Le temps des visites accoutumées de La Motte approchait; Adeline l’attendit en tremblant, et dans l’espoir d’apprendre que le marquis avait cessé ses persécutions; mais il fut, comme à l’ordinaire, taciturne et rêveur, et ce ne fut que lorsqu’il allait quitter la chambre, qu’Adeline eut le courage de lui demander quand le marquis reviendrait. La Motte, en ouvrant la porte pour s’en aller, répliqua, «demain;» et Adeline, que la crainte et la délicatesse retenaient, vit qu’elle ne pourrait avoir aucune nouvelle de Théodore que par une question directe. Elle regarda fixement La Motte, comme si elle eût voulu parler, et La Motte s’arrêta; mais elle rougit et garda le silence, jusqu’à ce que, voyant qu’il allait se retirer, elle le rappela faiblement.

«Je voudrais, dit-elle, savoir des nouvelles de ce malheureux chevalier, qui a encouru la disgrâce du marquis en s’efforçant de me servir. Le marquis en a-t-il fait mention?»

«Oui, répliqua La Motte; et votre indifférence pour le marquis n’a maintenant plus besoin d’explication.»

«Puisque je dois avoir du ressentiment pour ceux qui m’injurient, dit Adeline, il m’est certainement permis d’avoir de la reconnaissance pour ceux qui me servent. Si le marquis avait mérité mon estime, il est probable que je la lui aurais accordée.»

«Eh bien! eh bien! reprit La Motte, ce jeune héros, ce Théodore, qui, à ce qu’il paraît, a été assez brave pour lever la main contre son colonel, est bien gardé, et je ne doute pas qu’il ne reçoive bientôt le prix de sa chevalerie.» L’indignation, le chagrin et la crainte s’agitèrent dans le sein d’Adeline; elle dédaigna de donner à La Motte une seconde occasion de profaner le nom de Théodore. Cependant, l’incertitude cruelle dans laquelle elle se trouvait, l’engagea à demander si le marquis avait reçu de ses nouvelles depuis son départ de Baux. «Oui, dit La Motte, il a été conduit sous bonne garde à son régiment, où il est emprisonné jusqu’à ce que le marquis puisse paraître contre lui.»

Adeline n’eut ni la force ni le désir d’en savoir davantage; et, La Motte étant sorti, elle fut de nouveau en proie à la douleur qu’il venait de renouveler. Quoique cette information ne contînt aucune nouvelle circonstance de malheur (car elle n’avait entendu que la confirmation de ce à quoi elle s’était toujours attendue), un surcroît de chagrin sembla s’emparer de son cœur, et elle s’aperçut qu’elle avait mal à propos entretenu une faible espérance que Théodore pourrait échapper avant d’arriver au lieu de sa destination. Tout espoir était alors perdu; son amant éprouvait les souffrances et les horreurs d’une prison, et les tourmens de la crainte, tant pour sa propre sûreté que pour celle de son Adeline. Elle se figurait le sombre et humide cachot où il était, chargé de chaînes, et défiguré par la pâleur du chagrin et de la maladie; elle l’entendait appeler son nom d’une voix qui lui déchirait le cœur, et le voyait lever les yeux au ciel, le supplier en silence: et se rappelant en même temps la conduite généreuse qui l’avait plongé dans cet abîme de misères, et que c’était pour elle qu’il souffrait, sa douleur se changeait en désespoir, ses larmes cessaient de couler, et elle tombait en silence dans une torpeur accablante.

Le lendemain le marquis vint, et s’en retourna comme auparavant. Plusieurs jours s’écoulèrent sans le voir. Enfin, un soir, tandis que La Motte et sa femme étaient dans leur chambre ordinaire, il entra et conversa pendant quelque temps sur différens sujets; ensuite il tomba dans une profonde rêverie; et, après un intervalle de silence, il se leva et tira La Motte vers la fenêtre. «Je voudrais vous parler en particulier, dit-il, si votre temps n’est pas engagé, autrement ce sera pour une autre fois.» La Motte l’assurant qu’il n’avait rien du tout à faire, il voulut le conduire dans une autre chambre; mais le marquis proposa une promenade dans la forêt. Ils sortirent ensemble; et lorsqu’ils furent dans une allée solitaire, où les branches touffues des hêtres et des chênes augmentaient les ombres du crépuscule, et répandaient dans les environs une obscurité majestueuse, le marquis se tournant vers La Motte, lui dit:

«La Motte, votre condition n’est pas heureuse; cette abbaye est une triste résidence pour un homme comme vous, qui aimez la société, et qui êtes fait pour l’orner.» La Motte s’inclina. «Je voudrais qu’il fût en mon pouvoir de vous rendre au monde, ajouta le marquis; peut-être que, si je connaissais les particularités qui vous en ont fait retirer, je pourrais, par mon crédit, vous servir efficacement. Il semble que vous ayez voulu me faire entendre que c’était une affaire d’honneur?» La Motte garda le silence. «Je n’ai cependant pas dessein de vous faire de la peine; et ce n’est pas la curiosité qui m’engage à vous faire ces questions, mais un désir sincère de vous être utile. Vous m’avez déjà instruit de plusieurs particularités de vos malheurs; je pense que votre générosité vous a induit dans des dépenses que vous vous êtes ensuite efforcé de réparer au jeu.»

«Oui, monsieur, dit La Motte, il est vrai que j’ai dissipé la plus grande partie d’une excellente fortune, et que j’ai ensuite employé des moyens peu honnêtes pour la réparer; mais je vous supplie de ne point me presser sur ce sujet. Je voudrais, s’il était possible, perdre la mémoire d’une affaire qui sera toujours une tache pour moi, et aux rigoureuses conséquences de laquelle je crains bien qu’il ne soit pas en votre pouvoir de me soustraire.»

«Vous pourriez vous tromper, répliqua le marquis; j’ai beaucoup de crédit à la cour. Ne craignez aucune censure de ma part, je ne suis pas enclin à juger avec sévérité les fautes des autres. Je sais prendre en considération la nécessité des circonstances; et je pense, La Motte, que jusqu’ici vous n’avez pas à vous plaindre de mon amitié.»

«—Non, sûrement, monsieur.»

«—Et quand vous vous rappelez que je vous ai pardonné une certaine affaire toute récente.—Cela est vrai, monsieur, et permettez-moi de vous dire que je suis on ne saurait plus sensible à votre générosité. L’affaire dont vous faites mention est sans doute la plus criminelle de ma vie; c’est pourquoi ce que j’ai à vous raconter ne saurait me mettre plus bas dans votre opinion. Quand j’eus dissipé la plus grande partie de mon bien dans les plaisirs et dans la débauche, j’eus recours au jeu pour suppléer aux moyens de continuer la même vie. Un bonheur momentané me mit pendant quelque temps à même de le faire, et, croyant qu’il ne m’abandonnerait jamais, je continuai le même train de vie.

