J'ai reçu de M. le procureur de la République l'invitation de me rendre à son cabinet, et là ce magistrat m'a très poliment averti qu'il avait reçu un grand nombre de dénonciations contre La Curée. Il n'a pas lu le roman; mais, dans la crainte d'avoir à sévir, et voulant éviter un procès, il m'a fait entendre qu'il serait peut-être prudent de cesser la publication d'une pareille œuvre, me laissant d'ailleurs toute liberté de la continuer à mes risques et périls.

La situation est donc très nette. Dans le cas où nous nous entêterions, il est à croire que mon roman dénoncé à la justice ferait saisir La Cloche, et que nous aurions un bon procès sur les bras. Si j'étais seul, je tenterais certainement l'aventure, désireux de connaître mon crime et de savoir quelle peine est réservée à l'écrivain consciencieux qui fait œuvre d'art et de science. Mais, par égard pour vous, je consens à me refuser cette satisfaction. Ce n'est pas le procureur de la République, c'est moi qui vous prie de suspendre la publication de mon roman.

Vous êtes en dehors du débat, et je tiens même à dire que je vous sais hostile à mon école littéraire. Vous m'avez attaqué autrefois, vous le feriez sans doute encore. Mais, entre nous, ce serait une simple querelle d'artistes. Vous me diriez ce que vous m'avez déjà dit, et je vous répondrais ce que je vous ai déjà répondu. Nous ne mettrions certainement pas en cause mes intentions de romancier; vous me connaissez assez pour savoir dans quelle honnêteté et dans quelle ferveur artistique je travaille. Je dis ces choses, afin de garder pour moi la responsabilité entière de l'aventure. Si, par libéralisme littéraire, vous avez bien voulu, et avec quelques hésitations, tenter la publication de La Curée, il me plait de rester seul sur la sellette, le jour où la tentative est criminelle. Je deviens orgueilleux de ce crime, de ce livre de combat.

J'ai un grand fonds de résignation en ces matières. Seulement, je crois devoir me défendre en quelques lignes, pour les personnes qui ont lu La Curée, sans comprendre le péché qu'elles commettaient.

La Curée n'est pas une œuvre isolée, elle tient à un grand ensemble, elle n'est qu'une phrase musicale de la vaste symphonie que je rêve. Je veux écrire l'«Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second empire». Le premier épisode, La Fortune des Rougon, qui vient de paraître en volume, raconte le coup d'État, le viol brutal de la France. Les autres épisodes seront des tableaux de mœurs pris dans tous les mondes, racontant la politique du règne, ses finances, ses tribunaux, ses casernes, ses églises, ses institutions de corruption publique. Je tiens à constater, d'ailleurs, que le premier épisode a été publié par Le Siècle sous l'empire, et que je ne me doutais guère alors d'être un jour entravé dans mon œuvre par un procureur de la République. Pendant trois années, j'avais rassemblé des documents, et ce qui dominait, ce que je trouvais sans cesse devant moi, c'étaient les faits orduriers, les aventures incroyables de honte et de folie, l'argent volé et les femmes vendues. Cette note de l'or et de la chair, cette note du ruissellement des millions et du bruit grandissant des orgies, sonnait si haut et si continuellement, que je me décidai à la donner. J'écrivis La Curée. Devais-je me taire, pouvais-je laisser dans l'ombre cet éclat de débauche qui éclaire le second empire d'un jour suspect de mauvais lieu? L'histoire que je veux écrire en serait obscure.

Il faut bien que je le dise, puisqu'on ne m'a pas compris, et puisque je ne puis achever ma pensée: La Curée, c'est la plante malsaine poussée sur le fumier impérial, c'est l'inceste grandi dans le terreau des millions. J'ai voulu, dans cette nouvelle «Phèdre», montrer à quel effroyable écroulement on en arrive, que les mœurs sont pourries et que les liens de la famille n'existent plus. Ma Renée, c'est la Parisienne affolée, jetée au crime par le luxe et la vie à outrance; mon Maxime, c'est le produit d'une société épuisée, l'homme-femme, la chair inerte qui accepte les dernières infamies; mon Aristide, c'est le spéculateur né des bouleversements de Paris, l'enrichi impudent, qui joue à la Bourse avec tout ce qui lui tombe sous la main, femmes, enfants, honneur, pavés, conscience. Et j'ai essayé, avec ces trois monstruosités sociales, de donner une idée de l'effroyable bourbier dans lequel la France se noyait.

Certes, on ne m'accusera pas d'avoir outré les couleurs. Je n'ai pas osé tout dire. Cette audace dans les crudités, qu'on me reproche, a plus d'une fois reculé devant les documents que je possède. Me faudrait-il donner les noms, arracher les masques, pour prouver que je suis un historien, et non un chercheur de saletés? C'est inutile, n'est-ce pas? Les noms sont encore sur toutes les lèvres. Vous connaissez mes personnages, et vous me donneriez vous-même tout bas des faits que je ne pourrais conter.

Quand La Curée paraîtra en volume, elle sera comprise. Mon erreur a été de croire que le public d'un journal pouvait accepter certaines vérités. Et cependant je m'habitue difficilement à cette idée que c'est un procureur de la République qui m'a averti du danger offert par cette satire de l'empire. Nous ne savons pas aimer la liberté en France d'une façon entière et virile. Nous nous croyons trop les défenseurs de la morale. Nous ne pouvons pas accepter cette idée que les vraies pudeurs se gardent toutes seules, et qu'elles n'ont pas besoin de gendarmes. Que pensez-vous, par exemple, de ces gens qui ont dénoncé mon roman à la justice? Je ne veux pas compter combien il peut y avoir parmi eux de bonapartistes. Mais ceux-mêmes qui sont convaincus, quel étrange rôle ont-ils joué! Un roman les blesse, vite ils écrivent au procureur de la République, ou, s'ils sont de son entourage, ils tendent les mains vers lui comme vers un Dieu sauveur. Pas un n'a l'idée de jeter le feuilleton au feu. Tous se mettent à geindre comme des petits enfants perdus, et ils appellent la garde, et quand la garde est là, ils n'ont plus peur, ils sèchent leurs larmes. Je le disais tout à l'heure à M. le procureur de la République: ce n'est pas avec ces effrois de bambins, ce besoin continuel des gendarmes, que nous conquerrons jamais la vraie liberté.

Dans tout cela, je suis désolé pour La Cloche et pour vous, mon cher Ulbach. Pardonnez-moi, et que tout soit dit. Les lecteurs qui ont compris le côté scientifique de La Curée, et qui voudront aller jusqu'au bout de ce roman, pourront l'achever prochainement dans le volume. Quant aux personnes qui auraient eu l'intelligence rare de ne voir dans mon œuvre qu'un recueil de polissonneries à l'usage des vieillards et des femmes blasées, elles en seront quittes pour se signer devant les étalages des libraires. Comme ces bonnes gens me connaissent!

Allez, une société n'est forte que lorsqu'elle met la vérité sous la grande lumière du soleil.

Je vous serre la main, et me dis votre bien dévoué.


A Antony Valabrègue.

Paris, 2 janvier 1872.

Mon cher Valabrègue,

Le pâté de bécasse et la brandade sont arrivés. La mule noire n'est plus à Aix, elle est toute à Paris.

Je vous attends ce soir, votre couvert sera mis, et si quelque obstacle vous empêchait de venir, nous boirions à votre santé.

Votre bien dévoué.


A Gustave Flaubert.

2 février 1872.

Cher maître,

Je suis honteux de ne pas vous avoir encore rendu visite, le journalisme m'abêtit tellement, que je ne trouve plus une heure à moi.—Je vous envoie mon nouveau roman[16] pour vous dire que je ne vous oublie pas et que je vous remercie de votre lettre à la municipalité de Rouen. Ah! les gredins de bourgeois! vous auriez dû prendre une trique encore plus grosse, bien que la vôtre lasse de terribles bleus.

Je veux absolument aller vous serrer la main dimanche, dans l'après-midi.—Que La Curée me serve en attendant de carte de visite.

Tout à vous, mon cher maître.


