L’aimable demi-jour, avant-coureur de l’ombre,
Sur la pourpre des monts verse une teinte sombre;
La lumière s’enfuit, et laisse sans couleurs
Des bois et des vallons les tableaux enchanteurs.
Toutefois, à travers l’obscurité nouvelle,
La mer à l’occident d’un feu pur étincelle;
Et de rayons encor l’horizon couronné,
Forme au palais du soir un dôme illuminé.
A mes pensers rêveurs cette image si chère,
Je veux la voir du haut de ce roc solitaire,
La voir jusqu’au moment où le cristal des eaux
Répétera du ciel les nocturnes flambeaux;
Où la lune, épanchant sa lumière empruntée,
Fera briller au loin cette écume argentée
Dont le retour des flots, l’un par l’autre pressés,
Lave les sables d’or qui les ont repoussés.
A travers le silence aucun son ne m’arrive,
Hors le son de la vague expirant sur la rive,
Ou les chants du rameur prolongés dans les airs,
Ou l’aviron lointain qui bat les flots amers.
Doux repos! puisse ainsi mon dernier jour se clore,
Et du jour éternel me présager l’aurore!

Adeline quitta les hauteurs, et suivit un sentier étroit qui conduisait au rivage: son esprit était alors plus particulièrement susceptible de belles impressions, et le chant mélodieux du rossignol excita de nouveau son enthousiasme.

AU ROSSIGNOL.

Harmonieux enfant de la mélancolie,
Ah! prolonge pour moi ta douce mélodie!
Quand le soir, dans l’azur d’un couchant radieux,
Elevant lentement son vol silencieux,
Du sommet des hauteurs et des forêts plus sombres,
Vient tirer sur les champs le grand rideau des ombres,
Aux rayons que la lune épanche dans les airs,
Que j’aime à m’égarer sur des coteaux déserts,
A suivre les vallons par une oblique route!
Cher oiseau! j’interromps mes pas, et je t’écoute
Jusqu’à l’heure où la nuit, à l’entour des hameaux,
Fait revenir les morts du fond de leurs tombeaux.
Des pays que l’été s’est choisis pour domaine,
Sur l’aile des zéphyrs le printemps te ramène,
Et t’a fait voyager par de douces chaleurs,
Suivi de la rosée et de l’esprit des fleurs.
O que ta longue absence affligeait ta patrie!
«Harmonieux enfant de la mélancolie,»
Qui cherches dans les bois, sous des rameaux épais,
Un asile écarté pour y gémir en paix,
Tandis qu’une lueur se mêle à l’ombre obscure,
Fais entendre ta voix si touchante et si pure!
Oui, recommence encor ce concert ravissant
Que le zéphyr du soir emporta en gémissant.
Aux souffrances du cœur ta complainte assortie
Charme de mes pensers la triste sympathie.
A tes accens plaintifs, dans la paix de la nuit,
L’imagination évoque et reproduit
Les amis dont nous prive une éternelle absence,
Nos plaisirs tant de fois trompés par l’espérance,
Couleuvres que l’amour nous cachait sous des fleurs,
Et de ressouvenir nous répandons des pleurs.
La mémoire à l’instant revêt de tous leurs charmes
Les tons passionnés, le sourire, les larmes
Qui surprirent un cœur facile à décevoir;
Ce cœur en pousse encor un soupir sans espoir!
Son pinceau rajeunit, sur nos scènes passées,
Des couleurs que le temps avait presque effacées;
Et l’amour assoupi, s’éveillant à sa voix,
Reprend pour nous frapper son arc et son carquois.
Tes chants, sur cette image où le regret nous lie,
Répandent les attraits de la mélancolie,
Et ce calme serein, si plein de volupté,
Que la joie et les ris n’ont jamais enfanté.
Redis, aimable oiseau, ta plaintive romance,
Si chère au sentiment, si chère à l’innocence!

L’obscurité rappela enfin à Adeline son éloignement de l’auberge, et qu’elle avait un grand bois à traverser; elle dit adieu à l’enchanteur qui l’avait retenue si long-temps, et suivit le sentier à pas redoublés. Après avoir marché pendant quelque temps, elle se perdit, et l’obscurité plus grande encore ne lui permit pas de juger de quel côté elle allait. Ses craintes augmentèrent ses difficultés; elle crut distinguer des voix d’hommes à quelque distance, et redoubla de vitesse jusqu’à ce qu’elle se trouvât sur le rivage, sur lequel le bois était pour ainsi dire suspendu. Elle était alors tout hors d’haleine. Elle s’arrêta un moment pour se remettre, et écouta avec timidité; mais au lieu de voix d’hommes, elle entendit faiblement dans les airs les notes d’une plaintive musique. Son cœur, toujours sensible aux impressions de la mélodie, s’attendrit à ces sons; et ce doux enchantement dissipa, pour un moment, sa frayeur. Il se joignit à son plaisir un mélange de surprise, lorsqu’à mesure que la musique s’approcha, elle distingua le son de l’instrument, et cet air si connu qu’elle avait, quelques jours auparavant, entendu sur les côtes de la Provence. Mais elle n’eut pas le temps de faire des conjectures; le bruit des pas redoublait, et elle se hâta davantage. Elle était sortie de l’obscurité des bois; et la lune, alors sans nuage, laissait apercevoir sur le sable uni le port et la ville à une certaine distance. Les pas qu’elle avait entendus ne tardèrent pas à l’atteindre, et elle aperçut deux hommes; mais ils passèrent sans faire attention à elle; et elle crut reconnaître la voix de celui qui parlait alors. Ses sons étaient si familiers à son oreille, qu’elle fut surprise de son défaut de mémoire, en ne reconnaissant pas sur-le-champ celui qui les prononçait. Elle entendit d’autres pas; et une voix brusque lui commanda de s’arrêter. Tournant aussitôt les yeux, elle aperçut imparfaitement un homme en habit de matelot, qui renouvela le même ordre. Poussée par la terreur, elle se mit à fuir le long du rivage; mais sa course était timide et tremblante; celle de l’homme qui la poursuivait, prompte et vigoureuse.

Elle eut à peine assez de force pour joindre les deux hommes qui venaient de passer, et d’implorer leur protection, avant d’être atteinte par ce drôle-là, qui s’enfonça subitement dans le bois, sur la gauche, et disparut.

Elle était tellement essoufflée, qu’elle ne put répondre aux questions des étrangers qui la soutenaient, que lorsqu’une exclamation soudaine et le son de son nom attirèrent ses yeux sur la personne qui le prononçait; et, au clair de lune qui donnait fortement sur son visage, elle reconnut M. Verneuil. Ils éprouvèrent alors une satisfaction mutuelle, et il s’ensuivit des explications.

Quand il sut que Laluc et sa fille étaient à l’auberge, il trouva un double plaisir à l’y reconduire. Il dit qu’il avait rencontre un ancien ami en Savoie, qu’il présenta sous le nom de Mauron, qui l’avait engagé à changer de route, et à l’accompagner sur les côtes de la Méditerranée. Ils s’étaient embarqués en Provence il y avait quelques jours, et ne faisaient que débarquer sur la terre de M. Mauron. Adeline ne douta plus que ce ne fût la flûte de M. Verneuil, qui lui avait causé tant de plaisir à Leloncourt, qu’elle avait entendue sur la mer.

Quand ils arrivèrent à l’auberge, ils trouvèrent Laluc extrêmement inquiet pour Adeline, à la recherche de laquelle il avait envoyé plusieurs personnes. Son inquiétude fit place à la surprise et au plaisir, lorsqu’il l’aperçut avec M. Verneuil, dont les yeux rayonnèrent d’une manière extraordinaire en voyant Clare. Après des félicitations mutuelles, M. Verneuil observa le peu de commodités que ses amis trouveraient dans cette auberge, et en témoigna son chagrin; et M. Mauron les invita sur-le-champ à venir à son château, avec une chaleur qui détruisit tous les scrupules que la délicatesse ou l’orgueil aurait pu suggérer. Les bois qu’Adeline avait traversés faisaient partie de ses domaines, qui s’étendaient presque jusqu’à l’auberge; mais il insista sur ce que ses hôtes ne vinssent pas à pied, et il partit pour leur envoyer sa voiture et donner des ordres pour leur réception. La présence de M. Verneuil et l’honnêteté de son ami donnèrent à Laluc une gaîté extraordinaire; il conversa avec une vigueur et une vivacité qu’il n’avait pas montrées depuis long-temps; et le sourire de satisfaction que Clare fit à Adeline, exprima combien elle trouvait sa santé amendée par le voyage. Adeline répondit à ses regards par un sourire moins confiant, parce qu’elle attribuait sa vivacité actuelle à une cause plus passagère.

