1892.

XIII
LE CAUCHEMAR

Nous étions prisonniers entre les quatre murs
D'une bibliothèque aux fenêtres grillées
Et d'où nous entendions sonner, rythmés et durs,
Des coups toujours suivis d'un long bruit de feuillées.
On abattait les bois autour de la prison;
Et, sans cesse, parmi la pénombre des branches,
Infligeant aux forêts de grands trous d'horizon,
La hache bleue avait des promptitudes blanches.
L'aubier meurtri rendait un déchirant parfum;
Et les hauts bûcherons triomphaient de leur force
Qui savent, en deux coups, faire, sur un tronc brun,
La blessure gommeuse aux deux lèvres d'écorce.
Et, sans cesse, à travers les barreaux, nous voyions
Un arbre ouvrir les bras dans l'or de la fenêtre,
Tournoyer comme pour s'accrocher aux rayons,
Et tomber. L'if tombait. L'orme tombait. Le hêtre
Tombait. Des voix criaient: «Abattez le noyer!
Coupez le cèdre auguste où passe le vent libre!
Car il nous faut du bois, du bois pour le broyer,
Du bois pour qu'on le râpe et pour qu'on le défibre!»
Ces cris se distinguaient dans l'innombrable cri:
«Pour chaque arbre abattu j'offre un billet de banque!
Abattez les forêts—car tout le monde écrit,
Le papier va manquer! Le papier manque! Il manque,
«Car le nombre croissant des écrivains profonds,
Puissants, probes, nouveaux, sincères, purs, utiles,
Devient supérieur au nombre des chiffons
Que trouvent les crochets dans l'ordure des villes!
«Puisque le haillon manque aux boîtes du préfet,
Abattez, bûcherons, tous les arbres en hâte!
Et qu'on mette leur bois en pâte, puisqu'on fait
Du bon papier avec le bois qu'on met en pâte!»
Et pour mieux faire à l'arbre une entaille en biseau,
Les bûcherons crachaient dans leurs mains des salives;
Et quand l'arbre tombait, parfois un nid d'oiseau
Éparpillait au loin cinq petites olives.
Et tandis que des chars emportaient ces piliers
Dont la longueur traînante aux chemins se profane,
On entendait crier des ordres singuliers:
«Mêlez le carbonate avec la colophane!
«Au travail! L'atmosphère est à deux cents degrés!
Cylindrez! Calandrez! Couchez! Mettez en colle!
Pour défibrer le bois nos meules sont en grès!
Vite! Le monde écrit comme une immense école!
«Quand passent deux passants, soyez sûr que dans l'un
Un Montaigne est éclos, ou va, dans l'autre, éclore.
C'est pourquoi, préparez la fécule et l'alun!
Neutralisez avec des sulfites le chlore!»
Et d'autres voix criaient: «Le papier manque! Il faut
Que, craquant à la place où la hache l'échancre,
Le cèdre se décide à tomber de son haut
Afin que nous puissions utiliser notre encre!
«La page de ce soir, sur quoi l'écrirons-nous?»
Et, la hache à leurs troncs faisant une jointure,
Les cèdres fléchissaient comme de grands genoux.
—Et la journée avait sa page d'écriture.
Et les rois, les ténors, les banquiers, les tailleurs,
Tous griffonnaient leur page,—et même les poètes!
Comme s'il se pouvait que des strophes ailleurs
Que sur l'onde et le sable aient jamais été faites!
«Fabriquer du papier, c'est là l'essentiel!
Puisqu'il est des auteurs de quoi couvrir la terre,
Il nous faut du papier de quoi vêtir le ciel!»
C'est ainsi que criaient des voix. Et le mystère,
La fraîcheur, le parfum, l'ombre, l'asile, l'eau,
S'en allaient avec l'arbre. Et l'on criait: «Il semble
Que l'on puisse employer le tremble et le bouleau!»
Et le bouleau tombait, abattu sur le tremble!
«Les sapins sont très bons!» Cylindre et laminoir
Avalaient les sapins qu'ils rendaient dans des cuves;
Les sapins sortaient blancs qui venaient d'entrer noirs;
Et le grand vent des monts ne portait plus d'effluves!
