Ce sentiment qui grossit le danger ne manqua pas son effet ordinaire sur notre imagination en nous représentant les capitaines anglais et hollandais comme des gens incapables d’entendre raison, de distinguer l’honnête homme d’avec le coquin, de discerner une histoire en l’air, calculée pour nous nuire et dans le dessein de tromper, d’avec le récit simple et vrai de tout notre voyage, de nos opérations et de nos projets; car nous avions cent moyens de convaincre toute créature raisonnable que nous n’étions pas des pirates: notre cargaison, la route que nous tenions, la franchise avec laquelle nous nous montrions et étions entrés dans tel et tel port, la forme et la faiblesse de notre bâtiment, le nombre de nos hommes, la petite quantité de nos armes et de nos munitions, la rareté de nos vivres, n’était-ce pas là tout autant de témoignages irrécusables? L’opium et les autres marchandises que nous avions à bord auraient prouvé que le navire était allé au Bengale; les Hollandais, qui, disait-on, avaient tous les noms des hommes de son ancien équipage, auraient vu aisément que nous étions un mélange d’Anglais, de Portugais et d’Indiens, et qu’il n’y avait parmi nous que deux Hollandais. Toutes ces circonstances et bien d’autres encore auraient suffi et au delà pour rendre évident à tout capitaine entre les mains de qui nous serions tombés que nous n’étions pas des pirates.
Mais la peur, cette aveugle et vaine passion, nous troublait et nous jetait dans les vapeurs: elle brouillait notre cervelle, et notre imagination abusée enfantait mille terribles choses moralement impossibles. Nous nous figurions, comme on nous l’avait rapporté, que les marins des navires anglais et hollandais, que ces derniers, particulièrement, étaient si enragés au seul nom de pirate, surtout si furieux de la déconfiture de leurs chaloupes et de notre fuite que, sans se donner le temps de s’informer si nous étions ou non des écumeurs et sans vouloir rien entendre, ils nous exécuteraient sur-le-champ. Pour qu’ils daignassent faire plus de cérémonie, nous réfléchissions que la chose avait à leurs yeux de trop grandes apparences de vérité: le vaisseau n’était-il pas le même, quelques-uns de leurs matelots ne le connaissaient-ils pas, n’avaient-ils pas fait partie de son équipage, et dans la rivière de Camboge, lorsque nous avions appris qu’ils devaient descendre pour nous examiner, n’avions-nous pas battu leurs chaloupes et levé le pied? Nous ne mettions donc pas en doute qu’ils ne fussent aussi pleinement assurés que nous étions pirates que nous étions convaincus du contraire; et souvent je disais que je ne savais si, nos rôles changés, notre cas devenu le leur, je n’eusse pas considéré tout ceci comme de la dernière évidence, et me fusse fait aucun scrupule de tailler en pièces l’équipage sans croire et peut-être même sans écouter ce qu’il aurait pu alléguer pour sa défense.
Quoi qu’il en fût, telles avaient été nos appréhensions, et mon partner et moi nous avions rarement fermé l’œil sans rêver corde et grande vergue, c’est-à-dire potence; sans rêver que nous combattions, que nous étions pris, que nous tuions et que nous étions tués. Une nuit entre autres, dans mon songe j’entrai dans une telle fureur, m’imaginant que les Hollandais nous abordaient et que j’assommais un de leurs matelots, que je frappai du poing contre le côté de la cabine où je couchais et avec une telle force que je me blessai très grièvement la main, que je me foulai les jointures, que je me meurtris et déchirai la chair: à ce coup non seulement je me réveillai en sursaut, mais encore je fus en transe un moment d’avoir perdu deux doigts.
Une autre crainte dont j’avais été possédé, c’était le traitement cruel que nous feraient les Hollandais si nous tombions entre leurs mains. Alors l’histoire d’Amboyne me revenait dans l’esprit, et je pensais qu’ils pourraient nous appliquer la question, comme en cette île ils l’avaient appliquée à nos compatriotes, et forcer par la violence de la torture quelques-uns de nos hommes à confesser des crimes dont jamais ils ne s’étaient rendus coupables, à s’avouer eux et nous tous pirates, afin de pouvoir nous mettre à mort avec quelques apparences de justice; poussés qu’ils seraient à cela par l’appât du gain, notre vaisseau et sa cargaison valant en somme quatre ou cinq mille livres sterling.
Toutes ces appréhensions nous avaient tourmentés, mon partner et moi, nuit et jour. Nous ne prenions point en considération que les capitaines de navire n’avaient aucune autorité pour agir ainsi, et que si nous nous constituions leurs prisonniers, ils ne pourraient se permettre de nous torturer, de nous mettre à mort sans en être responsables quand ils retourneraient dans leur patrie: au fait, ceci n’avait rien de bien rassurant; car s’ils eussent mal agi à notre égard, le bel avantage pour nous qu’ils fussent appelés à en rendre compte, et si nous avions été occis tout d’abord, la belle satisfaction pour nous qu’ils en fussent punis quand ils rentreraient chez eux.
Je ne puis m’empêcher de consigner ici quelques réflexions que je faisais alors sur mes nombreuses vicissitudes passées. Oh! combien je trouvais cruel que moi, qui avais dépensé quarante années de ma vie dans de continuelles traverses, qui avais enfin touché en quelque sorte au port vers lequel tendent tous les hommes, le repos et l’abondance, je me fusse volontairement jeté dans de nouveaux chagrins, par mon choix funeste, et que moi, qui avais échappé à tant de périls dans ma jeunesse, j’en fusse venu sur le déclin de l’âge, dans une contrée lointaine, en lieu et circonstance où mon innocence ne pouvait m’être d’aucune protection, à me faire pendre pour un crime que, bien loin d’en être coupable, j’exécrais.
A ces pensées succédait un élan religieux, et je me prenais à considérer que c’était là sans doute une disposition immédiate de la Providence; que je devais le regarder comme tel et m’y soumettre; que, bien que je fusse innocent devant les hommes, tant s’en fallait que je le fusse devant mon Créateur; que je devais songer aux fautes signalées dont ma vie était pleine et pour lesquelles la Providence pouvait m’infliger ce châtiment, comme une juste rétribution; enfin, que je devais m’y résigner comme je me serais résigné à un naufrage s’il eût plu à Dieu de me frapper d’un pareil désastre.
