«Surtout, ne sois jamais poète.
Les vers, mon pauvre ami, c'est ce qui m'a perdu.
Tu le vois, je suis vieux, exténué, rendu
Avant l'âge, car j'ai voulu faire ce rêve.
La lutte m'a brisé. Non, la vie est trop brève:
Pourquoi passer son temps à batailler, pourquoi
Ne pas vivre en son coin, sage, et se tenant coi?
Le bonheur régulier, crois-moi, la vie intime,
Le foyer, une femme et des enfants, l'estime
De son quartier. Surtout, ne fais jamais de vers!
N'en fais jamais! Si c'est un innocent travers,
S'il te plaît, comme on dit, de courtiser la Muse,
Quelquefois, au dessert, en bourgeois qui s'amuse,
Tu le peux, et c'est sans danger.
«Mais si, le soir,
Quand la lune sourit, tu rêves de t'asseoir
Sur le vieux banc de pierre au fond du parc, d'entendre
La chanson de la brise, et si tu vas t'étendre
Par les matins d'été, dans l'herbe, sur le dos,
En regardant le ciel avec des yeux mi-clos,
Si le rythme t'émeut, si ton être tressaille
Quand s'envole une strophe, et si ton cœur défaille
Quand un ami te lit des vers à haute voix,
Si le désir te prend, devant ce que tu vois,
De l'exprimer avec une forme parfaite,
Si tu sens vaguement s'agiter un poète
En toi, n'hésite pas! étouffe dans ton cœur
Ce serpent! Il y va, crois-moi, de ton bonheur…
Et le bonheur vaut seul vraiment qu'on s'en occupe.
Le métier de poète est un métier de dupe.
Ah! mon expérience est amère! Longtemps,
J'ai subi les dédains, les affronts irritants
Des sots; j'ai combattu pour l'art, plein d'énergie!
Je marchais, ébloui toujours par la magie
De mon rêve, mes yeux de fou perdus au ciel!
Je ne souffrais de rien. J'étais même sans fiel
Pour ceux qui me raillaient. J'étais le doux bohème
Inoffensif; j'allais, en penaillons, tout blême,
Et nourri seulement des viandes de l'esprit;
Sans me mettre en souci du vulgaire qui rit,
J'allais, gonflant toujours quelque nouvelle bulle!
J'étais l'extravagant heureux qui noctambule,
Qui trouve, pour dormir, un banc délicieux,
Pour qui tous les plafonds sont trop bas, sauf les cieux.
J'étais le vagabond poète qui balade,
Cherchant des jours entiers un refrain de ballade,
Et qui va devant lui, sans souci des hivers,
Heureux de se chanter à lui-même ses vers!
Je me disais: Mon temps n'est pas venu, mon heure
Sonnera. Mais j'ai vu que l'espoir était leurre.
J'ai vieilli, je me suis lassé d'être incompris.
C'est absurde, mais c'est ainsi: le beau mépris
Que nous avons d'abord pour le goût du vulgaire
Tombe avec l'âge. Eh quoi! toujours faire la guerre?
On veut avoir son tour de gloire. On n'en peut plus
Des veilles sans profit, des travaux superflus.
J'ai fait de l'art. Cet autre fait du vaudeville:
Et c'est à lui que va la multitude vile.
C'est lui que l'on acclame. Et moi je meurs de faim!
Eh bien! je me révolte et je crie, à la fin!
Mon cœur veut déverser son trop-plein d'amertume.
Nous autres, je sais bien, notre gloire est posthume
Quelquefois. Il paraît que, quand nous sommes morts,
La Gloire, cette femme, a souvent des remords
De ne pas nous avoir aimés. On nous découvre.
Nos vers sont exaltés; nos tableaux vont au Louvre…
Mais que nous font de verts lauriers sur nos tombeaux?
C'est vivant que j'aurais voulu quelques lambeaux
De cette pourpre; et, mort, je n'en fais nul usage!
Vois-tu, le désespoir vous étreint avec l'âge
D'être plus inconnu qu'un faiseur de couplet;
Et l'on mendie: «Un peu de gloire, s'il vous plaît!
Daignez avant ma mort m'avancer quelque chose,
Quelques rayons sur ma future apothéose!
Si l'on doit m'admirer plus tard, il vaut autant
Commencer tout de suite, et je mourrai content.
J'ai trop voulu sortir de l'ornière banale,
Dites-vous: quand l'idée est trop originale
On la repousse?… Eh bien! si c'est là le récif
Où j'échouai, je veux bien faire du poncif.
Du poncif, s'il le faut! Mais avant que j'expire,
C'est mon rêve, je veux que le bourgeois m'admire!»