«Les peupliers sont excellents!» Les peupliers
Tombaient en frissonnant de leurs longues échines,
Et puis, broyés, blanchis, lissés, coupés, pliés,
S'envolaient en journaux des ardentes machines!
«A cause de ses fleurs gardez l'acacia!»
Ont, dans l'acacia, gémi les tourterelles.
Mais les femmes voulant écrire, on le scia,
Et l'arbre en fleurs devint trois cahiers blancs pour elles!
Et les femmes faisaient leur livre. Et les enfants
Faisaient leur petit livre. Et c'est pourquoi, par troupes,
On voyait s'échapper des biches et des faons
Du bois où sombrement l'on pratiquait des coupes.
Et tandis que les bois allaient se dépeuplant,
Sans cesse on entendait mille plumes hâtives
Grincer au premier plan, tandis qu'au second plan
Continuellement ronflaient les rotatives.
Eux-mêmes—car ceci se passait en des temps
Où tout ce qui venait du livre était la gloire!—
Afin qu'on parlât d'eux, les arbres palpitants
Désiraient la cognée et voulaient la doloire!
Les beaux arbres disaient—car ces temps furent tels—:
«Il est beau d'être beau, mais il faut qu'on le sache!
Émigrons dans les vers afin d'être immortels!
Oui, tomber dans Ronsard vaut bien un coup de hache!»
Et comme la nature et ses vertes beautés
Rendaient tous les humains impatients d'écrire,
Les arbres s'écroulaient afin d'être chantés,
Les bois disparaissaient pour qu'on pût les décrire!
Et, bois inspirateurs, bois pleins de souffles, bois
Dont Jeanne d'Arc disait, en parlant à ses juges:
«Si j'étais dans les bois j'entendrais bien mes voix!»
Ainsi vous périssiez, solitudes, refuges!
Nous, pourtant, nous lisions, penchés sur des bureaux;
Et quand d'un livre ouvert nous levions le visage,
Nous n'apercevions plus à travers les barreaux
Que deux ou trois forêts au fond du paysage!
Et plus on écrivait, et plus on imprimait,
Plus les quatre parois s'épaississant de livres,
Automatiquement sur nous se refermait
La chambre où des mots creux nous tenaient lieu de vivres.
Mais, sans même observer qu'elle se resserrât,
Tout joyeux d'habiter la ratière livresque,
Chacun de nous passait, selon ses goûts de rat,
Du lard scientifique au sucre romanesque.
Et toujours, lentement, sûrement, par milliers,
Les volumes venaient s'ajouter aux volumes,
Toujours, tous les brochés à tous les reliés,
Tous ceux que nous lirons à tous ceux que nous lûmes!
Et n'ayant que leurs noms, jamais, de différents,
Histoires sur romans, et romans sur poèmes,
Ils triplaient, quadruplaient et quintuplaient leurs rangs,
Faisant toujours semblant de n'être pas les mêmes!
Et plus s'élargissaient les horizons dehors,
Plus la prison, dedans, se rétrécissait, comme
Si, frappant tous ces coups, donnant tous ces efforts,
L'homme ne travaillait que pour étouffer l'homme!
Et mangeant peu à peu l'espace tout entier
Dans lequel la lecture épuisait nos fantômes,
Les murs ne nous laissaient maintenant qu'un sentier
Où nous courions encore en compulsant des tomes!
Il n'y avait plus rien dehors qu'un pays plat.
Rien ne méritait plus, dans l'aride nature,
Ni qu'on le respirât, ni qu'on le contemplât:
Tout était devenu de la littérature!
A peine restait-il des bois vendus sur pied
Ces brindilles qu'au soir, fagotier, tu recueilles:
Tous les arbres étaient devenus du papier;
On trouvait des feuillets quand on cherchait des feuilles!
Les papetiers vendaient les bois aux imprimeurs.
Sitôt qu'un petit homme avait offert un chèque,
Une forêt tombait en murmurant: «Je meurs!»
Et les murs avançaient dans la bibliothèque!
Mais voici que, surpris par le progrès des murs,
Nous vîmes tout d'un coup qu'entre ces murs, nos têtes
Allaient, en s'écrasant comme des fruits trop mûrs,
Rendre leur pauvre jus de mots et d'épithètes!
Nous connûmes trop tard les immenses regrets.
Le livre même en eut pour ce qu'on assassine.
«Dieux! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts!»
