ŒUVRES INÉDITES


PAR LES CHAMPS
ET PAR LES GRÈVES
VOYAGE EN BRETAGNE
(1847)

Gustave Flaubert avait vingt-six ans lorsqu’il entreprit ce voyage. Il le fit à pied, avec M. Maxime Du Camp. Au retour, ils en écrivirent alternativement le récit, dont ils s’étaient d’avance distribué leur part. Celle de G. Flaubert comprenait tous les chapitres impairs, et chacun des deux collaborateurs conservait une copie de l’œuvre commune. De tous les ouvrages inédits dont nous avons donné la liste, c’est le plus considérable et celui où l’auteur s’est le plus abandonné à sa verve personnelle, abondante en descriptions pittoresques et en réflexions historiques.


CHAPITRE PREMIER

 

Château de Chambord.—Nous nous sommes promenés le long des galeries vides et par les chambres abandonnées où l’araignée étend sa toile sur les salamandres de François Ier. Un sentiment navrant vous prend à cette misère qui n’a rien de beau. Ce n’est pas la ruine de partout, avec le luxe de ses débris noirs et verdâtres, la broderie de ses fleurs coquettes et ses draperies de verdures ondulantes au vent, comme des lambeaux de damas. C’est une misère honteuse qui brosse son habit râpé et fait la décente. On répare le parquet dans cette pièce, on le laisse pourrir dans cette autre. Il y a là un effort inutile à conserver ce qui meurt et à rappeler ce qui a fui. Chose étrange, cela est triste et cela n’est pas grand.

Et puis, on dirait que tout a voulu contribuer à lui jeter l’outrage, à ce pauvre Chambord, que le Primatice avait dessiné, que Germain Pilon et Jean Cousin avaient ciselé et sculpté. Élevé par François Ier, à son retour d’Espagne, après l’humiliant traité de Madrid (1526), monument de l’orgueil qui veut s’étourdir, pour se payer de ses défaites; c’est d’abord Gaston d’Orléans, un prétendant vaincu, qu’on y exile; puis c’est Louis XIV, qui d’un seul étage en fait trois, gâtant ainsi l’admirable escalier double qui allait d’un seul jet, lancé comme une spirale, du sol au faîte. Un jour, c’est Molière qui y joue pour la première fois le Bourgeois gentilhomme, au deuxième étage, côté qui donne sur la façade, sous ce beau plafond couvert de salamandres et d’ornements peints dont les couleurs s’en vont en écailles. Puis on l’a donné au maréchal de Saxe; on l’a donné aux Polignac, on l’a donné à un simple soldat, à Berthier; on l’a racheté par souscription et on l’a donné au duc de Bordeaux. On l’a donné à tout le monde, comme si personne n’en voulait ou ne voulait le garder. Il a l’air de n’avoir jamais presque servi et avoir été toujours trop grand. C’est comme une hôtellerie abandonnée où les voyageurs n’ont pas même laissé leurs noms aux murs.

En allant par une galerie extérieure vers l’escalier d’Orléans, pour examiner les cariatides qui sont censées représenter François Ier, M. de Chateaubriand et Mme d’Etampes, et tournant autour de la fameuse lanterne qui termine le grand escalier, nous avons, à plusieurs reprises, passé la tête à travers la balustrade, pour regarder en bas: dans la cour, un petit ânon qui tétait sa mère, se frottait contre elle, secouait ses oreilles, allongeait son nez, sautait sur ses sabots. Voilà ce qu’il y avait dans la cour d’honneur du château de Chambord; voilà ses hôtes maintenant: un chien qui joue dans l’herbe et un âne qui tette, ronfle et brait, fiente et gambade sur le seuil des rois!...

 

 

Château d’Amboise.—Le château d’Amboise, dominant toute la ville, qui semble jetée à ses pieds comme un tas de petits cailloux au bas d’un rocher, a une noble et imposante figure de château-fort, avec ses grandes et grosses tours percées de longues fenêtres étroites, à plein-cintre; sa galerie arcade qui va de l’une à l’autre, et la couleur fauve de ses murs rendue plus sombre par les fleurs qui pendent d’en haut, comme un panache joyeux sur le front bronzé d’un vieux soudard. Nous avons passé un grand quart d’heure à admirer la tour de gauche qui est superbe, qui est bistrée, jaune par places, noire de suie dans d’autres, qui a des ravenelles adorables appendues à ses créneaux et qui est, enfin, un de ces monuments parlants qui semblent vivre et qui vous tiennent tout béants et rêveurs sous leurs regards, ainsi que ces portraits dont on n’a pas connu les originaux et qu’on se met à aimer sans savoir pourquoi.

On monte au château par une pente douce qui mène dans un jardin élevé en terrasse, d’où la vue s’étend en plein sur toute la campagne d’alentour. Elle était d’un vert tendre; les lignes de peupliers s’étendaient sur les rives du fleuve; les prairies s’avançaient au bord, estompant au loin leurs limites grises dans l’horizon bleuâtre et vaporeux qu’enfermaient vaguement le contour des collines. La Loire coulait au milieu, baignant ses îles, mouillant la bordure des prés, faisant tourner les moulins, et laissant glisser sur sa sinuosité argentée les grands bateaux attachés ensemble qui cheminaient, paisibles, côte à côte, à demi-endormis au craquement lent du large gouvernail; et au fond, il y avait deux grandes voiles éclatantes de blancheur au soleil.

Des oiseaux partaient du sommet des tours, du rebord des machicoulis, allaient se nicher ailleurs, volaient, poussaient leurs petits cris dans l’air, et passaient. A cent pieds sous nous, on voyait les toits pointus de la ville, les cours désertes des vieux hôtels et le trou noir des cheminées fumeuses. Accoudés dans l’anfractuosité d’un créneau, nous regardions, nous écoutions, nous aspirions tout cela, jouissant du soleil qui était beau, de l’air qui était doux et tout imbibé de la bonne odeur des ruines. Et là, sans méditer sur rien du tout, sans phraser même intérieurement sur quoi que ce soit, je songeais aux cottes de mailles souples comme des gants, aux baudriers de buffle trempés de sueur, aux visières fermées sous lesquelles brillaient des regards rouges; aux assauts de nuit, hurlants, désespérés, avec des torches qui incendiaient les murs, des haches d’armes qui coupaient les corps; et à Louis XI, à la guerre des amoureux, à d’Aubigné, et aux ravenelles, aux oiseaux, aux beaux lierres lustrés, aux ronces toutes chauves, savourant ainsi dans ma dégustation rêveuse et nonchalante,—des hommes, ce qu’ils ont de plus grand, leur souvenir;—de la nature, ce qu’elle a de plus beau, ses envahissements ironiques et son éternel sourire.

Dans le jardin, au milieu des lilas et des touffes d’arbustes qui retombent dans les allées, s’élève la chapelle, ouvrage du XVIe siècle, ciselée sur tous les angles, vrai bijou d’orfèvrerie lapidaire, plus travaillée encore au dedans qu’au dehors, découpée comme un papier de boîtes à dragées, taillée à jour comme un manche d’ombrelle chinoise. Il y a sur la porte un bas-relief très réjouissant et très gentil: c’est la rencontre de saint Hubert avec le cerf mystique qui porte un crucifix entre les cornes. Le saint est à genoux; plane au-dessus un ange qui va lui mettre une couronne sur son bonnet; à côté, on voit son cheval qui regarde de sa bonne figure d’animal étonné; ses chiens jappent, et, sur la montagne, dont les tranches et les facettes figurent des cristaux, le serpent rampe. On voit sa tête plate s’avancer au pied d’arbres sans feuilles qui ressemblent à des choux-fleurs. C’est l’arbre qu’on rencontre dans les vieilles bibles, sec de feuillage, gros de branches et de tronc, qui a du bois et du fruit, mais pas de verdure, l’arbre symbolique, l’arbre théologique et dévot, presque fantastique dans sa laideur impossible. Tout près de là, saint Christophe porte Jésus sur ses épaules; saint Antoine est dans sa cellule, bâtie sur un rocher; le cochon rentre dans son trou, et on ne voit que son derrière et sa queue terminée en trompette, tandis que près de lui un lapin sort les oreilles de son terrier.

Tout cela est un peu lourd, sans doute, et d’une plastique qui n’est pas rigoureuse. Mais il y a tant de vie et de mouvement dans ce bonhomme et ces animaux, tant de gentillesse dans les détails, qu’on donnerait beaucoup pour emporter ça et pour l’avoir chez soi.

A l’intérieur du château, l’insipide ameublement de l’empire se reproduit dans chaque pièce. Presque toutes sont ornées des bustes de Louis-Philippe et de Mme Adélaïde. La famille régnante actuelle a la rage de se reproduire en portraits. C’est un mauvais goût de parvenu, une manie d’épicier enrichi dans les affaires et qui aime à se considérer lui-même avec du rouge, du blanc et du jaune, avec ses breloques au ventre, ses favoris au menton et ses enfants à ses côtés.

