«Je crains bien que les Indiens ne me forcent à des mesures violentes, dit Cook en apprenant ce qui s’était passé; il ne faut pas leur laisser croire qu’ils ont eu de l’avantage sur nous.»
Pendant la nuit du 13 au 14 février, la chaloupe de la Discovery fut volée. Le commandant résolut alors de s’emparer de Terreeoboo ou de quelques-uns des principaux personnages, et de les garder en otages jusqu’à ce que les objets volés lui eussent été rendus.
En effet, il descendit à terre avec un détachement de soldats de marine, et se dirigea aussitôt vers la résidence du roi. Il reçut les marques de respect accoutumées sur sa route, et, apercevant Terreeoboo et ses deux fils, auxquels il dit quelques mots du vol de la chaloupe, il les détermina à passer la journée à bord de la Résolution.
Les affaires prenaient une heureuse tournure, et déjà les deux jeunes princes étaient embarqués dans la pinasse, lorsque l’une des épouses de Terreeoboo le supplia tout en larmes de ne pas se rendre à bord. Deux autres chefs se joignirent à elle, et les insulaires, effrayés des préparatifs d’hostilités dont ils étaient témoins, commencèrent à se précipiter en foule autour du roi et du commandant. Ce dernier pressait de s’embarquer, mais, lorsque le prince sembla disposé à le suivre, les chefs s’interposèrent et eurent recours à la force pour l’en empêcher.
Cook, voyant que son projet était manqué ou qu’il ne pourrait le mettre à exécution qu’en versant beaucoup de sang, y avait renoncé, et il marchait paisiblement sur le rivage pour regagner son canot, lorsque le bruit se répandit qu’un des principaux chefs venait d’être tué. Les femmes, les enfants furent aussitôt renvoyés, et tout ce monde se dirigea vers les Anglais.
Un indigène, armé d’un «pahooa», se mit à défier le capitaine, et, comme il ne voulait pas cesser ses menaces, Cook lui tira un coup de pistolet chargé à petit plomb. Protégé par une natte épaisse, celui-ci, ne se sentant pas blessé, devint plus audacieux; mais, plusieurs autres naturels s’avançant, le commandant déchargea son fusil sur celui qui était le plus rapproché et le tua.
Ce fut le signal d’une attaque générale. La dernière fois qu’on aperçut Cook, il faisait signe aux canots de cesser le feu et d’approcher pour embarquer sa petite troupe. Ce fut en vain! Cook était frappé et gisait sur le sol.
«Les insulaires poussèrent des cris de joie lorsqu’ils le virent tomber, dit la relation; ils traînèrent tout de suite son corps sur le rivage et, s’enlevant le poignard les uns aux autres, ils s’acharnèrent tous avec une ardeur féroce à lui porter des coups, lors même qu’il ne respirait plus.»
Ainsi périt ce grand navigateur, le plus illustre assurément de ceux qu’a produits l’Angleterre. La hardiesse de ses plans, sa persévérance à les exécuter, l’étendue de ses connaissances, en ont fait le type du véritable marin de découvertes.
Que de services il avait rendus à la géographie! Dans son premier voyage, il avait relevé les îles de la Société, prouvé que la Nouvelle-Zélande est formée de deux îles, parcouru le détroit qui les sépare et reconnu son littoral; enfin, il avait visité toute la côte orientale de la Nouvelle-Hollande.
Dans son second voyage, il avait relégué dans le pays des chimères ce fameux continent austral, rêve des géographes en chambre; il avait découvert la Nouvelle-Calédonie, la Géorgie australe, la terre de Sandwich, et pénétré dans l’hémisphère sud plus loin qu’on n’avait fait avant lui.
Dans sa troisième expédition, il avait découvert l’archipel Hawaï, et relevé la côte occidentale de l’Amérique depuis le 43e degré, c’est-à-dire sur une étendue de plus de 3,500 milles. Il avait franchi le détroit de Behring, et s’était aventuré dans cet océan Boréal, effroi des navigateurs, jusqu’à ce que les glaces lui eussent opposé une barrière infranchissable.
