—Mais, mon père, s'écria Henriette, la plus jeune, notre bien n'est-il pas à vous et non à nous?
—Réfléchissez, mes enfants, votre mère y consent, reprit leur père. Réfléchissez; vous allez être les filles d'un gentilhomme ruiné, quant à présent; personne ne vous épousera.
—Pardon, mon papa, vous vous trompez, lui répondit avec orgueil Marie, nous serons les filles d'un père plein de gloire.
Si personne ne veut nous épouser sans dot, nous serons heureuses de porter toute notre vie le grand nom que votre œuvre nous aura conquis.
—Puis, ajouta Henriette en rougissant, tous les gentilshommes d'ici n'ont pas l'âme si calculatrice que vous pensez, mon père, et j'en sais, moi,... elle n'acheva pas.
Son père, souriant de cette réticence, embrassa ses deux filles.
—Allons, vous le voulez bien, alors? demanda-t-il. J'achève ma lettre à M. de Colbert et je lui annonce que je sacrifie la dot de mes filles à mon autre enfant, enfant qui m'est cher aussi, presque autant que vous.
—Nous n'en sommes plus jalouses, mon papa, répondirent les jeunes filles.
Dans un envolement d'oiseau léger, Marie dit avant de sortir:
—N'oubliez pas qu'on vous attend, mon père; c'est encore pour votre canal. Allez, vous n'y perdrez rien.
Riquet reprit sa lettre interrompue, s'absorba dans des comptes; il avait complètement perdu la notion du temps écoulé depuis la visite de ses filles, quand on gratta à la porte de son cabinet.
Voyant que cela ne produisait aucun effet et n'obtenait aucune réponse, la personne qui demandait à entrer se mit à frapper tout de bon contre la porte.
—Qui est là? s'écria Riquet en bondissant. Qui vient sans cesse me déranger?
—Excusez, monsieur Riquet, répondit-on, mais il y a une heure que M. Andréossy et moi nous attendons.
—C'est toi, Pierre? fit Riquet; entre, que veux-tu?
—Monsieur le baron, dit Pierre en entrant, nous venons vous prévenir qu'il se passe de drôles de choses à Revel, à Saint-Fériol, à Mont-Ferrand, et dans tous les environs. Le peuple, les paysans s'assemblent, ils ont même débauché quelques ouvriers (la peste étouffe les sots), et tout ce monde, armé de fourches, de pioches, de haches, de vieux mousquets, parle de venir ici tout tuer et massacrer.
M. Andréossy et M. Roux ont massé nos ouvriers autour du bassin en construction pour empêcher les dégâts, et nous sommes accourus M. Andréossy et moi vous avertir.
—Quels sont ces gens? que veulent-ils? demanda Riquet.
—Ce sont de pauvres gens exaspérés contre vos collecteurs; il paraît que le 8 mai il y a eu des troubles à Toulouse.
Le gouverneur a dû envoyer la troupe du roi; un grand nombre de ces rebelles sont dans les prisons de la ville. Du moins c'est ce qu'ils disent tous.
—Il faut les calmer, fit Riquet, prévenir toute sédition grave; et se levant vivement, il alla s'entendre avec Andréossy sur les mesures à prendre, en cas d'attaque du château, puis donna les ordres pour son collecteur qu'il chargea Pierre de trouver et d'avertir à l'instant.
Il devait y avoir deux saisies, ce jour-là, à Mont-Maur; Pierre en informa Riquet et sur son ordre s'y rendit en hâte.
Les paysans du village de Mont-Maur s'étaient réunis chez l'un des futurs expulsés; des bûcherons et bûcheronnes s'étaient jointes à eux; et là, au nombre d'une trentaine, ils buvaient, discutaient, encouragés et excités par quelques femmes, plus acharnées qu'eux encore à la résistance.
—A Toulouse on a commencé, disaient-ils; nous allons nous affranchir enfin de cette gabelle!
—Moi, se prit à dire Rousse, le paysan maître du logis, voici une hache qui fendra la tête au collecteur. Qu'il me saisisse s'il l'ose!
—Oh, Jean! s'écria sa femme en sanglotant.
—Tais-toi, regarde les autres femmes, fit le fermier, ont-elles peur, elles? Vais-je pas me laisser dépouiller? continua-t-il d'un air sombre. Non, je suis résolu à défendre mon bien. Gare à lui, ce gabelou, s'il vient ici!
Comme il achevait, Pierre entra.
Inquiet des allées et venues mystérieuses des bûcherons de la montagne dans le village, il allait en s'informant. Cette réunion chez le fermier lui sembla étrange; il voulut savoir ce qui se complotait là.
Tous, hommes et femmes, parurent gênés à sa vue.
La Germaine, la femme de Jean Rousse, tenant son nourrisson sur les bras, s'élança vers lui.
—Ah! monsieur Pierre, sauvez-nous, lui cria-t-elle, ils vont venir tout saisir ici!
—Que veux-tu qu'il y fasse, Germaine? lui dit son mari; n'est-il pas aussi pauvre que nous? Laisse-le: ne faut-il pas d'ailleurs que tout ça ait une fin. Tu vas voir tout-à-l'heure si je sais agir.
—Que se passe-t-il donc ici? fit Pierre. Je vous trouve à tous de singulières figures; quelle sottise préparez-vous?
—Vous êtes des nôtres, pas vrai, Pierre? lui demanda résolument un bûcheron. Je vous connais depuis longtemps, je vous ai vu à l'œuvre, vous êtes bon et compatissant. Eh bien! là, ne trouvez vous pas que nous avons assez souffert, et que tout ce train là ne peut pas durer ainsi?