»Peu après, un revers de fortune détruisit toutes mes espérances, et me plongea dans la plus affreuse des misères. Dans une seule nuit je fus réduit à deux cents louis. Je me déterminai à les risquer aussi, et ma vie en même temps; car j’avais résolu de ne point survivre à ma perte. Je n’oublierai jamais les horreurs de ce moment, d’où dépendait ma destinée, ni les angoisses mortelles que j’éprouvai quand je vis mon dernier enjeu perdu. Je restai quelques instans pétrifié; mais, excitée par le sentiment de mes malheurs, ma colère me fit vomir une foule d’imprécations contre mes rivaux plus fortunés, et me livrer à toute la frénésie du désespoir.

»Pendant cet accès de folie, un individu qui avait observé en silence tout ce qui s’était passé, s’approcha de moi.—Vous êtes malheureux, monsieur? me dit-il.—Je n’ai pas besoin qu’on me le dise, monsieur, répliquai-je.

»Vous avez peut-être été maltraité? reprit-il.—Oui, monsieur, car je suis ruiné; c’est pourquoi on peut bien dire que j’ai été maltraité.

»—Connaissez-vous les personnes avec qui vous venez de jouer?—Oui,... pourquoi?—Peut-être que je me trompe, dit-il, et il s’en alla. Ses dernières paroles me donnèrent à penser, et firent naître en moi quelque espérance que mon argent n’avait pas été bien gagné. Voulant en savoir davantage, je cherchai ce monsieur, mais il était sorti. Je modérai cependant mes transports, revins à la table où j’avais perdu mon argent, me plaçai derrière la chaise d’un des individus qui l’avaient gagné, et le veillai de très-près. Je fus quelque temps sans rien apercevoir qui pût confirmer mes soupçons; mais je fus à la fin convaincu qu’ils étaient justes.

»Quand la partie fut finie, je tirai de côté un de mes adversaires; et, lui disant ce que j’avais remarqué, le menaçai de le découvrir à l’instant, s’il ne rendait pas mon argent. Il fut pendant quelque temps aussi affirmatif que moi; et, prenant un ton imposant, il me menaça de me faire repentir de mes assertions calomnieuses. Mais j’étais dans un état où la crainte n’avait sur moi aucun empire, et ses manières ne servirent qu’à irriter mon esprit, déjà assez aigri par l’infortune. Après avoir répondu à ses menaces, j’allais rentrer dans l’appartement que nous venions de quitter, et instruire la compagnie de ce qui s’était passé, lorsqu’avec un sourire insidieux et une voix doucereuse, il me pria de lui accorder un moment, et de lui permettre de parler à son ami. J’hésitai de me rendre à cette dernière demande; mais au même instant celui-ci entra dans la chambre. Son associé lui raconta en peu de mots ce qui avait eu lieu entre nous; et la frayeur, peinte sur son visage, prouva suffisamment la certitude de son crime.

»Ils allèrent dans un coin de la chambre, et parlèrent ensemble durant quelques minutes; après quoi ils s’approchèrent de moi, en m’offrant, suivant eux, un compromis. Je déclarai néanmoins que je ne souscrirais à aucune condition de cette nature, et je jurai qu’il me fallait toute la somme que j’avais perdue.—N’est-il pas possible, monsieur, qu’on vous offre quelque chose d’aussi avantageux que toute la somme?—Je ne compris pas ce qu’ils voulaient dire; mais, après plusieurs phrases de cette sorte, tendantes à me donner des idées de ce qu’ils entendaient, ils s’expliquèrent plus au long.

»Voyant que leur réputation était entièrement en mon pouvoir, ils voulurent m’attacher à leur parti; c’est pourquoi après m’avoir informé qu’ils appartenaient à une société d’hommes qui vivaient des folies et de l’inexpérience des autres, ils m’offrirent une part dans leurs profits. Ma fortune était désespérée, et la proposition qu’ils me faisaient me fournissait, non-seulement de l’argent pour le moment, mais me mettait en état de retourner à ces scènes de plaisirs auxquelles mes passions m’avaient d’abord conduit, et que l’habitude me rendait toujours chères. J’acceptai l’offre, et passai ainsi de la dissipation à l’infamie.»

La Motte s’arrêta, comme si le souvenir de ces temps-là l’avait accablé de remords. Le marquis s’aperçut de ce qu’il éprouvait. «Vous vous jugez avec trop de rigueur, dit-il; il y a très-peu de personnes, quelle que soit leur apparence d’honnêteté, qui, dans de pareilles circonstances, n’en eussent fait autant que vous. Si j’avais été dans votre situation, je ne sais comment j’aurais agi moi-même. Cette rigide vertu, susceptible de vous condamner, peut être honorée du nom de sagesse, mais je ne désire pas la posséder; qu’elle continue de rester où on la trouve généralement, dans le sein glacé de ces êtres qui, privés de la sensibilité nécessaire pour être hommes, se qualifient du titre de philosophes. Mais, je vous prie, continuez.»

«Nos succès furent pendant quelque temps immenses; car nous gouvernions la roue de la fortune sans nous fier à ses caprices. Naturellement inconsidéré et libertin, mes dépenses furent égales à mes revenus. Un jeune seigneur découvrit à la fin les tricheries de notre société; ce qui nous obligea d’agir pendant quelque temps avec la plus grande circonspection. Il serait ennuyeux d’entrer dans tous les détails; ce qui nous fit à la fin devenir si suspects, que les civilités éloignées et la froide réserve de nos connaissances nous rendirent la fréquentation des assemblées pénible et sans profit. Nous tournâmes alors nos pensées vers d’autres moyens d’obtenir de l’argent; et une escroquerie dans laquelle je m’engageai pour une somme considérable me força bientôt à quitter Paris. Vous savez le reste, monsieur.»

La Motte se tut, et le marquis continua de ruminer. «Vous voyez, monsieur, reprit à la fin La Motte, que mon cas est désespéré.»

«—Il est à la vérité bien mauvais; mais il n’est pas tout-à-fait désespéré. Je vous plains de toute mon âme. Cependant, si vous retourniez dans le monde, et que vous fussiez dans le cas d’être poursuivi, je pense que le crédit que j’ai auprès du ministre pourrait vous épargner toute punition rigoureuse. Il semble cependant que vous ayez perdu le goût de la société, et que vous ne vous souciez pas d’y retourner.»

«Oh! monsieur, pouvez-vous douter de cela? Mais je suis confus de l’excès de vos bontés. Plût au ciel qu’il fût en mon pouvoir de vous prouver la reconnaissance qu’elles m’inspirent!»

