Même décor: le mur a disparu. Les bancs qui lui étaient adossés ont
été repoussés à droite et à gauche. Menus changements, massifs de
fleurs, kiosques de treillages, faux marbres prétentieux, serre. A
droite, table de jardin, chaises.
Au lever du rideau, Pasquinot, assis sur le banc de gauche, lit sa
gazette. Blaise, au fond, ratisse.
SCÈNE PREMIÈRE
PASQUINOT, BLAISE, puis BERGAMIN.
BLAISE, ratissant.
Donc, Monsieur Pasquinot, ce soir vient le notaire?…
Hé! voici bien un mois que ce mur est par terre
Et que vous vivez tous ensemble. Il était temps;
Nos petits amoureux doivent être contents!
PASQUINOT, levant la tête et regardant autour de lui.
Ça fait bien sans ce mur, hein, Blaise?
BLAISE.
PASQUINOT.
Oui, mon parc à gagné. Cent pour cent.
Il se penche et tâte une touffe de gazon.
Mais cette herbe
Est mouillée!… On a donc arrosé ce matin?…
Furieux.
Il ne faut arroser que le soir, vieux crétin!
BLAISE, placidement.
C'est Monsieur Bergamin qui m'en a donné l'ordre.
PASQUINOT.
Ah?… Ce bon Bergamin!… Il ne veut pas démordre
De son idée!… Il croit qu'arroser sans repos
Vaut mieux qu'arroser peu, mais bien, mais à propos!
Enfin!…
A Blaise.
Vous sortirez les plantes de la serre.
Blaise aligne au fond des plantes qu'il va chercher dans la serre. Pasquinot
lit. Bergamin paraît au fond.
BERGAMIN, arrosant les arbustes avec un énorme arrosoir.
Ouf!… On leur donne d'eau juste le nécessaire!
Ce qui leur fait du bien, c'est ce superflu-là!
A un arbre.
Hein, mon vieux, tu mourais de soif?… Tiens, en voilà,
De l'eau… tiens, en voilà! Moi, j'aime ça, les arbres.
Posant son arrosoir, et regardant autour de lui avec satisfaction.
Oui, mon parc a gagné… Très jolis, ces faux marbres
Très, très…
Apercevant Pasquinot.
Pas de réponse.
Pas de réponse.
Pasquinot lève la tête.
PASQUINOT.
Oh! mon ami, mais nous nous voyons tout le temps!
BERGAMIN.
Voyant les plantes que range Blaise.
Veux-tu rentrer ces plantes!
Blaise, ahuri, les rentre précipitamment. Pasquinot lève les yeux au
ciel, hausse les épaules, et lit. Bergamin va et vient, l'air désœuvré,
finit par s'asseoir à côté de Pasquinot. Silence. Puis, tout à coup, avec
mélancolie:
A cette heure,
Chaque jour je sortais, furtif, de ma demeure…
PASQUINOT, rêveur, baissant sa gazette.
Je filais de chez moi, subreptice et léger…
C'était très amusant!
BERGAMIN.
PASQUINOT.
BERGAMIN.
Il fallait dépister Percinet ou Sylvette
Chaque fois qu'on venait tailler une bavette!
PASQUINOT.
On risquait, chaque fois qu'on grimpait sur le mur,
La casse d'une côte, ou le bris d'un fémur.
BERGAMIN.
Nos conversations monoquotidiennes
Ne se pouvaient qu'au prix de ruses indiennes!
PASQUINOT.
Il fallait se glisser sous les buissons épais…
C'était très amusant!
BERGAMIN.
Quelquefois, je rampais…
Et, le soir, aux genoux, ma culotte était verte!
PASQUINOT.
L'un de l'autre il fallait, sans fin, jurer la perte…
BERGAMIN.
PASQUINOT.
Bâillant.
BERGAMIN, de même.
PASQUINOT.
Ça nous manque, à présent.
BERGAMIN.
Après réflexion.
Si, pourtant. Oh! c'est très drôle!—Est-ce que
Ce serait la revanche, ici, du Romanesque?…
Silence. Il regarde Pasquinot qui lit.
Son gilet est toujours veuf de quelque bouton!
C'est crispant!…
Il se lève, s'éloigne, va et vient.
PASQUINOT, le regardant, par-dessus sa gazette, à part.
Il a l'air d'un vaste hanneton
Qui virevolte, avec ses basques pour élytres.
Il feint de lire quand Bergamin repasse devant lui.
BERGAMIN, le regardant, à part.
Il louche, quand il lit, ainsi que font les pitres
Après leur papillon.
Il remonte en sifflotant.
PASQUINOT, à part, nerveux.
