LE QUINQUET


Charles Labarre allumait devant nous sa lampe,—une de ces vieilles lampes où l’on entend tourner des rouages lorsqu’on l’arrange et qui lance des borborygmes comme un ivrogne. Il procédait à l’opération avec un air d’alchimiste ou de pharmacien. Barral se mit à rire:

—Est-ce que ce serait par hasard la lampe d’Aladin?

Labarre prit un air grave:

—C’est un fétiche. Elle est dans la famille depuis plus de cent ans; j’aimerais mieux donner cent mille francs que de la perdre!... Je ne la confie jamais à personne. Je l’arrange chaque jour de mes propres mains et je la répare moi-même lorsque par hasard elle se dérange,—ce qui est excessivement rare, car sa construction est robuste et son mécanisme admirablement construit.

La lampe, pendant ce discours, avait peu à peu haussé sa flamme. Elle jetait une lueur jaune, très égale et très douce.

—Oui, reprit Labarre, j’ai pour elle une affection véritable, comme je n’en ai pas pour beaucoup de gens. Elle a éclairé mes veilles, assisté à mes douleurs et à mes joies. Et puis, elle a une histoire. Si j’étais superstitieux, je dirais qu’elle a eu une influence bienfaisante sur ma famille. Mais je ne suis pas superstitieux, et pourtant... il y a des moments où je ne suis pas très loin de lui accorder une sorte de vie... Tenez, je ne résiste pas à vous raconter quelques-unes des aventures où elle parut jouer un rôle. La première remonte à dix-huit cent et quatre. A cette époque, elle n’appartenait pas encore à notre famille. C’était un soir, un soir de printemps. Un crépuscule d’escarboucle, de béryl et d’hyacinthe remplissait les nuages. Les aubépines et les lilas jetaient à travers l’étendue leurs âmes odoriférantes. Il s’élevait de la terre une douceur palpitante qui résonnait dans la chair des hommes. Et mon arrière-grand’mère Julienne, jeune comme l’avrillée, tout étourdie de rêves, était descendue par le parc, avec la servante Anastasie, et avait marché au hasard, jusqu’aux emblavures, en contre-bas de l’Yvelaine. La nuit était venue. Le four immense du firmament s’emplissait d’étincelles; la voie lactée étendait sa fourche d’étoiles... C’était dans la courbe de la rivière. L’Yvelaine s’enflait, tapageuse et bondissante. Julienne écoutait par moments ses voix humides, mais elle n’avait aucune inquiétude. Brusquement, il se fit une rumeur énorme, qui tenait des détonations de l’artillerie et de la chute de blocs dans la montagne: c’était l’eau qui rompait ses digues et qui se précipitait sur la plaine. Julienne ne le comprit pas tout de suite, mais la vieille Anastasie, servie par sa longue expérience, déclara:

—C’est l’inondation, mamzelle... faut nous sauver vivement.

Malheureusement les deux promeneuses occupaient le fond de la courbe. Deux torrents accouraient dans les ténèbres, sans qu’elles pussent préciser leur direction. Elles étaient nerveuses, elles perdirent la tête. Tantôt elles fuyaient vers l’orient, tantôt vers le couchant. L’eau cependant approchait. On entendait sa voix de troupeau, on discernait des phosphorescences redoutables. Et, comme elle arrivait de toutes parts, il devenait impossible de deviner où étaient les voies libres encore. La vieille Anastasie, d’abord assez sagace et résolue, se découragea plus vite que Julienne.

Elle criait:

—Nô va mourir! nô va mourir!

Et elle avait fini par s’asseoir, son tablier relevé sur la tête, attendant la fin. Julienne, presque aussi désespérée que la vieille femme, jetait tout autour d’elle des regards éperdus. Brusquement, elle aperçut une lueur dans les ténèbres, cette lueur des contes et des légendes qui a, de tout temps, symbolisé le secours inattendu. Elle fut saisie d’une inexprimable confiance, elle cria d’une voix assurée:

—Viens, Anastasie, j’ai retrouvé la route.

Et elle entraînait la bonne, elle courait de toutes ses forces. Il y eut un moment terrible, où des vagues hurlèrent tout près des fugitives. Mais un tertre les sauva, puis une espèce de chaussée, et, toujours guidées par la lumière, elles atteignirent enfin une grande maison blanche sur le versant de la colline. Elles étaient hors d’atteinte. Des braves gens les accueillirent; elles passèrent la soirée à la lueur de la lampe, de cette lampe qui les avait sauvées et à laquelle Julienne manifestait une telle gratitude que ses propriétaires lui en firent cadeau.

*
*  *

Entrée dans la famille, la lampe eut une histoire digne de ses débuts. Elle présida à des événements graves ou joyeux, mais presque toujours favorables, comme, par exemple, la fortune de mon père. Comme vous le savez, mon père fut un historien. Il avait la manie des documents. Le pays d’où nous sommes originaires fourmillait, à cette époque, de pièces curieuses, cachées dans d’antiques manoirs dont les propriétaires se prêtaient avec indulgence à la manie de mon ascendant. Il arriva même qu’un vieux maniaque, le dernier rejeton d’une famille lettrée, légua à mon père tout son patrimoine. A la vérité, c’était peu de chose: une tour lézardée, quelques murailles ruineuses, quatre ou cinq acres d’une terre sauvage, si ravagée de cailloux qu’elle ne se prêtait à aucune culture. Mais c’était un nid à documents, à inscriptions curieuses, à débris suggestifs. Mon père s’y installa tout un été et se mit à y faire des fouilles. Il les prolongeait quelquefois très tard. Armé d’une bonne lanterne, il parcourait des chambres, visitait des placards et des cachettes, sondait des murailles.

Or, un soir, sa lanterne se brisa. Il voulut la remplacer par une lampe de cuisine, mais cette lampe était si fumeuse qu’il dut y renoncer. Il alla alors prendre «sa» lampe, et, avec précaution, il s’en servit pour éclairer une chambre voûtée, où il soupçonnait des secrets. C’était au moins la vingtième fois qu’il y revenait—vainement—; ses échecs ne faisaient qu’irriter son envie. Il tapait sur les murailles, arrachait du plâtre, sondait à l’aide de ses outils. Rien. A la fin, dans un accès d’humeur où se mêlait quelque esprit jovial et burlesque, il se tourna vers sa lampe, et s’écria:

—Tu es entrée dans la famille en sauvant ma grand’mère... ne feras-tu rien pour moi?

