«Monsieur,
»Dans l’intérêt de votre repos et du nôtre, j’ai pris le parti de vous écrire sans avoir l’avantage d’être connue de vous; mais ma position, mon âge et la crainte de quelque malheur me forcent à vous prier d’avoir de l’indulgence dans une conjoncture fâcheuse où se trouve notre famille désolée. Monsieur Auguste de Maulincour nous a donné depuis quelques jours des preuves d’aliénation mentale, et nous craignons qu’il ne trouble votre bonheur par des chimères dont il nous a entretenus, monsieur le commandeur de Pamiers et moi, pendant un premier accès de fièvre. Nous vous prévenons donc de sa maladie, sans doute guérissable encore, elle a des effets si graves et si importants pour l’honneur de notre famille et l’avenir de mon petit-fils, que je compte sur votre entière discrétion. Si monsieur le commandeur ou moi, monsieur, avions pu nous transporter chez vous, nous nous serions dispensés de vous écrire; mais je ne doute pas que vous n’ayez égard à la prière qui vous est faite ici par une mère de brûler cette lettre.
»Agréez l’assurance de ma parfaite considération.
»Baronne de Maulincour, née de Rieux.»
—Combien de tortures! s’écria Jules.
—Mais que se passe-t-il donc en toi? lui dit sa femme en témoignant une vive anxiété.
—J’en suis arrivé, répondit Jules, à me demander si c’est toi qui me fais parvenir cet avis pour dissiper mes soupçons, reprit-il en lui jetant la lettre. Ainsi juge de mes souffrances?
—Le malheureux, dit madame Jules en laissant tomber le papier, je le plains, quoiqu’il me fasse bien du mal.
—Tu sais qu’il m’a parlé?
—Ah! tu es allé le voir malgré ta parole, dit-elle frappée de terreur.
—Clémence, notre amour est en danger de périr, et nous sommes en dehors de toutes les lois ordinaires de la vie, laissons donc les petites considérations au milieu des grands périls. Écoute, dis-moi pourquoi tu es sortie ce matin. Les femmes se croient le droit de nous faire quelquefois de petits mensonges. Ne se plaisent-elles pas souvent à nous cacher des plaisirs qu’elles nous préparent? Tout à l’heure, tu m’as dit un mot pour un autre sans doute, un non pour un oui.
Il entra dans le cabinet de toilette, et en rapporta le chapeau.
—Tiens, vois? sans vouloir faire ici le Bartholo, ton chapeau t’a trahie. Ces taches ne sont-elles pas des gouttes de pluie? Donc tu es sortie en fiacre, et tu as reçu ces gouttes d’eau, soit en allant chercher une voiture, soit en entrant dans la maison où tu es allée, soit en la quittant. Mais une femme peut sortir de chez elle fort innocemment, même après avoir dit à son mari qu’elle ne sortirait pas. Il y a tant de raisons pour changer d’avis! Avoir des caprices, n’est-ce pas un de vos droits? Vous n’êtes pas obligées d’être conséquentes avec vous-mêmes. Tu auras oublié quelque chose, un service à rendre, une visite, ou quelque bonne action à faire. Mais rien n’empêche une femme de dire à son mari ce qu’elle a fait. Rougit-on jamais dans le sein d’un ami? Eh! bien? ce n’est pas le mari jaloux qui te parle, ma Clémence, c’est l’amant, c’est l’ami, le frère. Il se jeta passionnément à ses pieds.—Parle, non pour te justifier, mais pour calmer d’horribles souffrances. Je sais bien que tu es sortie. Eh! bien, qu’as-tu fait? où es-tu allée?
—Oui, je suis sortie, Jules, répondit-elle d’une voix altérée quoique son visage fût calme. Mais ne me demande rien de plus. Attends avec confiance, sans quoi tu te créeras des remords éternels. Jules, mon Jules, la confiance est la vertu de l’amour. Je te l’avoue, en ce moment je suis trop troublée pour te répondre; mais je ne suis point une femme artificieuse, et je t’aime, tu le sais.
—Au milieu de tout ce qui peut ébranler la foi d’un homme, en éveiller la jalousie, car je ne suis donc pas le premier dans ton cœur, je ne suis donc pas toi-même... Eh! bien, Clémence, j’aime encore mieux te croire, croire en ta voix, croire en tes yeux! Si tu me trompes, tu mériterais...
—Oh! mille morts, dit-elle en l’interrompant.
—Moi, je ne te cache aucune de mes pensées, et toi, tu...
—Chut, dit-elle, notre bonheur dépend de notre mutuel silence.
—Ah! je veux tout savoir, s’écria-t-il dans un violent accès de rage.
En ce moment, des cris de femme se firent entendre, et les glapissements d’une petite voix aigre arrivèrent de l’antichambre jusqu’aux deux époux.
—J’entrerai, je vous dis! criait-on. Oui, j’entrerai, je veux la voir, je la verrai.
Jules et Clémence se précipitèrent dans le salon et ils virent bientôt les portes s’ouvrir avec violence. Une jeune femme se montra tout à coup, suivie de deux domestiques qui dirent à leur maître:—Monsieur, cette femme veut entrer ici malgré nous. Nous lui avons déjà dit que madame n’y était pas. Elle nous a répondu qu’elle savait bien que madame était sortie, mais qu’elle venait de la voir rentrer. Elle nous menace de rester à la porte de l’hôtel jusqu’à ce qu’elle ait parlé à madame.
—Retirez-vous, dit monsieur Desmarets à ses gens.
—Que voulez-vous, mademoiselle, ajouta-t-il en se tournant vers l’inconnue.