A C. Montrosier.

13 février 1872.

Mon cher confrère,

Je ne vous ai pas encore remercié des deux excellents fauteuils que vous m'avez procurés. Le drame de Daudet[17] est, en effet, très curieux. C'est l'erreur d'un esprit fin et délicat. Avez-vous remarqué la chute fatale des romanciers au théâtre? Ils font plus noir, plus vieux, plus ficelé que le dernier des faiseurs. Cela m'effraye un peu pour moi.

Merci encore, et tout à vous.


A Antony Valabrègue.

Paris, 13 février 1872.

Mon cher Valabrègue,

Je n'ai pas une bonne nouvelle à vous annoncer. Comme nous le craignions tous deux, ils sont d'avis, à La Cloche, que votre nouvelle ne saurait passer en Variété. Ils ne veulent, à la troisième page, que des études littéraires, artistiques ou historiques. Le dialogue surtout les effraye.

J'ai vainement plaidé votre cause, il faudra attendre que Gustave Aymard ait tué le dernier soldat prussien, et ce sera long. En attendant, j'ai préféré reprendre votre manuscrit qui sera mieux chez moi que dans un carton de La Cloche.

Ah! cette malheureuse littérature est bien malade!

Votre tout dévoué.


A Louis Ulbach.

Paris, 9 septembre 1872.

Ah! mon cher Ulbach, que je me tiens à quatre pour ne pas répondre avec toute ma colère d'artiste à la lettre que vous avez écrite à Guérin, et que Guérin me communique! «Obscène»! Toujours le même mot donc! Je le rencontre sous votre plume d'écrivain, comme je l'ai entendu dans la bouche de M. Prudhomme. Vous n'avez pas trouvé un autre mot pour me juger, et c'est ce qui me fait croire que ce gros mot ne vient pas de vous, et que vous l'avez laissé fourrer dans votre poche dans quelque cabinet officiel, pour me l'apporter tout chaud sous le nez.

Oh! ce mot! Si vous saviez comme il me paraît bête. Excusez-moi, mais je vous parle en confrère, et non en rédacteur. Heureusement qu'il ne me fâche plus, depuis que je l'ai entendu dans la bouche des procureurs impériaux. Non, vous ne m'avez pas blessé, bien qu'«obscène» soit terriblement gros. Je vais brûler votre lettre, pour que la postérité ignore cette querelle. Je sais que vous retirerez cet «obscène», quand les dames ne vous monteront plus la tête contre moi.

Je regrette de vous avoir causé cet ennui, et je suis très heureux de votre idée de soumettre mes articles à un censeur. Comme cela, je ne serai plus un danger pour les populations. Vos actionnaires et vos amis dormiront dans leur chasteté. Sans plaisanterie, je ne demande pas mieux que de les satisfaire, si la question d'argent tient à cela. Menacez-les d'un de mes articles, s'ils ne prennent pas chacun une action.

Je vous verrai demain, pour que vous me traitiez comme un échappé des lupanars. Vous savez que je vis dans l'orgie et que je scandalise mon époque par mon existence désordonnée. On ne voit que moi dans les lieux de débauche. Non, tenez, j'ai votre «obscène» sur le cœur. Vous n'auriez pas dû l'écrire, en me connaissant et en sachant que je suis plus hautement moral que toute la clique des imbéciles et des fripons.

Ne m'en voulez pas, et croyez-moi votre bien dévoué et bien obéissant rédacteur.


A Maurice Dreyfous.

Paris, 22 octobre 1872.

Mon cher Dreyfous,

J'ai un gros rhume, et je suis tellement enfoncé dans Le Ventre de Paris, que je vous avoue ne pas m'être occupé encore de La Fortune des Rougon. Mais, dès après-demain, je compte vous en envoyer des morceaux, de façon à ce qu'on puisse commencer l'impression tout de suite.

Ce soir ou demain paraîtra, dans La Cloche, un grand article d'un de mes bons amis. Je vous le recommande; il sera certainement bien fait.

Vous seriez bien aimable de m'envoyer une copie d'une des notes que je vous ai remises, sur La Curée. J'en ai besoin pour un journal de province.

C'est tout. J'ai écrit à Fouquier et à Levallois. Le Phare de la Loire publiera un article. Dans Le Sémaphore, la note passera certainement demain ou après-demain. De votre côté mettez les fers au feu. On me dit que Pelletan a commencé un article. Les articles qu'on commence de la sorte et qui traînent ne s'achèvent jamais. Il faudrait peut-être le voir. Enfin, je voudrais bien, pour mon début chez vous, vous faire gagner beaucoup d'argent.

Mes compliments à M. Charpentier.

Tout à vous.


A Ernest d'Hervilly.

Paris, 17 juin 1873.

Mon cher confrère,

Si je ne vous ai point encore remercié de votre petit volume, si gros de poésie, Jeph Affagard, c'est que je comptais vous envoyer mes compliments dans L'Avenir national. Hélas! les temps sont durs, et l'on fait un véritable massacre d'articles bibliographiques.

Aujourd'hui, j'ai quitté L'Avenir, et comme je n'espère plus vous dire merci publiquement, je vous envoie une bonne poignée de main. Vos vers sentent la grande mer, et ils ont une rudesse qui m'a ravi.

A vous.


A Marie Laurent.

Juillet 1873.

Chère Madame,

Veuillez, je vous prie, vous faire mon interprète auprès des vaillants artistes qui ont combattu avec vous et qui ont fait une grande victoire de la première représentation de Thérèse Raquin. Dites-leur toute ma gratitude.

J'ai reçu votre bonne lettre collective, et elle m'a profondément touché. Elle me console de cette mort brusque qui enterre sans doute mon œuvre pour longtemps. Non, certes, vous n'avez rien à vous reprocher. Vous avez lutté jusqu'à la dernière heure, et j'ai trouvé en vous des défenseurs et des amis, oublieux de leurs propres intérêts. Ce qui m'a le plus chagriné, ce n'est pas de voir le drame arrêté, lorsque le succès d'argent pouvait encore venir; c'est de voir perdus vos efforts, vos créations, cette interprétation hors ligne, d'un ensemble tel, que depuis longtemps on n'avait constaté un tel résultat au théâtre.

Je n'ai qu'un regret: votre poignée de main a devancé la mienne. Lorsque je l'ai reçue, je venais d'envoyer à l'imprimerie une préface qui doit accompagner mon drame, et dans laquelle je tâche de payer ma dette. Je vous adresserai à tous la brochure et ce seront là mes remerciements officiels.

Dites bien ces choses, chère Madame, aux artistes qui ont combattu avec vous, et veuillez me croire votre tout dévoué et tout reconnaissant.


A Marius Roux.

Paris, 24 décembre 1873.

Mon cher Roux,

Je viens du Corsaire, où je suis allé chercher des nouvelles. Rien de bon. Portalis m'a l'air de vouloir faire encore un coup de tête. La vérité est qu'il ne doit avoir aucune promesse et qu'il a sans doute rêvé de forcer la main au gouvernement. Tu sais comme ces choses-là réussissent.

En somme, aucun numéro n'a paru. L'annonce d'une saisie, donnée ce matin par Le Rappel, n'est pas vraie. Portalis n'a pu encore lancer son numéro, que l'imprimeur ne veut pas imprimer. Les jeunes gens que je viens de voir ne croient pas à la réapparition, bien que le numéro de demain se prépare en ce moment. D'ailleurs, ils ont grandement raison de se méfier.

J'ai cru devoir t'avertir pour que tu saches à quoi t'en tenir. Si, par hasard, Le Corsaire reparaissait sans encombre, je t'enverrais une dépêche.

Je sais que tu as trouvé un photographe disposé à faire des vues du barrage. Entends-toi avec lui. Je te donne sur l'autre feuille l'indication d'un point de vue excellent. C'est de cette place que Chavet a fait un fusain qui s'est malheureusement égaré dans la déconfiture de la Société du Canal.

Rien autre.—Nous te souhaitons tous de bonnes fêtes. Mes compliments à ta famille. Je te serre vigoureusement la main.

Ton bien dévoué.

