NOTE.
Le manuscrit d’Yvette se compose de 83 feuillets de papier grand format écrits au recto et paginés 1 à 83. Son aspect n’offre rien de particulier à signaler. Les corrections n’y sont ni plus ni moins nombreuses que dans les manuscrits précédents. Cependant l’écriture est tracée plus vigoureusement et offre plus d’unité.
Yvette a paru en feuilleton dans le Figaro, du vendredi 29 août au mardi 9 septembre 1884.
C’est à propos d’Yvette que Maupassant écrivit à l’éditeur Havard (lettre inédite du 3 avril 1884): «La nouvelle pour le Figaro va très bien.» Il ajoutait (lettre du 2 octobre 1884): «Je ne veux pas publier cette nouvelle seule dans un volume. J’aurais l’air de lui donner une importance qu’elle n’a pas. J’ai voulu faire et j’ai fait, comme procédé littéraire, une espèce de pastiche de la manière élégante de Feuillet et Cie. C’est une bluette, mais ce n’est point une étude. C’est adroit, mais ce n’est pas fort.»
VARIANTES
D’APRÈS LE MANUSCRIT ORIGINAL.
Page 1, ligne 10, donc tout doucement...
Page 4, ligne 24, Servigny, grand, élégant, beau garçon, d’allure fine, ayant vécu, vivant encore, homme du monde, spirituel, léger, sceptique et entraînable, énergique et...
Page 5, ligne 19, de Parisien dégourdi...
Page 9, ligne 4, pas été, ni le suis, ni le serai. Moi...
Page 10, ligne 2, trouver. Ou bien elle seconde les plans de sa mère avec un art infini pour vendre, et revendre peut-être dix fois, une innocence déjà bien lointaine, ou bien elle ignore avec une belle et loyale insouciance de jeune fille, avec une adorable candeur de vierge tout ce qui se passe dans la maison paternelle.
Belle comme on ne l’est pas, faite comme une déesse de dix-huit ans, avec la souplesse de membres d’une Diane, une élégance de gestes, une facilité de mouvements, une distinction de tournure, une splendeur de nature souveraine, elle vit...
Page 10, ligne 14, pense, ni prévoir ce qu’elle sera. Mais...
Page 11, ligne 15, sans rien dire, puis...
Page 11, ligne 27, yeux. Il me semble que quelque chose d’elle coule dans mon sang, a pénétré dans ma chair, tant ses traits sont toujours nets dans mon esprit, tant sa voix est restée dans mon oreille... J’ai un...
Page 12, ligne 23, qu’elle a eu autant...
Page 12, ligne 26, entends-tu? Quant à moi j’attends...
Page 13, ligne 24, mariera pas, c’est certain. Qui...
Page 13, ligne 27, Où trouverait-elle un...
Page 17, ligne 19, convaincu. Je te promets bien que tu seras ennobli malgré toi dès la porte. Je...
Page 17, ligne 22, magasins. Laisse faire les valets. Ils sont dressés. Tu verras. Moi, je ne ferai que répéter, textuellement, le nom qu’ils auront crié. Ils tournèrent...
Page 18, ligne 3, murmure de voix, un murmure confus...
Page 20, ligne 25, rapports, et dans tous les sens, les produits...
Page 22, ligne 10, parler, elle avait l’air de remplir, par toutes les attitudes de son corps et tous les déplacements de ses membres, une fonction auguste et charmante, tant ses...
Page 22, ligne 27, pris aujourd’hui ses...
Page 23, ligne 24, voleter ainsi.
Page 24, ligne 5, monde les regardait et...
Page 25, ligne 6, grisait comme une liqueur. Et...
Page 27, ligne 27, de dire une...
Page 31, ligne 17, conduisait dans le vestibule...
Page 32, ligne 7, friandises médiocres de...
Page 35, ligne 3, berges humides montait...
Page 36, ligne 19, comme ça. Elle était vêtue...
Page 43, ligne 25, vite, puis s’arrêtait quelques secondes et se remettait en route. Tout...
Page 50, ligne 5, chaise de bois.
Page 51, ligne 6, Montijo devint impératrice.
Page 51, ligne 11, l’autre pour se permettre de pareilles alliances. Mais...
Page 52, ligne 26, l’autre, plus inexplorable, plus impénétrable...
Page 61, ligne 12, d’un grand danger...
Page 62, ligne 18, double et trompeuse provocation.
Page 64, ligne 19, qu’elle avait en dansant...
Page 68, ligne 21, bafoué; et résolu à tout oser, cédant à un obscur...
Page 70, ligne 11, œil droit et clair...
