Ce n’en est pas moins une faute.
| Locut. vic. | Lucinde vient d’atteindre à l’instant où finit l’enfance. | |
| Il n’est pas donné à l’homme d’atteindre la perfection. | ||
| Locut. corr. | Lucinde vient d’atteindre l’instant où finit l’enfance. | |
| Il n’est pas donné à l’homme d’atteindre à la perfection. | ||
Domergue établit ainsi la différence entre atteindre et atteindre à. «Atteindre, avec le complément direct, se dit des personnes en général, et des choses auxquelles on parvient sans difficulté, sans effort, et, pour ainsi dire, malgré soi. Atteindre un certain âge; elle n’a pas atteint son cinquième lustre. Atteindre à se dit des choses auxquelles il paraît qu’on ne peut parvenir qu’avec difficulté, qu’en faisant des efforts dirigés vers elles: atteindre à une certaine hauteur, atteindre au plancher, atteindre au but, atteindre à la perfection.
«On dit atteindre quelqu’un dans le sens de frapper, attraper, égaler; on dit atteindre à quelqu’un s’il s’agit de se diriger, de tendre physiquement vers quelqu’un.» (Solutions Grammaticales.)
| Locut. vic. | Sous aucuns prétextes. |
| Locut. corr. | Sous aucun prétexte. |
Cet adjectif signifie pas un; il n’est donc pas juste de le faire suivre d’un substantif pluriel comme dans ces vers de Racine:
Cependant lorsqu’il est joint à un substantif qui ne peut être employé qu’au pluriel, comme frais par exemple, il est évident que l’adjectif aucun doit prendre la marque du pluriel, et qu’on doit dire: vous recevrez cela sans aucuns frais. Cette locution est encore loin d’être correcte, et ne le sera jamais de quelque manière qu’on l’écrive, puisque, d’une part, l’adjectif aucun ne doit pas prendre la forme plurielle, et que de l’autre le substantif frais ne saurait devenir singulier. Comment faire alors? Prendre le parti indiqué par la raison toutes les fois qu’on trouve une difficulté réelle, c’est-à-dire la tourner ne pouvant l’applanir. Au lieu de dire sans aucuns frais, pourquoi ne dirait-on pas tout simplement sans frais. Nous ne proposons pas de dire sans nuls frais, parce que nul a étymologiquement aussi une valeur purement singulière.
| Locut. vic. | Envoyez-les moi au fur et à mesure que vous les recevrez. |
| Locut. corr. | Envoyez-les moi à mesure que vous les recevrez. |
«Ces deux lourdes locutions ne signifient jamais rien de plus que à mesure. Il faut donc dire: je travaillerai à mesure que vous m’apporterez de l’ouvrage, et non: je travaillerai à fur et à mesure que vous m’apporterez de l’ouvrage.» (Marle. Journal de la langue française.)
Il serait à désirer que tous nos grammairiens voulussent bien, comme M. Marle, chercher à purger notre langue d’une foule de mots parasites, qui nuisent souvent à son élégance et même à sa clarté.
| Locut. vic. | Jusqu’aujourd’hui. |
| Locut. corr. | Jusqu’à aujourd’hui. |
Racine a dit:
L’usage, comme Racine, paraît aussi préférer cette expression. Nous croyons cependant cette opinion plus spécieuse que solide. Jusqu’aujourd’hui, se sera-t-on dit probablement, est composé des mots jusques à le jour de hui, lesquels, par des contractions fort communes dans notre langue, ont été amenés à ne plus présenter à l’œil qu’un seul mot. Or, si vous disiez jusqu’à aujourd’hui, en faisant la décomposition de ce mot ne trouveriez-vous pas un pléonasme? n’auriez-vous pas la préposition à deux fois, jusques à à le jour d’hui? Voilà, nous l’avouons, un raisonnement qui est fort juste, mais voici ce que nous répondons. Aujourd’hui est un mot qui doit être à la vérité considéré comme composé lorsqu’il s’agit d’étymologie, mais que la grammaire ne veut et ne peut, dans l’usage ordinaire, considérer que comme un seul mot, sans nul égard pour les élémens qui le composent. Ce qui le prouve évidemment c’est son emploi dans ces expressions: d’aujourd’hui, depuis aujourd’hui, qui, soumises à l’analyse, donneraient de à le jour d’hui, depuis à le jour d’hui, ce qui serait