On amena successivement deux autres ours, dont l’un imitait le jardinier, allait à la chasse, valsait, mettait un chapeau, saluait la compagnie et faisait le mort. Après lui vint le tour de l’âne. Il se défendit bien; ses ruades lançaient au loin les chiens comme des ballons; serrant la queue, baissant les oreilles, allongeant le museau, il courait vite et tâchait toujours de les ramener sous ses pieds de devant, pendant qu’ils tournaient autour de lui et lui sautaient sous la mâchoire. On le retira néanmoins fort essoufflé, grelottant de peur et couvert de gouttes de sang qui coulaient le long de ses jambes, rendues galeuses par les cicatrices de ses blessures, et mouillaient avec la sueur la corne usée de ses sabots.
Mais le plus beau fut le combat général des chiens entre eux; tous y étaient, grands, petits, chiens-loups, bouledogues, les noirs, les blancs, les tachetés et les roux. Un bon quart d’heure se passa préalablement à les animer l’un contre l’autre. Les maîtres, les tenant dans leurs jambes, leur tournaient la tête vers leurs adversaires et la leur choquaient avec violence. L’homme maigre surtout travaillait de tout cœur; il tirait de sa poitrine, par une secousse brutale, un jet de voix rauque, éraillée, féroce, qui inspirait la colère à toute la bande irritée. Aussi sérieux qu’un chef d’orchestre à son pupitre, il absorbait à lui cette harmonie discordante, la dirigeait, la renforçait; mais quand les dogues étaient déchaînés et qu’ils s’entre-déchiraient tous en hurlant, l’enthousiasme le prenait, il se délectait, ne se reconnaissait plus, il aboyait, applaudissait, se tordait, battait du pied, faisait le geste d’un chien qui attaque, se lançait le corps en avant comme eux, secouait la tête comme eux; il aurait voulu mordre aussi, qu’on le mordît, être chien, avoir une gueule, pour se rouler là-dedans, au milieu de la poussière, des cris et du sang; pour sentir ses crocs dans les peaux velues, dans la chair chaude, pour nager en plein dans ce tourbillon, pour s’y débattre de tout son cœur.
Il y eut un moment critique, quand tous les chiens l’un sur l’autre, tas grouillant de pattes, de reins, de queues et d’oreilles, qui oscillait dans l’arène sans se désunir, allèrent donner contre la balustrade, la cassèrent et menacèrent d’endommager dans leur coin les deux jeunes phénomènes. Leur maître pâlit, fit un bond, et l’associé accourut. C’est là qu’on mordit bien vite les queues! qu’on donna des coups de poing, des coups de pied! qu’on se dépêchait, qu’on allait! Les chiens empoignés n’importe par où, tirés du groupe et jetés par-dessus l’épaule, passaient dans l’air comme des bottes de foin qu’on engrange. Ce fut un éclair; mais j’ai vu l’instant où les deux jeunes phénomènes allaient être ravalés à l’état de biftecks, et j’ai tremblé pour le bras qu’ils portent sur le dos.
Émus de cette algarade, sans doute, ils firent des façons pour se laisser voir. La vache reculait, le mouton donnait des coups de cornes; enfin, on releva leurs housses vertes à franges jaunes; leur appendice fut exhibé, et ainsi se termina la représentation...
Au phare de Brest.—Ici se termine l’ancien monde; voilà son point le plus avancé, sa limite extrême. Derrière vous est toute l’Europe, toute l’Asie; devant vous, c’est la mer et toute la mer. Si grands qu’à nos yeux soient les espaces, ne sont-ils pas bornés toujours, dès que nous leur savons une limite? Ne voyez-vous pas de nos plages, par delà la Manche, les trottoirs de Brighton et les bastides de Provence, n’embrassez-vous pas la Méditerranée entière, comme un immense bassin d’azur dans une conque de rochers que cisèlent, sur ses bords, les promontoires couverts de marbres qui s’éboulent, les sables jaunes, les palmiers qui pendent, les golfes qui s’évasent? Mais ici plus rien n’arrête. Rapide comme le vent, la pensée peut courir et, s’étalant, divaguant, se perdant, elle ne rencontre que des flots, puis, au fond, il est vrai, tout au fond, là-bas, dans l’horizon des rêves, la vague Amérique peut-être, des îles sans noms, quelque pays à fruits rouges, à colibris et à sauvages, ou le crépuscule muet des pôles, avec le jet d’eau des baleines qui soufflent, ou les grandes villes éclairées en verre de couleur, le Japon aux toits de porcelaine, la Chine avec les escaliers à jour, dans des pagodes à clochettes d’or.
C’est ainsi que l’esprit, pour rétrécir cet infini dont il se lasse sans cesse, le peuple et l’anime. On ne songe pas au désert sans les caravanes, à l’océan sans les vaisseaux, au sein de la terre sans les trésors qu’on lui suppose.
Nous nous en revînmes au Conquet par la Falaise. Les vagues bondissaient à sa base. Accourant du large, elles se heurtaient contre et couvraient ensuite de leurs nappes oscillantes les grands blocs immobiles. Une demi-heure après, emportés dans notre char-à-bancs par deux petits chevaux presque sauvages, nous regagnions Brest, d’où le surlendemain nous partîmes avec beaucoup de plaisir. En s’écartant du littoral et en remontant vers la Manche, la contrée change d’aspect, elle devient moins rude, moins celtique, les dolmens se font plus rares, la lande diminue à mesure que les blés s’étendent, et peu à peu on entre ainsi dans ce fertile et plat pays de Léon, qui est, comme l’a si aimablement dit M. Pitre-Chevalier, «l’Attique de la Bretagne».
Landerneau est un pays où il y a une promenade d’ormeaux, au bord de la rivière, et où nous vîmes courir dans les rues un chien effrayé qui traînait à sa queue une casserole attachée.
Pour aller au château de la Joyeuse-Garde, il faut d’abord suivre la rive de l’Eilorn, et ensuite marcher longtemps dans un bois par un chemin creux où personne ne passe. Quelquefois le taillis s’éclaircit; alors, à travers les branches, la prairie paraît ou bien la voile de quelque navire qui remonte la rivière. Notre guide était devant nous, loin, écarté. Seuls ensemble, nous foulions ce bon sol des bois où les bouquets violets des bruyères poussent dans le gazon tendre, parmi les feuilles tombées. On sentait les fraises et la violette; sur le tronc des arbres, les longues fougères étendaient leurs palmes grêles. Il faisait lourd; la mousse était tiède. Caché sous la feuillée, le coucou poussait son cri prolongé; dans les clairières, des moucherons bourdonnaient en tournoyant leurs ailes.
Tranquilles d’âme et balancés par la marche, épanchant à l’aise nos fantaisies causeuses qui s’en allaient comme des fleuves par de larges embouchures, nous devisions des sons, des couleurs, nous parlions des maîtres, de leurs œuvres, des joies de l’idée, nous songions à des tournures de style, à des coins de tableau, à des airs de tête, à des façons de draperie; nous nous redisions quelques grands vers énormes, beauté inconnue pour les autres qui nous délectait sans fin, et nous en répétions le rythme, nous en creusions les mots, le cadençant si fort qu’il en était chanté. Puis c’étaient les lointains paysages qui se déroulaient, quelque splendide figure qui venait, des saisissements d’amour pour un clair de lune d’Asie se mirant sur des coupoles, des attendrissements d’admiration à propos d’un nom sonore, ou la dégustation naïve de quelque phrase en relief trouvée dans un vieux livre.
Et couchés dans la cour de Joyeuse-Garde, près le souterrain comblé, sous le plein-cintre de son arcade unique que revêtissent les lierres, nous causions de Shakespeare et nous nous demandions s’il y avait des habitants dans les étoiles.
Puis nous partîmes, n’ayant guère donné qu’un coup d’œil à la demeure ruinée du bon Lancelot, celui qu’une fée enleva à sa mère et qu’elle nourrit au fond d’un lac dans un palais de pierreries. Les nains enchanteurs ont disparu; le pont-levis s’est envolé et le lézard se traîne où se promenait la belle Geneviève, songeant à son amant parti en Trébizonde combattre les géants.
Nous revînmes dans la forêt par les mêmes sentiers; les ombres s’allongeaient, les broussailles et les fleurs ne se distinguaient plus, et les montagnes basses d’en face grandissaient leurs sommets bleuâtres dans le ciel qui blanchissait. La rivière, contenue jusqu’à une demi-lieue en deçà de la ville dans des rives factices, s’en va ensuite comme elle veut et déborde librement dans la prairie qu’elle traverse; sa longue courbure s’étalait au loin, et les flaques d’eau que colorait le soleil couchant avaient l’air de grands plats d’or oubliés sur l’herbe.