Il siffle!… c'est un tic!
Haut.
Ne sifflote donc pas toujours, comme un aspic.
BERGAMIN, souriant.
Nous distinguons le brin d'éteule aux yeux des autres
Et nous ne sentons pas la solive en les nôtres!
Vous avez bien vos tics…
PASQUINOT.
BERGAMIN.
Vous vous dandinez,
Vous reniflez sans fin, Roi des Enchifrenés,
Le nez toujours noirci d'un vain sternutatoire,
Vous contez six-vingts fois par jour la même histoire.
PASQUINOT, qui, assis, jambes croisées, balance son pied.
BERGAMIN.
Vous ne pouvez pas un instant vous asseoir
Sans balancer le pied comme un gros encensoir;
A table, vous roulez votre mie en boulettes…
Maniaque, mon cher, ah! non, ce que vous l'êtes!
PASQUINOT.
Oui, comme maintenant on s'ennuie à moisir,
De m'inventorier vous avez le loisir;
Vous dénombrez mes tics, vous en dressez la liste,
Mais la vie en commun, cette grande oculiste,
Me désaveugle aussi! Je vous vois ladre, faux,
Égoïste, et chacun de vos menus défauts
Grossit,—comme la mouche amusante et gentille
Devient un monstre affreux, Monsieur, sous la lentille.
BERGAMIN.
Ce dont je me doutais, maintenant j'en suis sûr!
PASQUINOT.
BERGAMIN.
PASQUINOT.
Tu perds beaucoup sans mur.
BERGAMIN.
De te voir tous les jours tu calmas mon envie!
PASQUINOT, éclatant.
Depuis un mois, Monsieur, ce n'est plus une vie!
BERGAMIN, très digne.
C'est bien, Monsieur, c'est bien. Ce que nous avons fait,
Ce n'était pas pour nous, n'est-ce pas?
PASQUINOT.
BERGAMIN.
C'était pour nos enfants!…
PASQUINOT, convaincu.
Pour nos enfants, oui, certe!…
Souffrons donc en silence, et supportons la perte
De notre liberté, sans soucis apparents.
BERGAMIN.
Car, se sacrifier, c'est le sort des parents!
Sylvette et Percinet paraissent à gauche, au fond, entre les arbres, et
traversent lentement la scène, enlacés, avec des gestes d'exaltés.
PASQUINOT.
BERGAMIN, les regardant.
Voyez-moi cette pose!…
Semblent-ils pas marcher dans une apothéose?
PASQUINOT.
Depuis que l'aventure exauça tous leurs vœux,
Ils sentent des rayons mêlés à leurs cheveux!
BERGAMIN.
C'est l'heure où, copiant les attitudes lentes
Des Pèlerins d'Amour dans les Fêtes Galantes,
Ils viennent chaque jour, avec componction,
Sur le lieu du combat faire une station!
Sylvette et Percinet, qui ont disparu à droite, y reparaissent, à un plan
plus rapproché, et descendent en scène.
PASQUINOT.
S'ils brodent sur leur thème
Coutumier, cela vaut d'être écouté!…
(Bergamin et Pasquinot se retirent derrière un massif.)
SCÈNE II
SYLVETTE, PERCINET; BERGAMIN et PASQUINOT, cachés.
PERCINET.
SYLVETTE.
Ils s'arrêtent.
A l'endroit illustre nous voici!
PERCINET.
Oui, c'est ici qu'eut lieu la chose. C'est ici
Que tomba lourdement la brute transpercée!
SYLVETTE.
PERCINET.
SYLVETTE.
Combien donc étaient-ils contre toi?
PERCINET.
SYLVETTE.
Oh!… vingt!…
Vingt au moins, sans compter ce grand dernier qui vint,
Et dont tu corrigeas l'humeur récalcitrante.
PERCINET.
Oui, vous avez raison, ils étaient au moins trente.
SYLVETTE.
Ah! redis-moi comment, dague au poing, flamme aux yeux.
Tu les frappas dans l'ombre, ô mon Victorieux!
PERCINET.
Je ne sais si ce fut en sixte, ou bien en quarte…
Mais ils tombaient, pareils aux capucins de carte!
SYLVETTE.
Ami, si vos cheveux avaient été moins blonds,
J'aurais cru voir le Cid!
PERCINET.
Oui, nous nous ressemblons.
SYLVETTE.
Il manque à nos amours d'être mis en poème.
PERCINET.
SYLVETTE.
PERCINET.
SYLVETTE.
C'est du rêve vécu!… Je m'étais tant juré
D'épouser le héros follement rencontré,
Et pas le bon petit fiancé des familles!…
PERCINET.
