CHAPITRE III.

La Motte régla son petit plan de vie. Il passait les matinées à la chasse ou à la pêche; et le dîner qu’il avait acheté par son adresse, il le savourait de meilleur appétit que tous ceux où il s’était trouvé aux tables de Paris les plus somptueuses. Il restait les après-dînées avec sa famille; quelquefois, dans le peu de livres qu’il avait emportés avec lui, il en choisissait un, et tâchait de fixer son attention sur les mots que répétaient ses lèvres; mais son âme se laissait peu distraire de ses peines, et le sentiment qu’il articulait n’imprimait en lui aucune trace. Quelquefois il causait; mais plus souvent, il demeurait dans un sombre silence, rêvant au passé et anticipant sur l’avenir.

Dans ces instans, Adeline s’efforçait, avec grâce, de ranimer ses esprits, et de l’arracher à lui-même. Elle réussissait rarement; mais, quand cela arrivait, les regards reconnaissans de madame La Motte et les émotions bienveillantes de son propre cœur, réalisaient l’allégresse qu’elle n’avait fait que simuler. L’âme d’Adeline possédait l’art heureux, ou peut-être serait-il plus juste de dire, l’heureux naturel de se conformer à sa situation. Quoique bien triste, son état actuel n’était pas dénué de consolation, et cette consolation était confirmée par ses vertus. Elle fit tant de progrès dans l’affection de ses protecteurs, que madame La Motte la chérissait comme son enfant, et que La Motte lui-même, quoique peu susceptible de tendresse, n’était pas insensible à ses attentions. Toutes les fois qu’il sortait de son humeur triste et farouche, il le devait à l’influence d’Adeline.

Pierre apportait régulièrement d’Auboine les provisions de la semaine; et, dans ces voyages, il sortait toujours de la ville par un chemin opposé à celui de l’abbaye. Quelques semaines s’étant écoulées sans aucun accident, La Motte chassa toutes les craintes qu’il avait d’être poursuivi, et il envisagea enfin sa situation d’un œil passablement satisfait. A mesure que l’habitude et la résolution renforçaient le courage de madame La Motte, la perspective de l’infortune commençait à s’adoucir à ses yeux. La forêt, qui d’abord lui avait paru une effroyable solitude, avait perdu son horreur; et cet édifice, dont les murs, à moitié démolis et la sombre désolation avaient frappé son âme de tristesse et d’épouvante, était à présent regardé comme un asile domestique, comme un port après l’orage.

C’était une femme sensible et douée d’éminentes qualités; elle fit son plus grand plaisir de former les grâces naissantes d’Adeline, laquelle, comme on l’a déjà vu, avait dans ses dispositions une douceur qui la faisait promptement répondre à l’instruction par les progrès, et à l’indulgence par la tendresse. Jamais Adeline n’était si contente que lorsqu’elle prévenait les désirs de son amie, jamais si diligente qu’en travaillant pour elle: elle surveillait et dirigeait les petits détails du ménage avec une si admirable exactitude, que madame La Motte n’avait à cet égard ni inquiétude ni embarras. Adeline sut se créer, dans son aride position, nombre d’amusemens qui chassaient par intervalles le souvenir de ses propres malheurs. Les livres de La Motte étaient sa consolation principale: souvent, elle en prenait un, et allait s’égarer dans les endroits où le ruisseau, serpentant dans la clairière, répandait la fraîcheur et invitait au repos par son doux murmure: là, elle s’asseyait, et, s’abandonnant aux illusions de sa lecture, elle passait plusieurs heures dans l’oubli de ses souffrances.

C’est encore là, quand les scènes d’alentour avaient calmé son cœur, c’est là qu’elle courtisait les Muses, et jouissait d’une idéale félicité. Elle consacra, dans les vers suivans, le souvenir de ces momens délicieux.

AUX PRESTIGES DE L’IMAGINATION.
Douces illusions des âmes créatrices,
Couleurs, dont la pensée, en ses vastes caprices,
Se compose soudain par un art enchanteur
Mille tableaux touchans de peine et de malheur;
Oh! soit que vous preniez à cette voix puissante
Du morne abattement la forme attendrissante;
Soit que vos noirs objets, par la peur enfantés,
Intéressent encor mes sens épouvantés;
Ou soit que, déployant vos plus joyeux mensonges,
De scènes de plaisirs vous amusiez mes songes,
Et que l’aile d’amour venant me caresser,
En sentiment durable exalte un doux penser,
Chers fantômes! suivez mes heures solitaires,
Et bercez mes vrais maux par d’heureuses chimères.

Madame La Motte avait souvent paru curieuse d’apprendre les aventures d’Adeline, et quels événemens l’avaient jetée dans une situation aussi périlleuse et aussi incompréhensible que celle où La Motte l’avait trouvée. Adeline lui avait fait un court récit de la manière dont elle fut conduite dans cette maison; mais elle avait toujours conjuré son amie avec larmes de lui permettre, pour le moment, de ne pas entrer dans de plus grands détails: elle n’avait pas encore assez de courage pour regarder en arrière. Mais enfin, ses esprits s’étant calmés par le repos, et raffermis par la confiance, elle fit un jour, à madame La Motte, le récit qu’on va lire.

HISTOIRE D’ADELINE.

Je suis, dit Adeline, la fille unique du chevalier Louis de Saint-Pierre, d’une famille distinguée, mais peu favorisée de la fortune. Il a long-temps habité Paris. Je n’ai de ma mère qu’un bien faible souvenir; je la perdis que je n’avais encore que sept ans: ce fut mon premier malheur. A sa mort, mon père cessa de tenir maison, me mit dans un couvent, et quitta la capitale. C’est ainsi qu’au printemps de ma vie, je fus abandonnée à des mains étrangères. Mon père venait quelquefois à Paris, et je me rappelle bien le chagrin que j’éprouvais toujours quand il me disait adieu. Dans ces momens qui déchiraient mon cœur, il ne témoignait pas la moindre émotion: je crus souvent qu’il avait bien peu de tendresse pour moi; mais il était mon père, et la seule personne en qui je pouvais trouver un protecteur et un ami.

Je restai dans ce couvent jusqu’à la fin de ma douzième année. Mille fois j’avais conjuré mon père de me prendre chez lui; mais il fut retenu d’abord par des raisons de prudence, et ensuite par des motifs d’avarice. Je fus alors retirée de ce couvent, et mise dans un autre, où j’appris que l’intention de mon père était de me faire prendre le voile. Je n’essayerai pas de vous peindre ma surprise et ma douleur à cette annonce. J’avais été trop long-temps renfermée dans les murs d’un cloître; j’avais trop souvent contemplé les tristes misères des victimes qui l’habitaient, pour ne pas reculer d’horreur à l’idée que j’allais en augmenter le nombre.

L’abbesse était une femme d’un extérieur rigide, et d’une dévotion austère, ponctuelle dans l’observance des moindres pratiques, et qui ne pardonnait jamais un oubli des formalités. Quand elle voulait faire des prosélytes, sa méthode et son manége étaient d’effrayer plutôt que de séduire, de déterminer adroitement par la terreur, et non de surprendre par des sophismes. Elle employa pour me résoudre des ruses sans nombre, et toutes portaient l’empreinte de son caractère. Mais, dans la vie qu’elle voulait me contraindre d’embrasser, j’avais vu trop d’objets d’épouvante réelle pour me laisser subjuguer par l’influence de tous ces vains prestiges, et j’étais décidée à refuser le voile. Je passai là plusieurs années à lutter misérablement contre la tyrannie et le fanatisme. Quand je voyais mon père, et c’était bien rarement, je le suppliais de changer ma destination; mais il m’opposait que sa fortune était insuffisante pour me soutenir dans le monde: enfin il me menaça de toute sa colère, si je persistais dans ma désobéissance.