«Ne parlez pas de mes bontés, dit le marquis; je ne prétends pas que le désir que j’ai de vous servir n’ait pas aussi un certain degré d’intérêt. Je n’affecte pas d’être plus qu’un homme, et soyez sûr que ceux qui le prétendent sont moins. Il est en votre pouvoir de me témoigner votre reconnaissance, et de m’attacher pour toujours à vos intérêts.» Il s’arrêta. «Dites-moi ce qu’il faut faire, s’écria La Motte, dites-moi ce qu’il faut faire; et, si cela est au pouvoir de l’homme, soyez sûr que je l’exécuterai.» Le marquis persista dans son silence. «Doutez-vous de ma sincérité, monsieur? votre silence m’offense. Craignez-vous de vous fier à un homme qui vous a déjà tant d’obligations, qui ne vit que par votre miséricorde et presque par vos bienfaits?» Le marquis le regarda fixement, mais ne dit rien. «Je n’ai pas mérité cela de votre part, monsieur; parlez, je vous en conjure.»

«Il y a de certains préjugés attachés à l’esprit humain, dit le marquis à voix basse et d’un ton presque solennel, qui demandent toute notre sagesse pour les empêcher de nuire à notre bonheur; de certaines notions acquises dans l’enfance, et involontairement entretenues par l’âge, qui croissent et usurpent un tel ascendant, qu’il n’existe que très-peu d’individus dans les pays civilisés qui puissent ensuite les surmonter. La vérité est souvent pervertie par l’éducation. Tandis que les Européens policés se vantent d’un point d’honneur et d’une excellence de vertu qui les conduit souvent du plaisir à la misère, et de la nature à l’erreur, l’Américain simple et sans art suit l’impulsion de son cœur, et obéit à l’inspiration de la sagesse.» Le marquis s’arrêta, et La Motte continua d’écouter avec l’attention la plus impatiente.

«La nature ne se pique pas d’un faux raffinement, reprit le marquis, et agit toujours de même dans les grands accidens de la vie. L’Indien découvre que son ami est un fourbe, et il le tue; le sauvage de l’Asie en fait autant; le Turc, lorsque l’ambition le domine, ou que la vengeance le provoque, assouvit sa passion aux dépens de la vie, et ne l’appelle pas meurtre. Même l’Italien raffiné, dirigé par la jalousie, ou séduit par la perspective de quelques grands avantages, tire son stilet et vient à ses fins. La première preuve d’un esprit supérieur est de secouer les préjugés de son pays et de l’éducation. Vous ne dites rien, La Motte; n’êtes-vous pas de mon opinion?»

«J’écoute vos argumens, monsieur.»

«Il y a à la vérité, dit le marquis, des esprits si faibles, qu’ils sont effrayés de faire des choses qu’ils sont accoutumés de regarder comme mauvaises, quelque avantageuses qu’elles leur puissent être. Ils ne se laissent jamais guider par les circonstances, mais adoptent un plan fixe de vie, dont ils ne veulent jamais, sous aucune considération, se départir. La conservation de soi-même est la première loi de la nature; quand un insecte nous nuit, ou qu’un animal de proie nous menace, nous ne pensons qu’à l’écraser. Quand ma vie, ou ce qui est essentiel à ma vie, exige le sacrifice d’un autre, ou même si quelque passion invincible l’exigeait, je serais un fou d’hésiter. Je crois, La Motte, que je puis me fier à vous. Il y a des moyens de faire certaines choses.—Vous m’entendez. Il y a des momens, des circonstances, des occasions.—Vous savez ce que je veux dire.»

«Expliquez-vous, monsieur.»

«Des services d’amis qui...—en un mot, il y a des services qui excitent toute notre reconnaissance, et que nous ne croyons avoir jamais assez payés. Il est en votre pouvoir de me mettre dans ce cas-là.»

«Ah! monsieur, dites-moi comment!»

«Je vous l’ai déjà dit. Cette abbaye est fort commode pour cela; elle est à l’abri de l’œil de l’observateur; on peut dans ses murs cacher tout ce que l’on veut faire; l’heure de minuit est fort propre à un pareil acte, et l’aurore ne le découvrira pas; ces bois sont discrets. Ah! La Motte, ai-je raison de vous confier cette affaire; puis-je croire que vous avez envie de me servir et de vous conserver?» Le marquis se tut, et regarda attentivement La Motte, dont le visage était à peine visible dans l’obscurité de la nuit.

«Monsieur, vous pouvez vous fier à moi pour tout; expliquez-vous plus clairement.»

«Quel gage me donnerez-vous de votre fidélité?»

«Ma vie, monsieur, n’est-elle pas déjà en votre pouvoir?» Le marquis hésita, et dit alors: «Demain, à peu près à cette heure-ci, je reviendrai à l’abbaye, et je vous expliquerai ce que je veux dire, si vous ne l’avez pas déjà compris. En attendant, consultez-vous vous-même; examinez jusqu’à quel point vous êtes en état de tenir votre résolution, et soyez prêt à accepter la proposition que j’ai à vous faire, ou à déclarer que vous ne voulez pas.» La Motte fit quelques réponses embarrassées. «Adieu jusqu’à demain, dit le marquis; rappelez-vous que l’opulence et la liberté sont actuellement devant vous.» Il s’approcha de l’abbaye, monta à cheval, et s’éloigna avec les gens de sa suite. La Motte retourna tristement chez lui, en ruminant sur leur dernière conversation.


CHAPITRE IX.

Le marquis fut ponctuel. La Motte le reçut à la porte; mais il refusa d’entrer, en disant qu’il aimait mieux se promener dans la forêt. C’est pourquoi La Motte l’y accompagna. Après une conversation générale: «Eh bien, dit le marquis, avez-vous réfléchi à ce que je vous ai dit, et vous déciderez-vous bientôt?»

«Oui, monsieur, et je serai bientôt déterminé, quand il vous plaira de vous expliquer plus amplement. Jusqu’alors je ne puis prendre aucune résolution.»

Le marquis parut mécontent, et garda quelque temps le silence. Reprenant ensuite la parole: «Est-il bien possible, ajouta-t-il, que vous ne m’ayez pas compris? C’est ignorance affectée de votre part. La Motte, soyez franc; ai-je besoin de vous en dire davantage?»

«Oui, monsieur, répondit La Motte avec chaleur; si vous craignez de vous confier à moi, comment puis-je pleinement remplir vos vues?»

«Avant d’aller plus loin, dit le marquis, faites-moi serment que vous garderez le secret. Mais cela est presque inutile, car, quand votre parole d’honneur me paraîtrait suspecte, le souvenir d’une certaine affaire vous démontrerait la nécessité d’être vous-même aussi circonspect que vous voudriez que je fusse.» Il y eut alors un intervalle de silence, pendant lequel le marquis et La Motte laissèrent paraître quelques signes de confusion; après quoi le premier reprit ainsi: «La Motte, je vous ai donné assez de preuves de ma générosité, les services que vous m’avez rendus au sujet d’Adeline n’ont pas été sans récompense.»

«—Cela est vrai, monsieur, j’en conviens, et je suis fâché qu’il n’ait pas été en mon pouvoir de vous servir plus efficacement. Je suis prêt à seconder les autres desseins que vous pouvez avoir sur elle.»

