Il demeura là longtemps, écrasé sous sa détresse. Il ne pouvait se décider à repartir. Par intervalles, il dardait sa lampe sur la muraille blafarde... Enfin, il se releva. Mais alors, saisi d’une sorte de fureur, il introduisit ses poings dans toutes les menues fissures, il tira désespérément sur les saillies...

Son cœur se mit à battre: quelque chose avait bougé.

Quelque chose avait bougé. Un pan de la paroi oscillait. Avec un han sourd, et de toute sa vigueur, Targ attaqua la pierre. Elle bascula; elle faillit écraser l’homme; un trou apparut, triangulaire: l’aventure n’était pas finie encore!

Haletant, plein de méfiance, Targ pénétra dans le roc, courbé d’abord, puis debout, car la fissure s’agrandissait à chaque pas. Et il avançait dans une sorte de somnambulisme, s’attendant à de nouveaux obstacles, lorsqu’il crut revoir un gouffre.

Il ne se trompait point. La fissure aboutissait au vide; mais, vers la droite, une masse déclive se détachait, énorme. Pour y atteindre, Targ dut se pencher au dehors et se hisser à la force des poignets.

La pente était praticable. Lorsque le veilleur eut parcouru une vingtaine de mètres, une sensation étrange le saisit, et découvrant son hygroscope il le tendit sur le gouffre. Alors, il sentit positivement la pâleur et le froid se déposer sur son visage...

Dans l’atmosphère souterraine, une vapeur flottait, invisible encore à la lumière. L’eau était venue!

Targ poussa une clameur de triomphe; il dut s’asseoir, paralysé par la surprise et la joie de la victoire. Puis, l’incertitude le reprit. Sans doute, le fluide vivant était là, il allait apparaître; mais la déception serait plus insupportable, s’il n’y avait qu’une source insignifiante ou une faible nappe. A pas lents, plein de crainte, le veilleur reprit la descente... Les preuves se multiplièrent; un miroitement s’apercevait par intervalles...

Et brusquement, tandis que Targ contournait une saillie verticale, l’eau se révéla.

VI
LES FERROMAGNÉTAUX

Deux heures avant l’aube, Targ se retrouva dans la plaine, au bord de la crevasse où avait débuté son voyage au pays des ombres. Affreusement las, il contemplait, au fond de l’horizon, la lune écarlate, pareille à une fournaise ronde et prête à s’éteindre. Elle disparut. Dans la nuit immense, les étoiles se ranimèrent.

Alors, le veilleur voulut se remettre en route. Ses jambes semblaient de pierre, ses épaules s’affaissaient douloureusement et, par tout son corps, passait une telle langueur qu’il se laissa choir sur un bloc... Les paupières entrecloses, il revécut les heures qu’il venait de passer dans les abîmes. Le retour avait été épouvantable. Malgré qu’il eût pris soin d’accumuler les traces de son passage, il s’était égaré. Puis, déjà épuisé par les efforts précédents, il avait failli s’évanouir. Le temps semblait d’une longueur incommensurable; Targ était comme un mineur qui aurait passé de longs mois dans la terre cruelle...

Tout de même, le voici revenu sur la surface où vivent encore ses frères, voici les astres qui, à travers les âges, exaltèrent les rêves de l’homme; bientôt, l’aube divine va reparaître dans l’étendue.

—L’aube! balbutia le jeune homme... Le jour!

Il étendit les bras vers l’orient, dans un geste d’extase; puis, ses yeux se refermèrent, et, sans qu’il en eût conscience, il s’étendit sur le sol.

Une lueur rouge le réveilla. Soulevant avec peine les paupières, il aperçut, au fond de l’horizon, l’orbe immense du soleil.

—Allons! debout..., se dit-il.

Mais une torpeur invincible le clouait au sol; ses pensées flottaient engourdies, la fatigue lui prêchait le renoncement. Il allait se rendormir, lorsqu’il sentit un léger picotement par tout l’épiderme. Et il vit, sur sa main, à côté des écorchures qu’il s’était faites aux pierres, des points rouges caractéristiques.

—Les ferromagnétaux, murmura-t-il. Ils boivent ma vie!

Dans sa lassitude, l’aventure ne l’effraya guère. C’était comme une chose lointaine, étrangère, presque symbolique. Non seulement il ne ressentait aucune souffrance, mais la sensation se révélait presque agréable; c’était une sorte de vertige, une griserie légère et lente qui devait ressembler à l’euthanasie... Soudain, les images d’Erê et d’Arva traversèrent sa mémoire, suivies d’un ressaut d’énergie.

—Je ne veux pas mourir! gémit-il. Je ne veux pas!

Il revécut obscurément sa lutte, ses souffrances, sa victoire. Là-bas, aux Terres-Rouges, la vie l’attirait, fraîche et charmante. Non, il ne voulait pas périr; il voulait voir longtemps encore les aurores et les crépuscules; il voulait combattre les forces mystérieuses.

Et, rappelant sa volonté dormante, d’un effort terrible, il tenta de se redresser.

VII
L’EAU, MÈRE DE LA VIE

Au matin, Arva ne soupçonna point l’absence de Targ. Il s’était surmené la veille: sans doute, recru de fatigue, prolongeait-il son repos. Pourtant, après deux heures d’attente, elle s’étonna. Et elle finit par frapper à la cloison de la chambre que le veilleur avait choisie. Rien ne répondit. Peut-être était-il sorti alors qu’elle dormait? Elle frappa encore, puis elle poussa sur le commutateur de la porte: celle-ci, en s’enroulant, découvrit une chambre vide.

La jeune fille y entra et vit toutes choses disposées en bon ordre: le lit d’arcum était relevé contre la muraille, les objets de toilette intacts; rien n’annonçait la présence récente d’un homme. Et quelque appréhension serra le cœur de la visiteuse.

Elle alla trouver Manô; tous deux interrogèrent les oiseaux et les hommes, sans obtenir une réponse utile. C’était anormal, et peut-être inquiétant. Car l’oasis, après le tremblement de terre, demeurait pleine de pièges. Targ pouvait être tombé dans une fissure ou avoir été surpris par un éboulement.

—Plutôt est-il sorti de grand matin, fit l’optimiste Manô. Comme il est homme d’ordre, il aura d’abord rangé sa chambre... Allons à la découverte!

Arva restait anxieuse. Les communications étant devenues incertaines et beaucoup d’ondifères ayant été renversés, les recherches n’avançaient point.

Vers midi, Arva errait tristement, parmi des décombres, aux confins de l’oasis et du désert, lorsqu’un essaim d’oiseaux parut, avec de longs cris: Targ était retrouvé!

Elle n’eut qu’à monter sur l’enceinte, elle le vit qui venait, lointain encore, d’un pas lourd...

Son vêtement était déchiré, des estafilades lui balafraient le cou, le visage et les mains; tout son corps exprimait la fatigue; le regard, seul, conservait sa fraîcheur.

—D’où viens-tu? cria Arva.

Il répondit:

—Je viens de la terre profonde.

Mais il n’en voulut pas dire davantage.

Le bruit de son retour s’étant répandu, ses compagnons de voyage vinrent au-devant de lui. Et l’un d’eux, lui ayant reproché d’avoir retardé leur départ, il repartit:

—Ne me le reprochez pas, car j’apporte de grandes nouvelles.

Cette réponse surprit et choqua les auditeurs. Comment un homme pouvait-il apporter des nouvelles qui ne fussent à la connaissance des autres hommes? De telles paroles avaient un sens, jadis, lorsque la terre était inconnue et pleine de ressources, lorsque le hasard demeurait parmi les êtres, et que les peuples ou les individus opposaient leurs destins. Mais, à présent que la planète est tarie, que les hommes ne peuvent plus lutter entre eux, que toute chose est résolue par des lois inflexibles, que personne ne prévoit les périls avant les oiseaux et les instruments, ce sont des propos ineptes.