Environ une demi-heure après le départ de M. Mauron, un garçon apporta un message de la part d’un chevalier, alors à l’auberge, qui demandait permission de parler à Adeline. L’homme qui l’avait poursuivie sur le sable lui vint à l’instant à l’esprit, et elle ne douta pas que ce ne fût quelque personne appartenant au marquis de Montalte, peut-être le marquis lui-même, quoiqu’il lui parût fort improbable qu’il l’eût découverte par hasard, dans un endroit si obscur, et sitôt après son arrivée. Elle s’informa du nom du chevalier, avec des lèvres et un visage pâles comme la mort. Le garçon ne le savait pas. Laluc demanda quelle sorte d’homme c’était; mais le garçon, peu accoutumé à faire des signalemens, en rendit un compte si confus, que tout ce qu’Adeline en put tirer, fut qu’il n’était pas grand, mais de moyenne taille. Néanmoins, cette circonstance la convainquant que ce n’était pas le marquis de Montalte, elle demanda à Laluc s’il voulait lui permettre de faire entrer cet étranger.—«Sûrement;» et le garçon se retira. Adeline attendit en tremblant jusqu’à ce que la porte s’ouvrît, et Louis de La Motte entra. Il s’avança d’un air triste et embarrassé, quoique son visage eût témoigné un moment de plaisir en jetant d’abord les yeux sur Adeline, qui était encore l’idole de son cœur. Après les premiers complimens, toutes les appréhensions d’Adeline étant dissipées, elle demanda à Louis depuis quand il avait vu M. et madame La Motte.

«C’est plutôt moi qui devrais vous faire cette question, répondit Louis un peu confus, car je crois qu’il n’y a pas si long-temps que moi que vous les avez vus; et le plaisir que j’ai de vous voir ici est égal à ma surprise. Il y a très-long-temps que je n’ai reçu des nouvelles de mon père, sans doute parce que mon régiment a changé de garnison.»

Ses regards témoignaient qu’il aurait voulu savoir avec qui Adeline était actuellement; mais comme c’était un sujet dont elle ne pouvait parler en présence de Laluc, elle tourna la conversation sur des choses indifférentes, après avoir dit que M. et madame La Motte se portaient bien quand elle les avait quittés. Louis parla peu, et regarda Adeline avec anxiété, tandis que son esprit paraissait dans une grande torture. Elle le remarqua; et, se rappelant la déclaration qu’il lui avait faite en quittant l’abbaye, elle attribua son embarras actuel à l’effet d’une passion mal éteinte, et parut n’y pas faire attention. Après être resté assis pendant près d’un quart d’heure dans des angoisses qu’il ne pouvait ni vaincre ni cacher, il se leva pour s’en aller; et en passant auprès d’Adeline, il lui dit à voix basse: «Accordez-moi, je vous en supplie, cinq minutes de conversation particulière.» Elle hésita avec un peu de confusion; et, lui disant ensuite qu’il n’y avait que des amis présens, elle le pria de s’asseoir.—«Pardonnez-moi, dit-il du même ton; ce que j’ai à vous dire vous concerne de très-près, et ne regarde que vous. Faites-moi la grâce de m’entendre un moment.» Il dit cela d’un air qui la surprit; et, ayant fait porter de la lumière dans une autre chambre, elle y passa avec lui.

Louis s’assit, et resta quelques momens en silence, paraissant être dans la plus grande agitation. A la fin, il dit: «Je ne sais si je dois me réjouir ou m’affliger de cette rencontre inattendue; cependant, pourvu que vous soyez en sûreté, je dois certainement m’en réjouir, quelque pénible que soit la tâche que j’ai à remplir. Je n’ignore pas les dangers que vous avez courus, ni les persécutions que vous avez éprouvées, et ne puis m’empêcher de témoigner mon inquiétude sur votre situation actuelle.—Êtes-vous véritablement avec des amis?»—«Oui, dit Adeline; M. La Motte vous a informé.......»—«Non, répliqua Louis en poussant un profond soupir, ce n’est pas mon père.» Il s’arrêta.—«Mais je suis vraiment charmé que vous soyez en sûreté, reprit-il. Oh! que cela me fait de plaisir! Si vous saviez, aimable Adeline, ce que j’ai souffert.» Il s’arrêta.—«Je croyais que vous aviez quelque chose d’important à me communiquer, monsieur, dit Adeline; excusez-moi si je vous rappelle que je n’ai pas beaucoup de temps à perdre.»

«Oui vraiment, c’est quelque chose d’important, répliqua Louis; mais je ne sais comment vous l’annoncer....... Comment adoucir...... Cette tâche est trop cruelle. Hélas! mon pauvre ami!»

—«De qui parlez-vous, monsieur?» dit Adeline avec précipitation. Louis se leva de sa chaise, et se promena de long en large dans la chambre. «Je voudrais, ajouta-t-il, vous préparer pour ce que j’ai à dire; mais je n’en suis réellement pas capable.»

—«Je vous supplie de ne pas me tenir plus long-temps en suspens,» dit Adeline, qui soupçonnait violemment que c’était de Théodore qu’il voulait parler. Louis hésita encore. «Est-il...... oh! est-il?... dites-moi, je vous en conjure, ce qu’il y a de pis tout d’un coup, dit-elle dans les plus vives angoisses; je puis tout entendre.......: oui, je le puis.»

—«Mon malheureux ami, s’écria Louis, ô Théodore!»...—«Théodore! répéta faiblement Adeline; il existe donc?»..... «Oui, dit Louis; mais».... Il s’arrêta...... «Mais quoi? s’écria Adeline en tremblant violemment; puisqu’il vit, vous ne pouvez rien m’apprendre de pire que ce que ma frayeur m’avait suggéré; c’est pourquoi je vous prie de ne pas hésiter....» Louis s’assit de nouveau, et, prenant un air plus composé, dit: «Il vit, madame, mais il est prisonnier, et....... car pourquoi vous tromper? je crains qu’il ne lui reste guère d’espoir pour ce monde.»

—«Il y a long-temps que j’ai les mêmes craintes, dit Adeline en affectant un ton plus calme. Vous avez quelque chose de plus terrible que cela à m’annoncer; et je vous supplie encore une fois de vouloir bien vous expliquer.»

—«Il y a tout à appréhender de la part du marquis de Montalte, dit Louis. Hélas! pourquoi dis-je à appréhender? son jugement est déjà terminé.... il est condamné à mort.»

A cette confirmation de ses craintes, la pâleur de la mort se répandit sur le visage d’Adeline; elle resta sans mouvement, et essaya de soupirer, mais parut presque suffoquée. Effrayé de son état, et s’attendant à la voir s’évanouir, Louis voulut la soutenir; mais elle l’éloigna de la main, incapable de prononcer une parole. Il appela du secours; et Laluc, Clare et M. Verneuil, informés de l’indisposition d’Adeline, volèrent auprès d’elle.

Au son de leurs voix, elle leva les yeux, et sembla se remettre; elle poussa un profond soupir, et fondit en larmes. Laluc se réjouit de la voir pleurer, encouragea ses larmes, qui au bout de quelque temps la soulagèrent; et quand elle fut en état de parler, elle désira retourner dans la chambre de Laluc. Louis l’y accompagna. Quand elle fut beaucoup mieux, il voulut se retirer; mais Laluc le pria de rester.

«Vous êtes peut être un parent de cette jeune demoiselle, monsieur, dit-il, et vous lui apportez probablement des nouvelles de son père.—Non, monsieur, répliqua Louis en hésitant.—Ce monsieur-là, dit Adeline, qui avait alors rassemblé ses esprits, est le fils de M. La Motte dont vous m’avez entendu parler...» Louis parut choqué d’être connu pour le fils d’un homme qui en avait autrefois agi si mal envers Adeline, qui, s’apercevant à l’instant de la peine que ses paroles lui avaient causée, s’efforça d’en adoucir l’effet, en disant que La Motte l’avait sauvée d’un danger imminent, et lui avait donné un asile pendant plusieurs mois. Adeline était fort inquiète de savoir toutes les particularités de la situation de Théodore: mais elle n’avait pas le courage de renouveler la conversation sur ce sujet en présence de Laluc; elle se hasarda néanmoins de demander à Louis si son régiment était en garnison dans la ville.

Il répondit que son régiment était à Vaceau, ville située sur les frontières d’Espagne; qu’il venait de traverser une partie du golfe de Lyon, dans le dessein de se rendre en Savoie, et qu’il partirait le lendemain de grand matin.

