La marquise seule demeura au chevet de sa fille, et tout le monde se retira.

Au moment où Gaston sortait, Dragonne lui tendit sa belle main.

—A demain, lui dite-elle; vous viendrez de bonne heure, n’est-ce pas?... Vous me lirez quelque chose, une page de Lamartine ou de Sandeau, mes poètes favoris.

—Oui, répondit Gaston en baisant cette main qu’on lui abandonnait.

A neuf heures, Gaston quitta la Fauconnière pour se rendre à la Châtaigneraie. A la façon affectueuse dont on lui avait dit au revoir, le jeune homme comprit que cette maison lui était ouverte, et que, sans ce nom maudit qu’il portait, rien ne pourrait lui être plus facile que de faire bientôt partie intégrante de la famille.

Mais Gaston croyait à sa destinée, et il avait bon courage, car, il le sentait, si elle ne l’aimait déjà, Dragonne l’aimerait bientôt.

DEUXIÈME PARTIE

UN MESSAGE D’OUTRE TOMBE

I

Gaston ne s’arrêta pas au pavillon; il y alluma simplement sa lampe et monta à la Châtaigneraie.

La nuit était obscure et le ciel nuageux; il n’avait donc à prendre aucune précaution. D’ailleurs Dragonne était au lit, et quelle autre qu’elle, pensait-il, pouvait avoir quelque intérêt à épier ses démarches?

Au moment où il atteignait le fossé qui ceignait le vieux manoir, Gaston regarda sa montre, en s’aidant de la clarté de son cigare.

Il était dix heures.

Pourtant la Châtaigneraie n’était point, comme la veille, perdue en un majestueux sommeil, et une lumière brillait derrière les vitres noircies des croisées, au rez-de-chaussée de la grosse tour.

Bien plus, au moment où Gaston mit le pied sur le pont de sapin qui remplaçait depuis un demi-siècle le pont-levis féodal, la porte de la tour s’ouvrit, et l’oncle Antoine parut une lanterne à la main.

—Oh! oh!... dit le jeune homme, il paraît qu’on m’attend avec impatience aujourd’hui.

Mais l’interrogation dont l’oncle Antoine appuya son apparition prouva à Gaston qu’il s’était appliqué, avec une fatuité un peu légère, la veillée prolongée de ses oncles les châtelains.

—Mignonne, appela l’oncle Antoine, est-ce toi?

—Non, répondit Gaston, ce n’est point Mignonne.

—Ah! c’est vous, mon neveu?

—Moi-même, mon oncle, et pardonnez-moi d’arriver un peu tard.

—C’est singulier, dit l’oncle Antoine, prêtant une attention distraite aux excuses de Gaston, cette petite Mignonne est incorrigible.

—Que voulez-vous dire, mon oncle?

—Je veux dire, grommela l’oncle Antoine avec humeur, que cette pécore aime à se promener la nuit comme les chats de gouttières et les loups.

—Ma cousine Mignonne est donc sortie?

—Depuis la brune.

—Et vous ne savez où elle est?

—Mais si, répondit le bonhomme; elle est allée au village faire des provisions.

—Ah!...

—Il faut vingt minutes pour y descendre, vingt minutes pour en remonter, un quart d’heure pour y faire les achats nécessaires. Eh bien! il y a trois heures que mam’zelle Mignonne est partie.

—Diable!...

—Et bien que les chemins soient sûrs en Morvan, que les paysans les plus brutaux aient pour Mignonne un profond respect, et que Jupiter soit avec elle, nous ne laissons pas que d’être inquiets, mon frère Joseph et moi.

—Bah!... répondit Gaston, qui devinait instinctivement la cause du retard de Mignonne, puisque les chemins sont sûrs, et qu’elle a pour compagnon maître Jupiter, un animal charmant, mais féroce, et qui voulait me dévorer hier, il n’y a pas à se faire un brin de mauvais sang. Est-ce que cela lui arrive quelquefois de s’attarder ainsi?

—Oh! mon Dieu! oui, dit l’oncle Antoine. Cette petite est rêveuse comme une femme qui fait des livres, comme devait l’être mademoiselle de Scudéri, par exemple; quand la nuit est tiède et le vent doux, ainsi que disent les poètes, ajouta le digne chevalier de Vieux-Loup, qui n’était nullement fâché de trouver l’occasion d’exhiber ses connaissances littéraires, mamz’elle s’en va par les bois et les champs rêver au clair de lune et causer avec les marguerites. Mais nous sommes en automne, les marguerites sont parties et la lune est absente.

—J’allais vous le faire observer, mon cher et digne oncle.

—Ce qui fait que nous trouvons que Mignonne s’attarde fort.

—Je suis un peu de votre avis.

—Et mon frère Joseph songeait tantôt à aller à sa rencontre.

—C’est parfaitement inutile.

—Pourquoi?

—Parce que, puisqu’elle ne court aucun danger, c’est se fatiguer sans aucun motif d’abord, et ensuite la chagriner en pure perte.

—Vous croyez?

—Dame! elle court sur ses seize ans. A cet âge, les petites filles veulent être à tout prix des femmes raisonnables, et elles n’aiment pas qu’on les traite en enfants.

—C’est juste, mon neveu.

Pendant ce colloque, Gaston était arrivé auprès du petit vieillard tout rond; en ce moment, l’oncle Joseph apparut à son tour. Il avait entendu un bruit confus de voix, et il était accouru, espérant que c’était Mignonne.

—Est-ce toi, petite sotte? demanda-t-il.

—Non, répondit l’oncle Antoine, c’est notre neveu Gaston.

—Ah! fit l’oncle Joseph, non moins désappointé que son frère Antoine tout à l’heure. Bonjour, mon neveu.

—Bonsoir, mon oncle.

—Cette follette nous fait damner, gronda le baron de Vieux-Loup avec humeur.

—J’en perds la tête trois jours sur quatre, répéta le chevalier faisant chorus.

—Je vous promets, mon frère, que, cette fois, je ne le lui passerai point.

—Ni moi, mon frère.

—Et je la tancerai vertement.

—Je la fouetterai, moi.

—Tout beau, mes oncles, fit Gaston en riant, et moi, quel sera mon rôle?

Les deux vieillards regardèrent Gaston et parurent étourdis de sa question.

—Dame! reprit Gaston, moi qui dois être son mari.

—Ah! fit l’oncle Joseph, c’est juste.

—Moi qu’elle aime, continua imperturbablement le jeune homme.

—Oh! oh! répétèrent en chœur les deux gentilshommes.

—Mais oui, fit Gaston avec fatuité et s’appliquant à distraire l’inquiétude de ces excellents vieillards; je lui ai tourné, hier soir, la tête en une heure.

—En vérité!

—Déjà! s’écrièrent en même temps le baron et le chevalier.

—Ah! fit Gaston se rengorgeant, c’est que je n’y vais pas de main morte.

Et comme il trouvait que rien ne l’obligeait à continuer en plein air une conversation aussi intéressante, Gaston entra résolûment dans le couloir de la tour et se dirigea vers la cuisine. Ce qui fit que ses oncles le suivirent.

—Je vous renouvelle ma question, reprit Gaston en s’asseyant sans façon dans le grand fauteuil de cuir de Cordoue où trônait d’ordinaire l’oncle Joseph.

