La musique cessa, mais les sons vibraient sur son imagination, et elle était tombée dans la charmante langueur qu’ils lui avaient inspirée. Soudain la porte s’ouvrit, et le marquis de Montalte parut. Il s’approcha du sofa où était assise Adeline, et lui adressa la parole; elle ne l’entendit pas..., elle s’était évanouie. Il tâcha de la faire revenir, et y réussit enfin; mais en ouvrant les yeux, et en le revoyant, elle tomba dans un état d’insensibilité. Après avoir essayé divers moyens pour lui rendre la connaissance, il fut forcé d’appeler du secours. Deux jeunes femmes entrèrent; et, dès qu’elle commença à reprendre ses sens, il les laissa avec elle pour la préparer à le revoir. Lorsque Adeline s’aperçut que le marquis s’en était allé, et que des femmes prenaient soin d’elle, ses esprits se ranimèrent par degrés; elle regarda celles qui la servaient, et fut étonnée de voir tant d’appas et tant d’élégance.
Elle fit quelques tentatives pour intéresser leur pitié; mais elles parurent absolument insensibles à sa détresse, et se mirent à parler du marquis dans le langage de la plus haute admiration. Elles l’assurèrent qu’elle ne devait s’en prendre qu’à elle-même si elle n’était pas heureuse, et lui conseillèrent de le paraître en sa présence. Ce fut avec une peine extrême qu’Adeline retint l’expression du mépris qui venait au bord de ses lèvres, et qu’elle écouta leurs discours en silence: mais elle sentait le danger et l’inutilité de s’y refuser, et elle maîtrisa ses sensations.
C’est ainsi qu’elles continuaient leurs éloges du marquis, lorsqu’il se montra lui-même. Il fit un signe de la main; elles quittèrent aussitôt l’appartement. Adeline le regarda avec une sorte de désespoir muet. Il s’approche, lui prend la main. Elle la retire vivement; et se détournant avec un air de détresse inexprimable, elle fond en larmes. Il garda quelque temps le silence, et parut touché de sa souffrance; mais s’approchant de nouveau, et lui adressant la parole d’un ton aimable, il la conjura de pardonner une démarche que lui avaient suggérée, disait-il, le désespoir et l’amour. Elle était trop absorbée dans la douleur pour répondre; mais lorsqu’il la pressa de payer sa passion de quelque retour, l’accablement fit place à l’indignation, et elle lui reprocha sa conduite. Il fit valoir qu’il l’avait long-temps aimée et recherchée dans des vues honnêtes; il commençait à répéter l’offre de sa main, mais, en levant les yeux sur Adeline, il lut dans ses regards le mépris qu’elle méritait, d’après sa propre conscience.
Il fut interdit pour un moment, et sembla reconnaître que son projet était découvert, et sa personne dédaignée; mais reprenant bientôt son empire ordinaire sur les traits de son visage, il la pressa de nouveau, avec les plus vives sollicitations, de lui accorder son amour. Un instant de réflexion fit voir à Adeline le danger d’irriter son orgueil par un aveu du mépris que lui inspirait cette offre prétendue de mariage, et elle ne jugea pas convenable de descendre à la politique de la dissimulation, dans une conjoncture qui intéressait l’honneur et le repos de sa vie. Elle vit que le seul moyen d’échapper à ses desseins criminels, c’était de les éloigner; elle lui laissa croire qu’elle ignorait que la marquise était vivante, et que ses offres n’étaient qu’un piège.
Il remarqua qu’elle hésitait; et, impatient de tirer avantage de cette incertitude, il renouvela sa proposition avec un surcroît de chaleur.—«Demain nous serons unis, aimable Adeline; demain vous consentirez à devenir la marquise de Montalte. Alors vous répondrez à ma flamme, et.....»
«—Il faut auparavant mériter mon estime, monsieur.»
«—Je la mériterai....; je la mérite. N’êtes-vous pas à présent en mon pouvoir, et ne me suis-je pas défendu de profiter de votre situation? Ne vous fais-je pas les propositions les plus honorables?»—Adeline frissonna.—«Si vous désirez mon estime, monsieur, tâchez, s’il est possible, de me faire oublier par quels moyens je suis tombée en votre puissance. Si vos vues sont réellement honnêtes, prouvez-le, en me rendant ma liberté.»
«Aimable Adeline, voulez-vous donc fuir loin de celui qui vous adore? répliqua le marquis, avec un air de tendresse étudiée. Pourquoi exiger de moi une preuve aussi cruelle de désintéressement, d’un désintéressement incompatible avec l’amour? Non, charmante Adeline; que je goûte au moins le plaisir de vous contempler jusqu’au moment où des nœuds solennels écarteront tout obstacle à mon amour! Demain....»
Adeline vit le danger qu’elle courait, et l’interrompit. «—Méritez mon estime, monsieur, et vous l’obtiendrez; faites un premier pas pour y parvenir, en me délivrant d’une captivité qui me force de ne vous regarder qu’avec crainte et aversion. Comment puis-je croire à vos protestations d’amour, tant que vous ne paraîtrez prendre aucun intérêt à mon bonheur?» C’est ainsi qu’étrangère jusqu’alors aux artifices de la dissimulation, Adeline se permit d’y avoir recours, en déguisant son indignation et son mépris; mais bien que ce ne fût que pour se garantir du plus grand péril, elle n’employa cette ruse qu’avec répugnance, presque avec horreur; et, quoique sa dissimulation eût certainement une bonne fin, à peine pouvait-elle se persuader que cette fin pût justifier les moyens.
Le marquis persista dans ses sophismes.—«Pouvez-vous mettre en doute la réalité d’une passion qui, pour vous obtenir, m’a exposé au risque de vous déplaire? Mais n’ai-je pas consulté votre bonheur jusque dans cette même conduite que vous me reprochez? D’un séjour affreux et solitaire je vous ai transportée dans une brillante maison de plaisance, où tous les objets de luxe sont à vos ordres, où tout le monde va se conformer à vos vœux.»
«—Le premier de mes vœux, dit Adeline, c’est de sortir d’ici. Je vous supplie, je vous conjure de ne pas m’y retenir plus long-temps. Je suis une malheureuse orpheline, sans amis, exposée à mille dangers, et peut-être abandonnée à l’infortune. Je ne voudrais pas vous offenser; mais permettez-moi de dire qu’il n’est point pour moi de malheur au-dessus de celui que j’éprouverai, si je demeure dans ces lieux, ou si je suis encore poursuivie partout ailleurs par les offres que vous me faites!» Adeline avait déjà oublié sa politique; des larmes l’empêchèrent de poursuivre, et elle détourna la tête pour cacher son émotion.
«Au nom du ciel, Adeline, vous me faites injure, dit le marquis en se levant et en lui saisissant la main. Je vous aime, je vous adore; mais vous doutez de ma passion, et vous êtes insensible à mes vœux. Vous partagerez tous les plaisirs de cette demeure, mais vous n’en sortirez pas.» Elle dégagea sa main, et, dans une angoisse silencieuse, elle gagna une des extrémités du salon. De profonds soupirs s’échappèrent de son cœur; et, presqu’en défaillance, elle s’appuya sur une fenêtre pour se soutenir.
Le marquis la suivit. «Pourquoi, dit-il, persister aussi obstinément dans le refus de votre bonheur? Songez aux propositions que je vous ai faites, et acceptez-les, tandis que vous le pouvez encore. Demain, un prêtre nous unira;—assurément, lorsque je vous tiens ainsi en ma puissance, votre intérêt doit être d’y consentir!»
Adeline ne put répondre que par des larmes. Elle désespérait d’amener son cœur à la pitié, et tremblait d’irriter son orgueil par le mépris. Elle souffrit qu’il la conduisît à un siége auprès de la collation. Il la pressa de goûter de plusieurs confitures, et surtout de certaines liqueurs dont il but lui-même fort cavalièrement. Adeline n’accepta qu’une pêche.