A son tour mon courage naturel quelquefois reparaissait, je formais de vigoureuses résolutions, je jurais de ne jamais me laisser prendre, de ne jamais me laisser torturer par une poignée de barbares froidement impitoyables; je me disais qu’il aurait mieux valu pour moi tomber entre les mains des sauvages, des cannibales, qui, s’ils m’eussent fait prisonnier, m’eussent à coup sûr dévoré, que de tomber entre les mains de ces messieurs, dont peut-être la rage s’assouvirait sur moi par des cruautés inouïes, des atrocités. Je me disais ceci: Quand autrefois j’en venais aux mains avec les sauvages, n’étais-je pas résolu à combattre jusqu’au dernier soupir? et je me demandais pourquoi je ne ferais pas de même alors, puisque être pris par ces messieurs était pour moi une idée plus terrible que ne l’avait jamais été celle d’être mangé par les sauvages. Les Caraïbes, à leur rendre justice, ne mangeaient pas un prisonnier qu’il n’eût rendu l’âme, ils le tuaient d’abord comme nous tuons un bœuf; tandis que ces messieurs possédaient une multitude de raffinements ingénieux pour enchérir sur la cruauté de la mort.—Toutes les fois que ces pensées prenaient le dessus, je tombais immanquablement dans une sorte de fièvre, allumée par les agitations d’un combat supposé: mon sang bouillait, mes yeux étincelaient comme si j’eusse été dans la mêlée, puis je jurais de ne point accepter de quartier et, quand je ne pourrais plus résister, de faire sauter le navire et tout ce qui s’y trouvait pour ne laisser à l’ennemi qu’un chétif butin dont il pût faire trophée.
Mais aussi lourd qu’avait été le poids de ces anxiétés et de ces perplexités tandis que nous étions à bord, aussi grande fut notre joie quand nous nous vîmes à terre, et mon partner me conta qu’il avait rêvé que ses épaules étaient chargées d’un fardeau très pesant qu’il devait porter au sommet d’une montagne: il sentait qu’il ne pourrait le soutenir longtemps; mais était survenu le pilote portugais qui l’en avait débarrassé, la montagne avait disparu et il n’avait plus aperçu devant lui qu’une plaine douce et unie. Vraiment il en était ainsi, nous étions comme des hommes qu’on a délivrés d’un pesant fardeau.
Pour ma part, j’avais le cœur débarrassé d’un poids sous lequel je faiblissais; et, comme je l’ai dit, je fis serment de ne jamais retourner en mer sur ce navire.—Quand nous fûmes à terre, le vieux pilote, devenu alors notre ami, nous procura un logement et un magasin pour nos marchandises, qui dans le fond ne faisaient à peu près qu’un: c’était une hutte contiguë à une maison spacieuse, le tout construit en cannes et environné d’une palissade de gros roseaux pour garder des pilleries des voleurs, qui, à ce qu’il paraît, pullulent dans le pays. Néanmoins, les magistrats nous octroyèrent une petite garde: nous avions un soldat qui, avec une espèce de hallebarde ou de demi-pique, faisait sentinelle à notre porte et auquel nous donnions une mesure de riz et une petite pièce de monnaie, environ la valeur de trois pence par jour. Grâce à tout cela, nos marchandises étaient en sûreté.
La foire habituellement tenue dans ce lieu était terminée depuis quelque temps; cependant nous trouvâmes encore trois ou quatre jonques dans la rivière et deux japoniers, j’entends deux vaisseaux du Japon, chargés de marchandises chinoises, attendant, pour faire voile, les négociants japonais qui étaient encore à terre.
La première chose que fit pour nous notre vieux pilote portugais, ce fut de nous ménager la connaissance de trois missionnaires catholiques qui se trouvaient dans la ville et qui s’y étaient arrêtés depuis assez longtemps pour convertir les habitants au christianisme; mais nous crûmes voir qu’ils ne faisaient que de piteuse besogne et que les chrétiens qu’ils faisaient n’étaient que de tristes chrétiens. Quoi qu’il en fût, ce n’était pas notre affaire. Un de ces prêtres était un Français qu’on appelait le Père Simon, homme de bonne et joyeuse humeur, franc dans ses propos et n’ayant pas la mine si sérieuse et si grave que les deux autres, l’un Portugais, l’autre Génois. Le Père Simon était courtois, aisé dans ses manières et d’un commerce fort aimable; ses deux compagnons, plus réservés, paraissaient rigides et austères, et s’appliquaient tout de bon à l’œuvre pour laquelle ils étaient venus, c’est-à-dire à s’entretenir avec les habitants et à s’insinuer parmi eux toutes les fois que l’occasion s’en présentait. Souvent nous prenions nos repas avec ces révérends; et quoique, à vrai dire, ce qu’ils appellent la conversion des Chinois au christianisme soit fort éloignée de la vraie conversion requise pour amener un peuple à la foi du Christ, et ne semble guère consister qu’à leur apprendre le nom de Jésus, à réciter quelques prières à la Vierge Marie et à son Fils dans une langue qu’ils ne comprennent pas, à faire le signe de la croix et autres choses semblables, cependant il me faut l’avouer, ces religieux qu’on appelle missionnaires ont une ferme croyance que ces gens seront sauvés et qu’ils sont l’instrument de leur salut; dans cette persuasion, ils subissent non seulement les fatigues du voyage, les dangers d’une pareille vie, mais souvent la mort même avec les tortures les plus violentes pour l’accomplissement de cette œuvre; et ce serait de notre part un grand manque de charité, quelque opinion que nous ayons de leur besogne en elle-même et de leur manière de l’expédier, si nous n’avions pas une haute opinion du zèle qui la leur fait entreprendre à travers tant de dangers, sans avoir en vue pour eux-mêmes le moindre avantage temporel[36].
Or, pour en revenir à mon histoire, ce prêtre français, le Père Simon, avait, ce me semble, ordre du chef de la mission de se rendre à Péking, résidence royale de l’Empereur chinois, et attendait un autre prêtre qu’on devait lui envoyer de Macao pour l’accompagner. Nous nous trouvions rarement ensemble sans qu’il m’invitât à faire ce voyage avec lui, m’assurant qu’il me montrerait toutes les choses glorieuses de ce puissant Empire, et entre autres la plus grande cité du monde:—«Cité, disait-il, que votre Londres et notre Paris réunis ne pourraient égaler.»—Il voulait parler de Péking, qui, je l’avoue, est une ville fort grande et infiniment peuplée; mais comme j’ai regardé ces choses d’un autre œil que le commun des hommes, j’en donnerai donc mon opinion en peu de mots quand, dans la suite de mes voyages, je serai amené à en parler plus particulièrement.
Mais d’abord je retourne à mon moine ou missionnaire: dînant un jour avec lui, nous trouvant tous fort gais, je lui laissai voir quelque penchant à le suivre, et il se mit à me presser très vivement, ainsi que mon partner, et à nous faire mille séductions pour nous décider.—«D’où vient donc, Père Simon, dit mon partner, que vous souhaitez si fort notre société? Vous savez que nous sommes hérétiques; vous ne pouvez nous aimer ni goûter notre compagnie.»—«Oh! s’écria-t-il, vous deviendrez peut-être de bons catholiques, avec le temps: mon affaire ici est de convertir des païens; et qui sait si je ne vous convertirai pas aussi?»—«Très bien, Père, repris-je; ainsi vous nous prêcherez tout le long du chemin?»—«Non, non, je ne vous importunerai pas: notre religion n’est pas incompatible avec les bonnes manières; d’ailleurs, nous sommes tous ici censés compatriotes. Au fait, ne le sommes-nous pas eu égard au pays où nous nous trouvons; et si vous êtes huguenots et moi catholique, au total ne sommes-nous pas tous chrétiens? Tout au moins, ajouta-t-il, nous sommes tous de braves gens et nous pouvons fort bien nous hanter sans nous incommoder l’un l’autre.»—Je goûtai fort ces dernières paroles, qui rappelèrent à mon souvenir mon jeune ecclésiastique que j’avais laissé au Brésil, mais il s’en fallait de beaucoup que ce Père Simon approchât de son caractère; car bien que le Père Simon n’eût en lui nulle apparence de légèreté criminelle, cependant il n’avait pas ce fonds de zèle chrétien, de piété stricte, d’affection sincère pour la religion que mon autre bon ecclésiastique possédait et dont j’ai parlé longuement.