—Quelle question, mon neveu? demanda l’oncle Antoine.

—Que dirai-je à Mignonne, moi qui dois être son mari?

—Eh bien! vous la gronderez comme nous, parbleu!

—Non pas, mon cher oncle; je m’en garderai, au contraire.

—Et pourquoi, s’il vous plaît, monsieur mon neveu?

—Parce que gronder sa femme avant le mariage, c’est lui faire pressentir une autorité que les femmes ne consentent à subir qu’à la condition de ne s’en point douter.

—Ah! ah!...

—Et mieux encore, mes excellents oncles, si vous la grondez...

—Certainement, nous la gronderons, et d’importance.

—J’aurai la douleur de vous contredire.

—Hein?

—Et de prendre son parti.

—Par exemple!

—Dame! un mari...

—Mais...

—Il n’y a pas de mais, continua Gaston avec un calme du dernier comique; on ne prend les femmes que par la douceur. Au lieu de la gronder, je lui mettrai un baiser sur chacun de ses yeux bleus, et je lui dirai: Mignonne, ma chère petite femme, vous avez certainement fort bien fait de vous promener un peu tard aujourd’hui, car la nuit est superbe et le vent tiède; mais cependant, une autre fois, je vous accompagnerai, d’abord parce que, lorsqu’on s’aime, on rêve beaucoup mieux à deux, ensuite parce que nos bons oncles ont pour vous une de ces tendresses aveugles qui leur fait voir partout des périls imaginaires...

M. le baron et M. le chevalier de Vieux-Loup se regardèrent avec une surprise mêlée d’admiration.

—Quel enjôleur! murmura l’oncle Joseph.

—Ainsi Malek-Adel en contait à Mathilde, déclama pompeusement le châtelain lettré de la Châtaigneraie.

—Donc, mes chers oncles, reprit Gaston, cessez de vous tourmenter, et causons en attendant Mignonne.

—Oui, causons, répondirent-ils tous deux avec distraction.

—J’ai bien des choses à vous apprendre.

—Ah!

—Il y a eu du nouveau aujourd’hui, à la chasse.

Les deux gentilshommes, une fois encore, oublièrent Mignonne et dressèrent l’oreille.

—Les sangliers sont bien féroces en Morvan, poursuivit Gaston.

—Plaît-il?

—Surtout les femelles qui ont des marcassins.

—Tudieu! s’écria l’oncle Antoine, aurions-nous eu du bonheur, monsieur mon neveu?

—Et les coups de boutoir ont porté, continua Gaston, qui ménageait habilement ses effets.

—Cornes de cerf! exclama à son tour l’oncle Joseph, est-ce que mademoiselle Dragonne?...

Et la voix du digne gentilhomme exprimait l’anxiété.

Les honnêtes châtelains de la Châtaigneraie étaient féroces, le soir, à l’endroit de leurs voisins de Lancy.

—Mam’zelle Dragonne a eu du malheur.

—Morte! fit l’oncle Antoine avec quelque hésitation.

—Non, pas tout à fait.

—Tant pis! murmura l’oncle Joseph, dont le cœur ému démentait légèrement cette parole remplie de férocité.

—Mais blessée... acheva Gaston.

—Ah! ah! ricana l’oncle Antoine.

—Blessée au bras ou à la jambe?

—Au bras.

—Tant mieux! elle ne frappera plus aussi fort.

—Et elle ne lancera plus les pierres aussi lestement.

—Oui, dit Gaston en riant, mais c’est au bras gauche.

Le front des deux braves gentilshommes se rembrunit quelque peu. Gaston continua à rire et conta ses aventures du matin.

Les deux frères écoutaient avec une attention chaudement soutenue qui nuisait singulièrement à leur ancienne affection pour Mignonne.

Notre héros qui, dans l’intérêt de sa jolie cousine, tenait essentiellement à gagner du temps, narrait avec lenteur, ménageant habilement les péripéties, et lorsqu’il en fut à cette phase dramatique où lui, Gaston, s’était rué sur la laie qui allait éventrer mademoiselle de Lancy, il s’arrêta et fit une pause.

—Eh bien? demanda l’oncle Joseph.

—J’espère, monsieur mon neveu, dit à son tour l’oncle Antoine, que vous êtes demeuré tranquille?

—Moi?

—Sans doute, dit l’oncle Joseph.

—Le pouvais-je?

—Corbleu! monsieur, qu’aviez-vous à faire?

—Mais à porter secours à Dragonne.

—Cornes de cerf! où donc avez-vous vu que les Vieux-Loup se faisaient les champions des Lancy? grommela à son tour le digne chevalier; vous moquez-vous, monsieur?

—Pardon, mon oncle, Dragonne est une femme.

—Un démon! exclama le baron, à qui, ce soir-là, les coups de pierre revenaient singulièrement en mémoire.

—Et je me suis souvenu, ajouta Gaston froidement, que je m’appelais Vieux-Loup.

—Vous l’avez oublié, au contraire.

—Et qu’un Vieux-Loup était de trop bonne race de gentilshommes pour laisser périr une femme, fût-ce celle du diable, sous la dent d’une bête immonde, acheva Gaston.

Ces mots produisirent une réaction magique sur les dignes châtelains.

—Vous avez bien fait, monsieur mon neveu! s’écria l’oncle Joseph.

—Le preux Malek-Adel n’eût pas fait mieux, ajouta l’oncle Antoine.

Gaston se mit à rire.

—C’est égal, murmura le baron, si cette petite eût pu se faire broyer le bras droit au lieu du bras gauche.

—Et si seulement elle s’était donné une entorse, continua le chevalier.

—Allons donc! mes chers oncles, fit Gaston, vous rêvez de bien pauvres vengeances!

—Dame!

—Et c’est vouloir habiller un roi de toile écrue et de bouracan, que souhaiter une entorse à son ennemi mortel.

—Le siècle est si prosaïque et l’âge des chevaliers si loin! grommela piteusement l’oncle Antoine, dans la mémoire de qui se déroulait en ce moment la merveilleuse histoire des douze preux de la Table ronde.

—Songez donc, mes dignes oncles, que la vengeance que nous tirerons bientôt des Lancy sera éclatante.

—Ah! firent les honnêtes châtelains avec une joie cruelle.

—Dragonne m’aime...

—En vérité!

—Je l’ai sauvée, c’est tout simple. Et dans huit jours...

—Dans huit jours!...

—Elle me l’avouera avec des paroles comme déjà ses yeux me l’ont dit ce soir.

—Alors pourquoi ne pas brusquer?...

—Ta, ta, ta! le scandale ne serait pas assez grand.

—Ce garçon-là, murmura l’oncle Antoine avec admiration, est un Vieux-Loup de la bonne roche; il sait comment on traite les Lancy.

—Oh! oui, répondit l’oncle Joseph enthousiasmé.

II

Près d’une heure s’était écoulée depuis l’arrivée de Gaston et il avait dépensé toute sa science et déployé les meilleurs subterfuges pour distraire les excellents vieillards et donner à Mignonne le temps d’arriver.

Pourtant Mignonne n’arrivait pas, et le coucou placé dans un angle de la cuisine s’agita tout à coup dans sa cage de chêne noirci et sonna onze heures.

Les deux frères tressaillirent et se levèrent vivement.