Ce disant, il marchait à petits pas, la lampe tout près de la muraille. Tout à coup, la flamme fit une espèce de bond; puis elle palpita, vira, s’allongea:

—Voilà qui est singulier! murmura mon père, toujours dans la même disposition joviale... on dirait que tu me réponds...

Il s’arrêta; il vit une mince fissure dans la pierre:

—Eh bien! s’exclama-t-il en riant, nous allons prendre ta réponse pour bonne... Voyons un peu ce qu’il y a là derrière.

Il déposa la lampe au milieu de la pièce, et, armé de tout l’outillage utile, il se mit au travail. Après une heure d’efforts, ayant descellé un bloc de grès siliceux, il se vit devant une cachette carrée d’où s’exhalait une odeur fade. Des ossements, de vieilles étoffes moisies, s’étalèrent et, tout au fond, une boîte rouillée et vert-de-grisée, que mon père attira avec un cri de triomphe. Il s’attendait certes à trouver quelque chose de curieux et de valable; il s’empressa de faire sauter le couvercle. Mais alors, il demeura hébété de surprise et de joie: la boîte était au tiers remplie de joyaux: diamants, aigues-marines, rubis, saphirs, topazes... une grande fortune! Et mon père était le seul héritier de la famille qui avait caché ces richesses...

Quant à l’intervention de la lampe, un physicien vous l’expliquera en formulant l’hypothèse de gaz échappés par la fissure. Cette explication est certes plausible... Et pourtant!

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Passons au troisième événement, qui, cette fois, me concerne, et qui est de l’ordre idyllique. J’avais vingt-quatre ans alors. J’étais désespérément amoureux d’Hélène Fombreuse. La passion que j’avais pour cette fille étincelante était partagée par dix rivaux. Hélène avait reçu les dons mystérieux de la grâce, elle était non seulement éclairée par la torche blonde de ses cheveux et la flamme écarlate de sa lèvre, mais je ne sais quelle féerie accompagnait ses mouvements, quelle force douce et puissante. Aussi, trop désirée, ne se décidait-elle pas à choisir.

Un soir, elle assistait à une réception que donnaient mes parents, dans notre château des Mouettes. Une nuit lactée s’étendait sur les arbres; on dansait sur la pelouse et, pendant les pauses, on se répandait à travers les jardins et jusque dans les allées du parc. Il arriva qu’Hélène se perdit dans un sentier. Des massifs lui cachèrent les lumières de la terrasse et des salons. La jeune fille, impatiente, marchait très vite et s’égarait davantage. A la fin, elle aperçut une lueur, la petite lueur des légendes, tout au bout d’une allée étroite. Elle y marcha instinctivement, elle finit par se trouver à l’extrémité d’une aile du château, et elle pouvait voir, à travers un rideau léger, une table épaisse, sculptée comme les meubles gothiques, un fauteuil vaste comme un lit, une grosse lampe de forme archaïque, un livre entr’ouvert. C’était une scène muette. Les meubles et la lampe en semblaient les seuls personnages. Hélène fut prise de curiosité. Elle poussa la première porte qui se présenta à ses regards et qui était entre-bâillée, elle se pencha sur le livre, qui se trouva être un grimoire mystique. Elle lut: «Toi qui es venue à travers la nuit, jusqu’à la chambre solitaire, tu entreras dans la famille de l’homme qui viendra te rejoindre.»

Tandis qu’elle lisait, un craquement se fit entendre, et comme le silence et la solitude avaient rendu Hélène un peu nerveuse, elle eut un grand frisson. La porte s’ouvrit; elle vit apparaître mon père qui, laissant à ma mère le soin des invités, venait se reposer dans son cabinet de travail. Il sourit à la belle jeune fille et l’interrogea gaiement sur les motifs qui l’avaient amenée jusque-là.

La conversation de mon père avait du charme; Hélène, lorsqu’elle reparut sur la terrasse, gardait de sa petite aventure un souvenir attendri, et gentiment fantastique. Elle y songea les jours suivants. Le passage du grimoire la hantait; en même temps, elle sentait qu’il ne lui serait pas désagréable d’entrer dans notre famille. Et, jour par jour, elle me préféra à mes rivaux jusqu’à ce qu’enfin elle me donnât sa petite main devant le maire de Tanneguy et le curé de Saint-Magloire.

Et j’essaye en vain de me débarrasser de cette croyance absurde et charmante que «notre» lampe avait attiré dans la nuit ma petite chérie auprès du vieux livre mystique.

LA BONNE BLAGUE


Le soir, les étudiants se rencontraient, au café de la Tramontane, avec un garçon frais, ahuri et timide. Il venait de Langres, patrie des couteliers et de l’empereur des polygraphes, Denis Diderot. Ce garçon s’asseyait dans une encoignure, commandait une demi-tasse et écoutait en silence, avec admiration.

Il n’était pas bête, il était même fort intelligent; mais, pour l’usage de la vie, il ne valait guère mieux qu’un imbécile. Car il avait toutes les gaucheries d’une tourte et toutes les ferveurs d’une poire. Sa timidité, constellant le tout, en faisait une de ces victimes dérisoires, qui sont destinées aux gaudissements des hommes et à la nargue des femmes. Son silence seul le préservait un peu. Il écoutait les gens pendant deux heures d’horloge sans desserrer les mâchoires, tandis que ses yeux d’outremer fixaient l’ambiance fuligineuse. Au fond, il avait un seul rêve, qu’aucune raillerie ne pouvait atteindre. Ce rêve était le plus simple de tous les rêves: il voulait être aimé par une honnête fille. Ce sont, dit l’autre, de ces choses qui arrivent.

En tout cas, ça ne lui était pas arrivé. Vraisemblablement, ça ne lui arriverait pas: il approchait de sa vingt-neuvième année et devenait de plus en plus timide, ahuri, gourde, poire et taciturne. Si, encore, il avait eu de la famille! Mais il était orphelin. Ou s’il avait eu une vieille amie. Mais il n’avait que des camarades.

En sorte qu’aucune honnête fille ne l’avait vu autrement que saugrenu et même grotesque. Quant aux autres, elles se bornaient à fondre sur lui, par intervalles, et à l’induire à des opérations fructueuses. Il n’avait à leur égard d’autre défense que l’inertie.