SYLVETTE.
Non, non, pas celui qu'on offre aux jeunes filles,
Le doux Monsieur que cherche à marier sa sœur,
Ou quelque digne abbé, son vague confesseur.
PERCINET.
Tu n'aurais surtout pas épousé, que j'espère,
L'inévitable fils d'un ami de ton père!
SYLVETTE, riant.
Ah! non!… Remarques-tu que mon père et le tien
Sont depuis quelques jours d'une humeur?…
PERCINET.
BERGAMIN, derrière le massif.
PERCINET.
Et je sais pourquoi leur bonne humeur s'altère…
BERGAMIN, derrière le massif.
PERCINET.
Mais oui! notre envol vexe leur terre-à-terre.
Je respecte beaucoup mon père,—et ton auteur;
Mais ce sont bons bourgeois pas très à la hauteur.
Notre éclat les relègue un peu dans les ténèbres.
PASQUINOT, derrière le massif.
SYLVETTE, de même.
Les voilà passés pères d'amants célèbres!
PERCINET, riant.
Mon panache excessif leur devient importun.
SYLVETTE.
Ton père a devant toi la gêne obscure d'un…
Je ne sais si je peux dire?
PERCINET.
SYLVETTE.
D'un canard ayant fait la couvaison d'un aigle!
BERGAMIN, derrière le massif.
SYLVETTE, riant plus fort.
Pauvres parents, notre amour clandestin,
Comme il se joua d'eux!…
PASQUINOT, derrière le massif.
PERCINET.
Oui, le Destin
Joint toujours les Amants par d'imprévus méandres,
Et le hasard se fait le Scapin des Léandres!
BERGAMIN, derrière le massif.
SYLVETTE.
Et donc, ce soir, le contrat, nous allons
Le signer!
PERCINET, remontant.
Et je vais mander les violons!
SYLVETTE.
PERCINET.
SYLVETTE, le rappelant.
Tenez, je suis gentille,
Et je vais vous mener, Monsieur, jusqu'à la grille
Ils remontent enlacés, Sylvette minaudant.
Nous égalons, je crois, les plus fameux Amants.
PERCINET.
Oui, nous serons parmi ces Immortels Charmants:
Roméo, Juliette,—Aude et Roland…
SYLVETTE.
PERCINET.
SYLVETTE.
Ils sont sortis. On entend leurs voix s'éloigner parmi les arbres.
La voix de PERCINET.
Francesca, tu sais, de Rimini,
Et Paolo…
La voix de SYLVETTE.
BERGAMIN, sortant du massif.
SCÈNE III
PASQUINOT, BERGAMIN.
PASQUINOT, gouailleur.
Le succès de ton plan, Monsieur l'homme sagace,
Répond à ton espoir, et même il le dépasse!
Résultat qui sans doute était prévu par vous,
Cher maître: nos enfants sont complètement fous!
BERGAMIN.
Il est clair que ta fille est assez énervante
Avec son fameux rapt, que sans cesse elle vante!
PASQUINOT.
Et ton fils, qui se croit un héros, prend des airs
Qui ne me portent pas moindrement sur les nerfs!
BERGAMIN.
Mais le plus irritant, c'est qu'ils nous représentent
Comme deux bons bourgeois dupés, qu'ils nous plaisantent
Sur notre aveuglement voulu, sur ce que nous
Ne surprîmes jamais un de leur rendez-vous!
C'est bête, si tu veux, mais enfin ça m'agace.
PASQUINOT.
Avais-tu prévu ça, Monsieur l'homme sagace?
Grâce à toi, ton moutard tient d'insanes propos,
Et se croit le premier des moutardiers papaux.
BERGAMIN.
Moutardier dont au nez me monte la moutarde!
PASQUINOT.
Je vais tout leur conter, sans plus tarder.
BERGAMIN.
Non, tarde!
Il ne faut pas aller leur dire tout de go;
On parlera sitôt après le conjungo;
Jusqu'aux derniers accords des nuptiales harpes,
Sachons leur opposer un mutisme de carpes.
PASQUINOT.
Soit, mais nous voilà pris nous-mêmes dans nos rêts,
Grâce à ton fameux plan.
BERGAMIN.
PASQUINOT.
Ah! il était joli, ton plan!
BERGAMIN, à part.
SCÈNE IV
Les Mêmes, SYLVETTE.
Elle entre gaiement, une branche fleurie à la main, dont elle fait à la cantonade
des signes à Percinet qu'elle vient de quitter, puis elle descend entre
les deux pères.
SYLVETTE.
Bonjour, mon cher papa. Bonjour, futur beau-père!
BERGAMIN.