—Décidément, s’écria le baron, il est arrivé quelque chose à Mignonne.

—Fi! la vilaine idée.

—Non, non, dit à son tour l’oncle Antoine; c’est inouï!

—Je vais à sa rencontre, poursuivit le baron; je n’y tiens plus.

—Vous allez voir, répondit Gaston, qu’elle est assise quelque part à cent pas du château.

—N’importe, dit l’oncle Antoine, il faut y aller.

—En ce cas, fit Gaston à bout d’arguments, je vous accompagne.

L’oncle Joseph sauta sur son fusil; Gaston frissonna involontairement.

—A quoi diable voulez-vous, dit-il, que vous servent des armes?

—On ne sait pas, murmura l’oncle Joseph; j’ai des pressentiments.

Et il s’élança hors de la tour, laissant son frère Antoine garder le manoir.

Gaston le suivit au pas de course et le rejoignit dans la cour.

Une subite exaltation s’était emparée du baron; il armait son fusil, il prononçait des mots étouffés.

—Mais, mon oncle, voulut dire Gaston, ne prétendiez-vous point tout à l’heure que les chemins étaient sûrs?

—Oui, mais...

—Que tout le monde aimait Mignonne?

—C’est possible, mais...

—Pourquoi cette fureur instantanée?

—Oh! murmurait l’oncle Joseph avec rage et sans prendre garde aux observations rassurantes de son neveu, il y a du Lancy là-dessous...

—Comment cela se pourrait-il être? Dragonne est blessée et au lit.

—Comment! comment! exclama le vieillard, mais son frère... ce drôle... Ah! si je le trouvais avec Mignonne...

Et l’oncle Joseph se prit à courir plus fort.

—Mon oncle, répétait Gaston, qui avait peine à le suivre, vous êtes fou.

—Il la suit et l’épie partout... on me l’a dit... continua l’oncle Joseph avec une fureur croissante.

Gaston tremblait, tant il redoutait que l’oncle Joseph ne surprît les deux jeunes gens; mais, désormais, il était impuissant à prévenir une catastrophe, et tout ce qu’il pouvait faire était de suivre le vieillard, qui galopait, à travers les broussailles, dans la direction de la Châtaigneraie.

La nuit était obscure, Gaston bronchait à chaque instant, et de temps à autre l’oncle Joseph, dont le pied montagnard était sûr, prenait sur lui une avance de quelques pas.

En vain Gaston prêtait-il l’oreille, écoutant avec anxiété si dans le silence de la nuit il ne finirait point par distinguer le pas léger de Mignonne; aucun son n’arrivait à son oreille, si ce n’est celui de la course précipitée de l’oncle.

Tout à coup, celui-ci s’arrêta derrière une haie; il venait d’apercevoir dans une prairie voisine une ombre plus noire que les ténèbres assise au pied d’un arbre, et, à dix pas, une autre ombre qui s’enfuyait; car, sans doute, elle avait entendu le bruit de sa course.

L’oncle Joseph hésita une seconde, et puis tout à coup il lui sembla que l’ombre immobile sanglotait, et alors il n’hésita plus et il épaula pour ajuster l’ombre qui fuyait.

Faisons un pas en arrière.

Ce même jour, vers sept heures du soir environ, l’oncle Antoine et l’oncle Joseph quittaient la table sur laquelle ils avaient soupé, et le premier reprenait possession de son fauteuil en cuir de Cordoue, tandis que l’autre se casait modestement, ainsi qu’il convient à un cadet, sur un escabeau de chêne grossier, placé, comme le fauteuil, sous le manteau de l’âtre, et par conséquent un peu au-dessus des autres siéges qu’occupaient les pâtres et les laboureurs de la Châtaigneraie, le soir, à la veillée, avant huit heures, bien entendu, car lorsque huit heures sonnaient, les dignes châtelains renvoyaient tout le monde, ainsi que Dragonne l’avait dit à Gaston, et s’enfermaient prudemment, prétendant que si, en Morvan, les chemins étaient sûrs, il pouvait se faire cependant qu’un gars, trop timide pour arrêter sur la grande route, se laissât tenter par l’espoir d’enfoncer le coffre-fort où grossissaient petit à petit les épargnes du domaine de la Châtaigneraie.

L’oncle Antoine était le conteur ordinaire de la veillée; ses valets l’écoutaient avec la respectueuse attention de l’ignorance pour l’érudition; son frère Joseph haussait parfois les épaules avec humeur, mais le plus souvent il grommelait entre ses dents:

—Ce gaillard-là est bien heureux de savoir tant de jolies choses et d’avoir été convenablement éduqué. Il est vrai, ajoutait-il en aparté, que si je ne sais pas lire, c’est un peu ma faute, car nous allions tous les deux à l’école chez notre oncle le prieur; mais je n’avais pas trop le goût de l’étude, et tandis qu’il épelait laborieusement son abécédaire, je dénichais des pies dans le jardin et contais fleurette à la servante du prieuré, une grosse fille rougeaude qui passait la quarantaine. Pouah!

L’oncle Antoine avait donc modestement regagné son escabeau placé vis-à-vis de l’orgueilleux fauteuil de son aîné, et il commençait déjà une histoire empruntée à un livre de la célèbre madame Cottin, Élisabeth, lorsque Mignonne l’interrompit irrévérencieusement:

—Cher petit oncle, dit-elle de son ton le plus mignard, je dois vous faire observer que c’est aujourd’hui vendredi.

—Jour d’abstinence, répondit l’oncle Antoine.

—Et l’avant-veille du dimanche, petit oncle.

—C’est-à-dire, petite, que tu veux aller au village?

—Il le faut bien, cher petit oncle; car si je ne préviens André, le boucher, qui, vous le savez, tue le samedi seulement, nous n’aurons point notre gigot du dimanche.

—Bon! bon!... grommela l’oncle Joseph, si ce n’est que cela, ma Mignonne, tu peux t’éviter la course. Jean, le sarcleur, qui demeure au village, entrera chez André en s’en allant. C’est précisément son chemin.

—Jean est un nigaud qui fait les commissions de travers, répondit Mignonne; n’est-ce pas, Jean?

Et la petite rusée envoya un joli sourire au paysan, pour le dédommager de l’épithète.

—C’est, ma foi, bien possible, notre demoiselle, répondit Jean évidemment flatté du sourire.

—C’est-à-dire, mon cher ange, reprit l’oncle Joseph, que tu veux absolument aller au village. D’abord, il y a trois jours que tu n’y es allée, et tu éprouves le besoin de jaser un peu avec Marianne, la servante du curé, et Madelinette, la couturière, à laquelle tu iras commander un beau bonnet pour dimanche qui vient.

—Dame! fit ingénûment Mignonne.

—Et puis, reprit l’oncle Joseph d’un ton boudeur, tu nous reviendras à dix heures, par la nuit la plus noire du mois, par la pluie, peut-être...

—Il ne pleuvra pas.

—C’est ce que nous saurons demain.

—Eh bien! dit gentiment Mignonne, puisque vous ne le saurez que demain, vous ne pouvez pas, raisonnablement, m’empêcher d’aller ce soir... Car s’il ne pleut pas...

—J’aurai commis une grave injustice, n’est-ce pas?

—Non, mais vous n’aurez point de gigot.