Page 73, ligne 5, instinct, par ruse inconsciente, par adresse...
Page 82, ligne 22, cherché, pleine de craintes...
Page 93, ligne 12, restaurant des canotiers, à Chatou.
Page 94, ligne 19, s’éclairèrent tout à coup d’une...
Page 97, ligne 15, ombres noires côte...
Page 97, ligne 18, façade de la villa un rapide...
Page 97, ligne 23, voix déchirante, suraiguë...
Page 98, ligne 25, aperçût et sans que la foudre lointaine se fût rapprochée. La...
Page 104, ligne 5, folle, tout à fait folle. Tu...
Page 113, ligne 21, commune, procédé de pauvre...
Page 114, ligne 19, plaisir visible des gens...
Page 116, ligne 24, joues, ses lèvres ne...
Page 117, ligne 10, serait disparue elle, partie...
Page 119, ligne 25, cria-t-elle. Ils partirent, elle...
Page 122, ligne 22, tant pis! et s’élança à pieds joints dans...
Page 123, ligne 1, lançant au loin dans l’eau:
Page 125, ligne 8, rien, rien du tout.
Page 126, ligne 18, «Adieu, ma chère maman.»
Page 128, ligne 26, bruits confus de la nuit...
Page 129, ligne 27, événements inconnus de...
Page 130, ligne 2, elle avait du plaisir à songer ainsi, un...
Page 130, ligne 5, s’enfonçait, elle s’en allait dans...
Page 130, ligne 26, sentait si bien, dans...
Page 131, ligne 26, chantait l’Alleluia d’amour...
Page 132, ligne 24, Sa mère criait: Yvette, Yvette! Éteins...
Page 134, ligne 10, comme ça? Qu’est-ce que nous allons faire? Tous...
Page 135, ligne 12, chevalier protesta.
Page 135, ligne 19, coup préparé...
Page 140, ligne 6, sous sa joue, sous sa bouche.
Page 144, ligne 7, défaillant, quelque chose d’attirant; et...
Page 144, ligne 15, sourire d’amour. Je vais chercher votre mère, dit-il. Elle fit oui d’un mouvement de l’œil. La marquise s’élança sur sa fille, les deux bras, etc.
LA mer fouette la côte de sa vague courte et monotone. De petits nuages blancs passent vite à travers le grand ciel bleu, emportés par le vent rapide, comme des oiseaux; et le village, dans le pli du vallon qui descend vers l’océan, se chauffe au soleil.
Tout à l’entrée, la maison des Martin-Lévesque, seule, au bord de la route. C’est une petite demeure de pêcheur, aux murs d’argile, au toit de chaume empanaché d’iris bleus. Un jardin large comme un mouchoir, où poussent des oignons, quelques choux, du persil, du cerfeuil, se carre devant la porte. Une haie le clôt le long du chemin.
L’homme est à la pêche, et la femme, devant la loge, répare les mailles d’un grand filet brun, tendu sur le mur ainsi qu’une immense toile d’araignée. Une fillette de quatorze ans, à l’entrée du jardin, assise sur une chaise de paille penchée en arrière et appuyée du dos à la barrière, raccommode du linge, du linge de pauvre, rapiécé, reprisé déjà. Une autre gamine, plus jeune d’un an, berce dans ses bras un enfant tout petit, encore sans gestes et sans parole; et deux mioches de deux et trois ans, le derrière dans la terre, nez à nez, jardinent de leurs mains maladroites et se jettent des poignées de poussière dans la figure.
Personne ne parle. Seul le moutard qu’on essaie d’endormir pleure d’une façon continue, avec une petite voix aigre et frêle. Un chat dort sur la fenêtre; et des giroflées épanouies font, au pied du mur, un beau bourrelet de fleurs blanches sur qui bourdonne un peuple de mouches.
La fillette qui coud près de l’entrée appelle tout à coup:
—M’man!
La mère répond:
—Qué qu’ t’as?
—Le r’voilà.
Elles sont inquiètes depuis le matin, parce qu’un homme rôde autour de la maison: un vieux homme qui a l’air d’un pauvre. Elles l’ont aperçu comme elles allaient conduire le père à son bateau, pour l’embarquer. Il était assis sur le fossé, en face de leur porte. Puis, quand elles sont revenues de la plage, elles l’ont retrouvé là, qui regardait la maison.
Il semblait malade et très misérable. Il n’avait pas bougé pendant plus d’une heure; puis, voyant qu’on le considérait comme un malfaiteur, il s’était levé et était parti en traînant la jambe.
Mais bientôt elles l’avaient vu revenir de son pas lent et fatigué; et il s’était encore assis, un peu plus loin cette fois, comme pour les guetter.