Dis à Panafieu que nous avons vu son ami Béliard en compagnie de sa jeune femme. Elle est fort gentille. Panafieu voit par cet exemple que la vertu est toujours récompensée.—(Béliard reste: 69, rue de Douai. N'as-tu pas besoin de cette adresse?)


A Gustave Flaubert.

7 avril 1874.

Mon cher ami,

J'envoie incognito au Sémaphore de Marseille une correspondance qui m'aide à faire bouillir ma marmite,—c'est une de mes petites hontes cachées;—cela n'a qu'un avantage, celui de pouvoir m'y soulager le cœur, parfois.

Je leur ai donc envoyé un bout d'article sur La Tentation; ils se sont hâtés de m'en couper la moitié, toute la partie religieuse; je ne vous envoie pas moins ce que leurs ciseaux ont épargné. Cela est indigne. J'aurais voulu faire une étude, quelque part, en pleine lumière. Enfin, la bonne intention y est. Ne dites pas que c'est de moi.

A lundi, et tout à vous.


A Ivan Tourguéneff.

Paris, 29 juin 1874.

Mon cher Tourguéneff,

J'ai à vous remercier de la façon aimable dont vous voulez bien vous occuper de mes affaires. Naturellement, j'accepte avec enthousiasme les propositions que vous me faites, au nom du directeur de la Revue. MM. Charpentier, auxquels j'ai communiqué votre lettre, sont très heureux de votre excellente entremise, et me chargent de vous dire que tout ce que vous ferez sera bien fait. Dès votre retour, vous nous donnerez les derniers renseignements nécessaires, de façon que nous puissions envoyer en Russie, vers septembre ou octobre, la copie du roman que je termine en ce moment.

Veuillez surtout vous informer du détail suivant. Combien la Revue demandera-t-elle de temps pour publier un de mes romans; c'est-à-dire combien devrons-nous attendre pour paraître en France, après lui avoir envoyé le manuscrit ou les épreuves? Cela a une véritable importance, car nous devons ici choisir des époques de publication, afin de ne pas tomber dans des moments trop mauvais.

D'ailleurs, toutes les questions se régleront aisément par la pratique. Pour le moment, acceptez des deux mains, au prix que vous m'indiquez. MM. Charpentier, sur vos indications, entreront ensuite en correspondance avec le directeur de la Revue.

Est-ce vous qui m'avez envoyé votre dernière nouvelle du Temps? Elle m'a fait le plus vif plaisir. Il y a là des impressions très vivantes d'une émeute vue par une fenêtre. Le trait final est très touchant.

Moi, je travaille dans la fièvre, en ce moment. Le roman dont je vous ai parlé me donne un mal de chien. Je crois que je veux y mettre trop de choses. Avez-vous remarqué le désespoir que nous causent les femmes trop aimées et les œuvres trop caressées?

J'ai vu Flaubert, il y a deux jours. Je lui ai même donné votre adresse. Il m'a paru tout à fait remis, du moins au physique. Il partait pour la Suisse. C'est fâcheux qu'aucun de ses amis n'ose le détourner du livre auquel il va se mettre. J'ai peur qu'il ne se prépare là de gros ennuis. Ah! qu'il avait raison de rentrer tout de suite dans la passion pure!

Et il ne me reste qu'à vous remercier de nouveau, en attendant de pouvoir vous serrer les deux mains, et de vous dire combien je vous suis reconnaissant.

Tout à vous.

Vous seriez bien aimable de m'acheter un exemplaire de La Curée traduite en russe.


A Antoine Guillemet.

Paris, 23 juillet 1874.

Mon cher ami,

Ah bien! oui, les bains de mer, j'en suis loin! Je vous ai peut-être dit que j'avais une comédie à caser. Or, ladite comédie est, paraît-il, très effrayante, car, après l'avoir promenée dans des théâtres décents, je viens d'être très heureux de la faire recevoir à Cluny. Par parenthèse, elle y est en compagnie d'une pièce de Flaubert. Depuis la chute du Candidat, on a une peur affreuse de nous.

Donc, ma pièce est reçue, et le pis est qu'elle va entrer en répétition le mois prochain, pour passer dans la seconde quinzaine de septembre. Voilà qui me cloue à Paris. Ni Cabourg, ni Villerville, mon cher ami, mais les éternelles Batignolles. Si je veux prendre un bain, je tirerai un seau d'eau à mon puits.

Enfin, comme je le dis toujours, nous verrons l'année prochaine. Il y a bientôt dix ans que nous devons passer un été au bord de la mer.

Je ne vous remercie pas moins de votre aimable invitation. C'est avec le plus vif plaisir que nous nous serions arrêtés un instant chez vous.

Autrement, les affaires vont bien. Je ne vois personne, je n'ai pas la moindre nouvelle. Manet, qui fait une étude à Argenteuil, chez Monet, est introuvable. Et comme je ne mets pas souvent les pieds au café Guerbois, mes renseignements s'arrêtent là.

Si vous êtes ici pour septembre, écrivez-moi dès votre arrivée. Je vous mettrai de corvée à Cluny. Je crois que j'aurai besoin de tous mes amis, car la partie est peut-être encore plus grosse que pour Thérèse Raquin.

Veuillez présenter tous mes compliments à Mme Guillemet. On est très sensible chez moi à votre bon souvenir.

Une bonne poignée de main pour vous.


A Georges Charpentier.

Paris, 23 juillet 1874.

Mon cher ami,

Excusez-moi, si j'ai tant tardé de vous écrire. J'attendais une solution.

D'abord, mon affaire avec Montigny a manqué. Il m'a rendu mon manuscrit[18] d'une façon charmante, en me jurant qu'il avait le plus vif désir de monter quelque chose de moi. Il m'a même donné mes entrées au Gymnase, comme consolation sans doute. En somme, il a été effrayé; mais il est très certain qu'il a longtemps hésité et que la porte de son théâtre me reste ouverte, si je veux être sage.

Dès que j'ai eu mon manuscrit, je n'ai rien eu de plus chaud que de le porter ailleurs. C'est décidément une maladie: on veut quand même être joué. Je n'avais plus qu'à aller frapper à la porte du théâtre Cluny. J'y suis allé. Et hier Weinschenk a reçu ma pièce. Elle passera avant celle de Flaubert, vers le milieu de septembre, Dieu sait dans quelles conditions, car la troupe m'effraye singulièrement. Que voulez-vous? ç'a été plus fort que moi, il m'a fallu aller dans cette galère, pour ma tranquillité de tête. Le manuscrit, dans un de mes tiroirs, me rendait malheureux.

Le pis est que voilà votre aimable invitation dans l'eau. Les répétitions commenceront du 10 au 15 du mois prochain, et il ne me sera pas possible de tenir la parole que j'ai donnée à Mme Charpentier. Dites-lui de ne pas trop me tenir rancune. Expliquez-lui qu'un auteur qui a une pièce à placer est l'être le plus à plaindre du monde. J'ai vainement supplié Weinschenk de remettre la chose à plus tard. Il a sa saison prête, dit-il. Enfin, je suis désolé, d'autant plus que je comptais sur ces quelques jours de repos pour me remettre du très vilain été que je viens de passer.

J'attends Dreyfous pour causer avec lui des Nouveaux Contes à Ninon et de La Faute de l'abbé Mouret. Et, en l'attendant, je lui serre la main.

Ma femme me prie de présenter tous ses compliments et tous ses regrets à Mme Charpentier. Elle avait commencé à faire ses malles. Elle embrasse bien les bébés.

Une bonne poignée de main, mon cher ami, et encore une fois excusez-moi de tout ceci.

Votre bien dévoué.

Il est bien entendu que je retarderai la première jusqu'à votre retour. Je tiens beaucoup à ce que vous soyez là.


A Gustave Flaubert.

Paris, 9 octobre 1874.