Soupira vainement la Phèdre de Racine.
On entendit gémir le grand vers de Hugo:
«Les pourpres du couchant sont dans les branches d'arbre!»
Les branches n'étaient plus, ô pourpres, qu'un fagot,
Et vous faisiez mentir l'alexandrin de marbre!
Alors, près de mourir, lorsque le dernier bois
Jeta la dernière ombre au bord d'une prairie,
Nous comprîmes soudain, pour la première fois,
Que nous avions vécu dans une librairie;
Que les arbres d'avril et que les fleurs de mai
Avaient en vain passé devant nos âmes closes;
Car nous n'avions rien vu, rien connu, rien aimé,
Que l'image du monde et le portrait des choses!
Nous criâmes d'horreur; et pâles, voulant fuir,
Nous visitions les murs, nous cherchions les fenêtres,
De ces mains qui n'avaient caressé que du cuir,
De ces yeux qui n'avaient adoré que des lettres!
Nous comprîmes, pendant qu'entraient dans notre chair
Le maroquin rugueux ou le vélin jaunâtre,
Et la douceur de vivre et la beauté de l'air
Que chantait au lointain l'ignorance d'un pâtre!
Nous criâmes d'amour, quand craquèrent nos os,
Vers le soleil couchant dont s'allongeaient les cuivres,
Et, les livres des murs s'étant touchés du dos,
Nous fûmes écrasés entre des dos de livres!
1891.

III
LA MAISON DES PYRÉNÉES

I
LA MAISON

O toiture, tu te dessines!
Asile vert, je te revois!
Quatre colonnes de glycines
Supportent deux balcons de bois.
Le store met une paupière
Au regard d'un miroir sans tain;
Et le bon jardinier Jean-Pierre
Flûte un petit rire enfantin.
L'étroit pont de schiste se marbre
Des ombres de la frondaison.
Le piano chante dans l'arbre,
Tant l'arbre est près de la maison.
La clôture est une volière
Où les oiseaux chantent en chœur
Qu'il faut bien agiter le lierre
Puisqu'il a la forme d'un cœur.
Toute cette maison chantante
Qui se mire dans un ruisseau
Sent le coutil, comme une tente,
Et sent l'iris, comme un berceau!
Décoré d'une antique huche
Et de trois chaises, l'escalier
Sent la cire, comme une ruche,
Et la pomme, comme un cellier.
Au salon tendu de cretonne,
Un doux lustre vénitien,
Quand nos rires montent, s'étonne
De se sentir moins ancien;
Les portes que le vernis dore
Semblent, pour rendre ce salon
Plus délicatement sonore,
Faites en bois de violon.
A voix haute on lit en famille
Tout ce qu'apporte le facteur,
Et la sonnette de la grille
Est la sonnette du bonheur!
Je revois tout cela!—L'abeille
Bourdonnait, et j'avais dix ans.
Ah! je crois que je me réveille
Dans ma chambre aux parquets luisants!
Les hauts volets de cette chambre
Étant de ce bois odorant,
De ce beau sapin couleur d'ambre
Que le soleil rend transparent,
Je pouvais, les fenêtres closes,
Dire que le ciel était bleu
Lorsque les volets étaient roses
Comme des doigts devant le feu!
Pour voir les pics couverts de neige
En faisant le grand tour du val,
Le vieil écuyer du manège
Venait me chercher à cheval.
Je rentrais… Abeille, je t'aime,
Qui, comme un miel sur du pain sec,
Mettais sur le grec de mon thème
Un murmure beaucoup plus grec!
Minutes que rendaient célestes
La mélodie et le travail!
Tous nos orgueils étaient modestes
Comme des bijoux de corail.
Le soleil baignait Sauvegarde.
Monsieur l'Inspecteur des forêts
Envoyait souvent, par un garde,
Des fougères que j'adorais!
Et cette maison de campagne
Sentait, lorsque tombait le jour,
La mousse, comme la montagne,
Le mystère, comme l'amour!
Un grand chapeau garni de tulle
Pendait aux cornes d'un isard.
Mon père traduisait Catulle,
Et ma sœur déchiffrait Mozart.

II
LES PYRÉNÉES

Pourquoi suis-je, ô mes Pyrénées,
Attiré sans cesse vers vous,
Et, riantes ou ravinées,
Qu'avez-vous pour moi de si doux?
