le champ de ma vision, je ne puis penser qu’au Livre des snobs du grand Thackeray. Ces snobs viennent se mettre entre moi et la lumière qui émane des faits simples et clairs; ils font violence à la science que j’aime et ils rendent fade la religion que je ne puis imaginer que sévère et haute.»

Le torrent cessa un instant et je pus placer quelques mots.

—«Je vous jure que vous vous trompez et que je ne m’occupe guère de tout ce qui ânonne dans ce bas monde; même Ohnet me laisse froid, et (dois-je l’avouer?) dans l’œuvre de Bourget il y a des parties pour lesquelles je n’éprouve pas plus de sympathie que cet auteur clairvoyant n’en a lui-même.

«Je crois que ma langue a fourché, quand j’ai nommé le roman psychologique, et je voulais simplement amener la conversation sur l’œuvre de Barrès.»

—«Barrès!» Ici Marcel Schwob fit une pause. Évidemment il ne s’était pas encore formé une opinion nette sur l’écrivain. «Voyez-vous,» me dit-il, «je me tiens sur mes gardes. Est-ce chez moi un phénomène morbide, ai-je hérité de la maladie de Thackeray, peut-être, mais je sens partout des snobs et du snobism. Barrès est à mille lieues des gens dont je parlais; et pourtant il se dégage de lui un certain parfum, je ne dirai pas de snob, mais de Saint du snobism. Je me méfie quand je vois l’analyse des émotions de l’âme prendre le pas sur le reste, comme si à elle seule elle était capable de créer une œuvre d’art. Et encore si c’était l’analyse scientifique et impassible; mais l’analyse littéraire, est-ce autre chose, à dire vrai, qu’une promenade, agrémentée de jolis détails, que l’esprit fait de temps en temps sous prétexte d’exercice hygiénique, afin de pouvoir rentrer bientôt au paisible pays des préjugés chéris. Zola donne à sa promenade le nom décoratif de physiologie, et les autres s’intitulent psychologues; mais au fond ce ne sont, attifées au hasard de la rencontre avec quelques lambeaux de phrases scientifiques, que des idées sentimentales, vieilles comme le monde, et qu’on agite pendant un temps aux yeux des badauds pour les oublier ensuite au magasin des choses surannées.

«Croyez-vous que la difficile question de l’hérédité physiologique se pose aujourd’hui, devant l’esprit de Zola, en d’autres termes qu’il y a vingt ans au début de l’histoire des Rougon-Macquart? Il en est resté à son point de vue primitif. Et pourtant la science n’a étudié exactement ce problème que depuis la publication des premiers livres de Zola. Trouverait-on une seule trace de ces théories nouvelles dans l’œuvre du maître? Ils donnent à cette œuvre le nom de science, et tout au plus est-ce de la casuistique.

«Barrès, qui a un délicieux flair des courants de l’opinion, a peut-être senti qu’il courait risque d’échouer dans un genre démodé, et il a fait prendre à ses théories un bain d’inconscient. Elles en sont sorties régénérées, je le crois; mais il me reste un doute: l’homme qui est parti d’un système acquerra-t-il jamais la largeur de vue qui lui permettra de nous donner la représentation complète d’un fait? Se défera-t-il jamais de ce je ne sais quoi de factice qui nuira à l’intégrité de la sensation? L’intelligence qui bâtit les systèmes et l’expérience qui les éprouve sont du domaine de la science. L’art est une manifestation de l’homme tout entier.

«Vous vous souvenez de la définition que donne Ribot de la volonté? C’est, dit-il, la réaction propre de l’individu. La définition de l’art que j’essayais d’indiquer n’a pas d’autre sens et voilà bien la preuve de l’étroit rapport qu’il y a entre l’art et la volonté. L’art et la volonté ont leur source dans ce qu’il y a de plus individuel en nous, dans le centre de toutes nos facultés. Aussi l’essence de l’art c’est la liberté, tandis que la science cherche la détermination. Celui qui fait prédominer dans notre personnalité un élément au désavantage des autres amoindrit l’art parce qu’il restreint le libre mouvement de l’individu.

«Unité veut dire simplicité.—Mais je m’aperçois que notre conversation prend un tour de dissertation philosophique,» me dit Marcel Schwob, qui, le front appuyé dans les mains, avait prononcé la dernière partie de son discours, comme s’il lisait dans un livre invisible. «Je dois vous avouer que ces jours-ci mon esprit est assez préoccupé d’une préface que je vais écrire pour un recueil de nouvelles, qui paraît le mois prochain. Je veux dire, dans cette introduction, mon opinion sur la littérature de l’avenir, aussi bien que sur celle du passé, en un mot sur l’art en général.»