La mère et les fillettes avaient peur. La mère surtout se tracassait parce qu’elle était d’un naturel craintif, et que son homme, Lévesque, ne devait revenir de la mer qu’à la nuit tombante.
Son mari s’appelait Lévesque; elle, on la nommait Martin, et on les avait baptisés les Martin-Lévesque. Voici pourquoi: elle avait épousé en premières noces un matelot du nom de Martin, qui allait tous les étés à Terre-Neuve, à la pêche de la morue.
Après deux années de mariage, elle avait de lui une petite fille et elle était encore grosse de six mois quand le bâtiment qui portait son mari, les Deux-Sœurs, un trois-mâts-barque de Dieppe, disparut.
On n’en eut jamais aucune nouvelle; aucun des marins qui le montaient ne revint; on le considéra donc comme perdu corps et biens.
La Martin attendit son homme pendant dix ans, élevant à grand’peine ses deux enfants; puis, comme elle était vaillante et bonne femme, un pêcheur du pays, Lévesque, veuf avec un garçon, la demanda en mariage. Elle l’épousa et eut encore de lui deux enfants en trois ans.
Ils vivaient péniblement, laborieusement. Le pain était cher et la viande presque inconnue dans la demeure. On s’endettait parfois chez le boulanger, en hiver, pendant les mois de bourrasques. Les petits se portaient bien, cependant. On disait:
—C’est des braves gens, les Martin-Lévesque. La Martin est dure à la peine, et Lévesque n’a pas son pareil pour la pêche.
La fillette assise à la barrière reprit:
—On dirait qui nous connaît. C’est p’t-être ben quéque pauvre d’Épreville ou d’Auzebosc.
Mais la mère ne s’y trompait pas. Non, non, ça n’était pas quelqu’un du pays, pour sûr!
Comme il ne remuait pas plus qu’un pieu, et qu’il fixait ses yeux avec obstination sur le logis des Martin-Lévesque, la Martin devint furieuse et, la peur la rendant brave, elle saisit une pelle et sortit devant la porte.
—Qué que vous faites là? cria-t-elle au vagabond.
Il répondit d’une voix enrouée:
—J’ prends la fraîche, donc! J’ vous fais-ti tort?
Elle reprit:
—Pourqué qu’ vous êtes quasiment en espionance devant ma maison?
L’homme répliqua:
—Je n’ fais d’ mal à personne. C’est-i’ point permis d’ s’asseoir sur la route?
Ne trouvant rien à répondre, elle rentra chez elle.
La journée s’écoula lentement. Vers midi, l’homme disparut. Mais il repassa vers cinq heures. On ne le vit plus dans la soirée.
Lévesque rentra à la nuit tombée. On lui dit la chose. Il conclut:
—C’est quéque fouineur ou quéque malicieux.
Et il se coucha sans inquiétude, tandis que sa compagne songeait à ce rôdeur qui l’avait regardée avec des yeux si drôles.
Quand le jour vint, il faisait grand vent, et le matelot, voyant qu’il ne pourrait prendre la mer, aida sa femme à raccommoder ses filets.
Vers neuf heures, la fille aînée, une Martin, qui était allée chercher du pain, rentra en courant, la mine effarée, et cria:
—M’man, le r’voilà!
La mère eut une émotion, et, toute pâle, dit à son homme:
—Va li parler, Lévesque, pour qu’il ne nous guette point comme ça, parce que, mé, ça me tourne les sens.
Et Lévesque, un grand matelot au teint de brique, à la barbe drue et rouge, à l’œil bleu percé d’un point noir, au cou fort enveloppé toujours de laine, par crainte du vent et de la pluie au large, sortit tranquillement et s’approcha du rôdeur.
Et ils se mirent à parler.
La mère et les enfants les regardaient de loin, anxieux et frémissants.
Tout à coup l’inconnu se leva et s’en vint, avec Lévesque, vers la maison.
La Martin, effarée, se reculait. Son homme lui dit:
—Donne li un p’tieu de pain et un verre de cidre. I n’a rien mâqué depuis avant-hier.
Et ils entrèrent tous deux dans le logis, suivis de la femme et des enfants. Le rôdeur s’assit et se mit à manger, la tête baissée sous tous les regards.
La mère, debout, le dévisageait; les deux grandes filles, les Martin, adossées à la porte, l’une portant le dernier enfant, plantaient sur lui leurs yeux avides, et les deux mioches, assis dans les cendres de la cheminée, avaient cessé de jouer avec la marmite noire, comme pour contempler aussi cet étranger.
Lévesque, ayant pris une chaise, lui demanda:
—Alors vous v’nez de loin?
