Or, le troisième jour, vers le soir, la mer étant douce et le temps calme, nous vîmes la surface de l’eau en quelque sorte couverte, du côté de la terre, de quelque chose de très noir, sans pouvoir distinguer ce que c’était. Mais un instant après, notre second étant monté dans les haubans du grand mât, et ayant braqué une lunette d’approche sur ce point, cria que c’était une armée. Je ne pouvais m’imaginer ce qu’il entendait par une armée, et je lui répondis assez brusquement, l’appelant fou, ou quelque chose de semblable.—«Oui-da! sir, dit-il, ne vous fâchez pas, c’est bien une armée et même une flotte; car je crois qu’il y a bien mille canots! Vous pouvez d’ailleurs les voir pagayer; ils s’avancent en hâte vers nous, et sont pleins de monde.»
Dans le fond je fus alors un peu surpris, ainsi que mon neveu, le capitaine; comme il avait entendu dans l’île de terribles histoires sur les sauvages et n’était point encore venu dans ces mers, il ne savait trop que penser de cela; et deux ou trois fois il s’écria que nous allions tous être dévorés. Je dois avouer que comme le courant portait avec force vers la terre, je mettais les choses au pire. Cependant je lui recommandai de ne pas s’effrayer, mais de faire mouiller l’ancre aussitôt que nous serions assez près pour savoir s’il nous fallait en venir aux mains avec eux.
Le temps demeurant calme, et les canots nageant rapidement vers nous, je donnai l’ordre de jeter l’ancre et de ferler toutes nos voiles. Quant aux sauvages, je dis à nos gens que nous n’avions à redouter de leur part que le feu; que, pour cette raison, il fallait mettre nos embarcations à la mer, les amarrer, l’une à la proue, l’autre à la poupe, les bien équiper toutes deux, et attendre ainsi l’événement. J’eus soin que les hommes des embarcations se tinssent prêts, avec des seaux et des écopes, à éteindre le feu si les sauvages tentaient de le mettre à l’extérieur du navire.
Dans cette attitude, nous les attendîmes, et en peu de temps ils entrèrent dans nos eaux; mais jamais si horrible spectacle ne s’était offert à des chrétiens! Mon lieutenant s’était trompé de beaucoup dans le calcul de leur nombre,—je veux dire en le portant à mille canots,—le plus que nous pûmes en compter quand ils nous eurent atteints étant d’environ cent vingt-six. Ces canots contenaient une multitude d’Indiens; car quelques-uns portaient seize ou dix-sept hommes, d’autres davantage, et les moindres six ou sept.
Lorsqu’ils se furent approchés de nous, ils semblèrent frappés d’étonnement et d’admiration, comme à l’aspect d’une chose qu’ils n’avaient sans doute jamais vue auparavant, et ils ne surent d’abord, comme nous le comprîmes ensuite, comment s’y prendre avec nous. Cependant ils s’avancèrent hardiment, et parurent se disposer à nous entourer; mais nous criâmes à nos hommes qui montaient les chaloupes de ne pas les laisser venir trop près.
Cet ordre nous entraîna à un engagement avec eux, sans que nous en eussions le dessein; car cinq ou six de leurs grands canots s’étant fort approchés de notre chaloupe, nos gens leur signifièrent de la main de se retirer, ce qu’ils comprirent fort bien, et ce qu’ils firent; mais, dans leur retraite, une cinquantaine de flèches nous furent décochées de ces pirogues, et un de nos matelots de la chaloupe tomba grièvement blessé.
Néanmoins, je leur criai de ne point faire feu; mais nous leur passâmes un bon nombre de planches, dont le charpentier fit sur-le-champ une sorte de palissade ou de rempart, pour les défendre des flèches des sauvages, s’ils venaient à tirer de nouveau.
Une demi-heure après environ, ils s’avancèrent tous en masse sur notre arrière, passablement près, si près même, que nous pouvions facilement les distinguer, sans toutefois pénétrer leur dessein. Je reconnus aisément qu’ils étaient de mes vieux amis, je veux dire de la même race de sauvages que ceux avec lesquels j’avais eu coutume de me mesurer. Ensuite ils nagèrent un peu plus au large jusqu’à ce qu’ils fussent vis-à-vis de notre flanc, puis alors tirèrent à la rame droit sur nous, et s’approchèrent tellement qu’ils pouvaient nous entendre parler. Sur ce, j’ordonnai à tous mes hommes de se tenir clos et couverts, de peur que les sauvages ne décochassent de nouveau quelques traits, et d’apprêter toutes nos armes. Comme ils se trouvaient à portée de la voix, je fis monter Vendredi sur le pont pour conférer avec eux dans son langage, et savoir ce qu’ils prétendaient. Il m’obéit. Le comprirent-ils ou non, c’est ce que j’ignore; mais, sitôt qu’il les eut hélés, six d’entre eux, qui étaient dans le canot le plus avancé, c’est-à-dire le plus rapproché de nous, firent volte-face, et, se baissant, prirent une posture indécente. Était-ce un défi ou un cartel, était-ce purement une marque de mépris ou un signal pour les autres, nous ne savions; mais au même instant Vendredi s’écria qu’ils allaient tirer, et, malheureusement pour lui, pauvre garçon! ils firent voler plus de trois cents flèches, et, à mon inexprimable douleur, tuèrent ce pauvre Vendredi, exposé seul à leur vue. L’infortuné fut percé de trois flèches et trois autres tombèrent très près de lui, tant ils étaient de redoutables tireurs.