Le marquis, interprétant son silence comme un acquiescement secret à ses propositions, reprenait tout son enjouement et sa vivacité; tandis que les regards enflammés qu’il ne cessait de jeter sur Adeline, la remplissaient de trouble et d’indignation. Au milieu du banquet, une douce musique joua de nouveau les airs les plus tendres et les plus passionnés; mais elle n’avait plus aucun pouvoir sur Adeline: son âme était trop gênée et trop attristée par la présence du marquis, pour recevoir même les adoucissemens de l’harmonie. Une chanson se fit entendre; elle était écrite avec cet art impuissant sous lequel les poètes voluptueux croient pouvoir cacher et recommander tout ensemble les principes du vice. Adeline la reçut avec mépris et mécontentement. Le marquis s’en aperçut, et fit signe d’exécuter un autre morceau, qui, en réunissant la force de la poésie aux charmes de la musique, pût détourner son âme des objets présens, et la plonger dans un agréable délire.
STANCES.
Quand la voix eut cessé, un cor fit entendre de loin un air plaintif, exécuté avec l’expression la plus exquise: tantôt les sons flottaient dans l’air en douces ondulations, tantôt ils s’enflaient en accens pleins et nourris; tantôt ils s’affaiblissaient, et mouraient dans le silence: bientôt ils s’élevèrent en une mélodie si douce et si tendre, qu’elle arracha des larmes à Adeline, et des exclamations de ravissement au marquis. Il passa son bras autour d’elle, et voulait l’attirer à lui; mais elle se dégagea de ses embrassemens, et d’un coup d’œil où était empreinte la ferme dignité de la vertu, elle lui en imposa. Pénétré au fond de l’âme d’une supériorité qu’il rougissait de reconnaître, et s’efforçant de mépriser une influence à laquelle il ne pouvait résister, adorateur du vice, il fut un moment l’esclave de la vertu. Mais il reprit bientôt son assurance, et fit parler sa flamme. Adeline, abandonnée par le courage qu’elle venait de déployer, et accablée de langueur et de fatigue par les nombreuses et violentes agitations de son âme, le conjura de la laisser jouir du repos.
La pâleur de son visage, et le son tremblant de sa voix, étaient trop expressifs pour n’être pas compris. Le marquis lui dit de songer au lendemain; et, après avoir un peu hésité, il se retira. Dès qu’elle fut seule, elle donna un libre cours aux angoisses de son âme. Absorbée dans la douleur, elle resta quelques momens sans s’apercevoir qu’elle était auprès des jeunes femmes qui l’avaient déjà servie: elles étaient rentrées dans le salon au moment où le marquis en sortait; elles venaient la prendre pour la conduire à sa chambre. Adeline les suivit quelque temps sans rien dire; enfin, poussée par le désespoir, elle fit de nouveaux efforts pour exciter leur compassion: mais elles répétèrent les louanges du marquis. Voyant donc que toutes ses tentatives pour les intéresser en sa faveur étaient inutiles, elle les congédia. Elle ferma à clef la porte par où elles étaient sorties; et dans la faible espérance de découvrir quelques moyens d’évasion, elle examina sa chambre. L’élégance frivole de l’ameublement, et une foule d’objets de luxe, semblaient avoir pour but de fasciner l’imagination et de séduire le cœur. La tenture était en soie couleur de paille, et ornée de plusieurs paysages et de tableaux d’histoire, dont les sujets se ressentaient du caractère voluptueux du possesseur. La cheminée, en marbre de Paros, était décorée de différentes figures d’après l’antique. Le lit était de soie et de la même couleur que la tapisserie; il avait une riche garniture de pourpre et d’argent, et un ciel en forme de dais. Des vases de porcelaine remplis de parfums reposaient dans tous les angles, sur des consoles de même structure que la toilette, laquelle était magnifique et ornée d’une infinité de colifichets.
Adeline jeta en passant un coup d’œil sur ces divers objets, et vint examiner les fenêtres; elles descendaient jusqu’au parquet, et s’ouvraient sur un balcon, en face du jardin qu’elle avait aperçu du salon. Elles étaient alors condamnées, et tous ses efforts pour les ouvrir furent inutiles. Son attention fut attirée par une porte qui ne se trouva pas fermée. Elle donnait sur un cabinet de toilette, où elle descendit par quelques degrés: deux fenêtres frappèrent ses regards; l’une refusa de s’ouvrir, mais son cœur palpita d’une joie subite lorsque l’autre s’ouvrit sous sa main.
Dans son premier transport, elle oublia que la hauteur de la fenêtre pourrait s’opposer à l’évasion qu’elle méditait. Elle revint pour fermer la porte du cabinet, afin de prévenir toute surprise; précaution au surplus inutile, la porte de la chambre à coucher étant déjà fermée. Alors elle regarda par la croisée; devant elle était le jardin, et elle s’aperçut que la fenêtre qui descendait jusqu’au parquet s’approchait si fort de la terre, qu’elle pouvait y sauter facilement. Presqu’au même instant elle s’élança en dehors, et se trouva sans accident dans un immense jardin, ressemblant plutôt à ceux des parcs d’Angleterre qu’à une suite de parterres français.
Elle ne se doutait guère qu’elle ne pût sortir de là, soit par quelque brèche, soit par quelque partie basse de la muraille; elle courut rapidement le long de la clôture: l’espoir faisait battre son cœur. Les nuages de la dernière tempête étaient alors dispersés, et la clarté de la lune qui donnait sur les espaces découverts, et brillantait les fleurs encore chargées de gouttes de pluie, lui offrait une perspective distincte de la scène d’alentour. Elle suivit la direction du grand mur qui tenait au château, jusqu’à ce qu’il fût caché à sa vue par un amas de plantes sauvages, si touffu et si embarrassé de branches épaisses, qu’elle n’osa s’y enfoncer. Elle tourna sur sa droite, dans une allée qui la conduisit à un lac couronné d’une haute futaie.
Les rayons de la lune se jouant sur les eaux, dont la douce ondulation venait caresser le rivage, présentaient une scène d’une beauté tranquille, qui aurait calmé un cœur moins agité que celui d’Adeline: elle lui donna un coup d’œil, soupira et passa outre promptement pour chercher le mur du jardin, dont elle s’était considérablement éloignée. Après avoir erré quelque temps à travers les allées et les esplanades, sans rien rencontrer qui ressemblât à une clôture, elle se retrouva encore auprès du lac, et suivit alors sa rive avec les pas du désespoir:—des pleurs coulaient sur ses joues. La scène d’alentour n’offrait que des images de paix et de volupté, tous les objets semblaient dormir; pas un souffle ne remuait le feuillage, pas le moindre bruit ne s’élevait dans l’air; ce n’est que dans son sein que régnaient le désordre et la douleur. Elle continua de suivre les contours du rivage, et fut enfin conduite par une allée dans un sentier qui montait doucement en tournant sur le flanc d’un coteau: l’obscurité y était si profonde, qu’elle ne trouva son chemin qu’avec difficulté; tout à coup l’avenue se termina par un bosquet élevé, et elle aperçut une lumière qui partait d’un réduit à quelque distance.
Elle s’arrêta: son premier mouvement fut de se retirer; mais ayant prêté l’oreille sans entendre aucun bruit, son âme eut un faible rayon d’espoir que la personne à qui appartenait cette lumière, pourrait consentir à favoriser sa fuite. Elle avança en tremblant, et avec précaution du côté du réduit, afin d’observer en secret la personne, avant de se risquer à y entrer. Plus elle approchait, plus son émotion augmentait: arrivée sous le berceau, elle vit, à travers une croisée ouverte, le marquis couché sur un sofa, auprès d’une table couverte de vins et de fruits. Il était seul, et avait le visage enluminé par ses libations bachiques.
Pendant qu’elle regardait, enchaînée sur la place par la terreur, il jeta les yeux du côté de la fenêtre; la lumière donnait en plein sur la figure d’Adeline: mais elle ne resta pas pour s’assurer s’il l’avait aperçue; car elle quitta l’endroit avec la rapidité de l’éclair, et s’enfuit sans savoir si elle était poursuivie. Après avoir fait beaucoup de chemin, la lassitude la força enfin de s’arrêter, et elle se jeta sur le gazon, presque évanouie de crainte et de langueur. Elle savait que, si le marquis la surprenait tentant de s’échapper, il franchirait probablement les bornes qu’il s’était imposées jusqu’alors; elle redoutait donc les plus affreux dangers. Les palpitations de la terreur étaient si fortes qu’elle avait peine à respirer.