—J’ viens d’ Cette.
—A pied, comme ça?...
—Oui, à pied. Quand on n’a pas les moyens, faut ben.
—Ousque vous allez donc?
—J’allais t’ici.
—Vous y connaissez quéqu’un?
—Ça se peut ben.
Ils se turent. Il mangeait lentement, bien qu’il fût affamé, et il buvait une gorgée de cidre après chaque bouchée de pain. Il avait un visage usé, ridé, creux partout, et semblait avoir beaucoup souffert.
Lévesque lui demanda brusquement:
—Comment que vous vous nommez?
Il répondit sans lever le nez:
—Je me nomme Martin.
Un étrange frisson secoua la mère. Elle fit un pas, comme pour voir de plus près le vagabond, et demeura en face de lui, les bras pendants, la bouche ouverte. Personne ne disait plus rien. Lévesque enfin reprit:
—Êtes-vous d’ici?
Il répondit:
—J’ suis d’ici.
Et comme il levait enfin la tête, les yeux de la femme et les siens se rencontrèrent et demeurèrent fixes, mêlés, comme si les regards se fussent accrochés.
Et elle prononça tout à coup, d’une voix changée, basse, tremblante:
—C’est-y té, mon homme?
Il articula lentement:
—Oui, c’est mé.
Il ne remua pas, continuant à mâcher son pain.
Lévesque, plus surpris qu’ému, balbutia:
—C’est té, Martin?
L’autre dit simplement:
—Oui, c’est mé.
Et le second mari demanda:
—D’où que tu d’viens donc?
Le premier raconta:
—D’ la côte d’Afrique. J’ons sombré sur un banc. J’ nous sommes ensauvés à trois, Picard, Vatinel et mé. Et pi j’avons été pris par des sauvages qui nous ont tenus douze ans. Picard et Vatinel sont morts. C’est un voyageur anglais qui m’a pris-t-en passant et qui m’a reconduit à Cette. Et me v’là.
La Martin s’était mise à pleurer, la figure dans son tablier.
Lévesque prononça:
—Qué que j’allons fé, à c’t’heure?
Martin demanda:
—C’est té qu’es s’n homme?
Lévesque répondit:
—Oui, c’est mé!
Ils se regardèrent et se turent.
Alors, Martin, considérant les enfants en cercle autour de lui, désigna d’un coup de tête les deux fillettes.
—C’est-i’ les miennes?
Lévesque dit:
—C’est les tiennes.
Il ne se leva point; il ne les embrassa point; il constata seulement:
—Bon Dieu, qu’a sont grandes!
Lévesque répéta:
—Qué que j’allons fé?
Martin, perplexe, ne savait guère plus. Enfin il se décida:
—Moi, j’ f’rai à ton désir. Je n’ veux pas t’ faire tort. C’est contrariant tout de même, vu la maison. J’ai deux éfants, tu n’as trois, chacun les siens. La mère, c’est-ti à té, c’est-ti à mé? J’ suis consentant à ce qui te plaira; mais la maison, c’est à mé, vu qu’ mon père me l’a laissée, que j’y sieus né, et qu’elle a des papiers chez le notaire.
La Martin pleurait toujours, par petits sanglots cachés dans la toile bleue du tablier. Les deux grandes fillettes s’étaient rapprochées et regardaient leur père avec inquiétude.
Il avait fini de manger. Il dit à son tour:
—Qué que j’allons fé?
Lévesque eut une idée:
—Faut aller chez l’ curé, i’ décidera.
Martin se leva, et comme il s’avançait vers sa femme, elle se jeta sur sa poitrine en sanglotant:
—Mon homme! te v’là! Martin, mon pauvre Martin, te v’là!
Et elle le tenait à pleins bras, traversée brusquement par un souffle d’autrefois, par une grande secousse de souvenirs qui lui rappelaient ses vingt ans et ses premières étreintes.
Martin, ému lui-même, l’embrassait sur son bonnet. Les deux enfants, dans la cheminée, se mirent à hurler ensemble en entendant pleurer leur mère, et le dernier né, dans les bras de la seconde des Martin, clama d’une voix aiguë comme un fifre faux.
Lévesque, debout, attendait:
—Allons, dit-il, faut se mettre en règle.
Martin lâcha sa femme, et, comme il regardait ses deux filles, la mère leur dit:
—Baisez vot’ pé, au moins.
Elles s’approchèrent en même temps, l’œil sec, étonnées, un peu craintives. Et il les embrassa l’une après l’autre, sur les deux joues, d’un gros bécot paysan. En voyant approcher cet inconnu, le petit enfant poussa des cris si perçants, qu’il faillit être pris de convulsions.