Jusqu’à la Roche-Maurice, l’Eilorn serpente à côté de la route qui contourne la base des collines rocheuses dont les mamelons inégaux s’avancent dans la vallée. Nous la parcourions au petit trot, dans un cabriolet paisible qu’un enfant conduisait, assis sur le brancard. Son chapeau, sans cordons, s’envolait au vent, et dans les stations qu’il fallait faire pour descendre le ramasser, nous avions tout le loisir d’admirer le paysage.
Le château de la Roche-Maurice était un vrai château de burgrave, un nid de vautour au sommet d’un mont. On y atteint par une pente presque à pic, le long de laquelle des blocs de maçonnerie éboulés servent de marches. Tout en haut, par un pan de mur fait de quartiers plats posés l’un sur l’autre et où tiennent encore de larges arcs de fenêtres, on voit toute la campagne; des bois, des champs, la rivière qui coule vers la mer, le ruban blanc de la route qui s’allonge, les montagnes dentelant leurs crêtes inégales et la grande prairie qui les sépare en se répandant au milieu.
Un fragment d’escalier mène à une tour démantelée. Çà et là, les pierres sortent d’entre les herbes et la roche se montre entre les pierres. Il semble parfois qu’elle a d’elle-même des formes artificielles, et que la ruine, au contraire, plus elle s’éboule, revêt des apparences naturelles et rentre dans la matière.
D’en bas, sur un grand morceau de muraille, monte un lierre; mince à sa racine, il va s’élargissant en pyramide renversée et, à mesure qu’il s’élève, assombrit sa couleur verte, qui est claire à la base et noire au sommet. A travers une ouverture dont les bords se cachaient dans le feuillage, le bleu du ciel passait.
C’était dans ces parages que vivait le fameux dragon tué jadis par le chevalier Derrien, qui s’en revenait de la Terre-Sainte avec son ami Neventer. Il se mit à l’attaquer, dès qu’il eut, il est vrai, retiré de l’eau l’infortuné Eilorn, qui, après avoir livré successivement ses esclaves, ses vassaux, ses serviteurs, (il ne lui restait plus que sa femme et son fils), venait de se jeter lui-même du haut de sa tour, la tête en bas, dans la rivière; mais le monstre, mortellement blessé et lié par l’écharpe de son vainqueur, alla bientôt se noyer dans la mer, à Poulbeunzual[12], ainsi que l’avait exécuté, sur le commandement de saint Pol de Léon, le crocodile de l’île de Batz, lié par l’étole du saint breton, comme le fut plus tard la gargouille de Rouen par celle de saint Romain.
Qu’ils étaient beaux vraiment ces vieux dragons horrifiques, endentés jusqu’au fond de la gueule, vomissant des flammes, couverts d’écailles, avec une queue de serpent, des ailes de chauve-souris, des griffes de lion, un corps de cheval, une tête de coq, et retirant au basilic! Et le chevalier aussi qui les combattait était un rude sire! Son cheval, d’abord, se cabrait et avait peur, sa lance se brisait en morceaux contre les écailles de la bête et la fumée de ses naseaux l’aveuglait. Il mettait enfin pied à terre, et après un grand jour, l’atteignait sous le ventre d’un bon coup d’épée, laquelle restait enfoncée jusqu’à la garde. Un sang noir sortait à gros bouillons, puis le peuple reconduisait triomphalement le chevalier, qui devenait ensuite roi du pays et épousait une belle dame.
Mais eux, d’où venaient-ils? Qui les a faits? Était-ce le confus souvenir des monstres d’avant le déluge? Est-ce sur la carcasse des ichthyosaures et des ptéropodes qu’ils furent rêvés jadis, et que l’épouvante des hommes a entendu dans les grands roseaux marcher le bruit de leurs pieds et le vent mugir quand leur voix s’engouffrait dans les cavernes? Ne sommes-nous pas, d’ailleurs, dans le pays des chevaliers de la Table-Ronde, dans la contrée des fées, dans la patrie de Merlin, au berceau mythologique des épopées disparues? Sans doute qu’elles révélaient ces vieux mondes devenus fantastiques, qu’elles nous disaient quelque chose des villes englouties, Is, Herbadilla, lieux splendides et féroces, pleins des amours des reines enchanteresses, et qu’ont doublement effacés à tout jamais la mer qui a passé dessus avec la religion qui en a maudit la mémoire.
Il y aurait là beaucoup à dire. Sur quoi, en effet, n’y a-t-il pas à dire? Si ce n’est sur Landivisiau, toutefois, l’homme le plus prolixe étant forcé d’être concis quand la matière manque. Je remarque que les bons pays sont généralement les plus laids. Ils ressemblent aux femmes vertueuses: on les estime, mais on passe outre pour en trouver d’autres. Voici, certes, le coin le plus fertile de la Bretagne; les paysans sont moins pauvres, les champs mieux cultivés, les colzas magnifiques, les routes bien entretenues, et c’est ennuyeux à périr.
Des choux, des navets, beaucoup de betteraves et démesurément de pommes de terre, tous régulièrement enclos dans des fossés, couvrent la campagne, depuis Saint-Pol de Léon jusqu’à Roscoff. On en expédie à Brest, à Rennes, jusqu’au Havre; c’est l’industrie du pays; il s’en fait un commerce considérable.
A Roscoff, la mer découvre, devant les maisons, sa grève vaseuse, se courbe ensuite dans un golfe étroit et, au large, est toute tachetée d’îlots noirs, bombés comme des dos de tortue.
La campagne des environs de Saint-Pol est d’une tristesse froide. La teinte morne des terres lentement onduleuses se fond sans transition dans la pâleur du ciel, et la courte perspective n’a pas de grandes lignes dans ses proportions, ni de changement de couleur sur ses bords. Çà et là, en allant dans les champs, vous rencontrez derrière un mur de pierres grises quelque ferme silencieuse, manoir abandonné où les maîtres ne viennent pas. Dans la cour, sur le fumier, les pourceaux dorment, les poules grignotent l’avoine, entre les dalles disjointes, sous le plein-cintre de l’entrée, dont l’écusson ciselé est rongé par le grand air. Dans les pièces vides qui servent de grenier, le plâtre des plafonds s’en va avec des restes de peintures ternies par la toile des araignées, que l’on voit courir sur les lambourdes. Le réséda sauvage a poussé sur la porte de Kersalion, où se dresse encore, près de la tourelle, une fenêtre à pinacle flanquée d’un lion et d’un hercule, sortant du mur comme des gargouilles. A Kerland, dans le grand escalier tournant, j’ai heurté un piège à loup. Des socs de charrue, des fers de bêche rouillés et des graines sèches dans des calebasses, gisent au hasard sur le parquet des chambres, ou encombrent les grands sièges de pierre dans l’embrasure des fenêtres.
Kerouséré a conservé ses trois tourelles à machicoulis, et l’on reconnaît encore dans la cour le large sillon des douves qui, montant petit à petit, en gagne le niveau, ainsi que sur l’onde le sillage d’une barque qui s’efface en s’étalant. De la plate-forme de l’une des tours (les autres ont des toits pointus), on découvre la mer au bout d’un champ, entre deux collines basses couvertes par des bois. Les fenêtres du premier étage, à moitié bouchées pour que la pluie n’entre pas, plongent sur un jardin clos de grands murs. Le chardon couvre le gazon, et dans les plates-bandes on a semé du blé qu’entourent des bordures de rosiers.
Entre un champ, où les têtes mûres des épis se courbaient ensemble, et un rideau d’ormeaux plantés sur le haut bord d’un fossé, un sentier mince s’allongeait parmi les broussailles. Les coquelicots éclataient dans les blés; de la berge du haut bord, des fleurs et des ronces s’échappent; des orties, des églantiers, des tiges garnies de dards, des grosses feuilles à peau luisante, des mûres noires, des digitales pourprées, unissant leurs couleurs, enchevêtrant leurs branches, montraient leurs feuillages divers, lançaient leurs rameaux inégaux, et sur la poudre grise croisaient leurs ombres comme les mailles d’un filet.
Quand on a traversé une prairie, où tourne, embarrassée dans les joncs, la roue d’un vieux moulin, il faut longer la muraille en marchant sur de grosses pierres mises dans l’eau pour servir de pont. On se retrouve bientôt sur la grande route de Saint-Pol, au fond de laquelle se dresse, tailladée sur tous ses angles, la flèche du clocher de Kreisker; fine, élancée et s’appuyant sur une tour surmontée d’une balustrade, de loin elle fait le meilleur effet du monde; mais plus on s’en approche, plus elle se rapetisse et s’enlaidit, et l’on ne trouve enfin qu’une église comme toutes les églises, avec un porche vide dont les statues sont parties. La cathédrale aussi est d’un gothique lourd, empâté d’ornements, chamarré de broderies; mais il y a à Saint-Pol quelque chose, c’est la table d’hôte de son auberge.