Mais laissons un peu le Père Simon, quoiqu’il ne nous laissât point, ni ne cessât de nous solliciter de partir avec lui. Autre chose alors nous préoccupait: il s’agissait de nous défaire de notre navire et de nos marchandises, et nous commencions à douter fort que nous le pussions, car nous étions dans une place peu marchande: une fois même je fus tenté de me hasarder à faire voile pour la rivière de Kilam et la ville de Nanking; mais la Providence sembla alors, plus visiblement que jamais, s’intéresser à nos affaires, et mon courage fut tout à coup relevé par le pressentiment que je devais, d’une manière ou d’une autre, sortir de cette perplexité et revoir enfin ma patrie: pourtant je n’avais pas le moindre soupçon de la voie qui s’ouvrirait, et quand je me prenais quelquefois à y songer, je ne pouvais imaginer comment cela adviendrait. La Providence, dis-je, commença ici à débarrasser un peu notre route, et pour la première chose heureuse voici que notre vieux pilote portugais nous amena un négociant japonais qui, après s’être enquis des marchandises que nous avions, nous acheta en premier lieu tout notre opium: il nous en donna un très bon prix, et nous paya en or, au poids, partie en petites pièces au coin du pays, partie en petits lingots d’environ dix ou onze onces chacun. Tandis que nous étions en affaire avec lui pour notre opium, il me vint à l’esprit qu’il pourrait bien aussi s’arranger de notre navire, et j’ordonnai à l’interprète de lui en faire la proposition; à cette ouverture, il leva tout bonnement les épaules, mais quelques jours après il revint avec un des missionnaires comme trucheman, et me fit cette offre:—«Je vous ai acheté, dit-il, une trop grande quantité de marchandises avant d’avoir la pensée ou que la proposition m’ait été faite d’acheter ce navire, de sorte qu’il ne me reste pas assez d’argent pour le payer; mais si vous voulez le confier au même équipage, je le louerai pour aller au Japon, d’où je l’enverrai aux îles Philippines avec un nouveau chargement dont je paierai le fret avant son départ du Japon, et à son retour je l’achèterai.»—Je prêtai l’oreille à cette proposition, et elle remua si vivement mon humeur aventurière que je conçus aussitôt l’idée de partir moi-même avec lui, puis de faire voile des îles Philippines pour les mers du Sud. Je demandai donc au négociant japonais s’il ne pourrait pas ne nous garder que jusqu’aux Philippines et nous congédier là. Il répondit que la chose était impossible, parce qu’alors il ne pourrait effectuer le retour de sa cargaison, mais qu’il nous congédierait au Japon, à la rentrée du navire. J’y adhérais, toujours disposé à partir; mais mon partner, plus sage que moi, m’en dissuada en me représentant les dangers auxquels j’allais m’exposer et sur ces mers, et chez les Japonais, qui sont faux, cruels et perfides, et chez les Espagnols des Philippines, plus faux, plus cruels et plus perfides encore.
Mais pour amener à conclusion ce grand changement dans nos affaires, il fallait d’abord consulter le capitaine du navire et l’équipage, et savoir s’ils voulaient aller au Japon, et tandis que cela m’occupait, le jeune homme que mon neveu m’avait laissé pour compagnon de voyage vint à moi et me dit qu’il croyait l’expédition proposée fort belle, qu’elle promettait de grands avantages et qu’il serait ravi que je l’entreprisse; mais que si je ne me décidais pas à cela et que je voulusse l’y autoriser, il était prêt à partir comme marchand, ou en toute autre qualité, à mon bon plaisir.—«Si jamais je retourne en Angleterre, ajouta-t-il, et vous y retrouve vivant, je vous rendrai un compte fidèle de mon gain, qui sera tout à votre discrétion.»
Il m’était réellement pénible de me séparer de lui; mais, songeant aux avantages qui étaient vraiment considérables, et que ce jeune homme était aussi propre à mener l’affaire à bien que qui que ce fût, j’inclinai à le laisser partir; cependant je lui dis que je voulais d’abord consulter mon partner, et que je lui donnerais une réponse le lendemain. Je m’en entretins donc avec mon partner, qui s’y prêta très généreusement.—«Vous savez, me dit-il, que ce navire nous a été funeste, et que nous avons résolu tous les deux de ne plus nous y embarquer: si votre intendant—ainsi appelait-il mon jeune homme—veut tenter le voyage, je lui abandonne ma part du navire pour qu’il en tire le meilleur parti possible; et si nous vivons assez pour revoir l’Angleterre, et s’il réussit dans ces expéditions lointaines, il nous tiendra compte de la moitié du profit du louage du navire, l’autre moitié sera pour lui.»
Mon partner, qui n’avait nulle raison de prendre intérêt à ce jeune homme, faisant une offre semblable, je me gardai bien d’être moins généreux; et tout l’équipage consentant à partir avec lui, nous lui donnâmes la moitié du bâtiment en propriété, et nous reçûmes de lui un écrit par lequel il s’obligeait à nous tenir compte de l’autre; puis il partit pour le Japon.—Le négociant japonais se montra un parfait honnête homme à son égard: il le protégea au Japon, et lui fit obtenir la permission de descendre à terre, faveur qu’en général les Européens n’obtiennent plus depuis quelque temps; il lui paya son fret très ponctuellement, et l’envoya aux Philippines chargé de porcelaines du Japon et de la Chine avec un subrécargue du pays, qui, après avoir trafiqué avec les Espagnols, rapporta des marchandises européennes et un fort lot de clous de girofle et autres épices. A son arrivée, non seulement il lui paya son fret aussitôt et grassement, mais encore, comme notre jeune homme ne se souciait point alors de vendre le navire, le négociant lui fournit des marchandises pour son compte; de sorte qu’avec quelque argent et quelques épices qu’il avait d’autre part et qu’il emporta avec lui, il retourna aux Philippines, chez les Espagnols, où il se défit de sa cargaison très avantageusement. Là, s’étant fait de bonnes connaissances à Manille, il obtint que son navire fût déclaré libre; et le gouverneur de Manille l’ayant loué pour aller en Amérique, à Acapulco, sur la côte du Mexique, il lui donna la permission d’y débarquer, de se rendre à Mexico, et de prendre passage pour l’Europe, lui et tout son monde, sur un navire espagnol.
Il fit le voyage d’Acapulco très heureusement, et il y vendit son navire. Là, ayant aussi obtenu la permission de se rendre par terre à Porto-Bello, il trouva, je ne sais comment, le moyen de passer à la Jamaïque avec tout ce qu’il avait, et environ huit ans après il revint en Angleterre excessivement riche: de quoi je parlerai en son lieu. Sur ce, je reviens à mes propres affaires.