—De grandes nouvelles! répéta dédaigneusement celui qui avait fait les reproches... Êtes-vous devenu fou, veilleur?

—Vous verrez bientôt si je suis devenu fou! Allons trouver le Conseil des Terres-Rouges.

—Vous l’avez fait attendre.

Targ ne répondit plus. Il se tourna vers sa sœur et lui dit:

—Va, et ramène celle que j’ai sauvée hier... Sa présence est nécessaire.

Le Grand Conseil des Terres-Rouges était réuni, au centre de l’oasis. Il n’était pas au complet, plusieurs de ses membres ayant succombé dans le désastre. Rien n’annonçait la douleur, à peine la résignation, dans l’attitude des survivants. La fatalité était en eux, présente comme la vie même.

Ils accueillirent les Neuf avec un calme presque inerte. Et Cimor, qui présidait, dit d’une voix uniforme:

—Vous nous apportiez le secours des Hautes-Sources et les Hautes-Sources sont frappées elles-mêmes. La fin des hommes paraît très proche... Les oasis ne savent plus même quelles sont celles qui pourront secourir les autres...

—Elles ne doivent même plus se secourir, ajouta Rem, le premier chef des Eaux. La loi le défend. Il est équitable, lorsque les eaux ont tari, que la solidarité disparaisse. Chaque oasis réglera son sort.

Targ s’avança au-devant des Neuf et affirma:

—Les eaux peuvent reparaître.

Rem le considéra avec un mépris tranquille:

—Tout peut reparaître, jeune homme. Mais elles ont disparu.

Alors, le veilleur, ayant jeté un regard au fond de la salle et aperçu la chevelure de lumière, reprit avec tremblement:

—Les eaux reparaîtront pour les Terres-Rouges.

Une réprobation paisible parut sur quelques faces; tout le monde garda le silence.

—Elles reparaîtront, s’écria Targ avec force. Et je puis le dire, puisque je les ai vues.

Cette fois, une faible émotion, née de la seule image qui pût agiter les Derniers Hommes, l’image d’une eau jaillissante, passa de proche en proche. Et le ton de Targ, par sa véhémence et sa sincérité, fit presque naître un espoir. Mais le doute revint vite. Ces yeux trop vivants, les blessures, le vêtement déchiré, encourageaient les méfiances: quoique rares, les fous n’avaient pas encore disparu de la planète.

Cimor fit un signe léger. Quelques hommes cernèrent lentement le veilleur. Il vit ce mouvement et en comprit la signification. Sans trouble, il ouvrit sa boîte à outils, saisit son mince appareil chromographique et, déroulant une feuille, il fit apparaître les épreuves qu’il avait prises dans les entrailles du sol.

C’étaient des images aussi précises que la réalité même. Dès qu’elles eurent frappé les yeux des plus proches, les exclamations se heurtèrent. Un saisissement véritable, presque une exaltation, s’empara des assistants. Car tous reconnaissaient le fluide redoutable et sacré.

Manô, plus impressionnable que les autres, clama d’une voix retentissante. Le cri, répercuté par les ondifères, se répandit au dehors; une multitude rapide cerna le hall; l’unique délire qui pouvait encore soulever les Derniers Hommes enivra la masse.

Targ se transfigura; il fut presque dieu; les âmes, pareilles aux âmes anciennes, élevaient vers lui un enthousiasme mystique; des faces déferlaient, des yeux mornes s’emplissaient de feu, une espérance démesurée rompait le long atavisme de la résignation. Et les membres du Grand Conseil eux-mêmes, perdus dans l’être collectif, s’abandonnaient au tumulte.

Targ seul pouvait obtenir le silence. Il fit signe à la foule qu’il voulait parler; les voix s’éteignirent, la houle des têtes s’apaisa; une attention ardente dilatait les visages.

Le veilleur, se tournant vers cette lueur blonde qu’Erê mêlait aux chevelures sombres, déclara:

—Peuple des Terres-Rouges, l’eau que j’ai découverte est sur votre territoire: elle vous appartient. Mais la loi humaine me donne un droit sur elle; avant de vous la céder, je réclame mon privilège!

—Vous serez le premier d’entre nous! dit Cimor. C’est la règle.

—Ce n’est pas cela que je demande, répondit doucement le veilleur.

Il fit signe à la foule qu’on lui livrât passage. Puis, il se dirigea vers Erê. Quand il fut près d’elle, il s’inclina et dit d’une voix ardente:

—C’est entre vos mains que je remets les eaux, maîtresse de mon destin... Vous seule pouvez me donner ma récompense!

Elle écoutait, surprise et palpitante. Car de telles paroles ne s’entendaient jamais plus. Dans un autre moment, à peine si elle les eût comprises. Mais au milieu de l’exaltation des cœurs, et avec la vision féerique des sources souterraines, tout son être se troubla: l’émotion magnifique qui agitait le veilleur se refléta sur le visage nacré de la vierge.

VIII
ET SEULES SURVIVENT LES TERRES-ROUGES

Dans les années qui suivirent, la terre n’eut que de faibles secousses. Mais la dernière catastrophe avait suffi pour frapper de mort les oasis. Celles qui avaient vu disparaître toute leur eau ne l’avaient point reconquise. Aux Hautes-Sources, elle avait tari pendant dix-huit mois, puis s’était évanouie dans les gouffres insondables. Seules, les Terres-Rouges avaient connu de vastes espérances. La nappe trouvée par Targ donnait une eau abondante et moins impure que celle des sources disparues. Non seulement elle suffisait à l’entretien des survivants, mais on avait pu recueillir le faible groupe qui s’était sauvé à la Dévastation et beaucoup d’habitants des Hautes-Sources.

Là, s’arrêtait le secours possible. Une hérédité de cinquante millénaires les ayant adaptés aux lois inexorables, les Derniers Hommes acceptaient sans révolte le jugement du destin. Il n’y eut donc aucune guerre; à peine si quelques individus tentèrent de fléchir la règle et vinrent en suppliants aux Terres-Rouges. On ne pouvait que les rejeter: la pitié eût été une suprême injustice et une forfaiture.

A mesure que s’épuisaient les provisions, chaque oasis désignait les habitants qui devaient périr. On sacrifia d’abord les vieillards, puis les enfants, sauf un petit nombre qui furent réservés dans l’hypothèse d’un revirement possible de la planète, puis tous ceux dont la structure était vicieuse ou chétive.

L’euthanasie était d’une extrême douceur. Dès que les condamnés avaient absorbé les merveilleux poisons, toute crainte s’abolissait. Leurs veilles étaient une extase permanente, leurs sommeils profonds comme la mort. L’idée du néant les ravissait, leur joie croissait jusqu’à la torpeur finale.

Beaucoup devançaient l’heure. Peu à peu, ce fut une contagion. Dans les oasis équatoriales, on n’attendit pas la fin des provisions; il restait encore de l’eau dans quelques réservoirs, et déjà les derniers habitants avaient disparu.

Il fallut quatre ans pour anéantir le peuple des Hautes-Sources.

Alors, les oasis furent saisies par l’immense désert, les ferromagnétaux occupèrent la place des hommes.

Après la découverte de Targ, les Terres-Rouges prospérèrent. On avait reconstitué l’oasis vers l’Est, dans un territoire où la rareté des ferromagnétaux rendait leur destruction facile. Les constructions, le défrichement, le captage des eaux se firent en six mois. La première récolte fut belle, la seconde merveilleuse.

Malgré la mort successive des autres communautés, les hommes de l’Oasis Rouge vivaient dans une sorte d’espérance. N’étaient-ils pas la peuplade élue, celle en faveur de qui, pour la première fois depuis cent siècles, la loi implacable avait fléchi? Targ entretenait cet état des âmes. Son influence était grande; il avait l’attrait des créatures triomphantes et leur prestige symbolique.

