Certain renard. . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . vit au haut d’une treille
Des raisins, mûrs apparemment,
Et couverts d’une peau vermeille.
(Liv. III, Fab. 11.)

RAISONNER.

Orth. vic. Entendez-vous raisonner l’airain?
Orth. corr. Entendez-vous résonner l’airain?

Résonner, retentir, vient de resonare.

Raisonner, discuter, vient de ratiocinari. Ratiociner a long-temps signifié en français raisonner.

L’orthographe de ce vers de La Fontaine:

Fait raisonner sa queue à l’entour de ses flancs,

cité page 19 du présent ouvrage, est donc erronée. Il fallait résonner.


RAISONS (AVOIR DES).

Locut. vic. Nous avons eu des raisons avec eux.
Locut. corr. Nous avons eu une altercation avec eux.

Cette expression, avoir des raisons, employée dans le sens d’avoir une querelle, est plus que vicieuse; elle est ridicule. Comment peut-on songer à rendre le mot raison, si pur, si calme, si beau, si élevé, synonyme du vilain et turbulent mot de querelle, ou de tout autre de sa parenté, comme altercation, dispute, démêlé, etc., qui ne valent guère mieux?


RALONGE.

Locut. vic. Mettez une ralonge à la table.
Locut. corr. Mettez une alonge à la table.

Pourquoi mettre l’alonge R au mot alonge? Ce mot n’est-il pas suffisamment long sans cela? Le Dictionnaire de Boiste donne, en l’indiquant comme terme de métier, le mot ralonge que le Dictionnaire de l’Académie n’a pas accueilli. On lit dans ce dernier Dictionnaire, au mot alonge: «Pièce qu’on met à un vêtement, à un meuble pour l’alonger. Mettre une alonge à une jupe, à des rideaux; une alonge de table.


RAMASSER.

Locut. vic. Il a ramassé de la fortune.
Locut. corr. Il a amassé de la fortune.

Ramasser, c’est prendre ce qui est à terre; amasser, c’est faire un amas, c’est mettre ensemble plusieurs choses ou plusieurs personnes.

Du temps que le Pactole coulait, c’est-à-dire du temps que les bêtes parlaient, rien n’était plus facile que de ramasser de la fortune; maintenant il faut l’amasser. Mais il faut convenir qu’il y a des gens qui l’amassent si vite, qu’on pourrait bien croire qu’ils l’ont ramassée. «Une dame de la cour, au XVIIe siècle, disait: Amassez ma coiffe; amassez mon masque. Une dame de la ville disait: Ramassez ma coiffe, ramassez mon masque.» (Ménage, Obser. sur la Lang. fr., chap. 345.) L’usage ne s’est-il pas avisé de donner tort aux dames de la cour! Le vilain!


RANCUNEUX.

Locut. vic. Est-il rancuneux?
Locut. corr. Est-il rancunier?

Il est bien étrange que M. Boiste, qui a dédaigné, comme tous les lexicographes, d’inscrire à la lettrine RANC l’adjectif rancuneux, auquel il a préféré rancunier avec grande raison, ait glissé ce mauvais adjectif dans l’article haineux, dont il donne ainsi la définition: Naturellement porté à la haine, rancuneux. Ne serait-ce pas le résultat d’un moment de distraction de sa part ou de celle de l’imprimeur. Pourquoi, en ce cas, cette erreur n’a-t-elle pas disparu des éditions faites depuis que M. Girault-Duvivier l’a relevée dans sa Grammaire des grammaires.


RAPPELER.

Locut. vic. Vous me condamnez à cela; j’en rappelle.
Locut. corr. Vous me condamnez à cela; j’en appelle.

En appeler, c’est interjeter un appel.

Le relatif en doit être supprimé, lorsque le verbe appeler est suivi d’un autre régime indirect au génitif. Ainsi Féraud a remarqué avec raison que la phrase suivante d’une traduction de Robertson (Histoire de l’Amérique) était viciée par la présence du relatif en. «Colomb en appela directement au trône, des procédures d’un juge subalterne


RAPPELER (S’EN).

Locut. vic. Vous devez vous rappeler de cette histoire-là.
Locut. corr. Vous devez vous rappeler cette histoire-là.

«Il est reconnu que ce verbe ne peut être séparé d’un substantif par la préposition de, faute cependant très commune.