Sur le point de nous séparer du bâtiment et de l’équipage, nous nous prîmes naturellement à songer à la récompense que nous devions donner aux deux hommes qui nous avaient avertis si fort à propos du projet formé contre nous dans la rivière de Camboge. Le fait est qu’ils nous avaient rendu un service insigne, et qu’ils méritaient bien de nous, quoique, soit dit en passant, ils ne fussent eux-mêmes qu’une paire de coquins; car, ajoutant foi à la fable qui nous transformait en pirates, et ne doutant pas que nous ne nous fussions enfuis avec le navire, ils étaient venus nous trouver, non seulement pour nous avertir de ce qu’on machinait contre nous, mais encore pour s’en aller faire la course en notre compagnie, et l’un d’eux avoua plus tard que l’espérance seule d’écumer la mer avec nous l’avait poussé à cette révélation. N’importe! le service qu’ils nous avaient rendu n’en était pas moins grand, et c’est pourquoi, comme je leur avais promis d’être reconnaissant envers eux, j’ordonnai premièrement qu’on leur payât les appointements qu’ils déclaraient leur être dus à bord de leurs vaisseaux respectifs, c’est-à-dire à l’Anglais neuf mois de ses gages et sept au Hollandais; puis, en outre, et par-dessus, je leur fis donner une petite somme en or, à leur grand contentement. Je nommai ensuite l’Anglais maître canonnier du bord, le nôtre ayant passé lieutenant en second et commis aux vivres; pour le Hollandais, je le fis maître d’équipage. Ainsi grandement satisfaits, l’un et l’autre rendirent de bons offices, car tous les deux étaient d’habiles marins et d’intrépides compagnons.
Nous étions alors sur le sol de la Chine; et si au Bengale je m’étais cru banni et éloigné de ma patrie, tandis que pour mon argent j’avais tant de moyens de revenir chez moi, que ne devais-je pas penser en ce moment où j’étais environ à mille lieues plus loin de l’Angleterre, et sans perspective aucune de retour!
Seulement, comme une autre foire devait se tenir au bout de quatre mois dans la ville où nous étions, nous espérions qu’alors nous serions à même de nous procurer toutes sortes de produits du pays, et vraisemblablement de trouver quelque jonque chinoise ou quelque navire venant de Nanking qui serait à vendre et pourrait nous transporter nous et nos marchandises où il nous plairait. Faisant fond là-dessus, je résolus d’attendre; d’ailleurs, comme nos personnes privées n’étaient pas suspectes, si quelques bâtiments anglais ou hollandais se présentaient ne pouvions-nous pas trouver l’occasion de charger nos marchandises et d’obtenir passage pour quelque autre endroit des Indes moins éloigné de notre patrie?
Dans cette espérance, nous nous déterminâmes donc à demeurer en ce lieu; mais, pour nous récréer, nous nous permîmes deux ou trois petites tournées dans le pays. Nous fîmes d’abord un voyage de dix jours pour aller voir Nanking, ville vraiment digne d’être visitée. On dit qu’elle renferme un million d’âmes, je ne le crois pas: elle est symétriquement bâtie, toutes les rues sont régulièrement alignées et se croisent l’une l’autre en ligne droite, ce qui lui donne une avantageuse apparence.
Mais quand j’en viens à comparer les misérables peuples de ces régions aux peuples de nos contrées, leurs édifices, leurs mœurs, leur gouvernement, leur religion, leurs richesses et leur splendeur,—comme disent quelques-uns,—j’avoue que tout cela me semble ne pas valoir la peine d’être nommé, ne pas valoir le temps que je passerais à le décrire et que perdraient à le lire ceux qui viendront après moi.
Il est à remarquer que nous nous ébahissons de la grandeur, de l’opulence, des cérémonies, de la pompe, du gouvernement, des manufactures, du commerce et de la conduite de ces peuples, non parce que ces choses méritent de fixer notre admiration ou même nos regards, mais seulement parce que, tout remplis de l’idée primitive que nous avons de la barbarie de ces contrées, de la grossièreté et de l’ignorance qui y règnent, nous ne nous attendons pas à y trouver rien de si avancé.
Autrement, que sont leurs édifices auprès des palais et des châteaux royaux de l’Europe? Qu’est-ce que leur commerce auprès du commerce universel de l’Angleterre, de la Hollande, de la France et de l’Espagne? Que sont leurs villes auprès des nôtres pour l’opulence, la force, le faste des habits, le luxe des ameublements, la variété infinie? Que sont leurs ports parsemés de quelques jonques et de quelques barques, comparés à notre navigation, à nos flottes marchandes, à notre puissante et formidable marine? Notre cité de Londres fait plus de commerce que tout leur puissant Empire. Un vaisseau de guerre anglais, hollandais ou français, de quatre-vingts canons, battrait et détruirait toutes les forces navales des Chinois. La grandeur de leur opulence et de leur commerce, la puissance de leur gouvernement, la force de leurs armées nous émerveillent parce que, je l’ai déjà dit, accoutumés que nous sommes à les considérer comme une nation barbare de païens et à peu près comme des sauvages, nous ne nous attendons pas à rencontrer rien de semblable chez eux, et c’est vraiment de là que vient le jour avantageux sous lequel nous apparaissent leur splendeur et leur puissance: autrement, cela en soi-même n’est rien du tout; car ce que j’ai dit de leurs vaisseaux peut être dit de leurs troupes et de leurs armées; toutes les forces de leur Empire, bien qu’ils puissent mettre en campagne deux millions d’hommes, ne seraient bonnes ni plus ni moins qu’à ruiner le pays et à les réduire eux-mêmes à la famine. S’ils avaient à assiéger une ville forte de Flandre ou à combattre une armée disciplinée, une ligne de cuirassiers allemands ou de gendarmes français culbuterait toute leur cavalerie; un million de leurs fantassins ne pourraient tenir devant un corps de notre infanterie rangé en bataille et posté de façon à ne pouvoir être enveloppé, fussent-ils vingt contre un: voire même, je n’exagérerais pas si je disais que trente mille hommes d’infanterie allemande ou anglaise et dix mille chevaux français brosseraient toutes les forces de la Chine. Il en est de même de notre fortification et de l’art de nos ingénieurs dans l’attaque et la défense des villes: il n’y a pas en Chine une place fortifiée qui pût tenir un mois contre les batteries et les assauts d’une armée européenne, tandis que toutes les armées des Chinois ne pourraient prendre une ville comme Dunkerque, à moins que ce ne fût par famine, l’assiégeraient-elles dix ans. Ils ont des armes à feu, il est vrai, mais elles sont lourdes et grossières et sujettes à faire long feu; ils ont de la poudre, mais elle n’a point de force; enfin ils n’ont ni discipline sur le champ de bataille, ni tactique, ni habileté dans l’attaque, ni modération dans la retraite. Aussi j’avoue que ce fut chose bien étrange pour moi, quand je revins en Angleterre, d’entendre nos compatriotes débiter de si belles bourdes sur la puissance, les richesses, la gloire, la magnificence et le commerce des Chinois, qui ne sont, je l’ai vu, je le sais, qu’un méprisable troupeau d’esclaves ignorants et sordides assujettis à un gouvernement bien digne de commander à un tel peuple; et en un mot, car je suis maintenant tout à fait lancé hors de mon sujet, et en un mot, dis-je, si la Moscovie n’était pas à une si énorme distance, si l’Empire moscovite n’était pas un ramassis d’esclaves presque aussi grossiers, aussi faibles, aussi mal gouvernés que les Chinois eux-mêmes, le czar de Moscovie pourrait tout à son aise les chasser tous de leur contrée et la subjuguer dans une seule campagne. Si le czar, qui, à ce que j’entends dire, devient un grand prince et commence à se montrer formidable dans le monde, se fût jeté de ce côté au lieu de s’attaquer aux belliqueux Suédois,—dans cette entreprise aucune des puissances de l’Europe ne l’eût envié ou entravé,—il serait aujourd’hui Empereur de la Chine au lieu d’avoir été battu par le roi de Suède à Narva, où les Suédois n’étaient pas un contre six.—De même que les Chinois nous sont inférieurs en force, en magnificence, en navigation, en commerce et en agriculture, de même ils nous sont inférieurs en savoir, en habileté dans les sciences: ils ont des globes et des sphères et une teinture des mathématiques; mais vient-on à examiner leurs connaissances... que les plus judicieux de leurs savants ont la vue courte! Ils ne savent rien du mouvement des corps célestes et sont si grossièrement et si absurdement ignorants, que, lorsque le soleil s’éclipse, ils s’imaginent qu’il est assailli par un grand dragon qui veut l’emporter, et ils se mettent à faire un charivari avec tous les tambours et tous les chaudrons du pays pour épouvanter et chasser le monstre, juste comme nous faisons pour rappeler un essaim d’abeilles.