Lorsque j'arrive de Provence
A travers des champs de maïs,
D'où vient que je sens à l'avance
Votre odeur de gouffre et de lys?
D'où vient qu'à vingt ans comme à douze
Je suis debout dans le wagon,
Dès qu'on a dépassé Toulouse,
Pour vous chercher à l'horizon?
Et sitôt qu'au béret d'un pâtre
Je connais que vous approchez,
Quel est ce courant d'air bleuâtre
Qui m'aspire entre vos rochers?
D'où vient que, lorsque à votre charme
Je veux résister, c'est vraiment
Comme si par le fer d'une arme
Je rendais plus fort un aimant?
D'où vient que pour moi, sur la terre,
Il n'est d'Alpes ni d'Apennins
M'attirant avec ce mystère
Qu'ont les grands pouvoirs féminins?
D'où vient qu'en Tyrol et qu'en Suisse,
Où je suis allé par hasard,
Il n'est pas un chamois qui puisse
Me sembler beau comme un isard?
Où donc est-elle cette force
A quoi je sens que j'obéis?
Dans quelle fleur? Sous quelle écorce?
D'où vient que j'aime ce pays?
J'aurais pu le trouver superbe
Sans le trouver aussi charmant:
Quelle est, entre ses herbes, l'herbe
D'où naquit cet enchantement?
Lézard vivant ou feuille morte,
Un talisman se glissa-t-il
Dans l'humble butin qu'on rapporte
D'une course au bord d'un péril?
Qui de vous est une amulette,
Caillou blanc où luit un mica,
Pierre à l'odeur de violette,
Bouquet au parfum d'arnica?
Quels cristaux, quelles marcassites,
Grands monts où je me trouve heureux,
Font-ils que, né loin de vos sites,
Je me sens adopté par eux?
Effleurai-je une mandragore
Dans les racines d'un sapin
Quand je me rendais à Bigorre
En passant par le col d'Aspin?
Je n'ai pas l'âme montagnarde:
D'où vient que vous me retenez,
Pâle ciel que le mont regarde
Avec de grands lacs étonnés?
Est-il une Circé des neiges
Versant son philtre au ruisseau clair?
Où donc êtes-vous, sortilèges?
Dans l'eau, dans la terre ou dans l'air?
Je cherche… D'où m'êtes-vous nées,
Tendresses pour ce haut jardin?
—Mais dans le soir des Pyrénées,
Ma mémoire s'ouvre soudain.
Dans le soir une phrase vole,
Par mon père dite jadis:
«Ta grand'mère était espagnole.»
Ma grand'mère était de Cadix!
Ah! je comprends, montagne verte,
Pourquoi, souvent, dans vos sentiers,
J'ai marché d'un pas plus alerte
En rencontrant des muletiers!
Au tournant poudreux d'une route,
Je comprends, quand je vous entends,
Pourquoi, toujours, je vous écoute,
Grelots sonores, si longtemps!
Voilà pourquoi, sous les étoiles,
Je vous guettais au coin des ponts,
Attelages couverts de toiles,
De sparterie et de pompons!
Pourquoi j'aimais voir les saccades
Que l'âne imprime aux cacolets
Lancer dans l'argent des cascades,
Des grains de raisins violets!
Tout s'explique,—et, bal du dimanche,
Pourquoi, toujours, mon cœur battit
Lorsque l'espadrille était blanche
Et que le pied était petit!
Je n'étais pas traître ou fantasque
Quand j'aimais, dans les bruits du bal,
Presque autant le tambour de basque
Que le tambourin provençal.
Ce n'est pas l'odeur forestière
Que je demande au sapin bleu,
C'est le parfum de la frontière
D'un pays dont je suis un peu.
Car l'Espagne qui me possède
Et qui fait que je vais, là-haut,
—Laissant en bas la brise tiède,—
A la rencontre du vent chaud,
Ce n'est pas cette espagnolade
Qui pendant un instant vous a
Lorsqu'on mord dans une grenade
Ou qu'on respire un mimosa;
Ni la jeune espagnolerie
Qui vous prend quand on lit Musset
Et qu'une basquine fleurie
Passe dans votre rêve… c'est
Une Espagne en mon cœur vivante
Au point que, lorsqu'il bat le soir,
C'est elle, à grands coups, qui s'évente
De son petit éventail noir!