Puis les deux hommes sortirent ensemble.
Comme ils passaient devant le Café du Commerce, Lévesque demanda:
—Si je prenions toujours une goutte?
—Moi, j’ veux ben, déclara Martin.
Ils entrèrent, s’assirent dans la pièce encore vide et Lévesque cria:
—Eh! Chicot, deux fil-en-six, de la bonne, c’est Martin qu’est r’venu, Martin, celui à ma femme, tu sais ben, Martin des Deux-Sœurs, qu’était perdu.
Et le cabaretier, trois verres d’une main, un carafon de l’autre, s’approcha, ventru, sanguin, bouffi de graisse, et demanda d’un air tranquille:
—Tiens! te v’là donc, Martin?
Martin répondit:
—Mé v’là.
Le Retour a paru dans le Gaulois du lundi 28 juillet 1884.
VRAIMENT, je te crois folle, ma chère amie, d’aller te promener dans la campagne par un pareil temps. Tu as, depuis deux mois, de singulières idées. Tu m’amènes, bon gré, mal gré, au bord de la mer, alors que jamais, depuis quarante-cinq ans que nous sommes mariés, tu n’avais eu pareille fantaisie. Tu choisis d’autorité Fécamp, une triste ville, et te voilà prise d’une telle rage de locomotion, toi qui ne remuais jamais, que tu veux te promener à travers champs par le jour le plus chaud de l’année. Dis à d’Apreval de t’accompagner, puisqu’il se prête à tous tes caprices. Quant à moi, je rentre faire la sieste.
Mme de Cadour se tourna vers son ancien ami:
—Venez-vous avec moi, d’Apreval?
Il s’inclina, en souriant, avec une galanterie du temps passé:
—Où vous irez, j’irai, dit-il.
—Eh bien, allez attraper une insolation—déclara M. de Cadour. Et il rentra dans l’Hôtel des Bains pour s’étendre une heure ou deux sur son lit.
Dès qu’ils furent seuls, la vieille femme et son vieux compagnon se mirent en route. Elle dit, très bas, en lui serrant la main:
—Enfin!—enfin!
Il murmura:
—Vous êtes folle. Je vous assure que vous êtes folle. Songez à ce que vous risquez. Si cet homme...
Elle eut un sursaut:
—Oh! Henri, ne dites pas «Cet homme» en parlant de lui.
Il reprit d’un ton brusque:
—Eh bien! si notre fils se doute de quelque chose, s’il nous soupçonne, il vous tient, il nous tient. Vous vous êtes bien passée de le voir depuis quarante ans. Qu’avez-vous aujourd’hui?
Ils avaient suivi la longue rue qui va de la mer à la ville. Ils tournèrent à droite pour monter la côte d’Étretat. La route blanche se déroulait sous une pluie brûlante de soleil.
Ils allaient lentement sous l’ardente chaleur, à petits pas. Elle avait passé son bras sous celui de son ami, et elle regardait droit devant elle d’un regard fixe, hanté!
Elle prononça:
—Ainsi, vous ne l’avez jamais revu non plus?
—Non, jamais!
—Est-ce possible?
—Ma chère amie, ne recommençons point cette éternelle discussion. J’ai une femme et des enfants, comme vous avez un mari, nous avons donc l’un et l’autre tout à craindre de l’opinion.
Elle ne répondit point. Elle songeait à sa jeunesse lointaine, aux choses passées, si tristes.
On l’avait mariée, comme on marie les jeunes filles. Elle ne connaissait guère son fiancé, un diplomate, et elle vécut avec lui, plus tard, de la vie de toutes les femmes du monde.
Mais voilà qu’un jeune homme, M. d’Apreval, marié comme elle, l’aima d’une passion profonde; et pendant une longue absence de M. de Cadour, parti aux Indes en mission politique, elle succomba.
Aurait-elle pu résister? se refuser? Aurait-elle eu la force, le courage de ne pas céder, car elle l’aimait aussi? Non, vraiment, non! C’eût été trop dur! elle aurait trop souffert! Comme la vie est méchante et rusée! Peut-on éviter certaines atteintes du sort, peut-on fuir la destinée fatale? Quand on est femme, seule, abandonnée, sans tendresse, sans enfants, peut-on fuir toujours une passion qui se lève sur vous, comme on fuirait la lumière du soleil, pour vivre, jusqu’à sa mort, dans la nuit?
Comme elle se rappelait tous les détails maintenant, ses baisers, ses sourires, son arrêt sur la porte pour la regarder en entrant chez elle. Quels jours heureux, ses seuls beaux jours, si vite finis!