Cette demoiselle était le type d’une femme qui ne se rencontre qu’à Paris. Elle se fait à Paris, comme la boue, comme le pavé de Paris, comme l’eau de la Seine se fabrique à Paris, dans de grands réservoirs à travers lesquels l’industrie la filtre dix fois avant de la livrer aux carafes à facettes où elle scintille et claire et pure, de fangeuse qu’elle était. Aussi est-ce une créature véritablement originale. Vingt fois saisie par le crayon du peintre, par le pinceau du caricaturiste, par la plombagine du dessinateur, elle échappe à toutes les analyses, parce qu’elle est insaisissable dans tous ses modes, comme l’est la nature, comme l’est ce fantasque Paris. En effet, elle ne tient au vice que par un rayon, et s’en éloigne par les mille autres points de la circonférence sociale. D’ailleurs, elle ne laisse deviner qu’un trait de son caractère, le seul qui la rende blâmable: ses belles vertus sont cachées; son naïf dévergondage, elle en fait gloire. Incomplétement traduite dans les drames et les livres où elle a été mise en scène avec toutes ses poésies, elle ne sera jamais vraie que dans son grenier, parce qu’elle sera toujours, autre part, ou calomniée ou flattée. Riche, elle se vicie; pauvre, elle est incomprise. Et cela ne saurait être autrement! Elle a trop de vices et trop de bonnes qualités; elle est trop près d’une asphyxie sublime ou d’un rire flétrissant; elle est trop belle et trop hideuse; elle personnifie trop bien Paris, auquel elle fournit des portières édentées, des laveuses de linge, des balayeuses, des mendiantes, parfois des comtesses impertinentes, des actrices admirées, des cantatrices applaudies; elle a même donné jadis deux quasi-reines à la monarchie. Qui pourrait saisir un tel Protée? Elle est toute la femme, moins que la femme, plus que la femme. De ce vaste portrait, un peintre de mœurs ne peut rendre que certains détails, l’ensemble est l’infini. C’était une grisette de Paris, mais la grisette dans toute sa splendeur; la grisette en fiacre, heureuse, jeune, belle, fraîche, mais grisette, et grisette à griffes, à ciseaux, hardie comme une Espagnole, hargneuse comme une prude anglaise réclamant ses droits conjugaux, coquette comme une grande dame, plus franche et prête à tout; une véritable lionne sortie du petit appartement dont elle avait tant de fois rêvé les rideaux de calicot rouge, le meuble en velours d’Utrecht, la table à thé, le cabaret de porcelaines à sujets peints, la causeuse, le petit tapis de moquette, la pendule d’albâtre et les flambeaux sous verre, la chambre jaune, le mol édredon; bref, toutes les joies de la vie des grisettes: la femme de ménage, ancienne grisette elle-même, mais grisette à moustaches et à chevrons, les parties de spectacle, les marrons à discrétion, les robes de soie et les chapeaux à gâcher; enfin toutes les félicités calculées au comptoir des modistes, moins l’équipage, qui n’apparaît dans les imaginations du comptoir que comme un bâton de maréchal dans les songes du soldat. Oui, cette grisette avait tout cela pour une affection vraie ou malgré l’affection vraie, comme quelques autres l’obtiennent souvent pour une heure par jour, espèce d’impôt insouciamment acquitté sous les griffes d’un vieillard. La jeune femme qui se trouvait en présence de monsieur et madame Jules avait le pied si découvert dans sa chaussure qu’à peine voyait-on une légère ligne noire entre le tapis et son bas blanc. Cette chaussure, dont la caricature parisienne rend si bien le trait, est une grâce particulière à la grisette parisienne; mais elle se trahit encore mieux aux yeux de l’observateur par le soin avec lequel ses vêtements adhèrent à ses formes, qu’ils dessinent nettement. Aussi l’inconnue était-elle, pour ne pas perdre l’expression pittoresque créée par le soldat français, ficelée dans une robe verte, à guimpe, qui laissait deviner la beauté de son corsage, alors parfaitement visible; car son châle de cachemire Ternaux, tombant à terre, n’était plus retenu que par les deux bouts qu’elle gardait entortillés à demi dans ses poignets. Elle avait une figure fine, des joues roses, un teint blanc, des yeux gris étincelants, un front bombé, très-proéminent, des cheveux soigneusement lissés qui s’échappaient de son petit chapeau, en grosses boucles sur son cou.
—Je me nomme Ida, monsieur. Et si c’est là madame Jules, à laquelle j’ai l’avantage de parler, je venais pour lui dire tout ce que j’ai sur le cœur, conte elle. C’est très-mal, quand on a son affaire faite, et qu’on est dans ses meubles comme vous êtes ici, de vouloir enlever à une pauvre fille un homme avec lequel j’ai contracté un mariage moral, et qui parle de réparer ses torts en m’épousant à la mucipalité. Il y a bien assez de jolis jeunes gens dans le monde, pas vrai, monsieur? pour se passer ses fantaisies, sans venir me prendre un homme d’âge, qui fait mon bonheur. Quien, je n’ai pas une belle hôtel, moi, j’ai mon amour! Je haïs les bel hommes et l’argent, je suis tout cœur, et...
Madame Jules se tourna vers son mari:—Vous me permettrez, monsieur, de ne pas en entendre davantage, dit-elle en rentrant dans sa chambre.
—Si cette dame est avec vous, j’ai fait des brioches, à ce que je vois; mais tant pire, reprit Ida. Pourquoi vient-elle voir monsieur Ferragus tous les jours?
—Vous vous trompez, mademoiselle, dit Jules stupéfait. Ma femme est incapable...
—Ah! vous êtes donc mariés vous deusse! dit la grisette en manifestant quelque surprise. C’est alors bien plus mal, monsieur, pas vrai, à une femme qui a le bonheur d’être mariée en légitime mariage, d’avoir des rapports avec un homme comme Henri...
—Mais quoi, Henri, dit monsieur Jules en prenant Ida et l’entraînant dans une pièce voisine pour que sa femme n’entendît plus rien.
—Eh! bien, monsieur Ferragus...
—Mais il est mort, dit Jules.