Cependant, sa victoire n’avait impressionné personne autant que lui-même. Il y voyait une obscure récompense et, plus encore, une confirmation de sa foi. Son esprit d’aventure s’épanouissait; il eut des aspirations presque comparables à celles des ancêtres héroïques. Et l’amour qu’il ressentait pour Erê et les deux enfants nés d’elle se mêlait de rêves dont il n’osait parler à personne, hormis sa femme ou sa sœur, car il les savait incompréhensibles aux Derniers Hommes.

Manô ignorait ces fièvres. Sa vie restait directe. Il ne songeait guère au passé, moins encore à l’avenir. Il goûtait la douceur uniforme des jours; il vivait auprès de sa femme, Arva, une existence aussi insoucieuse que celle des oiseaux argentés dont les groupes, chaque matin, planaient sur l’oasis. Comme ses premiers enfants, à cause de leur belle structure, avaient été parmi les émigrants accueillis aux Terres-Rouges, à peine si une mélancolie fugitive le saisissait en songeant au dépérissement des Hautes-Sources.

Au rebours, ce dépérissement tourmentait Targ: maintes fois, son planeur le conduisit à l’oasis natale. Il cherchait l’eau avec acharnement, il s’éloignait des routes protectrices, il visitait des étendues terribles où les ferromagnétaux vivent la vie des jeunes règnes. Avec quelques hommes de l’oasis, il avait sondé cent gouffres. Quoique les recherches demeurassent vaines, Targ ne se décourageait point: il enseignait qu’il faut mériter les découvertes par des efforts opiniâtres et de longues patiences.

IX
L’EAU FUGITIVE

Un jour qu’il revenait des solitudes, Targ, du haut de son planeur, aperçut une foule près du grand réservoir. A l’aide de son télescope, il discerna les chefs des Eaux et les membres du Grand Conseil; quelques mineurs surgissaient des puits de captage. Un groupe d’oiseaux vint à la rencontre du planeur; par eux, Targ sut que la source inspirait des inquiétudes. Il atterrit, vite enveloppé d’une foule frémissante, qui mettait en lui sa confiance. Ses os se glacèrent, lorsqu’il entendit Manô lui dire:

—Les eaux ont baissé.

Toutes les voix confirmaient la triste nouvelle. Il questionna Rem, le premier chef des Eaux, qui répondit:

—Le niveau a été vérifié au bord de la nappe même. La baisse est de six mètres.

Entre tous, le visage de Rem était immobile. La joie, la tristesse, la crainte, le désir, n’apparaissaient jamais sur ses lèvres froides ni dans ses yeux pareils à deux fragments de bronze, et dont on voyait à peine la sclérotique. Sa science professionnelle était parfaite: il possédait toute la tradition des capteurs de sources.

—La nappe n’est pas immuable, remarqua Targ.

—C’est exact! Mais les écarts normaux ne dépassent jamais deux mètres et jamais ces écarts ne furent brusques...

—Savez-vous avec certitude s’ils le sont maintenant?

—Oui. Les enregistreurs ont été vérifiés: leur marche est normale. Ils ne décelaient rien encore ce matin. C’est vers le milieu du jour que la baisse a commencé. Elle a donc atteint plus d’un mètre cinquante à l’heure...

Son œil minéral demeurait fixe; sa main n’avait pas un geste; l’on voyait à peine remuer ses lèvres. Les yeux de Targ palpitaient comme son cœur.

—D’après les plongeurs, fit Rem, aucune fissure nouvelle ne s’est formée dans le lit du lac. Le mal vient donc des sources. On peut faire trois hypothèses principales: les sources sont obstruées, elles sont détournées de leur voie, ou elles sont taries. Nous conservons une espérance.

De sa bouche, le mot espérance tombait comme un bloc de glace.

Targ dit encore:

—Les réservoirs sont-ils pleins?

Rem eut presque un geste:

—Ils le sont toujours. Et j’ai donné l’ordre d’en creuser de supplémentaires. Avant une heure, toutes nos énergies seront en action.

Il en fut comme l’avait annoncé Rem. Les puissantes machines des Terres-Rouges creusèrent le granit. Jusqu’à la première étoile, une stupeur régna sur l’oasis.

Targ était descendu sous la terre. On y avait maintenant, à l’aide des galeries aménagées par les mineurs, un accès rapide et sans danger. A la lueur des phares, le veilleur considérait le site souterrain où, le premier de tous les hommes, il avait abordé. Il l’étudiait avec fièvre. Deux sources nourrissaient le lac. La première débouchait à vingt-six mètres de profondeur, la deuxième à vingt-quatre mètres.

Les plongeurs avaient pu pénétrer dans l’une, mais à peine; l’autre se trouva trop étroite.

Pour obtenir quelques notions complémentaires, on avait tenté des travaux dans le roc; un éboulement fit naître des craintes. Le remaniement ne pouvait-il déterminer des fissures, par où les eaux se perdraient?

Agre, l’ancêtre du Grand Conseil, avait dit:

—Cette eau nous a été donnée par le Désastre; sans lui, elle nous fût demeurée inaccessible. Peut-être aussi a-t-il creusé sa route actuelle. N’exécutons point de travaux incertains. Il suffit que nous ayons mené à bonne fin ceux qui étaient indispensables...

Cette parole ayant paru sage, on se résigna au mystère.

Vers la fin du crépuscule, le niveau baissa plus lentement; une onde d’espoir courut sur l’oasis. Mais les chefs des Eaux ni Targ ne partageaient cette confiance: si la déperdition s’atténuait, c’est que le niveau était descendu au-dessous des plus grosses fissures d’écoulement. L’eau contenue actuellement dans le lac pouvait descendre à quatre mètres et, si les sources demeuraient inaccessibles, ce serait, avec la provision des réservoirs, toute l’eau possédée par les Derniers Hommes.

Toute la nuit, les machines des Terres-Rouges creusèrent les nouveaux réservoirs; toute la nuit aussi, l’eau, mère de vie, ne cessa de se perdre dans les abîmes de la planète. Au matin, le niveau était descendu à huit mètres, mais deux réservoirs étaient prêts qui reçurent rapidement leur provision; ils absorbèrent trois mille mètres cubes de liquide.

Leur remplissage abaissa encore le niveau; l’on vit apparaître l’orifice de la première source. Targ y pénétra avant tout le monde et s’aperçut que le sol avait subi des transformations récentes. Plusieurs crevasses s’étaient formées, des masses de porphyre obstruaient le passage; il fallait provisoirement renoncer à définir le désastre.

Une seconde journée passa, funèbre. A cinq heures, l’écoulement souterrain et le remplissage d’un réservoir abaissèrent les eaux à la hauteur de la seconde source, dont l’orifice avait complètement disparu.

A partir de ce moment, la perte cessa; il devint presque inutile de hâter la construction de nouveaux réservoirs. Rem n’en persista pas moins à terminer sa tâche: et, pendant six jours, les hommes et les machines de l’oasis travaillèrent.

A la fin du sixième jour, Targ, harassé et le cœur fiévreux, méditait devant sa demeure. Des ténèbres argentées enveloppaient l’oasis. On apercevait Jupiter; une demi-lune aiguë fendait l’éther: sans doute, la grande planète aussi créait des règnes qui, après avoir connu la fraîcheur de la jeunesse et la force de l’âge mûr, se mourraient de pénurie et d’angoisse.

Erê était venue. Dans un rai de lune, ses grands cheveux semblaient une lumière douce et tiède. Targ l’attira près de lui; il murmura:

—J’avais retrouvé auprès de toi la vie des temps antiques... Tu étais le rêve des genèses...; rien que de sentir ta présence, je croyais aux jours innombrables. Et maintenant, Erê, si nous ne retrouvons pas les sources, ou si nous ne découvrons aucune eau nouvelle, dans dix ans les Derniers Hommes auront disparu de la planète.