Je fus si furieux de la perte de mon vieux serviteur, le compagnon de tous mes chagrins et de mes solitudes, que j’ordonnai sur-le-champ de charger cinq canons à mitraille et quatre à boulets; et nous leur envoyâmes une bordée telle, que de leur vie ils n’en avaient jamais essuyé de pareille, à coup sûr.
Ils n’étaient pas à plus d’une demi-encâblure quand nous fîmes feu, et nos canonniers avaient pointé si juste, que trois ou quatre de leurs canots furent, comme nous eûmes tout lieu de le croire, renversés d’un seul coup.
La manière incongrue dont ils nous avaient tourné le dos ne nous avait pas grandement offensés; d’ailleurs, il n’était pas certain que cela, qui passerait chez nous pour une marque du plus grand mépris, fût par eux considéré de même; aussi avais-je seulement résolu de leur répondre par une salve de quatre ou cinq coups de canon à poudre, ce que je savais devoir les effrayer suffisamment. Mais quand ils tirèrent directement sur nous avec toute la furie dont ils étaient capables, et surtout lorsqu’ils eurent tué mon pauvre Vendredi, que j’aimais et estimais tant, et qui, par le fait, le méritait si bien, non seulement je crus ma colère justifiée devant Dieu et devant les hommes, mais j’aurais été content si j’avais pu les submerger eux et tous leurs canots.
Je ne saurais dire combien nous en tuâmes ni combien nous en blessâmes de cette bordée; mais, assurément, jamais on ne vit un tel effroi et un tel hourvari parmi une pareille multitude; il y avait bien en tout, brisées et culbutées, treize ou quatorze pirogues dont les hommes s’étaient jetés à la nage; le reste de ces barbares, épouvantés, éperdus, s’enfuyaient aussi vite que possible, se souciant peu de sauver ceux dont les pirogues avaient été brisées ou effondrées par notre canonnade. Aussi, je le suppose, beaucoup d’entre eux périrent-ils. Un pauvre diable, qui luttait à la nage contre les flots, fut recueilli par nos gens plus d’une heure après que tous étaient partis.
Nos coups de canon à mitraille durent en tuer et en blesser un grand nombre; mais, bref, nous ne pûmes savoir ce qu’il en avait été; ils s’enfuirent si précipitamment qu’au bout de trois heures ou environ, nous n’apercevions plus que trois ou quatre canots traîneurs[28]. Et nous ne revîmes plus les autres, car, une brise se levant le soir même, nous appareillâmes et fîmes voile pour le Brésil.
Nous avions bien un prisonnier, mais il était si triste, qu’il ne voulait ni manger, ni parler. Nous nous figurâmes tous qu’il voulait se laisser mourir de faim. Pour le guérir, j’usai d’un expédient: j’ordonnai qu’on le prît, qu’on le redescendît dans la chaloupe, et qu’on lui fit accroire qu’on allait le rejeter à la mer, et l’abandonner où on l’avait trouvé, s’il persistait à garder le silence. Il s’obstina: nos matelots le jetèrent donc réellement à la mer et s’éloignèrent de lui; alors il les suivit, car il nageait comme un poisson, et se mit à les appeler dans sa langue: mais ils ne comprirent pas un mot de ce qu’il disait. Cependant, à la fin, ils le reprirent à bord. Depuis, il devint plus traitable, et je n’eus plus recours à cet expédient.
Nous remîmes alors à la voile. J’étais inconsolable de la perte de mon serviteur Vendredi, et je serais volontiers retourné dans l’île pour y prendre quelque autre sauvage à mon service, mais cela ne se pouvait; nous poursuivîmes donc notre route. Nous avions un prisonnier, comme je l’ai dit, et beaucoup de temps s’écoula avant que nous pussions lui faire entendre la moindre chose. A la longue, cependant, nos gens lui apprirent quelque peu d’anglais, et il se montra plus sociable. Nous lui demandâmes de quel pays il venait: sa réponse nous laissa au même point, car son langage était si étrange, si guttural, et se parlait de la gorge d’une façon si sourde et si bizarre, qu’il nous fut impossible d’en recueillir un mot, et nous fûmes tous d’avis qu’on pouvait aussi bien parler ce baragouin avec un bâillon dans la bouche qu’autrement. Ses dents, sa langue, son palais, ses lèvres, autant que nous pûmes voir, ne lui étaient d’aucun usage: il formait ses mots précisément comme une trompe de chasse forme un ton, à plein gosier. Il nous dit cependant, quelque temps après, quand nous lui eûmes enseigné à articuler un peu l’anglais, qu’ils s’en allaient avec leurs rois pour livrer une grande bataille. Comme il avait dit rois, nous lui demandâmes combien ils en avaient. Il nous répondit qu’il y avait là cinq nation,—car nous ne pouvions lui faire comprendre l’usage de l’S au pluriel,—et qu’elles s’étaient réunies pour combattre deux autre nation. Nous lui demandâmes alors pourquoi ils s’étaient avancés sur nous.—«Pour faire la grande merveille regarder,» dit-il (To makee the great wonder look). A ce propos, il est bon de remarquer que tous ces naturels, de même que ceux d’Afrique, quand ils apprennent l’anglais, ajoutent toujours deux E à la fin des mots où nous n’en mettons qu’un, et placent l’accent sur le dernier, comme makee, takee, par exemple, prononciation vicieuse dont on ne saurait les désaccoutumer, et dont j’eus beaucoup de peine à débarrasser Vendredi, bien que j’eusse fini par en venir à bout.