Sur une des tours, on a construit, en dépit du bon sens le plus vulgaire, une rotonde vitrée, qui sert de salle à manger. Il est vrai que la vue qu’on y découvre est superbe. Mais le bâtiment est d’un si choquant effet, vu du dehors, qu’on aimerait mieux, je crois, ne rien voir de la vie ou aller manger à la cuisine.

Pour regagner la ville, nous sommes descendus par une tour qui servait aux voitures à monter presque dans la place. La pente douce et garnie de sable tourne autour d’un axe de pierre comme les marches d’un escalier. La voûte est sombre, éclairée seulement par le jour vif des meurtrières. Les consoles où s’appuie l’extrémité intérieure de l’arc de voûte représentent des sujets grotesques ou obscènes. Une intention dogmatique semble avoir présidé à leur composition. Il faudrait prendre l’œuvre à partir d’en bas, qui commence par l’Aristoteles equitatus (sujet traité déjà sur une des statues du chœur de la cathédrale de Rouen), et l’on arrive, par des dégradations, à un monsieur qui s’amuse avec une dame, dans la posture perfide recommandée par Lucrèce et par l’Amour conjugal. La plupart des sujets intermédiaires ont, du reste, été enlevés, au grand désespoir des chercheurs de fantaisies drolatiques, tels que nous autres, et enlevés de sang-froid, exprès, par décence, et comme nous le disait, d’un ton convaincu, le domestique de Sa Majesté, «parce qu’il y en avait beaucoup qui étaient inconvenants pour les dames».

 

Château de Chenonceaux.—..... Je ne sais quoi d’une suavité singulière et d’une aristocratique sérénité transpire du château de Chenonceaux. Il est à quelque distance du village qui se tient à l’écart respectueusement. On le voit, au fond d’une grande allée d’arbres, entouré de bois, encadré dans un vaste parc à belles pelouses. Bâti sur l’eau, en l’air, il lève ses tourelles, ses cheminées carrées. Le Cher passe dessous et murmure au bas de ses arches, dont les arêtes pointues brisent le courant. C’est paisible et doux, élégant et robuste. Son calme n’a rien d’ennuyeux et sa mélancolie n’a pas d’amertume.

On entre par le bout d’une longue salle voûtée en ogives, qui servait autrefois de salle d’armes. On y a mis quelques armures qui, malgré la nécessité de semblables ajustements, ne choquent pas et semblent à leur place. Tout l’intérieur est entendu avec goût. Les tentures et les ameublements de l’époque sont conservés et soignés avec intelligence. Les grandes et vénérables cheminées du XVIe siècle ne recèlent pas sous leur manteau les ignobles et économiques cheminées à la prussienne qui savent se nicher sous de moins grandes.

Dans les cuisines, que nous visitâmes également, et qui sont contenues dans une arche du château, une servante épluchait des légumes, un marmiton lavait des assiettes, et debout aux fourneaux, le cuisinier faisait bouillir pour le déjeuner un nombre raisonnable de casseroles luisantes. Tout cela est bien, a un bon air, sent son honnête vie de château, sa paresseuse et intelligente existence d’homme bien né. J’aime les propriétaires de Chenonceaux.

N’y a-t-il pas, d’ailleurs, partout de bons vieux portraits à vous faire passer devant un temps infini, en vous figurant le temps où leurs maîtres vivaient, et les ballets où tournoyaient les vertugadins de toutes ces belles dames roses, et les bons coups d’épée que ces gentilshommes s’allongeaient avec leurs rapières. Voilà des tentations de l’histoire. On voudrait savoir si ces gens-là ont aimé comme nous et les différences qu’il y avait entre leurs passions et les nôtres. On voudrait que leurs lèvres s’ouvrissent, pour nous dire les récits de leur cœur, tout ce qu’ils ont fait autrefois, même de futile, quelles furent leurs angoisses et leurs voluptés. C’est une curiosité irritante et séductrice, une envie rêveuse de savoir, comme on en a pour le passé inconnu d’une maîtresse... Mais ils restent sourds aux questions de nos yeux; ils restent là, muets, immobiles dans leurs cadres de bois, nous passons. Les mites picotent leur toile, on les revernit: ils sourient encore que nous sommes pourris et oubliés. Et puis d’autres viennent aussi les regarder jusqu’au jour où ils tomberont en poussière et où l’on rêvera de même devant nos propres images. Et l’on se demandera ce qu’on faisait dans ce temps-là, de quelle couleur était la vie, et si elle n’était pas plus chaude...

 

..... Je ne parlerais plus de toutes ces belles dames, si le grand portrait de Mme Deshoulières, en grand déshabillé blanc, debout, (c’est, du reste, une belle figure, et, comme le talent si décrié et si peu lu de ce poète, meilleure au second aspect qu’au premier), ne m’avait rappelé par le caractère infaillible de la bouche, qui est grosse, avancée, charnue et charnelle, la brutalité singulière du portrait de Mme de Staël, par Gérard. Quand je le vis, il y a deux ans, à Coppet, éclairé par le soleil de juin, je ne pus m’empêcher d’être frappé par ces lèvres rouges et vineuses, par ces narines larges, reniflantes, aspirantes. La tête de George Sand offre quelque chose d’analogue. Chez toutes ces femmes à moitié hommes, la spiritualité ne commence qu’à la hauteur des yeux. Tout le reste est resté dans les instincts matériels.

En fait de choses amusantes, il y a encore à Chenonceaux, dans la chambre de Diane de Poitiers, le grand lit à baldaquin de la royale concubine, tout en damas blanc et cerise. S’il m’appartenait, j’aurais bien du mal à m’empêcher de ne m’y pas mettre quelquefois. Coucher dans le lit de Diane de Poitiers, même quand il est vide, cela vaut bien coucher dans celui de beaucoup de réalités plus palpables. N’a-t-on pas dit qu’en ces matières tout le plaisir n’était qu’imagination? Concevez-vous alors, pour ceux qui en ont quelque peu, la volupté singulière, historique et XVIe siècle de poser sa tête sur l’oreiller de la maîtresse de François Ier et de se retourner sur ses matelas? (Oh! que je donnerais volontiers toutes les femmes de la terre pour avoir la momie de Cléopâtre!) Mais je n’oserais pas seulement, de peur de les casser, toucher aux porcelaines de Catherine de Médicis qui sont dans la salle à manger, ni mettre mon pied dans l’étrier de François Ier, de peur qu’il n’y restât, ni poser les lèvres sur l’embouchure de l’énorme trompe qui est dans la salle d’armes, de peur de m’y rompre la poitrine...

 

 

 

CHAPITRE III

Château de Clisson.—..... Sur un coteau au pied duquel se joignent deux rivières, dans un frais paysage égayé par les claires couleurs des toits en tuiles abaissés à l’italienne et groupés là ainsi que dans les croquis d’Hubert, près d’une longue cascade qui fait tourner un moulin tout caché dans le feuillage, le château de Clisson montre sa tête ébréchée par-dessus les grands arbres. A l’entour, c’est calme et doux. Les maisonnettes rient comme sous un ciel chaud; les eaux font leur bruit, la mousse floconne sur un courant où se trempent de molles touffes de verdure. L’horizon s’allonge, d’un côté, dans une perspective fuyante de prairies et, de l’autre, remonte tout à coup, enclos par un vallon boisé dont un flot vert s’écrase et descend jusqu’en bas.

Quand on a passé le pont et qu’on se trouve au pied du sentier raide qui mène au château, on voit, debout, hardi et dur sur le fossé où il s’appuie dans un aspect vivace et formidable, un grand pan de muraille tout couronné de machicoulis éventrés, tout empanaché d’arbres et tout tapissé de lierres dont la masse ample et nourrie, découpée sur la pierre grise en déchirures et en fusées, frissonne au vent dans toute sa longueur et semble un immense voile vert que le géant couché remue en rêvant sur ses épaules. Les herbes sont hautes et sombres, les plantes sont fortes et ardues; le tronc des lierres, noueux, rugueux, tordu, soulève les murs comme avec des leviers, ou les retient dans le réseau de ses branchages. Un arbre, à un endroit, a percé l’épaisseur de la muraille et, sorti horizontalement, suspendu en l’air, a poussé au dehors l’irradiation de ses rameaux. Les fossés, dont la pente s’adoucit par la terre qui s’émiette des bords et par les pierres qui tombent des créneaux, ont une courbe large et profonde, comme la haine et comme l’orgueil; et la porte d’entrée, avec sa vigoureuse ogive un peu cintrée et ses deux baies servant à relever le pont-levis, a l’air d’un grand casque qui regarde par les trous de sa visière.