«On doute qu’il en soit de même dans le cas où c’est l’infinitif d’un verbe qui le suit. Je me rappelle avoir entendu paraît effectivement barbare.» (M. Ch. Nodier. Examen crit. des Dict.)

L’Académie et nos meilleurs grammairiens ont permis l’emploi de la préposition de entre se rappeler et l’infinitif du verbe avoir, et nos meilleurs écrivains ont profité de la permission. Nous pensons toutefois, comme M. Ch. Nodier, que «le meilleur serait peut-être d’employer en ce cas le verbe se souvenir qui gouverne la préposition.»

«Je me rappelle de cela, je m’en rappelle, sont des locutions vicieuses, dit Laveaux (Dict. des Diff.); car elles signifient l’une et l’autre: je rappelle à moi de cela. Or, à moi et de cela sont deux régimes indirects, et c’est un principe consacré par l’usage, que l’on ne doit pas donner à un verbe actif deux régimes semblables. Pour s’exprimer correctement, il faut dire: je me rappelle, je me le rappelle. Alors le verbe rappeler se trouve accompagné du régime direct cela et du régime indirect à moi; ce qui est conforme aux règles de la syntaxe.»


RAPPORT.

Locut. vic.   Si j’ai fait cela, c’est rapport à vous.
Je ne dîne pas, par rapport que je suis malade.
 
Locut. corr.   Si j’ai fait cela, c’est à cause de vous.
Je ne dîne pas, parce que je suis malade.

On dit par rapport à: Il fait cela par rapport à vous; mais on ne peut dire ni rapport à, ni par rapport que.


RÉBARBARATIF.

Locut. vic. Voyez son air rébarbaratif.
Locut. corr. Voyez son air rébarbatif.

«Un homme rébarbatif est un homme qui a les manières dures et repoussantes, qui relance les autres en face et à leur barbe. Ce mot, très ancien, vient du verbe rebarber, employé par nos pères dans la signification de regarder en face, de disputer, contrarier. Le duc de Bretagne, s’adressant au capitaine du château de l’Hermine, qui parlait en faveur du connétable de Clisson, lui dit: Taisez-vous...; car si vous me rebarbez, je vous détruirai de fond et de racine.» (De Roquefort, Dictionnaire étymol. de la Langue fr.)

Ménage fait venir rébarbatif de rhubarbe.

Danet, dans son Dictionnaire, et La Fontaine, dans sa comédie du Florentin, ont accueilli rébarbaratif, mais il est bon d’observer que La Fontaine met cet incommensurable adjectif dans la bouche d’une suivante:

Il entre..... Ah! que sa barbe est rébarbarative!
(Scène 7.)

REBIFFADE.

Locut. vic. Ils ont essuyé une nouvelle rebiffade.
Locut. corr. Ils ont essuyé une nouvelle rebuffade.

N’y aurait-il point par hasard étroite parenté entre le substantif rebuffade et le verbe se rebiffer? Les gens qui sont sujets à se rebiffer sont ordinairement ceux qui font essuyer des rebuffades. Alors rebiffade serait le mot régulier.

Quoi qu’il en soit, tous les dictionnaires ne donnent que rebuffade.


REBOURS.

Locut. vic. Vous brossez ce drap à la rebours.
Locut. corr. Vous brossez ce drap à rebours.

«Rebours est un substantif qui signifie le contre-poil d’une étoffe: prendre le rebours d’une étoffe pour la mieux nettoyer, et plus ordinairement le contre-pied, le contre-sens, tout le contraire de ce qu’il faut. Les ministres, les hommes en place, sont souvent obligés de dire le rebours de ce qu’ils pensent. Il est familier.

«A rebours, au rebours, sont des manières de parler adverbiales, qui veulent dire à contre-sens: vergeter, épousseter un drap à rebours.—Les sorciers disent leurs prières à rebours.

«On dit aussi au rebours et à rebours du bon sens.

«Au rebours signifie encore au contraire. J. B. Rousseau l’a employé, en ce sens, dans son épigramme contre les journalistes de Trévoux.

Petits auteurs. . . . . . . . . . .
Vous vous tuez à chercher dans les nôtres (ouvrages)
De quoi blâmer, et l’y trouvez très bien;
Nous, au rebours, nous cherchons dans les vôtres
De quoi louer, et nous n’y trouvons rien.»
(Grammaire des Gramm.)