X
LA SECOUSSE

Six saisons passèrent. Les chefs des Eaux firent creuser d’immenses galeries pour retrouver les sources. Tout échoua. Des fissures illusoires ou des gouffres impénétrables décevaient les efforts. De mois en mois, l’espérance décroissait dans les âmes. Le long atavisme de résignation retombait sur elles; leur passivité parut même s’accroître, à la manière dont s’aggravent, après un répit, des maladies chroniques. Toute foi, même légère, les abandonna. Déjà la mort tenait ces mornes existences.

Quand arriva l’époque où le Grand Conseil décréta les premières euthanasies, il se trouva plus de vivants prêts à disparaître que ne le voulait la loi.

Seuls, Targ, Arva et Erê n’acceptaient point le sort; mais Manô se décourageait. Non qu’il fût devenu prévoyant. Pas plus que jadis, il ne songeait aux lendemains; mais la fatalité lui était devenue présente. Lorsque les euthanasies commencèrent, il eut un sens si aigu de la disparition que toute énergie l’abandonna. L’ombre et la lumière lui furent également ennemies. Il vécut dans une attente funèbre et molle; son amour pour Arva avait disparu comme son amour pour sa propre personne; il ne prenait aucun intérêt à ses enfants, assuré que l’euthanasie les enlèverait bientôt. Et la parole lui devenant odieuse, il n’écoutait plus, il demeurait taciturne et torpide pendant des journées entières. Presque tous les habitants des Terres-Rouges menaient une existence analogue.

Aucun effort ne stimulait leur pitoyable énergie, car le travail devenait presque nul. Hors quelques massifs de plantes, entretenus pour garder des semences fraîches, toute culture avait disparu. L’eau des réservoirs n’exigeait aucun soin: elle était à l’abri de l’évaporation et purifiée par des appareils presque parfaits. Quant aux réservoirs mêmes, il suffisait, chaque jour, de leur faire subir une inspection que facilitaient des indicateurs automatiques. Ainsi, rien ne venait secouer l’atonie des Derniers Hommes. Ceux qui échappaient le mieux au marasme étaient les individus les moins émotifs, qui n’avaient aimé personne et ne s’étaient guère aimés eux-mêmes. Ceux-là, parfaitement adaptés aux lois millénaires, montraient une persévérance monotone, étrangers à toutes les joies comme à toutes les peines. L’inertie les dominait; elle les soutiendrait contre la dépression excessive et contre les résolutions brusques; ils étaient les produits parfaits d’une espèce condamnée.

Au rebours, Targ et Arva se maintenaient par une émotivité supérieure. Révoltés contre l’évidence, ils dressaient devant la formidable planète deux petites vies ardentes, pleines d’amour et d’espoir, palpitantes de ces vastes désirs qui avaient fait vivre l’animalité pendant cent mille siècles.

Le veilleur n’avait abandonné aucune de ses recherches; il tenait soigneusement en état une série de planeurs et de motrices; même il ne laissait pas tomber en ruines les principaux planétaires et veillait sur les appareils sismiques.

Or, un soir, après un voyage vers la Dévastation, Targ veillait seul dans la nuit. A travers le métal transparent de sa fenêtre, une constellation se montrait qui, au temps des Fables, se nommait le Grand Chien. Elle comptait la plus étincelante des étoiles, un soleil bien plus vaste que notre soleil. Targ élevait vers elle son désir inextinguible. Et il songeait à ce qu’il avait vu, vers le milieu du jour, tandis qu’il planait près du sol.

C’était dans une plaine excessivement morne, où se dressaient à peine quelques blocs solitaires. Les ferromagnétaux y dessinaient de toutes parts leurs agglomérations violettes. Il y prenait à peine garde lorsque, au sud, sur une surface jaune clair, il aperçut une race qu’il ne connaissait point encore. Elle produisait des individus de grande taille, chacun formé de dix-huit groupes. Quelques-uns atteignaient une longueur totale de trois mètres. Targ calcula que la masse des plus puissants ne devait pas être inférieure à quarante kilogrammes. Ils se déplaçaient plus facilement que les plus rapides ferromagnétaux connus jusqu’alors; en fait, leur vitesse atteignait un demi-kilomètre par heure.

—C’est effrayant, murmura le veilleur. S’ils pénétraient dans l’oasis, ne serions-nous pas vaincus? Le moindre hiatus dans l’enceinte nous ferait courir un danger mortel.

Il frissonna; une tendresse inquiète le mena dans les chambres voisines. A la lueur orange d’un Radiant, il contempla l’étonnante chevelure lumineuse d’Erê et le visage frais des enfants. Son cœur fondait. Rien que de les voir vivre, il ne pouvait concevoir la fin des hommes. Eh quoi! la jeunesse, la puissance mystérieuse des générations sont en eux, si pleines de sève, et tout va s’évanouir? Qu’une race cacochyme, lentement brisée par la décadence, en fût là, ce serait logique;—mais eux, mais ces chairs aussi jolies et aussi neuves que celles des hommes d’avant l’ère radio-active!...

Comme il s’en revenait, rêveur, une secousse légère agita le sol. A peine s’il eut le temps de s’en apercevoir et déjà le calme immense retombait sur l’oasis. Mais Targ était plein de méfiance. Il attendit quelque temps, l’oreille penchée, aux écoutes. Tout demeurait paisible; les masses grisâtres du site, profilées à la lueur poudreuse des étoiles, apparaissaient immuables, et dans le ciel, implacablement pur, l’Aigle, Pégase, Persée, le Sagittaire, inscrivaient, sur le cadran de l’infini, les minutes passagères.

—Me suis-je trompé? songeait le veilleur... Ou bien la secousse serait-elle vraiment insignifiante?

Il haussa les épaules, avec un léger frisson. Comment osait-il seulement penser qu’une secousse de la terre pût être insignifiante? La plus infime est pleine du plus menaçant mystère!

Soucieux, il alla consulter les sismographes. L’appareil I avait enregistré la fine secousse,—un trait léger et à peine long d’un millimètre. L’appareil II n’annonçait aucune suite au phénomène.

Targ se rendit jusqu’à la maison des oiseaux; on n’en conservait plus qu’une vingtaine. A son arrivée, tous dormaient; ils dressèrent à peine la tête lorsque le veilleur fit jaillir la lumière. Donc, la secousse avait dû les agiter à peine, pendant un moment très bref, et ils n’en prévoyaient pas une seconde.

Cependant, Targ crut devoir avertir le chef des veilles. Cet homme, personnage inerte et aux nerfs tardifs, n’avait rien perçu.

—Je vais faire ma ronde, déclara-t-il... Nous vérifierons, d’heure en heure, les niveaux.

Ces paroles rassurèrent Targ.

XI
LES FUGITIFS

Targ dormait encore, lorsqu’on lui toucha l’épaule. Comme il ouvrait les yeux, il vit sa sœur Arva, toute pâle, qui le regardait. C’était le signe certain d’un malheur; il se dressa d’un bond:

—Que se passe-t-il?

—Des choses redoutables, répondit la jeune femme. Tu sais qu’il y a eu, cette nuit, un tremblement de terre, puisque c’est toi-même qui l’as signalé!

—Une secousse très légère.

—Si légère que personne, à part toi, ne s’en était aperçu... Mais ses suites sont terribles. L’eau du grand réservoir a disparu! Et le réservoir du Sud a trois grandes fissures.

Targ était devenu aussi pâle qu’Arva. Il dit, rauque:

—On n’a donc pas vérifié les niveaux?

—Si. Jusqu’au matin, les niveaux n’ont pas varié. Au matin seulement, le grand réservoir s’est brusquement effondré. En dix minutes, l’eau était perdue. Dans le réservoir du Sud, les fissures se sont déclarées il y a une demi-heure. On pourra tout au plus sauver le tiers du contenu.