—C’te farce! Je suis allée à Franconi avec lui hier au soir, et il m’a ramenée, comme cela se doit. D’ailleurs votre dame peut vous en donner des nouvelles. N’est-elle pas allée le voir à trois heures? Je le sais bien: je l’ai attendue dans la rue, rapport à ce qu’un aimable homme, monsieur Justin, que vous connaissez peut-être, un petit vieux qui a des breloques, et qui porte un corset, m’avait prévenue que j’avais une madame Jules pour rivale. Ce nom-là, monsieur, est bien connu parmi les noms de guerre. Excusez, puisque c’est le vôtre, mais quand madame Jules serait une duchesse de la cour, Henri est si riche qu’il peut satisfaire toutes ses fantaisies. Mon affaire est de défendre mon bien, et j’en ai le droit; car, moi, je l’aime, Henri! C’est ma promière inclination, et il y va de mon amour et de mon sort à venir. Je ne crains rien, monsieur; je suis honnête, et je n’ai jamais menti, ni volé le bien de qui que ce soit. Ce serait une impératrice qui serait ma rivale, que j’irais à elle tout droit; et si elle m’enlevait mon mari futur, je me sens capable de la tuer, tout impératrice qu’elle serait, parce que toutes les belles femmes sont égales, monsieur...
—Assez! assez! dit Jules. Où demeurez-vous?
—Rue de la Corderie-du-Temple, no 14, monsieur. Ida Gruget, couturière en corsets, pour vous servir, car nous en faisons beaucoup pour les messieurs.
—Et où demeure l’homme que vous nommez Ferragus?
—Mais, monsieur, dit-elle en se pinçant les lèvres, ce n’est d’abord pas un homme. C’est un monsieur plus riche que vous ne l’êtes peut-être. Mais pourquoi est-ce que vous me demandez son adresse quand votre femme la sait? Il m’a dit de ne point la donner. Est-ce que je suis obligée de vous répondre?... Je ne suis, Dieu merci, ni au confessionnal ni à la police, et je ne dépends que de moi.
—Et si je vous offrais vingt, trente, quarante mille francs pour me dire où demeure monsieur Ferragus?
—Ah! n, i, ni, mon petit ami, c’est fini! dit-elle en joignant à cette singulière réponse un geste populaire. Il n’y a pas de somme qui me fasse dire cela. J’ai bien l’honneur de vous saluer. Par où s’en va-t-on donc d’ici?
Jules, atterré, laissa partir Ida, sans songer à elle. Le monde entier semblait s’écrouler sous lui; et, au-dessus de lui, le ciel tombait en éclats.
—Monsieur est servi, lui dit son valet de chambre.
Le valet de chambre et le valet d’office attendirent dans la salle à manger pendant environ un quart d’heure sans voir arriver leurs maîtres.
—Madame ne dînera pas, vint dire la femme de chambre.
—Qu’y a-t-il donc, Joséphine? demanda le valet.
—Je ne sais pas, répondit-elle. Madame pleure et va se mettre au lit. Monsieur avait sans doute une inclination en ville, et cela s’est découvert dans un bien mauvais moment, entendez-vous? Je ne répondrais pas de la vie de madame. Tous les hommes sont si gauches! Ils vous font toujours des scènes sans aucune précaution.
—Pas du tout, reprit le valet de chambre à voix basse, c’est, au contraire, madame qui... enfin vous comprenez. Quel temps aurait donc monsieur pour aller en ville, lui qui depuis cinq ans n’a pas couché une seule fois hors de la chambre de madame; qui descend à son cabinet à dix heures, et n’en sort qu’à midi pour déjeuner! Enfin sa vie est connue, elle est régulière, au lieu que madame file presque tous les jours, à trois heures, on ne sait où.
—Et monsieur aussi, dit la femme de chambre en prenant le parti de sa maîtresse.
—Mais il va à la Bourse, monsieur. Voilà pourtant trois fois que je l’avertis qu’il est servi, reprit le valet de chambre après une pause, et c’est comme si l’on parlait à un terne.
Monsieur Jules entra.
—Où est madame? demanda-t-il.
—Madame va se coucher, elle a la migraine, répondit la femme de chambre en prenant un air important.
Monsieur Jules dit alors avec beaucoup de sang-froid en s’adressant à ses gens:—Vous pouvez desservir, je vais tenir compagnie à madame.
Et il rentra chez sa femme qu’il trouva pleurant, mais étouffant ses sanglots dans son mouchoir.
—Pourquoi pleurez-vous? lui dit Jules. Vous n’avez à attendre de moi ni violences ni reproches. Pourquoi me vengerais-je? Si vous n’avez pas été fidèle à mon amour, c’est que vous n’en étiez pas digne...
—Pas digne! Ces mots répétés s’entendirent à travers les sanglots, et l’accent avec lequel ils furent prononcés eût attendri tout autre homme que Jules.
—Pour vous tuer, il faudrait aimer plus que je n’aime peut-être, dit-il en continuant; mais je n’en aurais pas le courage, je me tuerais plutôt, moi, vous laissant à votre... bonheur, et à... à qui?
Il n’acheva pas.
—Se tuer, cria Clémence en se jetant aux pieds de Jules et les tenant embrassés.
Mais, lui, voulut se débarrasser de cette étreinte et secoua sa femme en la traînant jusqu’à son lit.
—Laissez-moi, dit-il.
—Non, non, Jules! criait-elle. Si tu ne m’aimes plus, je mourrai. Veux-tu tout savoir?
—Oui.
Il la prit, la serra violemment, s’assit sur le bord du lit, la retint entre ses jambes; puis, regardant d’un œil sec cette belle tête devenue couleur de feu, mais sillonnée de larmes:—Allons, dis, répéta-t-il.
Les sanglots de Clémence recommencèrent.
—Non, c’est un secret de vie et de mort. Si je le disais, je..... Non, je ne puis pas. Grâce, Jules!
—Tu me trompes toujours...
—Ah! tu ne me dis plus vous! s’écria-t-elle. Oui, Jules, tu peux croire que je te trompe, mais bientôt tu sauras tout.
—Mais ce Ferragus, ce forçat que tu vas voir, cet homme enrichi par des crimes, s’il n’est pas à toi, si tu ne lui appartiens pas...
—Oh! Jules?...
—Eh! bien, est-ce ton bienfaiteur inconnu; l’homme auquel nous devrions notre fortune, comme on l’a déjà dit?
—Qui a dit cela?
—Un homme que j’ai tué en duel.
—Oh! Dieu! déjà une mort.
—Si ce n’est pas ton protecteur, s’il ne te donne pas de l’or, si c’est toi qui lui en portes, voyons, est-ce ton frère?