RECOMMENCE.

Locut. vic. J’ai vingt points de recommence.
Locut. corr. J’ai vingt points de recommencement.

Recommence est un mot fort usité par les joueurs, mais qui ne se trouve dans aucun dictionnaire.


RÉCOMPENSER.

Locut. vic. Ce jeune homme récompense bien le temps perdu.
Locut. corr. Ce jeune homme compense bien le temps perdu.

Récompenser le temps perdu est une locution très ridicule, quoique très usitée. Il faut dire compenser le temps perdu. On conçoit fort bien qu’un homme qui a passé ses jeunes années dans la paresse cherche à s’instruire dans son âge mûr, et travaille avec ardeur. Cet homme veut compenser le temps perdu; mais nous sommes bien certains qu’il ne songerait nullement à le récompenser, en supposant que cela fût possible.

Claude Binet (Vie de Ronsard) dit en parlant de ce poète: «En peu de temps il récompensa le temps perdu.» On trouve dans nos vieux auteurs d’autres exemples de cette bizarre locution.


RÉCURER, RÉCUREUR.

Locut. vic. C’est un récureur de puits.
Locut. corr. C’est un cureur de puits.

«On dit aussi écurer un puits; mais dans cette phrase curer vaut mieux.» (Dict. de l’Académie.)

L’Académie a conséquemment préféré l’expression cureur de puits.


RÉGAL.

Locut. vic. Servez-nous deux régaux.
Locut. corr. Servez-nous deux régals.

Un régal, en style de limonadier, est une demi-tasse de café, accompagnée d’un petit verre d’eau-de-vie. Régal dans cette acception, qui a été oubliée par les lexicographes les plus modernes, fait au pluriel régals, comme dans ses autres acceptions. «Ce sont des régals continuels.» (Dict. de l’Acad.)


REGITRE.

Orth. et Prononc. vic. Fermez ce regître.
Orth. et Prononc. corr. Fermez ce registre.

L’s de ce mot ne se prononçait pas du temps de Marot, ni même du temps de Ménage. L’usage, qui a changé depuis, s’est rapproché de l’étymologie, et il n’y a aujourd’hui que quelques vieilles gens qui disent regître et enregîtrer.

L’Académie dit, il est vrai, dans son Dictionnaire: «(Plusieurs prononcent et écrivent regître.)» Mais on ne peut réellement avoir égard à cette observation; car plusieurs doivent parler comme tout le monde, quand ils n’ont pas d’ailleurs de bonnes raisons à donner pour parler autrement.

De ses faits je tiens registre:
C’est un homme sans égal.
L’autre hiver, chez un ministre,
Il mena ma femme au bal.
(Béranger. Le Sénateur.)

RÉGLÉ, RAYÉ.

Locut. vic. Rayez les feuilles de ce registre.
Locut. corr. Réglez les feuilles de ce registre.

Rayer du papier, c’est faire sur ce papier des raies dans n’importe quel sens, et n’importe comment.

Régler du papier, c’est faire des raies avec une règle, pour les faire parallèles.

Un enfant, qui ne sait pas tenir une plume, s’amuse à rayer du papier; un bureaucrate qui a quelques instans de loisir, les emploie à régler ses registres. Une main novice peut rayer; une main exercée peut seule régler. Dites aussi la réglure de ce papier est mal faite, et non pas la rayure.


RÉGLISSE.

Locut. vic. Ce réglisse est très bon.
Locut. corr. Cette réglisse est très bonne.

Après avoir dit successivement riglisse et reclisse avec Marot:

L’esté luy donnois des raisins,
Du pain besneist, du pain d’espice,
Des eschauldez, de la réclisse, etc.
(Dialogue des deux Amoureux. édit. 1824.)

Ragalice et riglice avec Nicod, et réguelice avec Ménage, et après avoir long-temps flotté entre le masculin et le féminin, l’usage s’est enfin déclaré pour réglisse et pour le féminin.


REMARQUER.

Locut. vic. Je leur ai remarqué qu’ils avaient tort.
Locut. corr. Je leur ai fait remarquer qu’ils avaient tort.