Targ avait la tête basse, les épaules rentrées; il était comme un homme qui va s’écrouler. Et il murmura, plein d’horreur:

—Est-ce, enfin, la mort des hommes?

La catastrophe était complète. Comme on avait épuisé, pour les besoins de l’oasis, tous les réservoirs de granit, hors ceux que venait de frapper l’accident, il ne restait d’eau que celle qu’on tenait dans les bassins d’arcum. Elle suffirait à désaltérer cinq ou six cents créatures humaines pendant une année.

Le Grand Conseil se réunit.

Ce fut une assemblée glaciale et presque taciturne. Les hommes qui la composaient, à part Targ, étaient parvenus à l’état de résignation parfaite. Il n’y eut guère de délibération: rien que la lecture des lois et un calcul basé sur des données invariables. Aussi les résolutions furent-elles simples, nettes, impitoyables.

Rem, grand chef des Eaux, les résuma:

—La population des Terres-Rouges se monte encore à sept mille habitants. Six mille doivent, aujourd’hui même, se soumettre à l’euthanasie. Cinq cents mourront avant la fin du mois. Les autres décroîtront de semaine en semaine, de manière à ce que cinquante humains puissent se maintenir jusqu’à la fin de la cinquième année... Si, alors, des eaux nouvelles ne sont pas découvertes, ce sera la fin des hommes.

L’assemblée écoutait, impassible. Toute réflexion était vaine; une fatalité incommensurable enveloppait les âmes. Et Rem dit encore:

—Les hommes et les femmes ayant dépassé quarante ans ne doivent pas survivre. A part cinquante, tous accepteront l’euthanasie aujourd’hui même. Pour les enfants, neuf familles sur dix n’en conserveront point; les autres en garderont un seul. Le choix des adultes est fixé d’avance: nous n’aurons qu’à consulter les listes de structure.

Une faible émotion agita l’assemblée. Puis, les têtes s’inclinèrent, en signe de soumission, et la foule du dehors, à qui les ondifères avaient communiqué la délibération, se taisait. A peine si quelque mélancolie assombrissait les plus jeunes...

Mais Targ ne se résignait point. Il rejoignit d’un élan sa demeure où Arva et Erê l’attendaient déjà, frémissantes. Elles tenaient contre elles leurs enfants; l’émotion les soulevait, l’émotion jeune et tenace, source de l’antique vie et des vastes avenirs.

Près d’elles, Manô rêvassait. Leur trouble ne l’avait surpris qu’une minute. Le fatalisme était sur ses épaules comme un roc.

A la vue de Targ, Arva s’écria:

—Je ne veux pas!... Je ne veux pas! Nous ne mourrons pas ainsi.

—Tu as raison, répliqua Targ. Nous tiendrons tête à l’infortune.

Manô sortit de sa torpeur pour dire:

—Et que ferez-vous? La mort est plus proche que si nous avions cent ans de vie.

—N’importe! cria Targ. Nous partirons!

—La terre est vide pour les hommes! fit encore Manô. Elle vous tuera dans la douleur. Ici, du moins, la fin sera douce.

Targ ne l’écoutait plus. L’urgence de l’action l’absorbait: il fallait fuir avant le milieu du jour, heure fixée pour le sacrifice.

Ayant visité avec Arva les planeurs et les motrices, il fit son choix. Puis, il répartit entre les appareils la provision d’eau et les vivres qu’il avait en réserve, tandis qu’Arva emmagasinait l’énergie. Leur travail fut prompt. Avant neuf heures, tout était prêt.

Il retrouva Manô toujours plongé dans sa torpeur et Erê qui avait rassemblé les vêtements utiles.

—Manô, dit-il en touchant l’épaule de son beau-frère, nous allons partir. Viens!

Manô haussa lentement les épaules.

—Je ne veux pas périr dans le Désert! déclara-t-il.

Arva se jeta sur lui et l’étreignit de toute sa tendresse; un peu de son ancien amour réchauffa l’homme. Mais, tout de suite ressaisi par l’inévitable:

—Je ne veux pas! dit-il.

Tous le supplièrent—longtemps. Targ essaya même de l’entraîner de vive force; Manô résistait avec la puissance invincible de l’inertie.

Comme l’heure avançait, on déchargea de ses provisions le quatrième planeur, et, après une prière suprême, Targ donna le signal du départ. Les avions s’élevèrent dans le soleil, Arva jeta un long regard sur la demeure où son compagnon attendait l’euthanasie, puis, secouée de sanglots, elle silla sur les solitudes sans bornes.

XII
VERS LES OASIS ÉQUATORIALES

Targ se dirigeait vers les oasis équatoriales: les autres ne recélaient que la mort.

Au cours de ses explorations, il avait visité la Désolation, les Hautes-Sources, la Grande Combe, les Sables-Bleus, l’Oasis-Claire et le Val-de-Soufre: elles contenaient quelque nourriture, mais pas une goutte d’eau. Seules, les deux Équatoriales gardaient de faibles réserves. La plus proche, l’Équatoriale des Dunes, distante de quatre mille cinq cents kilomètres, pouvait être atteinte dans la matinée du lendemain.

Le voyage fut abominable: Arva ne cessait de songer à la mort de Manô. Quand le soleil fut au haut de sa trajectoire, elle poussa un grand cri funèbre: c’était l’heure de l’euthanasie! Jamais plus elle ne reverrait l’homme avec qui elle avait vécu la tendre aventure!...

Le Désert prolongeait sa vaste étendue. Pour des yeux humains, la terre était morte épouvantablement. Pourtant, l’autre vie y croissait, pour qui c’étaient les temps de la genèse. On la voyait pulluler sur les plaines et les collines, redoutable et incompréhensible. Parfois, Targ l’exécrait; parfois, une sympathie craintive s’éveillait dans son âme. N’y avait-il pas une analogie mystérieuse, et même une obscure fraternité, entre ces êtres et les hommes? Certes, les deux règnes étaient moins loin l’un de l’autre que chacun ne l’était du minéral inerte. Qui sait si leurs consciences, à la longue, ne se seraient pas comprises!

En y songeant, Targ soupirait. Et les planeurs continuaient à siller dans l’oxygène bleu, vers un inconnu si terrible que, d’y songer seulement, les voyageurs sentaient transir leur chair.

Afin de parer aux surprises, la halte fut décidée avant le crépuscule. Targ fit choix d’une colline surmontée d’un plateau. Les ferromagnétaux s’y décelaient rares et d’espèces faciles à déplacer. Sur le plateau même, il y avait un roc de porphyre vert, avec des creux propices. Les planeurs atterrirent; on les fixa à l’aide des cordes d’arcum. Au reste, faits de substances choisies et d’une extrême résistance, ils étaient à peu près invulnérables.

Il se trouva que le roc et ses alentours abritaient à peine quelques groupes ferromagnétiques de la plus petite taille. En un quart d’heure, ceux-ci furent expulsés et l’on put organiser le campement.

Ayant pris un repas de gluten concentré et d’hydrocarbures essentiels, les fugitifs attendirent la fin du jour. Combien d’autres créatures, leurs semblables, avaient, dans l’océan immense des âges, connu des détresses analogues? Lorsque les familles rôdaient solitaires, avec les massues de bois et les frêles outils de pierre, il y eut, devant l’espace féroce, des nuits où quelques humains tremblaient de faim, de froid, d’épouvante, à l’approche des lions ou des eaux déchaînées. Plus tard, des naufragés clamèrent sur des îlots déserts ou sous les rocs d’une rive meurtrière; des voyageurs se perdirent au sein des forêts carnivores ou parmi les marécages. Innombrables furent les drames de la détresse!... Mais tous ces malheureux se trouvaient devant la vie sans bornes: Targ et ses compagnons n’apercevaient que la mort!

—Pourtant, songeait le veilleur en regardant les enfants d’Erê et ceux d’Arva, ce faible groupe contient toute l’énergie nécessaire pour refaire une humanité!...