Assis dans son encoignure, il les laissait dire sans un geste ni une syllabe. Parfois, cependant, l’une ou l’autre l’empoignait sur un trottoir désert et le forçait à gravir des escaliers inconnus: après quoi, elle l’entôlait avec verve.

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Nous connaissions sa marotte. Et nous lui avions déjà servi plusieurs «choucroutes garnies», sous les espèces de la grande Sophie, de Julia Moustache, de Mimi Fontaine-Saint-Michel et de la môme Fourchette. Ces donzelles avaient joué les mascottes à la détrempe. Comme elles manquaient de talent, leurs blagues avaient été éphémères.

C’est alors que Guillaume Fortune eut une bonne idée. Il existait, aux «Six Françaises», une petite modiste dont un satyre avait arraché le nez avec les dents et à qui, par surcroît, il avait fait une blessure terrible à la joue. La midinette en était restée fort laide et même hideuse. Elle s’en désolait, car elle possédait une âme tendre: aucun mâle n’avait cure d’étancher cette tendresse, d’autant plus que Christiane ne comprenait l’amour que sous sa forme la plus sociale, je veux dire la fondation d’une famille. Elle chiffonnait donc des chapeaux avec chagrin et ne se faisait pas de l’univers une idée très avantageuse.

Guillaume Fortune, qui la connaissait à travers les potins des petites amies, se ligua avec Cécile Boulot pour cuire sa farce. Cécile apprit donc à Christiane qu’on rencontrait, au café de la Tramontane, un type qui s’était amouraché d’elle. Christiane n’en crut pas un mot, mais Cécile lui montra le type, un jour qu’il passait rue Saint-Sulpice, et lui fit remarquer qu’il avait baissé les yeux et qu’il était devenu tout rouge. Elle ne mentait pas. Car elle avait manœuvré de manière à barrer la route à Jacques Degrenne, ce qui suffisait pour plonger ce jeune homme dans un abîme de consternation.

Cet incident frappa Christiane. Comme elle passait par une crise, elle se laissa aller à sa chimère. Cécile la chauffa pendant quelques jours et finit par lui dire:

—Le type est si extraordinaire qu’il faudra d’abord se mettre à de la correspondance. Car, pour ce qui est de faire connaissance de but en blanc, il serait capable de se fiche un évanouissement...

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De son côté, Guillaume entretint Degrenne d’une demoiselle inconnue qui lui voulait du bien. En sorte que la petite au nez coupé et le jeune homme de Langres échangèrent des billets par l’intermédiaire de Cécile Boulot. Ces billets furent dangereux. Ils reflétèrent avec loyauté des âmes qui étaient nées pour s’entendre. Par ailleurs, la modiste ne fit que des allusions lointaines et incompréhensibles au malheur qui la privait de narines. Elle jugeait inutile d’en discourir, puisque, enfin, Degrenne ne le pouvait ignorer. Ce qui facilitait aussi le dialogue, c’est qu’ils ne se rencontrèrent pas et que, dans sa timidité, le garçon n’osa solliciter aucune entrevue: ses lettres n’exprimaient que de naïfs états d’esprit, opiniâtrement platoniques.

Tout de même, il fallait des conclusions. Cécile Boulot et Fortune résolurent qu’une rencontre aurait lieu au musée du Louvre, au fond d’une salle peu hantée, devant la déesse Hathor. Jacques Degrenne devrait apporter un bottillon de roses et Christiane une gerbe de lilas.

C’était un matin. La salle était plus déserte que jamais, mais les compagnons de la Tramontane veillaient, cachés derrière des colonnes et des sarcophages. Jacques se présenta tout d’abord, avec ses roses, tremblant de tous ses membres. Puis l’on vit paraître Christiane, qui tenait héroïquement la gerbe de lilas. Ils demeurèrent interloqués, l’un en face de l’autre, pour la grande joie des camarades épars parmi les sphinx. En la voyant si laide, Degrenne avait reculé d’un pas. Mais aussi, parce que cette laideur le rassurait, il osa regarder Christiane. Elle était fort pâle; de ses yeux, dilatés par l’émoi, s’élevait une expression pathétique qui les rendait plus féminins et plus beaux. D’ailleurs, hors les traits abîmés par le satyre, tout le visage ne décelait que des lignes pures et des nuances fraîches.

Et Jacques songea: «Elle a été jolie!...»

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Comme il avait une imagination active, il recomposait le nez disparu et la joue mâchurée. Puis il se dit encore: «Ce n’est qu’un accident. Au fond, tout ce que l’espèce voulait d’elle, elle le possède encore. Ses enfants seront aussi jolis que s’il ne lui était rien survenu... Ce qu’il y a de réel et de durable dans sa beauté n’a subi aucun dommage!... Elle a l’air laide, et elle ne l’est pas...»

Ces réflexions, jointes à son désir d’être aimé, lui causèrent une légère griserie. Il s’avança vers Christiane, lui prit la main, presque sans gaucherie, et y déposa un long baiser. La petite main était fraîche, flexible, un peu tremblante et finement veloutée. Jacques, d’abord balbutiant, retrouva au fond de lui des paroles qui y dormaient depuis des années et qui avaient une douce véhémence.

Et, le cœur chaud, l’âme fleurie, ils sortirent de la haute salle froide, ils marchèrent à petits pas vers le bonheur, tandis que les compagnons de la Tramontane, derrière les colonnes de granit et les antiques sarcophages, s’esclaffaient abondamment.

LA JEUNE SALTIMBANQUE


Je possède dans la Saintonge, raconta Rambourg, une forêt de pins, avec une maison de maître, une ferme et quelques vagues cultures. Il y a cent cinquante ans que ce bien est dans la famille: mon arrière-grand-père l’acheta, pour un morceau de pain, d’un vieux gentilhomme qui s’en débarrassait parce que sa femme, ses filles, ses fils et ses petits-enfants y étaient tous morts. Il croyait le domaine hanté par le diable. Jamais ma famille ne s’en est aperçue. Quatre générations s’y succédèrent sans catastrophes, sinon celles qui sont communes à la malheureuse bête humaine. L’acquéreur se prolongea jusqu’à quatre-vingt-neuf ans; mon grand-père ne fut pas loin d’atteindre son siècle; mon père et ma mère vécurent de longs jours.