«Nous en venons, dit Adeline; puis-je vous demander dans quelle partie de la Savoie vous allez?—A Leloncourt, répliqua-t-il.—A Leloncourt! dit Adeline avec quelque surprise.—Je ne connais pas le pays, ajouta Louis, mais j’y vais pour obliger mon ami. Il paraît que vous connaissez Leloncourt.—Sûrement, dit Adeline.—Vous savez donc probablement que M. Laluc y demeure, et vous devinerez aisément le motif de mon voyage.»

«Ô ciel! est-il possible, s’écria Adeline,—est-il possible que Théodore Peyrou soit un parent de M. Laluc?»

«Théodore! que dites-vous de mon fils? demanda Laluc avec crainte.—Votre fils, dit Adeline d’une voix tremblante! votre fils!—L’étonnement et la douleur peints sur son visage augmentèrent les appréhensions de cet infortuné père; et il répéta sa demande. Mais Adeline fut incapable de lui répondre; et la détresse de Louis, en découvrant d’une manière si inattendue le père de son malheureux ami, sachant qu’il était chargé de l’informer du sort de son fils, le priva pendant quelque temps de l’usage de la parole; et Laluc et Clare, dont les craintes étaient augmentées par ce cruel silence, répétèrent de nouveau leurs questions.

A la fin, le sentiment des souffrances qu’allait éprouver le bon Laluc surmontant toute autre considération, Adeline recouvra assez de force d’esprit pour essayer d’adoucir la nouvelle que Louis avait à lui communiquer, et pour conduire Clare dans une autre chambre. Là, elle l’informa, de la manière la plus tendre, des circonstances de l’état de son frère, lui cachant néanmoins qu’elle savait sa sentence déjà prononcée. Dans cette relation, elle fut obligée de faire mention de leur attachement, et Clare vit dans l’amie de son cœur la cause innocente de la ruine de son frère. Adeline apprit en même temps la circonstance qui avait contribué à la tenir dans l’ignorance que Théodore fût parent de Laluc; elle fut informée que le premier avait pris le nom de Peyrou, en prenant possession d’une terre qui lui avait été laissée à cette condition par un parent de sa mère. Théodore avait d’abord été destiné pour l’église; mais son inclination lui fit désirer une vie plus active que celle de prêtre; et, lorsqu’il s’était vu maître de ce bien, il était entré au service de France.

Dans le petit nombre d’entrevues interrompues qu’ils avaient eues à Caux, Théodore n’avait parlé à Adeline de sa famille qu’en termes généraux; et ainsi, quand ils furent si subitement séparés, il l’avait sans dessein laissée dans l’ignorance du nom de son père, et du lieu de sa résidence.

La délicatesse de la douleur d’Adeline, qui ne lui avait jamais permis de parler de son objet, même à Clare, avait depuis contribué à la tromper.

La détresse de Clare, en apprenant l’état de son frère, ne connut pas de bornes. Adeline, qui, par un grand effort d’esprit, était parvenue à lui faire part de cette fâcheuse nouvelle d’un air assez composé, se trouva accablée par sa douleur et par celle de Clare. Tandis qu’elles pleuraient amèrement, une scène, peut-être plus touchante, avait lieu entre Laluc et Louis, qui crut nécessaire de l’instruire, quoique avec précaution et graduellement, de toute l’étendue de son malheur. Il dit donc à Laluc que, quoique Théodore eût d’abord passé au conseil de guerre pour avoir quitté son poste, il était actuellement condamné pour avoir attaqué son général, le marquis de Montalte, qui avait produit des témoins pour prouver que sa vie avait été en danger dans cette occasion, et qui, ayant poursuivi l’affaire avec la plus grande rancune, avait finalement obtenu la sentence que la loi exigeait, mais dont tous les officiers du régiment étaient désolés.

Louis ajouta que cette sentence devait être mise à exécution en moins de quinze jours, et que Théodore, extrêmement malheureux de ne pas recevoir de réponses aux différentes lettres qu’il avait écrites à son père, désirait le voir encore une fois, et sachant qu’il n’y avait pas de temps à perdre, l’avait prié d’aller à Leloncourt pour l’informer de sa situation.

Laluc écouta cette relation de l’état de son fils avec un serrement de cœur qui ne lui permit pas de répandre une seule larme, ou de pousser aucune plainte. Il demanda où était Théodore; et, voulant l’aller trouver, il remercia Louis de toutes ses peines, et ordonna sur-le-champ des chevaux de poste.

On lui procura aisément une voiture; et ce malheureux père, après avoir fait de tristes adieux à M. Verneuil et des remercîmens à M. Mauron, partit avec sa famille pour la prison de son fils. Le voyage fut très-silencieux; chacun tâchant, par égard pour les autres, de supprimer l’expression de sa douleur, mais ne pouvant en faire davantage. Laluc avait l’air calme et résigné: il paraissait souvent en prières; mais on apercevait quelquefois sur son visage les efforts qu’il faisait pour conserver cet air de résignation, quoiqu’il voulût les cacher.


CHAPITRE V.

Nous allons maintenant revenir au marquis de Montalte, qui, après avoir fait mettre La Motte dans la prison de D—y, sachant que son procès ne serait pas instruit sur-le-champ, était retourné à sa maison de campagne, sur le bord de la forêt, où il attendait des nouvelles d’Adeline. Il avait d’abord eu dessein de suivre ses domestiques jusqu’à Lyon; mais il se détermina finalement à attendre encore quelques jours pour recevoir des lettres, certain qu’Adeline, poursuivie de si près, ne pouvait échapper, et qu’on l’atteindrait probablement avant qu’elle arrivât dans cette ville. Il fut cependant fort trompé dans son attente; car ses domestiques l’informèrent que, quoiqu’ils l’eussent suivie jusque-là, ils n’avaient pu la découvrir à Lyon, ni la suivre plus loin. Il paraît qu’elle dut son salut au fleuve du Rhône sur lequel elle s’était embarquée, car les gens du marquis ne pensèrent pas à la chercher sur ce fleuve.

Peu après, sa présence avait été nécessaire à Vaceau, où se tenait alors le conseil de guerre; c’est pourquoi il y était allé, d’autant plus irrité qu’il avait été trompé dans ses espérances, et avait fait condamner Théodore. Cette sentence avait causé un deuil universel, car Théodore était fort aimé dans le régiment; et, lorsqu’on sut la cause du ressentiment du marquis, tous les cœurs s’intéressèrent en sa faveur.

Louis de La Motte, se trouvant dans ce temps-là en garnison dans la même ville, entendit une relation imparfaite de cette histoire; et, convaincu que le prisonnier était le jeune chevalier qu’il avait autrefois vu à l’abbaye, il prit la résolution de lui rendre visite, en partie par compassion, et en partie dans l’espoir d’apprendre des nouvelles de ses parens. Le tendre intérêt que Louis exprima, et le zèle avec lequel il offrit ses services, touchèrent Théodore et gagnèrent son amitié. Louis lui rendit de fréquentes visites, fit tout ce que la tendresse put lui suggérer pour adoucir ses souffrances, et il s’ensuivit une estime et une confiance mutuelles.

Théodore communiqua enfin à Louis le principal objet de ses peines; et celui-ci découvrit, avec une douleur inexprimable, que c’était Adeline que le marquis avait si cruellement persécutée, et que c’était pour Adeline que le généreux Théodore allait être conduit au supplice. Il s’aperçut aussi que Théodore était son rival, et qu’il était aimé; mais il étouffa l’angoisse de jalousie que cette connaissance avait occasionée, et ne souffrit pas que la passion le détournât des devoirs de l’humanité et de l’amitié. Il demanda avec chaleur où résidait Adeline. «Elle est encore, à ce que je crois, au pouvoir du marquis, dit Théodore en poussant un profond soupir. O Dieu! ces fers!» et il jeta sur eux un regard agonisant. Louis était assis en silence, et pensif. Enfin, sortant subitement de sa profonde rêverie, il dit qu’il voulait aller chez le marquis, et quitta sur-le-champ la prison. Le marquis était cependant parti pour Paris, où il avait reçu une sommation de paraître au jugement de La Motte; et Louis, ignorant encore ce qui s’était dernièrement passé à l’abbaye, revint à la prison, où il s’efforça d’oublier que Théodore était un rival favori, et de ne le regarder que comme le défenseur d’Adeline. Il fut si pressant dans ses offres de service, que Théodore, qui était aussi surpris qu’affligé du silence de son père, et qui désirait ardemment le voir encore une fois, accepta la proposition qu’il lui fit d’aller en Savoie. «J’ai de violens soupçons, dit Théodore, que mes lettres ont été interceptées par le marquis. Si cela est, mon pauvre père aura tout le poids de ce malheur à soutenir au même instant. A moins que je ne profite de votre amitié, je ne pourrai ni le voir ni entendre parler de lui avant ma mort. Louis! il y a des momens où mon courage est incapable de résister à un pareil choc, et où je suis prêt à perdre l’usage de mes sens.»