Le sérieux de l’oncle Joseph et la mauvaise humeur de l’oncle Antoine, contrarié d’avoir été interrompu au commencement de son récit, ne purent tenir contre cette réponse de Mignonne; ils se prirent à rire tous les deux, et l’oncle Joseph lui dit:

—Allons, va, puisque tu fais toujours à ta tête.

—C’est que ma tête est bonne apparemment, petit oncle.

—Ou plutôt, grommela l’oncle Joseph, c’est que la nôtre est faible.

Mignonne sauta légèrement sur l’estrade du foyer et mit un bon gros baiser bien ronflant sur les joues rebondies du narrateur habituel de la Châtaigneraie; puis, comme la chose était plus difficile sur la face osseuse et parcheminée de M. le baron de Vieux-Loup, elle lui tendit mignardement son front.

—Jean, dit alors ce dernier, tu vas accompagner mademoiselle.

—Oui, monsieur le baron.

—Petite, prends garde au loup-garou, ajouta l’oncle Antoine.

—Bah! répondit Mignonne, le loup-garou n’est point par les chemins à cette heure.

—Et où est-il, mam’zelle?

—Dans le trou de la cheminée, mon oncle.

—Et pourquoi, petite?

—Pour écouter vos histoires, répliqua Mignonne.

Et elle s’esquiva, monta à sa chambre, en redescendit peu après avec un châle et un charmant bonnet à rubans roses.

—Partons, dit-elle à Jean.

—Petite, murmura l’oncle Antoine, essayant de retenir encore Mignonne, tu ferais mieux de rester, mon histoire de ce soir est bien belle.

—Alors, contez-la vite; le loup-garou l’écoutera, et il y prendra un plaisir si grand qu’il oubliera que votre Mignonne est sur le chemin du village.

—Cette pécore, grommela l’oncle Joseph riant aux larmes, obtient toujours ce qu’elle veut de notre faiblesse. Allons, va, petite, et reviens de bonne heure.

—Tâche surtout de ne pas trop rêver au clair de la lune, dit à son tour l’oncle Antoine.

—Ce serait difficile, il fait noir.

Et Mignonne poussa un frais éclat de rire et s’en alla escortée par Jean, qui mit entre elle et lui une distance respectueuse.

Mignonne descendit au village d’un pied léger et chantant un joli refrain morvandiau que Jean écoutait avec ravissement en murmurant à part lui:

—J’aime bien mieux entendre chanter mam’zelle Mignonne qu’écouter les histoires de M. le chevalier, auxquelles je ne comprends absolument rien.

Arrivée au village, Mignonne congédia Jean et entra chez André, le boucher, auquel elle fit ses commandes. Puis elle parut au presbytère, y causa une demi-heure au plus, se rendit ensuite chez la couturière de la Châtaigneraie, et enfin, vers neuf heures, elle reprit le chemin du manoir.

III

A gauche de ce chemin, il y avait une petite prairie bordée de saules et d’aulnes, clôturée en outre par une haie vive; et, par les tièdes soirées et les nuits obscures, c’était plaisir de s’y asseoir à deux, les mains dans les mains, et d’y chuchoter tout bas ce doux et moelleux langage de l’amour qui est le même par tous pays.

Ce fut là que Mignonne s’arrêta.

Elle s’assit au pied d’un saule et se prit à rêver. Mais elle ne rêvait qu’à demi, la chère et naïve enfant; elle n’écoutait qu’avec distraction le murmure plaintif de la brise disant des peines secrètes au feuillage des arbres; elle ne prêtait l’oreille qu’à demi au cri monotone du grillon...

Ce qui occupait Mignonne tout entière, le bruit qu’elle attendait pour tressaillir, c’était celui des pas d’Albert: le point qui, dans la nuit, absorbait son attention et ses regards, c’était un petit sentier qui courait blanchâtre et tortueux à travers la vallée et venait du manoir de la Fauconnière.

C’était par là qu’Albert devait arriver, et cependant Mignonne attendit longtemps, très-longtemps...

Mais elle se répéta toutes les jolies choses qu’il lui avait dites lors de leur dernière entrevue, et Mignonne prit tant de plaisir à ces doux souvenirs, qu’elle attendit avec patience.

Enfin, elle crut entendre un léger bruit, et elle prêta l’oreille attentivement.

Ce bruit grandit en s’approchant; puis Mignonne aperçut un point noir se mouvant au loin sur la traînée blanche du sentier.

Ce point approcha, approcha, grandit peu à peu, grandit encore...

Et alors Mignonne se leva, et à son tour s’avança vers le point noir comme il s’avançait lui-même vers elle, et bientôt elle dit tout bas:

—Albert, est-ce vous?

—Oui, répondit Albert.

Et les deux amants se pressèrent vivement les mains, et Mignonne tendit son front au jeune homme qui y mit un chaste baiser.

—Chère Mignonne, murmura Albert de sa voix douce et triste, je vous ai fait attendre aujourd’hui, mais ce n’est point ma faute, je vous jure.

—Ah! fit Mignonne d’un ton boudeur, voyons votre excuse, monsieur?

—Ma sœur est malade, répondit Albert.

—Vraiment! demanda Mignonne avec compassion.

—Elle a été blessée à la chasse par un sanglier.

—Mon Dieu! murmura la jeune fille tremblante, et se souvenant que, dans la journée, elle avait entendu ses oncles se frotter les mains et parler de laie et de marcassins; mon Dieu! peut-être est-elle dangereusement blessée...

—Non, répondit Albert, c’est une égratignure, mais qui, cependant, a déterminé la fièvre vers le soir, et je la quitte à présent seulement. Mais elle a failli périr...

Et Albert raconta à Mignonne ce qui s’était passé, et comment, grâce à Gaston, Dragonne avait échappé à ce terrible danger.

Mignonne l’écoutait avec joie; elle comprenait instinctivement que ce pas que Gaston venait de faire dans l’affection de la famille de Lancy lui serait certainement favorable à elle-même, et qu’il se pourrait fort bien faire que la vieille rancune des Lancy et des Vieux-Loup finît par s’en aller au souffle de ce double amour.

Cependant elle se souvint des recommandations de Gaston, et comme les femmes, si naïves qu’elles puissent être, savent toujours dissimuler parfaitement leurs impressions, elle fit à Albert mille questions sur son cousin, et voulut savoir quel était son genre de vie au manoir de la Fauconnière.

Albert lui répondait avec distraction, et à mesure qu’il parlait, sa tristesse augmentait, tandis que Mignonne continuait à caqueter comme une folle et riait parfois de tout son cœur.

—Mignonne, dit-il enfin, venez vous asseoir là, au pied de notre saule aimé; il faut que nous causions longuement.

—Ah! longuement, non, dit Mignonne, car il y a déjà plus d’une heure que je vous attends, et je serai sûrement grondée en rentrant aussi tard.

—Je serai bref, répondit Albert, mais j’ai à vous parler sérieusement, chère Mignonne; notre avenir tout entier dépend peut-être de cet entretien.

Mignonne le suivit, étonnée, vers le saule au pied duquel ils s’assirent, sans pressentir que la balle de l’oncle Joseph les y pouvait venir chercher.

—Mon Dieu! dit Mignonne, comme vous êtes triste et solennel ce soir!... Albert, que vous est-il donc arrivé?

—Rien, Mignonne; mais j’ai beaucoup réfléchi.