Ma chère dame, vous ne pouvez vous former qu’une idée bien imparfaite de mon affreuse situation; je me voyais condamnée à une prison éternelle, à la prison la plus épouvantable, ou à la vengeance d’un père qui me jugeait sans appel. Ma résolution s’ébranla.... J’hésitai quelque temps sur le choix des maux.....; mais à la fin, les horreurs de la vie monastique se présentèrent si vivement à mes regards, que ma fermeté succomba. Ravie à l’agréable commerce de la société....., au spectacle charmant de la nature...., presqu’à la lumière du jour...., condamnée au silence..., à de rigides formalités..., au jeûne, à la pénitence; condamnée à renoncer aux plaisirs d’un monde que l’imagination me peignait sous les couleurs les plus animées et les plus séduisantes, sous des couleurs d’autant plus enchanteresses, peut-être, qu’elles n’étaient qu’imaginaires...., voilà l’état où j’étais destinée. Ma résolution prit de nouvelles forces: la cruauté de mon père étouffa ma tendresse, et excita mon indignation. Je me dis: «Puisqu’il oublie les sentimens d’un père, puisque sans remords il dévoue sa fille au malheur et au désespoir..., les liens du devoir filial et paternel n’existent plus entre nous....; lui-même il les a rompus, et je disputerai encore ma liberté et ma vie.»

Me trouvant insensible aux menaces, l’abbesse eut recours à des moyens plus adroits; elle se relâcha jusqu’à sourire, même jusqu’à flatter; mais son sourire était la grimace de la fourberie, et non l’expression de la bonté; il excitait la répugnance, au lieu d’inspirer l’attachement. Elle peignait des plus belles, des plus savantes couleurs, le caractère d’une religieuse..., sa sainte innocence..., sa douce dignité..., sa dévotion sublime. Je soupirais en l’écoutant. C’était pour elle un symptôme favorable, et elle continuait le portrait avec plus de chaleur. Elle décrivait la sérénité de la vie monastique..., ses remparts assurés contre la séduction, contre les passions orageuses, et les tristes vicissitudes du monde.... Elle peignait les jouissances extatiques de la religion, le doux et mutuel attachement d’un peuple de sœurs.

Le tableau était si soigné, que l’artifice du dessein s’y serait dérobé à des yeux sans expérience. Les miens n’étaient que trop malheureusement instruits. Trop souvent j’avais été témoin des pleurs secrets, des sanglots échappés au repentir, des mornes langueurs du chagrin, et de la muette douleur du désespoir. Mes gestes, mon silence lui démontraient mon incrédulité, et son dépit se contenait avec peine dans les bornes d’une tranquillité décente.

Mon père, comme vous l’imaginez, était fort irrité de ma persévérance, qu’il appelait obstination; mais, ce qui est plus difficile à croire, il s’apaisa bientôt, et fixa un jour pour me retirer du couvent.

Ah! figurez-vous ce que j’éprouvai à cette nouvelle! La joie éveilla toute ma reconnaissance; j’oubliai les rigueurs passées de mon père, j’oubliai que son indulgence présente était moins l’effet de sa tendresse que de ma résolution. Je pleurais de ne pouvoir faire toutes ses volontés.

Quels jours de bienheureuse attente, que ceux qui précédèrent mon départ! Ce monde, dont j’avais été séparée jusqu’alors......, ce monde où si souvent mon imagination aimait à s’égarer...., dont les sentiers étaient semés de roses que rien ne devait flétrir...; où chaque scène brillait de mille charmes, et invitait au plaisir...; où tous les cœurs étaient bons, où tous les cœurs étaient heureux...: ah! ce monde, il se dévoilait à ma vue. Je comptais les jours et les heures qui me séparaient de ces régions enchantées. Ce n’est qu’au monastère qu’on est fourbe et cruel; c’est là seulement qu’habite l’infortune. Je le quittais pour toujours. Que je plaignais les pauvres religieuses que j’y laissais! Ce monde, dont je faisais tant de cas, s’il m’eût appartenu, j’en aurais donné la moitié pour les emmener avec moi.

Arrive enfin le jour si long-temps désiré. Mon père vient; ma joie s’éteint un moment dans les tristes adieux que je fais à mes pauvres compagnes. Je n’avais jamais senti pour elles une aussi vive tendresse qu’en cet instant. Je fus bientôt hors des grilles du couvent. Je regardai autour de moi; je contemplai le vaste cintre des cieux, qui n’était plus borné par les murs d’un cloître, et la terre verdoyante qui s’étendait en vallons, en collines, jusqu’aux limites circulaires de l’horizon. Mon cœur bondissait de plaisir, mes yeux se gonflaient de larmes, et je fus quelques momens sans pouvoir parler. Mes pensées s’élevèrent au ciel en sentimens de reconnaissance vers le dispensateur de tous les biens.

Enfin je me retourne vers mon père: «Cher auteur de mes jours, lui dis-je, que j’ai de grâces à vous rendre pour ma délivrance, et que ne voudrais-je pas faire pour vous contenter!»

«Retournez donc à votre couvent,» me dit-il d’un ton sévère. Je frissonnai: son regard et son geste troublèrent l’accord de mes sentimens. L’élan de ma joie fut soudain réprimé, et tous les objets autour de moi s’attristèrent des ombres de l’espérance trompée: non que je crusse que mon père voulût me reconduire au couvent, mais parce que ses sensations me paraissaient trop discordantes avec la joie et la reconnaissance que je venais d’éprouver et de lui exprimer... Pardonnez-moi, madame, ces détails minutieux. Les vives successions de sentimens qu’ils imprimèrent dans mon cœur, me les font juger importans, tandis qu’ils ne sont peut-être que désagréables.

«—Non, ma chère, dit madame La Motte, ils sont intéressans pour moi; ils développent des traits de caractère que j’aime à observer: vos infortunes attirent toute ma pitié, et la bonté de votre âme toute mon affection.»

Ces mots pénétrèrent le cœur d’Adeline; elle baisa la main de madame La Motte, et garda quelques instans le silence. Elle lui dit enfin: Puissé-je me rendre digne de tant de bonté, et ne cesser de rendre grâce au ciel, qui, en me donnant une pareille amie, me verse la consolation et l’espérance!

La maison de mon père était située à quelques lieues de l’autre côté de Paris; nous le traversâmes dans notre route. Quel nouveau spectacle! qu’étaient devenus les visages religieux, les manières austères que j’avais coutume de voir au couvent? Ici toutes les contenances étaient animées par les affaires ou par les plaisirs; tous les pas étaient rapides, tous les sourires joyeux; je croyais voir un ami dans chaque personne: elles me regardaient toutes en souriant; je souriais à mon tour, et j’aurais voulu leur dire combien j’étais enchantée. Qu’il est doux, m’écriai-je, de vivre environné d’amis!

Que de monde dans les rues! quels magnifiques hôtels! quels brillans équipages! Je m’aperçus à peine que les rues étaient étroites et dangereuses. Quel tumulte! quel fracas! quel plaisir! Je ne pouvais assez bénir mon éloignement du monastère. J’allais exprimer de nouveau ma reconnaissance à mon père, mais ses regards m’interdirent, et je restai muette..... Je suis trop diffuse, madame: les faibles images des plaisirs passés que nous réfléchit la mémoire, sont encore chères à notre âme. On regarde toujours avec un plaisir mélancolique l’ombre du plaisir, même quand la réalité s’est évanouie.