—Que faire, ami Ramondens? répondit Pierre tristement; vous demandiez si je suis des vôtres; certainement, si vous entendez par là que je suis un pauvre ouvrier comme vous. Mais si vous voulez dire que je suis prêt à repousser par la force un état de choses qui me semble comme à vous lourd et horrible à supporter, alors, non, je ne suis pas des vôtres.
Un cri de menace des femmes l'interrompit. Les hommes l'examinèrent avec défiance.
—Non! continua Pierre avec calme, regardant en face ses adversaires, non, je ne suis pas avec vous quand vous songez à vous révolter.
J'estime que ces rébellions ne serviront à rien, nous ne sommes pas en nombre, en force. Que voulez-vous? Le savez-vous bien vous-même? Ne pas payer la gabelle? Cela regarde-t-il le fermier général auquel vous vous attaquez? Il faut aller plus loin, plus haut; c'est aux pieds du roi qu'il faut porter vos plaintes; c'est à lui qu'il faut demander le retrait de cet impôt.
—Le roi! fit Rousse; il est trop loin de nous.
—Il faut attendre alors que nous puissions, nous peuple, nous rapprocher de lui.
—Qui sait! nos fils, nos petits-enfants, peut-être, pourront un jour revendiquer le droit de vie pour notre classe.
En attendant, nous sommes de bonnes gens, obéissant aux lois quelqu'injustes qu'elles nous paraissent, quelque lourd que soit cet impôt qui pèse sur le pauvre monde; et payons ce que nous devons! montrons que nous sommes de bonnes gens!
—Tu dis que nous sommes de bonnes gens, Pierre, c'est vrai, fit Jean Rousse; mais nous sommes aussi de pauvres gens: nos impôts, nos dîmes vont toujours s'augmentant depuis dix ans.
Tu dis nous sommes de bonnes gens: veux-tu dire que nous sommes des imbéciles de souffrir tout sans rien dire? Oh! alors tu diras vrai.
Et avisant, accroché au mur, un joug à mulet, il le saisit, le brisa et s'écria:
—Voilà ce qu'il faut faire!
A cette figure énergique, tous se levèrent, serrant les poings, criant:
—Oui! brisons le joug!
Pierre leur dit tristement:
—Celui-là est vieux, on vous en mettra un autre plus fort et plus solide que vous ne briserez pas.
Cette résistance est insensée; vous êtes trente contre cent, et fussiez-vous en nombre ici, à Revel, à Béziers, à Toulouse, réussiront-ils, eux? On ne devient pas ainsi libre. Ce qui se fait par la violence ne dure pas.
Les hommes s'étaient rassis, ébranlés par les sages paroles de Pierre. Ils baissaient la tête, comprenant la justesse de ce qu'ils venaient d'entendre.
Seul Rousse, l'air sombre, répétait:
—Ça ne peut pas durer!
—Doit-on te saisir aujourd'hui, Rousse, demanda Pierre?
—Oui, tout à l'heure, répondit le fermier avec un ricanement.
—Si tu obtenais du temps, pourrais-tu payer?
—Oh oui! maître Pierre, s'écria Germaine, oui, dans six semaines nous le pourrons, c'est certain, après la moisson. Et le visage de la pauvre femme se tourna vers Pierre, illuminé par un espoir subit.
—Tais-toi, femme, fit Rousse; M. Riquet est bien trop dur au pauvre monde pour nous accorder un répit d'un jour.
—M. Riquet dur! s'écria Pierre qui bondit, lui dur! vous ne le connaissez pas; non, reprit-il avec énergie, vous ne le connaissez pas! Il ne s'occupe jamais des détails de l'administration fiscale. Sait-il seulement que l'on saisit? Vous imaginez-vous que ces rigueurs s'exercent par ses ordres? Le roi a fixé le taux à payer pour les gabelles, M. Riquet est le fermier, il faut qu'il paie, lui aussi. L'accuser, lui, c'est absurde! acheva Pierre, hors de lui.
En ce moment une clameur se fit entendre, tous les paysans ou bûcherons se précipitèrent au dehors.
Des femmes, des enfants couraient éperdus, criant:
—Le collecteur! le collecteur! les habits rouges!
Jean Rousse saisit sa hache, s'arcbouta contre la porte de sa chaumière avec un geste plein de menace.
Germaine se jeta au devant de Pierre.
—N'ayez pas peur, Germaine, lui dit Pierre à voix basse; M. Riquet sait ce qui se passe ici.
Et Pierre alla se placer, entouré de paysans, auprès de Jean Rousse.
Au détour du chemin s'avançait un long cortège.
Le collecteur, ne se sentant plus en sûreté, avait requis, pour l'accompagner, la force armée.
A la tête du cortège marchait un soldat battant du tambour, ensuite un huissier à mine patibulaire, tenant une clochette à la main.
Des soldats suivaient, et au milieu d'eux le collecteur.
Lorsque la petite troupe fut arrivée devant la chaumière de Rousse, le collecteur fit un signe, l'huissier sonna sa clochette et le chef du petit détachement commanda halte.
C'était un sergent, beau gaillard, de façons conquérantes; il portait un justaucorps écarlate, bordé de galons mi-partis bleu et argent, ses chausses, ses bas, ses parements et les retroussés de son habit étaient bleus ainsi que son nœud d'épaule. Son sabre était suspendu à un baudrier blanc comme la cocarde de son chapeau à trois pointes, galonné d'argent, et posé de côté sur une coiffure à la cadenette nouvellement introduite dans l'armée. Celle coiffure se composait des cheveux frisés devant et réunis derrière en une queue attachée par un nœud de cuir. Il tenait à la main une longue canne à pomme d'ivoire.