Elle épia, elle écouta dans une attente craintive; mais nulle forme humaine ne s’offrit à ses regards, nul bruit ne frappa son oreille; elle resta un temps considérable dans cet état. Elle pleura, et ses larmes soulagèrent son cœur oppressé. «O mon père! dit-elle, pourquoi avez-vous abandonné votre enfant? Si vous saviez les périls où vous l’avez exposée, sûrement vous auriez pitié d’elle, vous viendriez à son secours. Hélas! ne trouverai-je jamais un ami! Suis-je toujours destinée à donner ma confiance pour être abusée?—Pierre aussi aurait-il pu me trahir?» Elle pleura encore, et revint au sentiment de son danger actuel, et à la considération des moyens de s’y dérober;—mais elle n’en voyait aucun.
A son imagination le parc semblait n’avoir point de limites; elle avait erré d’esplanade en esplanade, de bosquet en bosquet, sans apercevoir aucune clôture. Elle ne put retrouver le mur du jardin; mais elle résolut de ne pas revenir au château, et de ne pas abandonner sa recherche. Comme elle se levait pour s’en aller, elle vit une ombre se mouvoir à une certaine distance; elle resta tranquille pour l’observer. L’ombre avançait lentement, et disparut soudain; mais elle vit sur-le-champ une personne sortir de l’obscurité, et s’approcher de l’endroit où elle était. Elle ne doutait point que le marquis ne l’eût aperçue; elle courut avec toute la rapidité possible sous l’ombrage d’un bosquet à sa gauche. Des pas la poursuivaient, et elle entendit répéter son nom, pendant qu’elle s’efforçait vainement de précipiter sa course.
Tout d’un coup le bruit de la poursuite se détourna, et se perdit dans une direction différente. Elle s’arrêta pour reprendre haleine; elle regarda autour d’elle, personne ne parut. Alors elle s’avança lentement le long de l’avenue, et touchait presque à son extrémité lorsqu’elle vit la même figure sortir de dessous les arbres, et s’élancer au milieu de l’allée. On la poursuit, et on l’approche. Une voix l’appelle; mais elle ne pouvait l’entendre, car elle était tombée sur la terre sans connaissance. Elle ne reprit ses sens que long-temps après, et ce fut pour se trouver dans les bras d’un étranger; elle fit un effort pour s’en débarrasser.
«Ne craignez rien, aimable Adeline, dit-il; ne craignez rien: vous êtes dans les bras d’un ami qui affrontera tous les hasards pour vous servir, qui vous protégera au péril de ses jours.» Il la pressa doucement contre son cœur. «M’avez-vous donc oublié?» ajouta-t-il. Elle regarda attentivement, et fut convaincue que c’était Théodore qui venait de lui parler. La joie fut sa première émotion; mais se rappelant son départ subit dans un moment aussi critique pour sa sûreté, et qu’il était ami du marquis, mille sensations confuses se combattaient dans son sein, et la plongeaient dans un abîme de défiance, d’appréhension et de désespoir.
Théodore la releva; et en la soutenant: «Fuyons sur-le-champ de ce lieu, dit-il: une voiture nous attend; elle suivra le chemin que vous indiquerez, et vous conduira auprès de vos amis.» Cette dernière phrase pénétra son cœur: «Hélas! je n’ai point d’amis, dit-elle, et je ne sais où aller.» Théodore serra tendrement sa main dans la sienne, et lui dit du ton de la plus douce pitié: «Eh bien! mes amis seront les vôtres, laissez-moi vous conduire auprès d’eux. Mais je suis dans des transes mortelles tant que vous resterez en ces lieux; hâtons-nous d’en sortir.» Adeline allait répondre, lorsqu’ils entendirent des voix à travers les arbres. Théodore, la soutenant avec son bras, l’entraîna le long de l’avenue: ils continuèrent de fuir jusqu’à ce qu’Adeline, perdant la respiration, ne put aller plus avant.
Après s’être reposés un moment sans entendre aucun pas à leur poursuite, ils reprirent leur course. Théodore savait qu’ils n’étaient pas éloignés des murs du jardin; mais il songeait aussi que, dans l’espace intermédiaire, divers sentiers venant des parties de l’enclos les plus éloignées, aboutissaient dans l’allée où il fallait passer, et que les gens du marquis pouvaient en sortir pour le croiser. Toutefois il cacha ses craintes à Adeline, et s’efforça de calmer et de rassurer ses esprits.
Enfin ils arrivèrent à la clôture, et Théodore la conduisait à une partie basse de la muraille, vers l’endroit où était la voiture, lorsqu’ils entendirent encore des voix dans les airs. Les esprits et la force d’Adeline étaient presque épuisés; mais elle fit un dernier effort pour avancer, et vit bientôt, à quelque distance, l’échelle dont Théodore s’était servi pour descendre dans le jardin. «Encore un peu de courage, dit-il, et vous êtes sauvée.» Il tint l’échelle pendant qu’elle montait; le haut de la muraille était large et uni: Adeline y étant arrivée attendit Théodore; il la suivit, et tira l’échelle de l’autre côté.
Lorsqu’ils furent descendus, ils virent la voiture, mais le conducteur n’y était plus. Théodore tremblait d’appeler, de peur que sa voix ne le découvrît; il mit donc Adeline dans la chaise, et alla lui-même pour chercher le postillon; il le trouva endormi sous un arbre à quelques pas. L’ayant éveillé, ils retournèrent à la voiture, et partirent ventre à terre. Adeline n’osait pas encore se croire hors de danger; mais après qu’ils eurent marché assez long-temps sans interruption, la joie de son cœur éclata, et elle remercia son libérateur dans les termes de la plus vive reconnaissance. Théodore lui répondit avec un ton de voix et des manières dont la sympathie prouvait que son bonheur en cette occasion égalait celui de sa compagne.
A mesure que la réflexion s’emparait de l’âme d’Adeline, l’anxiété y suspendait l’allégresse: dans ces instans d’agitation, elle ne songeait qu’à fuir; mais les circonstances de sa situation présente la frappèrent. Elle devint silencieuse et pensive: elle n’avait point d’amis près desquels elle pût se réfugier, et elle s’en allait sans savoir en quels lieux, avec un jeune militaire qui lui était presque étranger. Elle se rappela combien de fois elle avait été abusée et trahie par ceux à qui elle avait accordé le plus de confiance, et elle tomba dans l’accablement: elle se rappelait aussi les premières attentions que Théodore lui avait témoignées, et tremblait que cette conduite n’eût été inspirée par une passion égoïste. Elle voyait que cela était possible, mais elle se refusait à le croire probable, et sentait que rien ne pouvait l’affliger davantage que de soupçonner l’honnêteté de Théodore.
Il interrompit sa rêverie, en lui parlant de sa situation à l’abbaye. «Vous avez dû être bien étonnée, dit-il, et sans doute bien offensée, de ne point me voir à mon rendez-vous, après les avis alarmans que je vous avais donnés dans notre dernière entrevue. Cette circonstance m’a peut-être fait tort dans votre estime, si toutefois j’avais été assez heureux pour l’avoir obtenue; mais mes desseins ont été dominés par ceux du marquis de Montalte; et je crois pouvoir vous assurer qu’en cette conjoncture, ma douleur a été pour le moins égale à vos appréhensions.»
Adeline dit: «Qu’elle avait été très-alarmée de ses avis, et de ne point recevoir d’informations ultérieures concernant le danger qui la menaçait; et que.....» Elle retint les paroles qu’elle avait sur les lèvres; car elle s’aperçut que, sans y prendre garde, elle manifestait le penchant que renfermait son cœur. Il y eut un silence de quelques momens, et ni l’un ni l’autre n’étaient tranquilles. Enfin, Théodore renoua la conversation: «Permettez-moi, dit-il, de vous instruire des circonstances qui m’ont privé de l’entrevue que je vous avais demandée; je suis impatient de me justifier.» Sans attendre la réponse d’Adeline, il lui raconta que le marquis avait, par des moyens inexplicables, appris ou soupçonné le sujet de leur dernière conversation, et que, voyant ses projets en péril d’être déjoués, il avait pris des mesures efficaces pour l’empêcher d’en être plus amplement informée. Adeline se rappela aussitôt que Théodore avait été vu avec elle dans la forêt par La Motte, qui, sans doute, avait soupçonné leur inclination naissante, et avait eu soin d’avertir le marquis que, selon toute apparence, il avait un rival dans son ami.