Quand le domaine m’échut, j’approchais de la quarantaine: mes aînés me le cédèrent moyennant l’abandon d’une part raisonnable de mon héritage. Et moi, qui l’aimais beaucoup, j’y passais sept mois sur douze, dans une solitude ravissante. Ma vie était à la fois modeste et très large. Modeste pour ce qui regarde les luxes de pure parade; large en ce qui concerne les conforts profonds: deux forts chevaux à l’écurie, qui servaient indifféremment à la selle et à l’attelage, un coupé moelleux, un landau bien rembourré, une admirable cuisinière, un valet de chambre actif, silencieux et adroit, un excellent valet d’écurie et un jardinier qui me fournissait de fruits et de légumes merveilleux. Est-ce que les milliards peuvent, au fond, donner davantage à une créature périssable?

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Un dimanche après midi, je lisais Pantagruel, devant une belle flambée de pin, car on approchait d’octobre et le vent du Nord soufflait moult aigrement. J’étais seul, ou à peu près. Sauf la cuisinière, mes domestiques assistaient à une fête votive, dans un canton prochain: ils ne devaient revenir que le soir. Je venais de déposer Pantagruel et j’allumais une bouffarde, lorsque j’entendis palabrer dans le vestibule. L’accent rude de Florence, la cuisinière, alternait avec une voix basse et timide:

—Y a une croûte de pain et un verre d’eau! criait Florence. J’ai pas le droit de disposer du bien du maître!... Et faut déguerpir, vu que c’est pas une auberge...

La voix basse insistait. Pris d’une de ces curiosités sans cause, comme nous en avons tous, j’ouvris ma porte et je jetai un regard furtif dans le couloir. Trois chétives silhouettes se tenaient au bout du perron devant la Florence moustachue, taillée en cent-gardes. C’étaient une adolescente et deux fillettes. Des oripeaux vétustes couvraient leurs ossatures; le vent, le soleil et la pluie avaient recuit leurs peaux; elles avaient cet air fauve et cet œil au guet des êtres qui vagabondent au sein d’une société conformiste, où chaque créature porte en quelque sorte son numéro matricule. L’adolescente montrait des joues aplanies, une terrible chevelure de poix et des yeux bleu-Léman, immenses et encore agrandis par la misère. Au demeurant, ni laide ni jolie, avec des particularités plutôt séduisantes:

—Ma petite sœur ne peut plus marcher! gémissait-elle. Non, elle ne peut plus... Elle a les pieds en sang.

C’était vrai; on voyait du rouge aux crevasses de la chaussure.

—Eh bien, m’écriai-je... qu’elle se repose!

Et m’adressant à la rude Florence:

—Tu donneras de la viande froide; du pain, des fruits... et du vin.

Florence, pour peu que sa responsabilité fût couverte, n’était pas inhospitalière:

—Comme Monsieur voudra! grommela-t-elle.

Quant à l’adolescente, elle demeura un bon moment interdite, ses vastes yeux fixés sur moi. Puis, elle murmura avec une ardeur émouvante:

—Merci, monsieur! Ça vous sera compté.

Je les fis installer dans une petite pièce badigeonnée au lait de chaux et ordonnai d’apporter de l’eau tiède afin qu’on pût soigner le pied de la sœurette.

Quand je reparus, une heure plus tard, les petites s’étaient réconfortées et avaient fait un bout de toilette. Avec son visage débarrassé de la poudre des routes, sa chevelure aux moires violettes, ses yeux frais et fervents, l’aînée avait un charme sauvage. J’appris qu’elle était la fille d’un saltimbanque, que ses parents étaient morts l’un après l’autre, qu’elle restait seule pour tenir les cadettes, n’ayant d’autre talent que le lancement du couteau et quelques menus tours d’escamotage. Une grande sincérité émanait de sa pauvre personne, si bien que, lorsqu’elle voulut repartir, avec la blessée qui boitillait, je lui dis:

—Restez jusqu’à demain... il y a des lits dans les combles et vous avez besoin de repos.

—Ah! monsieur, s’exclama-t-elle, pour sûr, ça vous portera chance!

Elle avait les yeux pleins de larmes.

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Une heure plus tard, j’avais repris mon Pantagruel, et je lisais paisiblement, quand j’entendis une rumeur singulière. Comme je levais la tête, la grande porte claqua, Florence parut, tout échevelée, les mains tremblantes:

—Monsieur, cria-t-elle, je viens du verger... j’ai juste eu le temps de fuir... y sont là.

—Et qui donc est là? fis-je, stupéfait.

—J’sais pas, monsieur. Je crois bien que c’est la bande à Foyart.

Quoique je ne sois pas lâche, je me sentis mal à l’aise. Cette bande à Foyart, composée d’individus féroces et braves, terrorisait un département voisin et avait, depuis plusieurs années, commis des crimes épouvantables.

—Combien sont-ils?

—Ils sont quatre.

Je saisis la première arme à ma portée, une trique de chêne... Des vitres se brisèrent: les bandits, trouvant les portes fermées, entraient par les fenêtres. A tout hasard, je me précipitai vers le couloir; si je pouvais arriver au premier étage, j’aurais des armes à feu pour me défendre. Au moment où je sortais de la chambre, je vis la jeune saltimbanque avec ses deux sœurs. Elle était aux écoutes, le regard tendu et tenait à la main un petit sac rouge...

Une forme massive parut au bas de l’escalier, barrant la route de l’étage.

—Rentrons! dis-je aux petites.

Trois secondes plus tard, nous nous trouvions tous dans mon cabinet, la porte fermée à double tour et le verrou poussé. Un bruit de gros pas retentissait dans le corridor, et, pendant que les bandits se concertaient, j’eus le temps de tirer les volets aux croisées.

Florence allumait la lampe et des bougies.

A la fin, une voix rauque s’éleva, qu’accompagnait un coup de pied dans la porte:

—Ouvrez!... On vous fera pas de mal!

Toute réponse eût été vaine. Nous gardâmes le silence. Je tenais ma canne de la main droite et, de la gauche, j’étreignais un lourd presse-papier.

Brusquement, la porte fut défoncée; quatre individus, le visage couvert de linges, où l’on avait percé des trous pour les yeux, apparurent.