souverainement ridicule. On sentira que, pour être conséquent, celui qui dira jusqu’aujourd’hui devra dire du jour d’hui, à compter du jour d’hui. Mais ce n’est pas ainsi que l’usage veut qu’on s’exprime. Il veut qu’on dise d’aujourd’hui, et, comme il ne s’oppose pas formellement à ce qu’on dise jusqu’à aujourd’hui, puisqu’on en trouve des exemples dans de bons auteurs: supposons qu’il ne soit arrivé aucun changement dans les cieux jusques à aujourd’hui (Fontenelle. Entr. sur la plur. des mondes), nous nous prononçons décidément en faveur de cette locution, afin surtout d’établir une contradiction de moins dans notre langue qui en a déjà tant.—Aujourd’hui est maintenant un seul mot, un adverbe, comme demain, hier, et l’on doit dire jusqu’à aujourd’hui comme on dit jusqu’à demain, jusqu’à hier. Vaugelas, qui est d’un sentiment contraire au nôtre sur la locution jusqu’aujourd’hui, dit à la fin de sa cinq cent quatorzième remarque: «Il y a pourtant certains endroits où non-seulement on peut dire à aujourd’hui, mais il le faut dire nécessairement, comme on m’a assigné à aujourd’hui, et non pas on m’a assigné aujourd’hui; car ce dernier mot serait équivoque, ou, pour mieux dire, il ne signifierait pas que l’on m’a assigné à aujourd’hui, mais que c’est aujourd’hui qu’on m’a assigné. De même on a remis cette affaire aujourd’hui ne serait pas bien dit pour dire on a remis cette affaire à aujourd’hui. Il y aurait dans l’intelligence de ces paroles: on a remis cette affaire aujourd’hui le même vice et le même inconvénient qu’en celles-ci: on m’a assigné aujourd’hui.»
| Locut. vic. | Je me porte au parfait. |
| Locut. corr. | Je me porte parfaitement. |
Féraud a accueilli cet adverbe blâmé par Voltaire, mais en y ajoutant cette note assez plaisante dans un dictionnaire, adverbe à la mode, et qui paraît prouver qu’il ne s’en servait qu’avec quelque répugnance.
L’Académie ne l’admet pas dans son dictionnaire.
| Locut. vic. | Aussitôt la lettre écrite, le courrier partit. |
| Locut. corr. | Dès que la lettre fut écrite, le courrier partit. |
On ne peut donner à l’adverbe aussitôt un complément qui ne convient qu’à une préposition. Laveaux tolère l’emploi de cette phrase de commerce: aussitôt votre lettre reçue, j’ai fait votre commission. Cette tolérance est blâmable.
| Locut. vic. | Qu’il évite l’amour autant comme les flammes. |
| Locut. corr. | Qu’il évite l’amour autant que les flammes. |
Le vers de Passerat que nous citons ici était correct il y a deux siècles et demi, comme on pourrait le prouver par d’autres citations prises dans les bons auteurs de cette époque, et même d’une époque plus rapprochée; il est aujourd’hui défectueux par la raison qu’il n’est plus permis d’employer comme après autant. C’est un point sur lequel du moins tous les grammairiens sont d’accord. Nous ferons une croix quand nous serons à trois.
| Locut. vic. | Je ne suis pas l’auteur de cette déchirure. |
| Locut. corr. | Je ne suis pas la cause de cette déchirure. |
Le mot auteur n’est bien placé, dans le sens de cause, que dans les phrases où il s’agit d’un effet de quelque importance.
Dans ce vers, auteur est en rapport avec alarmes, mais il y a certainement dans le rapprochement des mots auteur et déchirure de la phrase d’exemple citée en tête de cet article, quelque chose de si ridicule, que toute personne pourvue d’un peu de goût ne peut manquer d’en être aussitôt choquée.
| Locut. vic. | L’automne a été chaude. |
| Locut. corr. | L’automne a été chaud. |
«Maintenant masculin, ce qu’on a fait pour le conformer au genre des trois autres saisons. Les chimistes ont suivi cette méthode pour les noms des terres, des métaux, des demi-métaux. Cet esprit de régularité ne saurait passer trop vite des sciences dans les langues; et aucune langue n’approchera de la perfection tant qu’il ne s’y sera pas étendu à toutes les applications dont il est susceptible.» (M. Ch. Nodier. Ex. crit. des Dict.)