Les soldats portaient aussi l'uniforme rouge, ils étaient vêtus comme leur sergent, sinon que le galon, d'argent chez celui-là, était en laine blanche chez ceux-ci.
Ils avaient sur l'épaule un fusil, invention nouvelle qui venait de remplacer le mousquet.
Leurs visages étaient sombres, ils étaient mécontents; le sergent mordillait sa moustache, se tenant à l'écart, ennuyé d'être obligé de prêter assistance à ce vilain corbeau comme il nommait aimablement le collecteur. L'huissier tira des papiers de ses vastes poches et commença la lecture du procès-verbal de saisie.
Quand il eut fini, il cria d'une voix claire:
—Jean Rousse, au nom du roi, je te fais itératif commandement d'avoir à payer la somme portée en l'acte, et les frais afférents.
Jean adossé à sa porte, les yeux baissés, ne tourna même pas la tête de son côté. Alors le collecteur s'avança:
—Puisque personne ne répond ni ne paie, dit-il, Jean Rousse, je vais procéder séance tenante à la vente de la maison et de son contenu.
—Pardon, monsieur le collecteur, dit Pierre, qui sortit vivement du groupe des paysans, j'ai l'ordre de M. le baron de vous dire de surseoir à toute exécution jusqu'à nouvel ordre.
—Où est l'ordre par écrit? dit le collecteur.
—M. le baron ne m'en a pas donné, mais vous me connaissez, monsieur, vous savez que je n'avancerais pas une chose qui ne serait point vraie.
—Vous me la baillez belle, répondit insolemment l'agent du fisc. M. le fermier général veut être payé, je ne connais que ça, moi. Payez-vous pour Rousse?
—Non, mais je vous répète que j'ai l'ordre de vous empêcher de saisir; vous vous mettriez dans un mauvais cas, en passant outre.
—Je ne reçois d'ordre que de mes supérieurs, reprit cet homme. J'ai trop longtemps écouté ces billevesées.
Je me mets dans un mauvais cas, vraiment, en ne vous écoutant pas? Nous allons voir. Allons, toi, Rousse, continua-t-il, ôte toi de mon chemin, laisse-moi entrer. Et vous, huissier, procédez au recolement.
Jean toujours immobile se mit à rire d'un air sinistre, ses yeux s'allumaient d'une colère encore contenue, et une de ses mains, cachée derrière lui, serrait nerveusement sa hache.
—M'as-tu entendu, Rousse? répéta le collecteur avec brutalité.
—Grâce, monsieur, cria Germaine; consentez à attendre, soyez compatissant! Voulez-vous donc notre mort à tous? Voyez mon petit enfant, il mourra si vous nous enlevez tout jusqu'à son berceau! Grâce, attendez! disait-elle se traînant à genoux.
—Il y aura toujours assez de mauvaises graines comme vous, fit le collecteur grossièrement. Allons, place! dit-il à Jean.
—Tu n'entreras pas chez moi vivant, cria Rousse qui brandit son arme en s'élançant sur le collecteur.
Avec la rapidité de l'éclair, Pierre se jeta en avant; d'un violent coup de poing il étendit à terre le collecteur qui évita ainsi le coup mortel qui allait l'atteindre; puis saisissant la hache que Rousse tenait levée, il la lui arracha des mains et la lança au loin.
—Ah, traître! tu me désarmes, criait Rousse écumant de rage.
—Je te sauve, lui dit Pierre, veux-tu donc aller aux galères?
—A moi, soldats, cria l'agent du fisc en se relevant.
L'escouade, qui se trouvait à quelques pas, voulut s'élancer au secours du collecteur; mais soudain les paysans les enveloppèrent, les femmes, plus furieuses que les hommes, criaient:
—Désarmons-les! désarmons-les!
Elles s'élançaient résolument en avant, les mains étendues vers les soldats pour qu'ils ne pussent se servir de leurs fusils. Mais le sergent accourt avec le restant du détachement, il fait écarter à coups de crosse les femmes et les enfants qui fuient en poussant des clameurs d'épouvante.
Les quelques soldats désarmés reprennent leurs fusils, chargent les paysans, blessent quelques hommes et dégagent le collecteur qui, meurtri de sa chute, jurait de faire pendre ces rustres.
Jean Rousse se ruait contre quatre soldats en criant:
—A moi, amis! Tuez-les, tuez-les, les habits rouges!
A sa voix les paysans qui fuyaient s'arrêtèrent: ils se saisirent de tout ce qui pouvait devenir une arme entre leurs mains et accoururent une seconde fois contre les soldats.
En un instant la mêlée devint générale.
Le collecteur et son huissier, voyant la lutte sérieusement engagée, tirèrent au large, se glissèrent entre les branchages d'une haie et prirent la fuite à travers champs.
Pierre, un bras engourdi par un coup de crosse reçu en essayant de séparer les combattants, comprenant l'inutilité de ses efforts, entra dans la chaumière de Rousse; il y trouva Germaine, son enfant entre les bras, qui, étendue à terre, sanglotait à fendre l'âme.
—Cours au château, lui dit Pierre, préviens de ce qui se passe ici, parle à M. Riquet, ton mari est sauvé à ce prix.
La Germaine se leva d'un bond, sans répondre; elle s'élança dehors.
Elle courait éperdue, hors d'haleine, butant, sans les voir, à tous les cailloux du chemin. A un détour de la route elle tomba presque sous les pieds d'un cheval, arrivant au grand trot en sens contraire.