«Je vous remercie..... Adeline.....»—Le marquis hésita.—«Adeline, continua La Motte, jaloux de prévenir ses desseins, est une beauté digne d’être recherchée. Elle a fait naître une passion dont elle doit être fière; et, à tout événement, il faut qu’elle soit à vous. Ses charmes sont dignes de.....»

«Oh! oui, interrompit le marquis; mais....» Il s’arrêta.—«Mais leur poursuite vous a coûté bien des peines, dit La Motte; et il faut nécessairement en convenir, monsieur; mais tout cela est passé, vous pouvez maintenant la regarder comme à vous.»

«Je le voudrais bien, répondit le marquis, regardant fixement La Motte,—je le voudrais bien.»

«Dites votre heure, monsieur, vous ne serez pas interrompu.—Une beauté telle qu’Adeline....»

«Surveillez-la soigneusement, interrompit le marquis, et ne souffrez pas, sous aucun prétexte, qu’elle quitte son appartement. Où est-elle maintenant?»

«—Enfermée dans sa chambre.»

«—Fort bien. Mais je suis impatient.—Fixez le temps, monsieur....—Demain soir, dit le marquis, demain soir. M’entendez-vous à présent?»

«—Oui, monsieur; ce soir, si vous voulez. Mais ne feriez-vous pas mieux de renvoyer vos domestiques, et de rester vous-même dans la forêt. Vous connaissez la porte de la tour de l’ouest, qui donne sur le bois: trouvez-vous-y à minuit,—je vous conduirai à sa chambre. Souvenez-vous donc, monsieur, que ce soir....»

«—Adeline meurt! interrompit le marquis d’une voix basse et féroce. Me comprenez-vous maintenant, monsieur?»—La Motte recula d’effroi.

«—La Motte! dit le marquis.» Il se fit un silence de quelques minutes, pendant lequel La Motte tâcha de se remettre.—«Permettez-moi, monsieur, ajouta-t-il lorsqu’il eut repris haleine, de vous demander ce que veut dire ceci? Pourquoi désirez-vous la mort d’Adeline,—de cette Adeline que vous aimiez tant?»

«Ne vous inquiétez pas de mes motifs, dit le marquis; mais, sur mon existence, il faut que celle que vous venez de nommer meure....»

L’horreur de la Motte fut égale à sa surprise. «Il y a différentes manières, reprit le marquis. J’aurais désiré qu’il n’y eût pas de sang répandu, et il se trouve des drogues dont l’effet est prompt et certain: mais il faudrait du temps pour se les procurer, et il serait dangereux de le faire. Je souhaiterais d’ailleurs que cette affaire fût terminée.... Il faut finir cela promptement,.... ce soir!»

«—Ce soir, monsieur?»

«Oui, ce soir, La Motte. Si cela doit être, pourquoi différer? N’avez-vous pas quelques ingrédiens?»

«—Aucun, monsieur.»

«Je n’ai pas voulu me fier à un tiers, sans quoi je serais pourvu, dit le marquis. Puisque cela est ainsi, prenez ce poignard, et servez-vous-en lorsque l’occasion se présentera; mais soyez ferme.» La Motte le reçut d’une main tremblante, et le regarda pendant quelque temps avec terreur, sachant à peine ce qu’il faisait. «Serrez-le, dit le marquis, et tâchez de vous remettre.» La Motte obéit, mais continua de ruminer en silence.

Il se vit pris dans les filets que ses crimes avaient tendus. Étant au pouvoir du marquis, il vit bien qu’il fallait commettre un forfait dont l’énormité lui faisait horreur, quelque dépravé qu’il fût, ou qu’il sacrifiât sa fortune, sa liberté, et probablement sa vie, s’il s’avisait de refuser. Il avait, par degrés, été conduit de la paresse au vice, et voyait actuellement devant lui un gouffre de crimes qui aurait effrayé même un cœur depuis long-temps inaccessible au remords. Reculer était une mesure désespérée; il était également dangereux d’avancer.

Quand il considérait l’innocence et le dénûment d’Adeline, son état d’orpheline, sa conduite affectueuse et sa confiance en sa protection, son cœur était ému de pitié pour les maux qu’il lui avait déjà causés, et tressaillait d’effroi à la seule pensée du crime qu’il était chargé de commettre: mais quand, d’un autre côté, il réfléchissait à la ruine dans laquelle il serait entraîné par la vengeance du marquis, et en même temps aux avantages qui lui étaient offerts, de faveur, de liberté, et probablement de fortune, la terreur et la tentation contribuaient à lui faire rejeter les suggestions de l’humanité, et à étouffer la voix de la conscience. Dans cet état tumultueux d’incertitude, il resta quelque temps en silence, jusqu’à ce que la voix du marquis le convainquît de la nécessité de paraître au moins acquiescer à ses désirs.

«Vous hésitez, dit le marquis?—Non, monsieur, ma résolution est prise.. je vous obéirai; mais il me semble qu’il vaudrait mieux éviter de répandre le sang. Il y a d’étranges secrets qui ont été découverts par.....»

«Oui, mais le moyen de l’éviter? interrompit le marquis.... Je ne m’exposerai pas à acheter du poison. Je vous ai donné un instrument de mort certain. Peut-être serait-il aussi dangereux pour vous de chercher des drogues.» La Motte vit bien qu’il ne pourrait pas acheter de poison sans s’exposer à un danger plus grand que celui qu’il voulait éviter. «Vous avez raison, monsieur, et je suivrai exactement vos ordres.» Le marquis continua alors, par des phrases interrompues, à donner d’autres instructions pour cette scène atroce.

«Pendant son sommeil, dit-il, à minuit, la famille sera alors endormie.» Ils firent ensuite une histoire pour rendre raison de ce qu’elle était si subitement disparue. Il paraîtrait qu’elle avait cherché à s’échapper, en conséquence de son aversion pour les sollicitations du marquis. Les portes de sa chambre et de la tour de l’ouest devaient être laissées ouvertes pour confirmer ce rapport, et on devait trouver d’autres circonstances pour venir à l’appui de ce soupçon. Ils se consultèrent aussi sur la manière dont le marquis serait informé de cet événement; et il fut convenu qu’il viendrait, comme à l’ordinaire, à l’abbaye le jour suivant. «A ce soir donc, dit le marquis, je puis compter sur votre résolution?»

«—Sûrement, monsieur, vous le pouvez.»

«—Adieu donc, jusqu’au revoir.»

«—Quand nous nous reverrons, dit La Motte, l’affaire sera faite.» Il suivit le marquis à l’abbaye. Après l’avoir vu monter à cheval, et lui avoir souhaité le bonsoir, il se retira dans sa chambre et s’y renferma.