Mon cher ami,

Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que je n'ai pas voulu vous trop effrayer, en vous écrivant sous le coup de mes premières répétitions[19] qui ont abominablement marché. Maintenant, les choses marchent un peu mieux, à un artiste près, qui ne fait pas du tout mon affaire, mais que je dois garder. Ma grande faute a été d'accepter certains essais. Je vous conseille d'être très raide pour la distribution de votre comédie; si vous avez la faiblesse de tolérer les tentatives de Weinschenk, vous vous trouverez bientôt avoir sur les bras des interprètes dont vous ne pourrez plus vous débarrasser sans de longs ennuis.

D'ailleurs, je vous verrai et je vous conterai mon cas plus longuement—il pourra vous servir de leçon;—je vous répète toutefois que je suis plus content. Weinschenk a engagé un bonhomme qui va très bien; puis, s'il n'y a pas beaucoup de talent dans la troupe, il y a beaucoup de bonne volonté. Le fâcheux est que ma pièce a besoin d'être très soutenue. Je ne vous cacherai pas que j'ai une peur de tous les diables. Je flaire une chute à grand orchestre.

Mais je ne vous parle que de moi. J'ai causé de nouveau avec Weinschenk de la date à laquelle vous passerez, et j'ai été très surpris d'apprendre que votre comédie ne viendra pas immédiatement après la mienne. On ne sait sur quel terrain on marche, dans ces gredins de théâtres. Weinschenk va faire une bonne œuvre en reprenant un vieux drame, Le Mangeur de fer, d'Édouard Plouvier, lequel, paraît-il, crève de faim. Et votre tour ne viendrait qu'ensuite. Cela m'a chagriné, parce que, maintenant, je vais avoir quelque scrupule de vous déranger pour ma première; enfin, je vous préviendrai toujours de la solennité, et ne venez que si cela ne jette pas trop de trouble dans votre travail.

Maintenant, il m'est bien difficile de vous donner des dates exactes. La pièce qui doit passer avant la mienne, Le Fait-divers, ne sera jouée que du 20 au 25; si elle avait du succès, cela me renverrait à je ne sais quelle époque; il est vrai que si elle tombe, je passerai tout de suite. J'ignore ensuite combien ma comédie sera jouée de temps. Quant au Mangeur de fer, il aura ses trente représentations, ni plus ni moins. Mais l'inconnu est trop grand d'autre part, pour qu'il soit aisé de savoir au juste à quelle époque auront lieu vos répétitions. Ce qui m'exaspère, au théâtre, c'est précisément ce doute perpétuel dans lequel on vit.

A votre place, j'écrirais à Weinschenk pour lui réclamer mon tour, à moins qu'il ne vous soit indifférent de passer un mois plus tard. Je lui ai dit que j'allais vous écrire et vous pouvez me nommer. En tout cas, lorsque vous serez de retour à Paris, ne le voyez pas sans m'avoir vu; je vous donnerai quelques bonnes notes.

Ah! que de soucis, mon cher ami, pour un piètre résultat! Le pis est de livrer bataille dans de si mauvaises conditions; tous les jours, d'une heure à quatre, je me mange les poings. On rêve la création d'une chose originale, et l'on aboutit à un vaudeville.

Bien à vous.

J'ai déjeuné avec Tourguéneff qui va mieux.


Au même.

Paris, 12 octobre 1874.

Je ne vous ai pas oublié, mon cher ami; seulement, j'attendais que les choses se dessinassent, pour vous donner des renseignements précis. Dimanche, le théâtre Cluny était plein; la pièce a porté énormément; la soirée n'a été qu'un éclat de rire, mais, les jours suivants, la salle s'est vidée de nouveau. En somme, nous ne faisons pas un sou. Je l'avais prédit, je sentais l'insuccès d'argent, dès la seconde. Cet insuccès tient à plusieurs causes que je vous expliquerai tout au long. Ce qui m'exaspère, c'est que la pièce a dans le ventre cent représentations; cela se devine à la façon dont le public l'accueille. Et je ne serai pas joué vingt fois, j'aurai un four; la critique triomphera, je le répète, c'est là ma seule tristesse.

Avez-vous lu toutes les injures sous lesquelles on a cherché à m'enterrer? j'ai été exterminé, je ne me souviens pas d'une telle rage. Saint-Victor, Sarcey, Larounat, se sont particulièrement distingués. Et que votre mot était juste, le soir de la première, lorsque vous m'avez dit: «Demain, vous serez un grand romancier». Ils ont tous parlé de Balzac, et ils m'ont comblé d'éloges, à propos de livres qu'ils avaient éreintés jusqu'ici. C'est odieux, le dégoût me monte à la gorge; il y a chez ces gens-là autant de bêtise que de méchanceté.

Bref, vous pouvez faire vos malles. Je ne serai joué que jusqu'au 20; vous lirez certainement à la fin de la semaine prochaine. Autre chose: bien que Weinschenk compte sur Le Mangeur de fer, je crois qu'il ne fera pas un sou avec ce mélodrame démodé; c'est tout au plus si vous auriez un mois pour monter votre pièce; est-ce que cela serait suffisant? Et tenez bon pour les artistes. Je sais qu'on a fait des ouvertures à Lesueur, mais j'ignore si l'engagement est signé; on ne m'a pas dit grand bien de Mlle Kléber. Je vous causerai de tout cela.

A bientôt, mon cher ami, et soyez plus fort que moi; je me suis laissé rouler, voilà mon sentiment.

A vous.


Au même.

24 novembre 1874.

Mon cher ami,

Vous avez dû agir avec sagesse, je n'en doute pas. Seulement, je vous l'avoue, je regrette l'expérience: nous avons tant besoin de prouver que nous avons raison!

Maintenant, pourquoi diable confier votre manuscrit à Péragallo! Est-ce que vous n'étiez pas assez grand garçon pour le porter vous-même à Montigny. Justement, vous aviez une bonne entrée: puisqu'il vous avait refusé Lesueur, vous pouviez lui dire que vous veniez chercher Lesueur chez lui. Enfin, il doit y avoir là des détails que je ne connais pas. Je suis bien curieux de connaître l'aventure tout au long. Vous me la conterez dimanche.

Je suis triste, je ne vous le cache pas. Moi battu, vous mis dans l'impossibilité de me venger, voilà un mauvais hiver.

A vous de tout cœur.


A Marius Roux.

Saint-Aubin, 5 août 1875.

Mon cher ami,

Voyage un peu fatigant, mais excellent en somme. Ma maison, dont on plaisantait, a été trouvée très bien; l'installation est plus que modeste, les portes ferment médiocrement et les meubles sont primitifs. Mais la vue est superbe,—la mer, toujours la mer! Il souffle ici un vent de tempête qui pousse les vagues à quelques mètres de notre porte. Rien de plus grandiose, la nuit surtout. C'est tout autre chose que la Méditerranée, c'est à la fois très laid et très grand. Je garde ma première impression.

Je t'avoue, d'ailleurs, que j'ai la tête encore un peu cassée. Je ne suis guère l'homme des voyages. Un déplacement bouleverse ma vie. Avant huit jours, je n'aurai pas repris mon aplomb. Il faut que je m'habitue au coin de table que je me suis ménagé, pour travailler. Le travail sera bien difficile ici. On est trop tenté de sortir. Enfin, j'en ferai le plus possible.

Je t'écris brièvement, par paresse pure. Puis, je n'ai rien à dire,—la mer, toujours la mer! et c'est tout. Quand tu me répondras, dis-moi où en sont tes affaires. Je compte sur toi, ta chambre est prête, ici. Arrange-toi pour venir.

Voici une commission. La mère de Joseph va te porter notre théière et mon paletot,—deux oublis. Tu envelopperas la théière dans le paletot, tu mettras le paquet dans du gros papier que tu ficelleras, et tu m'enverras le tout à domicile, par le chemin de fer. N'affranchis pas, à moins que ce ne soit forcé; dans ce cas, je te rembourserais.

Tous nos compliments, toutes nos amitiés.—Si tu vois Alexis, dis-lui qu'on l'attend, lui aussi; il commencera ici son roman.

Une bonne poignée de main et tout à toi.


A Georges Charpentier.

Saint-Aubin, 14 août 1875.