—Eh! bien, dit-elle, si cela était?
Monsieur Desmarets se croisa les bras.
—Pourquoi me l’aurait-on caché? reprit-il. Vous m’auriez donc trompé, ta mère et toi? D’ailleurs, va-t-on chez son frère tous les jours, ou presque tous les jours, hein?
Sa femme était évanouie à ses pieds.
—Morte, dit-il. Et si j’avais tort?
Il sauta sur les cordons de sonnette, appela Joséphine et mit Clémence sur le lit.
—J’en mourrai, dit madame Jules en revenant à elle.
—Joséphine, cria monsieur Desmarets, allez chercher monsieur Desplein. Puis vous irez après chez mon frère, en le priant de venir le plus tôt possible.
—Pourquoi votre frère? dit Clémence.
Jules était déjà sorti.
Pour la première fois depuis cinq ans, madame Jules se coucha seule dans son lit, et fut contrainte de laisser entrer un médecin dans sa chambre sacrée. Ce fut deux peines bien vives. Desplein trouva madame Jules fort mal, jamais émotion violente n’avait été plus intempestive. Il ne voulut rien préjuger, et remit au lendemain à donner son avis, après avoir ordonné quelques prescriptions qui ne furent point exécutées, les intérêts du cœur ayant fait oublier tous les soins physiques. Vers le matin, Clémence n’avait pas encore dormi. Elle était préoccupée par le sourd murmure d’une conversation qui durait depuis plusieurs heures entre les deux frères; mais l’épaisseur des murs ne laissait arriver à son oreille aucun mot qui pût lui trahir l’objet de cette longue conférence. Monsieur Desmarets, le notaire, s’en alla bientôt. Le calme de la nuit, puis la singulière activité de sens que donne la passion, permirent alors à Clémence d’entendre le cri d’une plume et les mouvements involontaires d’un homme occupé à écrire. Ceux qui passent habituellement les nuits, et qui ont observé les différents effets de l’acoustique par un profond silence, savent que souvent un léger retentissement est facile à percevoir dans les mêmes lieux où des murmures égaux et continus n’avaient rien de distinctible. A quatre heures le bruit cessa. Clémence se leva inquiète et tremblante. Puis, pieds nus, sans peignoir, ne pensant ni à sa moiteur, ni à l’état dans lequel elle se trouvait, la pauvre femme ouvrit heureusement la porte de communication sans la faire crier. Elle vit son mari, une plume à la main, tout endormi dans son fauteuil. Les bougies brûlaient dans les bobèches. Elle s’avança lentement, et lut sur une enveloppe déjà cachetée: Ceci est mon testament.
Elle s’agenouilla comme devant une tombe, et baisa la main de son mari qui s’éveilla soudain.
—Jules, mon ami, l’on accorde quelques jours aux criminels condamnés à mort, dit-elle en le regardant avec des yeux allumés par la fièvre et par l’amour. Ta femme innocente ne t’en demande que deux. Laisse-moi libre pendant deux jours, et..... attends! Après, je mourrai heureuse, du moins tu me regretteras.
—Clémence, je te les accorde.
Et, comme elle baisait les mains de son mari dans une touchante effusion de cœur, Jules, fasciné par ce cri de l’innocence, la prit et la baisa au front, tout honteux de subir encore le pouvoir de cette noble beauté.
Le lendemain, après avoir pris quelques heures de repos, Jules entra dans la chambre de sa femme, obéissant machinalement à sa coutume de ne point sortir sans l’avoir vue. Clémence dormait. Un rayon de lumière passant par les fentes les plus élevées des fenêtres tombait sur le visage de cette femme accablée. Déjà les douleurs avaient altéré son front et la fraîche rougeur de ses lèvres. L’œil d’un amant ne pouvait pas se tromper à l’aspect de quelques marbrures foncées et de la pâleur maladive qui remplaçait et le ton égal des joues et la blancheur mate du teint, deux fonds purs sur lesquels se jouaient si naïvement les sentiments de cette belle âme.
—Elle souffre, se dit Jules. Pauvre Clémence, que Dieu nous protége!
Il la baisa bien doucement sur le front. Elle s’éveilla, vit son mari et comprit tout; mais, ne pouvant parler, elle lui prit la main, et ses yeux se mouillèrent de larmes.
—Je suis innocente, dit-elle en achevant son rêve.
—Tu ne sortiras pas, lui demanda Jules.
—Non, je me sens trop faible pour quitter mon lit.
—Si tu changes d’avis, attends mon retour, dit Jules.
Et il descendit à la loge.
—Fouquereau, vous surveillerez exactement votre porte, je veux connaître les gens qui entreront dans l’hôtel, et ceux qui en sortiront.
Puis monsieur Jules se jeta dans un fiacre, se fit conduire à l’hôtel de Maulincour, et y demanda le baron.
—Monsieur est malade, lui dit-on.
Jules insista pour entrer, donna son nom; et, à défaut de monsieur de Maulincour, il voulut voir le vidame ou la douairière. Il attendit pendant quelque temps dans le salon de la vieille baronne qui vint le trouver, et lui dit que son petit-fils était beaucoup trop indisposé pour le recevoir.
—Je connais, madame, répondit Jules, la nature de sa maladie par la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, et je vous prie de croire...
—Une lettre à vous, monsieur! de moi! s’écria la douairière en l’interrompant, mais je n’ai point écrit de lettre. Et que m’y fait-on dire, monsieur, dans cette lettre?
—Madame, reprit Jules, ayant l’intention de venir chez monsieur de Maulincour aujourd’hui même, et de vous rendre cette lettre, j’ai cru pouvoir la conserver malgré l’injonction qui la termine. La voici.
La douairière sonna pour avoir ses doubles besicles, et, lorsqu’elle eut jeté les yeux sur le papier, elle manifesta la plus grande surprise.