Cependant Adeline, dans la solitude de sa prison, s’abandonnait au désespoir que lui inspirait sa situation. Elle essaya de mettre de l’ordre dans ses idées, et de se porter à la résignation; mais la réflexion, en lui rappelant le passé, et en lui offrant une perspective de l’avenir, présentait à son esprit le tableau complet de ses malheurs, et la mettait au désespoir. Elle ne pouvait penser à Théodore, qui lui avait témoigné son attachement par une conduite si noble, et qui n’avait pas craint de se perdre pour elle, sans éprouver des sensations douloureuses beaucoup plus fortes que celles qu’elle avait ressenties dans toute autre circonstance.

Théodore souffrant, Théodore mourant, était toujours présent à son imagination, et, écartant souvent le sentiment de son propre danger, ne la laissait penser qu’au sien. Quelquefois l’espérance qu’il lui avait donnée de justifier sa conduite, au moins d’obtenir son pardon, revenait à sa mémoire; mais c’était comme les faibles rayons d’un soleil d’avril, un espoir passager et frivole. Elle savait que le marquis, enflammé de jalousie et brûlant de se venger, le poursuivrait avec une haine implacable.

Qu’avait Théodore à opposer à un pareil adversaire? La droiture de ses intentions ne pouvait lui être d’aucune utilité pour parer le coup qu’une passion trompée et l’orgueil puissant dirigeaient contre lui. Ce qui mettait le comble à sa douleur, c’est quand elle réfléchissait qu’aucune nouvelle de sa part ne pouvait lui parvenir à l’abbaye, et qu’elle serait obligée de rester long-temps, et peut-être toujours, dans la plus cruelle inquiétude touchant son sort. Elle ne voyait aucune possibilité d’échapper de l’abbaye: elle était prisonnière dans une chambre dont toutes les avenues étaient fermées; elle n’avait aucune occasion de converser avec qui que ce fût qui pût lui donner le moindre espoir de secours, et elle se voyait condamnée à attendre en silence le moment fatal, beaucoup plus terrible à son imagination que la mort même.

Dans une pareille situation, elle succombait sous le poids de ses malheurs, et était des heures entières assise sans mouvement et absorbée dans ses pensées. «Théodore! s’écriait-elle souvent, vous ne pouvez entendre ma voix; vous ne pouvez voler à mon secours, puisque vous êtes vous-même prisonnier et dans les fers.»

Ce tableau était trop affreux. Les angoisses de son cœur étouffaient sa voix... des larmes amères baignaient ses belles joues.., et elle était insensible à toute autre chose qu’aux malheurs de Théodore.

Ce soir-là son esprit avait été fort tranquille; et en regardant de sa fenêtre, avec une douce mélancolie, le soleil couchant, la splendeur passagère de l’horizon occidental, et l’approche graduelle du crépuscule, elle reportait ses pensées vers le temps où, dans des circonstances plus heureuses, elle avait considéré les mêmes objets. Elle se rappelait aussi sa fuite momentanée de l’abbaye, quand de là même fenêtre elle avait épié le coucher du soleil: avec combien d’inquiétude elle avait attendu la chute du crépuscule! combien elle avait fait d’efforts pour prévenir les événemens de sa vie future! avec quelle frayeur elle était descendue de la tour, et s’était hasardée dans la foret! Ces réflexions en faisaient naître d’autres qui remplissaient son cœur de tristesse et ses yeux de larmes.

Tandis qu’elle était ensevelie dans ces tristes pensées, elle aperçut le marquis monter à cheval, et quitter la porte de l’abbaye. La vue d’un pareil être ranima dans toute sa force le sentiment des maux qu’il faisait souffrir à son bien-aimé Théodore, et celui des malheurs qui la menaçaient plus directement. Elle quitta la fenêtre en versant un torrent de larmes; ce qui, ayant continué pendant long-temps, épuisa totalement ses forces, et l’obligea à se mettre au lit de très-bonne heure.

La Motte resta dans sa chambre jusqu’à l’instant du souper. A table, son air effaré, malgré tous ses efforts pour se contrefaire, trahit le désordre de son âme; et ses longues absences surprirent et alarmèrent en même temps madame La Motte. Quand Pierre eut quitté la chambre, elle lui demanda tendrement ce qui le troublait. La Motte, en faisant un sourire forcé, voulait en vain paraître gai; cela était au-dessus de son pouvoir: il ne tardait pas à retomber dans sa rêverie; ou, quand madame La Motte lui parlait, en tâchant de lui cacher ses absences, il répondait d’une manière si contraire à ce qu’elle lui disait, qu’elles en étaient plus apparentes. Madame La Motte, l’ayant remarqué, fit semblant de ne point s’apercevoir de son humeur actuelle, et ils restèrent enfin dans un silence non interrompu jusqu’à l’heure du repos: ils se retirèrent ensuite dans leur appartement.

La Motte veilla pendant quelque temps dans un état de torture inexprimable, et ses fréquens tressaillemens éveillèrent son épouse qui, se contentant cependant de quelque excuse frivole, ne tarda pas à se rendormir. Cet état d’agitation continua jusqu’à minuit, lorsque, se rappelant qu’il passait en réflexions oiseuses un temps qui devait être employé à agir, il se déroba en silence de son lit, s’enveloppa de sa robe-de-chambre, et prenant la lampe qui brûlait pendant la nuit dans sa chambre, il monta l’escalier tournant. En allant, il regarda souvent derrière lui, tressaillit plus d’une fois, et prêta fréquemment l’oreille aux tristes murmures du vent.

Quand il essaya d’ouvrir la porte d’Adeline, sa main trembla si violemment, qu’il fut obligé de poser la lampe par terre et de se servir des deux mains. Le bruit qu’il avait fait avec la clef lui fit croire qu’il l’avait éveillée; mais quand il eut ouvert la porte, et qu’il eut aperçu la tranquillité qui régnait au dedans, il fut convaincu qu’elle dormait. En s’approchant de son lit, il l’entendit doucement respirer, et bientôt après pousser un soupir.—Il s’arrêta; mais le silence renaissait, il continua de s’avancer, et l’entendit ensuite chanter dans son sommeil. Il prêta l’oreille, et distingua quelques tons d’un petit air mélancolique qu’elle lui avait souvent chanté dans des jours plus heureux. Les tristes accens qui sortaient alors de sa bouche ne démontraient que trop l’état accablant de son âme.

La Motte s’avança alors à la hâte vers le lit: elle poussa un profond soupir, et le silence recommença. Il tira les rideaux, et la vit dormant d’un profond sommeil, et appuyant sur son bras sa joue encore baignée de larmes. Il la regarda pendant un moment; et tandis qu’il examinait sa figure aimable et innocente, couverte de la pâleur du chagrin, la lumière de la lampe, qui lui donnait sur les yeux, l’éveilla; et, apercevant un homme auprès d’elle, elle poussa un grand cri. Revenue un peu de sa frayeur, elle reconnut La Motte; et, croyant que le marquis n’était pas loin, elle se leva sur son lit, en implorant la pitié et la protection du premier. La Motte la regarda fixement, sans répondre une seule parole.