Elle leva la tête et aperçut devant elle Riquet qui, d'une violente saccade, arrêta sa monture, au moment où, du poitrail, elle allait renverser la pauvre femme.
—Ah! monsieur le baron, c'est le bon Dieu qui vous envoie! Ils se battent! sauvez-les! on les tue! cria la malheureuse qui suffoquait.
Riquet se haussa sur ses étriers, le bruit de la lutte parvenait jusqu'à lui.
—J'y vais, répondit-il brièvement.
Et, sans se soucier du danger qu'il pouvait courir au milieu d'hommes surexcités par le désespoir ou la résistance, il partit au galop, suivi du seul laquais qui l'accompagnait.
Riquet n'était pas d'un caractère à attendre le bonheur ou le danger tranquillement chez lui. Après avoir pris les mesures nécessitées par la simple prudence en cas d'une attaque, après avoir renvoyé Andréossy en hâte à Saint-Fériol, avec des ordres sévères pour les chefs d'ateliers, il plaça ses domestiques derrière les grilles qui donnaient accès au château et attendit.
Mais cette attente d'un danger peut-être imaginaire pesait à son esprit hardi et entreprenant; aussi, au bout de quelques heures, ne voyant pas Pierre revenir lui apporter des nouvelles de Mont-Maur, il résolut de s'y rendre.
Il fit seller un cheval et s'apprêtait à sortir, lorsqu'une fenêtre du château s'ouvrit violemment, sa femme et ses filles apparurent effarées et tremblantes sur le balcon.
—Vous sortez, monsieur? lui cria sa femme.
—Vous nous quittez, papa? s'écrièrent mesdemoiselles de Riquet.
—Ne craignez rien, mes chères, leur répondit Riquet, si le château courait risque d'être attaqué, Pierre serait ici. D'ailleurs qui oserait vous toucher? on n'en veut qu'à moi, je vais savoir pourquoi.
Et il partit sans entendre leurs récriminations.
Lorsqu'il arriva, après sa rencontre avec Germaine, sur le lieu du combat, les paysans avaient le dessous, et si quelques-uns se défendaient encore, ce n'était plus qu'avec mollesse. Des paysans, des bûcherons blessés gisaient à terre; des femmes, leurs jupes pleines de pierres, criblaient encore de loin les soldats, atteignant amis et ennemis de leurs projectiles.
Le sergent ralliait ses hommes, formait son petit détachement en carré, afin de mettre au milieu ses prisonniers.
—Place à M. de Riquet, cria le laquais d'une voix forte.
—Que se passe-t-il? Pourquoi cette lutte? s'écria Riquet impérieusement. Sergent, avancez ici. A quel propos cette bagarre?
A cette voix, à ce nom, les derniers combattants s'arrêtèrent.
—Par la sambleu! ces vilains ont essayé de désarmer des soldats du régiment de la Couronne, répondit le sergent furieux. C'est la faute à ce collecteur endiablé et à ce paysan là qui me semble tout près d'être enragé, fit-il en montrant Jean Rousse qui, l'épaule démise, gisait livide sur la terre.
Malgré tout, c'est un vilain métier qu'on nous fait faire là, et je préférerais cent fois être avec les camarades, là-bas, avoir devant moi des visages de Hollandais ou d'Allemands, plutôt que ces museaux d'affamés. Voilà toute l'histoire, monsieur le baron, fit le sergent en assujettissant son justaucorps d'un mouvement de hanches et en tirant ses moustaches.
Ceux qui nous ont attaqués sont entre les mains de mes soldats, nous allons les conduire à Revel pour qu'on les pende, monsieur le baron, acheva le sergent.
Pierre avait reconnu la voix de Riquet, il sortit vivement de la maison.
Riquet l'interrogea du regard.
—Ce sergent a raison, monsieur Riquet, fit-il, c'est la faute du collecteur, tout ça. Je lui ai dit de suspendre sa saisie, il n'a pas voulu m'entendre ni me croire: alors cela a exaspéré Rousse, qui a perdu la tête et qui... il s'arrêta, hésitant à tout dire. Il savait que Riquet ne pardonnerait pas une tentative de meurtre.
Il rencontra le regard de Germaine, qui, revenue sur ses pas, s'efforçait d'approcher son mari blessé; le regard était si suppliant, si désespéré, Pierre savait quelle punition terrible attendait Rousse; les galères! les galères! Cette idée fit courir un frisson dans les veines de Pierre, qui pensa: Dieu me pardonnera ce mensonge en faveur de l'intention; et il continua après une minute d'hésitation:
—Alors Rousse a perdu la tête et d'un coup de poing il a jeté à terre le collecteur.
Les soldats l'ont saisi, les paysans ont voulu le défendre et...
Pierre ne put achever: le collecteur qui, de loin, attendait l'issue de la lutte, jugeant le moment opportun de se montrer, tourna la haie derrière laquelle il se cachait, et s'avança vers Riquet obséquieusement, l'échine courbée.
—Monsieur le baron, j'ai fait mon devoir, dit-il, ne faut-il pas qu'ils payent. Ces gens, si on les écoutait, seraient toujours sans pain.
—Pourquoi n'avez-vous pas obéi à mes ordres, monsieur, demanda Riquet sévèrement; il m'est revenu, depuis longtemps et de tous côtés, que vous accomplissiez vos fonctions avec rudesse; je vous ai déjà fait avertir, vous n'avez tenu aucun compte de mes observations; aujourd'hui la mesure est comble, je vous renvoie de l'administration. Allez, monsieur, vous ne faites plus partie des gabelles.