—Ah!

—Beaucoup, continua Albert, depuis notre dernier rendez-vous, et j’ai essayé d’envisager avec calme notre situation.

—Moi aussi, dit Mignonne.

—Chère Mignonne! vous savez combien je vous aime...

—Et moi, ne vous aimé-je donc pas, Albert?

—Je le sais, Mignonne; aussi est-ce pour cela...

Albert s’arrêta.

—Mon Dieu! fit Mignonne avec impatience, qu’est-ce encore?

—Vous savez la haine de nos deux familles?

—Hélas! soupira l’enfant.

—Et quel abîme nous sépare?

—Nous le comblerons de notre amour.

—Chère enfant! reprit Albert hochant la tête, ne l’espérez pas.

—Et pourquoi cela, monsieur? demanda la jeune fille avec assurance.

Elle se souvenait des vagues promesses de Gaston et elle avait foi en lui.

—Pourquoi, Mignonne? mais parce que vos oncles et mon père sont inflexibles, Mignonne.

—Peut-être.

—Enfant!

—Nous irons nous jeter à leurs genoux.

—Ils nous repousseront.

—Nous supplierons.

—Peine perdue!

—Ah! vous ne savez pas, Albert, combien mes oncles m’aiment.

—Je le sais; mais admettons un instant que leur tendresse soit assez forte pour dominer leur haine et qu’ils consentent à notre union.

—Eh bien! fit Mignonne avec joie, alors ceci va tout seul.

—Non, Mignonne, vous vous trompez encore... Si vos oncles se laissaient fléchir, mon père n’en serait pas moins inexorable.

—Il ne vous aime donc pas, votre père?

—Il me préfère ma sœur.

—Ceci est assez naturel; mais cependant il vous aime.

—Je le crois.

—Et votre mère a un faible pour vous.

—Ma mère est une sainte et noble femme, qui ne sait que se résigner et prier. Elle obéit toujours à mon père.

—Eh bien, je le fléchirai, moi, votre père... J’irai me mettre à ses genoux, je serai bien éloquente et bien douce, bien persuasive, bien humble; je lui demanderai pardon de tous les torts de nos aïeux... Une femme qui demande pardon, mais c’est à attendrir un roc.

—Vous oubliez, Mignonne, que votre oncle a tué le mien!

—C’est vrai, murmura Mignonne en baissant la tête et songeant soudain que Gaston n’avait peut-être point prévu cette barrière infranchissable.

—Aussi, reprit Albert, plus je songe à notre amour, et plus je comprends qu’il est insensé et que notre union est impossible.

Mignonne soupira et pressa vivement les mains d’Albert.

—Pourtant, continua-t-il avec émotion, je t’aime, chère Mignonne! je t’aime avec passion et délire, et je mourrai de mon amour si cet amour demeure stérile.

—Taisez-vous! s’écria la jeune fille en lui plaçant sa jolie main blanche sur la bouche, ne dites point de ces vilaines choses, mon Albert.

—Écoute, répondit-il, écoute-moi, Mignonne!... écoute-moi sans m’interrompre.

—Je vous écoute, dit-elle.

—Crois-tu qu’il est nécessaire pour être heureux et lorsqu’on s’aime, de vivre là où on est né?

Mignonne enlaça Albert de ses bras.

—Non, dit-elle, le premier coin venu du monde ne sera jamais assez grand pour enfermer notre amour.

—Eh bien! alors, fuyons, quittons le Morvan, toi la Châtaigneraie, moi la Fauconnière!... partons! allons aussi loin que nous trouverons un chemin pour y marcher, un rayon de soleil pour éclairer notre route, l’ombre d’un arbre pour nous abriter des rayons ardents du Midi. Nous irons où tu voudras, au nord ou au sud, en Allemagne ou en Italie, que m’importe! Je suis jeune et je t’aime, je serai fort! je travaillerai pour toi, ton sourire bénira mon labeur; nous trouverons bien en un lieu quelconque de la terre, pourvu que ce soit loin d’ici, un vieux prêtre qui pratique l’Évangile et sait que Dieu ordonne de pardonner. Nous lui dirons notre histoire, la haine impie de nos pères, et puis notre amour... et il nous unira, Mignonne; il comprendra que c’est noble et bien, à nous qui devrions nous haïr, de nous aimer et de nous appuyer l’un sur l’autre...

—Mon Dieu! interrompit vivement Mignonne, mais vous me proposez de m’enlever, Albert?

—Oui, Mignonne, car c’est la seule issue raisonnable à cet amour que réprouvent nos deux races.

—Savez-vous, Albert, que ce serait un crime cela?

—Un crime! Mignonne, pourquoi un crime?

—Parce que nous désobéirions à nos deux familles.

—Mais vous savez bien, Mignonne, que leur désobéir est le seul moyen de vaincre leur obstination.

—Peut-être...

—Oh! n’essayez point de me faire partager une espérance que vous n’avez pas vous-même, chère Mignonne. Non, vous le savez bien, le sang de mon oncle fumera toujours assez pour que mon père...

—Eh bien! répondit Mignonne, nous irons trouver mes oncles; ils feront des excuses, s’il le faut!

—Excuses stériles!

—Mon Dieu! murmura la jeune fille ébranlée, c’est affreux ce que vous me proposez là?

—Non, et puis nous nous aimerons tant, ma Mignonne bien-aimée, que Dieu nous pardonnera.

Mignonne soupira et se tut.

—Écoutez, reprit Albert, j’ai quelque argent; à peu près quatre mille francs. Je suis majeur, je puis en disposer. Ils sont placés à Nevers chez un banquier; il m’est facultatif de les tirer du jour au lendemain. Cet argent nous fera vivre une année ou deux; pendant ce temps, je travaillerai, j’essaierai d’embrasser une profession honorable et lucrative, puisque je renoncerai à ma part de fortune en quittant le toit paternel.

—Oh! dit Mignonne, je ne redoute pas la pauvreté.

—Mais je ne veux pas que tu sois pauvre, ma Mignonne adorée! fit Albert avec exaltation; je ne veux point que jamais tu t’imposes une privation! que tu sois obligée de refouler un désir, une simple fantaisie... un caprice... J’ai une instruction solide, j’ai terminé mes études; il me sera facile de me caser convenablement et de te rendre heureuse ainsi.

—Cher Albert! murmura Mignonne avec tendresse.

—Nous irons à Paris, poursuivit Albert, à Paris, la ville où l’on dérobe si bien les joies ou les douleurs de l’âme à tous les yeux; à Paris, cette terre de l’indifférence où nul ne sonde votre cœur d’un œil indiscret. On voyage aisément, à présent; en une seule nuit, nous pouvons être à Nevers, et le lendemain soir à Paris. Il me sera facile de me procurer un passe-port; je te donnerai comme ma sœur.

—Non, non, dit résolûment Mignonne, cela ne se peut.

Albert se leva avec vivacité.

—Mignonne, dit-il, vous ne m’aimez pas, je le sens...

—Ah! fit Mignonne éprouvant une émotion subite, vous dites que je ne vous aime pas, ingrat!...

Mignonne poussa un cri; elle enlaça de nouveau Albert.

—Soit, murmura-t-elle en pleurant, je partirai, je te suivrai... je ferai ce que tu voudras...