Son air égaré et le morne silence qu’il observait, augmentèrent ses craintes; elle renouvela ses supplications avec des larmes de terreur. «Vous m’avez une fois sauvée, s’écria-t-elle; oh, sauvez-moi encore aujourd’hui! Ayez pitié d’une infortunée. Je n’ai point d’autre protecteur que vous.—Que craignez-vous? dit La Motte d’une voix entrecoupée.—Oh, sauvez-moi, sauvez-moi du marquis!»

«—Levez-vous donc, reprit-il, et dépêchez-vous de vous habiller; je vais revenir dans l’instant.» Il alluma une chandelle qui était sur la table, et quitta la chambre. Adeline se leva sur-le-champ, et tâcha de s’habiller; mais elle était si troublée, qu’elle savait à peine ce qu’elle faisait; tout son corps était dans une si violente agitation, qu’elle était continuellement prête à s’évanouir. Elle passa une robe à la hâte, et s’assit ensuite pour attendre le retour de La Motte.

Elle resta long-temps dans cette attitude; mais La Motte ne revenait pas. S’étant inutilement efforcée de recouvrer ses esprits, cette cruelle incertitude lui devint à la fin si insupportable, qu’elle ouvrit la porte de sa chambre, et s’avança sur le haut de l’escalier, pour écouter. Elle crut entendre plusieurs voix en bas; mais considérant que, si le marquis y était, sa présence ne ferait qu’augmenter son danger, elle retint le pied qu’elle avait presque involontairement porté en avant pour descendre. Elle continua d’écouter, et crut encore distinguer quelques voix. Peu après, elle entendit fermer une porte, et ensuite marcher: elle se hâta de retourner dans sa chambre.

Près d’un quart d’heure s’écoula, et La Motte ne parut pas. Elle crut encore entendre le son de quelques voix en bas, et les pas de quelques individus. A la fin, son inquiétude ne lui permettant pas de rester dans sa chambre, elle alla sur le passage qui communiquait avec l’escalier tournant; mais tout était alors tranquille. Cependant quelques minutes après, elle aperçut la lueur d’une chandelle à travers la salle, et La Motte parut à la porte de la chambre voûtée. Il regarda en haut, et voyant Adeline dans la galerie, lui fit signe de descendre.

Elle hésita, et tourna ses regards vers sa chambre; mais La Motte s’approcha de l’escalier, et elle alla en tremblant à sa rencontre. «J’ai peur que le marquis ne me voie, lui dit-elle tout bas; où est-il?» La Motte lui prit la main, et la conduisit en avant, en l’assurant qu’elle n’avait rien à craindre du marquis. Cependant ses regards effarés et sa main tremblante semblaient contredire son assurance, et elle lui demanda où il la menait. «A la forêt, dit La Motte, pour vous faire échapper de l’abbaye. Il y a un cheval qui vous attend à la porte. Je n’ai pas d’autre moyen de vous sauver.» Une nouvelle terreur la saisit: elle pouvait à peine croire que La Motte, qui avait jusqu’ici conspiré avec le marquis, et qui l’avait retenue dans une étroite prison, voulût actuellement la faire échapper, et elle eut un affreux pressentiment qu’il la conduisait dans la forêt pour l’assassiner. Elle recula, et implora de nouveau sa pitié: il l’assura qu’il n’avait d’autre dessein que de la protéger, et la pria de ne pas perdre de temps.

Il y avait quelque chose dans son maintien qui annonçait la sincérité, et elle se laissa conduire à une porte qui donnait sur la forêt, où elle entrevit, dans l’obscurité, un homme à cheval. Cela rappela à sa mémoire la nuit dans laquelle elle avait quitté le tombeau, pour se confier à une personne qui s’était trouvée à sa sortie, et qui l’avait transportée à la maison de campagne du marquis. La Motte appela Pierre, et la voix de ce dernier rassura un peu Adeline.

Il lui dit alors que le marquis reviendrait à l’abbaye le lendemain matin, et que c’était la seule occasion qu’elle aurait de lui échapper; qu’elle pouvait compter sur sa parole; que Pierre avait ordre de la conduire où elle voudrait; mais que, comme il savait que le marquis mettrait tout en usage pour la découvrir, il lui conseillait très-fort de quitter le royaume, ce qui ne lui serait pas difficile par le moyen de Pierre, qui était natif de la Savoie, et qui la conduirait chez sa sœur, dans ce pays-là; qu’elle pourrait y rester, jusqu’à ce qu’il allât lui-même la joindre, parce qu’il ne croyait pas qu’il fût sûr pour lui de vivre plus long-temps en France. Il la supplia, quelque chose qui pût arriver, de ne jamais parler de ce qui s’était passé à l’abbaye. «Je risque la vie pour vous sauver, Adeline; n’augmentez pas mon danger, ni le vôtre, en découvrant des choses inutiles. Peut-être ne nous reverrons-nous jamais; mais j’espère que vous serez heureuse; et quand vous penserez à moi, rappelez-vous que je ne suis pas si méchant que j’ai été tenté de l’être.»

Après avoir ainsi parlé, il lui donna quelque argent pour faire la dépense du voyage. Adeline ne put plus alors douter de sa sincérité; et ses transports de joie lui permirent à peine de le remercier. Elle aurait voulu dire adieu à madame La Motte, et le demanda avec instance; mais il lui répéta qu’elle n’avait pas de temps à perdre; et, l’ayant enveloppée dans une grande redingote, il la mit sur le cheval. Elle lui dit adieu, en répandant des larmes de reconnaissance, et Pierre partit avec autant de célérité que l’obscurité de la nuit put le permettre.

Quand ils furent à quelque distance: «J’ai bien de la joie de vous revoir, mademoiselle, dit-il. Qui aurait jamais cru, après tout ce qui s’est passé, que mon maître m’eût ordonné lui-même de vous emmener? Sûrement il arrive d’étranges choses, mais j’espère que nous serons plus heureux cette fois-ci.» Adeline, ne voulant pas lui reprocher la fourberie dont elle croyait qu’il avait autrefois été coupable, le remercia de ses souhaits, et dit qu’elle espérait qu’ils seraient plus heureux; mais Pierre, avec sa volubilité ordinaire, acheva de la détromper sur ce point, et l’informa de toutes les circonstances que sa mémoire, communément assez bonne, lui rappela.

Pierre témoigna un intérêt si sincère pour sa conversation, et tant de chagrin de ses peines, qu’elle ne put plus révoquer sa fidélité en doute; et cette conviction augmenta non-seulement sa confiance actuelle, mais lui fit même écouter sa conversation avec bonté et avec plaisir. «Je ne serais point resté à l’abbaye jusqu’à présent, dit-il, si j’avais pu en sortir; mais mon maître me fit tant de peur du marquis! et, n’ayant pas assez d’argent pour gagner mon pays, je fus obligé de rester: c’est fort heureux que nous ayons aujourd’hui quelques bons louis d’or; car je doute, mademoiselle, qu’on eût pris sur la route, pour de l’argent, ces colifichets dont vous m’avez autrefois parlé.»