Il n’y avait pas de temps à perdre; l’arrêt de mort était déjà signé: et Louis partit à l’instant pour la Savoie. Les lettres de Théodore avaient effectivement été interceptées par le marquis, qui, dans l’espoir de découvrir l’asile d’Adeline, les avait ouvertes et ensuite détruites.

Mais, pour revenir à Laluc, qui s’approchait alors de Vaceau, il ne fit pas la moindre plainte; mais il était évident que sa maladie avait fait des progrès rapides. Louis, qui pendant ce voyage avait donné des preuves de la bonté de son caractère, par les attentions délicates qu’il avait eues pour cette malheureuse compagnie, ne fit pas semblant de s’apercevoir du déclin de la santé de Laluc; et, pour soutenir le courage d’Adeline, tâcha de la persuader que ses craintes à ce sujet n’étaient pas fondées. Elle avait à la vérité besoin de consolation, car elle n’était alors qu’à quelques milles de la ville qui renfermait Théodore; et, quoique l’agitation où elle était l’accablât, elle s’efforçait de prendre un air composé. Quand la voiture entra dans la ville, elle jeta un regard timide et inquiet pour découvrir la prison; mais après avoir passé par plusieurs rues, sans voir aucun bâtiment qui correspondît à l’idée qu’elle s’en était formée, le carrosse s’arrêta devant l’auberge. Les fréquens changemens du visage de Laluc découvrirent la violente agitation de son âme; et, quand il voulut descendre, il fut obligé de s’appuyer sur le bras de Louis, à qui il dit d’une voix faible, en entrant dans le salon: «Je suis vraiment très mal; mais j’espère que cela se passera.» Louis lui serra la main sans répondre une seule parole, et se hâta d’aller chercher Adeline et Clare qui étaient déjà dans le passage. Laluc essuya les larmes qui coulaient de ses yeux (c’étaient les premières qu’il eût encore versées), lorsqu’elles entrèrent dans la chambre. «Je voudrais aller sur-le-champ voir mon pauvre fils, dit-il à Louis; votre tâche est bien désagréable, monsieur: ayez la complaisance de m’y conduire.» Il se leva pour s’en aller; mais, faible et accablé de douleur, il se rassit. Adeline et Clare se réunirent pour le prier de se reposer un peu, et de prendre quelques rafraîchissemens; et Louis, insistant sur la nécessité de préparer Théodore à cette entrevue, lui persuada d’attendre jusqu’à ce que son fils fût instruit de son arrivée, et quitta sur-le-champ l’auberge pour se rendre à la prison de son ami. Quand il fut parti, Laluc, par égard pour ceux qu’il aimait, essaya de prendre quelques rafraîchissemens; mais les convulsions de sa gorge ne lui permirent pas d’avaler le vin qu’il offrait à ses lèvres desséchées; et il se trouva si mal, qu’il désira se retirer dans sa chambre, où il passa seul et en prières les terribles momens d’intervalle de l’absence de Louis.

Clare, appuyée sur le sein d’Adeline qui était assise dans la plus grande détresse, quoique tranquille en apparence, s’abandonnait à la violence de sa douleur. «Je perdrai aussi mon cher père, dit-elle, je le vois bien: je perdrai tout à la fois mon père et mon frère.» Adeline pleura pendant quelque temps en silence avec son amie, et tâcha ensuite de lui persuader que Laluc n’était pas si mal qu’elle le croyait.

«Ne me bercez pas de folles espérances, répliqua-t-elle; il ne survivra pas à ce malheur..........: je m’en suis aperçue dès le commencement.» Adeline, sachant que la détresse de Laluc serait augmentée en voyant sa fille dans cet état, s’efforça de lui inspirer plus de courage, en lui démontrant la nécessité de cacher son émotion en présence de son père. «Cela n’est pas impossible, ajouta-t-elle, quelque pénible qu’en soit l’accomplissement. Sachez, ma chère, que ma douleur est aussi grande que la vôtre; cependant j’ai jusqu’ici été capable de me contenir, parce que j’aime et respecte M. Laluc comme un père.»

Cependant Louis était parvenu à la prison de Théodore, qui le reçut avec un air de surprise et d’impatience. «Qui vous ramène sitôt, dit-il, avez-vous des nouvelles de mon père?» Louis lui apprit alors graduellement les circonstances de leur rencontre et l’arrivée de Laluc à Vaceau. Théodore, en recevant cette nouvelle, parut éprouver différentes émotions. «Mon pauvre père! dit-il; il a donc suivi son fils dans ce lieu d’ignominie! Je ne pensais guère, quand nous nous quittâmes, qu’il me trouverait dans une prison, et en état de condamnation!» Cette réflexion excita en lui un degré de douleur qui le priva pendant quelque temps de l’usage de la parole. «Mais où est-il? dit Théodore en se remettant. Maintenant qu’il est arrivé, je crains cette entrevue que j’ai tant désirée. La vue de son chagrin sera terrible pour moi. Louis! quand je ne serai plus,—consolez mon pauvre père.» Sa voix fut de nouveau interrompue par ses sanglots; et Louis, qui avait craint de l’informer en même temps de l’arrivée de Laluc et de la découverte d’Adeline, jugea alors à propos de lui donner cette dernière consolation.

Les horreurs d’une prison et du malheur s’évanouirent pour un instant. En voyant alors Théodore, on aurait dit qu’il était rendu à la vie et à la liberté. Quand ses premières émotions furent passées: «Je ne murmurerai pas, dit-il, puisque je sais qu’Adeline est sauvée, et que je verrai encore une fois mon père: je m’efforcerai de mourir avec résignation.» Il demanda alors si Laluc était dans la prison; et on lui dit qu’il était à l’auberge avec Clare et Adeline. «Adeline! Adeline y est-elle aussi? Cela passe mes espérances. Cependant pourquoi est-ce que je me réjouis? je ne dois plus la revoir: ce n’est pas ici un endroit propre à recevoir Adeline.» Il retomba alors dans la douleur la plus profonde,—et fit de nouveau mille questions au sujet d’Adeline, jusqu’à ce que Louis lui eût rappelé que son père était impatient de le voir.—Alors, choqué d’avoir si long-temps retenu son ami, il le pria d’amener Laluc à la prison, et s’efforça de recueillir tout son courage pour cette entrevue prochaine.

Quand Louis revint à l’auberge, Laluc était encore dans sa chambre; et Clare ayant quitté la salle pour l’appeler, Adeline, avec une impatience pleine d’anxiété, saisit cette occasion de s’informer plus particulièrement de Théodore, qu’elle ne voulait le faire en présence de sa malheureuse sœur. Louis le lui représenta comme plus tranquille qu’il ne l’était effectivement. Cette relation adoucit, en quelque sorte, les angoisses d’Adeline, et ses larmes, jusqu’ici retenues, s’échappèrent en abondance et en silence, jusqu’à ce que Laluc parût. Son visage avait recouvré sa sérénité, mais était empreint d’une profonde et constante douleur, qui excitait dans le spectateur une émotion mêlée de compassion et de respect. «Comment se trouve mon fils, monsieur? dit-il en entrant dans la salle; allons sur-le-champ le voir.»

Clare renouvela les prières qui avaient déjà été rejetées, d’accompagner son père, qui persista dans son refus. «Demain vous le verrez, ajouta-t-il, mais il faut que nous soyons seuls à la première entrevue; restez avec votre amie, ma chère, elle a besoin de consolation.» Quand Laluc fut parti, Adeline, incapable de résister à la force de sa douleur, se retira dans sa chambre et se mit au lit.