—Alors, dit Albert, il faut partir demain.

—Demain? fit Mignonne épouvantée.

—Oui, répondit Albert.

—Non! s’écria-t-elle, pas demain... attendons...

—A quoi bon?

Mignonne se souvint alors des promesses de Gaston; elle espéra en lui une fois encore, et c’est pour cela qu’elle répondit: Attendons!

—Attendons après-demain, dit-elle.

—Soit, murmura Albert.

Mais tout à coup Mignonne fondit en larmes; elle venait de revoir en rêve toute son enfance, son enfance joyeuse et mutine, choyée, caressée par ces deux vieillards attentifs et aimants, qui se disputaient le bonheur de la prendre sur leurs genoux, de la porter sur leurs épaules, de se lever la nuit, sur la pointe du pied, pour s’assurer qu’elle dormait paisiblement dans son berceau; elle crut entendre bruire à son oreille les mots charmants qu’ils lui prodiguaient à l’envi, et ces doux reproches que parfois ils hasardaient, les larmes aux yeux, lorsqu’elle rentrait tard et les avait mis en peine...

Il lui sembla voir l’intérieur du manoir après sa fuite: l’oncle Joseph morne et sombre dans son fauteuil, essuyant une grosse larme sur sa joue parcheminée, l’oncle Antoine ayant perdu sa gaieté et sa verve de conteur, et parfois se prenant à sangloter. Et puis les valets de ferme, les serviteurs, natures grossières et cœurs d’or, qui soupiraient, consternés, durant les longues veillées, en murmurant:

—Pauvre chère demoiselle! pourquoi donc nous a-t-elle quittés, nous qui l’aimions tant!

Et Mignonne éclata en sanglots et s’écria:

—Il me faudra donc quitter mes bons oncles!...

Ces mots, naïvement échappés à l’élan de son âme, rencontrèrent un poignant et sonore écho dans le cœur d’Albert.

Lui aussi, il revit le toit paternel après son départ... et sa mère pleurant et brisée, et son père se couvrant la face de ses deux mains comme pour cacher sa honte, et Dragonne, la belle, la vaillante Dragonne, le cœur d’acier et l’âme forte, qui poserait avec colère sa main sur l’épée des Lancy des temps héroïques et murmurerait avec colère:—Il n’y a donc que moi, moi qui suis femme, en les veines de qui coule encore une goutte de notre vieux sang?

—Mon Dieu! soupira le pauvre jeune homme, en aurai-je la force?

Ce fut alors que dans le sentier qui venait de la Châtaigneraie retentirent des pas précipités.

—Mes oncles! s’écria Mignonne, ils me cherchent... fuyez, Albert!

—A demain, répondit-il, demain à neuf heures... ici... il le faut!

Et il se prit à courir.

En ce moment, l’oncle Joseph arrivait à la haie qui le séparait de la prairie, et voyant fuir Albert, il épaula avec cette sûreté de coup d’œil et de sang-froid du moment extrême qui n’abandonnent jamais un vieux chasseur.

Gaston avait eu grand’peine à suivre M. le baron de Vieux-Loup, qui courait avec une vélocité toute juvénile, et celui-ci, arrivé avant lui à la haie, après avoir assuré son pied et repris son aplomb, suivait, le fusil à l’épaule et l’œil incliné sur le point de mire, la course d’Albert.

Déjà l’oncle Joseph avait le doigt sur la détente, et il allait la presser avec une sage lenteur, lorsqu’une main de fer l’étreignit et lui arracha l’instrument de mort.

Il se retourna pétrifié, et se trouva face à face avec Gaston, qui l’avait enfin rejoint.

—Silence! lui dit ce dernier à voix basse, pas un mot, pas un cri... ne bougez pas...

—Mais... balbutia l’oncle Joseph un peu dégrisé.

—Vous êtes gentilhomme, fit Gaston, et je vous l’ai rappelé à temps. On n’assassine pas un homme qui fuit, quand on se nomme Vieux-Loup.

—C’est Albert de Lancy...

—C’est possible.

—Et cette femme qui pleure là-bas, c’est Mignonne.

—Qu’en savez-vous?

—Oh! je le sens.

—Soit. Eh bien! qu’est-ce que cela prouve? demanda Gaston très-naïvement.

—Qu’ils s’aiment! murmura l’oncle Joseph avec rage.

—Ah! fit Gaston, en êtes vous sûr? Alors, pourquoi me faire venir, moi?

Cette question eût embarrassé l’oncle Antoine lui-même, qui était cependant un lettré et connaissait sur le bout du doigt toutes les combinaisons dramatiques mises en œuvre, dans ses livres, par la célèbre madame Cottin.

—De deux choses l’une, poursuivit Gaston, à qui le silence de son oncle donnait un avantage réel, de deux choses l’une, ou Albert de Lancy seulement aime Mignonne qui ne l’aime point, ou ils s’aiment tous les deux...

Dans le premier cas, et ce premier cas est ma manière de voir, voici ce qui a dû arriver: Maître Albert, qui sait que Mignonne va au village le vendredi, aura guetté son passage et lui aura conté fleurette. Il l’aura poursuivie, et Mignonne, qui est bonne et naïve, aura eu peur et se sera prise à pleurer, ce qui n’aura point empêché le drôle de continuer audacieusement sa cour. S’il en est ainsi, c’est fort heureux que je vous aie pris le bras à temps, vous eussiez eu la plus vilaine affaire du monde, et Mignonne était compromise par contre-coup.

—C’est juste, murmura l’oncle Joseph; mais croyez-vous cependant qu’il en soit bien ainsi?...

—Je le crois, dit Gaston; mais admettons que Mignonne aime Albert, ce qui serait un affreux malheur, il est plus heureux encore que vous ayez laissé courir ce drôle.

—Comment cela?

—Vous me demandez comment, mon cher oncle? Mais réfléchissez qu’il est impossible, s’aimassent-ils dix fois plus, que Mignonne devienne jamais madame de Lancy.

—Oh! fit le baron en serrant avec colère la poignée de son fusil, je la tuerais plutôt.

—Alors, s’il en est ainsi, le plus simple en cas pareil serait de guérir Mignonne de son amour en la mariant, et je m’y résignerais de grand cœur pour l’honneur de notre nom.

—Ah! fit l’oncle Joseph qui respira.

—Mais vous sentez bien, mon cher oncle, que je ne le pourrais plus si vous aviez tué Albert, ce qui vous conduirait en cour d’assises, et vous forcerait à dire: J’ai tiré sur M. de Lancy, parce qu’il était l’amant de ma nièce. Est-ce clair, cela?

—Oui, répondit M. de Vieux-Loup en serrant les deux mains de son neveu; vous êtes un brave jeune homme.

—Or, maintenant, continua Gaston, nous ne savons pas encore la vérité, et cependant il faut la savoir.

—Il faudra bien qu’elle parle, morbleu!

—Bon! encore de la colère, et pourquoi faire, mon Dieu?

—Je vous trouve plaisant, monsieur mon neveu.

—Et vous bien emporté, monsieur mon oncle.

—Mais enfin...

—Chut! fit Gaston, j’ai plus de sang-froid que vous, laissez-moi faire, ou plutôt écoutez-moi d’abord. Nous sommes trop loin de Mignonne pour qu’elle nous puisse entendre. Vous allez vous blottir là, dans la haie, et ne bougerez...