«Peut-être que non, dit Adeline: je sais bon gré à monsieur La Motte de nous avoir donné de meilleurs moyens de nous procurer ce dont nous aurons besoin. Quel chemin prendrez-vous en quittant la forêt, Pierre?»—Pierre nomma fort exactement une grande partie de la route jusqu’à Lyon: «Et alors, dit-il, nous pourrons aisément aller en Savoie; c’est l’affaire de rien. J’espère que ma sœur vit encore: Dieu la conserve! Il y a plusieurs années que je ne l’ai vue; mais, en cas qu’elle soit morte, les gens du pays seront bien aises de me voir, et vous trouverez facilement un logis, mademoiselle, ainsi que tout ce dont vous aurez besoin.»

Adeline prit la résolution de passer avec lui en Savoie. La Motte, qui connaissait le caractère et les desseins du marquis, lui avait conseillé de quitter le royaume, et lui avait dit, ce que ses craintes lui suggéraient, que le marquis mettrait tout en usage pour la découvrir. Cet avis ne pouvait avoir d’autre motif que celui de la servir. Autrement, pourquoi la ferait-il transporter dans un autre lieu, et lui fournirait-il même les moyens de défrayer son voyage, dans un temps où elle était tout-à-fait en son pouvoir?

Il était très-probable qu’elle trouverait des protections et de la tranquillité à Leloncourt, où Pierre disait être bien connu, quand même sa sœur serait morte; l’éloignement du lieu et sa situation solitaire étaient des circonstances qui lui plaisaient.

Elle s’informa encore de la route qu’ils devaient prendre, et si Pierre connaissait le chemin. «Quand nous serons une fois à Thiers, dit Pierre, je le sais assez bien, car je l’ai souvent fait dans ma jeunesse, et tout le monde nous l’enseignera jusque-là.» Ils voyagèrent pendant plusieurs heures dans les ténèbres et en silence; et ce ne fut qu’en sortant de la forêt qu’Adeline aperçut l’astre du jour darder ses rayons sur les nuages de l’orient. Cette vue la ranima; et en s’avançant en silence, elle réfléchit sur les événemens de la nuit passée, et médita un plan pour l’avenir. Les derniers procédés de La Motte lui paraissaient si différens de sa conduite antérieure, que cela l’étonnait et l’embarrassait; et elle n’en pouvait rendre raison qu’en les attribuant à une de ces soudaines impulsions de l’humanité, qui opèrent quelquefois sur les cœurs les plus dépravés.

Mais en se rappelant les paroles qu’elle lui avait entendu proférer: «Qu’il n’était pas maître de ses propres actions,» elle avait peine à croire que la seule pitié l’eût engagé à rompre des liens qu’il avait jusqu’ici regardés comme sacrés. Considérant ensuite le changement de conduite du marquis, elle s’imagina être redevable de sa liberté à un changement de sentimens de sa part, par rapport à elle. Néanmoins, l’avis que La Motte lui avait donné de quitter le royaume, et l’argent qu’il lui avait fourni pour accomplir ce dessein, paraissaient contredire cette opinion, et lui suggéraient de nouveaux doutes.

Pierre s’était alors informé du chemin de Thiers; ils y arrivèrent sans accident, et s’y arrêtèrent pour se rafraîchir. Aussitôt que Pierre crut que le cheval était assez reposé, ils se mirent de nouveau en route, et des riches plaines du Lyonnais Adeline aperçut pour la première fois les Alpes, dont le sommet majestueux, qui paraît supporter la voûte du ciel, remplit son âme d’émotions sublimes.

Au bout de quelques heures, ils parvinrent à la vallée dans laquelle est située la ville de Lyon, dont les superbes environs, ornés de maisons de plaisance, et supérieurement cultivés, lui firent pour quelque temps oublier sa triste situation, et dissipèrent même l’anxiété bien plus cruelle qu’elle éprouvait pour Théodore.

En arrivant dans cette ville remuante, son premier soin fut de s’informer du passage du Rhône; mais elle se garda bien de faire des questions aux gens de l’auberge, de peur que, si le marquis venait à la poursuivre jusque-là, ils ne l’instruisissent ensuite de sa route. C’est pourquoi elle envoya Pierre sur les quais pour louer un bateau, tandis qu’elle prenait elle-même un léger repas, son intention étant de s’embarquer sur-le-champ. Pierre ne tarda pas à revenir, ayant retenu un bateau pour remonter le Rhône, et les conduire à l’endroit le plus près de la Savoie, d’où ils devaient aller par terre au village de Leloncourt.

Après avoir pris quelques rafraîchissemens, elle lui ordonna de la conduire au bateau. Une scène nouvelle et frappante s’offrit alors aux yeux d’Adeline, qui contempla avec surprise le fleuve chargé de bateaux, et le quai couvert de personnes affairées; elle sentit vivement le contraste qu’il y avait entre les objets rians dont elle se trouvait environnée, et la situation d’une orpheline désolée, sans amis, sans secours, fuyant la persécution et sa patrie. Elle parla au patron du bateau; et, ayant envoyé Pierre chercher le cheval que La Motte lui avait donné en paiement pour une partie de ses gages, ils s’embarquèrent.

En remontant doucement le Rhône, dont les rives escarpées, couronnées de montagnes, offraient la perspective la plus variée et la plus romantique, Adeline était plongée dans la plus profonde rêverie. La nouveauté de la scène à travers laquelle elle s’avançait, qui offrait tantôt une grandeur sauvage, et tantôt une riante fertilité, parsemée de villes et de villages, adoucissait l’amertume de son âme, et sa douleur se changea graduellement en une douce et tendre mélancolie. Elle était assise sur le devant du bateau, d’où elle regardait fendre le courant rapide et prêtait l’oreille au bruit des ondes.

Le bateau, s’opposant lentement aux efforts du courant, fit route pendant quelques heures, et à la fin la nuit étendit son voile sombre sur la perspective. Le temps était beau, et Adeline, sans faire attention à la rosée qui tombait alors, resta en plein air, regardant les objets s’obscurcir autour d’elle, les clairs rayons de l’horizon s’évanouir, et les étoiles paraître graduellement et trembler sur le lucide miroir des eaux. La scène fut bientôt tout-à-fait obscure, et le silence n’était interrompu que par les coups cadencés des rameurs, et de temps en temps par la voix de Pierre qui parlait aux bateliers. Adeline était perdue dans ses pensées: la tristesse de sa situation se présentait doublement à son imagination.