Puis elle s’aperçut qu’elle était enceinte! quelles angoisses!
Oh! ce voyage, dans le Midi, ce long voyage, ces souffrances, ces terreurs incessantes, cette vie cachée dans ce petit chalet solitaire, sur le bord de la Méditerranée, au fond d’un jardin dont elle n’osait pas sortir!
Comme elle se les rappelait, les longs jours qu’elle passait étendue sous un oranger, les yeux levés vers les fruits rouges, tout ronds, dans le feuillage vert! Comme elle aurait voulu sortir, aller jusqu’à la mer, dont le souffle frais lui venait par-dessus le mur, dont elle entendait les courtes vagues sur la plage, dont elle rêvait la grande surface bleue, luisante de soleil, avec des voiles blanches et une montagne à l’horizon! Mais elle n’osait point franchir la porte. Si on l’avait reconnue, déformée ainsi, montrant sa honte dans sa lourde ceinture!
Et les jours d’attente, les derniers jours torturants! les alertes! les souffrances menaçantes! puis l’effroyable nuit! Que de misères elle avait endurées.
Quelle nuit, celle-là! Comme elle avait gémi, crié! Elle voyait encore la face pâle de son amant, qui lui baisait la main à chaque minute, la figure glabre du médecin, le bonnet blanc de la garde.
Et quelle secousse elle avait sentie en son cœur en entendant ce frêle gémissement d’enfant, ce miaulement, ce premier effort d’une voix d’homme!
Et le lendemain! le lendemain! le seul jour de sa vie où elle eût vu et embrassé son fils, car jamais, depuis, elle ne l’avait seulement aperçu!
Et, depuis lors, quelle longue existence vide où flottait toujours, toujours, la pensée de cet enfant! Elle ne l’avait pas revu, pas une seule fois, ce petit être sorti d’elle, son fils! On l’avait pris, emporté, caché. Elle savait seulement qu’il avait été élevé par des paysans normands, qu’il était devenu lui-même un paysan, et qu’il était marié, bien marié et bien doté par son père, dont il ignorait le nom.
Que de fois, depuis quarante ans, elle avait voulu partir pour le voir, pour l’embrasser! Elle ne se figurait pas qu’il eût grandi! Elle songeait toujours à cette larve humaine qu’elle avait tenue un jour dans ses bras et serrée contre son flanc meurtri.
Que de fois elle avait dit à son amant: «Je n’y tiens plus, je veux le voir, je vais partir.»
Toujours il l’avait retenue, arrêtée. Elle ne saurait pas se contenir, se maîtriser; l’autre devinerait, l’exploiterait. Elle serait perdue.
—Comment est-il? disait-elle.
—Je ne sais pas. Je ne l’ai point revu non plus.
—Est-ce possible? avoir un fils et ne le point connaître. Avoir peur de lui, l’avoir rejeté comme une honte.—C’était horrible.
Ils allaient sur la longue route, accablés par la flamme du soleil, montant toujours l’interminable côte.
Elle reprit:
—Ne dirait-on pas un châtiment? Je n’ai jamais eu d’autre enfant. Non, je ne pouvais plus résister à ce désir de le voir, qui me hante depuis quarante ans. Vous ne comprenez pas cela, vous, les hommes. Songez que je suis tout près de la mort. Et je ne l’aurai pas revu!... pas revu, est-ce possible? Comment ai-je pu attendre si longtemps? J’ai pensé à lui toute ma vie. Quelle affreuse existence cela m’a fait. Je ne me suis pas réveillée une fois, pas une fois, entendez-vous, sans que ma première pensée n’ait été pour lui, pour mon enfant. Comment est-il? Oh! comme je me sens coupable vis-à-vis de lui! Doit-on craindre le monde en ce cas-là? J’aurais dû tout quitter et le suivre, l’élever, l’aimer. J’aurais été plus heureuse, certes. Je n’ai pas osé. J’ai été lâche. Comme j’ai souffert! Oh! ces pauvres êtres abandonnés, comme ils doivent haïr leurs mères!
Elle s’arrêta brusquement, étranglée par les sanglots. Tout le vallon était désert et muet sous la lumière accablante du jour. Seules, les sauterelles jetaient leur cri sec et continu dans l’herbe jaune et rare des deux côtés de la route.
—Asseyez-vous un peu, dit-il.
Elle se laissa conduire jusqu’au bord du fossé et s’affaissa, la figure dans ses mains. Ses cheveux blancs, tordus en spirales des deux côtés de son visage, se déroulaient, et elle pleurait, déchirée par une douleur profonde.