Laluc marcha en silence vers la prison, s’appuyant sur le bras de Louis. Il faisait nuit: un triste réverbère suspendu au-dessus de la porte la leur fit entrevoir, et Louis sonna; Laluc, presque suffoqué, s’appuya contre la porte jusqu’à ce que le portier parût. Il demanda Théodore, et suivit cet homme; mais quand il fut à la seconde cour, il était prêt à s’évanouir, et s’arrêta de nouveau. Louis pria le portier d’aller chercher de l’eau; mais Laluc, recouvrant l’usage de la parole, dit qu’il se porterait bientôt mieux, et ne voulut pas qu’il y allât. Quelques minutes après, il fut en état de suivre Louis, qui le conduisit à travers plusieurs passages obscurs, et le fit monter un escalier où se trouvait une porte; le guichetier, en ayant tiré les verroux, lui découvrit la prison de son fils. Il était assis devant une petite table, sur laquelle brûlait une lampe qui donnait une faible lumière à ce cachot, propre seulement à en faire voir l’horreur et la désolation. Quand il aperçut Laluc, il sauta de sa chaise, et fut en un instant dans ses bras. «Mon père, dit-il d’une voix tremblante.—Mon fils! s’écria Laluc;» et ils restèrent quelque temps en silence, entrelacés dans les bras l’un de l’autre. A la fin, Théodore le conduisit à la seule chaise qu’il y eût dans la chambre; et, s’asseyant avec Louis sur le pied du lit, eut le loisir d’observer les ravages que la maladie et le malheur avaient faits sur son père. Laluc s’efforça plusieurs fois de parler; mais, hors d’état d’articuler une seule parole, il mit la main sur sa poitrine, et soupira profondément. Craignant les conséquences d’une scène si touchante, Louis tâcha de détourner son attention de l’objet immédiat de sa détresse, et rompit le silence; mais Laluc tremblant, et se plaignant d’avoir très-froid, s’évanouit pour ainsi dire dans sa chaise. Sa situation tira Théodore de la stupeur du désespoir; et, tandis qu’il s’efforçait de soutenir et de ranimer son père, Louis courut chercher d’autres secours. «—Je serai bientôt mieux, Théodore, dit Laluc en ouvrant les yeux, cette faiblesse se passe déjà. Il y a long-temps que je ne me porte pas bien, et cette triste rencontre!...» Théodore, incapable de se contenir plus long-temps, joignit les mains; et sa douleur, qui s’efforçait depuis long-temps de trouver un passage, sortit de son sein en sanglots répétés. Laluc revint peu à peu, et tâcha de calmer les transports de son fils; mais le courage de ce dernier l’avait entièrement abandonné, et il ne pouvait prononcer que des exclamations et des plaintes. «Ah! je n’avais guère l’idée que nous pussions jamais nous rencontrer dans des circonstances aussi terribles! mais je n’ai pas mérité un sort aussi cruel, mon père! Les motifs de ma conduite étaient justes.»

«C’est là ce qui fait ma grande consolation, dit Laluc, et c’est ce qui doit vous soutenir dans ce moment d’épreuve. Le Tout-Puissant, qui est juge des cœurs, vous récompensera par la suite. Ayez confiance en lui, mon fils; sa justice doit être aujourd’hui notre seule espérance.» La voix de Laluc lui manqua; il leva les yeux au ciel avec l’expression d’une douce dévotion, tandis que des larmes d’humanité coulaient doucement le long de ses joues.

Théodore, encore plus affecté par ces dernières paroles, se détourna de lui, et traversa la chambre à grands pas: l’entrée de Louis fournit un secours fort à propos à Laluc qui, après avoir pris un cordial apporté par ce dernier, se trouva bientôt assez bien pour discourir sur le sujet qui lui était le plus intéressant. Théodore essaya de reprendre un peu de calme, et réussit. Il conversa pendant plus d’une heure, d’un air assez composé, et Laluc s’efforça, durant ce temps-là, d’élever l’esprit de son fils par la religion, et de le préparer à envisager avec courage l’heure terrible qui s’approchait. Mais l’apparence de résignation à laquelle Théodore parvenait, ne manquait jamais de s’évanouir toutes les fois qu’il réfléchissait qu’il allait laisser son père en proie à la douleur et perdre Adeline pour toujours. Lorsque Laluc fut sur le point de s’en aller, il fit encore mention d’elle. «Quelque affligeante que puisse être une entrevue dans les circonstances présentes, dit-il, je ne puis supporter la pensée de quitter ce monde sans la voir encore une fois; cependant je ne sais comment la prier de s’exposer, par rapport à moi, à la détresse d’une scène d’adieux. Dites-lui que je ne cesse pas un instant de penser à elle; que...» Laluc l’interrompit et l’assura que, puisqu’il le désirait si ardemment, il la verrait, quoique une entrevue ne pût servir qu’à augmenter leur douleur mutuelle.

«Je le sais,.... je ne le sais que trop bien, reprit Théodore; cependant je ne puis me résoudre à ne pas la voir davantage, et à lui épargner la peine que cette entrevue doit lui causer. O mon père! quand je pense à ceux qu’il faut que je quitte pour toujours, mon cœur se déchire; mais je vais m’efforcer de profiter de vos préceptes et de votre exemple, et montrer que vos soins n’ont pas été inutiles. Mon bon Louis, allez-vous-en conduire mon père; il a besoin d’assistance! Que je suis redevable à ce généreux ami! ajouta Théodore. Vous le savez, monsieur.—Oui, je le sais, répliqua Laluc, et je ne saurai jamais assez récompenser les services qu’il vous a rendus. Il a contribué à nous soutenir tous; mais vous avez plus besoin de consolation que moi.—Il restera avec vous. Je m’en retournerai seul.»

Théodore ne voulut pas le souffrir; et Laluc ne faisant plus de résistance, ils s’embrassèrent d’une manière affectueuse, et se séparèrent pour la nuit.

Quand ils furent arrivés à l’auberge, Laluc se consulta avec Louis sur les moyens de faire parvenir assez tôt une requête au roi, pour tâcher de sauver Théodore. Son éloignement de Paris, et le court intervalle entre l’époque de l’exécution de la sentence, rendaient ce dessein difficile; mais Laluc, s’imaginant qu’il n’était pas impossible, se détermina, tout faible qu’il était, à entreprendre un si long voyage. Louis, croyant qu’une pareille entreprise serait fatale au père, sans être d’aucun service au fils, tâcha, quoique faiblement, de l’en détourner;—mais sa résolution était prise.—«Si je sacrifie les restes de ma vie pour le service de mon fils, dit-il, je ne perdrai pas grand’chose: si je parviens à le sauver, j’aurai tout gagné. Il n’y a pas de temps à perdre.—Je veux partir sur-le-champ.»

Il voulait ordonner des chevaux de poste; mais Louis et Clare, qui était alors revenue du lit de son amie, insistèrent sur la nécessité de prendre quelques heures de repos. Il fut à la fin obligé d’avouer qu’il lui était impossible d’exécuter à l’instant ce que lui suggérait son anxiété paternelle, et consentit à se mettre au lit.

Lorsqu’il fut retiré dans sa chambre, Clare déplora la condition de son père.—«Il ne survivra pas à ce voyage, dit-elle; il est très-changé depuis quelques jours.» Louis était tellement de son avis, qu’il ne put assez se déguiser, même pour la flatter de la plus légère espérance. Elle ajouta, ce qui ne contribua pas à élever ses esprits, qu’Adeline était tellement indisposée par la douleur que lui causaient la situation de Théodore et les souffrances de Laluc, qu’elle en appréhendait les conséquences.

L’on a vu que la passion du jeune La Motte n’avait été aucunement diminuée par le temps ni l’absence; au contraire, la persécution et les dangers qui avaient poursuivi Adeline, avaient excité toute sa tendresse, et l’avaient encore plus rapprochée de son cœur. Quand il eut découvert que Théodore l’aimait et en était aimé, il éprouva toutes les angoisses de la jalousie et de la contrariété; car, quoiqu’elle lui eût dit de n’avoir aucune espérance, il n’avait pu se résoudre à lui obéir, et avait entretenu en secret une flamme qu’il aurait dû étouffer. Il avait cependant trop de noblesse pour souffrir que son zèle pour Théodore en fût moins ardent, parce que ce dernier était son rival favorisé, et trop de force d’esprit pour ne pas cacher les souffrances que cette certitude lui occasionait. L’attachement que Théodore avait marqué pour Adeline, l’avait même encore rendu plus cher à Louis, lorsqu’il fut revenu du premier choc de ce contre-temps, et lorsqu’il eut mis toute sa gloire à faire la conquête de cette jalousie, conquête conforme à ses principes, mais qu’il n’entretenait qu’avec difficulté. Cependant, quand il revit Adeline, quand il la vit avec la dignité plus intéressante de sa douleur; quand il la vit, quoique accablée sous le poids de ses maux, s’efforcer d’adoucir l’affliction de ceux qui l’environnaient, ce ne fut qu’avec la plus grande difficulté qu’il conserva sa résolution, et put s’empêcher d’exprimer les sentimens qu’elle lui inspirait. Quand il considéra d’ailleurs que ses souffrances les plus aiguës ne provenaient que de la force de son attachement, il désira plus que jamais être l’objet d’un cœur susceptible de tant de tendresse, et Théodore en prison, Théodore dans les fers, fut pendant un moment l’objet de son envie.

Le matin, lorsque Laluc se leva, après un sommeil court et interrompu, il trouva Louis, Clare et Adeline, que son indisposition n’avait pu empêcher de lui rendre ce témoignage de respect et d’affection, assemblés dans la salle pour le voir partir. Après un léger déjeuner, durant lequel son affliction ne lui permit pas de dire grand’chose, il dit adieu à ses amis et monta en voiture, suivi de leurs larmes et de leurs prières. Adeline se retira aussitôt dans sa chambre, que sa maladie l’obligea de garder ce jour-là. Sur le soir, Clare quitta son amie, et, accompagnée de Louis, alla visiter son frère, dont les émotions furent violentes et variées, lorsqu’il apprit le départ de son père.