—Monsieur, dit-elle, mon écriture est si parfaitement imitée, que s’il ne s’agissait pas d’une affaire récente je m’y tromperais moi-même. Mon petit-fils est malade, il est vrai, monsieur; mais sa raison n’a jamais été le moindrement du monde altérée. Nous sommes le jouet de quelques mauvaises gens; cependant, je ne devine pas dans quel but a été faite cette impertinence... Vous allez voir mon petit-fils, monsieur, et vous reconnaîtrez qu’il est parfaitement sain d’esprit.
Et elle sonna de nouveau pour faire demander au baron s’il pouvait recevoir monsieur Desmarets. Le valet revint avec une réponse affirmative. Jules monta chez Auguste de Maulincour, qu’il trouva dans un fauteuil, assis au coin de la cheminée, et qui, trop faible pour se lever, le salua par un geste mélancolique, le vidame de Pamiers lui tenait compagnie.
—Monsieur le baron, dit Jules, j’ai quelque chose à vous dire d’assez particulier pour désirer que nous soyons seuls.
—Monsieur, répondit Auguste, monsieur le commandeur sait toute cette affaire, et vous pouvez parler devant lui sans crainte.
—Monsieur le baron, reprit Jules d’une voix grave, vous avez troublé, presque détruit mon bonheur, sans en avoir le droit. Jusqu’au moment où nous verrons qui de nous peut demander ou doit accorder une réparation à l’autre, vous êtes tenu de m’aider à marcher dans la voie ténébreuse où vous m’avez jeté. Je viens donc pour apprendre de vous la demeure actuelle de l’être mystérieux qui exerce sur nos destinées une si fatale influence, et qui semble avoir à ses ordres une puissance surnaturelle. Hier, au moment où je rentrais, après avoir entendu vos aveux, voici la lettre que j’ai reçue.
Et Jules lui présenta la fausse lettre.
—Ce Ferragus, ce Bourignard, ou ce monsieur de Funcal est un démon, s’écria Maulincour après l’avoir lue. Dans quel affreux dédale ai-je mis le pied? Où vais-je?—J’ai eu tort, monsieur, dit-il en regardant Jules; mais la mort est, certes, la plus grande des expiations, et ma mort approche. Vous pouvez donc me demander tout ce que vous désirerez, je suis à vos ordres.
—Monsieur, vous devez savoir où demeure l’inconnu, je veux absolument, dût-il m’en coûter toute ma fortune actuelle, pénétrer ce mystère; et, en présence d’un ennemi si cruellement intelligent, les moments sont précieux.
—Justin va vous dire tout, répondit le baron.
A ces mots, le commandeur s’agita sur sa chaise.
Auguste sonna.
—Justin n’est pas à l’hôtel, s’écria le vidame avec une précipitation qui disait beaucoup de choses.
—Hé! bien, dit vivement Auguste, nos gens savent où il est, un homme montera vite à cheval pour le chercher. Votre valet est dans Paris, n’est-ce pas? On l’y trouvera.
Le commandeur parut visiblement troublé.
—Justin ne viendra pas, mon ami, dit le vieillard. Il est mort. Je voulais te cacher cet accident, mais...
—Mort, s’écria monsieur de Maulincour, mort? Et quand? et comment?
—Hier, dans la nuit. Il est allé souper avec d’anciens amis, et s’est enivré sans doute; ses amis, pris de vin comme lui, l’auront laissé se coucher dans la rue, et une grosse voiture lui a passé sur le corps...
—Le forçat ne l’a pas manqué. Du premier coup il l’a tué, dit Auguste. Il n’a pas été si heureux avec moi, il a été obligé de s’y prendre à quatre fois.
Jules devint sombre et pensif.
—Je ne saurai donc rien, s’écria l’Agent de change après une longue pause. Votre valet a peut-être été justement puni! N’a-t-il pas outre-passé vos ordres en calomniant madame Desmarets dans l’esprit d’une Ida, dont il a réveillé la jalousie afin de la déchaîner sur nous.
—Ah! monsieur, dans ma colère, je lui avais abandonné madame Jules.
—Monsieur! s’écria le mari vivement irrité.
—Oh! maintenant, monsieur, répondit l’officier en réclamant le silence par un geste de main, je suis prêt à tout. Vous ne ferez pas mieux que ce qui est fait, et vous ne me direz rien que ma conscience ne m’ait déjà dit. J’attends ce matin le plus célèbre professeur de toxicologie pour connaître mon sort. Si je suis destiné à de trop grandes souffrances, ma résolution est prise, je me brûlerai la cervelle.
—Vous parlez comme un enfant, s’écria le commandeur épouvanté par le sang-froid avec lequel le baron avait dit ces mots. Votre grand’mère mourrait de chagrin.
—Ainsi, monsieur, dit Jules, il n’existe aucun moyen de connaître en quel endroit de Paris demeure cet homme extraordinaire?
—Je crois, monsieur, répondit le vieillard, avoir entendu dire à ce pauvre Justin que monsieur de Funcal logeait à l’ambassade de Portugal ou à celle du Brésil. Monsieur de Funcal est un gentilhomme qui appartient aux deux pays. Quant au forçat, il est mort et enterré. Votre persécuteur, quel qu’il soit, me paraît assez puissant pour que vous l’acceptiez sous sa nouvelle forme jusqu’au moment où vous aurez les moyens de le confondre et de l’écraser; mais agissez avec prudence, mon cher monsieur. Si monsieur de Maulincour avait suivi mes conseils, rien de tout ceci ne serait arrivé.