Je quittai Paris en soupirant, et je ne cessai de porter mes yeux sur lui, que lorsque toutes les tours des églises se perdirent dans le lointain. Nous entrâmes bientôt dans une route sombre et peu fréquentée. Sur le soir, nous arrivâmes à une bruyère sauvage: je regardai autour de moi si je verrais une habitation; je n’en vis aucune; on n’apercevait pas une âme. Je ressentais quelque chose de semblable à ce que j’avais coutume d’éprouver au couvent. Depuis que j’en étais sortie, jamais mon cœur n’avait été si triste. Mon père gardait toujours le silence: je lui demandai si nous approchions de la maison; il me répondit que oui. Cependant la nuit survint avant que nous y fussions arrivés. C’était une maison isolée, dans un terrain vague. Mais, madame, je n’ai pas besoin de vous le décrire. Quand la voiture se fut arrêtée, deux hommes parurent à la porte, et nous aidèrent à descendre; ils avaient un air si sombre, ils disaient si peu de paroles, que je me croyais encore dans le couvent. Il est certain que, depuis ma sortie, je n’avais pas rencontré de figures aussi tristes. Est-ce là, dis-je en moi-même, une partie de ce monde que j’ai contemplé avec tant de charmes? L’intérieur de la maison avait l’air chétif et misérable: j’étais surpris que mon père eût choisi une pareille habitation, et de n’y voir aucune femme; mais je savais que mes demandes ne me vaudraient que des reproches; ainsi, je me taisais. A souper, les deux hommes que j’avais déjà vus, se mirent à table avec nous: ils parlèrent peu; mais ils parurent m’observer beaucoup. Cela m’embarrassait et me chagrinait. Mon père s’en aperçut, et leur lança un regard qui m’assura qu’il avait des desseins que je ne pouvais comprendre. Le couvert ôté, mon père me prend par la main, et me conduit à la porte de ma chambre. Il pose la lumière, me souhaite le bonsoir, et me laisse à mes réflexions solitaires.

Qu’elles étaient différentes de celles que je prenais plaisir à faire quelques heures auparavant! L’espérance et le bonheur me souriaient naguère, maintenant la tristesse et l’attente trompée glaçaient la chaleur de mon âme, et décoloraient la perspective de mon avenir. L’aspect de tout ce qui m’entourait contribuait à me consterner. Sur le plancher était un petit lit sans rideaux; deux vieilles chaises et une table, voilà le surplus des meubles de cette chambre. Je m’approchai de la fenêtre, dans l’intention de jeter les yeux sur la scène du dehors; je la trouvai fermée: cette circonstance me frappa; et en la rapprochant de l’étrange apparence de la maison, ainsi que de la figure et de la conduite des deux hommes qui avaient soupé avec nous, je me perdais dans un labyrinthe de conjectures.

Enfin je me couchai; mais les inquiétudes de mon âme écartèrent le sommeil: de tristes, de sombres images voltigeaient devant mon imagination; et sans fermer l’œil, je tombai dans une espèce de rêve. Je crus me voir avec mon père dans une forêt déserte: ses regards étaient sévères, ses gestes menaçans; il me reprochait d’avoir quitté mon couvent. En me parlant, il avait tiré de sa poche un miroir qu’il me présentait. Je regardai dedans, et je me vis (mon sang se glace en le répétant), je me vis percée d’une large blessure et répandant des flots de sang. Alors je crus me retrouver dans la maison, et tout-à-coup j’entendis les mots suivans si distinctement prononcés, que même, en ne dormant plus, j’eus peine quelque temps à ne pas les croire véritables: «Fuis de cette maison, la mort est sur ta tête.» Je fus éveillée par les pas de quelqu’un dans l’escalier: c’était mon père qui se rendait dans sa chambre; je fus étonnée qu’il se retirât si tard, car il était plus de minuit.

Le lendemain matin, la compagnie de la veille se réunit pour déjeuner, et fut tout aussi sombre et aussi taciturne. La table fut servie par un laquais de mon père; mais s’il y avait un cuisinier et une servante, ils étaient invisibles.

Le jour suivant, quand je voulus sortir de ma chambre, je fus bien étonnée de trouver la porte fermée. J’attendis assez long-temps avant de me hasarder à crier; on ne me répondit point; je m’approchai de la fenêtre, et j’appelai plus fortement; mais je n’entendais toujours que le seul bruit de ma voix. Je passai près d’une heure dans un état de surprise et de terreur impossible à décrire; enfin, j’ouïs quelqu’un monter dans l’escalier; j’appelai de nouveau; on me répondit que mon père était parti le matin pour Paris; qu’il reviendrait dans peu de jours, et qu’en attendant, il avait ordonné qu’on me tînt renfermée dans ma chambre. J’exprimai mon étonnement et mes craintes. On m’assura que je n’avais rien à redouter, et que je vivrais là tout aussi bien que si j’étais en liberté.

La fin de ce discours me parut offrir une étrange consolation. Je n’osai guère répliquer, et me soumis à la nécessité. Je fus encore livrée à mes tristes réflexions. Quel jour je passai, seule, en proie à la douleur et à la crainte! J’essayai de deviner la cause de ce cruel traitement, et je finis par conclure que mon père avait eu dessein de me punir de ma première désobéissance. Mais pourquoi m’abandonner au pouvoir de ces étrangers, de ces hommes dont l’extérieur portait le cachet de la scélératesse si profondément gravé, qu’il frappait de terreur mon âme inexpérimentée? Mes soupçons ne faisaient que me plonger dans une plus grande perplexité; et cependant il me fut impossible de ne pas en poursuivre le sujet: le jour fut consumé en lamentations et en conjectures. Enfin la nuit arriva, et quelle nuit! L’obscurité m’apporta de nouvelles craintes; je regardai tout autour de la chambre s’il y avait quelque moyen d’arrêter ma porte en dedans, mais je n’en aperçus aucun; enfin j’imaginai de la barrer avec le dos d’une chaise placée en travers.

A peine avais-je fini, et m’étais-je couchée sur mon lit tout habillée, non pour dormir, mais pour veiller, que j’entendis heurter à la porte de la maison: on l’ouvrit et on la ferma si promptement, que la personne qui avait frappé parut n’avoir fait que remettre une lettre ou s’acquitter d’un message. Bientôt après, j’entendis par intervalles, dans une chambre au rez-de-chaussée, des voix qui tantôt parlaient très-bas, et tantôt s’élevaient toutes ensemble, comme dans une dispute. Par un mouvement plus excusable que la curiosité, je m’efforçai de distinguer ce qu’on disait, mais ce fut en vain. De temps à autre, un mot ou deux parvenaient jusqu’à moi. J’entendis une fois prononcer mon nom, mais pas davantage.

Ainsi s’écoulèrent les heures jusqu’à minuit, que tout fut tranquille. J’étais restée quelque temps sur mon lit, flottant entre la crainte et l’espérance, quand j’entendis tirer et pousser doucement la serrure de ma porte. Je m’élançai à terre, et j’écoutai avec le plus grand silence pendant un instant: après quoi le bruit recommença, et j’entendis parler bas en dehors. Les forces me manquaient, mais je conservais encore le sentiment. En cet instant on fit un effort contre la porte, comme pour l’enfoncer. Je jetai un cri, et j’entendis aussitôt les voix des hommes que j’avais vus à la table de mon père; ils crièrent pour qu’on ouvrît; et comme je ne répondais point, ils proférèrent les plus menaçantes imprécations. J’avais encore assez de force pour aller vers la fenêtre, dans le seul espoir de m’échapper par là; mais mes faibles secousses ne pouvaient rien contre les barreaux. Oh! comment pourrai-je, en rappelant ces momens d’horreur, témoigner assez ma reconnaissance à ceux qui m’ont sauvée et qui me consolent?