—«Cependant vous me semblez maître de votre sujet.»

—«Ah, quelle différence entre les théories exposées à bâtons rompus dans l’entretien familier et la solennelle inauguration, dans un traité d’esthétique, d’un dogme qui, pour le moment, est encore un peu en l’air! Savez-vous que la critique est plus difficile que l’art, parce qu’on ne sait jamais à qui on parle et à quel niveau il faut se mettre, tandis que l’artiste n’a qu’à s’occuper de lui? Je sais ce que vous allez me répondre, mais laissons cette controverse...

«Quant à ma préface, puisque j’ai commencé à vous en parler, je ne connais vraiment point d’entrée en matière plus simple que l’axiome suivant: pour tout homme le monde est double; il a conscience de soi et des autres. Étendez le cercle qui l’entoure autant que vous voudrez, ou bornez-le strictement à son voisinage immédiat, vous n’échapperez jamais à cette conception primordiale du Moi et des autres. Deux sentiments en nous y répondent: l’égoïsme et la sympathie; dites, si vous le préférez, esprit de conservation et esprit de sacrifice, voilà les deux pôles de notre existence.

«Je vous demande pardon de cette comparaison banale; de plus elle n’est pas juste et j’en cherche une meilleure. Voilà! Que vous semblerait de l’image d’un pendule qui oscille entre les deux sentiments opposés?

«En définitive, la vie intérieure de l’individu consiste en une série de ces oscillations qui seront plus ou moins grandes suivant que son organisation sera plus complexe et plus indépendante. Elles partiront de l’égoïsme extrême qui se manifeste par la plus égoïste de nos passions, la peur, pour arriver à l’abandon suprême de la personnalité; puis elles retourneront en arrière. Je vous propose d’appeler ces moments d’arrêt, où le balancement intérieur atteint sa limite, les crises de l’existence individuelle. Alors l’histoire de l’homme se marquera par la succession plus ou moins espacée des crises qu’il éprouvera et dont l’intensité différera d’après son tempérament.

«Puisque nous en sommes venus là, laissez-moi compléter ma pensée en disant que cette vie intérieure, telle que je vous en ai décrit la marche de crise en crise, est la seule qui compte directement pour l’homme, quoiqu’il dépende toujours plus ou moins des circonstances ambiantes, comme tous les organismes. Claude Bernard, le premier, à ce que je crois, dans ses leçons sur la physiologie générale, a distingué entre le milieu extérieur et le milieu intérieur, où se meuvent les organismes. Il a montré que l’existence ne dépend nullement des influences extérieures, de l’atmosphère et de la température générale par exemple, mais du milieu intérieur, c’est-à-dire du sang et des autres liquides qui pénètrent dans les tissus et les nourrissent. Le milieu extérieur n’exerce qu’une action indirecte. Ainsi l’homme, d’abord et avant tout, vit intérieurement, et c’est ensuite seulement que se manifeste l’action du milieu extérieur, ou, pour rentrer dans mon sujet, qu’apparaît l’influence de ce que nous nommons les accidents de la vie.

«Cependant ces circonstances extérieures, que nous avons négligées jusqu’ici, ont leur vie à elles. La liaison des faits, qui constitue le milieu extérieur de l’homme, suit, elle aussi, son cours normal; elle développe et accumule ses forces jusqu’à un point d’arrêt, que j’appellerais volontiers la crise des événements; puis elle retourne en arrière pour recommencer de nouveau quand elle aura parcouru le demi-cercle de l’oscillation. Ainsi l’homme se meut au milieu de circonstances qui évoluent vers une crise quelconque, et cette crise peut le toucher fortement ou faiblement, sitôt qu’elle correspond au moment d’une crise intérieure chez lui.

«Cette coïncidence d’une crise intérieure avec la crise extérieure, je l’appellerai une aventure, et c’est de la vie humaine, conçue comme une succession d’aventures, que doit s’occuper l’art. Le roman d’aventures, prises dans le sens que je vous ai indiqué, est le roman de l’avenir.