Il faut pourtant, mon cher ami, que je vous donne de mes nouvelles. Ce n'est pas paresse, je vous assure. Je travaille beaucoup, je suis surpris moi-même de ma sagesse à rester devant le bureau improvisé que j'ai installé auprès d'une fenêtre. Il faut dire que j'ai la pleine mer devant moi. Les bateaux me dérangent bien un peu. Je reste des quarts d'heure à suivre les voiles, la plume tombée des doigts. Mais je fais chaque jour ma correspondance de Marseille, j'écris une grande étude sur les Goncourt pour la Russie, j'échafaude même mon prochain roman, ce roman sur le peuple que je rêve extraordinaire.

Quelle bonne surprise nous avons eue, hier, lorsque votre mère est entrée dans notre taudis de bohémiens qui campent! Je lui ai fait une peur affreuse du pays. Non, vous ne pouvez rien imaginer de plus laid. Cela est plus plat que le trottoir d'une ville en ruine; et désert, et gris, et immense! Quelque chose de bourgeois à perte de vue, des lieues de prose. Je ne sais quel vieux fond romantique j'ai en moi, mais je rêve des rochers avec des escaliers dans le roc, des récifs battus par la tempête, des arbres foudroyés trempant leurs cheveux dans la mer. L'année prochaine, décidément, si je puis me déplacer, j'irai en Bretagne.

Au demeurant, nous nous portons bien. Ma femme va mieux. Elle patauge dans l'eau avec héroïsme. C'est elle qui nous entretient de crevettes. Son bain est élevé à la hauteur d'une institution. Nous allons avoir des grandes marées, et on nous promet que nous pêcherons des crevettes rouges. Nous verrons bien.

Votre mère m'a dit que Mme Charpentier et mon filleul se portaient bien. Mais donnez-moi des nouvelles de tout le petit monde, quand vous m'écrirez. Je vais demain envoyer à Dreyfous une lettre pour qu'il aille chez Jourde. Voilà le 15, la date fixée par ce dernier pour la réponse qu'il nous doit.

Voilà, mon bon ami. Tous nos compliments à Mme Charpentier et tous nos baisers pour les bébés. Ma femme veut faire bande à part et embrasse une fois encore la mère et les enfants.

Une poignée de main de votre tout dévoué.

J'oubliais: mon Russe voyageait, et la traite va être adressée à mon nom. Je l'endosserai dès que je l'aurai, et je vous renverrai. Vous tâcherez de la toucher pour moi.


Au même.

Saint-Aubin, 29 septembre 1875.

Mon cher ami,

Vos nouvelles sont bonnes, en somme, puisque le roman[20] vous a plu et que les personnes qui l'ont lu ont reçu une secousse; seulement, il serait bien désirable que nous puissions le placer quelque part. Je vous avoue que, si les journaux me refusent celui-là, je n'oserai plus leur en porter d'autres. Vous avez beau le trouver raide, ce n'est pas la donnée qui est raide, comme dans l'Abbé Mouret; ce sont seulement deux ou trois scènes, un peu vives, qu'il s'agirait d'enlever, et je suis tout prêt à faire, pour le feuilleton, les coupures nécessaires. D'ailleurs, nous pourrons bientôt causer de tout cela et nous chercherons ensemble.

Nous partirons lundi de Saint-Aubin. Mardi, sans doute, j'irai vous serrer la main à la librairie, entre 3 et 4 heures. Vous me direz les nouvelles, s'il y en a. J'ai songé à La Presse, dont Marius Topin vient d'être nommé rédacteur en chef. Il est vrai que Marius Topin doit être la prudence en personne. Enfin, nous verrons. Je vous avoue, d'autre part, que je ne comprends rien à l'attitude de Jourde.

Je suis très content de mon séjour à Saint-Aubin, avec des réserves sur la laideur du pays. Nous avons eu un temps superbe, comme votre mère a dû vous le dire. Depuis hier, il pleut; mais cela n'est pas sans charme, car l'horizon est grandiose, avec une mer très grosse qui se noie dans l'horizon. Ces deux mois-là m'auront fait beaucoup de bien. J'ai réfléchi, mais, hélas! j'ai bien peur de m'entêter plus que jamais dans mon impénitence littéraire. Je vais revenir avec le plan très complet de mon prochain roman, celui qui se passe dans le monde ouvrier. Je suis enchanté de ce plan: il est très simple et très énergique. Je crois que la vie de la classe ouvrière n'aura jamais été abordée avec cette carrure.

Présentez nos compliments à Mme Charpentier, et à bientôt. Une bonne poignée de main en attendant!


A Ludovic Halévy.

Paris, 24 mai 1876.

Monsieur et cher confrère,

Vous êtes bien aimable, trop aimable. C'est à moi maintenant de vous remercier. Je ne suis pas gâté par la sympathie de mes contemporains, et la moindre marque d'estime littéraire me touche profondément. C'est vous dire toute la joie que m'a causée votre lettre si flatteuse. Venant de vous, dont le grand talent est si moderne, si finement humain et parisien, des éloges pareils à ceux que vous m'accordez me consolent des tuiles qui pleuvent de tous les côtés sur ma tête.

Je n'ai qu'un regret, c'est d'apprendre que vous lisez L'Assommoir en feuilleton. Vous ne sauriez croire combien je trouve mon roman laid sous cette forme. On me coupe tous mes effets, on m'éreinte ma prose en enlevant des phrases et en pratiquant des alinéas. Enfin, j'ai le cœur si navré par ce genre de publication, que je ne revois pas même les épreuves. Si j'osais, avant de publier un feuilleton, je mettrais une annonce ainsi conçue: «Mes amis littéraires sont priés d'attendre le volume pour lire cette œuvre.»

Merci encore, mon cher confrère, et veuillez me croire votre bien dévoué et bien reconnaissant.


A Marius Roux.

Piriac, 11 août 1876.

Mon cher ami,

Tu me pries de t'écrire longuement, en ajoutant que je n'ai rien à faire. Mais c'est justement parce que je ne fais pas grand'chose, que je voudrais en faire moins encore. Jamais je n'ai éprouvé autant de peine pour écrire une lettre.

Je ne t'ai pas parlé de notre accident, parce que mon principe est qu'on ne doit pas effrayer inutilement ses amis. Je n'en ai d'ailleurs parlé à personne. Voici ce qui est arrivé au juste. Nous avions, Charpentier et moi, couru la côte en voiture pendant deux jours sans encombre. Quand tout notre monde,—en tout dix personnes en comptant les enfants,—est arrivé à Saint-Nazaire, nous avons loué un omnibus, dans lequel on s'est empilé. L'omnibus était très chargé; il y avait une douzaine de grosses malles sur l'impériale. Piriac est à huit lieues de Saint-Nazaire. Tout a bien marché pendant six lieues. Mais, à deux lieues de Piriac, voilà que l'omnibus tombe d'un coup sur le flanc. Une voiture, qui arrivait au trot derrière nous, se trouve prise sous nous et nous empêche de nous étaler sur la route. Notre chute a été très lente et presque douce. Nous n'en avons pas moins été jetés les uns sur les autres. Comme j'étais près de la portière, je suis sorti le premier par le carreau et j'ai commencé le sauvetage. Cette maudite portière n'a pas voulu s'ouvrir. Et, dans l'effarement où nous étions, j'ai tiré tout le monde par le carreau, les enfants, les dames, dont quelques-unes pesaient leur poids. Enfin, nous nous sommes trouvés sur la grand'route, avec nos bagages dans le fossé; ma femme évanouie raide par terre, lorsqu'elle a été en sûreté. Une voiture est venue nous prendre et nos bagages ne sont arrivés que le soir sur une charrette. Voilà tout, ça ne vaut pas même l'honneur d'un fait-divers.