Entré dans l’intérieur, on est surpris, émerveillé par l’étonnant mélange des ruines et des arbres, la ruine faisant valoir la jeunesse verdoyante des arbres, et cette verdure rendant plus âpre la tristesse de la ruine. C’est bien là l’éternel et beau rire, le rire éclatant de la nature sur le squelette des choses; voilà bien les insolences de sa richesse, la grâce profonde de ses fantaisies, les envahissements mélodieux de son silence. Un enthousiasme grave et songeur vous prend à l’âme; on sent que la sève coule dans les arbres et que les herbes poussent avec la même force et le même rythme que les pierres s’écaillent et que les murailles s’affaissent. Un art sublime a arrangé, dans l’accord suprême des discordances secondaires, la forme vagabonde des lierres au galbe sinueux des ruines, la chevelure des ronces au fouillis des pierres éboulées, la transparence de l’air aux saillies résistantes des masses, la teinte du ciel à la teinte du sol, mirant leur visage l’un dans l’autre, ce qui fut et ce qui est. Toujours l’histoire et la nature révèlent ainsi, en l’accomplissant dans ce coin circonscrit du monde, le rapport incessant, l’hymen sans fin, celui de l’humanité qui s’envole et de la marguerite qui pousse, des étoiles qui s’allument et des hommes qui s’endorment, du cœur qui bat et de la vague qui monte. Et cela est si nettement établi à cette place, si complet, si dialogué, que l’on en tressaille intérieurement, comme si cette double vie fonctionnait en nous-mêmes, tant survient, brutale et immédiate, la perception de ces harmonies et de ces développements; car l’œil aussi a ses orgies et l’idée ses réjouissances.

Au pied de deux grands arbres dont les troncs s’entre-croisent, un jour vert coulant sur la mousse passe comme un flot lumineux et réchauffe toute cette solitude. Sur votre tête, un dôme de feuilles troué par le ciel qui tranche dessus en lambeaux d’azur, vous renvoie une lumière verdâtre et claire qui, contenue par les murs, illumine largement tous ses débris; en creuse les rides, en épaissit les ombres, en dévoile toutes les finesses cachées.

On s’avance enfin, on marche entre ces murs, sous ces arbres, on s’en va, errant le long des barbacanes, passant sous les arcades qui s’éventrent et d’où s’épand quelque large plante frissonnante. Les voûtes comblées qui contiennent des morts résonnent sous vos pas; les lézards courent sous les broussailles, les insectes montent le long des murs, le ciel brille et la ruine assoupie continue son rêve.

Avec sa triple enceinte, ses donjons, ses cours intérieures, ses machicoulis, ses souterrains, ses remparts mis les uns sur les autres, comme écorce sur écorce et cuirasse sur cuirasse, le vieux château des Clisson se peut reconstruire encore et réapparaître. Le souvenir des existences d’autrefois découle de ces murs, avec l’émanation des orties et la fraîcheur des lierres. D’autres hommes que nous ont agité là-dedans leurs passions plus violentes; ils avaient des mains plus fortes, des poitrines plus larges.

De longues traînées noires montent encore en diagonales le long des murs, comme au temps où flambaient les bûches dans les cheminées vastes de dix-huit pieds. Des trous symétriques alignés dans la maçonnerie indiquent la place des étages où l’on montait jadis par les escaliers tournants qui s’écroulent et qui ouvrent sur l’abîme leurs portes vides. Quelquefois un oiseau, débusquant de son nid accroché dans les ronces, au fond d’un angle sombre, s’abaissait, ses ailes étendues, et passait par l’arcade d’une fenêtre pour s’en aller dans la campagne.

Au haut d’un pan de muraille élevé, tout nu, gris, sec, des baies carrées, inégales de grandeur et d’alignement, laissaient éclater à travers leurs barreaux croisés la couleur pure du ciel, dont le bleu vif encadré par la pierre tirait l’œil avec une attraction surprenante. Les moineaux dans les arbres poussaient leur cri aigre et répété. Au milieu de tout cela, une vache broutait, qui marchait là-dedans comme dans un pré, épatant sur l’herbe sa corne fendue.

Il y a une fenêtre, une grande fenêtre qui donne sur une prairie que l’on appelle la prairie des chevaliers. C’était là, de dessus un banc de pierres entablées dans l’épaisseur de la muraille, que les grandes dames d’alors pouvaient voir les chevaliers entre-choquer le poitrail bardé de fer de leurs chevaux et la masse d’armes descendre sur les cimiers, les lances se rompre, les hommes tomber sur le gazon. Par un beau jour d’été, comme aujourd’hui peut-être, quand ce moulin qui claque sa cliquette et met en bruit tout le paysage n’existait pas, quand il y avait des toits au haut de ces murailles, des cuirs de Flandre sur ces parois, des toiles cirées à ces fenêtres, moins d’herbe, et des voix et des rumeurs de vivants, oui, là, plus d’un cœur, serré dans sa gaîne de velours rouge, a battu d’angoisse et d’amour. D’adorables mains blanches ont frémi de peur sur cette pierre que tapissent maintenant les orties, et les barbes brodées des grands hennins ont tressailli dans ce vent qui remue les bouts de ma cravate et qui courbait le panache des gentilshommes.

Nous sommes descendus dans le souterrain où fut enfermé Jean V. Dans la prison des hommes, nous avons vu encore au plafond le grand crochet double qui servait à pendre; et nous avons touché avec des doigts curieux la porte de la prison des femmes. Elle est épaisse de quatre pouces environ, serrée avec des vis, cerclée, plaquée et comme capitonnée de fer. Au milieu, un petit guichet grillé servait à jeter dans la fosse ce qu’il fallait pour que la condamnée ne mourût pas. C’était cela qu’on ouvrait, et non la porte, qui, bouche discrète des plus terribles confidences, était de celles qui se ferment toujours et ne s’ouvrent jamais. C’était le bon temps de la haine. Alors, quand on haïssait quelqu’un, quand on l’avait enlevé dans une surprise, ou pris en trahison dans une entrevue, mais qu’on l’avait enfin, qu’on le tenait, on pouvait à son aise le sentir mourir à toute heure, à toute minute, compter ses angoisses, boire ses larmes. On descendait dans son cachot, on lui parlait, on marchandait son supplice pour rire de ses tortures, on débattait sa rançon; on vivait sur lui, de lui, de sa vie qui s’éteignait, de son or qu’on lui prenait. Toute votre demeure, depuis le sommet des tours jusqu’au pied des douves, pesait sur lui, l’écrasait, l’ensevelissait; et les vengeances de famille s’accomplissaient ainsi, dans la famille, et par la maison elle-même, qui en constituait la force et en symbolisait l’idée.

Quelquefois, cependant, quand ce misérable qui était là était un grand seigneur, un homme riche, quand il allait mourir, quand on en était repu et que toutes les larmes de ses yeux avaient fait à la haine de son maître comme des saignées rafraîchissantes, on parlait de le relâcher. Le prisonnier promettait tout: il rendrait les places fortes, il remettrait les clefs de ses meilleures villes, il donnerait sa fille en mariage, il doterait des églises, il irait à pied au Saint-Sépulcre. Et de l’argent! de l’argent encore! Il en ferait plutôt faire par les Juifs! Alors on signait le traité, on le contresignait, on l’antidatait; on apportait les reliques, on jurait dessus, et le prisonnier revoyait le soleil. Il enfourchait un cheval, partait au galop, rentrait chez lui, faisait baisser la herse, convoquait ses gens et décrochait son épée. Sa haine éclatait au dehors en explosions féroces. C’était le moment des colères terrifiantes et des rages victorieuses. Le serment? Le pape vous en relevait, et, pour la rançon, on ne la payait pas.

Quand Clisson fut enfermé dans le château de l’Hermine, il promit pour en sortir cent mille francs d’or, la restitution des places appartenant au duc de Penthièvre, la non-exécution du mariage de sa fille Marguerite avec le duc de Penthièvre. Et, dès qu’il fut sorti, il commença par attaquer Chatelaudren, Guingamp, Lamballe et Saint-Malo, qui furent pris ou capitulèrent. Le duc de Penthièvre se maria avec sa fille, et quant aux cent mille francs d’or qu’il avait soldés, on les lui rendit. Mais ce furent les peuples de Bretagne qui payèrent.

Quand Jean V fut enlevé, au pont de Loroux, par le comte de Penthièvre, il promit une rançon d’un million; il promit sa fille aînée, fiancée déjà au roi de Sicile. Il promit Montcontour, Sesson et Jugan, etc., ne donna ni sa fille, ni l’argent, ni les places fortes. Il avait fait vœu d’aller au Saint-Sépulcre. Il s’en acquitta par procureur. Il avait fait vœu de ne plus lever ni tailles ni subsides; le pape l’en dégagea. Il avait fait vœu de donner à Notre-Dame de Nantes, son pesant d’or; mais comme il pesait près de deux cents livres, il resta fort endetté. Avec tout ce qu’il put ramasser et prendre, il forma bien vite une ligue et força les Penthièvre à lui acheter cette paix, qu’ils lui avaient vendue.