Ses talents de marin n’ont pas besoin d’être vantés; ses travaux hydrographiques sont restés; mais, ce qu’il faut surtout apprécier, ce sont les soins dont il sut entourer ses équipages, et qui lui permirent d’accomplir ces rudes et longues campagnes en ne faisant que des pertes insignifiantes.
A la suite de cette fatale journée, les Anglais consternés plièrent leurs tentes et rentrèrent à bord. Vainement firent-ils des tentatives et des offres pour se faire rendre le corps de leur infortuné commandant. Dans leur colère, ils allaient recourir aux armes, lorsque deux prêtres, amis du lieutenant King, rapportèrent, à l’insu des autres chefs, un morceau de chair humaine, qui pesait neuf à dix livres. C’était tout ce qui restait, dirent-ils, du corps de Rono, qui avait été brûlé, suivant la coutume.
ITINÉRAIRE DES PRINCIPAUX VOYAGEURS pendant le XVIIIe siècle
d'après Cook. Fac-simile. Gravure ancienne.
ITINÉRAIRE DES PRINCIPAUX VOYAGEURS pendant le XVIIIe siècle
d'après Cook. Fac-simile. Gravure ancienne.
Cette vue ne fit que rendre plus ardente chez les Anglais la soif des représailles. De leur côté, les insulaires avaient à venger la mort de cinq chefs et d’une vingtaine des leurs. Aussi, chaque fois que les Anglais descendaient à l’aiguade, trouvaient-ils une foule furieuse, armée de pierres et de bâtons. Pour faire un exemple, le capitaine Clerke, qui avait pris le commandement de l’expédition, dut livrer aux flammes le village des prêtres et massacrer ceux qui s’opposèrent à cette exécution.
Cependant, on finit par s’aboucher, et, le 19 février, les restes de Cook, ses mains, reconnaissables à une large cicatrice, sa tête dépouillée de chair et divers autres débris furent remis aux Anglais, qui, trois jours après, rendirent à ces restes précieux les derniers devoirs.
Dès lors, les échanges reprirent comme si rien ne s’était passé, et aucun incident ne marqua la fin de la relâche aux îles Sandwich.
Le capitaine Clerke avait laissé le commandement de la Discovery au lieutenant Gore, et mis son pavillon à bord de la Résolution. Après avoir achevé la reconnaissance des îles Hawaï, il fit voile pour le nord, toucha au Kamtchatka, où les Russes lui firent bon accueil, franchit le détroit de Behring, et s’avança jusqu’à 69° 50′ de latitude nord, où les glaces lui barrèrent le chemin.
Le 22 août 1779, le capitaine Clerke mourait des suites d’une phthisie pulmonaire à l’âge de trente-huit ans. Le capitaine Gore prit alors le commandement en chef, relâcha de nouveau au Kamtchatka, puis à Canton et au cap de Bonne-Espérance, et mouilla dans la Tamise, le 1er octobre 1780, après plus de quatre ans d’absence.
La mort du capitaine Cook fut un deuil général en Angleterre. La Société royale de Londres, qui le comptait parmi ses membres, fit frapper en son honneur une médaille, dont les frais furent couverts par une souscription publique, à laquelle prirent part les plus grands personnages.
Si le nom de ce grand navigateur est éteint aujourd’hui, sa mémoire est toujours vivante, comme on a pu s’en convaincre à la séance solennelle de la Société française de géographie du 14 février 1879.
Une nombreuse assistance s’était réunie pour célébrer le centenaire de la mort de Cook. On y comptait plusieurs représentants des colonies australiennes, aujourd’hui si florissantes, et de cet archipel Hawaï où il avait trouvé la mort. Une grande quantité de reliques, provenant du grand navigateur, ses cartes, les magnifiques aquarelles de Webber, des instruments et des armes des insulaires de l’Océanie, décoraient la salle.
Ce touchant hommage, à cent ans de distance, rendu par un peuple, dont le roi avait recommandé de ne pas inquiéter la mission scientifique et civilisatrice de Cook, était bien fait pour trouver de l’écho en Angleterre et cimenter les liens de bonne amitié qui rattachent désormais la France au Royaume-Uni.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.