Après avoir demeuré quelque temps à la porte, ils la laissèrent, et descendirent l’escalier. Comme mon cœur se sentait revivre à chaque pas qui les éloignait! Je tombai sur mes genoux; je remerciai Dieu de m’avoir sauvée en ce moment, et j’implorai sa protection pour l’avenir. Je me relevais après cette courte prière, lorsque tout-à-coup j’entendis du bruit dans un autre côté de la pièce. En regardant autour de moi, je vis s’ouvrir la porte d’un petit cabinet, et deux hommes entrer dans la chambre.

Ils me saisirent, et je tombai dans leurs bras sans connaissance: le temps que je passai dans cet état, je l’ignore; mais en revenant à moi, je me retrouvai seule et j’entendis différentes voix au rez-de-chaussée. J’eus la présence d’esprit de courir à la porte du cabinet, seule ressource que j’avais pour me sauver; mais elle était fermée! je réfléchis alors qu’il était possible que les brigands eussent oublié de tourner la clé de l’autre porte qui était retenue par la chaise; mais cette espérance fut encore déçue. Je frappai mes mains, dans une agonie de désespoir, et demeurai quelque temps immobile.

Un bruit violent, qui partait d’en bas, me fit revenir à moi, et bientôt j’entendis monter des gens dans l’escalier: alors je me tins pour morte. Les pas s’approchèrent, on rouvrit la porte du cabinet. Je restai tranquille, et vis les mêmes hommes rentrer dans la chambre: je ne parlai, ni ne résistai: les facultés de mon âme avaient perdu le pouvoir de sentir, comme lorsque notre corps a reçu un coup si violent, qu’il étourdit la sensation de la douleur. Ils me conduisirent en bas: on ouvrit la porte d’une chambre au rez-de-chaussée, et j’aperçus un étranger. C’est alors que le sentiment me revint. Je criai, je me débattis, mais on m’entraîna. Il est inutile de dire que cet étranger était M. de La Motte, ni d’ajouter que je le bénirai à tout jamais comme mon libérateur.

Adeline cessa de parler. Madame La Motte garda le silence. Il y avait, dans ce récit, quelques circonstances qui excitaient toute sa curiosité. «Croyez-vous, dit-elle à son amie, que votre père fût pour quelque chose dans cet horrible mystère?» Quoiqu’il fût impossible d’en douter, Adeline pensa, ou plutôt feignit de penser qu’il n’était coupable d’aucun dessein contre sa vie. «Cependant, quel motif, dit madame La Motte, supposer à une barbarie aussi évidemment gratuite?» Là se bornèrent ses questions, et Adeline avoua qu’après avoir cherché long-temps à s’expliquer cette énigme, elle l’avait enfin abandonnée en frémissant d’horreur.

Madame La Motte exprima sans réserve toute la sympathie qu’excitait en elle une si extraordinaire infortune, et cet épanchement resserra les nœuds d’une amitié mutuelle. Adeline sentit soulager son âme par la révélation qu’elle venait de faire à madame La Motte, et celle-ci reconnut le prix d’une pareille confidence, par un surcroît d’attentions affectueuses.



CHAPITRE IV.

La Motte avait passé plus d’un mois dans cette solitude; et sa femme avait la satisfaction de le voir reprendre du calme et même de la gaîté. Cette satisfaction, Adeline la partageait bien vivement: elle aurait pu, à juste titre, se féliciter elle-même de cet heureux changement. Son enjouement et ses soins avaient effectué ce que n’avaient pu opérer les trop grandes sollicitudes de son amie. La Motte ne paraissait pas indifférent aux aimables dispositions d’Adeline; et quelquefois il la remerciait avec plus de chaleur qu’il n’avait coutume d’en témoigner. De son côté, elle le regardait comme son unique protecteur, et avait pour lui la tendresse d’une fille.

Le temps qu’elle avait passé dans cette paisible retraite avait adouci le souvenir des événemens passés, et rendu à ses esprits leur harmonie naturelle. Quand sa mémoire lui rappelait ses courtes et romanesques attentes de félicité, tout en donnant un soupir à cette illusion ravissante, elle déplorait moins son erreur, qu’elle ne se réjouissait de sa sécurité et de sa consolation présente.

Mais la satisfaction que l’allégresse de La Motte répandait au tour de lui, fut de courte durée: il devint tout-à-coup sombre et réservé; la société de sa famille cessa d’avoir pour lui des charmes; il passait des heures entières dans les endroits de la forêt les plus solitaires, livré à la mélancolie, et à des peines secrètes. Il ne s’abandonnait plus, comme auparavant, sans aucune contrainte, à son humeur chagrine; il s’efforçait évidemment de la cacher, et sa joie était trop artificielle pour échapper à la pénétration.

Son domestique Pierre, soit par curiosité, soit par attachement, le suivait dans la forêt, sans se faire voir. Il remarqua qu’il se retirait fréquemment dans un certain endroit très-écarté. Dès qu’il y était parvenu, il disparaissait toujours avant que Pierre, qui était forcé de suivre de loin, pût exactement reconnaître où il passait.

Ce changement dans les manières et dans les habitudes de La Motte, était trop manifeste pour n’être pas remarqué par sa femme. Elle employa toutes les ruses que l’affection peut suggérer, tout ce que peuvent inventer les artifices d’une femme, pour l’amener à une confidence: il fut insensible à l’influence des premières, et sut résister à la séduction des autres. Voyant que tous ses efforts ne pouvaient dissiper les ombres qui enveloppaient son âme, ni en pénétrer la cause, elle y renonça, et tâcha de se faire à cette tristesse mystérieuse.

Les semaines se succédaient, et le même secret continuait de fermer la bouche et de dévorer le cœur de La Motte. On n’avait point découvert le lieu de ses visites dans la forêt. Pierre avait souvent regardé autour de l’endroit où son maître disparaissait; mais il n’avait jamais découvert aucun réduit où il pût le soupçonner de se cacher. L’étonnement du domestique s’accrut à un tel point, qu’il lui fut impossible de se contenir, et il fit part à madame La Motte de ce qui en était le sujet.

Elle dissimula devant Pierre l’émotion que lui causa ce récit, et lui fit un crime des moyens qu’il avait employés pour satisfaire sa curiosité. Mais en réfléchissant sur cette circonstance, et en la rapprochant de l’altération qui s’était faite en dernier lieu dans l’humeur de son mari, ses inquiétudes recommencèrent, ses perplexités redoublèrent. Après y avoir long-temps rêvé, ne pouvant trouver d’autres motifs à une pareille conduite, elle ne tarda pas à l’attribuer à l’influence d’une passion criminelle; et son cœur, plus rapide que son jugement, confirma la supposition, et s’ouvrit à tous les traits de la jalousie.

Comparativement parlant, elle n’avait pas connu l’affliction jusqu’à ce moment. Elle avait quitté ses plus chers amis, ses plus intimes connaissances..., avait abandonné les plaisirs, les agrémens, et presque le nécessaire de la vie..., avait fui avec sa famille dans un exil, dans l’exil le plus affreux, le plus désespérant! Elle éprouvait tout ensemble les maux de la réalité et ceux de la crainte. Elle les avait tous endurés patiemment, soutenue par l’affection de celui pour qui elle souffrait. Quoique cette affection eût paru s’affaiblir pendant quelque temps, elle en avait supporté le refroidissement avec courage; mais le dernier coup de l’infortune, évité jusqu’à cette heure, vint l’accabler avec une force irrésistible.... Cet amour dont elle regrettait la perte, elle le croyait transporté à une autre!