De l’autre côté de la Sèvre, et s’y trempant les pieds, un bois couvre la colline de sa masse verte et fraîche; c’est la Garenne, parc très beau de lui-même, malgré les beautés factices qu’on y a voulu introduire. M. Semot (le père du propriétaire actuel), qui était un peintre de l’empire et un artiste lauréat, a travaillé là, du mieux qu’il a pu, à reproduire ce froid goût italien, républicain, romain, qui était fort à la mode du temps de Canova et de Mme de Staël. On était pompeux, grandiose et noble. C’était le temps où on sculptait des urnes sur les tombeaux, où l’on peignait tout le monde en manteau et chevelure au vent, où Corinne chantait sur sa lyre, à côté d’Oswald qui a des bottes à la russe, et où il fallait enfin qu’il y eût sur toutes les têtes beaucoup de cheveux épars et dans tous les paysages beaucoup de ruines.

Ce genre de beautés ne manque pas à la Garenne. Il y a un temple de Vesta, et, en face, un temple à l’Amitié.

.... Les inscriptions, les rochers composés, les ruines factices sont prodigués ici avec naïveté et conviction..... Mais toutes les richesses poétiques sont réunies dans la grotte d’Héloïse, sorte de dolmen naturel sur le bord de la Sèvre.

..... Pourquoi donc a-t-on fait de cette figure d’Héloïse, qui était une si noble et si haute figure, quelque chose de banal et de niais, le type fade de tous les amours contrariés et comme l’idéal étroit de la fillette sentimentale? Elle méritait mieux pourtant, cette pauvre maîtresse du grand Abélard, celle qui l’aimait d’une admiration si dévouée, quoi qu’il fût dur, quoi qu’il fût sombre et qu’il ne lui épargnât ni les amertumes ni les coups. Elle craignait de l’offenser plus que Dieu même, et désirait lui plaire plus qu’à lui. Elle ne voulait pas qu’il l’épousât, trouvant que: «c’était chose messéante et déplorable que celui que la nature avait créé pour tous... une femme se l’appropriât pour elle seule». Sentant, disait-elle: «plus de douceur à ce nom de maîtresse et de concubine qu’à celui d’épouse, qu’à celui d’impératrice, et s’humiliant en lui, espérant gagner davantage dans son cœur».

 

Le parc n’en est pas moins un endroit charmant. Les allées serpentent dans le bois taillis, les touffes d’arbres retombent dans la rivière. On entend l’eau couler, on sent la fraîcheur des feuilles. Si nous avons été irrités du mauvais goût qui s’y trouve, c’est que nous sortions de Clisson, qui est d’une beauté vraie, si solide et si simple, et puis que ce mauvais goût, après tout, n’est plus notre mauvais goût à nous autres. Mais, d’ailleurs, qu’est-ce donc que le mauvais goût? C’est invariablement le goût de l’époque qui nous a précédés. Le mauvais goût du temps de Ronsard, c’était Marot; du temps de Boileau, c’était Ronsard; du temps de Voltaire, c’était Corneille, et c’était Voltaire du temps de Chateaubriand que beaucoup de gens, à cette heure, commencent à trouver un peu faible. O gens de goût des siècles futurs, je vous recommande les gens de goût de maintenant! Vous rirez un peu de leurs crampes d’estomac, de leurs dédains superbes, de leur prédilection pour le veau et pour le laitage, et des grimaces qu’ils font quand on leur sert de la viande saignante et des poésies trop chaudes.

Comme ce qui est beau sera laid, comme ce qui est gracieux paraîtra sot, comme ce qui est riche semblera pauvre, nos délicieux boudoirs, nos charmants salons, nos ravissants costumes, nos intéressants feuilletons, nos drames palpitants, nos livres sérieux, oh! oh! comme on nous fourrera au grenier, comme on en fera de la bourre, du papier, du fumier, de l’engrais! O postérité! n’oublie pas surtout nos parloirs gothiques, nos ameublements renaissance, les discours de M. Pasquier, la forme de nos chapeaux et l’esthétique de la Revue des Deux Mondes!

C’est en nous laissant aller à ces hautes considérations philosophiques que notre carriole nous traîna jusqu’à Tiffanges. Placés tous deux dans une espèce de cuve en fer-blanc, nous écrasions de notre poids l’imperceptible cheval qui ondulait dans les brancards. C’était le frétillement d’une anguille dans le corps d’un rat de barbarie. Les descentes le poussaient en avant, les montées le tiraient en arrière, les débords le jetaient de côté et le vent l’agitait sous la grêle des coups de fouet. Pauvre bête! Je ne puis y penser sans de certains remords.

La route taillée dans la côte descend en tournant, couverte sur ses bords par des massifs d’ajoncs ou par de larges langues d’une mousse roussâtre. A droite, au pied de la colline, sur un mouvement de terrain qui se soulève du fond du vallon en s’arrondissant comme la carapace d’une tortue, on voit de grands pans de muraille inégaux qui allongent, les uns par-dessus les autres, leurs sommets ébréchés.

On longe une haie, on grimpe un petit chemin, on entre sous un porche tout ouvert qui s’est enfoncé dans le sol jusqu’aux deux tiers de son ogive. Les hommes qui y passaient jadis à cheval n’y passeraient plus qu’en se courbant maintenant. (Quand la terre s’ennuie de porter un monument trop longtemps, elle s’enfle de dessous, monte sur lui comme une marée et, pendant que le ciel lui rogne la tête, elle lui enfouit les pieds.) La cour est déserte, l’enceinte est vide, les herses ne remuent pas, l’eau dormante des fossés reste plate et immobile sous les ronds nénuphars.

Le ciel était blanc, sans nuages, mais sans soleil. Sa courbe pâle s’étendait au large, couvrait la campagne d’une monotonie froide et dolente. On n’entendait aucun bruit, les oiseaux ne chantaient pas, l’horizon même n’avait point de murmure, et les sillons vides ne nous envoyaient ni les glapissements des corneilles qui s’envolent, ni le bruit doux du fer des charrues. Nous sommes descendus à travers les ronces et les broussailles dans une douve profonde et sombre cachée au pied d’une grande tour qui se baigne dans l’eau et dans les roseaux. Une seule fenêtre s’ouvre sur un de ses pans: un carré d’ombre coupé par la raie grise de son croisillon de pierre. Une touffe folâtre de chèvrefeuille sauvage s’est pendue sur le rebord et passe au dehors sa bouffée verte et parfumée. Les grands machicoulis, quand on lève la tête, laissent voir d’en bas, par leurs ouvertures béantes, le ciel seulement, ou quelque petite fleur inconnue qui s’est nichée là, apportée par le vent, un jour d’orage, et dont la graine aura poussé à l’abri, dans la fente des pierres.

Tout à coup, un souffle est venu, doux et long, comme un soupir qui s’exhale, et les arbres dans les fossés, les herbes sur les pierres, les joncs dans l’eau, les plantes des ruines et les gigantesques lierres qui, de la base au faîte, revêtissaient la tour sous leur couche uniforme de verdure luisante, ont tous frémi et clapoté leur feuillage; les blés dans les champs ont roulé leurs vagues blondes, qui s’allongeaient, s’allongeaient toujours sur les têtes mobiles des épis; la mare d’eau s’est ridée et a poussé un flot sur le pied de la tour; les feuilles de lierre ont toutes frissonné ensemble, et un pommier en fleur a laissé tomber ses boutons roses.

Rien, rien! Le vent qui passe, l’herbe qui pousse, le ciel à découvert. Pas d’enfant en guenille gardant une vache qui broute la mousse dans les cailloux; pas même, comme ailleurs, quelque chèvre solitaire sortant sa tête barbue par une crevasse de remparts et qui s’enfuit tout effrayée en faisant remuer les broussailles; pas un oiseau chantant, pas un nid, pas un bruit! Ce château est comme un fantôme: muet, froid, abandonné dans cette campagne déserte; il a l’air maudit et plein de ressouvenances farouches. Il fut habité pourtant, le séjour triste dont les hiboux semblent maintenant ne pas vouloir. Dans le donjon, entre quatre murs livides comme le fond des vieux abreuvoirs, nous avons compté la trace de cinq étages. A trente pieds en l’air, une cheminée est restée suspendue avec ses deux piliers ronds et sa plaque noircie; il est venu de la terre dessus, et des plantes y ont poussé comme dans une jardinière qui serait restée là.