C’est là l’unique digression de ce genre que je me sois permise dans tout le récit que j’ai donné de mes voyages; désormais je me garderai de faire aucune description de contrée et de peuple; ce n’est pas mon affaire, ce n’est pas de mon ressort: m’attachant seulement à la narration de mes propres aventures à travers une vie ambulante et une longue série de vicissitudes presque inouïes, je ne parlerai des villes importantes, des contrées désertes, des nombreuses nations que j’ai encore à traverser qu’autant qu’elles se lieront à ma propre histoire et que mes relations avec elles le rendront nécessaire.—J’étais alors, selon mon calcul le plus exact, dans le cœur de la Chine, par 30 degrés environ de latitude nord, car nous étions revenus de Nanking. J’étais toujours possédé d’une grande envie de voir Péking, dont j’avais tant ouï parler, et le Père Simon m’importunait chaque jour pour que je fisse cette excursion. Enfin l’époque de son départ étant fixée, et l’autre missionnaire qui devait aller avec lui étant arrivé de Macao, il nous fallait prendre une détermination. Je renvoyai le Père Simon à mon partner, m’en référant tout à fait à son choix. Mon partner finit par se déclarer pour l’affirmative, et nous fîmes nos préparatifs de voyage. Nous partîmes assez avantageusement sous un rapport, car nous obtînmes la permission de voyager à la suite d’un des mandarins du pays, une manière de vice-rois ou principaux magistrats de la province où ils résident, tranchant du grand, voyageant avec un grand cortège et force grands hommages de la part du peuple, qui souvent est grandement appauvri par eux, car tous les pays qu’ils traversent sont obligés de leur fournir des provisions à eux et à toute leur séquelle. Une chose que je ne laissai pas de remarquer particulièrement en cheminant avec les bagages de celui-ci, c’est que, bien que nous reçussions des habitants de suffisantes provisions pour nous et nos chevaux, comme appartenant au mandarin, nous étions néanmoins obligés de tout payer ce que nous acceptions d’après le prix courant du lieu. L’intendant ou commissaire des vivres du mandarin nous soutirait très ponctuellement ce revenant-bon, de sorte que si voyager à la suite du mandarin était une grande commodité pour nous, ce n’était pas une haute faveur de sa part, c’était, tout au contraire, un grand profit pour lui, si l’on considère qu’il y avait une trentaine de personnes chevauchant de la même manière sous la protection de son cortège ou, comme nous dirions, avec son convoi. C’était, je le répète, pour lui un bénéfice tout clair: il nous prenait tout notre argent pour les vivres que le pays lui fournissait pour rien.
Pour gagner Péking, nous eûmes vingt-cinq jours de marche à travers un pays extrêmement populeux, mais misérablement cultivé: quoiqu’on préconise tant l’industrie de ce peuple, son agriculture, son économie rurale, sa manière de vivre, tout cela n’est qu’une pitié. Je dis une pitié, et cela est vraiment tel comparativement à nous, et nous semblerait ainsi à nous qui entendons la vie, si nous étions obligés de le subir; mais il n’en est pas de même pour ces pauvres diables qui ne connaissent rien autre. L’orgueil de ces sottes gens est énorme, il n’est surpassé que par leur pauvreté, et ne fait qu’ajouter à ce que j’appelle leur misère. Il m’est avis que les sauvages tout nus de l’Amérique vivent beaucoup plus heureux; s’ils n’ont rien, ils ne désirent rien, tandis que ceux-ci, insolents et superbes, ne sont après tout que des gueux et des valets; leur ostentation est inexprimable: elle se manifeste surtout dans leurs vêtements, dans leurs demeures et dans la multitude de laquais et d’esclaves qu’ils entretiennent; mais ce qui met le comble à leur ridicule, c’est le mépris qu’ils professent pour tout l’univers, excepté pour eux-mêmes.
Sincèrement, je voyageai par la suite plus agréablement dans les déserts et les vastes solitudes de la Grande-Tartarie que dans cette Chine où cependant les routes sont bien pavées, bien entretenues et très commodes pour les voyageurs. Rien ne me révoltait plus que de voir ce peuple si hautain, si impérieux, si outrecuidant au sein de l’imbécillité et de l’ignorance la plus crasse: car tout son fameux génie n’est que ça et pas plus! Aussi mon ami le Père Simon et moi ne laissions-nous jamais échapper l’occasion de faire gorge chaude de leur orgueilleuse gueuserie.—Un jour, approchant du manoir d’un gentilhomme campagnard, comme l’appelait le Père Simon, à environ dix lieues de la ville de Nanking, nous eûmes l’honneur de chevaucher pendant environ deux milles avec le maître de la maison, dont l’équipage était d’un parfait don-quichottisme, un mélange de pompe et de pauvreté.
L’habit de ce crasseux eût merveilleusement fait l’affaire d’un Scaramouche ou d’un Fagotin: il était d’un sale calicot surchargé de tout le pimpant harnachement de la casaque d’un fou; les manches en étaient pendantes, de tout côté ce n’était que satin, crevés et taillades. Il recouvrait une riche veste de taffetas aussi grasse que celle d’un boucher, et qui témoignait que son Honneur était un malpropre de la plus haute envergure.