«De l’avenir! Entendons-nous bien, il a l’avenir devant lui, parce qu’il est d’hier et de tous les temps. Le chef-d’œuvre de la littérature moderne, Hamlet, est un roman d’aventures. Vous voyez, au début de la tragédie, la misanthropie du jeune prince Danois, son affolement devant la réalité cruelle de la vie, atteindre son apogée et éclater en crise intérieure; alors le spectre de son père lui apparaît et amène une crise des événements extérieurs. Et c’est, dans le drame de Shakespeare, un va-et-vient d’émotions ascendantes et descendantes qui correspond exactement au développement des choses extérieures, mais toujours de façon que les mouvements de l’âme chez Hamlet gardent leur priorité et leur suprématie. Rappelez-vous sa crise d’irrésolution au moment où le roi de Norvège demande passage sur le territoire de Danemark, ou à ses méditations au cimetière avant qu’il sache encore que c’est l’enterrement d’Ophélie qui se prépare. La crise de l’émotion semble appeler la crise des faits, et une explosion en est la conséquence inexorable. Cette tragédie-là est bourrée de crises intérieures et la vie de Hamlet est une succession d’aventures. Voilà l’exemple à suivre.»

—«Ce pauvre Hamlet, me disais-je, est donc une sorte de paratonnerre, sur lequel se déchargeait toute la tension tragique de l’atmosphère de son temps. Tout tombait sur lui ou dans son voisinage. Alas, poor Yorick, preuves en main, on vient vous démontrer, archischlemihl que vous êtes, que ce sont vos nerfs qui ont causé les malheurs de votre famille et de votre pays, sans oublier les graves mésaventures de la raison sociale Polonius, fils et fille.»

—«Mais quelle est la forme que revêtira l’œuvre d’art?» se demanda Marcel Schwob, qui évidemment voulait récompenser l’intérêt que je portais à l’explication de ses théories par une dissertation finale.

—«Retournons, si vous le voulez, aux leçons de Ribot sur la volonté. Suivant lui, la faculté de vouloir se manifeste de deux manières; c’est une porte ouverte au courant des désirs, qui, instinctivement, cherchent une issue, mais c’est aussi une faculté d’inhibition, qui repousse ce fleuve tumultueux, le règle ou le détourne. Il y a des esprits et aussi des époques de l’existence où le caractère instinctif de la volonté est prédominant; à d’autres époques et chez d’autres esprits, le côté régulateur de la volonté ou la faculté d’inhibition prend le dessus.

«En général l’histoire d’un peuple montre les mêmes aspects divers de la volonté nationale. Une période d’instinct, où chaque recrue voit en rêve le bâton de maréchal, est suivie d’une période de recueillement, où chacun hésite sur ce qu’il doit désirer. Ainsi l’histoire de l’humanité éprouve des oscillations régulières et la faculté de la représentation par l’art, si intimement liée à la faculté de vouloir, suit pas à pas cette marche ascendante ou descendante.

«Nous sommes maintenant dans une période de recueillement et non de désirs, et l’art, au lieu d’être désordonné et individuel, sera symétrique et réalisera des types.»

—«Voilà ce que j’avais à cœur de vous dire,» fit Marcel Schwob, après une petite pause, tandis que son visiteur restait plongé dans un silence méditatif. «Le reste, ce ne sont que des conséquences que vous pourrez tirer vous-même et je ne vois pas d’utilité à proclamer dogmatiquement ma conviction que l’art sera plutôt sculptural qu’exclusivement pittoresque, comme il l’a été dans ces derniers temps, qu’il sera symbolique et non pas naïf, qu’il tâchera plutôt d’éveiller le sentiment individuel chez les auditeurs que de montrer dans ses productions le côté personnel de l’artiste, etc., etc.»

—«Mais,» dis-je après une seconde d’hésitation, «est-ce que vos considérations sur le caractère de l’époque ne sont pas en contradiction avec le jugement que vous avez porté sur l’œuvre de Barrès. Vous vous êtes élevé contre l’analyse qui y domine, et, si je vois bien, ce serait, d’après vos idées, tout à fait dans le mouvement général du temps raisonneur plutôt que créateur, où nous vivons.»

—«C’est une question de plus ou de moins, comme pour tout ce qui se rapporte à l’art,» répondit Marcel Schwob. Et ne vous méprenez pas sur le fond de ma pensée, qui certes est loin de refuser à Maurice Barrès l’honneur d’être au premier rang des représentants de notre époque; je ne faisais mes réserves que sur le tic de dandysme et d’ingéniosité que la vie ne reconnaîtra jamais comme une de ses vertus légitimes. Car avant tout et au-dessus de tout, l’art est une reproduction et une représentation de la vie, réduite à ses proportions véritables.

«Vous rencontrerai-je demain soir chez Renard? Il a terminé sa nouvelle pour le Mercure de France et il nous verra certainement avec plaisir. Je ne sais pas si l’amitié que je lui porte me trompe; mais, parmi nous, les jeunes, il me paraît celui qui a le plus de chances d’arriver à être le premier: à condition toutefois que la vie lui donne la forte secousse morale dont le talent a besoin pour se délivrer des entraves qu’il se forge lui-même.»