CHAPITRE VI.

Revenons actuellement à Pierre La Motte, qui, après être resté quelques semaines dans la prison de D—y, avait été transféré à Paris, pour y être jugé en dernier ressort, et où le marquis de Montalte l’avait suivi, pour témoigner contre lui. Madame La Motte avait accompagné son mari dans la prison du Châtelet. Ce dernier succombait sous le poids de ses malheurs; et tous les efforts de sa femme ne pouvaient le tirer de la torpeur du désespoir. Quand même il serait acquitté de l’accusation intentée contre lui par le marquis (ce qui n’était guère probable), il était sur le théâtre de ses premiers crimes; et au moment où il sortirait des murs de sa prison, ce ne serait probablement que pour être de nouveau livré entre les mains de la justice.

Les poursuites du marquis n’étaient que trop bien fondées, et leur objet d’une nature trop sérieuse pour ne pas justifier la terreur de La Motte. Quelque temps après que ce dernier se fut retiré à l’abbaye de Saint-Clair, le peu d’argent qui lui restait étant presque épuisé, il fut tourmenté de la plus cruelle inquiétude sur les moyens de subsister à l’avenir. Un soir, se promenant seul à cheval dans un endroit isolé de la forêt, ruminant sur sa détresse présente, et cherchant quelque plan pour pourvoir aux besoins qui approchaient, il aperçut au milieu des arbres, à quelque distance, un homme à cheval, qui paraissait n’être accompagné de personne. Il lui vint dans l’esprit qu’en volant ce passant il éviterait la misère qui le menaçait. Il y avait déjà long-temps qu’il s’était écarté des bornes de l’honnêteté..... La fraude lui était familière,... et cette idée ne fut pas rejetée. Il hésita.... Chaque moment de réflexion donna de nouvelles forces à la tentation; peut-être ne se présenterait-il jamais une pareille occasion. Il regarda de tous côtés, et ne vit que ce cavalier, dont l’air annonçait un homme de condition. La Motte, s’armant de toute sa résolution, s’avança vers lui et l’attaqua. C’était le marquis de Montalte; il n’avait point d’armes: mais, sachant que ses domestiques n’étaient pas bien éloignés, il ne voulut pas se laisser voler. Tandis qu’ils étaient aux prises, La Motte aperçut plusieurs personnes à cheval qui entraient dans l’avenue; et, irrité du délai et de l’opposition qu’il rencontrait, il tira de sa poche un pistolet (qu’il avait toujours sur lui quand il s’écartait de l’abbaye), et fit feu sur le marquis; celui-ci chancela et tomba sans mouvement. La Motte eut le temps de lui arracher une brillante étoile de son habit, quelques bagues de diamans, et de vider ses poches avant que ses domestiques arrivassent. Ceux-ci furent tellement surpris, qu’au lieu de poursuivre le voleur, ils s’empressèrent de secourir leur maître, et La Motte échappa.

Il s’arrêta, avant d’arriver à l’abbaye, à un monceau de ruines appelé le tombeau, dont nous avons autrefois parlé, pour examiner son butin. Il consistait en une bourse de soixante-dix louis, une étoile de diamans, trois bagues de prix, et le portrait du marquis en miniature, orné de brillans, qu’il destinait à sa maîtresse.

La Motte qui, quelques heures auparavant, était pour ainsi dire dénué de tout, fit éclater à la vue de ce trésor une joie immodérée; mais elle ne fut pas de longue durée, quand il réfléchit aux moyens employés pour l’obtenir, et qu’il avait acheté au prix du sang de son semblable les richesses qu’il contemplait. Naturellement violent, cette réflexion le plongea subitement dans le plus grand désespoir. Il se regarda alors comme un assassin, tressaillit comme un homme qui sort d’un rêve, et il aurait voulu donner l’univers pour être aussi pauvre et aussi innocent que peu d’heures auparavant. En examinant le portrait, il en découvrit la ressemblance, et croyant avoir privé l’original de la vie, il le contempla avec une douleur inexprimable. L’inquiétude de la crainte succéda aux horreurs des remords: agité de je ne sais quelle appréhension, il resta long-temps au tombeau, où il déposa finalement son trésor, pensant que, si son crime excitait la vigilance de la justice, il pourrait se faire que l’on fouillât l’abbaye et que l’on découvrît les bijoux. Il lui fut aisé de cacher l’augmentation de sa fortune à madame La Motte; car, comme il ne lui avait jamais fait exactement connaître l’état de ses finances, elle n’avait pas eu le moindre soupçon de l’extrême pauvreté dont il était menacé; et, comme leur manière de vivre était la même qu’à l’ordinaire, elle s’imaginait que les dépenses nécessaires pour l’entretien de la famille provenaient de la source accoutumée. Il ne lui fut pas aussi facile de se soustraire aux remords de sa conscience; il devint sombre et rêveur; et les fréquentes visites qu’il fit au tombeau, où il allait en partie pour examiner son trésor, mais particulièrement pour se livrer à l’affreux plaisir de contempler le portrait du marquis, excitèrent la curiosité. Dans la solitude de la forêt, où il n’y avait aucune variété d’objets pour renouveler ses idées, celle d’avoir commis un meurtre était toujours présente à son esprit.—Quand le marquis était arrivé à l’abbaye, l’étonnement et la terreur de La Motte, car il ne sut d’abord si c’était l’ombre ou la réalité d’une figure humaine qui paraissait devant ses yeux, avaient été soudainement suivis de la crainte du châtiment que méritait le crime qu’il avait commis. Lorsque le marquis, touché de sa détresse, eut consenti à lui parler en particulier, il l’avait informé qu’il était né gentilhomme; il avait ensuite fait mention d’autres circonstances de ses malheurs propres à exciter la pitié; il avait témoigné une telle horreur de son crime, et fait une promesse si solennelle de rendre les bijoux qui étaient encore en sa possession (car il n’avait dépensé qu’une très-petite portion du vol), que le marquis l’avait enfin entendu avec une espèce de compassion. Ce sentiment favorable, joint à un motif d’égoïsme, avait induit le marquis à faire un compromis avec La Motte: ayant des passions violentes et désordonnées, il avait vu la beauté d’Adeline avec une émotion singulière, et il résolut de sauver la vie à La Motte, à condition que celui-ci lui sacrifierait cette malheureuse fille. La Motte n’avait eu ni assez de courage, ni assez de vertu pour rejeter cette condition.—Il avait rendu les bijoux, et consenti à livrer l’innocente Adeline; mais comme il connaissait trop bien son cœur pour croire qu’elle se laissât facilement séduire, et comme il avait encore pour elle un certain degré de compassion, il avait tâché d’obtenir du marquis qu’il ne précipitât pas les choses, et qu’il essayât de détruire peu à peu ses principes et de gagner son affection; ce dernier avait approuvé et adopté ce plan: son manque de réussite l’avait engagé à faire usage des stratagèmes dont il s’était ensuite servi, et à multiplier de cette manière les calamités d’Adeline.

Telles étaient les circonstances qui avaient réduit La Motte à son état déplorable. Le jour du jugement était alors arrivé, et il fut conduit de la prison à la cour de justice, où le marquis parut comme son accusateur. Après la lecture de l’acte d’accusation, La Motte, selon l’usage, dit qu’il était innocent; et l’avocat Nemours, qui était chargé de sa défense, s’efforça ensuite de démontrer que l’accusation, de la part du marquis de Montalte, était fausse et malicieuse. Dans ce dessein, il fit mention de la circonstance où ce dernier avait tâché de persuader à son client d’assassiner Adeline: il avança, outre cela, que le marquis avait eu des liaisons intimes avec La Motte, plusieurs mois avant son arrestation; et que ce ne fut qu’après que celui-ci eut frustré l’attente de son accusateur, en sauvant l’objet de sa vengeance, que le marquis avait jugé à propos d’accuser La Motte du crime dont il était actuellement question. Nemours fit voir combien il était improbable qu’on entretînt une correspondance avec un homme dont on a été assailli et volé; et il prouva que le marquis avait eu des liaisons particulières avec La Motte pendant plusieurs mois, après l’époque indiquée comme celle où le crime avait été commis. Si le marquis avait eu dessein de poursuivre, pourquoi ne l’avait-il pas fait immédiatement après la découverte de La Motte? Et, puisqu’il ne l’avait pas fait alors, qui avait donc pu l’engager à le poursuivre si long-temps après?