«Le lendemain de notre dernière entrevue, dit Théodore, le marquis, qui est mon colonel, m’ordonna de me préparer à rejoindre mon régiment, et fixa mon départ au lendemain matin. Cet ordre subit ne laissa pas de me surprendre, mais je ne fus pas long-temps à en savoir le motif. Un domestique du marquis, que j’avais eu long-temps à mon service, entra dans ma chambre aussitôt après que j’eus quitté son maître, et m’exprimant son regret de me voir partir si précipitamment, laissa échapper quelques indices qui excitèrent ma surprise. Je lui fis des questions, et je fus confirmé dans les soupçons que j’avais conçus depuis quelque temps des projets du marquis sur votre personne.
«Jacques m’apprit que notre dernière entrevue avait été remarquée, et rapportée au marquis. Il savait cela d’un de ses camarades; et j’en fus si effrayé, que je l’engageai à me donner de temps en temps des avis sur la conduite du marquis. Dès-lors j’attendis avec un redoublement d’impatience le soir qui devait me ramener auprès de vous: mais l’adresse du marquis déconcerta entièrement mes efforts et mes vœux. Il s’était engagé à passer la journée à la maison de campagne d’un homme de qualité, éloignée de quelques lieues; et, malgré toutes les excuses que je pus donner, il me fallut l’accompagner. Forcé d’obéir, je passai la journée dans l’agitation et l’anxiété la plus affreuse. Il était minuit avant que nous fussions de retour au château du marquis. Je me levai le lendemain de bonne heure, pour me mettre en route, et je résolus de chercher à vous voir avant de quitter le pays.
»Lorsque j’entrai dans la salle à déjeuner, je fus très-étonné d’y trouver déjà le marquis, lequel, en trouvant la matinée superbe, déclara que son intention était de m’accompagner jusqu’à Chineau. Privé tout-à-coup de ma dernière espérance, je crois que mon visage exprima ce que je sentais; car les regards curieux du marquis passèrent aussitôt de l’indifférence au mécontentement. Il y a au moins douze lieues de Chineau à l’abbaye. J’eus d’abord l’intention de revenir de cet endroit, mais je songeai que ce serait un bien grand hasard si je pouvais vous trouver seule; et de plus que, si La Motte m’apercevait, cela réveillerait tous ses soupçons, et le mettrait en garde contre tous les plans que je croirais convenable de tenter à l’avenir: je continuai donc ma route pour rejoindre mon régiment.
»Jacques me transmit de fréquens renseignemens sur les opérations du marquis; mais sa manière de s’exprimer était si peu claire, qu’ils ne servirent qu’à m’embarrasser et à me désoler. Sa dernière lettre m’alarma à tel point, que le séjour de ma garnison me devint insupportable; et comme il m’était impossible d’obtenir un congé, je quittai le corps secrètement, et vins me cacher dans une chaumière, environ à un mille du château, afin d’être plus tôt instruit des projets du marquis. Jacques me donna chaque jour des informations, et enfin m’annonça l’horrible complot tramé pour la nuit suivante.
»J’avais bien peu de probabilités de pouvoir vous prévenir de votre danger. Si je me hasardais d’approcher de l’abbaye, La Motte pouvait me découvrir, et rendre inutiles toutes mes tentatives pour vous sauver. Je résolus pourtant d’en courir les risques dans l’espérance de vous voir; et à la chute du jour je me préparais à gagner l’abbaye, lorsque Jacques parut et m’apprit qu’on devait vous conduire au château. Mon plan en devint d’une exécution moins difficile. J’appris encore que le marquis, n’ayant plus aucune crainte de vous perdre, projetait, à l’aide de ces raffinemens de luxe qui ne lui sont que trop familiers, de vous rendre favorable à ses vœux, et de vous séduire par de fausses propositions de mariage. M’étant procuré la connaissance de la chambre qui vous était destinée, j’ai fait aposter une voiture pour nous attendre; et, avec l’intention d’escalader votre fenêtre et de vous délivrer, je suis entré à minuit dans le jardin.»
Théodore ayant achevé de parler: «Je ne connais point d’expressions, dit Adeline, qui puissent vous rendre le sentiment des obligations que je vous ai, ni la reconnaissance dont me pénètre votre générosité.»
«Ah! n’appelez pas cela de la générosité, répliqua-t-il; c’était de l’amour.» Il s’arrêta. Adeline garda le silence. Après quelques momens d’une émotion expressive, il reprit: «Pardonnez cette brusque déclaration; mais pourquoi la nommer brusque, lorsque mes actions vous ont déjà découvert ce que ma bouche n’a osé vous avouer jusqu’à cet instant?» Il fit encore une pause. Adeline se taisait toujours. «Rendez-moi cependant la justice de croire que je sens combien il est déplacé de vous parler à présent de mon amour; mais l’aveu m’en a été surpris. Je vous promets aussi de m’abstenir de renouveler ce discours, jusqu’à ce que vous soyez dans une situation où vous puissiez accepter ou refuser librement l’attachement sincère que je vous offre. Toutefois, si je pouvais être assuré maintenant de posséder votre estime, je serais délivré de l’inquiétude la plus cruelle.»
Adeline s’étonna qu’il eût douté de son estime après le service généreux et signalé qu’il lui avait rendu; mais elle était encore étrangère à la timidité de l’amour. «Pouvez-vous me croire ingrate? dit-elle d’une voix tremblante. Est-il possible que j’envisage vos démarches amicales en ma faveur, sans vous estimer?» Théodore lui prit aussitôt la main, et la pressa en silence contre ses lèvres. Ils étaient tous les deux trop émus pour converser, et ils continuèrent de marcher pendant plusieurs milles sans s’adresser une parole.
Le point du jour commençait à blanchir les nuages, lorsque les voyageurs s’arrêtèrent à une petite ville, pour changer de chevaux. Théodore supplia Adeline de descendre pour se rafraîchir. Elle y consentit avec peine; mais les gens de l’auberge n’étaient pas encore levés, et il se passa quelque temps avant que le postillon, en heurtant et en criant, vînt à bout de les éveiller.
Après avoir pris de légers rafraîchissemens, Théodore et Adeline regagnèrent la voiture. Théodore s’abstenait, par délicatesse, de remettre pour le moment la conversation sur le seul objet qui pouvait l’intéresser. Après avoir montré quelques beautés du paysage sur la route, et fait d’autres efforts pour soutenir la conversation, il retomba dans le silence. Son âme, quoique toujours agitée, était alors délivrée de l’appréhension qui l’avait long-temps accablée. Au premier regard qu’il reporta sur Adeline, ses charmes firent une profonde impression sur son âme: il y avait dans sa beauté un sentiment que le cœur de Théodore avait reconnu d’abord, et dont elle avait ensuite confirmé les effets par ses manières et sa conversation.
La connaissance de l’abandon où elle était réduite, et des dangers qui l’environnaient, avait éveillé dans le cœur de Théodore la plus tendre pitié, avait aidé l’admiration à se changer en amour. On ne peut s’imaginer le tourment qu’il éprouva quand il fut forcé de la laisser exposée à ces dangers, sans qu’il lui fût possible de l’en avertir. Pendant son séjour au régiment, son âme fut constamment en proie à des terreurs qu’il ne se sentait en état de combattre qu’en revenant dans le voisinage de l’abbaye, où il pourrait être promptement informé des projets du marquis, et à portée de seconder Adeline de son assistance.
Il ne pouvait demander un congé, sans dévoiler son secret dans le lieu où il craignait le plus d’en donner connaissance. Enfin, par une témérité généreuse qui, tout en bravant la loi, était pourtant inspirée par la vertu, il quitta secrètement son corps. Il avait observé la tactique du marquis, avec une anxiété tremblante, jusqu’au soir qui devait décider du sort d’Adeline. Il excita toutes ses facultés pour agir, et se plongea dans un flux et reflux d’espérance et de crainte,—d’attente et d’horreur.