Elle était servie par une avenante donzelle qui, avec ses boucles d’oreille d’or sur son cou blanc, son bonnet à barbes retroussées comme les soubrettes de Molière, et ses vifs yeux bleus surtout, vous aurait bien donné envie de lui demander autre chose que des assiettes. Mais les convives! Quels convives! Tous habitués! Le haut bout était tenu par un être revêtu d’une veste de velours et d’un gilet de cachemire. Il aimait à passer sa serviette autour des bouteilles entamées, pour les reconnaître. C’est lui qui sert la soupe. A sa gauche mangeait, le chapeau sur la tête, un monsieur en redingote gris clair, ornée aux parements et au collet d’une laine frisottée en manière de fourrure, et qui est professeur de musique au collège de la ville. Mais la musique le fatigue, il en a assez, il désire trouver une place, n’importe laquelle, de huit cents à douze cents francs, pas davantage. Il tient peu à l’argent, plus à la considération: c’est une position seulement qu’il désire. Comme il arrivait toujours le repas commencé, il se faisait remonter les plats, les renvoyait, puis éternuait fort, crachait loin, se dandinait sur la chaise, chantonnait tout bas, se couchait sur la table et faisait claquer son cure-dents.
Toute la société le respecte, la servante l’admire parler et en est, je suis sûr, amoureuse. La bonne opinion qu’il a de lui-même sort de son sourire, de ses paroles, de son silence, de ses gestes, de sa coiffure et ruisselle comme une sueur sur toute sa sale personne.
En face de nous, un individu grisonnant, frisé, grassouillet et courtaud, à pattes rouges, à lèvres épaisses et salivantes, et dont la voix glapissait, tout en mâchant sa nourriture nous regardait d’une telle façon que nous nous retenions beaucoup pour ne pas lui jeter les carafes sur la tête. Quant au reste, il faisait galerie et contribuait à l’ensemble.
Un soir, l’entretien roula sur une dame des environs qui, ayant jadis décampé du domicile, s’était enfuie en Amérique avec son amant, et qui, la semaine précédente, traversant Saint-Pol pour entrer dans son pays, s’était arrêtée à l’auberge. On s’étonnait de cette audace et l’on accompagnait son nom de toutes sortes d’épithètes. On repassait sa vie entière, on riait de mépris, on l’injuriait quoique absente, on s’animait tout rouge, on aurait voulu la tenir là «pour lui dire un peu son fait, pour voir ce qu’elle aurait répondu». Déclamations contre le luxe et scandales vertueux, haine de la toilette et maximes morales, mots à double entente et haussements d’épaules, tout fut employé à l’envi pour accabler cette femme qui, à en juger au contraire par l’acharnement de ces rustres, devait être de manières élégantes, de nature relevée, avoir des nerfs délicats, et sans doute quelque jolie figure. Malgré nous, le cœur nous battait de colère et, si nous eussions fait à Saint-Pol un dîner de plus, infailliblement il nous serait arrivé quelque aventure...
CHAPITRE XI
Saint-Malo, bâti sur la mer et clos de remparts, semble, lorsqu’on arrive, une couronne de pierres posée sur les flots, dont les machicoulis sont les fleurons. Les vagues battent contre les murs et, quand il est marée basse, déferlent à leurs pieds sur le sable. De petits rochers couverts de varechs surgissent de la grève à ras du sol, comme des taches noires sur cette surface blonde. Les plus grands, dressés à pic et tout unis, supportent de leurs sommets inégaux la base des fortifications, en prolongeant ainsi la couleur grise et en augmentant la hauteur.
Au-dessus de cette ligne uniforme de remparts, que çà et là bombent des tours et que perce ailleurs l’ogive aiguë des portes, on voit les toits des maisons serrés l’un près de l’autre, avec leurs tuiles et leurs ardoises, leurs petites lucarnes ouvertes, leurs girouettes découpées qui tournent et leurs cheminées de poterie rouge dont les fumignons bleuâtres se perdent dans l’air.
Tout à l’entour sur la mer s’élèvent d’arides îlots sans arbres ni gazon, sur lesquels on distingue de loin quelques pans de murs percés de meurtrières tombant en ruines et dont chaque tempête enlève de grands morceaux.
En face de la ville, rattaché à la terre ferme par une longue jetée qui sépare le port de la pleine mer, de l’autre côté du bassin, s’étend le quartier de Saint-Servan, vide, spacieux, presque désert et couché tout à son aise dans une grande prairie vaseuse. A l’entrée se dressent les quatre tours du château de Solidor, reliées entre elles par des courtines, et noires du haut en bas. Cela seul nous récompense d’avoir fait ce long circuit sur la grève, en plein soleil de juillet, au milieu de chantiers, parmi les marmites de goudron qui bouillaient et les feux de copeaux dont on flambait la carcasse des navires.
Le tour de la ville par les remparts est une des plus belles promenades qu’il y ait. Personne n’y vient. On s’asseoit dans l’embrasure des canons, les pieds sur l’abîme. On a devant soi l’embouchure de la Rance, se dégorgeant comme un vallon entre deux vertes collines, et puis les côtes, les rochers, les îlots et partout la mer. Derrière vous se promène la sentinelle, dont le pas régulier marche sur les dalles sonores.
Un soir, nous y restâmes longtemps. La nuit était douce, une belle nuit d’été, sans lune, mais scintillant des feux du ciel, embaumée de brise marine. La ville dormait; les lumières, l’une après l’autre, disparaissaient des fenêtres, les phares éloignés brillaient en taches rouges dans l’ombre qui, sur nos têtes, était bleue et piquée en mille endroits par les étoiles vacillantes et rayonnantes. On ne voyait pas la mer, on l’entendait, on la sentait, et les vagues se fouettant contre les remparts nous envoyaient des gouttes de leur écume par le large trou des machicoulis.
A une place, entre les maisons de la ville et la muraille, dans un fossé sans herbe, des piles de boulets sont alignées.
De là vous pouvez voir écrit sur le second étage d’une maison: «Ici est né Chateaubriand».
Plus loin, la muraille s’arrête contre le ventre d’une grosse tour: c’est la Quiquengrogne; ainsi que sa sœur la Générale, elle est large et haute, ventrue, formidable, renflée au milieu comme une hyperbole, et tient bon toujours.
Intactes encore et comme presque neuves, sans doute qu’elles vaudraient mieux si elles égrenaient dans la mer les pierres de leurs créneaux, et si par leur tête frissonnaient au vent les sombres feuillages amis des ruines. Les monuments, en effet, comme les hommes et comme les passions, ne grandissent-ils pas par le souvenir? ne se complètent-ils pas par la mort?
Nous entrâmes dans le château. La cour déserte, où les tilleuls chétifs arrondissent leur ombre sur la terre, était silencieuse comme celle d’un couvent. La femme du concierge alla chercher les clefs chez le commandant; elle revint en compagnie d’une belle petite fille qui venait s’amuser à voir les étrangers. Elle avait les bras nus et tenait un gros bouquet. Ses cheveux noirs frisés d’eux-mêmes dépassaient sa capote mignonne, et la dentelle de son pantalon frottait sur ses petits souliers de peau de chèvre, rattachés autour de ses chevilles par des cordons noirs. Elle allait devant nous dans l’escalier, en courant et en nous appelant.
On monte longtemps, car la tour est haute. Le jour vif des meurtrières passe comme une flèche à travers le mur. Par leur fente, quand vous mettez la tête, vous voyez la mer qui semble s’enfoncer de plus en plus et la couleur crue du ciel qui grandit toujours, si bien que vous avez peur de vous y perdre. Les navires paraissent des chaloupes et leurs mâts des badines. Les aigles doivent nous croire gros comme des fourmis. Nous voient-ils seulement? Savent-ils que nous avons des villes, des arcs de triomphe, des clochers?
Arrivés sur la plate-forme, quoique le créneau vous vienne jusqu’à la poitrine, on ne peut se défendre de cette émotion qui vous prend sur tous les sommets élancés; malaise voluptueux, mêlé de crainte et de plaisir, d’orgueil et d’effroi, lutte de l’esprit qui jouit et des nerfs qui souffrent. On est heureux singulièrement; on voudrait partir, se jeter, voler, se répandre dans l’air, être soutenu par les vents, et les genoux tremblent, et l’on n’ose approcher du bord.