Il est bien probable que le judicieux auteur de l’article que nous venons de citer ne s’associe pas à la sotte prétention de certains grammairiens de faire automne masculin, seulement lorsqu’il est précédé de l’adjectif: un bel automne, et féminin lorsqu’il en est suivi: une automne froide et pluvieuse. Il y a trop de raisonnement dans la tête de M. Ch. Nodier, pour qu’une opinion semblable puisse y trouver place.
| Locut. vic. | Les autres deux hommes étaient partis. |
| Locut. corr. | Les deux autres hommes étaient partis. |
L’adjectif autre, employé avec un nom de nombre, doit toujours être placé après ce nom de nombre, contrairement à l’usage des méridionaux, qui disent toujours les autres six, les autres vingt, etc.
| Prononc. vic. | La ville d’Auc-cerre. | |
| Saint-Germain-l’Auc-cerrois. | ||
| Prononc. corr. | La ville d’Ausserre. | |
| Saint-Germain-l’Ausserrois. | ||
Comment se fait-il que nos grammaires, qui répètent toutes les unes après les autres qu’on doit prononcer, dans le nom propre de ville Auxerre, la lettre x comme s’il y avait deux s, n’aient pas du tout songé à nous indiquer la prononciation du gentilé Auxerrois? Serait-ce parce que ces deux mots doivent naturellement avoir une prononciation identique? Ce raisonnement est assez bon, mais il a laissé cependant se fourvoyer l’usage, et si, par déférence pour cet usage, on prononce Saint-Germain l’Auc-cerrois, ou si, par respect pour l’analogie, on prononce Saint-Germain-l’Ausserrois, on est à peu près sûr maintenant d’encourir le reproche, ou d’inconséquence, ou de gasconisme. L’alternative n’est assurément pas fort agréable.
| Locut. vic. | La chûte d’une avalange le fit périr. |
| Locut. corr. | La chûte d’une avalanche le fit périr. |
Quoique Laveaux (Dict. de l’Acad., édition 1802) permette de dire avalange et avalanche, le dernier de ces mots est seul usité aujourd’hui. Avalange est un archaïsme.
| Locut. vic. | Nous soupâmes avant que de partir. | |
| Avant que mon frère ne soit arrivé. | ||
| Locut. corr. | Nous soupâmes avant de partir. | |
| Avant que mon frère soit arrivé. | ||
La conjonction que est aussi inutile dans la première de ces phrases que la particule négative l’est dans la seconde, aussi l’usage les supprime-t-il maintenant en pareil cas. Cette réforme est trop sensée pour qu’on puisse s’y opposer.
| Locut. vic. | Sa méchanceté est aussi grande qu’avant. | |
| J’ai vu cette dame auparavant vous. | ||
| Je partirai auparavant que vous arriviez. | ||
| Locut. corr. | Sa méchanceté est aussi grande qu’auparavant. | |
| J’ai vu cette dame avant vous. | ||
| Je partirai avant que vous arriviez. | ||
Dans la première des trois phrases que nous venons de citer, il faut auparavant, par la raison qu’avant ne peut être employé comme adverbe que dans les locutions suivantes: en avant, fort avant, trop avant, etc.; Allons en avant, on dansa fort avant dans la nuit, ne creusez pas trop avant, etc.
Dans la seconde, il faut avant, par la raison qu’auparavant ne peut être employé comme préposition, c’est-à-dire avec un complément;
Dans la troisième enfin, il faut encore avant, parce que la conjonction auparavant que est, dans l’état actuel de notre langue, un véritable barbarisme.
| Locut. vic. | Votre ami est bien avantageux! |
| Locut. corr. | Votre ami est bien vain! bien présomptueux! |
«On prend communément aujourd’hui ce mot pour vain, confiant, présomptueux, et les dictionnaires le consacrent en ce sens, où il n’est certainement pas français. C’est une extension de province qui a pu être accueillie par une gazette, mais qui ne mérite pas de l’être par une Académie.» (Ch. Nodier. Examen critique des Dict.)
Cet adjectif ne peut avoir d’autre signification que celle de profitable: ce marché lui a été fort avantageux.
| Prononc. vic. | Dé hier (dès hier) je m’en suis aperçu. |
| Prononc. corr. | Dé zhier je m’en suis aperçu. |
Selon Domergue (Gramm. élém.) le t est nul dans ce mot composé.