Elle se trouvait environnée des ténèbres de la nuit, dans un pays étranger, éloignée de ses amis, allant sans savoir où, sous la conduite de gens inconnus, et poursuivie peut-être par un ennemi invétéré. Elle se figurait la rage du marquis lorsqu’il aurait découvert sa fuite; et, quoiqu’elle sût qu’il n’était guère probable qu’il la poursuivît par eau, raison qui lui avait fait choisir cette méthode de voyager, elle tremblait du tableau que lui présentait son imagination. Ses pensées se portaient ensuite sur le plan qu’elle adopterait lorsqu’elle serait arrivée en Savoie; et, bien que sa propre expérience l’eût prévenue contre les usages du couvent, elle ne voyait aucun endroit plus propre à lui servir d’asile. A la fin, elle se retira dans la petite chambre, pour prendre quelques heures de repos.

Elle s’éveilla avec le point du jour; et, étant trop troublée pour se rendormir, elle se leva et contempla l’approche graduelle du jour.

Quand Adeline partit de l’abbaye, La Motte était resté quelque temps à la porte, prêtant l’oreille à chaque pas du cheval, jusqu’à ce que le bruit qu’il occasionnait se perdît insensiblement dans le lointain. Il était ensuite retourné dans la salle avec un contentement qu’il n’avait pas éprouvé depuis long-temps. La satisfaction de l’avoir ainsi soustraite aux desseins du marquis, lui fit pendant quelque temps oublier le danger auquel cette démarche l’exposait; mais, quand il eut réfléchi à sa propre situation, la crainte du ressentiment du marquis reprit tout son empire sur son esprit, et il pensa aux moyens de l’éviter.

Il était alors plus de minuit. Le marquis était attendu le lendemain de grand matin, et il lui parut d’abord possible de quitter la forêt avant son arrivée. Il ne se trouvait qu’un cheval dans l’endroit, et il ne savait s’il devait sur-le-champ partir pour Auboine, où il pourrait se procurer une voiture pour transporter sa famille et ses meubles hors de l’abbaye, ou attendre tranquillement l’arrivée du marquis, et lui faire une histoire sur la fuite d’Adeline.

Le temps nécessaire pour faire venir une voiture à l’abbaye ne lui permettait guère de sortir assez tôt de la forêt; le peu d’argent qui lui restait ne pouvait pas le mener loin; et, quand il serait dépensé, que faire pour vivre, si toutefois il n’était pas arrêté auparavant? En restant à l’abbaye, il paraissait innocent; et, quoiqu’il ne s’attendît pas à persuader au marquis qu’il avait exécuté ses ordres, il espérait lui faire croire que Pierre était seul coupable de la fuite d’Adeline; chose d’autant plus probable, que Pierre avait déjà été découvert dans un projet de cette nature. D’ailleurs, il pensait que, si le marquis voulait le livrer à la justice, il pourrait l’intimider en le menaçant de découvrir le crime qu’il l’avait chargé de commettre.

Après avoir ainsi ruminé, La Motte se détermina à rester à l’abbaye et à attendre l’événement.

Lorsque le marquis arriva, et qu’il fut instruit de la fuite d’Adeline, la colère et la rage qui parurent sur son visage effrayèrent et alarmèrent La Motte pendant quelque temps. Il fit des imprécations contre elle et contre lui, même en termes si grossiers et si vulgaires, que La Motte fut surpris de les entendre de la part d’un homme dont les manières étaient en général aimables, quoiqu’il eût des passions violentes et criminelles. Il semblait qu’en proférant ces imprécations il éprouvât non-seulement du soulagement, mais même du plaisir. Il paraissait néanmoins plus affecté de la fuite d’Adeline qu’irrité de la négligence de La Motte. Faisant enfin réflexion qu’il perdait son temps, il quitta l’abbaye, et envoya plusieurs de ses domestiques à sa recherche.

Quand il fut parti, La Motte, croyant que son histoire avait réussi, se félicita de nouveau d’avoir fait son devoir, et de l’espoir qu’Adeline était alors à l’abri de toute poursuite. Ce calme ne fut pas de longue durée. Quelques heures après, le marquis revint accompagné d’officiers de justice. La Motte épouvanté, le voyant approcher, tâcha de se cacher; mais il fut arrêté et conduit devant le marquis qui le tira à l’écart.

«On ne m’en impose pas, dit-il, par des contes aussi ridicules que celui que vous avez inventé. Vous savez que votre vie est entre mes mains; dites-moi sur-le-champ où vous avez caché Adeline, ou je vais vous accuser du crime dont vous êtes coupable envers moi; au lieu que, si vous me découvrez l’endroit où elle est, je renverrai les officiers, et vous aiderai même à quitter le royaume si vous le désirez. Vous n’avez pas de temps à perdre; et sachez qu’on ne se joue pas de moi.»

La Motte s’efforça d’apaiser le marquis, en l’assurant qu’Adeline avait réellement pris la fuite, et qu’il ignorait de quel côté elle était allée. «Vous savez aussi, monsieur, ajouta-t-il, que je suis maître de votre réputation, et que, si vous poussez les choses à l’extrême, je serai forcé de déclarer que vous m’avez voulu faire commettre un meurtre.»

«Et qui est-ce qui vous croira? dit le marquis. Les crimes qui vous ont exclu de la société ne viendront pas à l’appui de votre véracité; et celui dont je vous accuse aujourd’hui fera regarder votre déclaration comme malicieuse, et suggérée par un esprit de vengeance. Messieurs, faites votre devoir.»

Les officiers entrèrent aussitôt dans la chambre, et saisirent La Motte, que la frayeur priva de tout moyen de résistance, et qui d’ailleurs n’aurait pu opposer qu’une révolte inutile. Au milieu du trouble dont il était agité, il informa le marquis qu’Adeline avait pris la route de Lyon. Cet aveu fut cependant trop tardif pour le sauver: le marquis en profita; mais l’accusation était faite; et La Motte, avec la douleur d’avoir exposé Adeline sans en tirer aucun avantage, fut obligé de se soumettre à son sort. La maréchaussée l’entraîna hors de l’abbaye, lui donnant à peine le temps d’emporter quelques effets avec lui; mais le marquis, en considération de l’extrême affliction de madame La Motte, ordonna à un de ses domestiques d’aller lui chercher une voiture à Auboine, pour qu’elle pût suivre son mari.

Etant alors instruit de la route d’Adeline, il envoya un domestique affidé pour découvrir le lieu de sa retraite, avec ordre de lui en apporter des nouvelles le plus tôt possible.

La Motte et sa femme, réduits au désespoir, abandonnèrent la forêt de Fontanville, qui leur avait depuis quelques mois servi d’asile, et s’embarquèrent de nouveau sur ce monde orageux, où la justice devait finalement se faire raison du premier. Les crimes antérieurs de La Motte les avaient obligés de se réfugier dans la forêt, où ils avaient pendant quelque temps trouvé la sûreté qu’ils cherchaient; mais ils ne tardèrent pas à se rendre coupables de nouveaux forfaits; car dans ce désert même il se trouvait des tentations; et sa vie, déjà assez marquée par la punition du vice, lui offrit un nouvel exemple de cette grande vérité: «Qu’un criminel ne saurait jamais jouir de la paix du cœur.»

FIN DU DEUXIÈME VOLUME.