Des hommes ont pourtant grimpé là, une nuit, avec une corde, mais jadis! Dans ce prodigieux XVIe siècle, époque de convictions féroces et de frénétiques amours. Comme l’instrument humain y a vibré de toutes ses cordes! Comme l’homme y a été large, rempli, fertile! Ne peut-on pas dire de cet âge le mot de Fénelon: «Spectacle fait à souhait pour le plaisir des yeux?» Car, sans parler des premiers plans, croyances qui craquent sur leur base comme des montagnes qui s’écroulent, mondes nouveaux qu’on découvre, mondes perdus qu’on exhume, et Michel-Ange sous son dôme, et Rabelais qui rit, et Shakespeare qui regarde, et Montaigne qui rêve, où trouver ailleurs plus de développement dans les passions, plus de violences dans les courages, plus d’âpreté dans les volontés, une expansion plus complète enfin de la liberté se débattant et tournant sous toutes les fatalités natives? Aussi avec quel relief l’épisode se détache de l’histoire, et comme il y rentre cependant d’une merveilleuse façon pour en faire briller la couleur et en approfondir les horizons! Des figures passent devant vous, vivantes en trois lignes. On ne les rencontre qu’une fois; mais longtemps on les rêve et on s’efforce à les contempler pour les mieux saisir. N’en étaient-ce pas de belles, entre autres, et de terribles, que celles de ces vieux soudards dont la race disparut à peu près vers 1598, à la prise de Vervins, tels que Lamouche, Heurtaud de Saint-Offange, La Tremblaye, qui s’en revenait portant au poing la tête de ses ennemis, ou ce La Fontenelle dont on a parlé? hommes de fer dont les cœurs ne ployaient pas plus que les épées et qui, attirant à eux mille énergies divergentes qu’ils dirigeaient de la leur, réveillaient les villes en entrant au galop, la nuit, dans leurs murs, équipaient des corsaires, brûlaient la campagne, et avec qui l’on capitulait comme avec des rois! Qui a songé à peindre ces violents gouverneurs de province, taillant à même la foule, violant les femmes et râflant l’or, comme d’Épernon, tyran atroce en Provence et mignon parfumé au Louvre; comme Montluc, étranglant les huguenots avec ses mains, ou comme Baligni, ce roi de Cambrai, qui lisait Machiavel pour copier le Valentinois, et dont la femme allait sur la brèche, à cheval, casque en tête et cuirassée.
Un des hommes les plus oubliés de ce temps-là, un de ceux du moins que la plupart des historiens se contentent de nommer, c’est le duc de Mercœur, l’intrépide ennemi de Henri IV, qui lui résista plus longtemps que Mayenne, plus longtemps que la Ligue et que Philippe II. Désarmé à la fin, c’est-à-dire gagné, apaisé (à de telles conditions qu’on tint secrets vingt-trois articles du traité) et ne sachant alors plus que faire, il s’en alla servir en Hongrie, combattit les Turcs, en attaqua un jour toute une armée avec cinq mille hommes, puis, vaincu encore par là et s’en revenant en France, mourut de la fièvre à Nuremberg, dans son lit, à l’âge de quarante-quatre ans.
Saint-Malo vient de me le remettre en mémoire. Il s’y heurta toujours et ne put jamais l’avoir pour sujet ni pour allié. Ils entendaient, en effet, faire la guerre pour leur propre compte, le commerce par leurs propres forces, et, quoique ligueurs au fond, repoussaient le duc tout en ne voulant pas du Béarnais.
Quand le sieur de Fontaines, gouverneur de la ville, leur eut appris la mort de Henri III, ils refusèrent de reconnaître le roi de Navarre. On prit les armes, on fit des barricades. Fontaines se renferma dans le château et chacun resta sur la défensive. Peu à peu, ils empiétèrent. D’abord ils exigèrent de Fontaines qu’il déclarât vouloir les conserver dans leurs franchises. Fontaines céda, espérant gagner du temps. L’année suivante (1589), ils se choisirent quatre généraux indépendants du gouverneur. L’année d’après, ils obtinrent de tendre des chaînes. Fontaines accorda encore. Le roi était à Laval; il l’attendait. Le moment allait venir qu’il se vengerait d’un seul coup de toutes les humiliations qu’il avait reçues, de toutes les concessions qu’il avait faites. Mais il se hâta trop et se découvrit. Quand les Malouins vinrent à lui rappeler ses promesses, il leur répondit que si le roi se présentait il lui ouvrirait les portes. Dès lors, on prit un parti.
Le château avait quatre tours. C’est par la plus haute (la Générale), celle en qui Fontaines se fiait le plus, qu’ils tentèrent l’escalade. Ces audaces alors n’étaient pas rares, témoin l’ascension de la falaise de Fécamp par Bois-Rosé et l’attaque du château de Blein par Guébriant.
On se concerte, on se réunit plusieurs soirs de suite chez un certain Frotet, sieur de la Lanbelle, on s’abouche avec un canonnier écossais de la place et, par une nuit de brouillard, tous partirent en armes, se rendirent sous les murs de la ville, se laissèrent couler en dehors avec des cordages et s’approchèrent du pied de la Générale.
Là ils attendirent. Un frôlement brusque se fit sur la muraille; un peloton de fil tomba, ils y attachèrent vite leur échelle de corde, qui fut hissée le long de la tour et liée en haut par le canonnier, à l’extrémité d’une coulevrine braquée dans l’embrasure d’un créneau.
Michel Frotet monta le premier, puis Charles Anselin, La Blissais et les autres. La nuit était sombre, le vent soufflait; ils grimpaient lentement, le poignard dans les dents, tâtonnant du pied les échelons et avançant les mains. Tout à coup (ils étaient au milieu déjà), ils se sentent descendre, la corde se dénoue. Pas un cri; ils restèrent immobiles. C’était le poids de tous ces corps qui avait fait faire la bascule à la coulevrine; elle s’arrêta sur l’appui de l’embrasure, puis ils se remirent en marche et arrivèrent tous à la file sur la plate-forme de la tour.
Les sentinelles engourdies n’eurent pas le temps de donner l’alarme. La garnison dormait ou jouait aux dés sur les tambours. La terreur la prit, elle se réfugia dans le donjon. Les conjurés l’y poursuivirent; on se battit dans les escaliers, dans les couloirs, dans les chambres, on s’écrasait sous les portes, on tuait, on égorgeait. Les habitants de la ville arrivèrent en renfort; d’autres dressèrent des échelles contre la Quiquengrogne, entrèrent sans résistance et commencèrent le pillage. La Péraudière, lieutenant du château, apercevant La Blissais, lui dit: «Voilà, monsieur, une misérable nuit.» Mais La Blissais lui fit comprendre qu’il n’était pas temps de discourir. On n’avait pas encore vu le comte de Fontaines. On alla à sa chambre; on le trouva mort sur le seuil, percé d’un coup d’arquebuse que lui avait tiré un des habitants, au moment où il sortait, faisant porter un flambeau devant lui. «Au lieu de courir au danger, dit l’auteur de la relation[13], il s’était habillé lentement comme pour aller aux noces, sans qu’aucune aiguillette ne manquât d’être attachée.»
Cette surprise de Saint-Malo qui fit tant de mal au roi n’aida en rien le duc de Mercœur. Il désirait fort que les Malouins acceptassent un gouverneur de sa main, son fils, par exemple, un enfant, c’est-à-dire lui-même, mais ils s’obstinèrent à ne vouloir personne. Il leur envoya des troupes pour les protéger, ils les refusèrent, et les troupes furent contraintes de se loger hors la ville.
Ils n’en devenaient pas cependant plus royalistes pour cela; car quelque temps après, ayant arrêté le marquis de La Noussaie et le vicomte de Denoual, il en coûta pour sortir de prison douze mille écus au marquis et deux mille au vicomte.
Puis craignant que Pont-Brient n’interrompit le commerce avec Dinan et les autres villes de la Ligue, ils s’en emparent.
Supposant que leur évêque, seigneur temporel de la ville, pourrait bien les dépouiller de la liberté qu’ils venaient d’acquérir, ils le mettent en prison et ne le relâchent qu’au bout d’un an.
On sait enfin à quelles conditions ils acceptèrent Henri IV; ils devaient se garder eux-mêmes, ne pas recevoir de garnison, être exempts d’impôts pendant six ans, etc.