«Remarquer, actif, n’a qu’un seul régime, l’accusatif. Quand on veut lui en donner un second, il faut se servir de faire remarquer. Je lui ai fait remarquer dans ces discours des défauts qu’il n’apercevait pas; et non pas, je lui ai remarqué, etc. M. Arnaud dit de Boileau, dans une de ses lettres, je lui remarquai que, etc.; et cela, à l’imitation des gens du barreau, qui disent dans leur factum: Je vous observerai, pour dire: Je vous ferai observer. Il faut dire: Je lui fis remarquer, etc.» (Féraud, Dict. crit.)


REMÉMORIER (SE).

Locut. vic. Je vais vous remémorier ce qui s’est passé.
Locut. corr. Je vais vous remémorer ce qui s’est passé.

On dit remémorier dans quelques patois de l’est; en bon français, on dit remémorer.


REMETTRE.

Locut. vic. Je ne vous remets pas, Madame.
Locut. corr. Je ne vous reconnais pas, Madame.

Me remettez-vous? pour dire: me reconnaissez-vous? vous souvenez-vous de moi? est, selon l’Académie, d’accord sur ce point avec nos meilleurs grammairiens, une phrase vicieuse. On se remet quelque chose, mais non quelqu’un: Ne vous remettez-vous point son visage? Je ne saurais me remettre son nom. Comme il y a ellipse dans ces phrases, c’est comme si l’on disait: Ne vous remettez-vous point (en mémoire) son visage? Je ne saurais me remettre (en mémoire) son nom. Mais dans ces autres phrases: me remettez-vous? le remettez-vous? la construction pleine serait: me remettez-vous en mémoire? le remettez-vous en mémoire? et comme il y aurait ici équivoque, il s’ensuit que l’on doit éviter ces manières de parler qu’il est si facile d’ailleurs de remplacer par des équivalens.

Quoi! monsieur ne me remet pas? (M. Scribe, le Gastronome, sc. 5.)

Il fallait: Quoi! monsieur ne me reconnaît pas?


RÉMOLADE.

Locut. vic. Mangez de cette rémolade.
Locut. corr. Mangez de cette rémoulade.

Une rémoulade est une espèce de sauce piquante, faite avec de la moutarde, de l’ail, des ciboules, et autres ingrédiens hachés si menu qu’ils paraissent avoir été moulus.

L’usage est d’accord avec cette étymologie, que nous trouvons dans M. de Roquefort (Dict. étym.); et l’Académie reconnaît aussi rémoulade, puisqu’elle l’a placé dans son Dictionnaire, non comme chef d’article, il est vrai, mais en seconde ligne. Comment se fait-il donc que plusieurs grammairiens aient préféré rémolade? Ne serait-ce point parce qu’il est plus étrange?


REMPLIR LE BUT.

Locut. vic. Cela ne remplit pas votre but.
Locut. corr. Cela n’atteint pas à votre but.

Un dévot qui passe toute sa vie dans le jeûne et la prière, se propose pour but le Paradis. En mourant il atteint à ce but tant désiré; mais il ne le remplit pas. Le Paradis doit être plus vaste que cela.


REMUÉ DE GERMAIN.

Locut. vic. Nous sommes cousins remués de germains.
Locut. corr. Nous sommes cousins issus de germains.

Ménage prétend que remué, dans la locution remué de germain, vient de remotatus, comme qui dirait: cousin éloigné. C’est possible, mais nous nous joignons à lui pour préférer issu de germain. L’autre expression nous paraît un peu trop pittoresque.


RENASQUER.

Locut. vic. Il a un peu renasqué, reniflé, avant de le faire.
Locut. corr. Il a un peu renâclé avant de le faire.

Nos Dictionnaires ont tort, selon nous, de nous donner les verbes renasquer, renifler et renâcler comme synonymes. Le premier, au sentiment de MM. Feydel et Boiste, est un barbarisme; le second signifie seulement: retirer, en respirant un peu fort, l’humeur ou l’air qui remplit les narines; et le troisième exprime l’action de faire certain bruit, en soufflant par le nez. «Renâcler» (en ce dernier sens, et non dans celui de notre phrase d’exemple) «ne se dit point des personnes: et l’animal qui renâcle, jette son souffle impétueusement par les naseaux; ce qui est le contraire de renifler. Un enfant mal élevé renifle et fait soulever le cœur; un jeune cheval, ombrageux ou caressant, renâcle et ne dégoûte point.» (Remarques sur le Dict. de l’Académie.)