Son cheval était une pauvre, maigre, affamée et cagneuse créature; on pourrait avoir une pareille monture en Angleterre pour trente ou quarante schellings. Deux esclaves le suivaient à pied pour faire trotter le pauvre animal. Il avait un fouet à la main et il rossait la bête aussi fort et ferme du côté de la tête que ses esclaves le faisaient du côté de la queue, et ainsi il s’en allait chevauchant près de nous avec environ dix ou douze valets; et on nous dit qu’il se rendait à son manoir à une demi-lieue devant nous. Nous cheminions tout doucement, mais cette manière de gentilhomme prit le devant, et comme nous nous arrêtâmes une heure dans un village pour nous rafraîchir, quand nous arrivâmes vers le castel de ce grand personnage, nous le vîmes installé sur un petit emplacement devant sa porte et en train de prendre sa réfection: au milieu de cette espèce de jardin, il était facile de l’apercevoir, et on nous donna à entendre que plus nous le regarderions, plus il serait satisfait.
Il était assis sous un arbre à peu près semblable à un palmier nain, qui étendait son ombre au-dessus de sa tête, du côté du midi; mais, par luxe, on avait placé sous l’arbre un immense parasol qui ajoutait beaucoup au coup d’œil. Il était étalé et renversé dans un vaste fauteuil, car c’était un homme pesant et corpulent, et sa nourriture lui était apportée par deux esclaves féminines.
On en voyait deux autres, dont peu de gentilshommes européens, je pense, eussent agréé les services: la première faisait manger notre gentillâtre avec une cuillère; la seconde tenait un plat d’une main, et de l’autre raclait ce qui tombait sur la barbe ou la veste de taffetas de sa Seigneurie. Cette grosse et grasse brute croyait au-dessous d’elle d’employer ses propres mains à toutes ces opérations familières que les rois et les monarques aiment mieux faire eux-mêmes plutôt que d’être touchés par les doigts rustiques de leurs valets[37].
A ce spectacle, je me pris à penser aux tortures que la vanité prépare aux hommes et combien un penchant orgueilleux ainsi mal dirigé doit être incommode pour un être qui a du sens commun; puis, laissant ce pauvre hère se délecter à l’idée que nous nous ébahissions devant sa pompe, tandis que nous le regardions en pitié et lui prodiguions le mépris, nous poursuivîmes notre voyage; seulement le Père Simon eut la curiosité de s’arrêter pour tâcher d’apprendre quelles étaient les friandises dont ce châtelain se repaissait avec tant d’apparat; il eut l’honneur d’en goûter et nous dit que c’était, je crois, un mets dont un dogue anglais voudrait à peine manger, si on le lui offrait, c’est-à-dire un plat de riz bouilli, rehaussé d’une grosse gousse d’ail, d’un sachet rempli de poivre vert et d’une autre plante à peu près semblable à notre gingembre, mais qui a l’odeur du musc et la saveur de la moutarde; le tout mis ensemble et mijoté avec un petit morceau de mouton maigre. Voilà quel était le festin de sa Seigneurie, dont quatre ou cinq autres domestiques attendaient les ordres à quelque distance. S’il les nourrissait moins somptueusement qu’il se nourrissait lui-même, si, par exemple, on leur retranchait les épices, ils devaient faire maigre chère en vérité.
Quant à notre mandarin avec qui nous voyagions, respecté comme un roi, il était toujours environné de ses gentilshommes, et entouré d’une telle pompe que je ne pus guère l’entrevoir que de loin; je remarquai toutefois qu’entre tous les chevaux de son cortège il n’y en avait pas un seul qui parût valoir les bêtes de somme de nos voituriers anglais; ils étaient si chargés de housses, de caparaçons, de harnais et autres semblables friperies, que vous n’auriez pu voir s’ils étaient gras ou maigres: on apercevait à peine le bout de leur tête et de leurs pieds.
J’avais alors le cœur gai; débarrassé du trouble et de la perplexité dont j’ai fait la peinture, et ne nourrissant plus d’idées rongeantes, ce voyage me sembla on ne peut plus agréable. Je n’y essuyai d’ailleurs aucun fâcheux accident; seulement, en passant à gué une petite rivière, mon cheval broncha et me désarçonna, c’est-à-dire qu’il me jeta dedans: l’endroit n’était pas profond, mais je fus trempé jusqu’aux os. Je ne fais mention de cela que parce que ce fut alors que se gâta mon livre de poche, où j’avais couché les noms de plusieurs peuples et de différents lieux dont je voulais me ressouvenir. N’en ayant pas pris tout le soin nécessaire, les feuillets se moisirent, et par la suite il me fut impossible de déchiffrer un seul mot, à mon grand regret, surtout quant aux noms de quelques places auxquelles je touchai dans ce voyage.
Enfin nous arrivâmes à Péking.—Je n’avais avec moi que le jeune homme que mon neveu le capitaine avait attaché à ma personne comme domestique, lequel se montra très fidèle et très diligent; mon partner n’avait non plus qu’un compagnon, un de ses parents. Quant au pilote portugais, ayant désiré voir la Cour, nous lui avions donné son passage, c’est-à-dire que nous l’avions défrayé pour l’agrément de sa compagnie et pour qu’il nous servît d’interprète, car il entendait la langue du pays, parlait bien français et quelque peu anglais: vraiment ce bonhomme nous fut partout on ne peut plus utile. Il y avait à peine une semaine que nous étions à Péking, quand il vint me trouver en riant:—«Ah! senhor Inglez, me dit-il, j’ai quelque chose à vous dire qui vous mettra la joie au cœur.»—«La joie au cœur! dis-je, que serait-ce donc? Je ne sache rien dans ce pays qui puisse m’apporter ni grande joie ni grand chagrin.»—«Oui, oui, dit le vieil homme en mauvais anglais, faire vous content, et moi fâcheux.»—C’est fâché qu’il voulait dire. Ceci piqua ma curiosité.—«Pourquoi, repris-je, cela vous fâcherait-il?»—«Parce que, répondit-il, m’ayant amené ici, après un voyage de vingt-cinq jours, vous me laisserez m’en retourner seul. Et comment ferai-je pour regagner mon port sans vaisseau, sans cheval, sans pécune?» C’est ainsi qu’il nommait l’argent dans un latin corrompu qu’il avait en provision pour notre plus grande hilarité.