Au delà de la seconde enceinte, dans un champ labouré, on reconnaît les restes d’une chapelle, aux fûts brisés d’un portail ogival. L’avoine y a poussé, et les arbres ont remplacé les colonnes. Cette chapelle, il y a quatre cents ans, était remplie d’ornements de drap d’or et de soie, d’encensoirs, de chandeliers, de calices, de croix, de pierreries, de plats de vermeil, de burettes d’or; un chœur de trente chanteurs, chapelains, musiciens, enfants, y poussaient des hymnes aux sons d’un orgue qui les suivait quand ils allaient en voyage. Ils étaient couverts d’habits d’écarlate fourrés de gris perle et de menu-vair. Il y en avait un que l’on appelait l’archidiacre, un autre que l’on appelait l’évêque, et on demandait au pape qu’il leur fût permis de porter la mitre comme à des chanoines; car cette chapelle était la chapelle, et ce château était un des châteaux de Gilles de Laval, sire de Rouci, de Montmorency, de Raiz et de Craon, lieutenant général du duc de Bretagne et maréchal de France, brûlé à Nantes, le 25 octobre 1440, dans la Prée de la Madeleine, comme faux monnayeur, assassin, sorcier, sodomite et athée.

Il avait en meubles plus de cent mille écus d’or, trente mille livres de rente, et les profits de ses fiefs et les gages de son office de maréchal; cinquante hommes magnifiquement vêtus l’escortaient à cheval. Il tenait table ouverte, on y servait les viandes les plus rares, les vins les plus lointains, et l’on jouait chez lui des mystères, comme dans les villes aux entrées des rois. Quand il n’eut plus d’argent, il vendit ses terres; quand il eut vendu ses terres, il chercha l’or, et quand il eut détruit ses fourneaux, il appela le diable. Il lui écrivit qu’il lui donnerait tout, sauf son âme et sa vie. Il fit des sacrifices, des encensements, des aumônes et des solennités en son honneur. Les murs déserts s’illuminaient la nuit à l’éclat des torches qui brûlaient au milieu des hanaps pleins de vin des îles, et parmi les jongleurs bohêmes; ils rougissaient sous le vent incessant des soufflets magiques. On invoquait l’enfer, on se régalait avec la mort, on égorgeait des enfants, on avait d’épouvantables joies et d’atroces plaisirs; le sang coulait, les instruments jouaient, tout retentissait de voluptés, d’horreurs et de délires.

Quand il fut mort, quatre ou cinq demoiselles firent ôter son corps du bûcher, l’ensevelirent et le firent porter aux Carmes, où, après des obsèques fort honorables, il fut inhumé solennellement.

On lui éleva sur un des ponts de la Loire, en face de l’hôtel de la Boule-d’Or, dit Guépin, un monument expiatoire. C’était une niche dans laquelle se trouvait la statue de la bonne Vierge de crée-lait, qui avait la vertu d’accorder du lait aux nourrices; on y apportait du beurre et d’autres offrandes rustiques. La niche y est encore, mais la statue n’y est plus; de même qu’à l’hôtel de ville, la boîte qui contenait le cœur de la reine Anne est vide aussi. Mais nous étions peu curieux de voir cette boîte; nous n’y avons seulement pas songé. J’aurais préféré contempler la culotte du maréchal de Raiz que le cœur de madame Anne de Bretagne. Il y a eu plus de passions dans l’une que de grandeur dans l’autre.

 

CHAPITRE V

..... Le champ de Carnac[9] est un large espace dans la campagne, où l’on voit onze files de pierres noires, alignées à intervalles symétriques et qui vont diminuant de grandeur à mesure qu’elles s’éloignent de la mer. Cambry soutient qu’il y en avait quatre mille, et Freminville en a compté douze cents. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’elles sont nombreuses.

A quoi cela était-il bon? Était-ce un temple?

Un jour, saint Cornille, poursuivi sur le rivage par des soldats, allait tomber dans le gouffre des flots, quand il imagina de les changer tous en autant de pierres, et les soldats furent pétrifiés. Mais cette explication n’était bonne que pour les niais, pour les petits enfants et pour les poètes. On en chercha d’autres.

Au XVIe siècle, Olaüs Magnus, archevêque d’Upsal (et qui, exilé à Rome, composa sur les antiquités de sa patrie un livre fort estimé partout, si ce n’est dans son pays même, la Suède, où il n’eut pas un traducteur), avait découvert que «quand les pierres forment une seule et longue file droite, c’est qu’il y a dessous des guerriers morts en se combattant en duel; que celles qui sont disposées en carré sont consacrées à des héros ayant péri dans une bataille; que celles qui sont rangées circulairement sont des sépultures de famille, et que celles qui sont en coin ou sur un ordre angulaire sont les tombeaux des cavaliers, ou même des fantassins, ceux surtout dont le parti avait triomphé». Voilà qui est clair; mais Olaüs Magnus a oublié de nous dire comment s’y prendre pour enterrer deux cousins ayant fait coup double, dans un duel, à cheval. Le duel voulait que les pierres fussent droites; la sépulture de famille exigeait qu’elles fussent circulaires; mais comme il s’agissait de cavaliers, on devait les disposer en coin, prescription, il est vrai, qui n’était pas formelle, puisqu’on n’employait ce système que «pour ceux surtout dont le parti avait triomphé». O brave Olaüs Magnus! vous aimiez donc bien fort le Monte-Pulciano? Et combien vous en a-t-il fallu de rasades, pour vous apprendre toutes ces belles choses?

Selon un certain docteur Borlase, Anglais, qui avait observé en Cornouailles des pierres pareilles, «on a enterré là des soldats, à l’endroit même où ils avaient péri». Comme si, d’habitude, on les charriait au cimetière! Et il appuie son hypothèse sur cette comparaison: leurs tombeaux sont rangés en ligne droite, tels que le front d’une armée dans les plaines qui furent le théâtre de quelque grand exploit.

Puis on alla chercher les Grecs, les Égyptiens et les Cochinchinois! Il y a un Karnac en Égypte, s’est-on dit, il y en a un en Basse-Bretagne. Or, il est probable que le Carnac d’ici descend du Karnac de là-bas; cela est sûr! Car là-bas, ce sont des sphinx; ici, des blocs; des deux côtés, c’est de la pierre. D’où il résulte que les Égyptiens (peuple qui ne voyageait pas) sont venus sur ces côtes (dont ils ignoraient l’existence), y auront fondé une colonie (car ils n’en fondaient nulle part), et qu’ils y auront laissé ces statues brutes (eux qui en faisaient de si belles), témoignage positif de leur passage (dont personne ne parle).

Ceux qui aiment la mythologie ont vu là les colonnes d’Hercule; ceux qui aiment l’histoire naturelle y ont vu une représentation du serpent Python, parce que, d’après Pausanias, un amas de pierres semblables, sur la route de Thèbes à Elissonte, s’appelait la tête du serpent, «et d’autant plus que les alignements de Carnac offrent des sinuosités comme un serpent». Ceux qui aiment la cosmographie ont vu un zodiaque, comme M. de Cambry, qui a reconnu dans ces onze rangées de pierres les douze signes du Zodiaque, «car il faut dire, ajoute-t-il, que les anciens Gaulois n’avaient que onze signes au Zodiaque».

Ensuite, un membre de l’Institut a conjecturé «que ce pouvait bien être le cimetière des Venètes», qui habitaient Vannes, à six lieues de là, et lesquels fondèrent Venise, comme chacun sait. Un autre a écrit que ces bons Venètes, vaincus par César, élevèrent tous ces blocs uniquement par esprit d’humilité et pour honorer César. Mais on était las du cimetière, du serpent et du Zodiaque; on se mit en quête et l’on trouva un temple druidique.

Le peu de documents que nous ayons, épars dans Pline et dans Dion-Cassius, s’accordent à dire que les Druides choisissaient pour leurs cérémonies des lieux sombres, le fond des bois «et leur vaste silence». Aussi, comme Carnac est au bord de la mer, dans une campagne stérile, où jamais il n’a poussé autre chose que les conjectures de ces messieurs, le premier grenadier de France, qui ne me paraît pas en avoir été le premier homme d’esprit, suivi de Pelloutier et de M. Mahé (chanoine de la cathédrale de Vannes), a conclu «que c’était un temple des druides dans lequel on devait aussi convoquer les assemblées politiques».

Tout cependant n’était pas fini, et il fallait démontrer un peu à quoi servaient dans l’alignement les espaces vides. «Cherchons-en la raison, ce que personne ne s’est avisé de faire», s’est écrié M. Mahé, et s’appuyant sur une phrase de Pomponius Méla: «Les druides enseignent beaucoup de choses à la noblesse, qu’ils instruisent secrètement en des cavernes et en des forêts écartées;» et sur cette autre de Lucain: «Vous habitez de hautes forêts,» il établit, en conséquence, que les druides, non seulement desservaient les sanctuaires, mais encore y faisaient leur demeure et y tenaient des collèges: «Puis donc que le monument de Carnac est un sanctuaire comme l’étaient les forêts gauloises (ô puissance de l’induction, où pousses-tu le Père Mahé, chanoine de Vannes et correspondant de l’Académie d’agriculture de Poitiers!), il y a lieu de croire que les intervalles vides qui coupent les lignes des pierres renfermaient des files de maisons où les druides habitaient avec leurs familles et leurs nombreux élèves, et où les principaux de la nation, qui se rendaient au sanctuaire au jour de grande solennité, trouvaient des logements préparés.» Bons druides! excellents ecclésiastiques! comme on les a calomniés! Eux qui habitaient là, si honnêtement, avec leurs familles et leurs nombreux élèves, et qui même poussaient l’amabilité jusqu’à préparer des logements pour les principaux de la nation!