—Mais, monsieur le baron, daignez m'écouter, s'écria le collecteur humblement.
Riquet, sans paraître l'entendre, se tourna vers le groupe des prisonniers et des blessés qui, sombres, immobiles, assistaient à cette scène, attendant qu'on disposât d'eux.
—Qui vous a poussés à cette rébellion, demanda-t-il, à cette attaque contre les soldats du roi? Ne pouviez-vous vous plaindre à moi de mes agents? Voyons, parlez, répondez donc, l'un de vous!
Jean Rousse, tout sanglant, se souleva:
—Nous nous sommes rebellés, fit-il avec colère, parce que vos impôts nous réduisent à brouter l'herbe des champs, parce que nous en sommes arrivés à n'avoir plus même un toit pour nous abriter, parce que nous vous haïssons, vous, et vos collecteurs, et votre canal qui est cause de tout le mal; alors je me suis dit, moi, qu'il vaut mieux mourir de suite et achever de souffrir.
—Qui est cet homme? demanda Riquet à Pierre.
—C'est un de ceux que votre agent devait, aujourd'hui même, expulser de sa maison. C'est Jean Rousse.
—Tu es injuste et méchant, Jean Rousse, répondit Riquet au fermier sans s'émouvoir. Tu me hais parce que je suis le fermier des gabelles; ne les payais-tu pas avant moi? Ne faut-il pas qu'il y ait des impôts pour acquitter les grandes charges de l'état, pour payer l'armée qui défend les frontières et ton foyer?
Tu prétends que mon canal est cause de ta misère? Tu ne vois que la dépense présente qu'il occasionne, et tu ne sais pas prévoir le bien qu'il vous apportera, à tous, dans l'avenir.
Aujourd'hui tu ne peux payer la saisie parce que le prix de ta récolte, celle que tu engrangeras dans six semaines, suffira peut-être à peine à tes besoins; pourquoi cela?
Car tu as à ferme plusieurs journaux de bons terrains bien cultivables; mais tu vends pour rien aux marchands de Revel parce que, n'ayant pas de débouchés, ta récolte, comme toutes celles de tes pareils, doit se consommer sur place.
Quand mon canal sera construit, tu porteras toi-même ton blé dans le Bas-Languedoc qui manque de grains et où l'on te paiera les tiens un prix bien plus considérable que les marchands d'ici. Alors tu pourras, sans grands frais, réaliser le double des bénéfices que tu fais actuellement.
Tu vois bien que tu calcules fort mal, contre tes intérêts, et de plus en égoïste.
Et vous tous qui m'écoutez là, est ce que mon canal n'a pas déjà amené en ce pays des ouvriers de toutes espèces, des charpentiers, des forgerons, des maçons, des terrassiers?
Ces gens-là ne dépensent-ils pas tout ce qu'ils gagnent chez vous, ne se fournissent-ils pas de leurs objets de consommation ici? Qui en bénéficie? vous, encore vous.
Vous menacez, me dit-on, de détruire mon ouvrage? Allez, vous êtes des ingrats et des imbéciles!
La richesse publique ne consiste pas à payer peu ou point d'impôts; non, elle est dans l'augmentation du revenu de chacun.
C'est ce que je veux pour mon pays. J'y ai déjà, moi, sacrifié ma fortune. Vous semblez ne pas comprendre cette idée; vous vous révoltez contre l'autorité royale; vous désarmez ses soldats. Prenez garde, le roi est sévère contre de pareils crimes. Quant à moi, je saurai punir rigoureusement ceux qui se mettront hors la loi.
Riquet calme, un peu hautain, au milieu de cette foule tout à l'heure si effervescente et si hostile, la regardait avec un courage tranquille qui lui en imposait et la rendait muette.
Les femmes, les enfants s'étaient rapprochés; quelques hommes, effrayés des suites de leur action, se tenaient courbés devant Riquet, sans répondre.
—Quels sont vos prisonniers, sergent? demanda Riquet.
—Les voici, monsieur le baron, répondit celui-ci désignant les paysans qui entouraient Jean Rousse, étendu à terre et qui paraissait sérieusement blessé.
—Grâce! monsieur, s'écria Germaine, grâce pour mon mari! il est blessé, mourant, ne l'emmenez pas en prison, au nom du ciel!
Sur un signe de Pierre, les autres femmes, les enfants s'agenouillèrent à leur tour, en pleurant et suppliant.
Riquet se tourna vers le groupe des prisonniers, et leur montrant les enfants, il leur dit:
—Vous aviez donc oublié ces innocents-là? Et comme Germaine lui tendait son petit enfant en l'implorant en son nom: il le prit dans ses bras, le caressa et dit.
—Que deviendrez-vous, vous autres, petits malheureux, quand le père ne sera plus là?
Il parut réfléchir tristement.
Les paysans émus, attendris de son action si simple, le considéraient anxieux.
Riquet leva la tête.
—Promettez-vous d'abandonner toute idée de rébellion, de rentrer chez vous tranquillement et de rester dorénavant ce que vous êtes, au fond, de braves gens? Voyons, répondez, fit-il tout-à-coup.
Une acclamation lui répondit:
—Oui! oui! grâce! criaient-ils en chœur.
Un bûcheron s'avança:
—Au nom de tous, dit-il, après avoir consulté du regard les autres prisonniers, au nom de tous, monsieur Riquet, je vous le promets.
—Sergent, faites ouvrir les rangs, commanda Riquet, et laissez ces gens en liberté.
—Vive monsieur le baron! crièrent les paysans, tandis que les femmes, pleurant de joie, entouraient Riquet en le comblant de bénédictions.