Jamais, si ce n’est alors, il n’avait osé la croire hors de danger. La distance du château à laquelle ils étaient parvenus, sans se voir poursuivis de personne, mettait le comble à son espoir. Il était impossible qu’il fût assis à côté de sa chère Adeline, qu’il reçût les assurances de sa gratitude et de son estime, sans espérer un tendre retour. Il se félicitait d’être son libérateur, et lui peignait d’avance les scènes de bonheur qui l’attendaient, lorsqu’elle serait sous la protection de sa famille. Les nuances de la souffrance et de l’appréhension disparaissaient de son âme, et la laissaient tout entière aux rayons de la joie. Lorsqu’une ombre de crainte y revenait parfois, ou lorsqu’il se rappelait avec douleur dans quelles circonstances il avait abandonné son régiment établi sur la frontière, et dans un temps de guerre, il regardait Adeline; et ses traits charmans, par une prompte magie, faisaient rayonner la paix sur son cœur.
Mais Adeline avait un sujet d’anxiété dont Théodore était exempt; la perspective de son avenir était enveloppée de doute et d’obscurité. Elle allait encore solliciter les secours de personnes étrangères,—s’exposer encore à l’incertitude de leurs bontés; elle se voyait réduite aux désagrémens de la dépendance, ou à la difficulté de gagner une subsistance précaire: ces anticipations altéraient la joie que lui donnaient son évasion et l’attachement que les procédés et l’aveu de Théodore avaient manifesté. La délicatesse de sa conduite, en évitant de tirer avantage de la situation où elle était pour lui parler d’amour, augmentait son estime et flattait sa fierté.
Adeline était plongée dans des réflexions de ce genre, quand le postillon arrêta la voiture; et montrant une partie de la route qui descendait sur le flanc d’une colline, il dit qu’ils étaient poursuivis par plusieurs cavaliers. Théodore lui ordonna d’avancer avec toute la célérité possible, et de se jeter hors de la grande route, dans le premier chemin obscur qui se présenterait. Le postillon fit claquer son fouet, et partit comme s’il y allait de sa vie. Cependant Théodore tâchait de ranimer Adeline; elle succombait à sa terreur, et croyait que si une fois elle échappait au marquis, elle n’aurait plus rien à redouter du sort.
Ils entrèrent sur-le-champ dans un chemin bordé de haies et d’arbres élevés. Théodore regarda encore par la portière, mais les branches l’empêchèrent de voir assez loin pour s’assurer si l’on continuait de les poursuivre. Adeline tâchait de dissimuler son agitation. «Cette route, dit Théodore, nous conduira certainement à une ville ou à un village, et alors nous n’avons plus rien à craindre; car, si mon bras ne suffit pas pour vous défendre contre les gens qui nous poursuivent, je ne doute point que je ne parvienne à intéresser en votre faveur quelques-uns des habitans.»
Adeline parut rassurée par l’espoir que lui donnait cette réflexion. Théodore regarda de nouveau derrière la voiture; mais les détours du chemin bornaient ses regards, et le bruit des roues l’empêchait de rien entendre. Il dit enfin au postillon d’arrêter; et ayant écouté attentivement, sans s’apercevoir d’aucun bruit de chevaux, il commença d’espérer qu’ils étaient hors de danger. «Savez-vous où mène ce chemin?» dit-il. Le postillon répondit qu’il l’ignorait, mais qu’il voyait, à travers les arbres, des maisons à quelque distance, et que probablement cette route y conduisait. Ce fut pour Théodore une bien bonne annonce; il regarda en dehors, et aperçut les maisons. Le postillon avança. «Ne craignez rien, mon adorable Adeline, dit Théodore, vous êtes en sûreté; je ne vous abandonnerai qu’avec la vie.» Adeline soupira, non pas pour elle seule, mais pour le danger que pouvait courir Théodore.
Ils avaient continué de marcher ainsi pendant près d’une demi-heure, lorsqu’ils arrivèrent à un petit village. Bientôt après ils descendirent à une auberge, la meilleure de l’endroit. Théodore, en aidant Adeline à descendre de la chaise, la conjura encore de dissiper ses craintes, et lui parla avec une tendresse à laquelle elle ne put répondre que par un sourire qui cachait mal son inquiétude. Après avoir commandé des rafraîchissemens, il sortit pour parler à l’aubergiste; mais à peine avait-il quitté la chambre qu’Adeline vit entrer dans la cour une troupe de cavaliers: elle ne douta plus que ce ne fussent les personnes qu’ils avaient voulu éviter. Deux d’entre eux seulement avaient le visage tourné de son côté; mais elle crut que la figure de l’un des autres ressemblait assez à celle du marquis.
Elle fut glacée d’effroi; sa raison l’abandonna pour quelques instans. Son premier mouvement fut de vouloir se cacher; mais pendant qu’elle en cherchait les moyens, l’un des cavaliers leva les yeux sur la fenêtre près de laquelle elle était: il parla à ses compagnons, et ils entrèrent ensemble dans l’auberge. Adeline ne pouvait sortir de la chambre sans être aperçue; seule et sans secours, il lui était presque aussi dangereux d’y rester. Elle parcourait la chambre dans une transe mortelle, tantôt appelant tout bas Théodore, tantôt s’étonnant de ce qu’il ne revenait pas. Par momens, sa souffrance était inexprimable. Soudain un bruit tumultueux de voix s’éleva dans une partie éloignée de l’auberge, et elle distingua bientôt les paroles des gens qui se disputaient. «Je vous arrête, dit l’un d’eux, et vous ne sortirez d’ici que sous bonne et sûre garde.»
Le moment d’après, Adeline entendit la voix de Théodore qui répliquait: «Je ne prétends point résister aux ordres supérieurs, dit-il, et je vous donne ma parole d’honneur de ne point m’en aller sans vous: mais ne m’empêchez pas de retourner dans cette chambre; j’y ai un ami à qui je veux dire un mot.» Ils se refusèrent d’abord à cette demande, ne la regardant que comme un prétexte pour avoir l’occasion de s’évader; mais, après beaucoup d’altercations et d’instances, ils y consentirent. Il s’élança vers la chambre où était demeurée Adeline. Un sergent et un caporal le suivirent jusqu’à la porte, et leurs deux fusiliers passèrent dans la cour de l’auberge, pour observer les fenêtres de l’appartement.
Il ouvrit la porte d’une main empressée; mais Adeline ne se hâta pas de venir à sa rencontre, car elle s’était presque évanouie au commencement de la rixe. Théodore appela fortement au secours, et la maîtresse de l’auberge parut bientôt avec sa boîte aux remèdes: ils furent inutiles. Adeline demeura insensible, et ne donnait des signes d’existence que par sa respiration. Le tourment de Théodore fut en même temps augmenté par la présence des gardes, qui, riant de la découverte de son ami prétendu, déclarèrent qu’ils ne pouvaient attendre davantage. Aussitôt ils voulurent l’arracher d’auprès du corps inanimé d’Adeline, sur laquelle il était penché dans une angoisse indicible; mais, se retournant en fureur, il tira son épée, et jura qu’aucune puissance au monde ne le forcerait de sortir que la jeune personne n’eût repris connaissance.
Les gardes, irrités par l’action et l’air déterminé de Théodore, s’avancèrent pour le saisir; mais il présenta la pointe de son épée, et leur défendit d’approcher. L’un d’eux tira aussitôt son sabre. Théodore se tint en garde, mais sans avancer. «Je demande seulement à rester ici jusqu’à ce que cette dame soit revenue à elle, dit-il; vous voyez l’alternative.» L’homme, déjà courroucé par la résistance de Théodore, prit la dernière partie de son discours pour une menace, et résolut de ne pas céder. Il s’avança; et, pendant que son camarade appelait les soldats qui étaient dans la cour, Théodore le blessa légèrement à l’épaule, et reçut lui-même un coup de sabre sur la tête.