Jules se retira froidement, mais avec politesse, et ne sut quel parti prendre pour arriver à Ferragus. Au moment où il rentra son concierge lui dit que madame était sortie pour aller jeter une lettre dans la boîte de la petite poste, qui se trouvait en face de la rue de Ménars. Jules se sentit humilié de reconnaître la prodigieuse intelligence avec laquelle son concierge épousait sa cause, et l’adresse avec laquelle il devinait les moyens de le servir. L’empressement des inférieurs et leur habileté particulière à compromettre les maîtres qui se compromettent lui étaient connus, le danger de les avoir pour complices en quoi que ce soit, il l’avait apprécié; mais il ne put songer à sa dignité personnelle qu’au moment où il se trouva si subitement ravalé. Quel triomphe pour l’esclave incapable de s’élever jusqu’à son maître, de faire tomber le maître jusqu’à lui! Jules fut brusque et dur. Autre faute. Mais il souffrait tant! Sa vie, jusque-là si droite, si pure, devenait tortueuse; et il lui fallait maintenant ruser, mentir. Et Clémence aussi mentait et rusait. Ce moment fut un moment de dégoût. Perdu dans un abîme de pensées amères, Jules resta machinalement immobile à la porte de son hôtel. Tantôt s’abandonnant à des idées de désespoir, il voulait fuir, quitter la France, en emportant sur son amour toutes les illusions de l’incertitude. Tantôt, ne mettant pas en doute que la lettre jetée à la poste par Clémence ne s’adressât à Ferragus, il cherchait les moyens de surprendre la réponse qu’allait y faire cet être mystérieux. Tantôt il analysait les singuliers hasards de sa vie depuis son mariage, et se demandait si la calomnie dont il avait tiré vengeance n’était pas une vérité. Enfin, revenant à la réponse de Ferragus, il se disait:—Mais cet homme si profondément habile, si logique dans ses moindres actes, qui voit, qui pressent, qui calcule et devine même nos pensées, Ferragus répondra-t-il? Ne doit-il pas employer des moyens en harmonie avec sa puissance? N’enverra-t-il pas sa réponse par quelque habile coquin, ou, peut-être, dans un écrin apporté par un honnête homme qui ne saura pas ce qu’il apporte, ou dans l’enveloppe des souliers qu’une ouvrière viendra livrer fort innocemment à ma femme? Si Clémence et lui s’entendent? Et il se défiait de tout, et il parcourait les champs immenses, la mer sans rivage des suppositions; puis, après avoir flotté pendant quelque temps entre mille partis contraires, il se trouva plus fort chez lui que partout ailleurs, et résolut de veiller dans sa maison, comme un formicaleo au fond de sa volute sablonneuse.
—Fouquereau, dit-il à son concierge, je suis sorti pour tous ceux qui viendront me voir. Si quelqu’un veut parler à madame ou lui apporte quelque chose, tu tinteras deux coups. Puis tu me montreras toutes les lettres qui seraient adressées ici, n’importe à qui!
—Ainsi, pensa-t-il en remontant dans son cabinet qui se trouvait à l’entresol, je vais au-devant des finesses de maître Ferragus. S’il envoie quelque émissaire assez rusé pour me demander afin de savoir si madame est seule, au moins je ne serai pas joué comme un sot!
Il se colla aux vitres qui, dans son cabinet, donnaient sur la rue, et, par une dernière ruse que lui inspira la jalousie, il résolut de faire monter son premier commis dans sa voiture, et de l’envoyer à la Bourse en son lieu et place, avec une lettre pour un Agent de change de ses amis, auquel il expliqua ses achats et ses ventes, en le priant de le remplacer. Il remit ses transactions les plus délicates au lendemain, se moquant de la hausse et de la baisse, et de toutes les dettes européennes. Beau privilége de l’amour! il écrase tout, fait tout pâlir: l’autel, le trône et les grands-livres. A trois heures et demie, au moment où la Bourse est dans tout le feu des reports, des fins-courant, des primes, des fermes, etc., monsieur Jules vit entrer dans son cabinet Fouquereau tout radieux.
—Monsieur, il vient de venir une vieille femme, mais soignée, je dis, une fine mouche. Elle a demandé monsieur, a paru contrariée de ne point le trouver, et m’a donné pour madame une lettre que voici.
En proie à une angoisse fiévreuse, Jules décacheta la lettre; mais il tomba bientôt dans son fauteuil tout épuisé. La lettre était un non-sens continuel, et il fallait en avoir la clef pour la lire. Elle avait été écrite en chiffres.
—Va-t’en, Fouquereau. Le concierge sortit.—C’est un mystère plus profond que ne l’est la mer à l’endroit où la sonde s’y perd. Ah! c’est de l’amour! L’amour seul est aussi sagace, aussi ingénieux que l’est ce correspondant. Mon Dieu! je tuerai Clémence.
En ce moment une idée heureuse jaillit dans sa cervelle avec tant de force, qu’il en fut presque physiquement éclairé. Aux jours de sa laborieuse misère, avant son mariage, Jules s’était fait un ami véritable, un demi Pméja. L’excessive délicatesse avec laquelle il avait manié les susceptibilités d’un ami pauvre et modeste, le respect dont il l’avait entouré, l’ingénieuse adresse avec laquelle il l’avait noblement forcé de participer à son opulence sans le faire rougir, accrurent leur amitié. Jacquet resta fidèle à Desmarets, malgré sa fortune.
Jacquet, homme de probité, travailleur, austère en ses mœurs, avait fait lentement son chemin dans le ministère qui consomme à la fois le plus de friponnerie et le plus de probité. Employé au Ministère des Affaires Étrangères, il y avait en charge la partie la plus délicate des archives. Jacquet était dans le ministère une espèce de ver-luisant qui jetait la lumière à ses heures sur les correspondances secrètes, en déchiffrant et classant les dépêches. Placé plus haut que le simple bourgeois, il se trouvait aux Affaires Étrangères tout ce qu’il y avait de plus élevé dans les rangs subalternes, et vivait obscurément, heureux d’une obscurité qui le mettait à l’abri des revers, satisfait de payer en oboles sa dette à la patrie. Adjoint né de sa mairie, il obtenait, en style de journal, toute la considération qui lui était due. Grâce à Jules, sa position s’était améliorée par un bon mariage. Patriote inconnu, ministériel en fait, il se contentait de gémir, au coin du feu, sur la marche du gouvernement. Du reste, Jacquet était dans son ménage un roi débonnaire, un homme à parapluie, qui payait à sa femme un remise dont il ne profitait jamais. Enfin, pour achever la peinture de ce philosophe sans le savoir, il n’avait pas encore soupçonné, ne devait même jamais soupçonner tout le parti qu’il pouvait tirer de sa position, en ayant pour ami intime un Agent de change, et connaissant tous les matins le secret de l’État. Cet homme sublime à la manière du soldat ignoré qui meurt en sauvant Napoléon par un qui vive, demeurait au Ministère.