Mais un homme enfin, un homme est venu, pénétré du génie des choses antiques et dédaigneux des routes battues.

Il a su reconnaître, lui, les restes d’un camp romain, et précisément d’un camp de César, qui n’avait fait élever ces pierres que pour servir d’appui aux tentes de ses soldats et les empêcher d’être emportées par le vent. Quelles bourrasques il devait y avoir autrefois sur les côtes de l’Armorique!

Le littérateur honnête qui retrouva, pour la gloire du grand Julius, cette précaution sublime (ainsi restituant à César ce qui jamais n’appartint à César), était un ancien élève de l’École polytechnique, un capitaine du génie, le sieur de la Sauvagère.

L’amas de toutes ces gentillesses constitue ce qu’on appelle l’Archéologie celtique, dont nous allons immédiatement vous découvrir les arcanes.

Une pierre posée sur d’autres se nomme un dolmen, qu’elle soit horizontale ou verticale. Un rassemblement de pierres debout et recouvertes au sommet par des dalles consécutives, formant ainsi une série de dolmens, est une grotte aux fées, roche aux fées, table du diable ou palais des géants; car, semblables à ces bourgeois qui vous servent un même vin sous des étiquettes différentes, les celtomanes, qui n’avaient presque rien à vous offrir, ont décoré de noms divers des choses pareilles.

Quand ces pierres sont rangées en ellipse, sans aucun chapeau sur les oreilles, il faut dire: Voilà un cromlech; lorsqu’on aperçoit une pierre étalée horizontalement sur deux autres verticales, on a affaire à un lichaven ou trilithe. Parfois deux blocs énormes sont superposés l’un sur l’autre, ne se touchant que par un seul point, et vous lisez dans les livres «qu’ils sont équilibrés de telle manière que le vent suffit pour imprimer au bloc supérieur une oscillation marquée», assertion que je ne nie pas, tout en me méfiant quelque peu du vent celtique, et bien que ces pierres prétendues branlantes soient constamment restées inébranlables à tous les coups de pied furieux que j’ai eu la candeur de leur donner, elles s’appellent alors pierres roulantes ou roulées, pierres retournées ou transportées, pierres qui dansent ou pierres dansantes, pierres qui virent ou pierres virantes. Il reste à vous faire connaître ce qu’est une pierre fichade, une pierre fiche, une pierre fixée, ce qu’on entend par haute borne, pierre latte et pierre lait, en quoi une pierre fonte diffère d’une pierre fiette, et quels rapports existent entre une chaire au diable et une pierre droite; après quoi vous en saurez à vous seul aussi long que jamais n’en surent ensemble Pelloutier, Deric, Latour-d’Auvergne, Penhoet et autres, doublés de Mahé et renforcés de Freminville. Apprenez donc que tout cela signifie un peulvan, autrement dit un men-hir, et n’exprime autre chose qu’une borne, plus ou moins grande, placée toute seule au milieu des champs.

J’allais oublier les tumulus! Ceux qui sont composés à la fois de silex et de terre s’appellent barrows en haut style, et les simples monceaux de cailloux, galgals.

On a prétendu que les dolmens et les trilithes étaient des autels, quand ils n’étaient pas des tombeaux, que les roches aux fées étaient des lieux de réunion ou des sépultures, et que les conseils de fabrique, au temps des druides, se rassemblaient dans les cromlechs. M. de Cambry a entrevu dans les pierres branlantes les emblèmes du monde suspendu. Les barrows et les galgals ont été sans doute des tombeaux; et quant aux men-hirs, on a poussé le bon vouloir jusqu’à leur trouver une forme d’où l’on a induit le règne d’un culte ithyphallique dans toute la basse Bretagne. O chaste impudeur de la science, tu ne respectes rien, pas même les peulvens!

Une rêverie, si vague qu’elle soit, peut vous conduire en des créations splendides, quand elle part d’un point fixe. Alors, l’imagination, comme un hippogriffe qui s’envole, frappe la terre de tous ses pieds, et voyage en ligne droite vers les espaces infinis. Mais lorsque, s’acharnant sur un objet dénué de plastique et vide d’histoire, elle essaie d’en extraire une science et de recomposer un monde, elle demeure elle-même plus stérile et pauvre que cette matière brute à qui la vanité des bavards prétend trouver une forme et donner des chroniques.

Pour en revenir aux pierres de Carnac (ou plutôt les quitter), que si l’on me demande, après tant d’opinions, quelle est la mienne, j’en émettrai une, irréfutable, irréfragable, irrésistible, une opinion qui ferait reculer les tentes de M. de la Sauvagère et pâlir l’Égyptien Penhoët, qui casserait le zodiaque de Cambry et hacherait le serpent Python en mille morceaux. Cette opinion la voici: les pierres de Carnac sont de grosses pierres!...

 

..... Nous nous en retournâmes donc à l’auberge où, servis par notre hôtesse qui avait de grands yeux bleus, de fines mains qu’on achèterait cher et une douce figure d’une pudeur monacale, nous dînâmes d’un bel appétit qu’avaient creusé nos cinq heures de marche. Il ne faisait pas encore nuit pour dormir, on n’y voyait plus pour rien faire; nous allâmes à l’église.

Elle est petite, quoique portant nef et bas-côtés, comme une grande dame d’église de ville. De gros piliers de pierre, trapus et courts, soutiennent sa voûte de bois bleu, d’où pendent de petits navires, ex-voto promis dans les tempêtes. Les araignées courent sur leurs voiles et la poussière pourrit leurs cordages.

On ne disait aucun office, la lampe du chœur brûlait seule dans son godet d’huile jaune, et en haut, dans l’épaisseur de la voûte, les fenêtres non fermées laissaient passer de larges rayons blancs, avec le bruit du vent qui courbait les arbres. Un homme est venu, a rangé les chaises, a mis deux chandelles dans des girandoles de fer accrochées au pilier et a tiré dans le milieu une façon de brancard à pied dont le bois noir avait de grosses taches blanches. D’autres gens sont entrés dans l’église, un prêtre en surplis a passé devant nous; on a entendu un bruit de clochettes s’arrêtant et reprenant par intervalles, et la porte de l’église s’est ouverte toute grande. Le son saccadé de la petite cloche s’est mêlé à un autre qui lui répondait, et toutes deux, s’approchant en grandissant, redoublaient leurs battements secs et cuivrés.

Une charrette traînée par des bœufs a paru dans la place et s’est arrêtée devant le portail. Un mort était dessus. Ses pieds pâles et mats, comme de l’albâtre lavé, dépassaient le bout du drap blanc qui l’enveloppait de cette forme indécise qu’ont tous les cadavres en costume. La foule survenue se taisait. Les hommes restaient découverts; le prêtre secouait son goupillon et marmottait des oraisons, et les bœufs accouplés, remuant lentement la tête, faisaient crier leur gros joug de cuir. L’église, où brillait une étoile au fond, ouvrait sa grande ombre noire que refoulait du dehors le jour vert des crépuscules pluvieux, et l’enfant qui éclairait sur le seuil passait toujours la main sur sa chandelle, pour empêcher le vent de l’éteindre.

On l’a descendu de la charrette; sa tête s’est cognée contre le timon. On l’a entré dans l’église, on l’a mis sur le brancard. Un flot d’hommes et de femmes a suivi. On s’est agenouillé sur le pavé, les hommes près du mort, les femmes plus loin, vers la porte, et le service a commencé.

Il ne dura pas longtemps, pour nous du moins, car les psalmodies basses bourdonnaient vite, couvertes de temps à autre par un sanglot faible qui partait de dessous les capes noires, en bas de la nef. Une main m’a effleuré, et je me suis effacé pour laisser passer une femme courbée. Serrant les poings sur la poitrine, baissant la face, allant en avant sans remuer les pieds, essayant de regarder, tremblant de voir, elle s’est avancée vers la ligne des lumières qui brûlaient le long du brancard. Lentement, lentement, en levant son bras comme pour se cacher dessous, elle a tourné la tête sur le coin de son épaule et elle est tombée sur une chaise, affaissée, aussi morte et molle que ses vêtements même.