Donc, à ma lyre—est-ce une tare?
Mais avec fierté je le dis!—
J'ai quelques cordes de guitare:
Ma grand'mère était de Cadix!
Et, ma race, tu m'accompagnes
Lorsque ici je cherche, en rôdant
Sur la lisière des Espagnes,
Un pittoresque plus ardent.
Si j'aime un nerveux paysage,
C'est que je promène sur lui
Les yeux qu'avait dans son visage
Celle à qui je pense aujourd'hui.
Quelques piments dans un platane,
Un foulard jaune, un grand manteau,
Éveillent la voix gaditane
Dont parle en moi le contralto.
Et c'est pourquoi, souvent, je semble,
Bien qu'immobile, voyager:
Un doux fil qu'on tire et qui tremble
Me relie à quelque oranger!
C'est la raison, blondes cigales,
De mon goût pour les grillons bruns,
Et de ces humeurs inégales
Que me reprochent quelques-uns!
Mes autres aïeux voient sans haine
Cette étrangère qu'il y a
Dans la famille phocéenne
Que je tiens de Massilia;
Mais elle! sa race est jalouse,
Et, quand mon âme a des sursauts,
Je crois bien que cette Andalouse
Me dispute à ces Provençaux!
Ah! quand je sens mon énergie
Se briser en moi d'un coup sec,
Je suis pris d'une nostalgie
Qui ne vient pas d'un marin grec!
L'ancêtre que je commémore
Lorsque ainsi je deviens rêveur,
C'est peut-être, ô Cadix! un More
Dont la romance est dans mon cœur.
Et ce qui vers vous, Pyrénées,
Sans cesse me ramènera,
C'est que vous êtes dessinées
Avec des fiertés de sierra!
C'est que le vent chaud vient vous battre,
Ce vent énervant et subtil
Qui fait rire comme Henri Quatre
Et pleurer comme Boabdil!
C'est que votre terre, voisine
D'un sol où j'ai quelque cousin,
Reste encore si sarrasine
Qu'un blé s'y nomme sarrasin;
C'est que toujours votre nature
Garde en son frémissant décor
Une arabe désinvolture,
—Et l'écho sublime d'un cor!
Je comprends de quel atavisme
M'est venu ce besoin moral
De sentir un fond d'héroïsme
Au tableau le plus pastoral.
Mon goût même devient logique:
Voilà pourquoi, vent africain,
Il me faut une Géorgique
Retouchée un peu par Lucain!
Et, Galice, Aragon, si proches
De ces cimes qu'on voit blanchir,
Pourquoi, toujours, devant ces roches
J'aime vivre—sans les franchir!
Votre Espagne, pour mon Espagne
Qui n'est qu'une goutte de sang,
Si je passais cette montagne,
Aurait un parfum trop puissant!
Mais ce que la France y mélange
Rend ici le parfum léger,
Et tout m'est doucement étrange
Sans que rien me soit étranger.
Superbe, et bien assez vermeille
Devant l'Espagne qui l'est trop,
La montagne est comme Corneille
Adaptant Guilhem de Castro!
Elle mêle une noble mousse
Aux rocs qu'un tonnerre ouvragea:
C'est de l'Espagne encore douce
Et de la France âpre déjà.
Ceux que le béret auréole
S'ajoutent, d'un air que je sais,
Ce rien de bravade espagnole
Qui rendit toujours plus français!
Les fouets claquent en mousquetade,
Les mots chantent sous le balcon,
Et déjà la rodomontade
Roule de l'r dans le gascon.
Folie où la raison chuchote,
La bravoure du béarnais
Porte Sancho sous Don Quichotte
Comme un gilet sous un harnais.
La sombre cape où l'on s'engonce
Ne se voit pas encor souvent;
Mais l'œil sous le sourcil s'enfonce,
Et la fenêtre sous l'auvent.
Lorsque tourbillonnent ces rondes
Que l'on noue autour des pressoirs,
Quelques femmes sont encor blondes,
Tous les raisins ne sont pas noirs!
Au seuil des blanches maisonnettes
Danse un couple auquel je ne vois
Pas encore des castagnettes…
Déjà des claquements de doigts!