«Mme de Sévigné s’est servi de renasquer dans une de ses lettres; mais le mot est en italique, apparemment par les soins de l’éditeur: Ma mère n’a pu s’empêcher de renasquer un peu contre le zèle indiscret qui avait causé ce transport.» (Féraud, Dict. crit.)


RENCONTRE.

Locut. vic. L’insulte qu’avait éprouvée mon ami occasionna une rencontre entre lui et l’étranger.
Locut. corr. L’insulte qu’avait éprouvée mon ami occasionna un duel entre lui et l’étranger.

Ou lit fort souvent dans les journaux: Il y a eu, hier matin, entre M.*** et M.***, une rencontre au bois de***. Or, que signifie cette phrase? Qu’il y a eu, entre ces messieurs, un duel, et un duel prémédité. L’emploi du mot rencontre en cette circonstance est donc tout-à-fait mauvais.

Lorsque, dans un combat singulier, c’est une convention mutuelle qui amène les champions sur le terrain, dites qu’il y a duel; si, au contraire, on ne se bat que par suite d’une collision fortuite, employez alors le mot rencontre. Pourquoi détruire la propriété des termes que la grammaire apporte tant de soins à fixer? pourquoi rendre synonymes des mots qui ont entre eux de très notables différences? Le combat de Laïus et d’Œdipe fut une rencontre; celui des Horaces et des Curiaces fut un duel.

M. Feydel (Rem. sur le Dict. de l’Acad.) a fait l’observation que ce mot devrait être masculin, par la raison qu’il l’était autrefois. Cette raison ne nous paraît pas concluante. Nous avons maintenant tant de mots qui ont changé de genre! Rencontre est d’ailleurs, depuis un siècle et demi, féminin dans le sens de duel, si l’on en croit du moins le P. Bouhours (Rem. sur la lang. fr.) «Tous les gens qui parlent bien disent maintenant une rencontre; ce n’est pas un duel, ce n’est qu’une rencontre. Le féminin a prévalu.» On peut voir par ce passage que le P. Bouhours établit aussi une différence de signification entre les mots duel et rencontre.


RENFORCIR.

Locut. vic. Ce cheval renforcit tous les jours.
Locut. corr. Ce cheval enforcit tous les jours.

«Les deux verbes renforcer et enforcir signifient l’un et l’autre rendre plus fort, devenir plus fort. La bonne nourriture a enforci ce cheval; on a renforcé l’armée. Comme on ne dit pas enforcer et renforcir, on ne doit pas dire non plus enforcé ni renforci. C’est donc parler mal de dire: Cet enfant est renforci, ces bas sont enforcés; au lieu de cet enfant est renforcé, ces bas sont renforcés ou enforcis. Enforcir, verbe actif, ne se dit point des personnes.» (Laveaux, Dictionnaire des diff.)

Renforcer est d’un usage beaucoup plus étendu qu’enforcir. Ce dernier verbe n’est même employé que dans fort peu de cas. On dit qu’on enforcit du vin, un mur; que la bonne nourriture a enforci un cheval, un âne, un chien, etc.; mais on ne peut pas dire qu’elle a enforci une personne.


RENTRER.

Locut. vic. Il faut rentrer cette couture.
Locut. corr. Il faut rentraire cette couture.

Rentraire, c’est coudre, joindre, raccommoder une étoffe, sans que la couture ou le travail paraisse. «Cela est si bien rentrait qu’on ne voit pas la rentraiture.» (Dict. de l’Acad.)


RENTRER.

Locut. vic. Cela me rentre à 80 francs.
Locut. corr. Cela me revient à 80 francs.

On trouve rentrer avec la signification de revenir, dans le Dictionnaire de l’Académie de 1802. Avant que de compter le profit, il faut que les frais rentrent, c’est-à-dire que l’argent avancé revienne. Remarquez bien que ce n’est pas le verbe revenir à (coûter) que l’on fait ici synonyme de rentrer. Il n’y a certainement pas un seul dictionnaire qui autorise cette synonymie, usitée dans le commerce, et non ailleurs.


RENVOI.

Locut. vic. Les raves causent des renvois.
Locut. corr. Les raves causent des rapports.