Riquet rendit le poupon à Germaine:
—Soignez bien votre mari, lui dit-il, il paraît malade et blessé gravement.
—Oh! il l'a bien mérité, celui-là, murmura Pierre en grognant.
—Sergent, amenez vos hommes au château, on vous indemnisera de vos fatigues, dit Riquet en s'adressant au bas-officier, et s'apprêtant à s'éloigner, au milieu des cris mille fois renouvelés de vive monsieur le baron. Il ajouta en riant:
—Tandis que vous y êtes, si vous criiez aussi vive le canal!
Et une acclamation lui répondit!—Vive monsieur Riquet! Vive le canal du Languedoc!
La rébellion que Riquet avait calmée par de sages paroles ne se renouvela ni à Mont-Maur, ni à Mont-Ferrand; mais à Béziers, à Carcassonne, à Narbonne, à Toulouse même, il fallut employer la rigueur pour vaincre la révolte, et apaiser les mutins par la multiplicité des supplices.
Que de malheureux furent branchés pour avoir osé demander, les armes à la main, le droit de vivre, eux et leurs familles, du produit de leur travail, sans être écrasés d'impôts de toutes sortes! Les travaux du canal n'en furent pas néanmoins interrompus un jour; Riquet sut toujours maintenir parmi son peuple d'ouvriers la plus grande discipline.
Il les payait bien, sans qu'ils attendissent une heure le salaire promis; aussi pouvait-il compter sur eux.
La construction du réservoir de Saint-Fériol avançait, les rigoles étaient achevées et, dès le commencement de 1670, une partie du canal vers la Garonne fut terminée.
Riquet y fit mettre immédiatement l'eau et s'en servit pour le transport des matériaux.
L'ingénieur du roi, envoyé par Colbert pour surveiller Riquet, M. de la Feuille, était arrivé depuis longtemps: il avait visité avec le chevalier de Clerville et Riquet tous les travaux achevés ou en voie d'exécution, et n'avait eu que des éloges à adresser à Riquet.
Un peu froid, d'abord, dans ses relations avec le créateur du canal, surveillant chaque entreprise de très près, il s'était bientôt convaincu que non seulement Riquet voulait construire solidement son canal, mais encore qu'il cherchait avec passion les améliorations utiles à y introduire. M. de la Feuille fit alors un voyage en Hollande pour se bien pénétrer des procédés de ce peuple passé maître en fait de travaux hydrauliques, et étudier sur place leur système pour désensabler les ports. Lorsqu'il revint en France, il écrivit à Colbert: «que les écluses de Riquet étaient parfaites et qu'il était étonnant qu'un homme étranger aux sciences qui forment les ingénieurs habiles, n'ayant pour lui que l'enthousiasme d'une idée, ait pu arriver à entreprendre et réussir des travaux aussi difficiles.»
Riquet menait alors de front la construction du port de Cette, les travaux depuis Trèbes jusqu'à l'étang de Thau et le bassin de Saint-Fériol.
Il était absorbé, toujours en courses.
Il rencontrait rarement, depuis quelque temps, Andréossy qui était chargé du bassin, mais, chaque fois qu'il le voyait, il lui trouvait un air singulier.
Andréossy évitait son regard, son approche, et sous le prétexte des chefs d'ateliers à surveiller, il refusait constamment de s'asseoir à la table de Riquet à laquelle celui-ci le conviait, comme autrefois, avec cordialité.
Une semblable conduite étonna d'abord Riquet, puis elle le peina.
—Ce garçon a-t-il donc quelque chose à me reprocher? se demandait-il. N'est-il point content des conditions que je lui fais? Mais alors pourquoi ne le dit-il pas?
Il faudra que je l'interroge.
Un jour, en arrivant à Saint-Fériol, il fit demander le jeune ingénieur.
Pierre lui répondit qu'il était parti pour Toulouse depuis huit jours, laissant la surveillance à M. Roux.
Très étonné de ce voyage dont il n'avait pas été informé, Riquet demanda si on en savait le motif.
—Non, monsieur Riquet, dit Pierre; du reste, depuis quelque temps, M. Andréossy semblait fort inquiet; il s'informait, les jours de courrier, s'il n'y avait rien pour lui; cela datait du reste de son envoi au roi. Ne recevant ni lettre ni message, il est parti.
—Quel envoi au roi? fit Riquet. Je ne comprends pas; au roi, dis-tu, Pierre?
Tu le trompes, nous n'avions ici aucun envoi à faire à Sa Majesté.
—Pas vous, peut-être, monsieur, répondit Pierre, mais M. Andréossy sûrement avait quelque chose à lui faire parvenir. Il travaillait à son envoi depuis longtemps; le soir, la besogne de chaque jour terminée, je l'ai vu souvent dans son petit cabinet, fort avant dans la nuit, penché sur des plans auxquels il paraissait mettre toute son application.
Il y tenait fort, car il les fit graver, et lorsqu'il confia son envoi, qui formait un gros paquet, au messager, il le lui remit avec mille recommandations.
—Je ne comprends pas ce que ce peut être; enfin il m'expliquera cela, conclut Riquet un peu intrigué de cet envoi au roi, dont Andréossy lui avait fait un mystère.
Le chevalier de Clerville vint rejoindre Riquet à Saint-Fériol; il lui apportait, de la part du ministre, concession d'établir un certain nombre de moulins le long du canal, moulins qui devaient appartenir à Riquet et à ses descendants, pour le dédommager de grosses dépenses non prévues dans le cahier des charges, et qu'il avait acquittées de ses deniers.