Bref, il nous dit qu’il y avait dans la ville une grande caravane de marchands moscovites et polonais qui se disposaient à retourner par terre en Moscovie dans quatre ou cinq semaines, et que sûrement nous saisirions l’occasion de partir avec eux et le laisserions derrière s’en revenir tout seul. J’avoue que cette nouvelle me surprit: une joie secrète se répandit dans toute mon âme, une joie que je ne puis décrire, que je ne ressentis jamais ni auparavant ni depuis. Il me fut impossible pendant quelque temps de répondre un seul mot au bonhomme; à la fin pourtant, me tournant vers lui:—«Comment savez-vous cela? fis-je, êtes-vous sûr que ce soit vrai?»—«Oui-da, reprit-il; j’ai rencontré ce matin, dans la rue, une de mes vieilles connaissances, un Arménien, ou, comme vous dites vous autres, un Grec, qui se trouve avec eux; il est arrivé dernièrement d’Astracan et se proposait d’aller au Ton-Kin, où je l’ai connu autrefois; mais il a changé d’avis, et maintenant il est déterminé à retourner à Moscou avec la caravane, puis à descendre le Volga jusqu’à Astracan.»—«Eh bien! senhor, soyez sans inquiétude quant à être laissé seul ici: si c’est un moyen pour moi de retourner en Angleterre, ce sera votre faute si vous remettez jamais le pied à Macao.» J’allai alors consulter mon partner sur ce qu’il y avait à faire, et je lui demandai ce qu’il pensait de la nouvelle du pilote et si elle contrarierait ses intentions: il me dit qu’il souscrivait d’avance à tout ce que je voudrais; car il avait si bien établi ses affaires au Bengale et laissé ses effets en si bonnes mains, que, s’il pouvait convertir l’expédition fructueuse que nous venions de réaliser en soies de Chine écrues et ouvrées qui valussent la peine d’être transportées, il serait très content d’aller en Angleterre, d’où il repasserait au Bengale par les navires de la Compagnie.
Cette détermination prise, nous convînmes que, si notre vieux pilote portugais voulait nous suivre, nous le défraierions jusqu’à Moscou ou jusqu’en Angleterre, comme il lui plairait. Certes nous n’eussions point passé pour généreux si nous ne l’eussions pas récompensé davantage; les services qu’il nous avait rendus valaient bien cela et au delà: il avait été non seulement notre pilote en mer, mais encore pour ainsi dire notre courtier à terre; et en nous procurant le négociant japonais il avait mis quelques centaines de livres sterling dans nos poches. Nous devisâmes donc ensemble là-dessus, et désireux de le gratifier, ce qui, après tout, n’était que lui faire justice, et souhaitant d’ailleurs de le conserver avec nous, car c’était un homme précieux en toute occasion, nous convînmes que nous lui donnerions à nous deux une somme en or monnayé, qui, d’après mon calcul, pouvait monter à 175 livres sterling, et que nous prendrions ses dépenses pour notre compte, les siennes et celles de son cheval, ne laissant à sa charge que la bête de somme qui transporterait ses effets.
Ayant arrêté ceci entre nous, nous mandâmes le vieux pilote pour lui faire savoir ce que nous avions résolu.—«Vous vous êtes plaint, lui dis-je, d’être menacé de vous en retourner tout seul; j’ai maintenant à vous annoncer que vous ne vous en retournerez pas du tout. Comme nous avons pris le parti d’aller en Europe avec la caravane, nous voulons vous emmener avec nous, et nous vous avons fait appeler pour connaître votre volonté.»—Le bonhomme hocha la tête et dit que c’était un long voyage; qu’il n’avait point de pécune pour l’entreprendre, ni pour subsister quand il serait arrivé.—«Nous ne l’ignorons pas, lui dîmes-nous, et c’est pourquoi nous sommes dans l’intention de faire quelque chose pour vous qui vous montrera combien nous sommes sensibles au bon office que vous nous avez rendu, et combien aussi votre compagnie nous est agréable.»—Je lui déclarai alors que nous étions convenus de lui donner présentement une certaine somme, qu’il pourrait employer de la même manière que nous emploierions notre avoir, et que, pour ce qui était de ses dépenses, s’il venait avec nous, nous voulions le déposer à bon port,—sauf mort ou accidents,—soit en Moscovie, soit en Angleterre, et cela à notre charge, le transport de ses marchandises excepté.
Il reçut cette proposition avec transport, et protesta qu’il nous suivrait au bout du monde; nous nous mîmes donc à faire nos préparatifs de voyage. Toutefois il en fut de nous comme des autres marchands: nous eûmes tous beaucoup de choses à terminer, et au lieu d’être prêts en cinq semaines, avant que tout fût arrangé, quatre mois et quelques jours s’écoulèrent.
Ce ne fut qu’au commencement de février que nous quittâmes Péking.—Mon partner et le vieux pilote se rendirent au port où nous avions d’abord débarqué pour disposer de quelques marchandises que nous y avions laissées, et moi avec un marchand chinois que j’avais connu à Nanking, et qui était venu à Péking pour ses affaires, je m’en allai dans la première de ces deux villes, où j’achetai quatre-vingt-dix pièces de beau damas avec environ deux cents pièces d’autres belles étoffes de soie de différentes sortes, quelques-unes brochées d’or: toutes ces acquisitions étaient déjà rendues à Péking au retour de mon partner. En outre, nous achetâmes une partie considérable de soie écrue et plusieurs autres articles: notre pacotille s’élevait, rien qu’en ces marchandises, à 3.500 livres sterling, et avec du thé, quelques belles toiles peintes, et trois charges de chameaux en noix muscades et clous de girofle, elle chargeait, pour notre part, dix-huit chameaux non compris ceux que nous devions monter, ce qui, avec deux ou trois chevaux de main et deux autres chevaux chargés de provisions, portait en somme notre suite à vingt-six chameaux ou chevaux.
La caravane était très nombreuse, et, autant que je puis me le rappeler, se composait de trois ou quatre cents chevaux et chameaux et de plus de cent vingt hommes très bien armés et préparés à tout événement; car, si les caravanes orientales sont sujettes à être attaquées par les Arabes, celles-ci sont sujettes à l’être par les Tartares, qui ne sont pas, à vrai dire, tout à fait aussi dangereux que les Arabes, ni si barbares quand ils ont le dessus.
Notre compagnie se composait de gens de différentes nations, principalement de Moscovites; il y avait bien une soixantaine de négociants ou habitants de Moscou, parmi lesquels se trouvaient quelques Livoniens, et, à notre satisfaction toute particulière, cinq Écossais, hommes de poids et qui paraissaient très versés dans la science des affaires.
Après une journée de marche, nos guides, qui étaient au nombre de cinq, appelèrent tous les gentlemen et les marchands, c’est-à-dire tous les voyageurs, excepté les domestiques, pour tenir, disaient-ils, un grand conseil. A ce grand conseil chacun déposa une certaine somme à la masse commune pour payer le fourrage qu’on achèterait en route, lorsqu’on ne pourrait en avoir autrement, pour les émoluments des guides, pour les chevaux de louage et autres choses semblables. Ensuite ils constituèrent le voyage, selon leur expression, c’est-à-dire qu’ils nommèrent des capitaines et des officiers pour nous diriger et nous commander en cas d’attaque, et assignèrent à chacun son tour de commandement. L’établissement de cet ordre parmi nous ne fut rien moins qu’inutile le long du chemin, comme on le verra en son lieu.