«Rapport se dit d’une vapeur incommode, désagréable, qui monte de l’estomac à la bouche.» (Dict. de l’Acad.)

Renvoi, dans ce sens-là, n’est pas français.


RÉPONDRE.

Locut. vic. Lettres à répondre. Lettres répondues.
Locut. corr. Réponses à faire. Réponses faites.

«Répondu, dans ces locutions, placet répondu, requête répondue, ne se dit qu’au palais, où l’on dit activement répondre une requête, un placet. Dans le Dictionnaire néologique, on critique un auteur pour avoir dit: Les difficultés y sont répondues avec force. Il faut se servir du neutre, et dire: On y répond avec force aux difficultés. Quelques-uns disent mal-à-propos, répondre une lettre; il faut dire, répondre à une lettre.

«Répondre ne régit point l’infinitif, la conjonction que et l’indicatif. Les filles, dit Regnard,

répondent souvent,
N’aimer d’autre parti que celui du couvent.

«Il faut dire, même en vers, répondent qu’elles n’aiment.»

(Féraud, Dict. crit.)


RÉPONSE.

Locut. vic. Aimez-vous la salade de réponses?
Locut. corr. Aimez-vous la salade de raiponces?

Raiponce vient de rapunculus, diminutif de rapuntium.


RÉSOUDRE.

Locut. vic. Cela ne résolvera pas la difficulté.
Locut. corr. Cela ne résoudra pas la difficulté.

Voici la conjugaison du verbe résoudre:

Je résous, tu résous, il résout, nous résolvons, vous résolvez, ils résolvent.—Je résolvais, nous résolvions, je résolus, nous résolûmes.—Je résoudrai, nous résoudrons.—Je résoudrais, nous résoudrions.—Résous, résolvons.—Que je résolve, que nous résolvions. Que je résolusse, que nous résolussions.—Résoudre, résolvant, résolu, résolue ou résous. (Pas de féminin pour ce dernier participe.)

«Dans le sens de décider, déterminer une chose, un cas douteux, on se sert du participe passé résolu, résolue; en parlant des choses qui se changent, qui se convertissent en d’autres, on se sert du participe passé résous. Ainsi, dans le premier sens, on dira: Ce jeune homme a résolu de changer de conduite; et dans le second, le soleil a résous le brouillard en pluie.» (Girault-Duvivier, Gramm. des gramm.)


RESPECT.

Locut. vic. Il a vomi, sous votre respect, sauf votre respect, tout ce qu’il avait mangé.
Locut. corr. Il a vomi tout ce qu’il avait mangé.

Ces expressions sont complètement abandonnées aujourd’hui par les gens qui se piquent de bien parler. «Les personnes polies disent le plus honnêtement qu’elles peuvent ce qu’elles ont à dire, sans recourir à cette sorte de civilité basse et populaire.» (Réflexions sur l’us. prés. de la L.) Ainsi pensait-on, il y a un siècle et demi, à l’égard de ces locutions; ainsi pense-t-on encore aujourd’hui. Laveaux, dans son édition du Dictionnaire de l’Académie, dit: «Ces façons de parler, sauf le respect que je dois, etc., ne sont plus employées aujourd’hui dans la bonne société, si ce n’est en plaisanterie.»


RESSEMBLER.

Locut. vic. Comme cet enfant ressemble son père!
Locut. corr. Comme cet enfant ressemble à son père!
Si tu crois ressembler un ange
Quand tu consultes ton miroir,
Va-t’en dans les îles du Gange
Où l’on peint les anges en noir.

Nous lisons dans Féraud: (Dict. crit.) «Anciennement on faisait ressembler actif. J’ai vu en mon temps, dit Montaigne, cent artisans, cent laboureurs plus heureux que des recteurs de l’Université, et lesquels j’aimerais mieux ressembler. On dirait aujourd’hui à qui, etc.»

Cette faute se trouve encore dans les vers suivans:

Quand je revis ce que j’ai tant aimé,
Peu s’en fallut que mon feu rallumé
Ne fît l’amour en mon âme renaître,
Et que mon cœur, autrefois son captif,
Ne ressemblât l’esclave fugitif
A qui le sort fait rencontrer son maître.