Placé entre la Bretagne et la Normandie, ce petit peuple semble avoir à la fois: de la première, la ténacité, la résistance granitique; de la seconde, la fougue, l’élan. Marins ou écrivains, voyageurs de tous océans, ce qui les distingue surtout, c’est l’audace: violentes natures d’homme, poétiques à force d’être brutales, souvent étroites aussi à force d’être obstinées. Il y a cette ressemblance entre ces deux fils de Saint-Malo: Lamennais et Broussais, qu’ils furent toujours également extrêmes dans leurs systèmes, et qu’il ont, avec la même conviction acharnée, employé la seconde partie de leur vie à combattre ce qu’ils avaient soutenu dans la première.
Dans l’intérieur de la ville, vous passez par de petites rues tortueuses, entre des maisons hautes, le long de sales boutiques de voiliers ou de marchands de morue. Point de voiture, aucun luxe; c’est noir et puant comme la cale d’un vaisseau. Ça sent Terre-Neuve et la viande salée, l’odeur rance des longs voyages.
«Le guet et ronde s’y fait chaque nuit avec de gros chiens d’Angleterre, dits dogues, lesquels on met au soir hors la ville, avec un maître qui les mène, et ne fait lors bon s’y trouver à l’entour. Mais, venant le matin, on les ramène en un certain lieu de la ville où ils déposent toute leur fureur qui, de nuit, est étrangement grande[14].»
A part la disparition de cette police quadrupède qui dévora jadis M. du Mollet, et dont voilà l’existence constatée par un texte contemporain, l’extérieur des choses a peu changé, sans doute, et même les gens civilisés qui habitent Saint-Malo prétendent qu’on y est fort arriéré. Le seul tableau que nous ayons remarqué dans l’église est une grande toile représentant la bataille de Lépante et dédiée à Notre-Dame des Victoires. Elle plane, en haut, dans les nuages. Au premier plan, toute la chrétienté est à genoux, princesses et rois, couronnes en tête. Au fond, les deux armées s’entre-choquent. Les Turcs sont précipités dans les flots et les chrétiens lèvent les bras au ciel.
L’église est laide, sèche, sans ornements, presque protestante d’aspect. J’ai remarqué peu d’ex-voto, chose étrange ici en face du péril. Il n’y a ni fleurs ni cierges dans les chapelles, pas de sacré-cœur saignant, de vierge chamarrée, rien enfin de tout ce qui indigne si fort M. Michelet.
En face des remparts, à cent pas de la ville, l’îlot du Grand-Bay se lève au milieu des flots. Là se trouve la tombe de Chateaubriand; ce point blanc taillé dans le rocher est la place qu’il a destinée à son cadavre.
Nous y allâmes un soir, à marée basse. Le soleil se couchait. L’eau coulait encore sur le sable. Au pied de l’île, les varechs dégouttelants s’épandaient comme des chevelures de femmes antiques le long d’un grand tombeau.
L’île est déserte; une herbe rare y pousse où se mêlent de petites touffes de fleurs violettes et de grandes orties. Il y a sur le sommet une casemate délabrée avec une cour dont les vieux murs s’écroulent. En dessous de ce débris, à mi-côte, on a coupé, à même la pente, un espace de quelque dix pieds carrés au milieu duquel s’élève une dalle de granit surmontée d’une croix latine. Le tombeau est fait de trois morceaux: un pour le socle, un pour la dalle, un pour la croix.
Il dormira là-dessous, la tête tournée vers la mer; dans ce sépulcre bâti sur un écueil, son immortalité sera comme fut sa vie: déserte des autres et tout entourée d’orages. Les vagues avec les siècles murmureront longtemps autour de ce grand souvenir; dans les tempêtes, elles bondiront jusqu’à ses pieds, ou les matins d’été, quand les voiles blanches se déploient et que l’hirondelle arrive d’au delà des mers, longues et douces, elles lui apporteront la volupté mélancolique des horizons et la caresse des larges brises. Et les jours ainsi s’écoulant, pendant que les flots de la grève natale iront se balançant toujours entre son berceau et son tombeau, le cœur de René devenu froid, lentement, s’éparpillera dans le néant, au rythme sans fin de cette musique éternelle.
Nous avons tourné autour du tombeau, nous l’avons touché de nos mains, nous l’avons regardé comme s’il eût contenu son hôte, nous nous sommes assis par terre à ses côtés.
Le ciel était rose, la mer tranquille et la brise endormie. Pas une ride ne plissait la surface immobile de l’Océan sur lequel le soleil à son coucher versait sa lumière d’or. Bleuâtre vers les côtes seulement, et comme s’y évaporant dans la brume, partout ailleurs la mer était rouge et plus enflammée encore au fond de l’horizon, où s’étendait dans toute la longueur de la vue une grande ligne de pourpre. Le soleil n’avait plus ses rayons; ils étaient tombés de sa face et noyant leur lumière dans l’eau semblaient flotter sur elle. Il descendait en tirant à lui du ciel la teinte rose qu’il y avait mise, et à mesure qu’ils dégradaient ensemble, le bleu pâle de l’ombre s’avançait et se répandait sur toute la voûte. Bientôt il toucha les flots, rogna dessus son disque d’or, s’y enfonça jusqu’au milieu. On le vit un instant coupé en deux moitiés par la ligne de l’horizon; l’une dessus, sans bouger, l’autre en dessous qui tremblotait et s’allongeait, puis il disparut complètement; et quand à la place où il avait sombré son reflet n’ondula plus, il sembla qu’une tristesse tout à coup était survenue sur la mer.
La grève parut noire. Un carreau d’une des maisons de la ville, qui tout à l’heure brillait comme du feu, s’éteignit. Le silence redoubla; on entendait des bruits pourtant: la lame heurtait les rochers et retombait avec lourdeur; des moucherons à longues pattes bourdonnaient à nos oreilles, disparaissant dans le tourbillonnement de leur vol diaphane, et la voix confuse des enfants, qui se baignaient au pied des remparts, arrivait jusqu’à nous avec des rires et des éclats.
Nous les voyions de loin qui s’essayaient à nager, entraient dans les flots, couraient sur le rivage.
Nous descendîmes l’îlot, traversâmes la grève à pied. La marée venait et montait vite; les rigoles se remplissaient; dans le creux des rochers, la mousse frémissait, ou, soulevée du bord des lames, elle s’envolait par flocons et sautillait en s’enfuyant.
Les jeunes garçons nus sortaient du bain; ils allaient s’habiller sur le galet où ils avaient laissé leurs vêtements et, de leurs pieds qui n’osaient, s’avançaient sur les cailloux. Lorsque voulant passer leur chemise, le linge se collait sur leurs épaules mouillées, on voyait le torse blanc qui serpentait d’impatience, tandis que la tête et les bras, restant voilés, les manches voltigeaient au vent et claquaient comme des banderoles.
Près de nous passa un homme dont la chevelure trempée tombait droite autour de son cou. Son corps lavé brillait. Des gouttes perlaient aux boucles frisées de sa barbe noire, et il secouait ses cheveux pour en faire tomber l’eau. Sa poitrine large, où un sillon velu lui courait sur le thorax, entre des muscles pleins carrément taillés, haletait encore de la fatigue de la nage, et communiquait un mouvement calme à son ventre plat dont le contour vers les flancs était lisse comme l’ivoire. Ses cuisses nerveuses à plans successifs jouaient sur un genou mince qui, d’une façon ferme et moelleuse, déployait une fine jambe robuste terminée par un pied cambré à talon court et dont les doigts s’écartaient. Il marchait lentement sur le sable.
Oh! que la forme humaine est belle, quand elle apparaît dans sa liberté native, telle qu’elle fut créée au premier jour du monde! Où la trouver, masquée qu’elle est maintenant et condamnée pour toujours à ne plus apparaître au soleil? Ce grand mot de nature, que l’humanité tour à tour a répété avec idolâtrie ou épouvante, que les philosophes sondaient, que les poètes chantaient, comme il se perd! comme il s’oublie! Loin des tréteaux où l’on crie et de la foule où l’on se pousse, s’il y a encore çà et là sur la terre des cœurs avides que tourmente sans relâche le malaise de la beauté, qui toujours sentent en eux ce désespérant besoin de dire ce qui ne se peut dire et de faire ce qui se rêve, c’est là, c’est là pourtant, comme à la patrie de l’idéal, qu’il leur faut courir et qu’il faut vivre. Mais comment? Par quelle chimie? L’homme a coupé les forêts, il bat les mers, et sur les villes le ciel fait les nuages avec la fumée de ses foyers. Sa gloire, sa mission, disent d’autres, n’est-elle pas d’aller toujours ainsi, attaquant l’œuvre de Dieu, gagnant sur elle? Il la nie, il la brise, il l’écrase, et jusque dans ce corps dont il rougit et qu’il cache comme le crime.