Il poussa un gémissement. Les étoiles du pôle tournaient dans leur piste étroite; les ferromagnétaux phosphoraient sur la plaine; longtemps Targ et Arva rêvèrent, misérablement, auprès de la famille endormie.

Le lendemain, ils arrivèrent à l’Équatoriale des Dunes. Elle s’étendait au sein d’un désert formé jadis de sables, mais que les millénaires avaient durci. L’atterrissage glaça le cœur des arrivants: les cadavres de ceux qui, les derniers, s’étaient livrés à l’euthanasie, demeuraient là sans sépulture. Beaucoup d’Équatoriaux, ayant préféré mourir sous le ciel libre, on les apercevait parmi les ruines, immobiles dans leur terrible sommeil. L’air sec, et infiniment pur, les avait momifiés. Ils eussent pu demeurer ainsi, pendant des temps interminables, témoins suprêmes de la fin des hommes...

Un spectacle plus menaçant détourna la tristesse des fugitifs: les ferromagnétaux pullulaient. On voyait de tous côtés leurs colonies violettes; beaucoup étaient de grande taille.

—En marche! fit Targ avec vivacité et inquiétude.

Il n’eut pas besoin d’insister. Arva et Erê, connaissant le péril, entraînèrent les petits, pendant que Targ étudiait le site. L’oasis n’avait subi que des remaniements négligeables. A peine si les ouragans avaient disloqué quelques demeures, renversé des planétaires ou des ondifères; la plupart des machines et des générateurs d’énergie devaient être intacts. Mais les réservoirs d’arcum surtout préoccupaient le veilleur. Il y en avait deux, largement entamés, dont il connaissait l’emplacement. Quand ils apparurent, il n’osa d’abord les toucher; son cœur battait de crainte. Lorsque, enfin, il se fut décidé:

—Intacts! cria-t-il avec une sorte de saisissement... Nous avons de l’eau pour deux ans. Maintenant, cherchons le refuge.

Après une longue course, il choisit une langue de terre, près de l’enceinte, à l’ouest. Les ferromagnétaux y étaient en petit nombre: en peu de jours, on pourrait construire une barrière protectrice. Deux demeures s’offraient, spacieuses, que les météores avaient épargnées.

Targ et Arva parcoururent la plus grande. Les meubles et les instruments se décelaient solides, à peine couverts d’une fine poussière; de toutes parts, on sentait je ne sais quelle présence subtile. En entrant dans une des chambres, une profonde mélancolie saisit les visiteurs: sur le lit d’arcum, deux humains apparaissaient, étendus côte à côte. Longtemps, Targ et Arva contemplèrent ces formes paisibles, où la vie habitait naguère, où avaient tressailli la joie et la douleur...

D’autres y auraient pris une leçon de résignations; mais eux, pleins d’amertume et d’horreur, se raidissaient pour la lutte.

Ils firent disparaître les cadavres et, ayant abrité Erê avec les enfants, ils expulsèrent quelques groupes de ferromagnétaux. Ensuite, ils prirent leur premier repas sur la terre nouvelle.

—Courage! murmura Targ. Il y eut un moment, dans la profondeur de l’Éternité, où un seul couple humain exista; toute notre espèce en est descendue! Nous sommes plus forts que ce couple. Car s’il avait péri, l’humanité périssait. Ici, plusieurs peuvent mourir sans détruire encore toute espérance.

—Oui, soupira Erê; mais l’eau couvrait la terre!

Targ la regarda avec une tendresse sans bornes.

—N’avons-nous pas déjà retrouvé l’eau une première fois? fit-il tout bas.

Il demeura immobile, les yeux comme aveuglés par le rêve intérieur. Mais, se réveillant:

—Tandis que vous aménagerez la demeure, je vais examiner nos ressources.

Il parcourut l’oasis en tous sens, évalua les provisions laissées par les Équatoriaux, s’assura du fonctionnement des générateurs d’énergie, des machines, des planeurs, des planétaires et des ondifères. Le trésor industriel des Derniers Hommes était là, prêt à seconder toutes les renaissances. D’ailleurs, Targ avait amené des Terres-Rouges ses livres techniques et les annales, riches en notions et en souvenirs. La présence des ferromagnétaux le troublait. Dans tel district, ils s’accumulaient en masses redoutables: il suffisait de s’arrêter pendant peu de minutes, pour sentir leur sourd travail.

—Si nous avons une descendance, songeait le veilleur, la lutte sera formidable!

Il vint ainsi jusque vers l’extrémité sud de l’Équatoriale.

Là, il s’arrêta, hypnotisé: sur un champ où, jadis, croissaient des céréales, il venait d’apercevoir ces ferromagnétaux de grande taille qu’il avait découverts dans la solitude, près des Hautes-Sources. Son cœur se serra. Un souffle froid lui passa sur la nuque.

XIII
LA HALTE

Les saisons coulèrent au gouffre éternel. Targ et les siens continuaient à vivre. Le vaste monde les enveloppait de sa menace. Naguère, lorsqu’ils habitaient les Terres-Rouges, ils subissaient déjà la mélancolie de ces déserts où s’annonçait la fin des Hommes. Mais, après tout, des milliers de leurs semblables occupaient avec eux le refuge suprême. Maintenant, ils concevaient une plus complète détresse; ils n’étaient plus qu’une trace minuscule de l’ancienne vie. D’un pôle à l’autre, dans toutes les plaines, sur toutes les montagnes, chaque parcelle de la planète était ennemie, hors cette autre oasis où l’euthanasie dévorait des créatures qui avaient, sans rémission, abandonné l’espérance.

On avait enveloppé le terrain choisi d’une enceinte protectrice, consolidé encore les réservoirs d’eau, rassemblé et abrité les provisions, et Targ partait souvent à la découverte, avec Erê ou Arva, à travers l’étendue désertique. Tout en cherchant l’eau créatrice, il amassait partout les matières hydrogénées. Elles étaient rares; l’hydrogène, dégagé en masses immenses aux temps de la puissance humaine et aussi lorsqu’on avait voulu remplacer l’eau de la nature par une eau industrielle, avait presque disparu. Selon les annales, la plus grande partie s’était décomposée en protoatomes et disséminée dans les espaces interplanétaires. L’autre partie avait été entraînée, par des réactions mal définies, à des profondeurs inaccessibles.

Cependant, Targ récoltait assez de substances utiles pour accroître sensiblement la provision d’eau. Mais ce ne pouvait être là qu’un expédient.

Les ferromagnétaux, surtout, préoccupaient Targ. Ils prospéraient. C’est qu’il y avait sous l’oasis, à peu de profondeur, une réserve considérable de fers humains. Le sol et la plaine environnante recouvraient une ville morte. Or, les ferromagnétaux attiraient le fer souterrain à une distance d’autant plus grande qu’ils étaient eux-mêmes de plus forte taille. Les derniers venus, les Tertiaires, comme les surnommait Targ, pouvaient ainsi, pourvu qu’ils y missent le temps, puiser à plus de huit mètres. Par surcroît, les déplacements du métal, à la longue, ouvraient dans la terre des brèches par où les Tertiaires pouvaient s’introduire. Les autres ferromagnétaux déterminaient des effets analogues, mais incomparablement plus faibles. D’ailleurs, ils ne descendaient jamais dans des profondeurs de plus de deux ou trois mètres. Pour les Tertiaires, Targ ne tarda pas à constater qu’il n’y avait guère de limites à leur pénétration: ils descendaient aussi loin que le permettaient les fissures.