—Vous me voyez outré de ce qui vous arrive, monsieur, dit-il à Riquet; cette action est d'une audace inconcevable! Je ne m'explique pas comment vous avez laissé partir ce paquet au roi; moi, je l'eusse arrêté et, sans plus me gêner, j'eusse mis à néant cette épître dédicatoire qui tend à vous faire prendre pour un imposteur.
—De quelle épître parlez-vous, monsieur le chevalier? demanda Riquet surpris.
Le chevalier considéra Riquet: le visage de celui-ci reflétait un tel étonnement qu'il s'écria:
—Vous ne savez donc rien de ce qui se passe?
—Rien d'une épître, rien d'une imposture, je ne comprends pas! veuillez vous expliquer.
—C'est encore plus odieux que je ne croyais, s'écria le chevalier. Et appelant un laquais:—Qu'on aille me quérir ma valise, commanda-t-il.
Il y a trois jours, continua le chevalier, je reçus de M. de Colbert une lettre que je vais vous montrer; il m'envoyait en même temps copie d'une épître dédicatoire, adressée au roi par François Andréossy, qui priait sa majesté d'accepter ses plans et cartes du canal du Languedoc, soigneusement revus et gravés pour elle.
Ainsi Andréossy se déclare par cet envoi le créateur du canal.
Riquet étourdi, confondu, écoutait M. de Clerville sans trouver un mot; enfin l'indignation se fit jour.
—Mais cela est indigne, monsieur! s'écria-t-il.
—Je le sais bien, lui répondit le chevalier; ne m'avez-vous pas dit souvent à quelle occasion vous aviez connu ce jeune homme. Ce qui me paraît étonnant, c'est que vous, Riquet, vous ayez ainsi confié tous vos plans à un homme dont vous n'étiez pas sûr.
—Je me croyais sûr de lui, monsieur, répliqua Riquet. Dans tous les cas, je ne lui ai pas confié tous mes plans.
Comment a-t-il pu se les procurer?
—Voyez vous-même, monsieur, dit le chevalier en ouvrant sa valise que venait de lui remettre son valet, et étalant devant lui les cartes gravées d'Andréossy qu'il en tira. Voyez, il les a donc surpris?
Riquet examina attentivement les plans.
—Voici ceux qu'il a faits d'après les miens, dit-il, voici le parcours qu'il a rectifié lui-même, comme nous l'exécutons; ah! mais voyez les rives de l'Aude; il fait passer le canal sur la rive droite.
—N'est-ce pas ainsi? demanda le chevalier.
—Non, d'après un plan qui n'est encore connu que de moi et que vous allez approuver fort, j'en suis sûr, je le conduis, moi, par la rive gauche; mon canal sera ainsi incontestablement plus beau et plus large. Voyez plutôt. Et s'élançant vers une cassette qu'il emportait partout avec lui, Riquet en sortit des plans qu'il tendit au chevalier.
—Le roi ni M. de Colbert n'ont pas cru ce mensonge, n'est-ce pas? disait Riquet anxieux.
—Non, non, puisque M. de Colbert me charge de vous prévenir.
—Oh! l'imposture est odieuse, dit le chevalier de Clerville indigné. Oser dédier au roi des plans dont il n'est pas le créateur, vouloir vous frustrer d'une partie de votre gloire!
Je ne saurais qualifier trop sévèrement une semblable conduite. Je vous le répète, monsieur, je suis outré.
—Je vous remercie, répondit Riquet en serrant les mains du chevalier, de la sympathie et de l'indignation que vous cause cette vilenie qui m'atteint profondément; je suis heureux de vous inspirer de tels sentiments.
—Qu'allez-vous faire? demanda le chevalier.
—Je ne sais encore; il m'a été utile, fort utile, je ne puis ni ne veux le nier.
Si j'écoutais mon juste ressentiment, je le renverrais de suite, et cependant il me semble que je ferais mal.
Sa vilaine action ne lui profitera pas, car personne ne l'a cru, n'est-ce pas, monsieur?
Que sa félonie lui retombe sur la conscience!
Il m'a été un collaborateur utile, je n'oublie pas si facilement, moi, les services que je lui dois. Enfin, de quelque façon que j'agisse, monsieur, ma confiance et mon amitié pour lui sont mortes, il vient de les tuer.
Veuillez me lire la lettre du ministre, monsieur, j'y veux répondre à l'instant. Il ne faut pas qu'il puisse penser que je l'ai abusé en me disant le seul créateur du canal.
M. de Clerville lui communiqua cette lettre, et, pendant qu'il en écoutait la lecture, Riquet attendri, fier de l'approbation du grand ministre qui n'avait pas un seul instant douté de lui, sentait une émotion profonde l'envahir.
Riquet écrivit à M. de Colbert la lettre que nous transcrivons ici:
«J'ai été bien surpris, monseigneur, lorsque j'ai vu une certaine carte de l'invention du sieur Andréossy, mon employé. C'est une chose qui s'est faite à mon insu et de laquelle je n'ay eu connaissance qu'après coup; de sorte que j'en ai eu du déplaisir, d'autant que ce plan est tout à fait irrégulier, et qu'il publie des pensées que je gardais dans le secret, que je ne prétends pas exécuter sans votre avis, ainsy que je vous l'ay écrit. Cela fera qu'à l'avenir je serai plus circonspect et plus secret envers le dit sieur Andréossy et que peut-être je ne m'en serviray plus.»