L’homme étant ainsi devenu ce qu’il y a de plus rare et de plus difficile à connaître (je ne parle pas de son cœur, ô moralistes!), il en est résulté que l’artiste ignore la forme qu’il a et les qualités qui la font belle. Quel est le poète d’aujourd’hui, parmi les plus savants, qui sache ce que c’est que la femme? Où en aurait-il jamais vu, le pauvre diable? Qu’en a-t-il pu apprendre dans les salons, à travers le corset ou la crinoline, ou dans son lit même, pendant les entr’actes du plaisir?
La plastique cependant, mieux que toutes les rhétoriques du monde, enseigne à celui qui la contemple la gradation des proportions, la fusion des plans, l’harmonie enfin! Les races antiques, par le seul fait de leur existence, ont ainsi détrempé sur les œuvres des maîtres la pureté de leur sang avec la noblesse de leurs attitudes. J’entends confusément dans Juvénal des râles de gladiateurs; Tacite a des tournures qui ressemblaient à des draperies de laticlave, et certains vers d’Horace ont des reins d’esclave grecque avec des balancements de hanche, et des brèves et des longues qui sonnent comme des crotales.
Mais pourquoi s’inquiéter de ces niaiseries? N’allons pas chercher si loin, contentons-nous de ce qui se fabrique. Ce qu’on demande aujourd’hui, n’est-ce pas plutôt tout le contraire du nu, du simple et du vrai? Fortune et succès à ceux qui savent revêtir et habiller les choses! Le tailleur est le roi du siècle, la feuille de vigne en est le symbole; lois, arts, politique, caleçon partout! Libertés menteuses, meubles plaqués, peinture à la détrempe, le public aime ça. Donnez-lui-en, fourrez-lui-en, gorgez cet imbécile!...
..... La route de Pontorson au mont Saint-Michel est tirante à cause des sables. Notre chaise de poste (car nous allons aussi en chaise de poste) était dérangée à tous moments par quantité de charrettes remplies d’une terre grise que l’on prend dans ces parages et que l’on emporte je ne sais où pour servir d’engrais. Elles augmentent à mesure qu’on approche de la mer et défilent ainsi pendant plusieurs lieues, jusqu’à ce que l’on découvre enfin les grèves abandonnées d’où elles viennent. Sur cette étendue blanche où les tas de terre élevés en cônes ressemblaient à des cabanes, tous ces chariots dont la longue file remuante fuyait dans la perspective nous rappelaient quelque émigration des barbares qui se met en branle et quitte ses plaines.
L’horizon vide se prolonge, s’étale et finit par fondre ses terrains crayeux dans la couleur jaune de la plage. Le sol devient plus ferme, une odeur salée vous arrive, on dirait un désert dont la mer s’est retirée. Des langues de sable, longues, aplaties l’une sur l’autre, se continuant indéfiniment par des plans indistincts se rident comme une ombre sous de grandes lignes courbes, arabesques géantes que le vent s’amuse à dessiner sur leur surface. Les flots sont loin, si reculés qu’on ne les voit plus, qu’on n’entend pas leur bruit, mais je ne sais quel vague murmure, insaisissable, aérien, comme la voix même de la solitude, et qui n’est peut-être que l’étourdissement de ce silence.
En face, devant vous, un grand rocher de forme ronde, la base garnie de murailles crénelées, le sommet couronné d’une église se dresse, enfonçant ses tours dans le sable et levant ses clochetons dans l’air. D’énormes contreforts qui retiennent les flancs de l’édifice s’appuient sur une pente abrupte d’où déroulent des quartiers de rocs et des bouquets de verdure sauvage. A mi-côte, étagées comme elles peuvent, quelques maisons, dépassant la ceinture blanche de la muraille et dominées par la masse brune de l’église, clapotent leurs couleurs vives entre ces deux grandes teintes unies.
La chaise de poste allait devant nous; nous la suivions de loin, d’après le sillon de ses roues qui creusaient des ornières; elle s’enfonçait dans l’éloignement, et sa capote que l’on apercevait seule, s’enfuyant, avait l’air d’un gros crabe qui se traînait sur la grève.
Çà et là, des courants d’eau passaient; il fallait remonter plus loin. Ou bien c’étaient des places de vase qui se présentaient à l’improviste, encadrant dans le sable leurs méandres inégaux.
A nos côtés cheminaient deux curés qui venaient aussi voir le mont Saint-Michel. Comme ils avaient peur de salir leurs robes neuves, ils les relevaient autour d’eux pour enjamber les ruisseaux et sautaient en s’appuyant sur leurs bâtons. Leurs boucles d’argent étaient grises de la boue que le soleil y séchait à mesure, et leurs souliers trempés bâillaient en flaquant à tous leurs pas.
Le mont cependant grandissait. D’un même coup d’œil, nous en saisissions l’ensemble et nous voyions, à les pouvoir compter, les tuiles des toits, les tas d’orties dans les rochers et, tout en haut, les lames vertes d’une petite fenêtre qui donne sur le jardin du gouverneur.
La première porte, étroite et faite en ogive, s’ouvre sur une sorte de chaussée de galets descendant à la mer; sur l’écu rongé de la seconde, des lignes onduleuses taillées dans la pierre semblent figurer des flots; par terre, des deux côtés, sont étendus des canons énormes faits de barres de fer reliées avec des cercles pareils. L’un d’eux a gardé dans sa gueule son boulet de granit; pris sur les Anglais, en 1423, par Louis d’Estouteville, depuis quatre siècles ils sont là.
Cinq ou six maisons se regardant en face composent toute la rue; leur alignement s’arrête, et elles continuent par les raidillons et les escaliers qui mènent au château, se succédant au hasard, huchées, jetées l’une par-dessus l’autre.
Pour y aller, on monte d’abord sur la courtine, dont la muraille cache aux logis d’en bas la vue de la mer. La terre paraît sous les dalles fendues; l’herbe verdoie entre les créneaux, et dans les effondrements du sol s’étalent des flaques d’urine qui rongent les pierres. Le rempart contourne l’île et s’élève par des paliers successifs. Quand on a dépassé l’échauguette qui fait angle entre les deux tours, un petit escalier droit se présente; de marche en marche, en grimpant, s’abaissent graduellement les toits des maisons, dont les cheminées délabrées fument à cent pieds sous vous. Vous voyez à la lucarne des greniers le linge suspendu sécher au bout d’une perche avec des haillons rouges recousus, ou se cuire au soleil, entre le toit d’une maison et le rez-de-chaussée d’une autre, quelque petit jardin grand comme une table où les poireaux languissant de soif couchent leurs feuilles sur la terre grise; mais l’autre face du rocher, celle qui regarde la pleine mer, est nue, déserte, si escarpée que les arbustes qui y ont poussé ont du mal à s’y tenir et, tout penchés sur l’abîme, semblent prêts à y tomber.
Bien haut, planant à l’aise quand vous êtes ainsi à jouir d’autant d’étendue que s’en peuvent repaître des yeux humains, que vous regardez la mer, l’horizon des côtes développant son immense courbe bleuâtre, ou, dressée sur sa pente perpendiculaire, la muraille de la Merveille, avec ses trente-six contreforts géants, et qu’un rire d’admiration vous crispe la bouche, tout à coup, vous entendez dans l’air claquer le bruit sec des métiers. On fait de la toile. La navette va, bat, heurte ses coups brusques; tous s’y mettent, c’est un vacarme.
Entre deux fines tourelles représentant deux pièces de canon sur leur culasse, la porte d’entrée du château s’ouvre par une voûte longue où un escalier de granit s’engouffre. Le milieu en reste toujours dans l’ombre, éclairé qu’il est à peine par deux demi-jours, l’un arrivant d’en bas, l’autre tombant d’en haut par l’intervalle de la herse; c’est comme un souterrain qui descendrait vers vous.
Le corps de garde est, en entrant, au haut du grand escalier. Le bruit des crosses de fusil retentissait sous les voûtes avec la voix des sergents qui faisaient l’appel. On battait du tambour.