La danseuse, brusque et gentille,
Est encor française… Elle l'est…
Mais on dirait que la mantille
Commence dans le capulet!
Au fond des églises agrestes,
Riantes comme leurs curés,
Les ferveurs sont encor modestes,
Les autels déjà trop dorés!
D'une tendresse encor française,
La foi qui dans ces roches vit
Aurait peur de sainte Thérèse,
Et Bernadette lui suffit!
Devant ces crêtes mitoyennes
Voilà pourquoi je suis si bien:
Toute la France de mes veines
Dans ce clair pays me retient;
Car, parmi tout mon sang, vous n'êtes,
O goutte de sang espagnol,
Que comme entre mille alouettes
Un furtif petit rossignol!
Et si j'aime, depuis l'enfance,
Sous ce ciel venir, et rester,
C'est qu'ici, sans quitter ma France,
J'entends mon Espagne chanter!

III
L'EAU

Luchon, ville des eaux courantes,
Où mon enfance avait son toit,
L'amour des choses transparentes
Me vient évidemment de toi!
Ton nom seul, plein de bulles blanches,
Fait pour moi des ruisseaux couler
Sous des passerelles de planches
Que mon pied soudain sent trembler!
Où voit-on les bergeronnettes,
Qui s'y connaissent en ruisseaux,
Longer plus d'eaux vives et nettes
Sous de plus verdoyants arceaux?
Où la neige daignerait-elle
Descendre ainsi du pic sacré
Pour former une cascatelle
Dès qu'un passant est altéré?
Où voit-on s'offrir une vasque
A chaque tournant de chemin
Pour qu'on puisse tenir Vénasque
Dans le creux glacé de sa main?
Ce Vénasque au chapeau de brume
Ne cesse pas de faire au val
Des générosités d'écume
Et des largesses de cristal!
Prodigue sûr de ses ressources
Et que la pelouse bénit,
Le mont jette l'argent des sources
Par les fenêtres de granit!
Il veut, formidable Mécène
Qui sait que l'eau fait toujours bien,
Subvenir à la mise en scène
De ce décor virgilien.
Dans l'herbe, au fond du précipice,
Caressant ou rongeant le bord,
Partout l'eau sourd, l'eau court, l'eau glisse,
L'eau fuit, l'eau bout, l'eau rit, l'eau dort!
L'eau brille dans ta robe grise
Comme des glaives et des socs,
Montagne auguste dont Moïse
Semble avoir frappé tous les rocs!
Quand l'eau semble absente, un bruit tendre
Nous avise qu'elle est tout près,
Et quand on ne peut pas l'entendre,
On la sent dans l'odeur des prés.
O sentiers! ô ruisseaux sans nombre
L'un à l'autre se mélangeant!
Les sentiers sont des ruisseaux d'ombre,
Les ruisseaux des sentiers d'argent!
A travers d'obliques ondées,
L'Aurore, dans un bleu frisson,
Voit les collines accoudées
Comme des nymphes qu'elles sont!
Sur leurs épaules incarnates
Des torrents glissent, éperdus!
Et ces éblouissantes nattes
Sont faites de ruisseaux tordus!
De l'eau partout! Quand la rivière
Déborde,—histoire de pouvoir
Laisser autour de la chaumière
Des petits morceaux de miroir,—
Les champs ont du ciel dans leurs barbes
Comme un vieil homme a des yeux bleus!
Et vous savez, chevaux de Tarbes
Qui broutez les prés onduleux,
Combien de ces flaques dormantes
Il faut savoir franchir d'un bond
Lorsqu'on galope sur les menthes,
Dont l'écrasement sent si bon!
Quelle terre ne serait sèche
Auprès de cette terre? Ah! si
L'on vivait d'amour et d'eau fraîche,
Ce ne pourrait être qu'ici!
Et des fontaines! des fontaines!
Y en a-t-il!… Il y en a
Pour toutes les Samaritaines
Et pour toutes les Rébecca!
Partout de l'eau! Toujours des gouttes
Aux sandales des vagabonds!
Tant d'eau partout que, pour les routes,
Il faut, partout, des ponts, des ponts!
Voûtés comme de bons esclaves,
Les ponts, joyeux de leurs fardeaux,
Pour leur faire passer les gaves
Prennent les routes sur leurs dos!