A toute volée, je jetai mon presse-papier. Il dut atteindre un des envahisseurs, car un cri de rage retentit, suivi d’une détonation.

Et alors il se passa une chose fantastique. La jeune saltimbanque s’était placée devant moi; elle avait extrait du sac rouge un couteau aigu, un de ces couteaux dont elle se servait, à la foire, pour ses jeux d’adresse; elle visait, d’un air candide et attentif.

L’arme fendit l’espace et s’enfonça dans la gorge du plus proche des survenants: l’homme poussa un rauquement; ses complices bondirent...

Mais, coup sur coup, avec une rapidité foudroyante, trois autres couteaux filèrent, dont aucun ne manqua le but.

Deux des bandits gisaient par terre. Les autres, épouvantés, essayèrent de fuir; je n’eus aucune peine à les terrasser à coups de canne et à les ligoter.

Quant à la jeune saltimbanque, elle demeurait là, avec son air innocent, un peu tremblante pourtant; et elle disait:

—N’est-ce pas, monsieur, que ça vous a porté chance?

L’AVARE


A Louis Lumet.

Toute qualité humaine doit avoir son exagération, fit Henri Vérande: il n’y aurait pas de progrès sans cela. C’est ce qui me rend indulgent pour l’avarice: elle n’est, en définitive, que l’hypertrophie de la prévoyance. Et puis, je dois beaucoup à l’avarice. Il est juste que je m’en souvienne lorsque le hasard me met en présence d’une de ces tristes créatures pour qui l’univers a pris la forme d’un coffre-fort.

Quand j’avais vingt-trois ans, je séjournais trois ou quatre mois chaque été dans le gros bourg de Cissey-les-Rouvres. C’est un endroit qui a du caractère. On y voit des thermes du temps de Septime Sévère et un château marmiteux, édifié sous Philippe-Auguste. Des bois violets le ceinturent, coupés d’étroits pacages, aux herbes âpres et aromatiques, où vivent de petites vaches rouges, fantasques comme des chèvres, des porcs noirs et des brebis fauves, dont les béliers rappellent étrangement des mouflons. On y élève des mulets gigantesques, pêle-mêle avec des ânes velus comme des ours, et de pesantes cavales. Les gens n’y sont point pauvres: ils savent trafiquer, et le pays a des réserves d’or et d’argent accumulées par quelques compagnons de Montbard. Pour moi, j’étais orphelin et assez chétivement loti: un bois de hêtres, de bouleaux et de chênes, des étangs, quelques champs à épeautre constituaient mon patrimoine. Le loyer s’en montait à quelques mille francs, tout juste de quoi subsister. La sagesse me commandait de prendre, lorsque j’aurais soutenu ma thèse, la succession du vieux docteur Caron, qui sombrait dans la vieillesse et les infirmités et d’épouser mademoiselle sa fille, qui avait trente mille écus de terres au soleil. Caron le désirait; la fille ne disait point non. Mais je n’étais pas un sage. Je n’aimais pas cette excellente personne, un peu grognonne, au teint farine de maïs, aux yeux pareils à de petites pommes vertes, à la démarche de facteur rural. J’aimais Claire Presle, qui glissait sur les collines comme les oréades, qui secouait sa chevelure blonde ainsi qu’un nid de rayons, dont la peau rappelait à l’instant toutes les fleurs blanches de la forêt et des étangs, dont les yeux, les dents et les lèvres sortaient de chez le joaillier magique qui sait faire vivre l’émeraude, le saphir, la neige, l’émail, les corails, et les saturer de lumière. Mais cette fortune vivante croissait dans le jardin des Hespérides. Les filles de la Nuit et de l’Erèbe, avec le Dragon, veillaient sur elle, ou, pour parler simplement, Claire avait cent mille francs de rente et le double d’espérances. Munie de parents solides et ingénieux, comme des serrures de chez Fichet, elle était à l’abri des gens de ma sorte. Je me le disais chaque jour,—mais je ne m’écoutais point. Et j’allais parmi les hêtres du coteau et parmi les coudriers de la rivière, pour voir passer cette petite forme étincelante...

*
*  *

J’avais un ami à Cissey-les-Rouvres. C’était un vieux célibataire, sordide et graillonneux, qui vivait justement dans une aile du château de Philippe-Auguste. Il y vivait solitaire, sans crainte, car, de mémoire d’homme, on n’avait vu de bandits dans le canton. Ce personnage jouait à Cissey le grand premier rôle d’avare. Toutefois, il ne pratiquait pas l’usure et, par conséquent, n’avait pas pour profession de couper la chair des chrétiens. Il spéculait seulement, sur les terres, sur les denrées, avec une habileté prodigieuse; il ne possédait pas moins de six à sept millions. Jamais cet homme ne dépensait un sou de cuivre. D’ailleurs, c’est à peine s’il mangeait; quant à ses vêtements, outre qu’il les aimait immondes, il se les procurait toujours pour rien, comme appoint imprévu de quelque petit marché. J’avais fait sa connaissance pour l’avoir tiré d’une rivière, où il était en train de boire une tasse trop copieuse. Il tint que je lui avais sauvé la vie, il me prit sérieusement en affection. J’allais le voir parfois, je ne me déplaisais pas en sa compagnie: il avait un esprit bizarre, voire original, et une extraordinaire connaissance des hommes. Cette année-là, il s’aperçut vite de ma mélancolie. Il ne m’interrogea point, mais il me surveilla et, un après-midi que je soupirais, il soupira plus fort que moi, s’écriant: «Malheureux garçon! qu’est-ce que vous avez fait là?... C’est comme quelqu’un qui s’en irait lui-même se chercher le choléra ou la petite vérole!...»

Toute douleur a besoin d’un confident. Celui-là s’offrait: je m’en contentai. Il m’écouta tant que je voulus. Il tournait ses yeux jaunes d’un air désolé et il finissait toujours par dire:

—Il n’y a rien à faire!... Et puis, c’est juste: il serait abominable que ces gens donnent leur fille à un homme qui n’a presque pas le sou!

Puis, il ajoutait:

—C’est égal..., je voudrais bien tenter quelque chose pour vous..., mais là, quelque chose qui ne coûte rien!...

Cette idée le tracassait. Il répétait à voix basse, désolé:

—Quelque chose qui ne coûte rien!