M. Boiste attribue à Racine, dans son Dictionnaire des difficultés de la Langue française, cette jolie stance que Vaugelas attribue de son côté à Jean Bertaut, ancien évêque de Séez. Ce qu’il y a de bien certain, c’est que nous l’avons copiée dans une édition de Vaugelas (487e rem.), faite en 1647, c’est-à-dire à une époque où notre grand poète tragique n’avait encore que huit ans. Racine a donc six jolis vers de moins; mais il a aussi un solécisme de moins. Prévention de grammairien à part, n’y a-t-il réellement pas compensation?


RESSORTIR.

Locut. vic. Cette affaire ressort du tribunal de commerce.
Locut. corr. Cette affaire ressortit au tribunal de commerce.

Il y a deux verbes ressortir, que nos dictionnaires comprennent sous le même article, et qui n’ont cependant rien de commun.

Ressortir, signifiant sortir de nouveau, se conjugue absolument comme sortir.

Ressortir, dans le sens de, être du ressort, de la dépendance de quelque juridiction, se conjugue comme finir. Je ressortis, tu ressortis, il ressortit, nous ressortissons, vous ressortissez, ils ressortissent; je ressortissais, etc.; je ressortis, etc.; j’ai ressorti, etc.; je ressortirai, etc.; je ressortirais, etc.; que je ressortisse, etc. (pour le présent et l’imparfait du subjonctif), ressortissant.

«Les justices royales des anciennes duchés-pairies ressortissent au Parlement nuement et sans moyen.» (Dict. de Trévoux.)

«Les causes des particuliers ressortissent au gouverneur de la province.» (Voltaire.)

«Les êtres ressortissent à l’homme.» (De Saint-Pierre.)

«Si un différend est porté à deux ou à plusieurs tribunaux, ressortissant au même tribunal, le réglement de juges sera porté à ce tribunal.» (Code de procéd. civ. Titre XIX, art. 363.)

«La Sénéchaussée ressort du Parlement. (Anon.) Il y a là deux fautes, dit Féraud; ressort pour ressortit, et du pour au: il faut ressortit au Parlement.» (Dict. crit.)


RESTAURAT.

Locut. vic. Nous dinâmes au restaurat.
Locut. corr. Nous dinâmes au restaurant.

Ce mot n’est pas français à Paris, mais il l’est toujours en province. Un nouvel arrivé dans la capitale s’informe d’un restaurat; on le mène au restaurant, où il dîne fort bien, absolument comme dans un restaurat. Cela n’empêche pas l’ingrat de demander le lendemain le chemin du restaurat.

Restaurat a été expulsé de nos dictionnaires, et, plaisanterie à part, on pourrait avoir quelque droit de s’en étonner, lorsqu’on y trouve le mot restaurateur, qui, dans son acception culinaire, vient évidemment de restaurat et non de restaurant. C’est encore là un des mille caprices de l’usage.


RESTER.

Locut. vic.   Vous êtes resté trois jours chez moi.
Nous l’avons quitté hier: il a resté à Lille.
 
Locut. corr.   Vous avez resté trois jours chez moi.
Nous l’avons quitté hier: il est resté à Lille.

Rester prend l’auxiliaire avoir quand il exprime une action, quand le sujet n’est plus au lieu dont on parle. Il a resté deux jours à Lyon. (Académie.) J’ai resté sept mois à Colmar sans sortir de ma chambre. (Voltaire.) Il prend l’auxiliaire être, quand il exprime l’état de séjour du sujet, quand le sujet est encore dans le lieu dont on parle. Je l’attendais à Paris, mais il est resté à Lyon. (Académie.)


RESTER.

Locut. vic.   Je reste dans la même maison que lui.
Tous mes amis sont restés à la campagne.
 
Locut. corr.   Je loge dans la même maison que lui.
Tous mes amis sont demeurés à la campagne.

Rester ne peut jamais s’employer pour loger, et loger ne doit pas s’employer indifféremment pour demeurer. «Demeurer se dit par rapport au lieu topographique où l’on habite, et loger par rapport à l’édifice où l’on se retire. On demeure à Paris, en province, à la ville, à la campagne. On loge au Louvre, chez soi, en hôtel garni.

«Quand les gens de distinction demeurent à Paris, ils logent dans des hôtels; et quand ils demeurent à la campagne, ils logent dans des châteaux.» (Girard, Synonymes.)