Le sang jaillit à grands flots de la blessure. Théodore chancelle, et tombe dans un fauteuil au même instant où le reste de la bande entrait dans la chambre, et où Adeline rouvrait les yeux pour le voir couvert de sang et pâle comme la mort. Elle s’écria: «Ils l’ont tué!» et elle retomba sur son siége. Au son de sa voix, il leva la tête, et lui tendit la main en souriant. «Je ne suis pas beaucoup blessé, dit-il d’une voix faible, et je serai bientôt guéri, si vous l’êtes vous-même.» Elle courut à lui, et lui tendit la main. «Ne peut-on avoir un chirurgien, dit-elle avec un regard douloureux?»—Ne vous alarmez point, dit Théodore, je ne suis pas si mal que vous l’imaginez.» La chambre se remplit alors d’une foule de gens que le bruit de la rixe avait rassemblés: dans le nombre était un homme qui faisait dans le village le métier de médecin, de chirurgien et d’apothicaire; il était venu pour porter du secours à Théodore.
Après avoir examiné la plaie, il s’abstint de dire son avis, mais il ordonna qu’on mît le malade au lit sur-le-champ. Les gardes s’y opposèrent, en alléguant qu’il était de leur devoir de le conduire au régiment. «Cela ne se peut pas sans un grand danger pour sa vie, reprit le docteur, et......»
«Oh! il s’agit bien de sa vie, dit le sergent! Il faut que nous fassions notre devoir.» Adeline, qui jusqu’alors était demeurée dans une anxiété tremblante, ne put garder le silence plus long-temps. «Puisque le chirurgien, dit-elle, est d’avis que le blessé ne peut pas être transporté dans cet état sans mettre sa vie en péril, vous devez songer que, s’il meurt, la vôtre pourra bien en répondre.»
«Oui, dit le chirurgien qui n’était pas disposé à lâcher son malade: je déclare, en présence de témoins, qu’il n’est pas en état d’être transporté; vous ferez donc bien de prendre garde aux conséquences. Il a reçu une blessure très-dangereuse, qui exige le plus soigneux traitement, et le succès est même fort douteux; mais, s’il voyage, la fièvre pourra survenir, et alors la plaie serait mortelle.» Théodore écouta cette décision avec tranquillité; mais Adeline cachait mal l’angoisse de son cœur: elle recueillit tout son courage pour retenir les larmes qui gonflaient ses yeux; et, malgré l’envie qu’elle avait d’intéresser l’humanité des gardes, ou de leur inspirer des craintes sur leur malheureux prisonnier, elle n’osait hasarder l’expression de ses sentimens.
Elle fut soulagée de ce combat intérieur par la pitié des gens dont la chambre était remplie, et qui, prenant hautement le parti de Théodore, déclarèrent que les gardes seraient coupables de meurtre s’ils l’emmenaient. «Eh mais! il faut toujours qu’il meure, dit le sergent, pour avoir quitté son poste, et avoir tiré l’épée contre moi lorsque j’exécutais mes ordres.» Une faiblesse subite s’empara du cœur d’Adeline; elle s’appuya contre le fauteuil de Théodore, qui, pour un moment, cessa de songer à lui-même pour ne s’inquiéter que d’elle. Il la soutint avec son bras; et, s’efforçant de sourire, lui dit d’un ton si faible qu’à peine pouvait-elle l’entendre: «On veut me noircir; mais, lorsque l’affaire sera approfondie, elle s’arrangera sans aucune suite sérieuse.»
Adeline sentit que ces mots n’étaient prononcés que pour la rassurer; elle n’y ajouta donc pas beaucoup de foi, bien que Théodore continuât de lui répéter des assurances du même genre. Cependant le peuple, dont la compassion avait été graduellement émue par la dureté du sergent, joignait alors l’indignation à la pitié, en considérant avec quelle barbarie on lui annonçait une punition qui paraissait inévitable. Bientôt la fureur devint si grande, que, d’une part, dans la crainte de suites plus sérieuses, et de l’autre dans un mouvement de honte occasioné par le reproche de cruauté, le sergent accorda qu’on le mettrait au lit jusqu’à ce que son commandant lui eût donné de nouveaux ordres. La joie d’Adeline surmonta pour un instant le sentiment de ses malheurs et de sa situation.
Elle attendit dans une chambre voisine l’avis du chirurgien, qui s’occupait d’examiner la blessure. Quoiqu’en toute autre circonstance cet accident l’eût profondément affligée, elle en était alors d’autant plus pénétrée, qu’elle s’en regardait comme la cause. A peine osait-elle s’arrêter à cette affreuse assertion, que, si Théodore se rétablissait, il serait puni de mort; mais elle s’efforçait de croire que ce n’était qu’une cruelle exagération de la part de son adversaire.
Le danger présent de Théodore, réuni à toutes les autres circonstances qui l’accompagnaient, éveilla toute sa tendresse, et lui découvrit à elle-même le véritable état de ses affections. Les grâces, la figure noble et spirituelle, et les manières engageantes qu’elle avait d’abord admirées dans Théodore, avaient pris ensuite un nouvel intérêt par la force des pensées et l’élégance des sentimens déployés dans sa conversation. Ses procédés, depuis son évasion, lui avaient inspiré la plus vive reconnaissance; et le danger qu’il venait d’affronter pour elle transformait son attachement en amour. Son cœur était à découvert; et, pour la première fois, elle y voyait ses véritables émotions.
Le chirurgien passa enfin de la chambre de Théodore dans celle où Adeline l’attendait pour lui parler. Elle lui demanda comment allait la blessure.—«Vous êtes la parente du malade, à ce que je présume, madame; sa sœur peut-être?» Adeline fut fâchée et embarrassée de la question; et, sans y répondre, elle répéta la sienne, «Peut-être lui tenez-vous de plus près, poursuivit le chirurgien, n’ayant pas l’air non plus de faire attention à sa demande; vous êtes peut-être sa femme.» Adeline rougit; elle allait répondre, mais il continua son discours. «L’intérêt que vous prenez à sa santé est au surplus bien flatteur; et je me mettrais volontiers à sa place si j’étais sûr d’obtenir une aussi tendre compassion d’une aussi charmante personne.» A ces mots il salua jusqu’à terre. Adeline, prenant un air réservé, lui dit: «A présent, monsieur, que votre compliment est terminé, vous aurez peut-être égard à ma question; je vous ai demandé comment vous aviez laissé votre malade.»
«—C’est là, madame, une question à laquelle il est peut-être très-difficile de répondre, et c’est toujours une fonction bien désagréable que d’annoncer de mauvaises nouvelles.... Je crains qu’il ne meure.» Le chirurgien ouvrit sa tabatière, et la présenta à Adeline. «Qu’il ne meure! s’écria-t-elle d’une faible voix; qu’il ne meure!»
«—Ne vous alarmez pas, madame, reprit le chirurgien en la voyant pâlir; ne vous alarmez pas. Il est possible que le coup n’ait pas été jusqu’au.... (il hésita), et, dans ce cas, le.. (hésitant encore) n’est pas attaqué; et, si cela est, les membranes intérieures du cerveau ne sont pas offensées: dans ce cas-là, l’inflammation pourra bien ne pas gagner la plaie, et le malade pourra bien en réchapper. Mais, d’un autre côté, si.....»
«—Je vous supplie de parler clairement, interrompit Adeline, et de ne pas vous jouer de ma douleur. Le croyez-vous effectivement en danger?»
«—En danger, madame! s’écria le chirurgien, en danger! Oui, certainement; et dans un grand danger encore.» A ces mots il sortit d’un air chagrin et mécontent. Adeline resta quelques momens dans la chambre, en proie à un excès de tristesse qu’elle ne se sentait pas en état de contraindre. Essuyant ses larmes et tâchant de composer son visage, elle sortit, et dit à un garçon d’aller lui chercher la maîtresse de l’auberge. Après l’avoir vainement attendue quelque temps, elle sonna, et lui envoya un second message plus pressant. L’hôtesse ne paraissait point encore; à la fin, Adeline descendit au rez-de-chaussée, où elle la trouva environnée d’une foule de monde, et racontant d’une voix forte, et avec beaucoup de gesticulations, les particularités de la dernière aventure. A la vue d’Adeline, elle s’écria: «Oh! voici mademoiselle elle-même!» Sur-le-champ tous les regards de l’assemblée furent tournés sur elle. Adeline, que la foule empêchait d’approcher de l’hôtesse, lui fit signe, et allait se retirer; mais cette femme, empressée de continuer son histoire, ne fit point d’attention à ce signal. Adeline ne voulait pas l’appeler tout haut, de peur d’être remarquée par la foule; et ce fut en vain qu’elle tâcha de rencontrer ses regards: ils se portaient de toutes parts, excepté sur elle.