Les jours suivants, il demeura rêveur, et il reparla plusieurs fois encore du plaisir qu’il aurait à faire pour moi quelque chose qui ne coûterait rien.

*
*  *

Un matin, je trouvai Darraz tout guilleret. Il s’était vêtu de son costume le moins graisseux, de celui de ses chapeaux qui ressemblait le moins à de l’amadou, et il frottait l’une contre l’autre ses mains sales:

—J’ai besoin de vous, me dit-il..., et tout de suite. Il faut que vous m’accompagniez chez les Presle...

Comme tous les fous de ma sorte, j’étais incapable de me refuser le douloureux plaisir d’aller voir l’objet de ma folie. Je fis donc un signe de consentement et le vieux fesse-Mathieu me conduisit au mesnil des Presle, par un sentier couvert—c’était une de ses manies de cacher ses moindres démarches. En route, il montra une gaieté qui lui seyait comme une robe de bal à un gendarme, et qui s’accentua lorsque nous parûmes devant le sévère Jean Presle. Celui-ci, type militaire à barbiche et à gros sourcils, me toisait d’un air dédaigneux, mais, en retour, montrait une considération presque respectueuse à mon immonde compagnon.

—Monsieur, dit le ladre après les premières paroles, je viens vous faire une demande singulière...

Et comme Presle le regardait, étonné:

—Oui, bien singulière... mais c’est un devoir: ce jeune homme m’a sauvé la vie... Alors, je voudrais comme ça, que vous lui accordiez la main de Mlle Presle. Ça me ferait plaisir.

Et tandis que Presle devenait tout rouge d’étonnement et de colère, il répéta placidement:

—Oui, ça me ferait plaisir!

—En considération de votre âge et de votre situation, s’écria Presle, j’excuse votre démarche...

—Et pourquoi ma démarche a-t-elle besoin d’être excusée? fit Darraz, d’un ton digne.

—Mais, reprit brutalement l’autre, vous devriez, mieux que personne, comprendre que je ne donnerai jamais ma fille à un homme pauvre.

—Mon jeune ami n’est pas pauvre! riposta placidement l’avare.

—Ne jouons pas sur les mots... M. Vérande a tout juste de quoi vivre...

—Oui, maintenant... mais dans quelques années il sera aussi riche, ou plutôt il sera plus riche que vous!

Et mettant sa main noire sur mon épaule, il dit:

—Je l’adopte!

Et il se hâta d’ajouter:

—Mais il n’aura rien avant ma mort!

Presle devint plus rouge encore, puis il eut un grand geste d’effarement, puis il sourit et dit, presque avec humilité:

—C’est différent... Il ne reste qu’à consulter ma fille!

*
*  *

—Hein! faisait Darraz, tandis que nous remontions vers le château Philippe-Auguste. J’ai fini par réussir... Je vous ai rendu service sans dépenser un sou!...

Il se frottait les mains, il riait comme un couteau contre la meule du rémouleur. Puis, une ombre parut sur son visage; il garda le silence pendant une bonne minute; enfin il murmura:

—C’est égal!... Ça n’est pas juste..., il ne faut pas faire des choses pareilles pour rien. Ça porterait malheur! Écoutez, mon petit..., il faut que vous me donniez quelque chose... Tenez, vous me donnerez votre étang des Armoises.

Je lui donnai mon étang des Armoises.

Plus tard, lorsqu’il fut allé rejoindre ses ancêtres au cimetière de Cissey-les-Rouvres, que de fois nous avons rêvé, Claire et moi, au bord de cet étang qui nous est revenu avec les millions du bonhomme! Par les grands crépuscules de juin, quand les nuages de feu nous enseignent la beauté et la brièveté des choses, nous regardons, attendris, cette eau qu’argentent, que cuivrent, que diamantent les lueurs célestes, et nous songeons avec une indulgence et une gratitude profondes aux Avares et à l’Avarice.

LA FILLE DU MENUISIER


—D’où vient donc la femme de Gerval? questionna Lemarchand... Elle est appétissante, sans doute: beaux yeux, beaux cheveux... mais elle a l’air de descendre de la Butte...

—Elle en descend, fit sévèrement Landa, ou à peu près... sa patrie exacte est le noble faubourg Saint-Antoine... Mais sois tranquille, vieil alligator... elle deviendra femme du monde... elle ne manque ni de grâce naturelle, ni d’intelligence. A moins que Richard ne préfère se retirer du monde avec elle...

—Mais qu’est-ce qu’elle lui a apporté? Car enfin, il n’a pu l’épouser pour ses beaux yeux...

—Non!... Il n’avait qu’un geste à faire pour obtenir la petite Gesvre... qui est exquise et qui a le sac... C’est une suite de l’histoire de Gerval... que tu n’as pas l’air de connaître...

—Pas plus que lui-même... Je l’ai rencontré de-ci de-là, depuis qu’il a rappliqué d’Égypte... je l’ai trouvé charmant compagnon... et le reste ne m’a pas assez intéressé pour que je m’adresse aux agences...

—Ben! on a une minute... Ce sera moi l’agence... Gerval appartient à une famille qui se perd dans les brumes de la guerre de Cent ans... Les Gerval de Brevilly, gens de sac et de corde sous Louis XI, se trouvent sous François Ier avoir acquis brutalement de vastes domaines, dont le plus notoire donnait rang de marquis. La branche aînée, dont est notre ami, demeura riche jusqu’à la Révolution, quoiqu’elle eût bu et mangé pas mal de pâturages, de forêts et de terres labourées. A la Révolution, par exemple, le Tiers leur escamota le plus clair de leur avoir. Sous Louis XVIII, ils retrouvèrent quelques menus domaines et eurent leurs miettes au gâteau du milliard. Ils n’avaient rien appris, comme dit l’autre, et ils n’avaient pas oublié l’art de faire danser les écus. Cette faculté précieuse s’étant transmise à leur fils, Gerval se trouva un beau jour orphelin d’un père ruiné jusqu’aux orteils, avec pour tous protecteurs deux ou trois oncles et tantes qui tiraient le diable par la queue et n’avaient pas le cœur tendre. Ils consentirent toutefois à s’assembler en une sorte de conseil de famille et discutèrent sur le sort du petit, qui avait alors dix ans et se rendait parfaitement compte de la situation.