L’effet des passions violentes est de confondre les facultés de la raison, et de les entraîner dans leur propre direction. Le jugement de madame La Motte, soustrait à l’influence de son cœur, lui aurait montré dans le sujet de sa tendresse, quelques particularités équivoques, pour ne pas dire contradictoires avec ses soupçons. Aucune de ces circonstances ne la frappa, et elle n’hésita pas long-temps à prononcer qu’Adeline était l’objet de l’attachement de son mari. Elle était belle; quelle autre, en effet, pouvait-ce être dans un coin de terre aussi séparé du reste du monde?

La même cause détruisit presqu’en même temps l’unique consolation qui lui restait; et, en pleurant de ne pouvoir plus placer son bonheur dans la tendresse de son époux, elle pleurait aussi de ne pouvoir plus chercher de soulagement dans l’amitié d’Adeline. Elle avait pour elle une trop grande estime pour soupçonner d’abord la pureté de sa conduite; mais en dépit de sa raison, elle ne lui ouvrait plus son cœur avec la chaleur de son intimité ordinaire. Elle se retira de sa confidence, et plus sa jalousie concentrée ouvrait ses soupçons, plus elle lui montra de froideur jusque dans ses manières.

Adeline, s’apercevant de ce changement, l’attribua d’abord au hasard, ensuite à un désagrément passager, occasioné par quelque légère inadvertance dans sa conduite. Elle redoubla donc ses assiduités; mais s’apercevant, contre son attente, que ses efforts pour plaire n’avaient plus le même succès, et que la réserve de madame La Motte ne faisait qu’augmenter, elle conçut de sérieuses inquiétudes, et résolut d’avoir une explication. C’est ce que madame La Motte évitait soigneusement, et qu’elle retarda pour quelque temps: mais Adeline, trop intéressée aux conséquences pour être arrêtée par de légers scrupules, se rendit si pressante, que madame La Motte fut d’abord embarrassée; mais elle finit par imaginer quelque frivole excuse, et par tourner la chose en ridicule.

Elle vit alors la nécessité de ne plus paraître réservée avec Adeline; et quoique son art ne pût triompher des préjugés de la passion, il réussit passablement à lui faire prendre l’extérieur de l’amitié. Adeline fut trompée et retrouva la paix. Une confiance sans bornes dans la franchise et dans la bonté des autres, c’était sa faiblesse. Mais les angoisses d’une jalousie étouffée n’en tourmentèrent que plus cruellement le cœur de madame La Motte, et elle résolut, à tout événement, d’obtenir quelque certitude sur le motif de ses soupçons.

Elle se permit alors un acte de bassesse dont elle avait d’abord repoussé l’idée: ce fut d’ordonner à Pierre de suivre les pas de son maître, afin de découvrir, s’il était possible, le lieu de ses visites. A force d’écouter sa jalousie, elle lui laissa prendre un tel empire sur sa raison, qu’elle soupçonna d’abord la vertu d’Adeline, et alla bientôt jusqu’à se figurer que les disparitions de La Motte étaient des rendez-vous avec elle. Ce qui fit naître cette conjecture, c’est qu’Adeline faisait souvent de longues promenades dans la forêt, et s’absentait quelquefois de l’abbaye pendant plusieurs heures. Cette circonstance, que madame La Motte avait d’abord attribuée à l’amour d’Adeline pour les beautés pittoresques de la nature, agissait avec violence sur son imagination, et elle ne pouvait plus l’envisager que comme un prétexte pour avoir de secrets entretiens avec son mari.

Pierre obéit avec empressement aux ordres de sa maîtresse; car ils étaient formellement secondés par sa propre curiosité. Tous ses efforts, néanmoins, furent sans succès: il n’osa jamais suivre La Motte d’assez près pour reconnaître le dernier endroit où il se retirait. L’impatience de madame La Motte s’accrut par ses retardemens; les difficultés stimulèrent sa jalousie; elle résolut donc de demander à son mari l’explication de sa conduite.

Après avoir un peu réfléchi sur les moyens les plus convenables pour l’obtenir, elle va le trouver; mais en entrant dans la chambre où il était, elle oublie le rôle qu’elle avait concerté, tombe à ses pieds, et reste quelques momens noyée dans ses larmes. Étonné de sa posture et de sa douleur, il lui en demande la cause.

«—Votre conduite, lui répond-elle.»

«—Ma conduite! dit-il; et quelle partie de ma conduite, s’il vous plaît?»

«—Votre réserve, votre tristesse secrète, et vos fréquentes absences de l’abbaye?»

«—Est-il donc surprenant qu’un homme qui a presque tout perdu, déplore quelquefois ses infortunes; ou bien, est-ce pour lui un si grand crime de vouloir cacher ses douleurs, qu’il doive par-là s’attirer le blâme de ceux à qui il voudrait épargner le tourment de les partager?»

A ces mots, il sort de sa chambre, laissant madame La Motte immobile de surprise, mais un peu soulagée du poids de ses premiers soupçons. Cependant elle suivait toujours Adeline avec l’œil de la surveillance; souvent elle laissait tomber le masque de l’amitié, et découvrait les traits de la méfiance. Adeline, sans trop savoir pourquoi, se sentait en sa présence moins à son aise, moins heureuse qu’auparavant: elle tombait dans l’accablement; et, lorsqu’elle était seule, elle pleurait souvent sur le triste abandon où elle était réduite. Naguère le souvenir de ses souffrances passées se perdait dans l’intimité de madame La Motte. A présent, quoique la conduite de celle-ci fût trop étudiée pour laisser échapper des signes de haine remarquables, il y avait dans ses manières quelque chose qui glaçait les espérances d’Adeline, sans qu’elle pût s’en rendre raison. Mais un incident, qui ne tarda pas, suspendit pour quelque temps la jalousie de madame La Motte, et tira son mari de sa taciturnité farouche.

Un jour que Pierre était allé à Auboine pour les provisions de la semaine, il en revint avec des informations qui plongèrent La Motte dans de nouvelles inquiétudes.

«—Oh, monsieur! s’écria Pierre, je viens d’apprendre quelque chose qui m’a étonné autant qu’il est possible, et qui ne vous étonnera pas moins, lorsque vous le saurez. Comme j’étais dans la boutique du maréchal, et qu’il remettait un clou au fer de mon cheval....; c’est que chemin faisant, le cheval avait perdu ce clou d’une étrange manière. Je vais vous dire, monsieur, comment la chose est arrivée....»

«—Eh! laissez cela pour un autre temps, et continuez votre histoire.»

«—Eh bien! monsieur, comme j’étais dans la boutique du maréchal, un homme, une pipe à la bouche et une grosse prise de tabac à la main....»

«—Bon!... Quel rapport cette pipe a-t-elle avec votre histoire?»

«—Eh! mais, monsieur, vous me troublez; je ne saurais continuer, à moins que vous ne me laissiez dire à ma guise. Comme je vous disais donc..., une pipe à la bouche..., c’est là que j’en étais, n’est-ce pas, monsieur?»

«—Oui, oui.»

«—Il s’assied sur le banc, et ôtant la pipe de sa bouche, il dit au maréchal: Voisin, ne connaîtriez-vous pas ici quelqu’un qui s’appelle La Motte?..... Ah, monsieur! tout mon corps s’est aussitôt couvert d’une sueur froide...... Monsieur se trouverait-il incommodé? irai-je lui chercher quelque chose?»

«—Non..... Mais soyez bref dans votre récit.»

«—La Motte! La Motte! dit le maréchal: je crois avoir entendu parler de ce nom-là.»

«—Est-il bien vrai, lui dis-je? En ce cas, vous êtes bien fin, car il n’y a pas ici personne de ce nom-là, que je sache.»

«—Imbécile!.. pourquoi avez-vous dit cela?»