—Mais...

—Il ne faut pas que Mignonne sache que vous avez vu Albert, sans cela nous n’apprendrons rien; c’est le bruit de mes pas qu’elle a entendu, et qui a fait fuir M. de Lancy; vous la cherchez d’un côté, moi de l’autre; nous sommes en peine, et ne nous rejoindrons qu’à la Châtaigneraie. Là, je vous dirai ce qu’il en est. Si Mignonne aime Albert, je vous l’abandonne; si, au contraire, il n’en est rien, il est parfaitement inutile qu’elle apprenne que vous l’avez soupçonnée. Promettez-moi de ne lui parler de rien.

—Je vous le promets, mon neveu.

—Et de n’en souffler mot à mon oncle Antoine.

—Je vous le promets également.

—Alors, restez là, je vais rejoindre Mignonne.

L’oncle Joseph obéit à l’injonction de son neveu et s’assit, les jambes croisées, sur le tronc d’un arbre arraché à la haie, posa son fusil à terre et se dit:

—Ce garçon-là est fin comme l’ambre.

IV

En même temps Gaston enjambait la haie et criait:

—Mignonne! Mignonne!

—Qui m’appelle? répondit Mignonne, respirant en ne reconnaissant point la voix de ses oncles.

—Moi, Gaston, votre cousin.

Et il se dirigea vers elle.

—Chère Mignonne, dit-il, vous nous plongez en une anxiété indicible, là-haut, à la Châtaigneraie. Il est près de minuit, et nous vous cherchons partout.

Puis, en l’abordant, il lui dit tout bas:

—Silence! écoutez-moi, et répondez-moi à voix basse, ou tout est perdu!

Mignonne comprit vaguement et essuya ses larmes. Alors Gaston lui offrit son bras et l’entraîna dans une direction opposée à la retraite provisoire de l’oncle Joseph, de façon que celui-ci ne pût surprendre un seul mot de l’entretien qu’il allait avoir avec sa jolie cousine.

Mignonne tremblait bien un peu, mais elle était surtout confuse d’avoir été surprise ainsi par Gaston, donnant un rendez-vous à Albert.

—Ma chère petite cousine, lui dit le jeune homme toujours à mi-voix, laissez-moi d’abord vous gronder...

—Ah! fit Mignonne avec émotion.

—Vous gronder bien fort, étourdie, de votre légèreté. Savez-vous bien, ma jolie cousine, qu’il est près de minuit et que votre oncle Joseph, las de vous attendre, s’est mis à votre recherche?

—Mon Dieu!

—Et que j’ai couru après lui?...

—Vous?

—Et malheureusement, je n’ai pu l’empêcher de vous surprendre.

Mignonne tressaillit.

—Que me dites-vous là? murmura-t-elle.

—La vérité, chère cousine. Notre oncle Joseph était là tout à l’heure, à cent pas... il vous a vue.

—Ciel!

—Et M. Albert aussi.

—Je suis perdue! murmura Mignonne avec terreur.

—Pas encore, mais cela pourrait bien être si vous n’écoutez mes conseils.

—Mais enfin, demanda la jeune fille, que dois-je faire?

—M’écouter d’abord attentivement et de vos deux oreilles.

—Je vous écoute.

—Et puis ne pas m’interrompre à chaque instant.

—Je ne vous interromprai pas, je vous le promets.

—Et enfin, m’obéir bien aveuglément et ne rien me cacher.

—Je vous le jure.

—Écoutez donc, Mignonne. Je suis arrivé à dix heures à la Châtaigneraie; j’ai trouvé nos oncles en proie à une inquiétude facile à concevoir si l’on songe combien ils vous aiment.

—Ah! je le sais, murmura Mignonne en soupirant.

—Ils ne tenaient pas en place et bâtissaient, pour les détruire après et les reconstruire encore, mille suppositions plus absurdes et plus fâcheuses les unes que les autres. J’ai bien deviné tout de suite où vous étiez.

—En vérité, fit Mignonne rougissant dans l’ombre.

—Et j’ai fait de mon mieux pour les rassurer; mais l’heure marchait toujours et vous n’arriviez pas, ce qui fait qu’à bout de patience et rongé d’inquiétude, l’oncle Joseph a pris son fusil pour courir à votre recherche.

—Ciel!

—Je l’ai suivi. Il allait plus vite que moi. Cependant je l’ai atteint assez à temps...

—Que voulez-vous dire? demanda la jeune fille avec effroi.

—Je veux dire, folle étourdie que vous êtes, qu’une seconde plus tard il arrivait, et par votre faute, un affreux malheur...

Mignonne poussa un cri étouffé.

—Notre oncle a failli tuer Albert. Heureusement, je lui ai arraché à temps son fusil des mains.

—Mon Dieu! mon Dieu! murmura Mignonne affolée et frissonnant à la pensée du péril terrible auquel venait d’échapper son amant.

—Fort heureusement encore, poursuivit Gaston, j’ai fait un conte à l’oncle Joseph, et il est tout disposé à le croire si vous ne vous trahissez pas.

—Que faut-il faire?

—Affirmer ce que j’ai avancé, à savoir que M. de Lancy est venu vous attendre à la sortie du village et qu’il vous a poursuivie de ses galanteries jusqu’au pied de cet arbre où vous vous êtes assise pour vous reposer.

—Je le dirai, fit Mignonne avec soumission.

—Et insister surtout, si l’oncle Joseph vous questionne, sur ce que vous n’aimez pas du tout M. Albert de Lancy.

—Mais...

—Il n’y a pas de mais; cela est indispensable.

—Soit, mon cousin.

—N’avez-vous plus confiance en moi, Mignonne?

—Oh! oui...

—Alors, laissez-moi m’occuper de votre bonheur. Je le ferai mieux que vous-même. Maintenant, ma jolie petite cousine, dites-moi bien la vérité... Pourquoi pleuriez-vous tout à l’heure?

Mignonne tressaillit à cette question imprévue et en fut tellement surprise que, d’abord, elle ne répondit pas.

—Soyez sincère, vous me l’avez promis, pria Gaston.

—Eh bien! dit-elle en hésitant, Albert me proposait quelque chose de bien mal...

—Ah!

—Il me disait que nous ne pouvions espérer que nos deux familles consentissent jamais à notre union.

Mignonne s’arrêta et hésita encore.

—Et puis?

—Et il me disait que nous n’avions qu’une seule ressource.

—Laquelle?

—De fuir... d’aller à Paris.

—C’est-à-dire qu’il vous proposait de vous enlever?

—Oui, balbutia Mignonne, je me suis mise à pleurer, en songeant qu’il voulait que je quitte nos bons chers oncles.

Mignonne ne disait point la vérité tout entière; mais aussi Mignonne était femme, et la parole fut donnée à ce sexe enchanteur pour lui permettre de dissimuler sa pensée.

—Vous aviez raison de pleurer, Mignonne, répondit Gaston avec gravité, car la plus grande faute que puisse commettre une femme est de fuir le toit qui abrita sa naissance et ceux qui élevèrent sa jeunesse. Je ne doute point de la pureté de votre amour, mon enfant, mais croyez bien que cette pureté serait ternie sur-le-champ si vous quittiez la maison de nos oncles pour suivre celui que vous aimez.