Selon M. Laveaux (Dict. des Diff.) le t se fait sentir, mais faiblement.
Selon M. Marle enfin (Omnibus) le h d’hier étant muet, on doit faire sonner le t et prononcer avant-tier.
Voilà trois opinions différentes; laquelle est la bonne?
Nous pensons que c’est celle de M. Marle. Puisque dans l’adverbe hier la lettre h est muette généralement, pourquoi ne le serait-elle pas toujours? Guerre aux exceptions, et surtout aux exceptions inutiles.
| Prononc. vic. | Venez avé moi. |
| Prononc. corr. | Venez avek moi. |
Cette prononciation tronquée avé moi était en usage au commencement du dix-septième siècle, comme on peut le voir par la deux cent soixante-huitième remarque de Vaugelas. Les petits-maîtres et les femmelettes de nos jours, que la plus légère apparence de rudesse fait tomber en syncope, ne parviendront pas, même avec l’aide de quelques grammairiens modernes, à mettre en honneur une prononciation ridicule. Avec a toujours été, depuis plusieurs siècles, prononcé fortement. Nous n’en voulons d’autre preuve que la manière d’écrire cette préposition autrefois: avenc, avecques, avecque.
| Locut. vic. | Cette aveine est gâtée. |
| Locut. corr. | Cette avoine est gâtée. |
«L’Académie dit qu’on prononce assez communément avène. L’Académie se trompe. Il n’y a que les gens de la campagne et les garçons d’écurie qui disent avène ou plutôt aveine. L’Encyclopédie dit avoine. Il n’a de pluriel qu’en parlant des avoines quand elles sont encore sur pied. Les avoines sont belles, on commence à faner les avoines. Je crois cependant qu’en termes de commerce on peut dire: il a acheté des avoines, pour signifier des avoines de différentes espèces et achetées à divers marchands.» (Laveaux. Dict. des Diff.)
Malgré ce que dit Laveaux, nous ne serions pas étonné que d’autres personnes que des gens de la campagne ou des garçons d’écurie, persistassent à dire et écrire avène ou aveine, car on dit en latin avena, et l’on sait combien la raison de l’étymologie a de force auprès de certaines personnes.
| Locut. vic. | L’aveuglement développe chez l’homme les sens de l’ouie et du toucher. |
| Locut. corr. | La cécité développe chez l’homme les sens de l’ouie et du toucher. |
«Ce mot n’est plus synonyme de cécité. Cécité se prend au propre, et aveuglement au figuré.» (Ch. Nodier. Examen crit. des Dict.)
Ainsi cette phrase est défectueuse: les passions nous causent une cécité funeste. Il faut: un aveuglement funeste.
Comment se fait-il qu’un dictionnaire récent comme celui de M. Raymond définisse ainsi le mot aveuglement: privation ou perte du sens de la vue? Que deviendra le principe si important de la propriété des termes, si les lexicographes sont les premiers à donner l’exemple de la confusion?
Aveuglement, adverbe, prend un accent aigu sur le second e, aveuglément. Comme l’adverbe de manière se forme du féminin de l’adjectif, en ajoutant la terminaison ment, et que l’adjectif aveugle n’est pas plus accentué au féminin qu’au masculin, nous remarquerons qu’on ferait beaucoup mieux d’écrire aveuglement adverbe, comme aveuglement substantif, c’est-à-dire sans accent.
| Locut. vic. | J’aurais eu peur si je l’eus vu. |
| Locut. corr. | J’aurais eu peur si je l’eusse vu. |
Le solécisme que nous signalons ici est assez commun dans la conversation; mais nous ne nous serions jamais attendu à le trouver imprimé, surtout dans les œuvres d’un de nos poètes classiques. On lit dans Crébillon:
La licence poétique ne va pas jusques-là.
| Prononc. vic. | Le mois d’a-vrille (comme une vrille). |
| Prononc. corr. | Le mois d’a-vri-le. |
L’Académie prétend que le l de ce mot est mouillé. Laveaux est d’un sentiment contraire, et nous croyons qu’il a pour lui l’autorité de l’usage.
| Locut. vic. | Ses deux aïeux étaient militaires. |
| Locut. corr. | Ses deux aïeuls étaient militaires. |
Le grand-père paternel et le grand-père maternel d’une personne sont ses aïeuls, comme sa grand’mère paternelle et sa grand’mère maternelle sont ses aïeules. Les aïeux sont tous les parens ascendans, à quelque degré qu’ils soient, excepté toutefois le père et la mère.