Nous sommes ici dans un véritable désert. Deux ou trois familles de baigneurs, rien de plus. Encore, ces bourgeois sont-ils de Nantes. Nous habitons une grande maison au bord de l'eau, suffisamment confortable. Nous avons l'église et le cimetière devant nous, un petit cimetière adorable, plein de fenouil, où tous les chats du pays vont jouer à cache-cache. Je t'ai parlé des oies et des cochons qui se baignent dans la mer comme des hommes. Rien de plus primitif, de plus sauvage et de plus charmant. Mais ce dont je suis ravi, c'est que ce bout de la Bretagne rappelle la Provence à s'y méprendre. Imagine-toi que j'ai découvert dans la mer des bancs d'oursins, de clovisses et d'arapèdes! Tu penses si je fais la noce. Je m'empiffre de coquillages matin et soir. Dans les sentiers, il y a des papillons et des sauterelles qui me font croire à chaque instant que je suis sur la colline des Pauvres. En somme, accident à part, je suis ravi de mon voyage.

Je ne pourrai malheureusement aller à l'Estaque cette année, comme je me l'étais promis. Nous serons trop las, et j'aurai trop de travail pour m'absenter encore. L'année prochaine, la chose est réglée, nous passerons trois mois, peut-être quatre, dans le Midi. Je compte retourner à Paris le 6 septembre. Il me faudra terminer rapidement L'Assommoir que je voudrais lancer avant décembre.

Je dis que je ne travaille pas ici. Pourtant je fais chaque semaine ma Revue dramatique et je viens de commencer mon article, pour la Russie, une nouvelle dont le sujet se passe à Piriac.—Et voilà! Comme nouvelles, je puis encore te dire que nous allons dimanche aux courses de Guérande, un bijou de ville, une ville féodale qu'on pourrait mettre à la vitrine d'un marchand de curiosités. Nous devons ensuite faire une grande excursion le long de la côte, au Croisic et au bourg de Batz, et aller manger des huîtres à Kerkabelec, un trou situé sur la lisière du Morbihan.

Écris-moi avant de partir pour Aix. Dis-moi ce que tu fais et à quelle date doit paraître ton roman.—Je te remercie du cri-cri que tu m'as envoyé. J'en ai joué en face de l'Océan. Les vagues stupéfiées se sont arrêtées sur le sable. Paris a reçu un coup de soleil, sûrement.

Ma femme t'envoie ses amitiés. Une bonne poignée de main.

J'ai oublié de te dire la cause de l'accident: c'est l'écrou d'une roue qui est parti; la roue s'est défaite, et l'omnibus a culbuté.


A Albert Millaud[21].

Piriac, 3 septembre 1876.

Monsieur et cher confrère,

Je me trouve absent de Paris, et c'est aujourd'hui seulement que je lis Le Figaro du 1er septembre.

Certes, mes œuvres appartiennent aux critiques. Permettez-moi cependant dix lignes d'explications aux longs extraits que vous avez bien voulu donner de L'Assommoir. Je les crois d'une telle nécessité pour vous et pour moi que je vous prie de publier ma lettre dans Le Figaro.

L'Assommoir est la peinture d'une certaine classe ouvrière, une tentative avant tout littéraire, dans laquelle j'ai essayé de reconstituer le langage des faubourgs parisiens. Il faut donc considérer le style travaillé et recherché du livre comme une étude philologique, et rien de plus.

D'autre part, L'Assommoir est en cours de publication, je veux dire que personne ne saurait aujourd'hui en juger la portée morale. J'affirme que la leçon y sera terrible, vengeresse, et que jamais roman n'a eu des intentions plus strictement honnêtes.

Enfin, rien n'est dangereux comme ces morceaux coupés dans une œuvre, détachés de l'ensemble, et qui deviennent de véritables monstres. Vous connaissez le mot de ce magistrat qui demandait deux lignes d'un homme pour le condamner, et vous seriez certainement désolé, Monsieur et cher confrère, si vos extraits me faisaient pendre.

Veuillez agréer l'assurance de mes sentiments les plus distingués.


Au même.

Paris, 9 septembre 1876.

Monsieur et cher confrère,

Je désire rester très courtois à votre égard. Vous semblez me défier de répondre à une question que vous me posez, et c'est pourquoi je crois devoir vous écrire de nouveau, tout en vous laissant libre de faire de ma réponse l'usage qu'il vous plaira.

Vous me traitez écrivain démocratique et quelque peu socialiste, et vous vous étonnez de ce que je peins une certaine classe ouvrière sous des couleurs vraies et attristantes.

D'abord, je n'accepte pas l'étiquette que vous me collez dans le dos. J'entends être un romancier tout court, sans épithète; si vous tenez à me qualifier, dites que je suis un romancier naturaliste, ce qui ne me chagrinera pas. Mes opinions politiques ne sont pas en cause, et le journaliste que je puis être n'a rien à démêler avec le romancier que je suis. Il faudrait lire mes romans, les lire sans prévention, les comprendre et voir nettement leur ensemble, avant de porter les jugements tout faits, grotesques et odieux, qui circulent sur ma personne et sur mes œuvres. Ah! si vous saviez comme mes amis s'égayent de la légende stupéfiante dont on régale la foule, chaque fois que mon nom paraît dans un journal! Si vous saviez combien le buveur de sang, le romancier féroce, est un honnête bourgeois, un homme d'étude et d'art, vivant sagement dans son coin, tout entier à ses convictions! Je ne démens aucun conte, je travaille, je laisse au temps et à la bonne foi publique le soin de me découvrir enfin sous l'amas des sottises entassées.

Quant à ma peinture d'une certaine classe ouvrière, elle est telle que je l'ai voulue, sans une ombre, sans un adoucissement. Je dis ce que je vois, je verbalise simplement, et je laisse aux moralistes le soin de tirer la leçon. J'ai mis à nu les plaies d'en haut, je n'irai certes pas cacher les plaies d'en bas. Mon œuvre n'est pas une œuvre de parti et de propagande; elle est une œuvre de vérité.

Je me défends de conclure dans mes romans, parce que, selon moi, la conclusion échappe à l'artiste. Pourtant, si vous désirez connaître la leçon qui, d'elle-même, sortira de L'Assommoir, je la formulerai à peu près en ces termes: instruisez l'ouvrier pour le moraliser, dégagez-le de la misère où il vit, combattez l'entassement et la promiscuité des faubourgs où l'air s'épaissit et s'empeste, surtout empêchez l'ivrognerie qui décime le peuple en tuant l'intelligence et le corps. Mon roman est simple, il raconte la déchéance d'une famille ouvrière, gâtée par le milieu, tombant au ruisseau; l'homme boit, la femme perd courage; la honte et la mort sont au bout. Je ne suis pas un faiseur d'idylles, j'estime qu'on n'attaque bien le mal qu'avec un fer rouge.

Et permettez-moi encore de répondre à votre distinction entre le dialogue et le récit, pour l'emploi du langage de la rue. Vous me concédez que je puis donner à mes personnages leur langue accoutumée. Faites encore un effort, comprenez que des raisons d'équilibre et d'harmonie générale m'ont seules décidé adopter un style uniforme. Vous me citez Balzac qui justement a fait une tentative pareille, lorsqu'il a pastiché l'ancienne langue française dans ses Contes drolatiques. Je pourrais vous indiquer d'autres précédents, des livres écrits d'un bout à l'autre sur un plan particulier. D'ailleurs, ce langage de la rue vous gêne donc beaucoup? Il est un peu gros, sans doute, mais quelle verdeur, quelle force et quel imprévu d'images, quel amusement continu pour un grammairien fureteur! Je ne comprends pas comment l'écrivain, en vous, n'est point chatouillé par le côté purement technique de la question.

Enfin, croyez, Monsieur et cher confrère, que dans toute la boue humaine qui me passe par les mains je prends encore la plus propre, que j'ai, surtout pour L'Assommoir, choisi les vérités les moins effroyables, que je suis un brave homme de romancier qui ne pense pas à mal, et dont l'unique ambition est de laisser une œuvre aussi large et aussi vivante qu'il le pourra.

Veuillez agréer l'assurance de mes sentiments les plus distingués.


A Alexandre Parodi.

Paris, 24 octobre 1876.

Monsieur et cher confrère,

Je me suis occupé de vous la semaine dernière; j'ai envoyé en Russie une longue étude sur vos deux œuvres, et c'est ce qui vous expliquera pourquoi je ne vous ai pas remercié plus tôt des ouvrages que vous avez eu l'extrême obligeance de m'adresser.