A la lueur des cierges, j’ai vu ses yeux fixes dans leurs paupières rouges, éraillés comme par une brûlure vive, sa bouche idiote et crispée, grelottante de désespoir, et toute sa pauvre figure qui pleurait comme un orage.

C’était son mari, perdu à la mer, que l’on venait de retrouver sur la grève et qu’on allait enterrer tout à l’heure.

Le cimetière touchait à l’église. On y passa par une porte à côté, et chacun y reprit son rang, tandis que, dans la sacristie, on clouait le mort en son cercueil. Une pluie fine mouillait l’air; on avait froid; il faisait gras marcher, et les fossoyeurs, qui n’avaient pas fini, rejetaient avec peine la terre lourde qui collait sur leurs louchets. Au fond, les femmes, à genoux dans l’herbe, avaient découvert leurs capuchons et leurs grands bonnets blancs, dont les pans empesés se soulevaient au vent, faisaient de loin comme un grand linceul qui se lève de terre et qui ondoie.

Le mort a reparu, les prières ont recommencé, les sanglots ont repris. On les entendait à travers le bruit de la pluie qui tombait.

Près de nous sortait par intervalles égaux une sorte de gloussement étouffé qui ressemblait à un rire. Partout ailleurs, en l’écoutant, on l’eût pris pour l’explosion réprimée de quelque joie violente ou pour le paroxysme contenu d’un délire de bonheur. C’était la veuve qui pleurait. Puis, elle s’approcha jusqu’au bord, fit comme les autres, et la terre peu à peu reprit son niveau et chacun s’en retourna.

Comme nous enjambions l’escalier du cimetière, un jeune homme qui passait à côté de nous dit en français à un autre: «Le bougre puait-il! Il est presque tout pourri! Depuis trois semaines qu’il est à l’eau, c’est pas étonnant!...»

 

..... Un matin pourtant, nous partîmes comme les autres matins; nous prîmes le même sentier, nous traversâmes la haie d’ormeaux et la prairie inclinée où nous avions vu, la veille, une petite fille chassant ses bestiaux vers l’abreuvoir; mais ce fut le dernier jour et la dernière fois peut-être que nous passâmes par là.

Un terrain vaseux où nous enfoncions jusqu’aux chevilles s’étend de Carnac jusqu’au village de Pô. Un canot nous attendait; nous montâmes dedans; on poussa du fond avec la rame et on hissa la voile.

Notre marin, vieillard à figure gaie, s’assit à l’arrière, attacha au plat-bord une ligne pour prendre du poisson, et laissa partir sa barque tranquille. A peine s’il faisait du vent; la mer toute bleue n’avait pas de rides et gardait longtemps sur elle le sillage étroit du gouvernail. Le bonhomme causait; il nous parlait des prêtres qu’il n’aime pas, de la viande qui est une bonne chose à manger, même les jours maigres, du mal qu’il avait quand il était au service, des coups de fusil qu’il a reçus quand il était douanier..... Nous allions doucement; la ligne tendue suivait toujours et le bout du tape-cul trempait dans l’eau.

La lieue qui nous resta à faire à pied pour aller de Saint-Pierre à Quiberon fut lestement avalée, malgré une route montueuse à travers des sables, malgré le soleil qui faisait crier sur nos épaules la bretelle de nos sacs, et nonobstant quantité de menhirs qui se dressaient dans la campagne.

A Quiberon nous déjeunâmes chez le vieux Rohan Belle-Isle qui tient l’hôtel Penthièvre. Ce gentilhomme était nu-pieds dans ses savates, vu la chaleur, et trinquait avec un maçon, ce qui ne l’empêche pas d’être le descendant d’une des premières familles d’Europe; un noble de vieille race! un vrai noble! Vive Dieu! qui nous a tout de suite fait cuire des homards et s’est mis à nous battre des biftecks. Notre orgueil en fut flatté dans sa fibre la plus reculée....

 

Le passé de Quiberon se résume dans un massacre. Sa plus rare curiosité est un cimetière; il est plein, il regorge; il fait craquer ses murs, il déborde dans la rue. Les pierres tassées se brisent aux angles, montent les unes sur les autres, s’envahissent, se submergent et se confondent, comme si les morts gênés dessous soulevaient leurs épaules pour sortir de leurs tombeaux. On dirait de quelque océan pétrifié dont ces tombes sont les vagues et où les croix seraient les mâts des vaisseaux perdus.

Au milieu un grand ossuaire tout ouvert reçoit les squelettes de ceux que l’on désensevelit pour faire place aux autres. De qui donc cette pensée: «la vie est une hôtellerie, c’est le cercueil qui est la maison?» Ceux-ci ne restent pas dans la leur, ils n’en sont que les locataires et on les en chasse à la fin du bail. Autour de cet ossuaire, où cet amas d’ossements ressemble à un fouillis de bourrées, est rangée, à hauteur d’homme, une série de petites boîtes noires, de six pouces carrés chacune, recouvertes d’un toit, surmontées d’une croix et percées sur la face extérieure d’un cœur à jour qui laisse voir dedans une tête de mort. Au-dessus du cœur, on lit en lettres peintes: «Ceci est le chef de ***, décédé tel an, tel jour.» Ces têtes n’ont appartenu qu’à des gens d’un certain rang, et l’on passerait pour mauvais fils, si, au bout de sept ans, on ne donnait au crâne de ses parents le luxe de ce petit coffre. Quant au reste du corps, on le rejette dans l’ossuaire; vingt-cinq ans après, on y jette aussi la tête. Il y a quelques années, on voulut abolir cette coutume. Une émeute se fit, elle resta.

Il peut être mal de jouer ainsi avec ces boules rondes qui ont contenu la pensée, avec ces cercles vides où battait l’amour. Toutes ces boîtes, le long de l’ossuaire, sur les tombes, dans l’herbe, sur le mur, pêle-mêle, peuvent sembler horribles à plusieurs, ridicules à d’autres; mais ces bois noirs se pourrissant à mesure que les os qu’ils renferment blanchissent et s’égrènent; ces têtes vous regardant avec leur nez rongé, leurs orbites creuses et leur front qui luit par place sous la traînée gluante des limaçons; ces fémurs entassés là comme dans les grands charniers de la Bible; ces fragments de crânes qui roulent pleins de terre, et où parfois, comme dans un pot de porcelaine, a poussé quelque fleur qui sort par le trou des yeux; la vulgarité même de ces inscriptions pareilles les unes aux autres, comme le sont entre eux les morts qu’elles désignent, toute cette pourriture humaine, disposée de cette façon nous a paru fort belle et nous a procuré un solide et bon spectacle.

Si la poste d’Auray eût été arrivée, nous fussions partis tout de suite pour Belle-Isle; mais on attendait la poste d’Auray. Assis dans la cuisine de l’auberge, en chemise et les bras nus, les marins de passage patientaient en buvant chopine.

«A quelle heure arrive-t-elle donc, la poste d’Auray?

—C’est selon; à dix heures, d’ordinaire, répondit le patron.

—Non, à onze heures, dit un autre.

—A midi, fit M. de Rohan.

—A une heure.

—A une heure et demie.

—Souvent, elle n’est pas ici avant deux heures.

—C’est pas régulier!»

Nous en étions convaincus; il en était trois.

On ne pouvait partir avant l’arrivée de ce malencontreux courrier qui apporte pour Belle-Isle les dépêches de la terre ferme. Il fallait se résigner. On allait sur le devant de la porte, on regardait dans la rue, on rentrait, on ressortait. «Ah! il ne viendra pas aujourd’hui.—Il sera resté en route.—Faut nous en aller.—Non, attendons-le.—Si ces messieurs s’ennuient trop après tout...—Au fait, peut-être n’y a-t-il pas de lettres?—Non, encore un petit quart d’heure.—Ah! c’est lui!» Ce n’était pas lui, et le dialogue recommençait.

Enfin, un trot de cheval fatigué qui bat le briquet, un bruit de grelots, un coup de fouet, un homme qui crie: «Ho! ho! voilà la poste! voilà la poste!»

Le cheval s’arrêta net à la porte, rentra son échine, tendit le cou, allongea le museau en montrant les dents, écarta les jambes de derrière et se leva sur ses jarrets.