On a substitué un i à un y dans ce mot, parce que cette dernière lettre n’est réellement à sa place que lorsqu’elle vaut deux i comme dans pays, moyen (pai-is, moi-ien). L’usage, fondé sur l’étymologie, a cependant conservé l’y dans beaucoup de mots où un i pourrait fort bien le remplacer, mais l’usage perd tous les jours sous ce rapport, et cette mauvaise orthographe finira par disparaître entièrement.
| Locut. vic. | Se lécher les babouines. |
| Locut. corr. | Se lécher les babines. |
Les babines sont les lèvres des animaux qu’on n’a pas jugés assez mondes pour se servir à leur égard du mot lèvres.
Les babouines sont les femelles des babouins, espèce de singes fort gros. On dit aussi plaisamment des babouines pour désigner des petites filles, comme on dit des babouins pour désigner des petits garçons.
| Locut. vic. | Quelle bacchanale font ces instrumens! | |
| Votre dîner était un vrai bacchanal. | ||
| Locut. corr. | Quel bacchanal font ces instrumens! | |
| Votre dîner était une vraie bacchanale. | ||
Chez les païens les bacchanales étaient les fêtes de Bacchus, et ces fêtes étaient des orgies. C’est par analogie avec ces fêtes, qu’on a nommé chez nous bacchanale une partie de plaisir où l’on fait des libations nombreuses.
Ainsi, en parlant d’un repas marqué par l’intempérance et le bruit, on dira fort bien: C’était une bacchanale; mais si l’on ne voulait parler que d’un grand tapage, ce serait bacchanal qu’il faudrait employer. Taisez-vous; vous faites un bacchanal insupportable. Ce dernier mot se trouve avec cette signification dans le dictionnaire de l’Académie de 1802.
| Locut. vic. | Ils sont allés baigner ensemble. | |
| On trouva son frère baignant dans son sang. | ||
| Locut. corr. | Ils sont allés se baigner ensemble. | |
| On trouva son frère baigné dans son sang. | ||
Lorsqu’il est question de l’action d’une personne qui prend un bain, le verbe baigner doit toujours être pronominal; je me baigne, tu te baignes, etc. Il ne devient neutre que lorsqu’il exprime une chose ou un être inanimé qui trempe dans un liquide: Ces fruits doivent baigner dans l’eau-de-vie; le cadavre du cheval baignait dans le lac. Quant à la seconde locution, l’Académie ne l’admet pas, et Féraud la repousse positivement. On pourrait dire, il est vrai, sauf l’hyperbole, on trouva cet homme nageant dans son sang; mais il y a une distinction à faire à ce sujet; c’est que nager exprime une action, et que baigner, verbe neutre, exprime un état, et que, conformément à l’usage, l’un est toujours employé au participe présent, et l’autre au participe passé. On ne peut pas plus dire un homme baignant dans son sang qu’un homme nagé dans son sang. Le participe présent implique dans un verbe neutre d’action l’idée d’un mouvement qu’on trouve fort rarement dans l’homme qui baigne dans son sang; le participe passé, au contraire, dénotant naturellement l’absence de vie, nous paraît convenir tout-à-fait dans cette circonstance. Aussi le participe présent et le participe passé ont-ils reçu, dans certaines nomenclatures grammaticales, le premier, le nom de participe actif, et le second, celui de participe passif.
| Locut. vic. | Allons, vous baillez aux corneilles. |
| Locut. corr. | Allons, vous bayez aux corneilles. |
«Béer est le mot propre, dit M. Charles Nodier (Examen crit. des Diction.); mais bayer s’y est substitué». L’auteur du Dictionnaire comique aime mieux aussi écrire béer. Le mot béant, qui n’est autre chose que le participe présent du verbe béer, tenir la bouche ouverte en regardant niaisement, semble assez indiquer que cette dernière orthographe devrait être préférée. Cependant l’usage, en cette occasion, comme dans beaucoup d’autres, a prévalu sur la raison, et l’on écrit aujourd’hui bayer.
| Orth. vic. | Baliez cet escalier. |
| Orth. corr. | Balayez cet escalier. |
De balai on a fait balayer. Il faut donc écrire ainsi ce verbe et le prononcer balai-ier.