Il restait debout en face d’elle, inquiet, ne sachant que lui dire. Il murmura:
—Allons... du courage.
Elle se releva:
—J’en aurai.
Et, s’essuyant les yeux, elle se remit en marche d’un pas saccadé de vieille.
La route s’enfonçait, un peu plus loin, sous un bouquet d’arbres qui cachait quelques maisons. Ils distinguaient maintenant le choc vibrant et régulier d’un marteau de forge sur une enclume.
Et bientôt ils virent, sur la droite, une charrette arrêtée devant une sorte de maison basse, et, sous un hangar, deux hommes qui ferraient un cheval.
M. d’Apreval s’approcha.
—La ferme de Pierre Bénédict? cria-t-il.
Un des hommes répondit:
—Prenez l’ chemin de gauche, tout contre le p’tit café, et pi suivez tout drait, c’est la troisième après la celle à Poret. Ya une sapinette près d’ la barrière. Ya pas à se tromper.
Ils tournèrent à gauche. Elle allait tout doucement maintenant, les jambes défaillantes, le cœur battant avec tant de violence qu’elle suffoquait.
A chaque pas, elle murmurait, comme pour une prière:
—Mon Dieu! oh! mon Dieu!
Et une émotion terrible lui serrait la gorge, la faisait vaciller sur ses pieds comme si on lui eût coupé les jarrets.
M. d’Apreval, nerveux, un peu pâle, lui dit brusquement:
—Si vous ne savez pas vous maîtriser davantage, vous allez vous trahir tout de suite. Tâchez donc de vous dominer.
Elle balbutia:
—Est-ce que je le puis? Mon enfant! Quand je songe que je vais voir mon enfant!
Ils suivaient un de ces petits chemins de campagne encaissés entre les cours des fermes, ensevelis sous un double rang de hêtres alignés sur les fossés.
Et, tout d’un coup, ils se trouvèrent devant une barrière de bois qu’abritait un jeune sapin.
—C’est ici, dit-il.
Elle s’arrêta net, et regarda.
La cour, plantée de pommiers, était grande, s’étendant jusqu’à la petite maison d’habitation, couverte en chaume. En face, l’écurie, la grange, l’étable, le poulailler. Sous un toit d’ardoises, les voitures, charrette, tombereau, cabriolet. Quatre veaux broutaient l’herbe bien verte sous l’abri des arbres. Les poules noires erraient dans tous les coins de l’enclos.
Aucun bruit. La porte de la maison était ouverte. Mais on ne voyait personne.
Ils entrèrent. Aussitôt un chien noir sortit d’un baril roulé au pied d’un grand poirier et se mit à japper avec fureur.
Contre le mur de la maison, en arrivant, quatre ruches posées sur des planches alignaient leurs dômes de paille.
M. d’Apreval, devant le logis, cria:
—Y a-t-il du monde?
Une enfant parut; une petite fille de dix ans environ, vêtue d’une chemise et d’une jupe de laine, les jambes nues et sales, l’air timide et sournois. Elle restait debout dans l’encadrement de la porte comme pour en défendre l’entrée.
—Qué qu’ vous voulez? dit-elle.
—Ton père est-il là?
—Non.
—Où est-il?
—J’ sais point.
—Et ta maman?
—All’ est aux vaques.
—Va-t-elle revenir bientôt?
—J’ sais point.
Et, brusquement, la vieille femme, comme si elle eût craint qu’on l’entraînât de force, prononça d’une voix précipitée:
—Je ne m’en irai pas sans l’avoir vu.
—Nous allons l’attendre, ma chère amie.
Comme ils se retournaient, ils aperçurent une paysanne qui s’en venait vers la maison, portant deux seaux de fer-blanc qui semblaient lourds et que le soleil frappait par moments d’une flamme éclatante et blanche.
Elle boitait de la jambe droite, et, la poitrine roulée dans un tricot brun, terni, lavé par les pluies, roussi par les étés, elle avait l’air d’une pauvre servante, misérable et sale.
—V’là maman, dit l’enfant.
Quand elle fut près de sa demeure, elle regarda les étrangers d’un air mauvais et soupçonneux; puis elle entra chez elle comme si elle ne les avait pas vus.
Elle semblait vieille, avec une figure creuse, jaune, dure; cette figure de bois des campagnardes.
M. d’Apreval la rappela:
—Dites, madame, nous sommes entrés pour vous demander de nous vendre deux verres de lait.
Elle grommela, en reparaissant sur sa porte, après avoir posé ses seaux.
—Je n’ vends point de lait.
—C’est que nous avons bien soif. Madame est vieille et très fatiguée. N’y a-t-il pas moyen d’avoir quelque chose à boire?