La rosse était haute, cagneuse, osseuse, sans poils à la crinière, le sabot rongé, les fers battants; la croupière lui déchirait la queue; un séton sautait à son poitrail. Perdu dans une selle qui l’engouffrait, retenu en arrière par une valise, en avant par le grand portefeuille aux lettres passé dans l’arçon, son cavalier, huché dessus, se tenait ratatiné comme un singe. Sa petite figure à poils rares et blonds, ridée et racornie comme une pomme de rainette, disparaissait sous un chapeau de toile cirée doublé de feutre; une sorte de paletot de coutil gris lui remontait jusqu’aux hanches et lui entourait le ventre d’un cercle de plis ramassés, tandis que son pantalon sans sous-pieds, qui se relevait et s’arrêtait aux genoux, laissait voir à nu ses mollets rougis par le frottement des étrivières, avec ses bas bleus descendus sur le bord de ses souliers. Des ficelles rattachaient les harnais de la bête; des bouts de fil noir ou rouge avaient recousu le vêtement du cavalier; des reprises de toutes couleurs, des taches de toutes formes, de la toile en lambeaux, du cuir gras, de la crotte séchée, de la poussière nouvelle, des cordes qui pendaient, des guenilles qui brillaient, de la crasse sur l’homme, de la gale sur la bête, l’un chétif et suant; l’autre étique et soufflant, le premier avec son fouet, le second avec ses grelots; tout cela ne faisait qu’une même chose ayant même teinte et même mouvement, exécutant presque mêmes gestes, servant au même usage, dont l’ensemble s’appelle la poste d’Auray.

Au bout d’une heure encore, quand on eut pris dans le pays nombre de paquets et de commissions, et qu’on eut, de plus, attendu quelques passagers qui devaient venir, on quitta enfin l’auberge et l’on avisa à s’embarquer. Ce fut d’abord un pêle-mêle de bagages et de gens, d’avirons qui vous barraient les jambes, de voiles qui vous retombaient sur le nez, l’un s’embarrassant dans l’autre et ne trouvant pas où se mettre; puis, tout se calma, chacun prit son coin, trouva sa place, les bagages au fond, les marins debout sur les bancs, les passagers où ils purent.

Nulle brise ne soufflait, et les voiles pendaient droites le long des mâts. La lourde chaloupe se soulevait à peine sur la mer presque immobile, qui se gonflait et s’abaissait avec le doux mouvement d’une poitrine endormie.

Appuyés sur l’un des plats-bords, nous regardions l’eau qui était bleue comme le ciel et calme comme lui, et nous écoutions le bruit des grands avirons, qui battaient l’onde et criaient dans les tolets. A l’ombre des voiles, les six rameurs entre-croisés les levaient lentement en mesure et les poussaient devant eux; ils tombaient et se relevaient, égrenant des perles au bout de leurs palettes.

Couchés dans la paille, sur le dos, assis sur les bancs, les jambes ballantes et le menton dans les mains ou postés contre les parois du bateau, entre les gros jambages de la membrure dont le goudron se fondait à la chaleur, les passagers silencieux baissaient la tête et fermaient les yeux à l’éclat du soleil frappant sur la mer plate comme un miroir.

Un homme à cheveux blancs dormait par terre à mes pieds, un gendarme suait sous son tricorne, deux soldats avaient ôté leurs sacs et s’étaient couchés dessus. Près du beaupré, le mousse regardait dans le foc et sifflait pour appeler le vent; debout, à l’arrière, le patron faisait tourner la barre.

Le vent ne venait pas. On abattit les voiles qui descendirent tout doucement en faisant sonner le fer des rocambots et affaissèrent sur les bancs leur draperie lourde; puis, chaque matelot défit sa veste, la serra sous l’avant, et tous alors recommencèrent, en poussant de la poitrine et des bras, à mouvoir les immenses avirons qui se ployaient dans leur longueur.

 

..... On avait tant tardé à partir, qu’à peine s’il y avait de l’eau dans le port, et nous eûmes grand mal à y entrer. Notre quille frôlait contre les petits cailloux du fond, et pour descendre à terre il nous fallut marcher sur une rame comme sur la corde raide.

Resserré entre la citadelle et ses remparts et coupé au milieu par un port presque vide, le Palay nous parut une petite ville assez sotte qui transsude un ennui de garnison et a je ne sais quoi d’un sous-officier qui bâille.

Ici, on ne voit plus les chapeaux de feutre noir du Morbihan, bas de forme, immenses d’envergure et abritant les épaules. Les femmes n’ont pas ces grands bonnets blancs qui s’avancent devant leur visage comme ceux des religieuses et, par derrière, retombent jusqu’au milieu du dos, vêtant ainsi chez les petites filles la moitié du corps. Leurs robes sont privées du large galon de velours appliqué sur l’épaule qui, dessinant le contour de l’omoplate, va se perdre sous les aisselles. Leurs pieds non plus ne portent point ces souliers découverts, ronds du bout, hauts de talon et ornés de longs rubans noirs qui frôlent la terre. C’est, comme partout, des figures qui se ressemblent, des costumes qui n’en sont pas, des bornes, des pavés et même un trottoir.

Était-ce la peine de s’être exposés au mal de mer, que nous n’avions pas eu d’ailleurs, ce qui nous rendait indulgents, pour n’avoir à contempler que la citadelle, dont nous nous soucions fort peu, le phare, dont nous nous inquiétions encore moins, ou le rempart de Vauban qui nous ennuyait déjà. Mais on nous avait parlé des roches de Belle-Isle. Incontinent donc, nous dépassâmes les portes et, coupant net à travers champs, rabattîmes sur le bord de la mer.

Nous ne vîmes qu’une grotte, une seule (le jour baissait), mais qui nous parut si belle (elle était tapissée de varechs et de coquilles et avait des gouttes d’eau qui tombaient d’en haut) que nous résolûmes de rester le lendemain à Belle-Isle pour en chercher de pareilles, s’il y en avait, et nous repaître à loisir les yeux du régal de toutes ces couleurs.

Le lendemain, sitôt qu’il fit jour, ayant rempli une gourde, fourré dans un de nos sacs un morceau de pain avec une tranche de viande, nous prîmes la clef des champs, et, sans guide ni renseignement quelconque (c’est là la bonne façon), nous nous mîmes à marcher, décidés à aller n’importe où, pourvu que ce fût loin, et à rentrer n’importe quand, pourvu que ce fût tard.

Nous commençâmes par un sentier dans les herbes; il suivait le haut de la falaise, montait sur ses pointes, descendait dans ses vallons et se continuait dessus en faisant comme elle le tour de l’île.

Quand un éboulement l’avait coupé, nous remontions plus loin dans la campagne, et, nous réglant sur l’horizon de la mer, dont la barre bleue touchait le ciel, nous regagnions ensuite le haut de la crête que nous retrouvions à l’improviste ouvrant son abîme à nos côtés. La pente à pic sur le sommet de laquelle nous marchions ne nous laissait rien voir du flanc des rochers; nous entendions seulement au-dessous de nous le grand bruit battant de la mer.

Quelquefois la roche s’ouvrait dans toute sa grandeur, montrait subitement ses deux pans presque droits que rayaient des couches de silex et où avaient poussé de petits bouquets jaunes. Si on jetait une pierre, elle semblait quelque temps suspendue, puis se heurtait aux parois, déboulait en ricochant, se brisait en éclats, faisait rouler de la terre, entraînait des cailloux, finissait sa course en s’enfouissant dans les graviers, et on entendait crier les cormorans qui s’envolaient.

Souvent les pluies d’orage et les dégels avaient chassé dans ces gorges une partie des terrains supérieurs qui, s’y étant écoulés graduellement, en avaient adouci la pente, de manière à y pouvoir descendre. Nous nous risquâmes dans l’une d’elles, et, nous laissant glisser sur le derrière en nous enrayant des pieds et nous retenant des mains, nous arrivâmes enfin au bas du beau sable mouillé.

La marée baissait, mais il fallait pour passer attendre le retrait des vagues. Nous les regardions venir. Elles écumaient dans les roches, à fleur d’eau, tourbillonnaient dans les creux, sautaient comme des écharpes qui s’envolent, retombaient en cascades et en perles, et dans un long balancement ramenaient à elles leur grande nappe verte. Quand une vague s’était retirée sur le sable, aussitôt les courants s’entre-croisaient en fuyant vers des niveaux plus bas. Les varechs remuaient leurs lanières gluantes; l’eau débordait des petits cailloux, sortait par les fentes des pierres, faisait mille clapotements, mille jets. Le sable trempé buvait son onde, et, se séchant au soleil, blanchissait sa teinte jaune.

Dès qu’il y avait de la place pour nos pieds, sautant par-dessus les roches, nous continuions devant nous. Elles augmentaient bientôt leur amoncellement désordonné, bousculées, entassées, renversées l’une sur l’autre. Nous nous cramponnions de nos mains qui glissaient, de nos pieds qui se crispaient en vain sur leurs aspérités visqueuses.

La falaise était haute, si haute qu’on en avait presque peur quand on levait la tête. Elle nous écrasait de sa placidité formidable et elle nous charmait pourtant; car on la contemplait malgré soi et les yeux ne s’en lassaient pas.

Il passa une hirondelle, nous la regardâmes voler; elle venait de la mer; elle montait doucement, coupant au tranchant de ses plumes l’air fluide et lumineux où ses ailes nageaient en plein et semblaient jouir de se développer toutes libres. Elle monta encore, dépassa la falaise, monta toujours et disparut.