Prononcez de même balai-iures (balayure), balai-ieur (balayeur) et non baliures, balieur.
On trouve balier dans Pasquier, Nicod et quelques autres vieux auteurs, et, du temps de Ménage, on ne savait trop lequel valait mieux de balier ou de balayer.
| Prononc. vic. | Bap-tismal. |
| Prononc. corr. | Batismal. |
Selon l’Académie, le p doit se faire sentir dans la prononciation du mot baptismal, et rester muet dans celle de baptême et de ses dérivés baptiser, baptiste, baptistaire, baptistère.
Nous dirons, nous, prononcez baptismal, comme baptême, comme baptiser, comme baptiste, comme baptistaire, comme baptistère, c’est-à-dire sans faire nullement sonner le p, et vous aurez pour vous l’euphonie, l’analogie et l’usage.
| Orth. vic. | J’avais un habit bleu barbot. |
| Orth. corr. | J’avais un habit bleu barbeau. |
Le barbeau est une petite fleur des champs vulgairement connue sous le nom de bluet, à cause de sa couleur.
| Locut. vic. | Mettez la culotte basse. |
| Locut. corr. | Mettez la culotte bas. |
Bas n’est pas un adjectif dans cette phrase; c’est un adverbe. Il doit être invariable. C’est comme s’il y avait mettez la culotte (à) bas.
| Locut. vic. | Marie était bénite entre toutes les femmes. | |
| Cet enfant est bénit par son père. | ||
| Ce chapelet est béni. | ||
| Locut. corr. | Marie était bénie entre toutes les femmes. | |
| Cet enfant est béni par son père. | ||
| Ce chapelet est bénit. | ||
Le verbe bénir a deux participes: l’un qui s’écrit toujours sans t, béni, bénie, lorsqu’il s’agit de la bénédiction de Dieu ou de celle des hommes, autres que les prêtres; l’autre qui s’écrit toujours avec un t, bénit, bénite, lorsqu’il ne s’agit que de la bénédiction des prêtres.
| Locut. vic. | Il n’en avait pas de besoin. | |
| Munissez-le de ce qu’il aura besoin. | ||
| Locut. corr. | Il n’en avait pas besoin. | |
| Munissez-le de ce dont il aura besoin. | ||
On dit avoir besoin, n’en avoir pas besoin, et non avoir de besoin, n’en avoir pas de besoin.
Avoir besoin ne peut être suivi d’un régime direct, mais bien d’un régime indirect.
| Locut. vic. | Il m’a bien ennuyé! |
| Locut. corr. | Il m’a fort ennuyé! |
L’emploi de l’adverbe bien pour les adverbes très et fort ne doit pas avoir lieu sans examen. Domergue fait la remarque que cette phrase: il est bien malade, a dû être mise en usage par l’héritier d’un vieux avare, sur le point de porter un agréable deuil.
Il faut préférer un autre adverbe à l’adverbe bien toutes les fois qu’il pourrait être suivi d’un mot exprimant une idée de mal.
| Locut. vic. | Cela m’a fait bisquer. |
| Locut. corr. | Cela m’a fait pester. |
Deux dictionnaires, ceux de Boiste et de M. Raymond, admettent ce verbe. Nous nous joignons à tous les compilateurs de locutions vicieuses pour le repousser, parce que nous n’en voyons pas du tout l’utilité. Contentons-nous de ses synonymes pester, enrager, endêver, endiabler, qui le valent certainement bien, et peuvent nous suffire dans tous les cas.
| Locut. vic. | Nous cueillons des bleuets. |
| Locut. corr. | Nous cueillons des bluets. |
Bleuet employé pour bluet, petite fleur des champs, est une faute selon tous les dictionnaires; ce n’en est pas une selon la raison; car bluet appartient évidemment à la famille du mot bleu, et ne devrait pas être altéré de cette sorte.