Je regrette beaucoup que mon étude ne paraisse pas en France, car elle contient un jugement sincère sur votre talent et sur l'erreur où vous me paraissez être. J'ai été très frappé de la conception d'Ulm le parricide, comme je l'avais été de la conception de Rome vaincue. Seulement, j'estime que vous entamez avec notre esprit littéraire moderne une lutte dans laquelle vous serez infailliblement écrasé. Je regrette d'autre part qu'un tempérament dramatique aussi puissant que le vôtre soit une force perdue pour la cause de la vie et de la vérité dans l'art. Il me reste cependant une espérance: c'est que vous viendrez à nous, lorsque le vieil échafaudage des anciennes formules aura croulé sous vos pieds.

Bien affectueusement à vous, Monsieur et cher confrère, et toutes mes sympathies à votre énergique talent, en dehors des croyances qui peuvent nous séparer.


A Gustave Flaubert.

Paris, 3 janvier 1877.

Eh bien, mon ami, que devenez-vous donc? vous savez que nous gémissons tous. On vous réclame, on a besoin de vous. Les dimanches sont mortels. Vous me gâtez mon hiver, en venant à Paris si tard. Le pis est que nous ne nous voyons pas les uns les autres, car vous n'êtes pas là pour nous réunir.

Cependant, nous avons dîné deux fois, la première chez Adolphe, qui nous a empoisonnés, la seconde, place de l'Opéra-Comique, où nous avons mangé une bouillabaisse extraordinaire. On a bu à votre santé, on a failli vous envoyer une dépêche pour vous rappeler par le premier train.

Tout ceci est pour vous dire que vous me manquez. Mais je sais les raisons qui vous retiennent, et je vous approuve fort de bûcher ferme. Seulement, je vous demande deux lignes, pour me faire une certitude: 1° Quand reviendrez-vous? 2° Comptez-vous apporter votre volume terminé? On me donne des renseignements contradictoires, et je n'aime pas ça, parce que le doute m'a toujours flanqué la fièvre. Lorsque je saurai, je vous attendrai plus tranquillement.

Mon Assommoir va paraître dans une quinzaine de jours. Le premier exemplaire partira pour Croisset. En ce moment, je me délasse, j'écris une farce en trois actes, un cocuage[22] pour le Palais-Royal, dont le directeur est venu me demander une pièce. Ensuite, je ferai sans doute un drame, puis je me mettrai à un roman de passion.

Goncourt a complètement terminé sa Fille Élisa. Seulement, il ne veut paraître qu'en avril, sans doute pour laisser L'Assommoir essuyer les plâtres. Tourguéneff m'écrit qu'il a un accès de goutte. Daudet est en plein dans son roman. Voilà les nouvelles.

Bon travail, mon ami, et revenez-nous vite avec un chef-d'œuvre. Tourguéneff et Maupassant m'ont dit beaucoup de bien d'Un Cœur simple.

A bientôt, n'est-ce pas? et tout à vous.

Que dites-vous de Germiny? Cela égaie l'existence.


Au Directeur du Bien Public.

13 février 1877.

Monsieur et cher Directeur,

Voici plusieurs jours que je songe à répondre aux étranges accusations dont la critique affolée poursuit mon dernier roman. Certes, je laisse de côté les accusations simplement littéraires; mon œuvre d'artiste appartient au public, et je n'ai pas la sotte prétention de forcer les gens à m'admirer. Mais j'ai entendu dire autour de moi: «M. Zola, qui est républicain, vient de commettre une mauvaise action en représentant le peuple sous des couleurs aussi abominables». Eh bien! c'est à cette phrase seule que je veux répondre. Je crois devoir faire cette réponse pour moi-même et pour Le Bien public, l'organe républicain qui a bien voulu publier la première partie de L'Assommoir.

Il me faut prendre la question d'un peu haut.

Dans la politique, comme dans les lettres, comme dans toute la pensée humaine contemporaine, il y a aujourd'hui deux courants bien distincts: le courant idéaliste et le courant naturaliste. J'appelle politique idéaliste la politique qui se paie de grandes phrases toutes faites, qui spécule sur les hommes comme sur de pures abstractions, qui rêve l'utopie avant d'avoir étudié le réel. J'appelle politique naturaliste la politique qui entend d'abord procéder par l'expérience, qui est basée sur des faits, qui soigne en un mot une nation d'après ses besoins.

Je ne veux engager en rien Le Bien public. Je ne suis pas moi-même un homme politique et j'exprime seulement ici les idées d'un observateur que les choses humaines passionnent. Depuis plusieurs années, il est un spectacle qui m'intéresse fort: c'est de voir la queue romantique faire une irruption dans la politique et s'y installer commodément avec les panaches et les pourpoints abricot de 1830.

Il y a là une étude curieuse qu'il faudra bien tenter un jour. Sans doute, les drames romantiques laissaient le public froid. Les recettes, sur les planches, devenaient maigres, et l'heure était arrivée de passer à d'autres exercices. Alors, on a abandonné aux rats l'Ambigu, on a créé des journaux. Toutes les guenilles du vieux drame ont été déménagées. C'est le grand premier rôle qui écrit les articles de tête, plume au vent et le poing sur la hanche. Ce sont les comparses, en habits pailletés d'or, qui crient: «Pasque-Dieu! citoyens, nous allons en découdre?» Ce sont les mêmes procédés romantiques, les violentes oppositions d'ombre et de lumière, les héros et les monstres, le mensonge triomphal, qui tiennent les lecteurs en haleine après avoir ennuyé les spectateurs. On bat monnaie comme l'on peut, et puisque la littérature se montrait marâtre, autant devenir millionnaires avec la politique.

Étrange politique, vraiment! Bocage et Mélingue vous manquent pour lancer les premiers-Paris. Cette politique-là demanderait à être déclamée, en roulant les yeux et en faisant les grands bras. Tout y est faux et mensonger, les hommes et les choses. C'est une politique de carton doré, une politique de pompe théâtrale, derrière laquelle se creuse le vide, un vide béant où tout peut crouler un jour. Quand la représentation sera terminée, quand le peuple aura payé et acclamé les comédiens, il se retrouvera sur le trottoir, grelottant et aussi nu qu'auparavant.

Il n'y a de solide, en ce siècle, que ce qui se repose sur la science. La politique idéaliste doit mener fatalement à toutes les catastrophes. Lorsqu'on refuse de connaître les hommes, lorsqu'on arrange une société comme un tapissier décore un salon, pour le gala, on fait une œuvre qui ne saurait avoir de lendemain; et je dis cela plus encore pour les républicains idéalistes que pour les conservateurs idéalistes. Les républicains idéalistes tuent la République, telle est ma conviction formelle. Ils vont contre le siècle lui-même, ils bâtissent un édifice qui ne s'appuie sur rien de stable, et qui sera fatalement emporté. Quand Lavoisier a dégagé la chimie de l'alchimie, il a commencé par analyser l'air que nous respirons. Eh bien! analysez d'abord le peuple, si vous voulez dégager la République de la royauté!

J'affirme donc que j'ai fait une œuvre utile en analysant un certain coin du peuple, dans L'Assommoir. J'y ai étudié la déchéance d'une famille ouvrière, le père et la mère tournant mal, la fille se gâtant par le mauvais exemple, par l'influence fatale de l'éducation et du milieu. J'ai fait ce qu'il y avait à faire: j'ai montré des plaies, j'ai éclairé violemment des souffrances et des vices, que l'on peut guérir. Les politiques idéalistes jouent d'un médecin qui jetterait des fleurs sur l'agonie de ses clients. J'ai préféré étaler cette agonie. Voilà comment on vit et comment on meurt. Je ne suis qu'un greffier qui me défends de conclure. Mais je laisse aux moralistes et aux législateurs le soin de réfléchir et de trouver les remèdes.