Le marquis ne fit aucune réplique à ces argumens; car, comme sa conduite, sur cet article, avait été guidée par les desseins qu’il avait sur Adeline, il n’aurait pu la justifier qu’en mettant au jour des projets qui auraient montré la noirceur de son caractère et milité contre sa cause. C’est pourquoi il se contenta de faire paraître plusieurs de ses domestiques pour prouver l’attaque et le vol: ceux-ci jurèrent sans scrupule que La Motte était le voleur, quoique aucun d’eux ne l’eût vu que dans l’obscurité, et courant au grand galop. Quand on les interrogea séparément, ils se contredirent; et conséquemment leur témoignage fut rejeté: mais comme le marquis avait encore deux autres témoins à produire, dont on attendait à chaque moment l’arrivée à Paris, le jugement fut différé, et la cour s’ajourna.

La Motte fut reconduit dans sa prison, dans le même état de désespoir avec lequel il en était sorti. En passant par une des allées, il vit un homme qui se rangea pour le laisser passer, et qui le regarda très-fixement. La Motte crut l’avoir vu auparavant; mais comme il faisait fort obscur, il n’avait pu distinguer ses traits qu’imparfaitement: d’ailleurs son esprit était trop agité pour qu’il prit aucun intérêt à cet individu. Quand il fut passé, cet étranger demanda au geôlier qui était La Motte. En étant instruit, après lui avoir fait plusieurs autres questions, il le pria de lui permettre de lui parler. Comme il n’était en prison que pour dettes sa requête fut accordée; mais il ne put avoir une entrevue avec lui que le lendemain, parce que les portes étaient fermées pour la nuit.

La Motte trouva son épouse dans sa chambre, où elle l’avait attendu depuis quelques heures pour savoir l’issue du procès. Ils désiraient alors plus que jamais de voir leur fils; mais, comme ce dernier l’avait fort bien prévu, ils ignoraient son changement de garnison, parce que les lettres qu’il leur avait adressées à Auboine, sous un nom emprunté, selon la coutume, étaient restées à la poste. Cette circonstance avait fait que madame La Motte avait adressé ses lettres à la dernière résidence de son fils, et qu’en conséquence celui-ci n’était instruit ni des malheurs de son père, ni de son changement de lieu. Surprise de ne recevoir aucune réponse, elle en envoya une autre contenant la relation du procès de son mari, et annonçant combien elle désirait que son fils obtînt un congé pour se rendre sur-le-champ à Paris. Elle adressa cette lettre au même endroit, ne sachant où l’adresser ailleurs.

Cependant le sort prochain de La Motte était toujours présent à son esprit: naturellement faible, et énervé par les plaisirs, il ne possédait pas la fermeté nécessaire pour envisager de sang-froid ce moment terrible.

Tandis que ces choses se passaient à Paris, Laluc y arriva sans accident, après un voyage qu’il n’avait soutenu que par sa grande résolution. Il se hâta d’aller se jeter aux pieds du roi; et telles furent les sensations qu’il éprouva, en présentant une requête qui allait décider du sort de son fils, qu’il n’eut que la force de la donner, après quoi il s’évanouit. Le roi reçut le placet, et, ayant donné ordre qu’on prît soin de ce père infortuné, continua son chemin. On le reporta à son hôtel, où il attendit le résultat de ce dernier effort.

Adeline, pendant ce temps-là, était restée à Vaceau dans un état d’anxiété trop violent pour sa complexion délicate; et la maladie qui en avait été la suite, l’avait presque continuellement retenue dans sa chambre. Quelquefois elle osait se flatter que le voyage de Laluc aurait du succès; mais ces courts intervalles de consolation ne servaient qu’à augmenter, par leur contraste, la grandeur du désespoir dont ils étaient suivis; et, alternativement tourmentée de ces deux extrêmes, elle éprouvait un supplice plus cruel que celui que produit un absolu désespoir.

Quand elle se porta assez bien, elle descendit dans le salon pour converser avec Louis, qui lui apportait souvent des nouvelles de Théodore, et qui employait tous les momens qu’il pouvait dérober aux devoirs de son état, à consoler ses amis affligés. Adeline et Théodore n’avaient d’espoir qu’en lui pour le peu de soulagement dont ils étaient susceptibles; et toutes les fois qu’il paraissait, une espèce de plaisir mélancolique s’emparait de leurs cœurs. Il n’avait pu cacher à Théodore l’indisposition d’Adeline, puisqu’il avait fallu lui dire les raisons qui avaient jusqu’ici empêché cette dernière de se conformer au violent désir qu’il avait de la voir encore une fois. Il parlait particulièrement à Adeline du courage et de la résignation de son ami, sans oublier néanmoins de lui faire mention de la tendresse qu’il exprimait toujours pour elle. Accoutumée à tirer sa seule consolation de la présence de Louis, et voyant sa constante amitié pour l’homme qu’elle aimait passionnément, l’estime quelle avait pour lui se changea en reconnaissance, et continua de s’accroître par degrés.

Le courage qu’il accordait à Théodore au milieu de ses calamités, était un peu exagéré. Il était impossible que ce dernier pût assez oublier les liens qui l’attachaient à la vie pour subir son sort avec fermeté; mais quoiqu’il eût de fréquens et de violens accès de douleurs, il tâchait, en présence de ses amis, de prendre un air composé et ferme. Il n’avait, que peu d’espoir au succès du voyage de son père, et cependant cette faible espérance était suffisante pour tenir son esprit dans toutes les horreurs de l’incertitude jusqu’après l’événement.

La veille du jour fixé pour l’exécution, Laluc arriva à Vaceau. Adeline était à sa fenêtre quand la voiture s’approcha de l’auberge; elle le vit descendre et entrer dans la maison, soutenu de Pierre, dans le dernier épuisement. Elle ne tira pas un bon augure de son air de langueur; et, pour ainsi dire, accablée sous le poids de son émotion, elle alla à sa rencontre. Clare était déjà avec son père quand Adeline entra dans la chambre. Elle s’approcha de lui; mais, craignant d’apprendre de sa bouche la confirmation du malheur que son visage semblait annoncer, elle le regarda d’une manière très-expressive et s’assit, incapable de prononcer la question qu’elle avait envie de faire. Il tendit la main en silence, s’enfonça dans son fauteuil, et parut anéanti dans la douleur. Ses manières confirmèrent toutes les craintes d’Adeline; cette terrible conviction lui fit à l’instant perdre l’usage de ses sens; elle s’assit sans mouvement, et pour ainsi dire pétrifiée.

Laluc et Clare étaient trop absorbés par leur propre détresse pour remarquer sa situation; peu de temps après, elle poussa un profond soupir et fondit en larmes. Soulagée par ses pleurs, ses esprits revinrent peu à peu, et elle dit enfin à Laluc: «Il est inutile, monsieur, de demander le succès de votre voyage; cependant, quand vous serez en état de le faire, je le souhaiterais......»

Laluc fit un signe de la main.—«Hélas! dit-il, je n’ai rien à dire que ce que vous ne devinez que trop bien. Mon pauvre Théodore!»—Sa voix fut étouffée par ses sanglots, et il s’ensuivit pendant quelques momens les plus pénibles angoisses.

Adeline fut la première qui recouvra assez de présence d’esprit pour remarquer l’extrême langueur de Laluc, et pour lui procurer des secours. Elle lui fit préparer des rafraîchissemens, et le pria de vouloir bien se mettre au lit, et de permettre qu’elle envoyât chercher un médecin, ajoutant que la fatigue qu’il avait éprouvée exigeait du repos. «Je voudrais bien qu’il fût en mon pouvoir d’en trouver, ma chère enfant, dit-il; ce n’est pas dans ce monde que je dois le chercher, mais dans un monde meilleur, et j’espère que je ne tarderai pas à y être. Mais où est notre bon ami Louis La Motte? Il faut qu’il nous conduise à la prison de mon fils.....»