L’usage veut qu’on dise aussi bluette (étincelle, petit ouvrage d’esprit), et non bleuette.
| Orth. vic. | Une troupe de Bohémiens leur tira les cartes. |
| Orth. corr. | Une troupe de Boêmiens leur tira les cartes. |
Si l’on s’en rapportait à la signification donnée à ce mot dans nos dictionnaires, les habitans de la Bohême seraient de fort vilaines gens, vagabonds, sales et fripons. Mais les Bohémiens ou Bohêmes valent bien leurs voisins, et si la mauvaise réputation qu’on leur a faite, et dont ils se soucient probablement fort peu, leur est plutôt échue qu’aux Saxons, aux Bavarois, aux Autrichiens, etc., c’est uniquement parce qu’ils sont désignés en français par un mot qui ressemble assez à un autre vieux mot français, ayant à peu près, selon, certains glossaires, la signification de voleur. Ce mot est boem auquel Borel (Trésor de recherches) n’attribue que celle d’ensorcelé, et d’où pourrait, dit-il, venir le nom des Boëmes ou Égyptiens qui se meslent de sortilège et divinations.
Il y a donc évidemment quiproquo lorsqu’on prend les Bohémiens pour des Boëmes ou Boëmiens, c’est-à-dire, un honnête peuple pour une troupe de filous. Des auteurs modernes ont déjà relevé ce quiproquo, et se sont généreusement portés défenseurs des enfans de la Bohême, qui eussent fort bien pu, dénoncés par le dictionnaire de l’Académie à quelque sévère procureur du roi, se voir un beau jour cités à comparaître en police correctionnelle, pour y justifier de leurs moyens d’existence.
Voici ce que dit Feydel à ce sujet (Remarques sur le dict. de l'Acad.): «L’orthographe de ce mot est Boîme, etc. Les Boîmes ou Gougots sont des bandes d’hommes, de femmes et d’enfans dont les pères vivent en commun, lesquelles se retirent dans les bois, quand les ordonnances les poursuivent sur les grands chemins, etc.»
| Locut. vic. | Voulez-vous une bole de lait chaud? |
| Locut. corr. | Voulez-vous un bol de lait chaud? |
Il y a des provinces, la Bretagne, par exemple, où tout le monde dit une bole; c’est un barbarisme. En anglais bol est neutre, comme presque tous les substantifs de cette langue; il doit être masculin en français, d’après son étymologie.
| Locut. vic. | Mettez ce tabac dans ma boîte. |
| Locut. corr. | Mettez ce tabac dans ma tabatière. |
Pourquoi dire boîte pour tabatière? Dites-vous une coiffure, quand vous voulez désigner un chapeau? une chaussure, quand vous devez indiquer des bas ou des souliers? Nommez les choses par leur nom, et dites: tabatière, lorsque vous avez à parler d’une boîte à tabac.» (M. Marle, Omnibus du Langage.)
| Locut. vic. | Il est arrivé à bonne heure. |
| Locut. corr. | Il est arrivé de bonne heure. |
A bonne heure est un barbarisme fort en usage dans le midi de la France.
| Locut. vic. | Voilà un bonnet d’évêque. |
| Locut. corr. | Voilà une mitre d’évêque. |
«Si vous tenez à nommer les choses par leur nom, dites: la mitre d’un évêque, la toque d’un juge, la barrette d’un cardinal, et non un bonnet d’évêque, de juge, de cardinal.» (M. Marle, Omnibus du Langage.)
| Locut. vic. | Ce plat d’argent est vieux; il est tout bosselé. |
| Locut. corr. | Ce plat d’argent est vieux; il est tout bossué. |
Bosseler, c’est travailler une matière en bosse; bossuer, c’est faire par accident des bosses à cette matière. La différence de signification entre ces deux verbes n’est pas établie depuis fort long-temps, car le dictionnaire de Trévoux dit à l’article bosseler: «C’est la même chose que bossuer,» et à ce dernier article: «On dit aussi bosseler.» Aujourd’hui, d’après tous nos dictionnaires, de la vaisselle bosselée, est de la vaisselle travaillée; et de la vaisselle bossuée, de la vaisselle qui a des bosses. Étant bosselée la vaisselle augmente de valeur; quand elle est bossuée elle en perd.
| Locut. vic. | Un balai de bouilleau. |
| Locut. corr. | Un balai de bouleau. |
Le bouleau est un arbre dont les branches servent à faire des balais. Un bouilleau est une espèce de gamelle à soupe: il n’est guère probable qu’on en fasse des balais.