—«Les Normands ne se peuvent défaire de leur rester pour demeurer: Comme je resterai ici tout l’été, pour dire: je demeurerai» (Vaugelas, Rem. 139e.)

Rester n’est bon que quand il signifie être de reste; on dira fort bien en parlant d’un grand carnage: Il n’en resta pas même un seul pour en porter la nouvelle, c’est-à-dire, il n’y en eut pas même un seul de reste qui pût en porter la nouvelle; et c’est en ce sens que M. Fléchier se sert fort à propos de ce verbe, lorsqu’il dit, dans l’Histoire de Théodose: Ils chargèrent si bien ces barbares qu’il n’en resta qu’un petit nombre. Hors ces occasions, rester ne vaut rien; c’est à quoi peu de gens prennent garde, même parmi ceux qui parlent le mieux. Le nouveau traducteur d’Horace dit dans la onzième épître: «Aimez-vous mieux rester à Lébède que de vous exposer tout de nouveau à la fatigue des voyages de terre et de mer? Ne dirait-on pas que tout le monde va sortir de Lébède, et qu’il conseille à celui-ci de n’y pas demeurer seul et abandonné?» (Andry-de-Boisregard, Réflexions sur l’usage prés. de la Langue française.)


RÉSULTER.

«Résulter ne se dit qu’à l’infinitif et à la troisième personne des autres temps. L’Académie dit qu’il se conjugue avec le verbe avoir, et avec le verbe être. Qu’a-t-il résulté de là? qu’en est-il résulté? Mais elle ne dit pas dans quel cas l’on doit préférer l’un à l’autre.—Je pense qu’il faut employer l’auxiliaire avoir, quand il est question d’un résultat qui s’opère, qui commence, et dont on veut marquer le commencement: Vous avez été témoin de leurs différends, de leurs querelles, et vous avez vu ce qui en a résulté. Mais s’il s’agit d’un résultat déjà existant, et dont on ne veut exprimer que l’existence, il faut préférer l’auxiliaire être. Rappelez-vous nos querelles, nos dissensions, et voyez ce qui en est résulté.» (Laveaux, Dict. des diff.)


RETOURNER.

Locut. vic. Retournez-moi la caisse que je vous ai expédiée.
Locut. corr. Renvoyez-moi la caisse que je vous ai expédiée.

Retourner, employé activement et en parlant des choses, ne signifie que tourner dans un autre sens, mettre le dessus dessous. Avec la signification de renvoyer, c’est un barbarisme, beaucoup trop commun malheureusement, en style d’affaires.

Écrivez à quelqu’un de vous retourner quelque vêtement que vous lui aurez prêté, et si votre correspondant est un tailleur et un mauvais farceur, qui s’attache seulement à la lettre de votre demande, vous verrez votre vêtement vous revenir avec une apparence plus neuve, mais à coup sûr moins fine qu’auparavant. Un barbarisme peut, heureusement, entraîner quelquefois à sa suite des désagrémens. C’est, comme on le voit, le hasard qui s’est chargé d’attacher une pénalité aux lois de la grammaire.


RÉUNIR.

Locut. vic. Cette femme réunit la vertu à la beauté.
Locut. corr. Cette femme réunit la vertu et la beauté, ou bien, unit la vertu à la beauté.

«Ce verbe, signifiant posséder en même temps, ne veut point que la préposition à soit placée avant un de ses régimes; ainsi, ne dites pas: Caton réunissait la vaillance à la sagesse. Mais dites: Caton réunissait la vaillance et la sagesse.

«Si on voulait employer la préposition à, il faudrait se servir du verbe unir: Caton unissait la vaillance à la sagesse.

«D’après ce principe, on doit se garder d’imiter deux auteurs modernes qui ont dit:

«Cette jeune personne réunit les grâces à la beauté.Votre ami réunit la modestie au mérite.Turenne réunissait la prudence à la hardiesse. Il faut: Cette jeune personne réunit les grâces et la beauté, etc.; ou bien, cette jeune personne unit les grâces à la beauté, etc.» (Gramm. des gramm.)


REVENGE.

Locut. vic. Je prendrai ma revenge.
Locut. corr. Je prendrai ma revanche.

Revenge est anglais, mais il n’est pas français. Se revenger ne l’est pas non plus. Il faut dire se revancher; il est permis de se revancher quand on est attaqué. On disait autrefois se revenger.