«Assurément ce serait une grande pitié, dit l’hôtesse, s’il allait être fusillé; c’est un si bel homme! Mais on dit que, s’il s’en réchappe, il le sera certainement. Le pauvre garçon! Mais, selon toute apparence, il n’en sera rien; car le docteur dit qu’il ne sortira pas en vie de cette maison.» Adeline pria un homme qui était auprès d’elle, de dire à l’hôtesse qu’elle désirait lui parler, et elle se retira.
A peu près au bout de dix minutes l’hôtesse parut. «Hélas! mademoiselle, dit-elle, votre frère est dans un triste état; on craint bien qu’il ne s’en tire pas.» Adeline demanda s’il n’y avait pas dans la ville une autre personne de l’art que le chirurgien qu’elle avait déjà vu. «Mon Dieu! madame, l’air est ici fort sain, nous n’avons guère besoin des gens de la médecine; jamais il ne nous était arrivé un pareil accident. Il y a dix ans ou environ que le docteur demeure ici; mais son métier n’y est pas en grande faveur, et je crois qu’il n’est pas trop bien dans ses affaires. Nous avons bien assez d’un de ces messieurs-là.» Adeline l’interrompit pour lui faire quelques questions au sujet de Théodore que l’hôtesse avait accompagné dans sa chambre. Elle s’informa comment il avait supporté le premier appareil, et s’il avait eu l’air soulagé après l’opération; à quoi l’hôtesse ne fit aucune réponse satisfaisante. Elle demanda s’il y avait quelque autre chirurgien dans le voisinage; on lui répondit que non.
La détresse peinte sur le visage d’Adeline parut exciter la compassion de l’hôtesse; elle tâcha de la consoler du mieux qu’il lui fut possible. Elle lui conseilla de faire avertir ses amis, et offrit de lui procurer un exprès. Adeline soupira, et dit que cela n’était pas nécessaire. «Je ne sais pas, mademoiselle, ce que vous entendez par nécessaire, continua l’hôtesse; pour moi, je trouve qu’il me serait bien cruel de mourir chez des étrangers, sans parens auprès de moi; et je crois que ce pauvre monsieur pense de même: et puis, s’il vient à mourir, qui est-ce qui paiera son enterrement?» Adeline la pria de cesser; et, désirant qu’on ne négligeât aucune attention, elle lui promit une récompense pour ses peines. Elle dit qu’on lui apportât sur-le-champ une plume et de l’encre.—«Oui, sûrement, mademoiselle, c’est le meilleur parti; vos amis ne vous pardonneraient jamais de ne les avoir pas prévenus; je sais cela par expérience. Pour ce qui est d’avoir soin de lui, il aura tout ce qui se trouve dans la maison; et je vous garantis qu’il n’y eut jamais de meilleure auberge dans le canton, quoique la ville ne soit pas des plus fortes.» Adeline fut obligée de demander de nouveau une plume et de l’encre, avant que la bavarde hôtesse sortît de la chambre.
L’idée d’envoyer chercher les amis de Théodore ne s’était pas présentée à son esprit dans le désordre des dernières scènes, et elle fut alors un peu rassurée par la perspective de consolation que cette pensée lui offrait pour lui. Lorsqu’on eut apporté la plume et l’encre, elle écrivit à Théodore le billet suivant:
«Dans votre situation présente, vous avez besoin de tous les secours qu’on peut vous procurer; et certainement il n’y a point, dans les maladies, de cordial plus efficace que la présence d’un ami. Permettez-moi donc d’informer vos parens de votre état; ce sera pour moi une satisfaction, et, j’en suis sûre, une consolation pour vous.»
Peu de temps après avoir envoyé le billet, elle reçut un message de Théodore, par lequel il demandait très-respectueusement, mais avec beaucoup d’instance, à la voir pendant quelques minutes. Elle se rendit aussitôt à sa chambre. Ses mortelles appréhensions furent confirmées par la langueur répandue sur son visage; elle succomba presque à son saisissement, et aux efforts qu’elle fit pour dissimuler son émotion. «Je vous remercie de votre bonté, dit-il en lui tendant sa main.» Elle la reçut; s’asseyant à côté du lit, elle versa un déluge de pleurs. Quand son agitation se fut un peu calmée, ôtant son mouchoir de ses yeux, elle regarda Théodore; un sourire du plus tendre amour exprima le vif intérêt qu’il prenait à sa destinée, et porta dans son cœur une consolation passagère.
«Pardonnez cette faiblesse, dit-elle; depuis long-temps mon âme a été si diversement agitée...» Théodore l’interrompit. «—Ces larmes sont bien chères à mon cœur. Mais, pour moi-même, tâchez de vous rassurer: je ne doute point que je ne sois bientôt hors d’affaire. Le chirurgien....»
«Je n’aime point cet homme, dit Adeline; mais dites-moi comment vous vous trouvez vous-même.» Il l’assura qu’il se sentait alors beaucoup mieux qu’il n’avait encore été; et, lui parlant de son tendre billet, il passa au motif qui lui avait fait demander à la voir. «Mes parens, dit-il, résident fort loin d’ici, et je suis bien sûr que leur affection pour moi est telle, que, s’ils étaient informés de mon état, aucune considération ne pourrait les empêcher de voler à mon secours; mais, avant qu’ils fussent arrivés, leur présence deviendrait probablement inutile. Adeline le regarda avec intérêt. «Je serai sûrement rétabli, poursuivit-il en souriant, avant qu’une lettre leur fût parvenue; ce serait donc leur causer une peine et un voyage superflus. Pour votre tranquillité, Adeline, je voudrais qu’ils fussent ici; mais peu de jours suffiront pour nous éclairer sur les suites de ma blessure. Attendons au moins jusqu’alors, et nous prendrons conseil des circonstances.»
Adeline n’insista pas sur ce point, et revint à un objet d’un intérêt beaucoup plus pressant. «Je désirerais, dit-elle, que vous eussiez un plus habile chirurgien. Vous connaissez mieux que moi la géographie de la province; sommes-nous voisins de quelque ville où l’on puisse consulter une autre personne?»
«—Je ne crois pas, dit-il, et cela n’en vaut pas la peine; car ma blessure est si peu considérable, qu’il ne faut qu’une légère portion de savoir pour la guérir. Mais pourquoi, ma chère Adeline, vous abandonner à ces inquiétudes? Pourquoi vous laisser troubler par ce penchant à prévoir le malheur? Je suis tenté, peut-être est-ce présomption, de l’attribuer à votre attachement; et permettez-moi de vous assurer qu’en excitant par-là ma reconnaissance, vous ajoutez encore à ma tendre estime. O Adeline! puisque vous désirez mon prompt rétablissement, que je vous voie donc tranquille: tant que je vous croirai malheureuse, je ne pourrai me bien porter.» Elle l’assura qu’elle s’efforcerait de se calmer; et, craignant qu’une plus longue conversation ne lui devînt nuisible, elle le laissa reposer.
En traversant la galerie, elle rencontra l’hôtesse. Le peu de mots qu’Adeline avait dits à cette femme avaient fait sur elle l’effet d’un talisman, avaient transformé la négligence et l’impertinence en une politesse officieuse: elle venait demander si le monsieur du premier avait tout ce qu’il désirait. «—Je lui ai trouvé une garde, mademoiselle, pour le veiller, et j’ose dire qu’elle s’en acquittera bien; mais j’y aurai l’œil, car je ne pourrai m’empêcher d’aller quelquefois le servir moi-même. Pauvre jeune homme! comme il prend son mal en patience! on ne s’imaginerait pas qu’il est à la veille de mourir; et pourtant le docteur le lui a dit à lui-même, ou du moins à peu près.» Adeline fut extrêmement fâchée de cette imprudente conduite du chirurgien, et congédia l’hôtesse après avoir commandé un léger dîner.