Cependant un garde-chiourme nous a rapporté nos passeports que M. le gouverneur avait désiré voir; il nous a fait signe de le suivre, il a ouvert des portes, poussé des verrous, nous a conduits à travers un labyrinthe de couloirs, de voûtes, d’escaliers. On s’y perd, une seule visite ne suffisant pas pour comprendre le plan compliqué de toutes ces constructions réunies où, forteresse, église, abbaye, prisons, cachots, tout se trouve, depuis le roman du XIe siècle jusqu’au gothique flamboyant du XVIe. Nous ne pûmes voir que par un carreau, et en nous haussant sur la pointe des pieds, la salle des chevaliers qui, servant maintenant d’atelier de tissage, est par ce motif interdite aux gens. Nous y distinguâmes seulement quatre rangs de colonnes à chapiteaux ornés de trèfles et supportant une voûte sur laquelle filent des nervures saillantes. A deux cents pieds au-dessus du niveau de la mer, le cloître est bâti sur cette salle des chevaliers. Il se compose d’une galerie quadrangulaire formée par une triple rangée de colonnettes en granit, en tuf, en marbre granitelle ou en stuc fait avec des coquillages broyés. L’acanthe, le chardon, le lierre et le chêne s’enroulent à leurs chapiteaux; entre chaque ogive bonnet d’évêque, une rosace en trèfle se découpe dans la lumière; on en a fait le préau des prisonniers.
La casquette du garde-chiourme passe le long de ces murs où l’on voyait rêver jadis le crâne tonsuré des vieux bénédictins travailleurs; et le sabot du détenu bruit sur ces dalles que frôlaient les robes des moines, soulevées par les grosses sandales de cuir qui se ployaient sous leurs pieds nus.
L’église a un chœur gothique et une nef romane, les deux architectures étant là comme pour lutter de grandeur et d’élégance. Dans le chœur, l’ogive des fenêtres est haute, pointue, élancée comme une aspiration d’amour; dans la nef, les arcades l’une sur l’autre ouvrent rondement leurs demi-cercles superposés, et sur la muraille montent des colonnettes qui grimpent droites comme des troncs de palmier. Elles appuient leurs pieds sur des piliers carrés, couronnent leurs chapiteaux de feuilles d’acanthe, et continuent au delà par de puissantes nervures qui se courbent sous la voûte, s’y croisent et la soutiennent.
Il était midi. Par la porte ouverte, le grand jour entrant faisait ruisseler ses effluves sur les pans sombres de l’édifice.
La nef, séparée du chœur par un grand rideau de toile verte, est garnie de tables et de bancs, car on l’a utilisée en réfectoire.
Quand on dit la messe, on tire le rideau, et les condamnés assistent à l’office divin sans déranger leurs coudes de la place où ils mangent. Cela est ingénieux.
Pour agrandir de douze mètres la plate-forme qui se trouve au couchant de l’église, on a tout bonnement raccourci l’église; mais comme il fallait reconstruire une entrée quelconque, un architecte a imaginé de fermer la nef par une façade de style grec; puis, éprouvant peut-être des remords ou voulant, ce qui est plus croyable, raffiner son œuvre, il a rajusté après coup des colonnes à chapiteaux «assez bien imités du XIe siècle», dit la notice. Taisons-nous, courbons la tête. Chacun des arts a sa lèpre particulière, son ignominie mortelle qui lui ronge le visage. La peinture a le portrait de famille, la musique a la romance, la littérature a la critique et l’architecture a l’architecte.
Les prisonniers marchaient sur la plate-forme, tous en rang, l’un derrière l’autre, les bras croisés, ne parlant pas, dans ce bel ordre enfin que nous avions contemplé à Fontevrault. C’étaient les malades de l’infirmerie auxquels on faisait prendre l’air et qu’on distrait ainsi pour les guérir.
L’un d’eux, relevant les pieds plus haut que les autres et se tenant les mains à la veste du compagnon qui était devant lui, suivait la file en trébuchant. Il était aveugle. Pauvre misérable! Dieu l’empêche de voir et les hommes lui défendent de parler!
Le lendemain, quand la grève se fut découverte de nouveau, nous partîmes du Mont par un ardent soleil qui chauffait sur nos têtes les cuirs de la voiture et faisait suer les chevaux. Nous avançions au pas; les colliers craquaient, les roues enfonçaient dans le sable. Au bout de la grève, quand le gazon a paru, j’ai appliqué mon œil à la petite lucarne qui est au fond des voitures et j’ai dit adieu au mont Saint-Michel...
A Combourg.—Une lettre du vicomte de Vésin devait nous ouvrir l’entrée du château. Aussi, à peine arrivés, nous allâmes chez M. Corvesier, qui en est le régisseur.
On nous introduisit dans une grande cuisine, où une demoiselle en noir, fort marquée de petite vérole et portant des lunettes d’écaillés sur de gros yeux myopes, égrenait des groseilles dans une terrine. La marmite aux confitures était sur le feu et on écrasait du sucre avec des bouteilles. Évidemment nous dérangions. Au bout de quelques minutes, on descendit nous dire que M. Corvesier, malade et grelottant de la fièvre dans son lit, était bien désolé de ne pouvoir nous rendre service, mais qu’il nous présentait ses respects. Cependant, son commis, qui venait de rentrer de course et faisait la collation dans la cuisine en buvant un verre de cidre et en mangeant une tartine de beurre, s’offrit à sa place à nous montrer le château. Il déposa sa serviette, se suça les dents, alluma sa pipe, prit un paquet de clefs accroché à un clou et se mit à marcher devant nous dans le village.
Après avoir longé un grand mur, on entre par une vieille porte ronde dans une cour de ferme silencieuse. Le silex sort ses pointes sur la terre battue, où se montre une herbe rare salie par les fumiers qu’on traîne. Il n’y avait personne; les écuries étaient vides. Dans les hangars, les poules, juchées sur le timon des charrettes, dormaient la tête sous l’aile. Au pied des bâtiments, la poussière de la paille tombée des granges assourdissait le bruit des pas.
Quatre grosses tours, rejointes par des courtines, laissent voir sous leur toit pointu les trous de leurs créneaux, qui ressemblent aux sabords d’un navire, et les meurtrières dans les tours, ainsi que sur le corps du château de petites fenêtres irrégulièrement percées, font des baies noires inégales sur la couleur grise des pierres. Un large perron d’une trentaine de marches monte tout droit au premier étage, devenu le rez-de-chaussée des appartements de l’intérieur depuis qu’on en a comblé les douves.
Le «violier jaune» n’y croissait pas, mais les lentisques et les orties, avec la mousse verdâtre et les lichens. A gauche, à côté de la tourelle, un bouquet de marronniers a gagné jusqu’à son toit et l’abrite de son feuillage.
Quand la clef eut tourné dans la serrure et que la porte, poussée à coups de pieds, eut longtemps grincé sur le pavé collant, nous entrâmes dans un couloir sombre qu’encombraient des planches et des échelles avec des cercles de futailles et des brouettes.
Ce passage vous mène à une petite cour comprise entre les pans intérieurs du château et resserrée par l’épaisseur des murs. Le jour n’arrive que d’en haut, comme dans un préau de prison. Dans les angles, des gouttes humides coulaient le long des pierres.
Une autre porte fut ouverte. C’était une vaste salle dégarnie, sonore; le dallage est brisé en mille endroits; on a repeint le vieux lambris.
Par les grandes fenêtres, la teinte verte des bois d’en face jetait un reflet livide sur la muraille blanchie. Tout à leur pied, le lac est répandu, étalé sur l’herbe parmi les joncs; sous les fenêtres, les troènes, les acacias et les lilas, poussés pêle-mêle dans l’ancien parterre, couvrent de leur taillis sauvage le talus qui descend jusqu’à la grande route; elle passe sur la berge du lac et continue ensuite par la forêt.
Rien ne résonnait dans la salle déserte où jadis, à cette heure, s’asseyait sur le bord de ces fenêtres l’enfant qui fit René. Le commis fumait sa pipe et crachait par terre. Son chien, qu’il avait amené, se promenait en furetant les souris, et les ongles de ses pattes sonnaient sur le pavé.
Nous avons monté les escaliers tournants. Le pied trébuche, on tâtonne des mains. Sur les marches usées, la mousse est venue. Souvent un rayon lumineux, passant par la fente des murs et frappant dessus d’aplomb, en fait briller quelque petit brin vert qui, de loin, dans l’ombre, scintille comme une étoile. Nous avons erré partout: dans les longs couloirs, sur les tours, sur la courtine étroite dont les trous des machicoulis, béants, tirent l’œil en bas, vers l’abîme.
Donnant sur la cour intérieure, au second étage, est une petite pièce basse dont la porte de chêne, ornée de ramures moulées, s’ouvre par un loquet de fer. Les poutrelles du plafond, que l’on touche avec la main, sont vermoulues de vieillesse; les lattes paraissent sous le plâtre de la muraille, qui a de grandes taches sales; les carreaux de la fenêtre sont obscurcis par la toile des araignées et leurs châssis encroûtés dans la poussière. C’était là sa chambre. Elle a vue vers l’ouest, du côté du soleil couchant.