«—Parce que je n’avais pas besoin de leur donner à connaître que monsieur était ici; et, si je ne m’étais pas conduit bien adroitement, ils m’auraient deviné.... Il n’y a pas ici personne de ce nom-là, que je sache, ai-je dit.»

«—En vérité! dit le maréchal; en ce cas, vous connaissez mieux que moi le voisinage.»

«—Oui, dit l’homme à la pipe; sans doute. Comment se fait-il que vous connaissiez si bien le voisinage? A la Saint-Michel qui vient, il y aura vingt-six ans que je suis venu ici, et vous en savez plus que moi.»

«Alors il met la pipe dans sa bouche, et m’envoie une bouffée dans le nez. Mon Dieu, monsieur! je tremblais de la tête aux pieds.»

«—Pour ce qui est de cela, repris-je, je n’en sais pas plus que d’autres; mais je suis bien sûr de n’avoir jamais ouï parler de personne de ce nom-là.»

«—Eh! mais, dit le maréchal en me regardant entre deux yeux, n’êtes-vous pas l’homme qui demandait, il y a quelque temps, l’abbaye de Saint-Clair?—Eh bien! quand cela serait? ai-je répondu, qu’est-ce que cela prouve?—Vraiment, dit le maréchal en se tournant vers l’autre, on prétend qu’il habite maintenant quelqu’un dans l’abbaye; et d’après ce qui m’est revenu, ce pourrait fort bien être ce même La Motte.—Et d’après ce qui m’est revenu aussi, dit l’homme à la pipe, en se levant; et vous en savez plus là-dessus que vous n’en dites. Je gagerais ma tête, que ce M. La Motte demeure dans l’abbaye.»

«—Eh bien, lui dis-je, vous vous trompez; car il ne demeure pas dans l’abbaye à présent.»

«—Maudit soit votre sottise! s’écria La Motte. Mais dépêchez..... Comment cela s’est-il terminé?»

«—Mon maître ne demeure pas là, ai-je dit.»—Ho, ho! dit l’homme à la pipe, c’est donc votre maître? Et, s’il vous plaît, depuis quand a-t-il quitté l’abbaye?.... et où demeure-t-il maintenant?»

«—Doucement? ai-je dit, n’allons pas si vite... Je sais quand il faut parler et quand il faut me taire... Mais qui est-ce qui l’a demandé?»

«—Comment! il attendait donc quelqu’un, dit l’homme?—Non, dis-je, il n’attendait personne; mais quand cela serait, qu’est-ce que cela prouve?—Cela ne prouve rien..... Alors il a regardé le maréchal, et ils sont sortis tous les deux sans que le fer de mon cheval fût raccommodé. Mais c’est à quoi je ne songeais plus; car dès qu’ils ont été partis, j’ai remonté en selle, et me suis mis à courir de mon mieux. Mais dans mon effroi, monsieur, j’ai oublié de prendre le chemin détourné, et je suis revenu tout droit à la maison.»

La Motte, très-mécontent de ce qu’il venait d’apprendre, ne répondit à Pierre qu’en maudissant sa sottise, et vint tout de suite chercher madame La Motte, qui se promenait avec Adeline au bord de la rivière. Il était trop agité pour adoucir cette nouvelle par un exorde. «Nous sommes découverts, dit-il, les gens de la justice sont venus s’informer de moi à Auboine, et les bévues de Pierre ont causé ma ruine.» Alors il lui fit part du récit de Pierre, et lui dit de se préparer à quitter l’abbaye.

«—Mais où fuir? dit madame La Motte, pouvant à peine se soutenir.»—N’importe en quel lieu, dit-il; si nous différons, nous sommes perdus. Il faut, je crois, nous réfugier en Suisse. Si quelque lieu de la France avait pu nous cacher, c’était sûrement celui-ci.»

«—Hélas! quelle persécution, reprit madame La Motte. A peine avons-nous rendu cette habitation un peu commode, que nous voilà forcés de la quitter, et d’aller je ne sais où.»

«—Je souhaite que nous l’ignorions en effet, répliqua La Motte; c’est le moindre mal qui puisse nous arriver. Évitons la prison, et peu m’importe en quel endroit nous allions. Mais retournez à l’abbaye sur-le-champ, et mettez en paquets le plus de meubles qu’il vous sera possible.» Des flots de larmes vinrent au secours de madame La Motte, et sans rien dire elle s’appuya toute tremblante sur le bras d’Adeline. Quoique celle-ci n’eût point de consolation à lui donner, elle s’efforça de maîtriser ses propres sensations et de paraître tranquille. «Allons, dit La Motte, nous perdons du temps; préparons-nous à fuir; nous nous lamenterons après. Montrez de ce courage si nécessaire pour nous tirer de danger. Adeline ne pleure pas, et cependant sa situation est aussi malheureuse que la nôtre; car je ne sais pas combien de temps je pourrai encore lui servir de protecteur.»

Malgré la frayeur qu’éprouvait madame La Motte, son amour-propre fut offensé de ce reproche. Baignée de larmes, elle dédaigna de répondre, et jeta sur Adeline un regard qui portait une profonde expression de mécontentement. Comme ils gagnaient l’abbaye en silence, Adeline demanda à La Motte s’il était bien sûr que ce fussent les gens de la justice qui s’étaient informés de lui. «—Je n’en saurais douter, répliqua-t-il. Quelles autres personnes auraient pu me demander? D’ailleurs, la conduite de l’homme qui a cité mon nom rend la chose évidente.»

«—Peut-être que non, dit madame La Motte; attendons pour partir jusqu’à demain matin. Peut-être que notre fuite n’est pas nécessaire.»

«—Sans doute! et pendant ce temps-là, les gens de la justice pourraient fort bien venir nous en dire autant.» La Motte donne à Pierre des ordres pour partir dans une heure. «—Dans une heure, dit Pierre. Eh, mon Dieu! notre maître, songez donc seulement à la roue du carrosse: il me faudrait au moins une journée pour la raccommoder; car monsieur sait bien que je n’en ai raccommodé de ma vie.»

C’était une circonstance qui avait absolument échappé à La Motte, lorsqu’ils s’étaient établis dans l’abbaye; Pierre avait été d’abord trop occupé à mettre les appartemens en état, pour se rappeler la voiture; et dans la suite, s’imaginant qu’on n’en aurait pas besoin de sitôt, il avait négligé de la réparer. La Motte perdit alors patience, et en proférant mille juremens, il prescrivit à Pierre de se mettre à l’ouvrage sur-le-champ; mais on ne trouva plus les matériaux qu’on avait achetés pour cela dans le temps; et Pierre se souvint, quoiqu’il fût assez prudent pour n’en rien dire, d’avoir employé les clous à la réparation de l’abbaye.

Il était donc impossible de quitter la forêt ce soir-là. Il ne restait à La Motte que de réfléchir aux moyens les plus probables d’éviter d’être découverts, si les gens de la justice venaient visiter les ruines avant le lendemain, ce qui n’était pas invraisemblable, d’après l’étourderie que Pierre avait commise en revenant d’Auboine par le chemin direct.

D’abord, il lui vint bien dans la pensée que, malgré l’impossibilité d’emmener ses compagnons, il lui était facile de prendre un des chevaux, et de sortir de la forêt avant la nuit; mais il songea qu’il courrait toujours quelque danger d’être reconnu dans les villes où il passerait, et il ne se faisait point à l’idée de laisser sa famille à l’abandon, sans savoir s’il pourrait la rejoindre, ni quel rendez-vous il pourrait lui donner pour le suivre. La Motte n’était pas homme à prendre un parti vigoureux, et peut-être aimait-il mieux souffrir en compagnie qu’isolé.