Beaucoup de grammairiens repoussent encore ce mot, probablement parce qu’il n’a pas été accueilli par le dictionnaire de l’Académie. Le savant M. Feydel a fait à ce sujet la remarque, approuvée depuis par Laveaux (Diction. des Difficultés), que boulevari est un terme de marine, et que c’est celui qu’on emploie figurément dans le langage public. Il signifie grand bruit, grand tumulte. Hourvari, que l’Académie écrit aussi ourvari, mais abusivement selon Laveaux, est un terme exclusivement consacré à la chasse. On pousse ce cri pour faire revenir les chiens sur leurs premières voies.
| Pronon. vic. | Du bouli, de la boulie. |
| Pronon. corr. | Du bouilli, de la bouillie. |
En patois de Paris on dit manger du bouli, de la boulie, sans mouiller les deux l.
On dit aussi dans le même patois: une bouloire, cette eau a boulu; au lieu d’une bouilloire, cette eau a bouilli.
Sarrasin a dit: deux litrons de châtaignes boulues (Testament de Goulu); mais c’était en plaisantant. Cela ne tire nullement à conséquence.
| Locut. vic. | L’Albane naquit à Boulogne. |
| Locut. corr. | L’Albane naquit à Bologne. |
«Léon X.... lui fit demander (à François Ier) une entrevue à Boulogne.» (Mercier, Hist. de France). Lisez Bologne.
Bologne est une ville des États romains; Boulogne est une ville de France (Pas-de-Calais).
| Orth. vic. | C’est un bout-en-train. |
| Orth. corr. | C’est un boute-en-train. |
Bouter est un verbe qui signifiait autrefois mettre. Ainsi la locution un boute-en-train, équivaut à celle-ci un met en train, c’est-à-dire, quelqu’un qui met les autres en train.
| Locut. vic. | Je le pris à brasse-corps. |
| Locut. corr. | Je le pris à bras-le-corps. |
C’est une phrase elliptique dont la construction pleine est à bras (qui entourent) le corps.
| Locut. vic. | Avez-vous la brelue? |
| Locut. corr. | Avez-vous la berlue? |
«On écrivait et on prononçait autrefois barlue, dit l’abbé Féraud. Il est à remarquer que bar ou ber marque quelque chose de courbe, d’oblique, de travers. Ainsi barguigner, c’est ne pas guigner ou viser droit. Barlong, c’est ce qui est inégalement long. Bertauder, c’est tondre inégalement, etc.» (Diction. crit.)
| Locut. vic. | Ces gens-là m’ont assez bringueballé, trinqueballé aujourd’hui. |
| Locut. corr. | Ces gens-là m’ont assez brimballé aujourd’hui. |
Les deux premiers verbes sont des barbarismes. Le troisième se trouve dans le dictionnaire de l’Académie, mais il y est noté comme familier. Sa signification est celle-ci: agiter, pousser çà et là, secouer comme des cloches qu’on sonne mal. Si l’on en croit Boiste, on pourrait aussi dire trimballer; mais nous pensons qu’on ferait tout aussi bien de s’en tenir au verbe brimballer dont Rabelais s’est souvent servi, et qui est accueilli par tous les dictionnaires.
Ce verbe, que l’usage admet, est repoussé par les grammairiens. Nous sommes vraiment fâché de voir les grammairiens moins sensés que l’usage, qui nous a déjà donné tant de preuves de son manque de jugement. Conçoit-on que, pour exprimer le brouillard qui règne quelquefois par une belle matinée d’été, on doive dire qu’il bruine? Mais pourquoi charger bruiner d’une nouvelle acception? La vraie signification de ce verbe est celle-ci: tomber de la bruine, c’est-à-dire, une petite pluie froide, ou un brouillard en pluie. Or, comme il peut y avoir du brouillard sans pluie, c’est précisément pour exprimer l’existence de ce brouillard que nous regardons le verbe brouillasser comme nécessaire.
Il ne faut pas qu’une délicatesse mal entendue nous fasse repousser des mots exprimant des idées qui ne sont pas encore représentées dans notre langue, surtout lorsque ces mots viennent compléter des familles.
Brouillasser est fort ancien dans la langue parlée. On l’a tiré du vieux substantif brouillas qui se disait autrefois pour brouillard: comme des nuës qui, enflées du broüillas d’une nuict, s’esvanouirent aux rayons de ce soleil, etc. (Vie de Ronsard, Œuvres, t. X, 1604.)
| Locut. vic. | Bruc-celles. |
| Locut. corr. | Brusselles. |
En flamand le nom de cette ville s’écrit Brussel. Les Anglais écrivent Brussels, les Espagnols Bruselas, nos anciens auteurs écrivaient Brucelle.