La scène se passait dans une mauvaise chambre garnie, proche de celle où leur parent avait crevé son pneu. Le petit en attendait l’issue dans un couloir, au fond duquel un grand bougre de menuisier se livrait à un travail de consolidation. La séance durait longtemps: des propos aigres franchissaient les panneaux de la porte. De-ci de-là, le menuisier interrompait sa besogne et venait dire un petit mot à Richard, dont la frimousse lui revenait.

Vers midi, l’homme interrompit sa besogne et demanda:

—Tu dois avoir faim?

—Oh! oui, répliqua le gamin avec conviction.

Alors, l’homme cria à travers la porte, d’une voix bon enfant et goguenarde:

—J’emmène l’gosse pour déjeuner... J’vous l’ramènerai dans une demi-heure.

—Bon! riposta une voix pointue... mais pas plus tard!

Le menuisier emmena Richard dans un de ces restaurants à cochers, où on sert des repas substantiels, sains et succulents. Le petit mangea comme il n’avait pas mangé depuis longtemps, car le père le nourrissait sans largesse, et pour cause. Au bout d’une demi-heure, l’homme et son protégé remontèrent dans le couloir:

—Ça y est! cria le menuisier en tapant sur la porte... Est-ce qu’on peut rentrer?

—Oui! répondit la voix pointue.

Le conciliabule touchait à sa fin. Il avait pris des résolutions énergiques qui furent communiquées à Richard par le comte Népomucène Gerval de Brevilly, grand vieillard ficelle, dont les paupières semblaient sous l’influence de perpétuels coups de poing:

—Mon petit garçon, fit le comte Népomucène, en faisant craquer ses phalanges... dans notre famille, on n’y va pas par quatre chemins. Tu as dix ans, tu es un homme!... En ratissant nos poches jusqu’à la trame, nous avons réuni vingt-trois francs... C’est toute ta fortune... et c’est tout ce que nous pourrons faire pour toi... la noble race des Brevilly est réduite à la gueuserie... Il nous reste un semblant d’influence dont nous userons pour t’épargner l’Assistance publique en te faisant entrer à l’Orphelinat du Bon Berger...

—Sauf respect, interrompit le menuisier, j’ai entendu dire que l’Orphelinat du Bon Berger était une sale turne!

—Mon bon ami, fit le comte Népomucène, si vous vous mêliez de ce qui vous regarde?...

Ce Népomucène avait encore je ne sais quel fantôme de grand air. Le menuisier demeura vingt ou trente secondes interloqué.

—Faites excuse, dit-il, je voudrais savoir ce que l’petit pense de ça... Est-ce que ça t’chante, mon garçon, d’aller au Bon Berger?

—Oh! non, répliqua Richard avec dégoût et tristesse... ça me fait peur!

Et il tournait vers le menuisier un regard suppliant.

—Ben quoi! fit l’artisan... moi, ça m’chavire le cœur... un joli petit frisé comme ça, avec de bons yeux... non, vrai! j’trouve ça pire qu’d’aller à la fourrière... Savez-vous quoi? Ça m’dirait de l’emmener... J’gagne ma pièce de dix francs... J’ai qu’une fille... Y s’rait très bien à la maison... et j’vous promets, pisque vous êtes comme qui dirait des barons, malgré vos frusques... qu’j’y donnerais un métier distingué... quéque chose comme dessinateur... ou graveur... ou peintre d’enseignes...

Le comte Népomucène et les autres avaient daigné entendre ce discours. Au fond, c’était une solution moins humiliante pour le Nom que l’orphelinat: le petit serait perdu dans un faubourg; il ferait peut-être à la famille la grâce de claquer. Ils se regardèrent, puis le comte dit avec sévérité:

—Vous savez, mon brave homme, si vous le prenez, il n’y aura pas à s’en dédire!...

—On s’dédira pas, cria le menuisier... On a du cœur... et puis du bon!... Alors, c’est dit?

—C’est dit! fit solennellement Népomucène.

—Et toi, mon gosse, quèque t’en penses?

Richard ne répondit pas; il se précipita vers l’ouvrier; il se réfugia, il se pelotonna entre les bonnes grosses mains qui le saisirent et le soulevèrent dans un grand geste protecteur.

*
*  *

—Pour les enfants, continua Landa, les plaisirs ne sont pas dans les choses: les choses, pourvu qu’ils aient de l’air, une nourriture suffisante, un bon estomac et l’imagination droite, sont toujours assez belles. Richard grandit joyeusement sous la protection du menuisier et en compagnie de la petite Caroline. Il eut, comme son père adoptif l’avait promis, un métier «distingué», il devint un excellent dessinateur, avec des dispositions marquées pour l’architecture. Un maigre héritage le mena en Égypte, où une série d’entreprises le conduisirent à la fortune. Quand il revint de là-bas, il eût pu reprendre son rang dans le monde, aussi naturellement qu’un poisson dans une rivière, et épouser quelque fille de condition, jolie et bien rentée; mais il revit Caroline, il la trouva «en forme» pour devenir la mère de ses enfants. Cette Caroline a l’âme de son père le menuisier, une âme intrépide, patiente, infiniment sûre et généreuse: c’est de quoi rendre un homme heureux—et pas d’un bonheur en baudruche!

LA MARCHANDE DE FLEURS


Mes dettes payées, fit Lantoyne, il me restait quarante-deux francs et six sous, un complet veston, un pardessus, mes bottines et mon chapeau, sans oublier le linge que j’avais sur le corps. Il me restait aussi une bague de famille; elle valait peut-être sept cents francs pour un amateur, mais tout au plus vingt louis pour un bijoutier...

J’errais autour des Halles, plein d’affliction et de crainte. Car j’avais la certitude de ma nullité marchande. Mon père, homme excellent et plein d’une délicieuse insouciance, ne s’était mêlé de mon éducation que pour m’inspirer des goûts de luxe et m’avait fait si mal instruire que nul diplôme, pas même l’indigent diplôme des bacheliers, ne se mêlait à mes paperasses. De plus, aucune idée pratique ne garnissait ma cervelle. A part un peu d’escrime, de tir, de canne et de danse, je ne savais rien faire de mes membres. Et j’avais une sainte horreur de la servitude.

«Fichu! songeais-je, tandis que les chariots maraîchers affluaient dans les voies latérales. Jamais je ne m’en tirerai... Je suis un faible, hélas! je ne pourrai pas vivre dans la pénurie. Autant me casser la g... tout de suite.»