Et maintenant que je viens de nommer encore une fois ce pauvre garçon, il faut que je lui dise un dernier adieu. Pauvre honnête Vendredi!... Nous l’ensevelîmes avec toute la décence et la solennité possibles. On le mit dans un cercueil, on le jeta à la mer, et je fis tirer pour lui onze coups de canon. Ainsi finit la vie du plus reconnaissant, du plus fidèle, du plus candide, du plus affectionné serviteur qui fût jamais.
A la faveur d’un bon vent, nous cinglions alors vers le Brésil, et au bout de douze jours environ, nous découvrîmes la terre par la latitude de cinq degrés sud de la ligne: c’est là le point le plus nord-est de toute cette partie de l’Amérique. Nous demeurâmes sud-quart-est en vue de cette côte pendant quatre jours; nous doublâmes alors le cap Saint-Augustin, et, trois jours après, nous vînmes mouiller dans la baie de Tous-les-Saints, l’ancien lieu de ma délivrance, d’où m’étaient venues également ma bonne et ma mauvaise fortune.
Jamais navire n’avait amené dans ces parages personne qui y eût moins affaire que moi, et cependant ce ne fut qu’avec beaucoup de difficultés que nous fûmes admis à avoir avec la terre la moindre communication. Ni mon partner lui-même, qui vivait encore, et faisait en ces lieux grande figure, ni les deux négociants, mes curateurs, ni le bruit de ma miraculeuse conservation dans l’île, ne purent m’obtenir cette faveur. Toutefois, mon partner, se souvenant que j’avais donné cinq cents moidores au prieur du monastère des Augustins, et trois cent soixante-douze aux pauvres, alla au couvent, et engagea le prieur à se rendre auprès du gouverneur pour lui demander pour moi la permission de descendre à terre avec le capitaine, quelqu’un autre et huit matelots seulement, et la condition expresse et absolue que nous ne débarquerions aucune marchandise et ne transporterions nulle autre personne sans autorisation.
On fut si strict envers nous quant au non-débarquement des marchandises, que ce ne fut qu’avec une extrême difficulté que je pus mettre à terre trois ballots de merceries anglaises, à savoir, de draps fins, d’étoffes et de toiles que j’avais apportées pour en faire présent à mon partner.
C’était un homme généreux et grand, bien que, ainsi que moi, il fût parti de fort bas d’abord. Quoiqu’il ne sût pas que j’eusse le moindre dessein de lui rien donner, il m’envoya à bord des provisions fraîches, du vin et des confitures, pour une valeur de plus de trente moidores, à quoi il avait joint du tabac et trois ou quatre belles médailles d’or; mais je m’acquittai envers lui par mon présent, qui, comme je l’ai dit, consistait en drap fin, en étoffes anglaises, en dentelles et en belles toiles de Hollande. Je lui livrai en outre pour cent livres sterling de marchandises d’autre espèce, et j’obtins de lui, en retour, qu’il ferait assembler le sloop que j’avais apporté avec moi d’Angleterre pour l’usage de mes planteurs, afin d’envoyer à ma colonie les secours que je lui destinais.
En conséquence, il se procura des bras, et le sloop fut achevé en très peu de jours, car il était déjà tout façonné; puis je donnai au capitaine qui en prit le commandement des instructions telles qu’il ne pouvait manquer de trouver l’île. Aussi la trouva-t-il, comme par la suite j’en reçus l’avis de mon partner. Le sloop fut bientôt chargé de la petite cargaison que j’adressais à mes insulaires, et un de nos marins, qui m’avait suivi dans l’île, m’offrit alors de s’embarquer pour aller s’y établir moyennant une lettre de moi, laquelle enjoignit au gouverneur espagnol de lui assigner une étendue de terrain convenable et de lui donner les outils et les choses nécessaires à des plantations, ce à quoi il se disait fort entendu, ayant été colon au Maryland, et, par-dessus le marché, boucanier.
Je confirmai ce garçon dans ce dessein en lui accordant tout ce qu’il désirait. Pour se l’attacher comme esclave, je l’avantageai en outre du sauvage que nous avions fait prisonnier de guerre, et je fis passer l’ordre au gouverneur espagnol de lui donner sa part de tout ce dont il avait besoin, ainsi qu’aux autres.