Et les routes d'or, qui s'amusent
De voir les ponts plonger aux flots
Leurs grands pieds de pierre qui s'usent,
Ont de longs rires de grelots!
A l'heure où sortent les bréviaires,
Le crépuscule rend divins
Ces paysages de rivières,
D'arches, de pics et de ravins.
Et toute cette eau, source ou gave,
Sur le roc ou sous les cressons,
Voix joyeuse ou silence grave,
Nous instruit en fraîches leçons.
Ah! quelle leçon vaudrait-elle
Cette claire leçon d'amour
Que donne la neige éternelle
En pensant aux ruisseaux d'un jour?
Où s'apprend la persévérance?
C'est au catéchisme de l'Eau
Qui, sous des airs d'indifférence,
Songe toujours à son niveau.
Contre la force ou le sarcasme,
L'Eau, noble et fine, nous apprend,
En bouillonnant, l'enthousiasme,
Et la patience, en filtrant!
Ses conseils n'ont rien de scolaire,
Car elle enseigne, en ses ruisseaux,
L'utilité de la colère,
Des belles chutes, et des sauts!
Elle murmure avec tendresse
—Car elle veut que nous rêvions—
Que bien souvent une paresse
Peut laisser des alluvions!
On sait tout lorsque l'on assiste
Aux cours délicieux de l'Eau:
Sous la fougère et sous le ciste
Elle explique, en passant, le Beau,
Prodiguant l'exemple qui frappe,
Elle prouve aussi bien qu'il est
Dans l'abondance d'une nappe
Que dans la grâce d'un filet.
La dignité, cet esclavage,
Ne rend jamais son flot boudeur;
On ne connaît pas le rivage
Où l'attachera sa grandeur!
Son orgueil n'a pas la folie
De se priver des jeux charmants.
Ah! comme elle aime qu'on oublie
Qu'elle est un des quatre éléments!
Quand de sa crue on s'inquiète,
Elle se pique de vermeil,
Ne dédaignant pas la paillette
Qu'elle sait être du soleil.
C'est par l'Eau que les blanches cimes
Se racontent aux peupliers:
Car les glaciers les plus sublimes
Parlent en ruisseaux familiers.
Eh quoi! l'Eau? la sœur de la Terre?
L'Eau qui féconde? la grande Eau?
L'Eau qui lave et qui désaltère
Daigne jouer sous ce rideau?
Elle joue avec l'écrevisse,
Avec le saule… Et, tout d'un coup,
Elle va se mettre en service,
Elle qui peut inonder tout!
Elle coulait, large et futile,
Sous les terrasses du château,
Et puis un besoin d'être utile
L'a prise brusquement, cette eau!
Lâchant la pompe fluviale,
Elle file, d'un air malin,
Dans la rigole triviale
Que lui propose le moulin!
Elle s'échappe des palettes,
Et, bravement, voulant avoir
De grosses bulles violettes,
Elle va mousser au lavoir;
Elle entre, avec un bruit de foudre,
Dans une scierie aux longs toits,
Pour y mêler sa blanche poudre
A la poudre blonde du bois;
Et quand on a dépecé l'arbre,
Elle va, toujours s'échappant,
S'embaucher pour scier du marbre
Chez un marbrier de Campan!
Elle a ses gaîtés les meilleures
Dans le travail et dans le bruit…
L'Eau divine a fait ses huit heures
Quand commence à tomber la nuit!
Le clair de lune y met sa traîne…
Le bétail y met ses naseaux…
Soyez, belle Eau Pyrénéenne,
Bénie entre toutes les eaux!
—Source calme ou torrent bravache,
L'Eau qui descend de la hauteur
Apprend tout ce qu'il faut qu'on sache
Pour être poète ou lutteur!
L'Eau ne cesse pas, gave ou source,
D'apprendre à l'homme, à chaque instant,
Qu'on emporte—en prenant sa course,
Et qu'on reflète—en s'arrêtant;
Mais que, malgré le flot qui rage,
L'arbre emporté d'un brusque effort,
O lutteur, devient un barrage
Lorsque le torrent n'est pas fort;
Et que, malgré l'azur, poète,
Quand le ruisseau n'est pas profond,
A travers le ciel qu'il reflète
On peut voir la terre du fond!