Après avoir long-temps rêvé, il se rappelle la trappe du cabinet appartenant aux chambres d’en-haut: les yeux ne pouvaient l’apercevoir, et en quelque endroit qu’elle conduisît, elle le mettrait au moins à l’abri d’être découvert. Après avoir plus mûrement réfléchi sur ce point, il se décide à visiter les lieux secrets où conduisait l’escalier, et s’imagine que toute sa famille pourrait s’y tenir cachée pendant quelque temps. Il ne mit que peu de momens entre la conception de son dessein et l’exécution; car l’obscurité s’épaississait, et dans chaque murmure du vent, il se figurait entendre la voix de ses ennemis.

Il demanda une lumière, et monta dans sa chambre. Arrivé au cabinet, il fut quelque temps à trouver la porte de la trappe, tant elle était bien jointe avec les panneaux du parquet. Il la trouve enfin, et la lève. Les froides vapeurs d’un air long-temps renfermé s’exhalèrent par l’ouverture: il les laissa passer un moment avant de descendre. Comme il regardait dans cet abîme, il se rappela l’information que Pierre avait rapportée concernant l’abbaye; cela lui causa une sensation pénible; mais elle fit place à des intérêts plus pressans.

L’escalier était roide, et tremblait sous lui en plusieurs endroits. Après avoir continué de descendre quelque temps, son pied toucha la terre, et il se trouva dans un étroit passage; mais comme il se tournait pour le suivre, les humides vapeurs roulèrent autour de lui et éteignirent sa lumière. Il appela Pierre à haute voix; mais il ne put se faire entendre de personne; et après quelques minutes, il essaya de retrouver le chemin de l’escalier. Il y réussit, non sans difficulté; et, traversant les chambres d’un pas prudent, il descendit de la tour.

La sûreté que l’endroit dont il sortait sembla lui promettre, était d’une trop grande importance pour être rejetée légèrement: il résolut donc de faire une nouvelle épreuve avec la lumière. Après l’avoir fixée dans une lanterne, il descend une seconde fois dans le passage. Le courant des vapeurs, occasioné par l’ouverture de la trappe, était apaisé, et l’air nouveau qui y était entré commençait à circuler. La Motte s’avança sans accident.

Le passage était fort long, et le conduisit à une porte fermée. Il posa sa lanterne à quelque distance pour éviter le courant d’air, et usa de toute sa vigueur pour forcer la porte; elle s’ébranlait sous sa main, mais sans s’ouvrir. En l’examinant de plus près, il s’aperçut que le bois était endommagé autour de la serrure, probablement par l’humidité, ce qui l’encouragea à continuer. Après quelques efforts, la porte céda, et il se trouva dans une chambre carrelée de pierres.

Il resta quelques temps à l’examiner. Les murs, sur lesquels distillait une humidité malsaine, étaient entièrement nus, et n’offraient pas même une fenêtre: l’air n’était admis que par un petit grillage de fer. A l’extrémité, auprès d’un enfoncement, était une autre porte: La Motte s’en approcha, et en passant, regarda dans l’enfoncement; il aperçut par terre un grand coffre. Il s’approcha pour l’examiner, et, soulevant le couvercle, il vit les restes d’un squelette humain. Son cœur fut glacé d’effroi; et il retourna sur ses pas involontairement. Après s’être arrêté quelques instans, ses premières émotions s’apaisèrent. Cette curiosité que les objets de terreur excitent souvent dans le cœur de l’homme, lui fit jeter encore un regard sur cet horrible spectacle.

La Motte demeurait immobile à cette vue. L’objet qu’il avait sous les yeux semblait confirmer le bruit répandu que quelqu’un avait été assassiné dans l’abbaye. Il ferme enfin le coffre, et s’approche d’une seconde porte pareillement fermée; mais la clé était dans la serrure; il la tourne avec difficulté, et s’aperçoit alors que la porte était retenue par deux gros verrous. Il les tire, la porte s’ouvre sur une rampe d’escalier: il descend les marches, qui aboutissaient à une enfilade de voûtes basses, ou plutôt de cellules, qui, d’après la forme de leur construction et de leur état actuel, paraissaient contemporaines des plus vieilles parties de l’abbaye. Dans l’abattement d’esprit où se trouvait La Motte, il pensa que c’étaient les sépultures des religieux qui avaient jadis habité l’édifice au-dessus; mais elles avaient été plutôt construites pour la pénitence des vivans que pour le repos des morts.

Arrivé au bout de ces cellules, il trouva encore le passage fermé par une porte. Il hésite; il ne sait s’il tentera d’aller plus avant. Le lieu où il était lui parut offrir la sûreté qu’il cherchait: il pouvait y passer la nuit sans être tourmenté de la crainte de se voir découvert; et il était probable que, si les archers arrivaient pendant la nuit, et trouvaient l’abbaye déserte, ils en sortiraient avant le jour, ou du moins avant que rien ne l’obligeât de quitter son asile. Ces réflexions redonnèrent à son âme une bien plus grande tranquillité. Le plus pressant de tous ses soins était seulement d’amener, le plus tôt possible, sa famille dans ce lieu de sûreté, de peur que les archers ne fondissent sur eux à l’improviste, et il se reprochait déjà d’avoir délibéré si long-temps.

Mais un désir invincible de savoir où conduisait cette porte, arrête ses pas, et il retourne pour l’ouvrir. La porte était bien fermée; et comme il essayait de la forcer, il entendit soudain du bruit au-dessus de sa tête: il pensa que les gens de la justice étaient peut-être déjà venus, et il quitta les cellules avec précipitation, dans le dessein d’écouter à la porte de la trappe.

«Là, dit-il, je pourrai entendre, sans risque, et recueillir peut-être quelque chose de ce qui se passe. On ne reconnaîtra pas mes compagnons, ou du moins on ne leur fera pas de mal; quant à leur inquiétude sur mon compte, il faut qu’ils apprennent à la supporter.»

Tels étaient les raisonnemens de La Motte. Il faut l’avouer, ils décelaient plutôt la prudence de l’égoïsme, qu’une tendre sollicitude pour son épouse. Cependant il était revenu au bas de l’escalier, lorsqu’en levant les yeux il aperçoit qu’il avait laissé la trappe ouverte; il montait vite pour la fermer, il entend des pas qui s’avancent à travers les chambres d’en haut. Avant qu’il pût redescendre assez pour se cacher entièrement, il regarda encore au-dessus, et aperçut, par l’ouverture, le visage d’un homme qui avait les yeux sur lui. «Notre maître! s’écria Pierre.» La Motte fut un peu rassuré au son de cette voix, mais il ne laissa pas que d’être fâché de l’épouvante qu’on lui avait causée.

«—Que voulez-vous? qu’avez-vous à faire ici?»

«—Rien, monsieur; je n’ai rien à faire, si ce n’est seulement que ma maîtresse m’envoie chercher monsieur.»

«—Il n’y a donc personne ici, dit La Motte en posant son pied sur le degré?»

«—Si fait monsieur, il y a mademoiselle Adeline, et.....»

«—Fort bien.... fort bien, dit La Motte avec joie.... Marchez; je vous suis.»