Il fallut prendre des mesures spéciales pour les empêcher de miner le sol où habitaient les deux familles. Les machines creusèrent, sous l’enceinte, des galeries dont les parois furent doublées d’arcum et plaquées de bismuth. Des piliers de ciment granitique, assis sur le roc, assurèrent la solidité des voûtes. Ce vaste travail dura plusieurs mois: les puissants générateurs d’énergie, les machines souples et subtiles, permirent de l’exécuter sans fatigue. Il devait, selon les calculs de Targ et d’Arva, résister pendant trente ans à tous les dégâts des Tertiaires, et cela dans l’hypothèse que la multiplication de ceux-ci serait très intense.

XIV
L’EUTHANASIE

Or, après trois années, grâce à l’appoint fourni par les corps hydrogénés, la provision d’eau n’avait guère décru. Les provisions solides demeuraient abondantes et il en existait encore dans les autres oasis. Mais aucune trace de source ne s’était décelée, quoique Arva et Targ eussent sondé le désert, infatigablement et à des distances énormes.

Le sort des Terres-Rouges troublait l’âme des réfugiés. Souvent, l’un ou l’autre avait lancé un appel dans le Grand Planétaire. Personne n’avait répondu. Le frère et la sœur poussèrent plusieurs fois leur voyage jusqu’à l’oasis. A cause de la loi inexorable, ils n’osaient atterrir, ils planaient. Aucun habitant ne daignait s’apercevoir de leur présence. Et ils virent que l’euthanasie accomplissait son œuvre. Beaucoup plus d’êtres que ne l’exigeait la règle avaient trépassé. Vers le trentième mois, à peine s’il demeurait une vingtaine d’habitants.

Un matin d’automne, Arva et Targ partirent pour un voyage. Ils comptaient suivre la double route qui reliait, depuis des âges immémoriaux, l’Équatoriale des Dunes aux Terres-Rouges. En route, Targ obliquerait vers une contrée qui, dans une précédente croisière, l’avait impressionné. Campée sur un des relais-refuges, Arva l’attendrait. Ils se parleraient aisément, car Targ emportait un ondifère mobile, qui pouvait recevoir et transmettre la voix à plus de mille kilomètres. Ainsi que dans leurs précédentes explorations, ils communiqueraient avec Erê et les enfants, tous les planétaires de l’oasis et des relais ayant été maintenus en bon ordre.

Aucun péril ne menaçait Erê, hors ceux qui dominent de si haut l’énergie humaine qu’ils ne lui feraient pas courir plus de risques qu’à Targ et à Arva. Les enfants avaient grandi; leur sagesse, précoce comme celle de tous les Derniers Hommes, ne différait guère de celle des adultes. Les deux aînés—un fils de Manô, une fille du veilleur—maniaient parfaitement les énergies et les appareils. Contre les entreprises aveugles des ferromagnétaux, ils valaient des hommes. Un atavisme sûr les conseillait. Cependant, Targ avait passé, la veille, de longues heures à inspecter l’enclave familiale et les alentours. Tout était normal.

Avant le départ, les deux familles s’assemblèrent auprès des planeurs. Ce fut, comme à chaque grand départ, une minute impressionnante. Dans la lumière horizontale, ce petit groupe était toute l’espérance humaine, toute la volonté de vivre, toute la vieille énergie des mers, des forêts, des savanes et des villes. Là-bas, aux Terres-Rouges, ceux qui palpitaient encore n’étaient plus que des fantômes. Et Targ enveloppa sa race et la race d’Arva d’un long regard d’amour. La clarté des races blondes avait passé d’Erê sur sa fille. Les deux têtes vêtues d’or se touchaient presque: quelle fraîcheur émanait d’elles!... quelles légendes profondes et tendres!

Les autres aussi, malgré leurs visages bistres et leurs yeux d’anthracite, avaient une singulière jeunesse,—le regard ardent de Targ ou l’aptitude au bonheur de Manô.

—Ah! s’exclama-t-il, qu’il est dur de vous quitter! Mais le danger serait bien plus grand de partir ensemble!

Tous savaient bien, même les enfants, que le salut était au dehors, dans quelque coin mystérieux des déserts. Ils savaient aussi que l’oasis, le centre de leur existence, devait toujours être occupée. D’ailleurs, ne communiaient-ils pas, plusieurs fois par jour, par la voix des planétaires?

—Allons! fit enfin Targ.

Le frisson subtil des énergies s’entendit aux ailes des planeurs. Ils s’élevèrent, ils décrurent dans le matin de nacre et de saphir. Erê les vit disparaître à l’horizon. Elle soupira. Quand Arva et Targ n’étaient plus là, la fatalité pesait plus lourde. La jeune femme épiait l’oasis avec des yeux craintifs et chaque geste des petits éveillait son inquiétude. Chose bizarre! Sa peur évoquait des dangers qui n’étaient plus de ce monde. Elle ne redoutait ni le minéral, ni les ferromagnétaux, elle redoutait de voir surgir des hommes inconnus, des hommes qui viendraient du fond de l’immensité inhabitable... Et cet étrange ressouvenir de l’antique instinct la faisait parfois sourire, mais, parfois aussi, lui donnait un frisson, surtout lorsque le soir posait ses ondes noires sur l’Équatoriale des Dunes.

Targ et sa compagne sillaient vertigineusement dans la mer aérienne. Ils aimaient la vitesse. Tant de voyages n’avaient pu éteindre la joie de défier l’espace. La sombre planète était comme vaincue. Ils voyaient s’avancer ses plaines sinistres, ses âpres rocs, et les monts semblaient se précipiter sur eux pour les anéantir. Mais, d’un geste menu, ils triomphaient des abîmes et des pics formidables. Effrayantes, flexibles et soumises, les énergies chantaient tout bas leur hymne; le mont était franchi, les planeurs légers redescendaient vers les déserts où, vagues, tardifs, pesants, évoluaient les ferromagnétaux. Qu’ils semblaient pitoyables et dérisoires! Mais Targ et Arva connaissaient leur force secrète. C’étaient les vainqueurs. Le temps était devant eux et pour eux, les choses coïncidaient avec leur volonté obscure; un jour, leurs descendants produiraient des pensées admirables et manieraient des énergies merveilleuses...

Targ et Arva résolurent d’aller d’abord jusqu’aux Terres-Rouges. Leur âme s’élançait vers l’ultime asile de leurs semblables, dans un désir passionné, où il y avait de la crainte, de la détresse, un amour profond et chagrin. Tant que des hommes persisteraient là-bas, il y aurait je ne sais quelle subtile et tendre promesse. Quand ils auraient enfin disparu, la planète semblerait plus lugubre encore, les déserts plus hideux et plus vastes.

Après une courte nuit passée sur un des relais, les voyageurs eurent, par la voie du planétaire, une causerie avec Erê et les enfants: c’était moins pour se rassurer que pour rejoindre la famille à travers l’espace. Ensuite, ils sillèrent vers l’oasis. Ils y parvinrent avant le milieu du jour.

Elle semblait immuable. Telle ils l’avaient quittée, telle elle se profilait au foyer de leurs oculaires. Les demeures d’arcum miroitaient au soleil, on apercevait les plates-formes des ondifères, les remises des motrices et des planeurs, les transformateurs d’énergie, les machines colossales ou délicates, les appareils qui puisaient naguère l’eau aux entrailles du sol et les champs où poussèrent les dernières plantes... Partout demeurait l’image de la puissance et de la subtilité humaines. Au premier signal, des forces incalculables pouvaient être déchaînées, puis asservies, d’énormes travaux accomplis. Tant de ressources demeuraient aussi inutiles que la palpitation d’un rayon dans l’éther infini! L’impuissance de l’homme était dans sa structure même: né avec l’eau, il s’évanouissait avec elle.

Pendant quelques minutes, les planeurs voguèrent par-dessus l’oasis. Elle semblait déserte. Aucun homme, aucune femme, aucun enfant ne se montrait au seuil des demeures, sur les chemins ni sur les champs incultes. Et cette solitude glaçait l’âme des visiteurs.

—Seraient-ils morts enfin? murmura Arva.