La paysanne les considérait d’un œil inquiet et sournois.
Enfin, elle se décida.
—Pisque vous êtes là, je vas tout de même vous en donner, dit-elle.
Et elle disparut dans son logis.
Puis l’enfant sortit, portant deux chaises qu’elle posa sous un pommier; et la mère s’en vint à son tour avec deux bols de lait mousseux qu’elle mit aux mains des visiteurs.
Puis elle demeura debout devant eux comme pour les surveiller et deviner leurs desseins.
—Vous êtes de Fécamp? dit-elle.
M. d’Apreval répondit:
—Oui, nous sommes à Fécamp pour l’été. Puis, après un silence, il reprit:
—Est-ce que vous pourriez nous vendre des poulets toutes les semaines?
La paysanne hésita, puis répondit:
—Mais, tout de même. C’est-il des jeunes que vous voulez?
—Oui, des jeunes.
—Combien que vous payez ça, au marché?
D’Apreval, qui l’ignorait, se tourna vers son amie:
—Combien donc payez-vous les volailles, ma chère, les jeunes volailles?
Elle balbutia, les yeux pleins de larmes:
—Quatre francs et quatre francs cinquante.
La fermière la regarda de coin, étonnée, puis elle demanda:
—Est-elle malade, c’te dame, pis qu’all’ pleure?
Il ne savait que répondre, et bégaya:
—Non... non... mais elle... elle a perdu sa montre en route, une belle montre, et ça lui a fait de la peine. Si quelqu’un la trouve, vous nous préviendrez.
La mère Bénédict ne répondit rien, jugeant ça louche.
Et soudain, elle prononça:
—V’la m’n’homme!
Elle seule l’avait vu entrer, car elle faisait face à la barrière.
D’Apreval eut un sursaut, Mme de Cadour faillit tomber en se tournant éperdument sur sa chaise.
Un homme était là, à dix pas, tirant une vache au bout d’une corde, courbé en deux, soufflant.
Il prononça, sans s’occuper des visiteurs:
—Maudit! qué rosse!
Et il passa, allant vers l’étable où il disparut.
Les larmes de la vieille femme s’étaient taries brusquement, et elle demeurait effarée, sans paroles, sans pensée:—Son fils, c’était là son fils!
D’Apreval, que la même idée avait blessé, articula d’une voix troublée:
—C’est bien M. Bénédict?
La fermière, méfiante, demanda:
—Qué qui vous a dit son nom?
Il reprit:
—C’est le forgeron au coin de la grand’route.
Puis tous se turent, ayant les yeux fixés sur la porte de l’étable. Elle faisait une sorte de trou noir dans le mur du bâtiment. On ne voyait rien dedans, mais on entendait des bruits vagues, des mouvements, des pas amortis par la paille semée à terre.
Il reparut sur le seuil, s’essuyant le front, et il revint vers la maison d’un grand pas lent qui le soulevait à chaque enjambée.
Il passa encore devant ces étrangers sans paraître les remarquer, et il dit à sa femme:
—Va me tirer une cruche d’ cidre, j’ai sef.
Puis il entra dans sa demeure. La fermière s’en alla vers le cellier, laissant seuls les Parisiens.
Et Mme de Cadour, éperdue, bégaya:
—Allons-nous-en, Henry, allons-nous-en.
D’Apreval lui prit le bras, la souleva, et la soutenant de toute sa force, car il sentait bien qu’elle allait tomber, il l’entraîna, après avoir jeté cinq francs sur une des chaises.
Dès qu’ils eurent franchi la barrière, elle se mit à sangloter, toute secouée par la douleur et balbutiant:
—Oh! oh! voilà ce que vous en avez fait?...
Il était fort pâle. Il répondit d’un ton sec:
—J’ai fait ce que j’ai pu. Sa ferme vaut quatre-vingt mille francs. C’est une dot que n’ont pas tous les enfants de bourgeois.
Et ils revinrent tout doucement, sans ajouter un mot. Elle pleurait toujours. Les larmes coulaient de ses yeux et roulaient sur ses joues, sans cesse.
Elles s’arrêtèrent enfin, et ils rentrèrent dans Fécamp.
M. de Cadour les attendait pour dîner. Il se mit à rire et cria, en les apercevant:
—Très bien, ma femme a attrapé une insolation. J’en suis ravi. Vraiment, je crois qu’elle perd la tête, depuis quelque temps!
Ils ne répondirent ni l’un ni l’autre; et comme le mari demandait, en se frottant les mains:
—Avez-vous fait une jolie promenade, au moins?
D’Apreval répondit:
—Charmante, mon cher, tout à fait charmante.