Sur le soir le chirurgien fit une seconde visite; et après avoir passé quelque temps avec son malade, il retourna au salon, comme Adeline le lui avait recommandé, pour lui rendre compte de son état. Il répondit aux questions d’Adeline avec beaucoup de gravité. «Il m’est impossible, madame, de vous rien dire de positif pour le moment; mais j’ai mes raisons pour tenir à l’opinion dont je vous ai fait part ce matin: et certes, je ne suis pas homme à établir mes opinions sur de légers fondemens. Je veux vous en donner un exemple frappant.
»Il n’y a pas quinze jours que je fus appelé pour voir un malade à quelques lieues d’ici. J’étais absent lorsque l’exprès arriva. Le cas était pressant; et, avant que je parusse, on avait consulté un autre médecin. Il avait ordonné des remèdes qui avaient, en apparence, soulagé le malade. Lorsque je me présentai, ses amis se félicitaient des progrès de sa guérison, et ils étaient tous d’accord avec le médecin qu’il était absolument hors d’affaire. Soyez sûrs, leur dis-je, que vous vous trompez; ces remèdes ne peuvent lui avoir fait du bien: le malade est dans le plus grand danger. Le malade soupira; mais mon confrère continua d’assurer que les remèdes qu’il avait ordonnés étaient non-seulement certains, mais encore très-prompts, puisqu’ils avaient déjà produit de bons effets. Là-dessus, la patience m’échappa; et persistant dans mon avis, que ces effets étaient trompeurs et le malade sans ressource, j’assurai ce dernier que sa vie était dans le plus grand péril. Je ne suis pas de ces gens, madame, qui amusent leurs malades jusqu’aux derniers momens; mais vous allez apprendre le résultat.
»Mon confrère était, j’imagine, furieux de la fermeté de ma contradiction; il prit un air très-courroucé qui ne m’affecta pas le moins du monde; et, se tournant vers le malade, il le pria de décider à quel sentiment il voulait s’en tenir, attendu qu’il refusait d’opérer avec moi. Le malade me fit l’honneur, poursuivit le chirurgien avec un sourire de satisfaction et en caressant son jabot, d’avoir de moi une opinion meilleure peut-être que je ne le méritais, car il congédia sur-le-champ mon contradicteur. Je n’aurais jamais cru, dit-il, lorsque le médecin sortait de la chambre, je n’aurais jamais cru qu’un homme qui pratiquait depuis tant d’années fût d’une ignorance aussi profonde dans son art.
»Je ne l’aurais pas imaginé non plus, lui dis-je.—Je suis étonné qu’il n’ait pas pris garde au danger où je suis, reprit le malade.—Je n’en suis pas moins étonné, répliquai-je.—J’étais décidé à faire tout ce que je pourrais pour le malade, car c’était un homme d’esprit, comme vous voyez, et je m’intéressais à lui. Je changeai donc les ordonnances, et je fournis moi-même les remèdes; mais tout fut inutile, mon opinion se vérifia, et il mourut avant le lendemain matin.»—Adeline, qui avait été forcée d’écouter cette longue histoire, poussa un soupir à la conclusion. «Je ne suis pas surpris de vous avoir affectée, dit le chirurgien; l’exemple que je viens de vous citer est assurément bien fait pour vous toucher. J’en fus si pénétré moi-même, qu’il se passa quelque temps avant que je pusse me résoudre à en parler. Mais vous conviendrez, madame, continua-t-il en baissant le ton et en s’inclinant avec l’air de s’applaudir, que c’est là une preuve frappante de l’infaillibilité de mon jugement.»
L’infaillibilité de son jugement fit frissonner Adeline; elle ne dit mot. «Ce fut une chose bien triste pour ce pauvre homme, reprit le chirurgien.—Très-triste, en vérité, dit Adeline.—Je fus très-affecté de l’événement, continua-t-il.—Je n’en doute pas, monsieur, dit Adeline.»
«—Mais le temps dissipe les impressions les plus affligeantes.»
«—Vous m’avez dit, je crois, qu’il y a quinze jours que cela est arrivé?»
«A peu près, répliqua le chirurgien sans faire semblant de comprendre l’observation.—Et me permettez-vous, monsieur, de vous demander le nom du médecin qui a été assez ignorant pour vous contredire?»
«—Sans doute, madame; il s’appelle Lafance.»
«—Il vit probablement dans l’obscurité dont il est digne, dit Adeline?»
«—Vraiment non, madame; il habite une ville assez considérable, à environ quatre lieues d’ici; et nous fournit un exemple, entre tant d’autres, de la fausseté des jugemens du public. Vous aurez peine à le croire, mais je vous certifie le fait: c’est que cet homme a un grand nombre de pratiques, tandis qu’on me laisse ici, où je suis vraiment négligé et très-peu connu.»
Pendant ce récit, Adeline avait songé aux moyens de découvrir le nom du médecin; car l’exemple cité par l’autre, de son infaillibilité et de l’ignorance de son adversaire, avait complétement décidé l’opinion d’Adeline sur tous les deux. Elle désira plus que jamais ôter Théodore d’entre les mains du chirurgien; elle rêvait à la possibilité d’y parvenir, lorsque celui-ci, avec sa suffisance ordinaire, lui en offrit les moyens.
Elle lui fit encore quelques questions sur l’état de la plaie de Théodore. Il lui dit que cela allait toujours de même, qu’il était seulement survenu un peu de fièvre. «Mais j’ai ordonné qu’on fît du feu dans la chambre, continua le chirurgien, et qu’on mît sur le lit quelques couvertures de plus: je ne doute point que cela ne produise son effet. En attendant, il faut avoir soin de ne lui donner aucun liquide, excepté quelques potions cordiales que je lui enverrai. Il demandera vraisemblablement qu’on lui donne à boire, mais il faut bien s’en garder.»
«—Vous n’approuvez donc pas, dit Adeline, la méthode que j’ai entendu citer quelquefois, qui est de laisser agir la nature en pareil cas?»
«—La nature, madame, poursuivit-il, la nature est le plus mauvais guide du monde. J’adopte toujours une méthode contraire à ce qu’elle paraît indiquer; car à quoi servirait l’art, s’il devait toujours suivre la nature? Telle a été ma première opinion en entrant dans le monde, et je ne m’en suis jamais départi. D’après ce que j’ai dit, vous apercevrez sans doute, madame, que l’on peut s’en rapporter à mes opinions: ce qu’elles ont été, elles le seront toujours; car mon âme n’est pas de ces âmes frivoles qui se laissent affecter par les circonstances.»
Adeline était fatiguée de ce discours, et bien impatiente d’apprendre à Théodore qu’elle avait découvert un médecin; mais le chirurgien ne paraissait rien moins que disposé à la quitter; il s’étendait sur différens sujets, et rapportait de nouveaux exemples de son étonnante sagacité, lorsque le garçon vint l’avertir que quelqu’un demandait à le voir. Il s’était néanmoins engagé dans une matière trop agréable pour se résoudre à l’abandonner, et ce ne fut qu’après un second avertissement qu’il fit sa révérence à Adeline, et sortit de la chambre. Dès qu’il fut parti, elle écrivit un billet à Théodore, pour le conjurer de lui permettre d’envoyer chercher le médecin.
Les manières ridicules du chirurgien avaient cependant donné à Théodore une opinion très-défavorable de ses talens, et sa dernière ordonnance l’avait si pleinement confirmée, qu’il consentit de bon cœur à consulter une autre personne. Adeline demanda sur-le-champ un exprès; mais se rappelant que la résidence du médecin était toujours un secret, elle s’adressa à l’hôtesse qui, ne la sachant pas, ou prétendant l’ignorer, ne lui donna aucun éclaircissement. Toutes les autres recherches qu’elle fit furent également infructueuses, et elle passa quelques heures dans une extrême souffrance, pendant lesquelles le mal de Théodore augmenta plutôt que de diminuer.