—Peut-être! répondit Targ.

Les planeurs descendirent, jusqu’à frôler le haut des maisons et les plates-formes des planétaires. C’était le silence et l’immobilité d’une nécropole. L’air, assoupi, ne mouvait pas même la poussière; seules des bandes de ferromagnétaux s’agitaient avec lenteur.

Targ se décida à descendre sur une plate-forme et fit vibrer le transmetteur d’un ondifère; un appel puissant se répéta de conque en conque.

—Des hommes! s’écria soudain Arva.

Targ reprit son vol. Il vit deux personnages au seuil d’une demeure et, pendant quelques minutes, hésita à les interpeller. Quoique les habitants de l’oasis ne formassent plus qu’un groupe pitoyable, Targ vénérait en eux son Espèce et respectait la loi. Celle-ci était gravée dans chacune de ses fibres; elle lui apparaissait profonde comme la vie même, redoutable et tutélaire, infiniment sage, inviolable. Et, puisqu’elle l’exilait à jamais des Terres-Rouges, il s’inclinait devant elle.

Aussi sa voix trembla-t-elle, lorsqu’il s’adressa à ceux qui venaient d’apparaître.

—Combien y a-t-il de vivants dans l’oasis?

Les deux hommes élevèrent des visages pâles, qui exprimaient une étrange sérénité. Puis, l’un d’eux répondit:

—Nous sommes cinq encore... Ce soir, nous serons délivrés!

Le cœur du veilleur se serra. Il reconnaissait, dans les regards qui croisaient le sien, la lueur brumeuse de l’euthanasie.

—Pouvons-nous descendre? fit-il humblement. La loi nous exile.

—La loi est finie! murmura le deuxième homme. Elle a disparu au moment où nous avons accepté la grande guérison...

Au bruit des voix, trois autres vivants parurent, deux hommes et une jeune femme. Tous considéraient les planeurs d’un air d’extase.

Alors, Targ et Arva atterrirent.

Il y eut un court silence. Le veilleur examinait avidement les derniers de ses semblables. La mort était en eux; aucun remède ne pouvait combattre les poisons délicieux de l’euthanasie.

La femme, toute jeune, était de beaucoup la plus pâle des cinq. Hier encore, elle portait l’avenir, aujourd’hui, elle était plus vieille qu’une centenaire. Et Targ s’exclama:

—Pourquoi avez-vous voulu mourir? L’eau est-elle donc épuisée?

—Que nous importe l’eau! chuchota la jeune femme. Pourquoi vivrions-nous? Pourquoi nos ancêtres ont-ils vécu? Une folie inconcevable les a fait résister, pendant des millénaires, au décret de la nature. Ils ont voulu se perpétuer dans un monde qui n’était plus le leur. Ils ont accepté une existence abjecte..., uniquement pour ne pas disparaître. Comment est-il possible que nous ayons suivi leur pitoyable exemple?... Il est si doux de mourir!

Elle parlait d’une voix lente et pure. Ses paroles faisaient un mal affreux à Targ. Chaque atome de sa chair se soulevait contre une telle résignation. Et la joie paisible qui éclatait sur la face des agonisants lui demeurait incompréhensible.

Il se tut pourtant. De quel droit essaierait-il de mêler la plus légère amertume à leur fin, puisque cette fin n’était plus évitable?... La jeune femme entrefermait les paupières. Sa faible exaltation s’éteignait, son souffle se ralentissait de seconde en seconde et, s’appuyant contre une cloison d’arcum, elle répéta:

—Il est si doux de mourir!

Et l’un des hommes murmura:

—La délivrance est prochaine.

Puis, tous attendirent. La jeune femme s’était étendue sur le sol, elle respirait à peine. Une pâleur croissante envahissait ses joues. Puis, elle rouvrit un moment les yeux, elle regarda Targ et Arva avec une tendresse apitoyée.

—La folie de la souffrance demeure en vous, balbutia-t-elle.

Sa main se souleva et retomba lentement. Ses lèvres frémirent. Une dernière onde agita sa chair. Enfin, ses membres s’allongèrent et elle s’éteignit aussi doucement qu’une petite étoile au bas de l’horizon.

Ses quatre compagnons la considéraient avec une tranquillité heureuse.

L’un d’eux murmura:

—La vie n’a jamais été désirable..., même au temps où la terre voulait la puissance des hommes...

Frappés d’horreur, Targ et Arva gardèrent longtemps le silence. Puis, ils enveloppèrent pieusement celle qui, la dernière, avait représenté le Futur aux Terres-Rouges. Mais ils n’eurent pas le courage de rester avec les autres. La certitude absolue de leur mort les remplissait d’épouvante.

—Partons, Arva! dit-il doucement.

—Aujourd’hui, disait le veilleur, tandis que son planeur volait de conserve avec celui d’Arva..., nous sommes vraiment, nous et les nôtres, la seule, la dernière chance de l’espèce humaine.

Sa compagne tourna vers lui un visage plein de larmes.

—Malgré tout, balbutia-t-elle, c’était une grande douceur de savoir qu’on vivait encore aux Terres-Rouges. Que de fois cela m’a consolée... Et maintenant, maintenant!

Son geste montrait l’étendue implacable et les lourdes montagnes de l’occident. Elle eut un cri d’abandon:

—Tout est fini, mon frère!

Lui-même avait baissé la tête. Mais il réagit contre la douleur; il clama, les yeux étincelants:

—La mort seule détruira mon espérance...

Pendant plusieurs heures, les planeurs suivirent la ligne des routes. Lorsque parut le pays qui attirait Targ, ils ralentirent. Arva choisit le relais où elle devait attendre. Puis, le planétaire ayant apporté les voix d’Erê et des enfants, le veilleur s’élança seul vers les solitudes. Il connaissait déjà la contrée, grossièrement, dans une aire qui s’étendait jusqu’à douze cents kilomètres des routes.

Plus il avançait, plus les sites devenaient chaotiques. Une chaîne de collines se présenta, puis, de nouveau, la plaine déchiquetée. Maintenant, Targ voguait en plein inconnu. A plusieurs reprises, il descendit jusqu’au niveau du sol; un vertige le poussait à franchir de nouvelles étapes.

Une immense muraille rousse barra l’horizon. L’aviateur la franchit et silla sur l’abîme. Des gouffres s’y creusaient, gouffres de ténèbres, dont on ne pouvait même deviner la profondeur. Partout se décelait la trace d’immenses convulsions; des monts entiers avaient croulé, d’autres se tordaient, prêts à s’abattre dans le vide insondable. Le planeur décrivit de longues paraboles sur cet impressionnant paysage. La plupart des gouffres étaient si larges que les avions auraient pu y descendre par douzaines.

Targ alluma son fanal et commença l’exploration au hasard. Il s’engagea d’abord dans une crevasse ouverte au bas de la falaise; la lumière semblait se dissoudre pour atteindre le fond, qui se décela sans issue.

Un second gouffre parut d’abord propice à l’aventure. Plusieurs galeries s’enfonçaient dans la terre; Targ les explora sans profit.

Le troisième voyage fut vertigineux. Le planeur descendit à plus de deux mille mètres avant de toucher terre. Le fond de ce trou démesuré formait un trapèze dont le plus petit côté avait deux hectomètres. Partout s’ouvraient des cavernes. Il fallut une heure pour les parcourir. Hors deux, toutes étaient bornées par des parois pleines. Les deux, au rebours, comportaient de nombreuses fissures, mais trop étroites pour permettre le passage d’un homme.

—N’importe! murmurait Targ au moment où il se disposait à abandonner la deuxième caverne... Je reviendrai.

Soudain, il eut cette impression étrange qu’il avait ressentie, dix ans auparavant, le soir du grand désastre. Tirant vivement son hygroscope, il considéra l’aiguille et poussa un cri de triomphe: il y avait de la vapeur d’eau dans la caverne.