En dix minutes, Jules se trouva dans le bureau de l’archiviste. Jacquet lui avança une chaise, posa méthodiquement sur sa table son garde-vue en taffetas vert, se frotta les mains, prit sa tabatière, se leva en faisant craquer ses omoplates, se rehaussa le thorax, et dit:—Par quel hasard ici, mosieur Desmarets? Que me veux-tu?
—Jacquet, j’ai besoin de toi pour deviner un secret, un secret de vie et de mort.
—Cela ne concerne pas la politique?
—Ce n’est pas à toi que je le demanderais si je voulais le savoir, dit Jules. Non, c’est une affaire de ménage sur laquelle je réclame de toi le silence le plus profond.
—Claude-Joseph Jacquet, muet par état. Tu ne me connais donc pas? dit-il en riant. C’est ma partie, la discrétion.
Jules lui montra la lettre en lui disant:—Il faut me lire ce billet adressé à ma femme...
—Diable! diable! mauvaise affaire, dit Jacquet en examinant la lettre de la même manière qu’un usurier examine un effet négociable. Ah! c’est une lettre à grille. Attends.
Il laissa Jules seul dans le cabinet, et revint assez promptement.
—Niaiserie, mon ami! c’est écrit avec une vieille grille dont se servait l’ambassadeur de Portugal, sous monsieur de Choiseul, lors du renvoi des Jésuites. Tiens, voici.
Jacquet superposa un papier à jour, régulièrement découpé comme une de ces dentelles que les confiseurs mettent sur leurs dragées, et Jules put alors facilement lire les phrases qui restèrent à découvert.
«N’aie plus d’inquiétudes, ma chère Clémence, notre bonheur ne sera plus troublé par personne, et ton mari déposera ses soupçons. Je ne puis t’aller voir. Quelque malade que tu sois, il faut avoir le courage de venir; cherche, trouve des forces; tu en puiseras dans ton amour. Mon affection pour toi m’a contraint de subir la plus cruelle des opérations, et il m’est impossible de bouger de mon lit. Quelques moxas m’ont été appliqués hier au soir à la nuque du cou, d’une épaule à l’autre, et il a fallu les laisser brûler assez long-temps. Tu me comprends? Mais je pensais à toi, je n’ai pas trop souffert. Pour dérouter toutes les perquisitions de Maulincour, qui ne nous persécutera plus long-temps, j’ai quitté le toit protecteur de l’ambassade, et suis à l’abri de toutes recherches, rue des Enfants-Rouges, no 12, chez une vieille femme nommée madame Étienne Gruget, la mère de cette Ida, qui va payer cher sa sotte incartade. Viens-y demain, à neuf heures du matin. Je suis dans une chambre à laquelle on ne parvient que par un escalier intérieur. Demande monsieur Camuset. A demain. Je te baise le front, ma chérie.»
Jacquet regarda Jules avec une sorte de terreur honnête, qui comportait une compassion vraie, et dit son mot favori:—Diable! diable! sur deux tons différents.
—Cela te semble clair, n’est-ce pas? dit Jules. Eh! bien, il y a dans le fond de mon cœur une voix qui plaide pour ma femme, et qui se fait entendre plus haut que toutes les douleurs de la jalousie. Je subirai jusqu’à demain le plus horrible des supplices; mais enfin, demain, de neuf à dix heures, je saurai tout, et je serai malheureux ou heureux pour la vie. Pense à moi, Jacquet.
—Je serai chez toi demain à onze heures. Nous irons là ensemble, et je t’attendrai, si tu le veux, dans la rue. Tu peux courir des dangers, il faut près de toi quelqu’un de dévoué qui te comprenne à demi-mot et que tu puisses employer sûrement. Compte sur moi.
—Même pour m’aider à tuer quelqu’un?
—Diable! diable! dit Jacquet vivement en répétant pour ainsi dire la même note musicale, j’ai deux enfants et une femme...
Jules serra la main de Claude Jacquet et sortit. Mais il revint précipitamment.
—J’oublie la lettre, dit-il. Puis ce n’est pas tout, il faut la recacheter.
—Diable! diable! tu l’as ouverte sans en prendre l’empreinte; mais le cachet s’est heureusement assez bien fendu. Va, laisse-la-moi, je te la rapporterai secundum scripturam.
—A quelle heure?
—A cinq heures et demie...
—Si je n’étais pas encore rentré, remets-la tout bonnement au concierge, en lui disant de la monter à madame.
—Me veux-tu demain?
—Non. Adieu.
Jules arriva promptement à la place de la Rotonde du Temple, il y laissa son cabriolet, et vint à pied rue des Enfants-Rouges où il examina la maison de madame Étienne Gruget. Là, devait s’éclaircir le mystère d’où dépendait le sort de tant de personnes; là était Ferragus, et à Ferragus aboutissaient tous les fils de cette intrigue. La réunion de madame Jules, de son mari, de cet homme, n’était-elle pas le nœud gordien de ce drame déjà sanglant, et auquel ne devait pas manquer le glaive qui dénoue les liens les plus fortement serrés?
Cette maison était une de celles qui appartiennent au genre dit cabajoutis. Ce nom très-significatif est donné par le peuple de Paris à ces maisons composées, pour ainsi dire, de pièces de rapport. C’est presque toujours ou des habitations primitivement séparées, mais réunies par les fantaisies des différents propriétaires qui les ont successivement agrandies; ou des maisons commencées, laissées, reprises, achevées; maisons malheureuses qui ont passé, comme certains peuples, sous plusieurs dynasties de maîtres capricieux. Ni les étages ni les fenêtres ne sont ensemble, pour emprunter à la peinture un de ses termes les plus pittoresques; tout y jure, même les ornements extérieurs. Le cabajoutis est à l’architecture parisienne ce que le capharnaüm est à l’appartement, un vrai fouillis où l’on a jeté pêle-mêle les choses les plus discordantes.
—Madame Étienne, demanda Jules à la portière.
Cette portière était logée sous la grande porte, dans une de ces espèces de cages à poulets, petite maison de bois montée sur des roulettes, et assez semblable à ces cabinets que la police a construits sur toutes les places de fiacres.