Si l'on voulait me forcer absolument à conclure, je dirais que tout L'Assommoir peut se résumer dans cette phrase: Fermez les cabarets, ouvrez les écoles. L'ivrognerie dévore le peuple. Consultez les statistiques, allez dans les hôpitaux, faites une enquête, vous verrez si je mens. L'homme qui tuerait l'ivrognerie ferait plus pour la France que Charlemagne et Napoléon. J'ajouterai encore: Assainissez les faubourgs et augmentez les salaires. La question du logement est capitale; les puanteurs de la rue, l'escalier sordide, l'étroite chambre où dorment pêle-mêle les pères et les filles, les frères et les sœurs, sont la grande cause de la dépravation des faubourgs. Le travail écrasant qui rapproche l'homme de la brute, le salaire insuffisant qui décourage et fait chercher l'oubli, achèvent d'emplir les cabarets et les maisons de tolérance. Oui, le peuple est ainsi, mais parce que la société le veut bien.

Et j'arrive enfin à la singulière façon dont on a vu et jugé mes personnages.

On pense qu'en un pareil sujet je n'ai pas agi à l'étourderie. Dans mon plan général, je me suis au contraire vivement préoccupé de présenter tous les types saillants d'ouvriers que j'avais observés. On m'accuse de ne pas composer mes romans. La vérité est que je consacre à la composition des mois de travail. J'ai donc cherché et arrêté mes personnages de façon à incarner en eux les différentes variétés de l'ouvrier parisien. Et voilà que l'on écrit partout que mes personnages sont tous également ignobles, qu'ils se vautrent tous dans la paresse et dans l'ivrognerie. Vraiment, est-ce moi qui perds la tête, ou sont-ce les autres qui ne m'ont pas lu? Examinons mes personnages.

Il n'y en a qu'un qui soit un gredin, Lantier. Celui-là est malpropre, je le confesse. J'estime que j'ai le droit de mettre un personnage malpropre dans mon roman, comme on met de l'ombre dans un tableau. Seulement, celui-là n'est pas un ouvrier. Il a été chapelier en province, et il n'a plus touché un outil depuis qu'il est à Paris. Il porte un paletot, il affecte des allures de monsieur. Certes, je n'insulte pas en lui la classe ouvrière, car il s'est placé de lui-même en dehors de cette classe.

Voyons les autres, maintenant:

Les Lorilleux. Est-ce que les Lorilleux sont des fainéants et des ivrognes? En aucune façon. Jamais ils ne boivent. Ils se tuent au travail, la femme aidant le mari de toute la force de ses petits bras. Certes, ils sont avares, ils ont une méchanceté cancanière et envieuse. Mais quelle vie est la leur, dans quelles galères ils s'atrophient et se déjettent? La même besogne abrutissante les cloue pendant des années dans un coin étouffant, sous le feu de leur forge qui les dessèche. On n'a donc pas compris que les Lorilleux représentaient les esclaves et les victimes de la petite fabrication en chambre! Je me suis bien mal expliqué, alors.

Les Boche. Est-ce que les Boche sont des fainéants et des ivrognes? En aucune façon. Tous deux travaillent. A peine l'homme boit-il un verre de vin. Ils sont les concierges que tout le monde connaît, ils ne commettent pas dans le livre une seule mauvaise action.

Les Poisson. Est-ce que les Poisson sont des fainéants et des ivrognes? En aucune façon. Le mari, le sergent de ville, est au contraire une figure du devoir, poussée un peu au comique peut-être, mais foncièrement honnête. La femme a des rapports avec Lantier, il est vrai; mais cette liaison est un besoin de mon drame, et je ne sache pas qu'il soit défendu aux romanciers d'utiliser l'adultère.

Goujet. Est-ce que Goujet est un fainéant et un ivrogne? En aucune façon. Ici, j'ai trop beau jeu. Goujet, dans mon plan, est l'ouvrier parfait, l'ouvrier modèle, propre, économe, honnête, adorant sa mère, ne manquant pas une journée, restant grand et pur jusqu'au bout. N'est-ce pas assez d'une pareille figure, pour que tout le monde comprenne que je rends pleine justice à l'honneur du peuple? Il y a dans le peuple des natures d'élite, je le sais et je le dis, puisque j'en ai mis une dans mon livre. Et l'avouerai-je même? Je crains bien d'avoir un peu menti avec Goujet, car je lui ai prêté parfois des sentiments qui ne sont pas de son milieu. Il y a là, pour moi, un scrupule de conscience.

J'arrive aux trois personnages qui sont le centre du roman, à Gervaise, à Coupeau et à Nana. Ici, je suis en plein dans mon drame, et je réclame toutes les libertés qu'on accorde aux dramaturges.

Est-ce que Gervaise et Coupeau sont des fainéants et des ivrognes? En aucune façon. Ils deviennent des fainéants et des ivrognes, ce qui est une tout autre affaire. Cela, d'ailleurs, est le roman lui-même; si l'on supprime leur chute, le roman n'existe plus, et je ne pourrais l'écrire. Mais, de grâce, qu'on me lise avec attention. Un tiers du volume n'est-il pas employé à montrer l'heureux ménage de Gervaise et de Coupeau, quand la paresse et l'ivrognerie ne sont pas encore venues. Puis la déchéance arrive, et j'en ai ménagé chaque étape, pour montrer que le milieu et l'alcool sont les deux grands désorganisateurs, en dehors de la volonté des personnages. Gervaise est la plus sympathique et la plus tendre des figures que j'aie encore créées; elle reste bonne jusqu'au bout. Coupeau lui-même, dans l'effrayante maladie qui s'empare peu à peu de lui, garde le côté bon enfant de sa nature. Ce sont des patients, rien de plus.

Quant à Nana, elle est un produit. J'ai voulu mon drame complet. Il fallait une enfant perdue dans le ménage. Elle est fille d'alcoolisés, elle subit la fatalité de la misère et du vice. Je dirai encore: Consultez les statistiques, et vous verrez si j'ai menti.

Restent les comparses, des ivrognes et des fainéants, que j'ai dû choisir tels, pour expliquer et hâter la chute de Coupeau. J'allais oublier Bijard et la petite Lalie. Bijard n'est qu'une des faces de l'empoisonnement par l'alcool. On meurt du delirium tremens comme Coupeau, ou l'on devient fou furieux comme Bijard. Bijard est un fou, de l'espèce de ceux que la police correctionnelle a souvent à juger. Quant à Lalie, elle complète Nana. Les filles, dans les mauvais ménages ouvriers, crèvent sous les coups ou tournent mal.

Eh bien! où voit-on que j'aie pris seulement des ivrognes et des fainéants comme personnages? Tout le monde travaille, au contraire, dans L'Assommoir; il y a sept ou huit tableaux qui montrent les ouvriers au travail. Et, sauf les exceptions nécessaires à mon drame, personne ne boit. Me voilà loin de compte avec la critique, qui m'accuse de n'avoir mis que des gredins en scène. On me lit bien mal. C'est tout ce que je désirais prouver.

D'ailleurs, on ne veut pas comprendre que L'Assommoir, comme mes précédents romans, appartient à une série, à un vaste ensemble qui se composera d'une vingtaine de volumes. Cet ensemble a un sens général qu'on ne verra bien nettement que lorsque je serai arrivé au bout de ma lourde tâche. C'est ainsi que la série doit comprendre deux romans sur le peuple. Que les personnes qui m'accusent de n'avoir pas montré le peuple sous toutes ses faces veuillent bien attendre le second roman que je compte lui consacrer. L'Assommoir restera comme une note unique, au milieu des autres volumes.

Je ne m'arrêterai pas à la question du langage. J'ai fait parler les ouvriers de nos faubourgs comme parle la grande majorité d'entre eux. Il est puéril de me dire que ce n'est pas là la langue du peuple; allez dans les quartiers populeux et écoutez, voilà ma seule réponse. Les ouvriers les plus honnêtes parlent ainsi. D'ailleurs, est-ce que les artistes n'ont pas beaucoup de ce langage? Est-ce que les hommes les plus distingués, dans un dîner d'hommes, n'ont pas un langage plus libre encore? Toutes les colères contre l'essai de style que j'ai tenté sont trop hypocrites pour que je m'y arrête. Du reste, je n'entends pas entrer dans la discussion littéraire.