Quelques jours plus tard, le ministre répondait à cette lettre:
«La carte que le sieur Andréossy a faite de tous vos travaux à votre insçu m'a paru une entreprise fort insolente, d'autant plus qu'elle n'était pas exacte. Vous pouvez en user avec luy comme il vous plaira.»
Le cœur de Riquet, si généreux, si oublieux des injures, resta tout attristé de cette trahison.
Un jour qu'à Bonrepos sa femme l'interrogeait sur le jeune ingénieur qui n'y avait pas paru depuis longtemps, Riquet raconta toute l'histoire de l'épître au roi.
—Là, vous avais-je pas prévenu, monsieur, s'écria sa femme, de vous défier de lui? Mais non, vous ne saurez jamais vous mettre en défiance de qui que ce soit. Et qu'avez-vous fait? demanda-t-elle, comme le chevalier de Clerville avait dit: qu'allez-vous faire?
—Je n'ai rien fait, ma mie, répondit son mari.
—Quoi! vous gardez près de vous ce traître! fit-elle surprise.
—Ah! le pauvre garçon! reprit Riquet; que je le plains, qu'il doit être honteux de lui-même!
—Que voilà une compassion bien placée! dit sa femme. Vraiment, monsieur, vous êtes étrange!
Qu'a-t-il répondu à vos sanglants reproches, car vous lui en avez fait, sans doute?
—Je ne l'ai pas encore revu. Je sais par Pierre qu'il est revenu à Saint-Fériol très sombre, très inquiet, et qu'il a repris son service comme si rien n'avait dû se passer. Cependant il ne doit pas ignorer que je suis informé de tout.
—Allons, puisque vous voulez absolument garder votre Lucquois, fit Mme Riquet, avec un soupir, au moins serez-vous à l'avenir, il faut l'espérer, circonspect avec lui.
—Cela, ma mie, dit Riquet riant de la mine de sa femme, vous pouvez en être assurée.
Je ne suis pas faible, vous le savez bien: si je me souviens trop, à votre gré, des services rendus, je n'oublie pas pour cela la mauvaise action commise.
Lorsque Riquet revit Andréossy, celui-ci parut embarrassé, honteux, il cherchait à lire dans les yeux de son patron quel arrêt il allait prononcer.
—Monsieur Andréossy, lui dit Riquet simplement, j'ai pardonné, tâchez d'oublier, vous, si vous pouvez.
Durant l'été de 1670, Riquet vint s'installer définitivement à Saint-Fériol, où les travaux réclamaient sa présence.
Il y amenait sa famille, pour laquelle il avait fait construire une maison d'habitation confortable.
De plus, il avait édifié une église, creusé un puits et établi des magasins à vivres, une poudrière, des logements pour tous ses employés et des écuries pour deux cents chevaux.
Ses courses perpétuelles, fort longues, de Bonrepos à Saint-Fériol, le fatiguaient beaucoup; il les évitait ainsi avec cette installation.
M. de Clerville écrivant à Riquet lui fit part de l'arrivée en Languedoc du fils de Colbert, le marquis de Seignelay.
«Je lui ai tant parlé de votre bassin, disait-il, qu'il m'a paru très curieux de le visiter. Il se peut donc qu'il pousse jusqu'à votre campement, et que nous vous arrivions sans crier gare.»
«Nous vous recevrons le mieux du monde, répondit Riquet, enchanté de cette perspective de la visite du fils de Colbert, de l'homme puissant qui pouvait tout pour son œuvre et dont il sentait les dispositions changées et un peu hostiles, depuis quelque temps.
»Madame de Riquet pourvoiera à tous les détails de votre installation, et je vous attends avec joie dans notre thébaïde; amenez le;» écrivait-il à M. de Clerville.
En effet, en novembre M. de Seignelay fit annoncer son arrivée.
Riquet alla au devant de lui jusqu'au bas de la montagne, à la tête de tous ses employés, la plupart à cheval comme lui, et l'amena, en grande pompe, au nouveau village.
On peut appeler ainsi l'agglomération à Saint-Fériol, car les bâtiments qui entouraient le bassin formaient par leur groupement un ensemble imposant, et la population d'employés et d'ouvriers, rassemblés là au nombre de quatre à cinq mille, lui donnaient l'importance d'une ville.
Des ouvriers, pour éviter les longues descentes chaque soir soit à Mont-Ferrand, soit aux environs, avaient construit de petites huttes où ils vivaient avec leur famille.
Au bruit des éclats de la poudre et des acclamations des ouvriers, M. de Seignelay fit une entrée triomphale à Saint-Fériol.
Il témoigna autant de surprise que d'admiration de l'ordre et de la discipline qui paraissaient régner en ce campement et parmi ce petit peuple plein de respect pour le chef obéi et aimé.
Mme de Riquet lui donna, en ce lieu sauvage quelques mois auparavant, un fort beau repas, et Riquet lui fit visiter en détail ses magasins à vivres, dont M. de Seignelay loua l'ordonnance et l'abondance.
Après le repas Riquet et M. de Clerville, qui l'accompagnaient, le menèrent au bassin.
De la rampe qui montait du campement à Saint-Fériol, la vue était admirable.
A leurs pieds, la jolie petite ville de Revel, perdue dans sa ceinture verte; puis les crêtes Saint-Paulet, Saint-Félix, Agut, toutes noyées dans une buée chaude de soleil couchant, que trouaient de points sombres les verdures de ses vignes entrelacées aux arbres et formant des berceaux; au troisième plan la flèche élancée de l'église de Puylaurens, et plus loin, à l'horizon, Sorrèze et ses forêts.
Lorsqu'on fut devant le réservoir, M. de Seignelay s'arrêta stupéfait.