La douleur le suffoqua encore, et l’arrivée de Louis leur apporta à tous un soulagement dont ils avaient grand besoin. Leurs larmes lui firent connaître ce qu’il avait envie de savoir. Laluc s’informa sur-le-champ de son fils; et, après avoir remercié Louis de toutes ses complaisances, le pria de le conduire à la prison. Louis tâcha de le persuader de différer sa visite jusqu’au lendemain, et Adeline et Clare se joignirent à lui, mais Laluc était résolu d’y aller le soir même. «Son temps est court, dit-il; encore quelques heures, et je ne le verrai plus; au moins dans ce monde je ne dois pas négliger ces momens précieux. Adeline! j’avais promis à mon pauvre fils qu’il vous verrait encore une fois; vous n’êtes pas maintenant en état de soutenir une pareille entrevue. Je vais essayer de le réconcilier avec ce contre-temps: mais si je ne réussis pas, et que vous vous portiez mieux demain matin, je suis persuadé que vous ferez tous vos efforts pour souscrire à ses désirs.» Adeline regarda avec impatience, et voulut parler. Laluc se leva pour s’en aller; mais il put à peine gagner la porte de la chambre, où, faible et épuisé, il s’assit sur une chaise. «Il faut céder à la nécessité, dit-il, je sens que je ne saurais aller plus loin ce soir: allez le trouver, La Motte, et dites-lui que je suis un peu indisposé du voyage, mais que j’irai le voir demain de grand matin. Ne lui donnez aucune espérance; préparez-le à ce qu’il y a de plus affreux......» Il y eut un intervalle de silence; à la fin Laluc, se remettant, dit à Clare de faire préparer son lit, et elle obéit à l’instant. Quand il fut retiré, Adeline raconta à Louis ce qu’il n’avait que trop compris, le mauvais succès du voyage de Laluc. «J’avoue, ajouta-t-elle, que je m’étais quelquefois permis d’espérer, et je sens aujourd’hui doublement cette calamité. Je crains aussi que M. Laluc ne succombe sous le poids; il est bien changé depuis son départ pour Paris. Dites-moi votre opinion avec sincérité.»

Ce changement était si visible, que Louis ne put le nier; mais il s’efforça d’apaiser ses craintes, en attribuant ce changement, en grande partie, à la fatigue du voyage. Adeline déclara sa détermination d’accompagner Laluc pour dire adieu à Théodore. «Je ne sais, dit-elle, comment je soutiendrai cette entrevue; mais c’est un devoir que je me dois à moi-même et à lui de le voir encore une fois. Le souvenir d’avoir négligé de lui donner cette dernière preuve d’affection, me causerait des remords éternels.»

Après quelque autre conversation sur ce sujet, Louis alla à la prison, en pensant aux meilleurs moyens de communiquer à son ami la fâcheuse nouvelle qu’il avait à lui apprendre. Théodore la reçut avec plus de résignation qu’il ne s’était imaginé: mais il demanda avec impatience pourquoi il ne voyait pas son père et Adeline; et, étant informé qu’ils étaient indisposés, son imagination lui suggéra ce qui pouvait arriver de pis, que son père était mort. Louis fut long-temps à le persuader du contraire, et à le convaincre qu’Adeline n’était pas dangereusement malade; cependant, quand il fut assuré qu’il la verrait le lendemain, il devint plus tranquille. Il pria son ami de ne pas le quitter cette nuit-là. «Ce sont, ajouta-t-il, les derniers momens que nous ayons à passer ensemble; je ne puis dormir! restez avec moi, et allégez-en le fardeau. J’ai besoin de consolation, Louis: à la fleur de mon âge, et tenant au monde par tous les liens, je ne puis le quitter avec résignation. Je ne saurais croire à ces histoires de courage philosophique dont nous entendons parler tous les jours: la sagesse n’est point en état de nous apprendre à abandonner un bien avec plaisir; et dans les circonstances où je me trouve, la vie est certainement un bien.»

La nuit se passa dans une conversation embarrassée, qui fut quelquefois interrompue par de longs intervalles de silence, et quelquefois par des accès de désespoir; et la lueur de ce jour, qui devait conduire Théodore à la mort, perça enfin à travers les grilles de sa prison.

Cependant Laluc passait une nuit terrible et sans sommeil. Il pria le ciel de lui accorder, ainsi qu’à Théodore, du courage et de la résignation; mais les angoisses de la crainte étaient trop puissantes chez lui, et il ne pouvait les subjuguer. L’idée de sa femme, et de ce qu’elle aurait souffert, si elle avait vécu pour être témoin de la mort ignominieuse qui attendait son fils, lui revenait sans cesse à l’esprit.

Il semblait que le sort fût contre Théodore, car il est probable que le roi eût accordé la pétition de ce malheureux père, si le marquis de Montalte n’avait pas été à la cour quand elle fut présentée. L’air et la grande affliction du suppliant avaient intéressé le monarque; et, au lieu de donner le papier à un gentilhomme de la chambre, il l’avait ouvert. Après avoir jeté les yeux sur le contenu, ayant remarqué que le criminel était du régiment du marquis de Montalte, il se tourna vers lui, et s’informa de la nature du délit du coupable. Le marquis fit une réponse telle qu’on devait s’y attendre, et le roi fut persuadé que Théodore n’était pas digne de pardon.

Pour revenir à Laluc, qui, selon son désir, avait été éveillé de grand matin, après avoir passé quelque temps en prières, il descendit dans la salle, où Louis l’attendait déjà pour le conduire à la prison. Il paraissait calme et recueilli; mais on voyait sur son visage l’empreinte du désespoir, ce qui affectait singulièrement son jeune ami. En attendant Adeline, il parla peu, et sembla faire des efforts pour parvenir au degré de courage nécessaire pour soutenir la scène prochaine. Adeline ne paraissant pas, il envoya à la fin quelqu’un pour la prier de se hâter, et fut informé qu’elle avait été fort mal; mais qu’elle se remettait. Elle avait effectivement passé la nuit dans une telle agitation, qu’elle succombait sous le poids de sa douleur; et elle tâchait alors de recouvrer assez de force et de résignation pour se soutenir dans ce moment terrible. Chaque instant qui l’en approchait avait augmenté ses émotions, et il n’y eut que la crainte qu’on ne l’empêchât de revoir Théodore, qui la rendit capable de lutter contre les maux réunis de la maladie et de la douleur.

Elle alla enfin, avec Clare, trouver Laluc, qui, s’avançant vers elles lorsqu’il les vit entrer dans la salle, leur prit à chacune une main en silence. Quelques momens après, il proposa de partir; et ils montèrent tous dans une voiture qui les mena à la porte de la prison. La foule avait déjà commencé à s’assembler, et il s’élevait un murmure confus à mesure que la voiture s’approchait: c’était une vue bien pénible pour les amis de Théodore. Louis donna la main à Adeline en descendant; elle pouvait à peine se soutenir, et, d’un pas tremblant, elle suivit Laluc, que le geôlier conduisit vers cette partie de la prison où était son fils. Il était alors huit heures, la sentence ne devait être exécutée qu’à midi: mais il y avait déjà une garde de soldats dans la cour; et cette malheureuse compagnie, en passant dans les allées étroites, rencontra plusieurs officiers qui avaient été faire leurs derniers adieux à Théodore. En montant l’escalier qui conduisait à son appartement, l’oreille de Laluc fut frappée d’un cliquetis de chaînes, et il l’entendit se promener à grands pas dans sa chambre. Ce malheureux père, accablé par l’idée du moment qui allait lui présenter son fils, s’arrêta, et fut obligé de s’appuyer sur la rampe. Louis, craignant les conséquences de son chagrin, dans l’état de faiblesse où il se trouvait, voulut aller chercher des secours; mais il lui fit signe de rester. «Je me porte mieux, dit Laluc. O Dieu! soutiens-moi dans cette heure terrible!» Et, quelques minutes après, il fut en état de continuer.

Quand le guichetier ouvrit la porte, le bruit déchirant des verroux fit frémir Adeline; mais elle se trouva au même instant en présence de Théodore, qui vola à sa rencontre, et la retint dans ses bras au moment où elle allait s’évanouir. Comme sa tête se trouvait appuyée sur son épaule, il contempla encore une fois ce visage qui lui était si cher, qui avait si souvent répandu la joie dans son cœur, et qui, quoique pâle et insensible, lui faisait éprouver des instans de délices. Quand elle commença à ouvrir les yeux, elle les fixa tristement sur Théodore, qui, la serrant contre son cœur, ne put lui répondre que par un sourire mêlé de tendresse et de désespoir; les larmes qu’il s’efforçait de retenir flottaient dans ses yeux; et pendant un moment il oublia tout, excepté Adeline. Laluc, qui s’était assis sur le pied du lit, paraissait insensible à tout ce qui l’environnait, et absorbé dans sa douleur; mais Clare, qui tenait la main de son frère, et qui avait la tête appuyée sur son bras, exprimait tout haut les tourmens de son cœur, ce qui excita l’attention d’Adeline, qui lui dit d’une voix presque éteinte d’épargner son père. Ses paroles émurent Théodore, qui porta Adeline sur une chaise et se tourna vers Laluc. «Mon cher enfant, dit Laluc, en lui prenant la main et en fondant en larmes, mon cher enfant!» Ils pleurèrent tous deux. Après un long intervalle de silence, il dit: «J’aurais cru pouvoir supporter cette heure-ci; mais je suis vieux et faible. Dieu connaît mes efforts pour la résignation et ma confiance en sa bonté.»