SYLVETTE, l'imitant.
Bonjour, future bru!
Oh! comme vous avez ce matin l'air bourru!
BERGAMIN.
C'est Pasquinot qui me… qui me…
SYLVETTE, lui agitant sa branche sous le nez.
Chut! chut! du calme!
Je viens comme la paix,—et j'agite une palme!
Vous vous boudez encore un peu? C'est bien permis:
Pouvez-vous vous aimer comme deux vieux amis?
PASQUINOT, à part.
BERGAMIN, haut, gouailleur.
Oui, c'est vrai; notre haine fut telle
Qu'on ne peut…
SYLVETTE.
Songez donc: une haine mortelle!
Oh! quand je me souviens de ce que vous disiez
De papa, bien souvent, là, parmi vos rosiers,
Sans vous douter que moi j'entendais tout, assise
Derrière le bon mur…
BERGAMIN, à part.
SYLVETTE, à Pasquinot.
Car je venais ici chaque jour, vous savez,
Retrouver Percinet!—Dire que vous n'avez
Jamais eu de soupçons!
PASQUINOT, ironique.
Oh! pour ça, que je meure,
Si…
SYLVETTE.
Nous venions pourtant toujours à la même heure.
A Bergamin.
Ha! ha! J'entends encor Percinet vous crier,
Le jour même du rapt: «Je veux me marier
De la façon la plus romanesquement folle!»
Eh! dame, dites donc, il a tenu parole!
BERGAMIN, vexé.
Vraiment?… Et vous croyez que si j'avais voulu?…
SYLVETTE.
Ta! ta! ta! Je le sais, pour l'avoir cent fois lu:
Les rêves des Amants toujours se réalisent,
Et les pères, toujours, tôt ou tard, s'humanisent,
Contraints par quelque étrange et fol événement
Qui force, à point nommé, leur attendrissement.
PASQUINOT.
Qui force, à point nommé?… Non, non, laissez-moi rire!
SYLVETTE.
Mais, nous l'avons prouvé!…
BERGAMIN.
SYLVETTE.
BERGAMIN.
SYLVETTE, à Bergamin.
Alors, pourquoi prenez-vous cet air fin?
BERGAMIN.
A part.
Ho!… c'est agaçant, à la fin!
PASQUINOT.
Quand on pourrait d'un mot…
Remontant.
SYLVETTE.
Quand on n'a rien à dire, il le faut bien, se taire!
PASQUINOT, éclatant.
Rien à dire! La folle! Alors, vous croyez ça,
Que tout se passe ainsi que cela se passa?
Qu'on envahit les parcs malgré les bonnes grilles?…
BERGAMIN.
Vous croyez qu'on enlève encor les jeunes filles?
SYLVETTE.
BERGAMIN, se montant.
Moi, je dis qu'en voilà
Assez! Qu'il était temps que tout se dévoilât!…
Oui, depuis que le monde est monde entre les mondes,
Le succès fut toujours pour les perruques blondes;
Bartholo, dont la haine en secret s'aviva,
Dut toujours s'incliner devant Almaviva;
Mais l'heure du triomphe et des justes revanches
Vient enfin de sonner pour les perruques blanches!
SYLVETTE.
PASQUINOT.
Jadis, nous étions, nous autres, les papas,
Cassandre, Orgon, Géronte, Argante, n'est-ce pas?
Vous en êtes restée à ces vieilles badernes?…
Mais on n'en trouve plus chez les pères modernes!
Les dupés d'autrefois sont dupeurs à leur tour.
L'ordre donné par nous de vous aimer d'amour,
Ni vous ni Percinet n'eussiez voulu l'entendre?
Ce fut donc bien joué que de vous le défendre!
SYLVETTE.
Mais alors, vous saviez peut-être…
PASQUINOT.
SYLVETTE.
BERGAMIN.
J'écoutais leur doux susurrement!
SYLVETTE.
Les bancs où nous grimpions?…
PASQUINOT.
Tout exprès nous les mîmes.
SYLVETTE.
BERGAMIN.
SYLVETTE.
PASQUINOT.
SYLVETTE.
Mon rapt?—Oh! ça, c'est faux!…
BERGAMIN, fouillant dans sa poche.
C'est faux? Quand justement
J'ai la facture, là, de votre enlèvement!
SYLVETTE, la lui arrachant.
Elle lit.
«Straforel, maison de confiance,
Un faux rapt, mis en scène, afin que l'on fiance!…»
Ah!—«Huit sombres manteaux à cinq francs le manteau;
Huit masques…»
BERGAMIN, à Pasquinot.
Nous avons, je crois, parlé trop tôt!
SYLVETTE, lisant.