—Hein? fit la portière en quittant le bas qu’elle tricotait.
A Paris, les différents sujets qui concourent à la physionomie d’une portion quelconque de cette monstrueuse cité, s’harmonient admirablement avec le caractère de l’ensemble. Ainsi portier, concierge ou suisse, quel que soit le nom donné à ce muscle essentiel du monstre parisien, il est toujours conforme au quartier dont il fait partie, et souvent il le résume. Brodé sur toutes les coutures, oisif, le concierge joue sur les rentes dans le faubourg Saint-Germain, le portier a ses aises dans la Chaussée-d’Antin, il lit les journaux dans le quartier de la Bourse, il a un état dans le faubourg Montmartre. La portière est une ancienne prostituée dans le quartier de la prostitution; au Marais, elle a des mœurs, elle est revêche, elle a ses lubies.
En voyant monsieur Jules, cette portière prit un couteau pour remuer la motte presque éteinte de sa chaufferette; puis elle lui dit:—Vous demandez madame Étienne, est-ce madame Étienne Gruget?
—Oui, dit Jules Desmarets en prenant un air presque fâché.
—Qui travaille en passementerie?
—Oui.
—Eh! bien, monsieur, dit-elle en sortant de sa cage, mettant la main sur le bras de monsieur Jules et le conduisant au bout d’un long boyau voûté comme une cave, vous monterez le second escalier au fond de la cour. Voyez-vous les fenêtres où il y a des géroflées? c’est là que reste madame Étienne.
—Merci, madame. Croyez-vous qu’elle soit seule?
—Mais pourquoi donc qu’elle ne serait pas seule, cette femme, elle est veuve?
Jules monta lestement un escalier fort obscur, dont les marches avaient des callosités formées par la boue durcie qu’y laissaient les allants et les venants. Au second étage, il vit trois portes, mais point de géroflées. Heureusement, sur l’une de ces portes, la plus huileuse et la plus brune des trois, il lut ces mots écrits à la craie: Ida viendra ce soir à neuf heures.—C’est là, se dit Jules. Il tira un vieux cordon de sonnette tout noir, à pied de biche, entendit le bruit étouffé d’une sonnette fêlée et les jappements d’un petit chien asthmatique. La manière dont les sons retentissaient dans l’intérieur lui annonça un appartement encombré de choses qui n’y laissaient pas subsister le moindre écho, trait caractéristique des logements occupés par des ouvriers, par de petits ménages, auxquels la place et l’air manquent. Jules cherchait machinalement les géroflées, et finit par les trouver sur l’appui extérieur d’une croisée à coulisse, entre deux plombs empestés. Là, des fleurs; là, un jardin long de deux pieds, large de six pouces; là, un grain de blé; là, toute la vie résumée; mais là aussi toutes les misères de la vie. En face de ces fleurs chétives et des superbes tuyaux de blé, un rayon de lumière, tombant là du ciel comme par grâce, faisait ressortir la poussière, la graisse, et je ne sais quelle couleur particulière aux taudis parisiens, mille saletés qui encadraient, vieillissaient et tachaient les murs humides, les balustres vermoulus de l’escalier, les châssis disjoints des fenêtres, et les portes primitivement rouges. Bientôt une toux de vieille et le pas lourd d’une femme qui traînait péniblement des chaussons de lisière annoncèrent la mère d’Ida Gruget. Cette vieille ouvrit la porte, sortit sur le palier, leva la tête, et dit: Ah! c’est monsieur Bocquillon. Mais non. Par exemple, comme vous ressemblez à monsieur Bocquillon. Vous êtes son frère, peut-être. Qu’y a-t-il pour votre service? Entrez donc, monsieur.
Jules suivit cette femme dans une première pièce où il vit, mais en masse, des cages, des ustensiles de ménage, des fourneaux, des meubles, de petits plats de terre pleins de pâtée ou d’eau pour le chien et les chats, une horloge de bois, des couvertures, des gravures d’Eisen, de vieux fers entassés, mêlés, confondus de manière à produire un tableau véritablement grotesque, le vrai capharnaüm parisien, auquel ne manquaient même pas quelques numéros du Constitutionnel.
Jules, dominé par une pensée de prudence, n’écouta pas la veuve Gruget, qui lui disait:—Entrez donc ici, monsieur, vous vous chaufferez.
Craignant d’être entendu par Ferragus, Jules se demandait s’il ne valait pas mieux conclure dans cette première pièce le marché qu’il venait proposer à la vieille. Une poule qui sortit en caquetant d’une soupente le tira de sa méditation secrète. Jules avait pris sa résolution. Il suivit alors la mère d’Ida dans la pièce à feu, où ils furent accompagnés par le petit carlin poussif, personnage muet, qui grimpa sur un vieux tabouret. Madame Gruget avait eu toute la fatuité d’une demi-misère en parlant de chauffer son hôte. Son pot-au-feu cachait complétement deux tisons notablement disjoints. L’écumoire gisait à terre, la queue dans les cendres. Le chambranle de la cheminée, orné d’un Jésus de cire mis sous une cage carrée en verre bordé de papier bleuâtre, était encombré de laines, de bobines et d’outils nécessaires à la passementerie. Jules examina tous les meubles de l’appartement avec une curiosité pleine d’intérêt, et manifesta malgré lui sa secrète satisfaction.
—Eh! bien, dites donc, monsieur, est-ce que vous voulez vous arranger de mes meubes? lui dit la veuve en s’asseyant sur un fauteuil de canne jaune qui semblait être son quartier-général. Elle y gardait à la fois son mouchoir, sa tabatière, son tricot, des légumes épluchés à moitié, des lunettes, un calendrier, des galons de livrée commencés, un jeu de cartes grasses, et deux volumes de romans, tout cela frappé en creux. Ce meuble, sur lequel cette vieille descendait le fleuve de la vie, ressemblait au sac encyclopédique que porte une femme en voyage, et où se trouve son ménage en abrégé, depuis le portrait du mari jusqu’à de l’eau de mélisse pour les défaillances, des dragées pour les enfants, et du taffetas anglais pour les coupures.