Il apprit à madame La Motte où il était allé, lui fit part du dessein qu’il avait de se cacher, et délibéra sur le moyen de persuader aux archers, dans le cas où ils viendraient, qu’il avait quitté l’abbaye. Dans cette vue, il ordonna d’apporter tous les meubles dans les cellules d’en bas. Il aida lui-même à l’opération, et tout le monde y mit la main pour accélérer. En très-peu de temps, il laissa la partie habitable de l’édifice dans un état presque aussi nu qu’il l’avait trouvé: il dit ensuite à Pierre de conduire les chevaux à quelque distance de l’abbaye et de les laisser en liberté. Après y avoir bien réfléchi, il imagina une chose qui devait contribuer à donner le change aux archers; ce fut de placer dans quelque partie remarquable de l’édifice une inscription qui exprimerait son infortune, et porterait la date de son départ de l’abbaye. C’est dans ce dessein qu’au-dessus de la porte de la tour, qui conduisait à la partie habitable, il grava les lignes suivantes:

Vous qui par le malheur, dans ce lieu solitaire,
Peut-être fûtes amenés,
Sachez qu’il est des mortels sur la terre
Autant que vous infortunés.

P.-L.-M., un malheureux exilé, chercha dans ces murs un refuge contre la persécution le 27 avril 1658, et les quitta le 22 juin de la même année, pour tâcher de trouver un asyle plus convenable.

Après que ces mots furent gravés avec un couteau, on mit dans un panier le petit restant des provisions de la semaine; car Pierre, dans sa frayeur, était revenu de son dernier voyage sans rien rapporter. La Motte ayant rassemblé ses compagnons, ils montèrent sous l’escalier de la tour, et traversèrent les chambres jusqu’au cabinet. Pierre passa le premier avec une lumière, et eut un peu de peine à trouver la porte de la trappe. Madame La Motte frissonna en voyant la profondeur de ce gouffre; mais chacun gardait le silence.

La Motte prend alors la lumière, et conduit la marche; il est suivi de sa femme et puis d’Adeline: «—Ces vieux moines aimaient le bon vin, tout comme d’autres, dit Pierre qui faisait l’arrière-garde. Je vous garantis, monsieur, que c’était ici leur cellier; je sens déjà l’odeur des futailles.»

«—Paix, dit La Motte: réservez vos plaisanteries pour une occasion plus convenable.»

«—Il n’y a pas de mal d’aimer le bon vin; monsieur sait bien cela.»

«—Finissez cette bouffonnerie, dit La Motte d’un ton plus imposant, et passez le premier.» Pierre obéit.

Ils arrivent à la chambre voûtée. Le spectacle affreux que La Motte y avait vu, le détourna de l’idée de passer la nuit dans cette pièce, et les meubles avaient été portés par son ordre dans les cellules du fond. Il tremblait que ses compagnons ne vissent le squelette, et que cette vue n’excitât le degré d’horreur qu’ils ne pourraient surmonter pendant leur séjour dans ce lieu. La Motte passa vite devant le coffre. Pour madame La Motte et Adeline, elles étaient trop remplies de leurs pensées pour donner une attention minutieuse à des circonstances extérieures.

Arrivés dans les cellules, madame La Motte pleura sur la nécessité qui la condamnait à une si horrible demeure. «Hélas! dit-elle, en sommes-nous donc réduits à cette extrémité? Les appartemens d’en haut m’avaient d’abord semblé une déplorable habitation; mais c’est un palais en comparaison de ceux-ci.»

«—Cela est vrai, ma chère amie, dit La Motte. Eh bien, que le souvenir de ce que vous les aviez crus d’abord, adoucisse à présent votre déplaisir; ces cellules sont un palais, comparées à Bicêtre ou à la Bastille, et aux terreurs d’un affreux châtiment qui nous y accompagneraient encore. Que la crainte d’un plus grand mal vous apprenne à souffrir le moindre: je suis content si je trouve ici le refuge que je cherche.»

Madame La Motte était muette, et Adeline, oubliant ses derniers torts, tâchait de la consoler de son mieux. Tandis que son propre cœur succombait aux infortunes qu’elle ne pouvait s’empêcher d’anticiper, elle avait l’air tranquille et même enjoué, elle prévenait madame La Motte avec la plus vigilante sollicitude; elle était si contente de voir son mari caché dans cet asile, qu’elle perdait presque le sentiment de ce qu’il avait d’horrible et d’incommode.

C’est ce qu’elle exprima sans détour à La Motte. Il ne pouvait être insensible à cette marque d’attachement. Madame La Motte y prit garde, et cela reproduisit en elle un sentiment pénible: elle prit les épanchemens de la reconnaissance pour ceux de la tendresse.

La Motte retourna plusieurs fois à la trappe, pour écouter s’il n’y avait personne dans l’abbaye; mais aucun bruit ne troublait le calme de l’obscurité. Enfin ils se mirent à table. Le souper fut triste.

«—Mon ami, dit madame La Motte en soupirant, si les archers ne venaient pas cette nuit, et si Pierre retournait demain matin à Auboine, il pourrait prendre de plus amples éclaircissemens, ou du moins nous procurer une voiture pour sortir d’ici.»

«—Sans doute, dit La Motte, qu’il pourrait en trouver une, et du monde aussi pour la suivre. Pierre serait un homme excellent pour montrer aux archers le chemin de l’abbaye, et pour les informer de ce dont ils pourraient se douter sans lui, savoir que je suis ici caché.»

«—Quelle cruelle ironie! dit madame La Motte. Ce que je proposais, c’était seulement pour notre bien commun: j’ai pu me tromper dans mon idée, mais assurément mon intention était pure.» En prononçant ces mots, ses yeux se gonflèrent de larmes. Adeline aurait voulu la consoler; mais elle se taisait par délicatesse. La Motte remarqua l’effet de son discours, et quelque chose de ressemblant au remords pénétra dans son cœur. Il s’approche de sa femme, et lui prenant la main:

«Il faut pardonner au désordre de mon âme, dit-il; je n’avais pas dessein de vous affliger. L’idée d’envoyer Pierre à Auboine, où il a déjà tant fait de bévues, je n’ai pu m’empêcher de la relever. Non, ma chère amie, notre chance seule de salut, c’est de rester où nous sommes tant que dureront nos provisions. Si les archers ne viennent pas ici cette nuit, ils y viendront probablement demain matin, ou peut-être après-demain. Quand ils auront fouillé l’abbaye pour m’y trouver, ils s’en iront; alors nous pourrons sortir de ce refuge, et prendre des mesures pour passer dans un pays éloigné.»

Madame La Motte reconnut la vérité de ce discours, et son âme étant consolée par la petite satisfaction que son mari venait de lui donner, elle reprit assez de gaîté. Après souper, La Motte posta le fidèle, mais simple Pierre, au pied de l’escalier qui montait au cabinet, pour y faire sentinelle pendant la nuit; ensuite il revint dans les cellules d’en bas, où il avait laissé sa petite famille. Les lits étaient préparés et tous s’étant souhaité le bonsoir, ils se couchèrent et implorèrent le sommeil.

Les pensées d’Adeline étaient trop occupées pour lui permettre de reposer; et, lorsqu’elle crut ses compagnons endormis, elle s’abandonna à la tristesse de ses réflexions. Elle regardait aussi dans l’avenir avec les plus affligeantes appréhensions.

«Si La Motte était arrêté, qu’allait-elle devenir? Elle serait alors une créature errante sur la terre, sans amis pour la protéger, sans argent pour subsister. La perspective était triste..., était terrible!» Les chagrins de monsieur et de madame La Motte, qu’elle chérissait avec la plus vive affection, n’entraient pas dans les siens pour peu de chose.

Quelquefois elle se rappelait son père; mais elle ne voyait en lui qu’un ennemi, loin duquel elle devait fuir. Ce souvenir ajoutait à ses peines; mais l’idée des souffrances qu’il lui avait occasionées, l’affligeait moins encore que le sentiment de sa dureté. Elle versa des larmes amères. A la fin, elle s’adressa à l’Être-Suprême, et se remit à sa providence, avec cette piété simple qui n’appartient qu’à la vertu. Son âme se calma, se rassura par degrés, et bientôt après elle s’endormit.