Nous continuâmes; nous allions toujours; quand nous passions près d’une brèche, d’une meurtrière ou d’une fenêtre, nous nous réchauffions à l’air chaud qui venait du dehors, et cette transition subite rendait tous ces délabrements encore plus tristes et plus froids. Dans les chambres, les parquets pourris s’effondrent, le jour descend par les cheminées, le long de la plaque noircie où les pluies ont fait de longues traînées vertes. Le plafond du salon laisse tomber ses fleurs d’or, et l’écusson qui en surmonte le chambranle est cassé en morceaux. Comme nous étions là, une volée d’oiseaux est entrée tout à coup, a tourbillonné avec des cris et s’est enfuie parle trou de la cheminée.
Le soir, nous avons été sur le bord du lac, de l’autre côté, dans la prairie. La terre le gagne, il s’y perd de plus en plus, il disparaîtra bientôt, et les blés pousseront où tremblent maintenant les nénuphars. La nuit tombait. Le château, flanqué de ses quatre tourelles, encadré dans sa verdure et dominant le village qu’il écrase, étendait sa grande masse sombre. Le soleil couchant, qui passait devant sans l’atteindre, le faisait paraître noir, et ses rayons, effleurant la surface du lac, allaient se perdre dans la brume, sur la cime violette des bois immobiles.
Assis sur l’herbe, au pied d’un chêne, nous lisions René. Nous étions devant ce lac où il contemplait l’hirondelle agile sur le roseau mobile, à l’ombre de ces bois où il poursuivait l’arc-en-ciel sur les collines pluvieuses; nous écoutions ce frémissement de feuilles, ce bruit de l’eau sous la brise qui avaient mêlé leur murmure à la mélodie éplorée des ennuis de sa jeunesse. A mesure que l’ombre tombait sur les pages du livre, l’amertume des phrases gagnait nos cœurs, et nous nous fondions avec délices dans ce je ne sais quoi de large, de mélancolique et de doux.
Près de nous une charrette a passé en claquant dans les ornières son essieu sonore. On sentait l’odeur des foins coupés. On entendait le bruit des grenouilles qui coassaient dans le marécage. Nous rentrâmes.
Le ciel était lourd; toute la nuit il y eut de l’orage. A la lueur des éclairs, la façade de plâtre d’une maison voisine s’illuminait et flambait comme embrasée. Haletant, lassé de me retourner sur mon matelas, je me suis levé, j’ai allumé ma chandelle, j’ai ouvert la fenêtre et j’ai regardé la nuit.
Elle était noire, silencieuse comme le sommeil. Mon flambeau qui brûlait dessinait monstrueusement sur le mur d’en face ma silhouette agrandie. De temps à autre, un éclair muet survenant tout à coup m’éblouissait les yeux.
J’ai pensé à cet homme qui a commencé là et qui a rempli un demi-siècle du tapage de sa douleur.
Je le voyais d’abord dans ces rues paisibles, vagabondant avec les enfants du village, quand il allait dénicher les hirondelles dans le clocher de l’église ou la fauvette dans les bois. Je me le figurais dans sa petite chambre, triste et le coude sur la table, regardant la pluie courir sur les carreaux et, au delà de la courtine, les nuées qui passaient pendant que ses rêves s’envolaient; je me figurais les longs après-midi rêveurs qu’il y avait eus; je songeais aux amères solitudes de l’adolescence, avec leurs vertiges, leurs nausées et leurs bouffées d’amour qui rendent les cœurs malades. N’est-ce pas ici que fut couvée notre douleur à nous autres, le Golgotha même où le génie qui nous a nourris a sué son angoisse?
Rien ne dira les gestations de l’idée ou les tressaillements que font subir à ceux qui les portent les grandes œuvres futures; mais on s’éprend à voir les lieux où nous savons qu’elles furent conçues, vécues, comme s’ils avaient gardé quelque chose de l’idéal inconnu qui vibra jadis.
Sa chambre! sa chambre! sa pauvre petite chambre d’enfant! C’est là que tourbillonnaient, l’appelaient des fantômes confus qui tourmentaient ses heures en lui demandant à naître: Atala secouant au vent des Florides les magnolias de sa chevelure; Velléda, au clair de lune, courant sur la bruyère; Cymodocée voilant son sein nu sous la griffe des léopards, et la blanche Amélie, et le pâle René!
Un jour, cependant, il la quitte, il s’en arrache, il dit adieu, et pour n’y plus revenir, au vieux foyer féodal. Le voilà perdu dans Paris et se mêlant aux hommes; puis, l’inquiétude le prend, il part.
Penché à la proue de son navire, je le vois cherchant un monde nouveau, en pleurant la patrie qu’il abandonne. Il arrive; il écoute le bruit des cataractes et la chanson des Natchez; il regarde couler l’eau des grands fleuves paresseux et contemple sur les bords briller l’écaille des serpents avec les yeux des femmes sauvages. Il abandonne son âme aux langueurs de la savane. De l’un à l’autre, ils s’épanchent leurs mélancolies natives et il épuise le désert comme il avait tari l’amour. Il revient, il parle, et on se tient suspendu à l’enchantement de ce style magnifique, avec sa cambrure royale et sa phrase ondulante, empanachée, drapée, orageuse comme le vent des forêts vierges, colorée comme le cou des colibris, tendre comme les rayons de la lune à travers le trèfle des chapelles.
Il part encore; il va, remuant de ses pieds la poussière antique; il s’assoit aux Thermopyles et crie: Léonidas! Léonidas! court autour du tombeau d’Achille, cherche Lacédémone, égrène dans ses mains les caroubiers de Carthage, et, comme le pâtre engourdi qui lève la tête au bruit des caravanes, tous ces grands paysages se réveillent quand il passe dans leurs solitudes.
Tour à tour exilé, proscrit, comblé d’honneurs, il dînera ensuite à la table des rois, lui qui s’était évanoui de faim dans les rues; il sera ambassadeur et ministre, essayera de retenir de ses mains la monarchie qui s’écroule et, au milieu des ruines de ses croyances, assistera enfin à sa propre gloire, comme s’il était déjà compté parmi les morts.
Né sur le déclin d’une société et à l’aurore d’une autre, il est venu pour en être la transition et comme pour en résumer en lui les espérances et les souvenirs. Il a été l’embaumeur du catholicisme et l’acclamateur de la liberté. Homme des vieilles traditions et des vieilles illusions, en politique il fut constitutionnel, et en littérature révolutionnaire. Religieux d’instinct et d’éducation, c’est lui qui, avant tous les autres, avant Byron, a poussé le cri le plus sauvage de l’orgueil, exprimé son plus épouvantable désespoir.
Artiste, il eut cela de commun avec ceux du XVIIIe siècle qu’il fut toujours comme eux gêné dans des poétiques étroites, mais qui, débordées à tout instant par l’étendue de son génie, en ont malgré lui craqué dans toute leur circonférence. Comme homme, il a partagé la misère de ceux du XIXe siècle; il a eu leurs préoccupations turbulentes, leurs gravités futiles. Non content d’être grand, il a voulu paraître grandiose, et il s’est trouvé pourtant que cette manie vaniteuse n’a pas effacé sa vraie grandeur. Il n’est point certes de la race des contemplateurs qui ne sont pas descendus dans la vie, maîtres au front serein qui n’ont eu ni siècle, ni patrie, ni famille même. Mais lui, on ne le peut séparer des passions de son temps; elles l’avaient fait et il en a fait plusieurs. L’avenir peut-être ne lui tiendra pas compte de ses entêtements héroïques et ce seront, sans doute, les épisodes de ses livres qui en immortaliseront les titres avec le nom des causes qu’ils défendaient.
Ainsi, tout seul, devisant en moi-même, je restais accoudé, savourant la nuit douce et me trempant avec plaisir dans l’air froid du matin qui rafraîchissait mes paupières. Petit à petit, le jour venait; la chandelle allongeait sa mèche noire dans sa flamme pâlissante. Le pignon des halles a paru au loin, un coq a chanté; l’orage avait fui; quelques gouttes d’eau cependant tombées sur la poussière de la rue y faisaient de grosses taches rondes. Comme je m’assoupissais de fatigue, je me suis recouché et j’ai dormi.
Nous nous en allâmes fort tristes de Combourg, et puis la fin de notre voyage approchait. Bientôt allait finir cette fantaisie vagabonde que nous menions depuis trois mois avec tant de douceur. Le retour aussi, comme le départ, a ses tristesses anticipées qui vous envoient, par avance, la fade exhalaison de la vie qu’on traîne.