Gaston parlait le langage de l’honneur et du devoir.

Mignonne se pendit à son cou.

—Vous avez raison, lui dit-elle, mille fois raison, mon cousin, et j’aimerais mieux renoncer à tout jamais à Albert que commettre une action pareille.

—Bien, mon enfant, très-bien! Et maintenant, ayez confiance en moi plus que jamais; vous épouserez Albert, j’en ai le pressentiment. Rappelez-vous mes recommandations: si notre oncle vous questionne, répondez-lui que vous n’aimez pas M. de Lancy. Nous voici à la porte de la Châtaigneraie, entrez et courez rassurer l’oncle Antoine. Moi, je rejoins l’oncle Joseph, et nous vous suivons.

Les choses étaient allées au gré de Gaston. L’oncle Joseph, par un sentier détourné, arrivait au pont-levis au moment où Mignonne franchissait le seuil de la tour et allait se jeter dans les bras du chevalier de Vieux-Loup.

—Eh bien? fit-il avec anxiété, au moment où Gaston l’atteignit.

—Eh bien, mon cher oncle, j’avais raison.

—Raison?

—Sans doute, Mignonne n’aime pas Albert.

—En vérité?

—Rien de plus vrai. Ce drôle la poursuit sans cesse; elle ne sait comment s’en débarrasser.

—Cornes de cerf! exclama l’oncle Joseph avec colère.

—Mais elle sait aussi notre haine, et comme Mignonne est une bonne et douce enfant, comme pour rien au monde elle ne voudrait exposer ses bons vieux oncles à une querelle avec ce diable incarné de Dragonne, elle n’a jamais osé se plaindre des obsessions de maître Albert.

—Drôle! murmura l’oncle Joseph, j’irai dès demain lui couper les deux oreilles.

—Et bien vous ferez, mon cher oncle; cependant, il me paraît plus convenable que ce soit moi qui me charge de cette petite exécution.

—C’est assez juste cela, monsieur mon neveu, répondit l’oncle Joseph, qui se souvenait toujours, bien malgré lui, que Dragonne chargeait parfois son fusil avec du sel.

—Soyez tranquille. Maintenant, il y a un Vieux-Loup jeune et fort à la Châtaigneraie. Patience! les Lancy ne sont point encore au bout de leur misère, mon oncle.

—Vive Dieu! monsieur mon neveu, vous parlez bien.

—Je l’espère, mon oncle.

—Vous parlez, morbleu! comme un Vieux-Loup du bon temps jadis. Mais en attendant que les oreilles de maître Albert divorcent avec sa tête, rentrons, s’il vous plaît, et laissez-moi embrasser cette petite sotte de Mignonne que j’aime tant.

Gaston et le baron pénétrèrent dans la cuisine où le bon Antoine, installé dans le grand fauteuil, tenait sur ses genoux Mignonne, qu’il couvrait de caresses et grondait doucement.

—Petite sotte, disait M. le chevalier de Vieux-Loup, qui s’en va courir au clair de lune et s’exposer à se casser le cou vingt fois au lieu de rester tranquillement au coin du feu à écouter les belles histoires de son petit oncle, qui est un savant comme on n’en voit plus.

—Dites plutôt, monsieur mon cadet, répliqua sèchement l’oncle Joseph en entrant, dites plutôt que ce sont vos contes à dormir debout, et qui endorment bien réellement, qui font fuir cette petite pécore qui fait tourner la tête de son vieil oncle...

Et M. le baron de Vieux-Loup éprouva un accès de jalousie en voyant sa nièce sur les genoux du chevalier, son cadet, et il la prit dans ses bras et la lui enleva, lui mettant deux gros baisers sur les joues.

—Venez donc, dit-il à son tour, venez donc que je vous gronde, mam’zelle... et peut-être même vais-je vous mettre en pénitence comme une petite fille...

L’excellent homme pleurait de joie en exprimant cette menace.

—Braves gens! murmura Gaston, quels cœurs! il faudra pourtant que je les amène à aimer Dragonne presque autant que Mignonne...

Le lendemain, vers deux heures, Gaston fit demander à mademoiselle de Lancy si elle voulait le recevoir.

Dragonne était levée, mais elle n’avait point quitté son appartement.

Au moment où Gaston entra, elle était enveloppée dans cette robe de chambre cerise qui allait si bien à la blancheur de son cou et de ses mains. Ses cheveux étaient dénoués, son bras blessé caché sous sa robe.

Dragonne était pâle encore, mais sa pâleur n’avait rien de fiévreux; elle avait longuement dormi le matin, son bras ne lui occasionnait plus que des intermittences de douleur sourde qu’elle réprimait aussitôt par un sourire.

Elle avait voulu être seule et s’était placée au coin de la cheminée où flambait un grand feu, tout près de la fenêtre ouverte, par où montaient un souffle de brise et les tièdes parfums de l’automne.

De cette fenêtre, l’œil embrassait le côté sud de la vallée, c’est-à-dire la partie la plus pittoresque, les prairies longeant la rivière, les rideaux de saules encadrant les prairies, les petits villages aux toits de chaume et aux rustiques clochetons, et les grands bois de châtaigniers, et les tours grises en ruine penchées sur le vallon d’un air soucieux et triste, ainsi qu’il convient à la vieillesse autour de qui s’agitent et bouillonnent la joie, le mouvement, la séve printanière de la vie.

Ce jour-là le temps était magnifique. Les cimes des montagnes se dessinaient nettement sur le bleu du ciel, les arbres du parc conservaient encore une partie de leur feuillage, le vent était doux, rempli de senteurs mourantes et de vagues harmonies; le soleil tiède et brillant se jouait sur les tentures de la chambre après avoir réfléchi ses rayons sur les ardoises polies d’une tour convertie en colombier; les champs étaient silencieux, les tilleuls du parc, au contraire, remplis de murmures et du gazouillement de mille oiseaux qui venaient des grands bois le matin et s’ébattaient parfois sur le potager, où ils causaient grand dommage.

Cette belle journée, ces odeurs pénétrantes, ces concerts indécis s’emparaient des sens et de l’âme de Dragonne qui, l’œil noyé dans ce panorama charmant qu’on découvrait de sa fenêtre, rêvait et songeait comme songent et rêvent les femmes à l’heure où bruit doucement au plus profond de leur cœur ce refrain vague qui n’est parfois qu’un murmure, cette note tremblante et perlée qui est la première de ce chant jusque-là inconnu, ignoré, et qu’on nomme l’amour.

On eût eu peine à retrouver Dragonne la chasseresse et la pétulante jeune fille dont les valets de la Châtaigneraie éprouvaient si grand effroi, dans cette femme mélancolique qui feuilletait distraitement un livre qu’elle ne lisait pas, et qui tournait, sans le savoir, le premier feuillet du livre de son cœur.

Elle était couchée à demi sur une chaise longue, balançant avec insouciance sa mule de satin bleu au bout de son joli pied, et faisant une mantille à ses épaules de ses longs cheveux noirs capricieusement déroulés.

Ainsi posée, Diane de Lancy était belle à désespérer. Ce fut en ce moment que Gaston de Vieux-Loup entra. Diane leva à demi les yeux sur lui, rougit un peu et lui tendit la main:

—Mon Dieu! dit-elle, vous avez donc chassé ce matin?