Comme je soliloquais, j’aperçus une femme de structure trapue, qui s’était arrêtée au coin du trottoir. Elle avait un visage épais, au menton solide; ses yeux gris marquaient à la fois l’angoisse et la résolution. J’ignore pourquoi elle m’intéressa: évidemment, sans mon état d’âme, je ne l’eusse pas même remarquée. Nos regards se rencontrèrent; elle eut un soupir et murmura:

—Y a pas de justice!

Notre conversation partit de là. La femme avait cette familiarité aussi naturelle aux pauvres gens des grandes villes qu’elle est étrangère aux paysans et aux sauvages. Elle me raconta, comme elle l’aurait raconté aux pavés, qu’elle venait de traverser une rude épreuve: une maladie de sa fille l’avait ruinée; ensuite, elle-même s’était mise au lit avec une pleurésie.

—J’avais quatre cents francs, monsieur, j’allais m’établir... et je vous prie de croire que c’était calculé! Nous aurions fait fortune... Maintenant, plus un radis... pas même de quoi acheter un petit chargement de fleurs... Va falloir s’adresser à un buveur de sang! Non! y a pas de justice.

Son récit m’avait fouetté. J’entrevoyais cet abîme du peuple, où grouillent les myriades d’énergies inconnues.

—Et combien vous faudrait-il? demandai-je.

—Ben! huit à dix francs... Avec ça, je vous garantis que je remonterais sur l’eau.

Je me sentis en quelque sorte obligé de lui offrir ce dérisoire pécule, et puis, dix francs de plus ou de moins... je n’en étais pas moins perdu.

—Voyons, dis-je, faites-moi un plaisir... laissez-moi vous prêter cette petite somme.

Elle me darda un regard prompt et pénétrant.

—C’est pour rire que monsieur dit ça?

Et, comme je souriais doucement, elle eut un élan de joie:

—Ben! j’accepte, s’exclama-t-elle. Y me semble que ça me portera bonheur. Mais, par exemple, faut que vous me donniez votre adresse, car, pour ce qui est de prendre une aumône, c’est pas mon genre: je me ferais plutôt couper un doigt!

Mon adresse! Je ne la connaissais pas plus qu’elle-même.

—Je ne vis plus à Paris, répliquai-je, mais si vous voulez, je vous rencontrerai un de ces jours!

—Ça va, reprit-elle sans malice. Ben, samedi, le soir... je crois que je serai en ordre.

—Alors, ici même, à six heures.

Je vécus jusqu’au samedi dans un petit meublé et j’essayai du régime des pauvres gens. Il me parut épouvantable. Je faisais des rêves de suicide, mais au fond j’avais l’amour de la vie, il me semblait horriblement triste de l’abandonner alors que tant de visions brillantes peuplaient ma cervelle...

Le samedi, après une journée d’ignominieuse tristesse, je me rendis aux Halles, avec je ne sais quelle curiosité vague. La femme m’attendait déjà. La détresse avait quitté son visage; une confiance énergique luisait dans ses yeux gris:

—Vous m’avez porté bonheur! fit-elle tout de suite. Toute la mécanique est remise en route.

Vous ne sauriez croire combien ces paroles m’impressionnèrent. Il y avait une sorte d’admiration dans le regard que je jetai sur l’humble femme: combien elle était plus forte, combien mieux armée que moi pour les batailles de la vie!...

J’écoutai avidement le récit qu’elle me fit de ses aventures, depuis la nuit de notre rencontre. Ce fut une extraordinaire leçon de choses. Je conçus tout à coup l’inanité et la lâcheté de mes craintes. Le goût de la lutte chauffa mon âme; ma jeunesse bondit, pleine de foi et d’espérance; la vanité de ma caste tomba comme une guenille. Et j’eus la sagesse de confier mon infortune à la marchande de fleurs et de demander son avis. Stupéfaite d’abord, elle entra vite, avec l’admirable faculté d’adaptation des créatures primitives, dans la réalité simple et profonde de mon destin:

—Ah bien, fit-elle enfin en secouant la tête... et comme ça vous n’avez plus rien... plus rien du tout, mon pauv’ monsieur?

—J’ai cette bague, répondis-je. Et c’est toute ma fortune.

Elle regarda la bague avec respect:

—On en donnerait sûrement quatre ou cinq cents francs au clou, remarqua-t-elle... Ah! si j’avais quatre cents francs...

Et, brusquement, me dardant dans les yeux son regard de courage et de franchise:

—Ben, écoutez, reprit-elle, vous ne savez rien faire, s’pas? Va falloir tout de même mettre la bague chez ma tante. Et avant quelques semaines vous aurez bouffé la galette... Alors, savez-vous quoi? Mettez-vous avec moi dans les fleurs... On marchera en gros, on tâchera de gagner des mille et des mille... Moi, je sens qu’on va réussir. Et même si on ne réussissait pas, vous aureriez appris à vivre, vous vous tireriez des pattes. Qu’est-ce que vous en pensez?

Je tirai la bague de mon doigt, je la passai au doigt de la femme et je dis:

—Voilà ce que j’en pense!

Elle eut un rire, le rire joyeux du peuple, où sonne la jeunesse éternelle, et cria:

—Voulez-vous parier? On fera fortune.

Elle ne se trompait point. «J’appris les fleurs», nous eûmes une boutique avec un mauvais logement, nous achetâmes des cargaisons que nous revendîmes à des détaillants, et, dès la première année, nous avions «les mille» qui devaient nous permettre d’étendre nos affaires. J’étais heureux, replongé dans l’aventure réelle des hommes, je me battais contre le hasard et les circonstances avec une volupté de conquistador.

Et notre négoce grandit; nous y joignîmes les primeurs; l’argent s’habitua à croître dans notre caisse; avant ma trentième année, la fortune était venue.

Je pourrais aujourd’hui reprendre ma place parmi les gens qui s’amusent, mais je n’y trouverais pas de plaisir. Le bonheur est dans la lutte. Rien ne vaut ces péripéties où il faut vaincre par la ruse, par la force ou par la patience. Et j’ai même renoncé à ma race; j’ai épousé la fille de mon associée. Elle est fraîche comme la feuille nouvelle, elle a la chair saine, les yeux d’un enfant, et elle m’a donné deux fils aux reins solides.