La route, de ce côté-là du pays, est très peuplée: elle est pleine de potiers et de modeleurs, c’est-à-dire d’artisans qui travaillent la terre à porcelaine, et comme nous cheminions, notre pilote portugais, qui avait toujours quelque chose à nous dire pour nous égayer, vint à moi en ricanant et me dit qu’il voulait me montrer la plus grande rareté de tout le pays, afin que j’eusse à dire de la Chine, après toutes les choses défavorables que j’en avais dites, que j’y avais vu une chose qu’on ne saurait voir dans tout le reste de l’univers. Intrigué au plus haut point, je grillais de savoir ce que ce pouvait être; à la fin il me dit que c’était une maison de plaisance, toute bâtie en marchandises de Chine (China ware).—«J’y suis, lui dis-je, les matériaux dont elle est construite sont tous la production du pays? Et ainsi elle est toute en China ware, n’est-ce pas?»—«Non, non, répondit-il, j’entends que c’est une maison entièrement de China ware, comme vous dites en Angleterre, ou de porcelaine, comme on dit dans notre pays.»—«Soit, repris-je, cela est très possible. Mais comment est-elle grosse? Pourrions-nous la transporter dans une caisse sur un chameau? Si cela se peut, nous l’achèterons.»—«Sur un chameau! s’écria le vieux pilote levant ses deux mains jointes, peste! une famille de trente personnes y loge.»
Je fus alors vraiment curieux de la voir, et quand nous arrivâmes auprès je trouvai tout bonnement une maison de charpente, une maison bâtie, comme on dit en Angleterre, avec latte et plâtre, mais dont tous les crépis étaient réellement de China ware, c’est-à-dire qu’elle était enduite de terre à porcelaine.
L’extérieur, sur lequel dardait le soleil, était vernissé, d’un bel aspect, parfaitement blanc, peint de figures bleues, comme le sont les grands vases de Chine qu’on voit en Angleterre, et aussi dur que s’il eût été cuit. Quant à l’intérieur, toutes les murailles au lieu de boiseries étaient revêtues de tuiles durcies et émaillées, comme les petits carreaux qu’on nomme en Angleterre gally tiles, et toutes faites de la plus belle porcelaine, décorée de figures délicieuses d’une variété infinie de couleurs, mélangées d’or. Une seule figure occupait plusieurs de ces carreaux; mais avec un mastic fait de même terre on les avait si habilement assemblés qu’il n’était guère possible de voir où étaient les joints. Le pavé des salles était de la même matière, et aussi solide que les aires de terre cuite en usage dans plusieurs parties de l’Angleterre, notamment dans le Lincolnshire, le Nottinghamshire et le Leicestershire; il était dur comme une pierre, et uni, mais non pas émaillé et peint, si ce n’est dans quelques petites pièces ou cabinets, dont le sol était revêtu comme les parois. Les plafonds, en un mot tous les endroits de la maison étaient faits de même terre; enfin le toit était couvert de tuiles semblables, mais d’un noir foncé et éclatant.
C’était vraiment à la lettre un magasin de porcelaine, on pouvait à bon droit le nommer ainsi, et, si je n’eusse été en marche, je me serais arrêté là plusieurs jours pour l’examiner dans tous ses détails. On me dit que dans le jardin il y avait des fontaines et des viviers dont le fond et les bords étaient pavés pareillement, et le long des allées de belles statues entièrement faites en terre à porcelaine, et cuites toutes d’une pièce.
C’est là une des singularités de la Chine, on peut accorder aux Chinois qu’ils excellent en ce genre; mais j’ai la certitude qu’ils n’excellent pas moins dans les contes qu’ils font à ce sujet, car ils m’ont dit de si incroyables choses de leur habileté en poterie, des choses telles que je ne me soucie guère de les rapporter, dans la conviction où je suis qu’elles sont fausses. Un hâbleur me parla entre autres d’un ouvrier qui avait fait en faïence un navire, avec tous ses apparaux, ses mâts et ses voiles, assez grand pour contenir cinquante hommes. S’il avait ajouté qu’il l’avait lancé, et que sur ce navire il avait fait un voyage au Japon, j’aurais pu dire quelque chose, mais comme je savais ce que valait cette histoire, et, passez-moi l’expression, que le camarade mentait, je souris et gardai le silence.
Cet étrange spectacle me retint pendant deux heures derrière la caravane; aussi celui qui commandait ce jour-là me condamna-t-il à une amende d’environ trois schellings et me déclara-t-il que si c’eût été à trois journées en dehors de la muraille, comme c’était à trois journées en dedans, il m’en aurait coûté quatre fois autant et qu’il m’aurait obligé à demander pardon au premier jour de Conseil. Je promis donc d’être plus exact, et je ne tardai pas à reconnaîtra que l’ordre de se tenir tous ensemble était d’une nécessité absolue pour notre commune sûreté.
Deux jours après nous passâmes la grande muraille de la Chine, boulevard élevé contre les Tartares, ouvrage immense, dont la chaîne sans fin s’étend jusque sur des collines et des montagnes, où les rochers sont infranchissables, et les précipices tels qu’il n’est pas d’ennemis qui puissent y pénétrer, qui puissent y atteindre, ou, s’il en est, quelle muraille pourrait les arrêter! Son étendue, nous dit-on, est d’à peu près un millier de milles d’Angleterre, mais la contrée qu’elle couvre n’en a que cinq cents, mesurée en droite ligne, sans avoir égard aux tours et retours qu’elle fait. Elle a environ quatre toises ou «fathoms» de hauteur et autant d’épaisseur en quelques, endroits.
Là, au pied de cette muraille, je m’arrêtai une heure ou environ sans enfreindre nos règlements, car la caravane mit tout ce temps à défiler par un guichet; je m’arrêtai une heure, dis-je, à la regarder de chaque côté, de près et de loin, du moins à regarder ce qui était à la portée de ma vue; et le guide de notre caravane qui l’avait exaltée comme la merveille du monde, manifesta le vif désir de savoir ce que j’en pensais. Je lui dis que c’était une excellente chose contre les Tartares. Il arriva qu’il n’entendit pas ça comme je l’entendais, et qu’il le prit pour un compliment; mais le vieux pilote sourit:—«Oh! senhor Inglez, dit-il, vous parlez de deux couleurs.»—«De deux couleurs! répétai-je; qu’entendez-vous par là?»—«J’entends que votre réponse paraît blanche d’un côté et noire de l’autre, gaie par là et sombre par ici. Vous lui dites que c’est une bonne muraille contre les Tartares: cela signifie pour moi qu’elle n’est bonne à rien, sinon contre les Tartares, ou qu’elle ne défendrait pas de tout autre ennemi. Je vous comprends, senhor Inglez, je vous comprends, répétait-il en se gaussant; mais monsieur le Chinois vous comprend aussi de son côté.»
—«Eh bien, senhor, repris-je, pensez-vous que cette muraille arrêterait une armée de gens de notre pays avec un bon train d’artillerie, ou nos ingénieurs avec deux compagnies de mineurs? En moins de dix jours n’y feraient-ils pas une brèche assez grande pour qu’une armée y pût passer en front de bataille, ou ne la feraient-ils pas sauter, fondation et tout, de façon à n’en pas laisser une trace?»—«Oui, oui, s’écria-t-il, je sais tout cela.»—Le Chinois brûlait de connaître ce que j’avais dit: je permis au vieux pilote de le lui répéter quelques jours après; nous étions alors presque sortis du territoire, et ce guide devait nous quitter bientôt; mais quand il sut ce que j’avais dit, il devint muet tout le reste du chemin, et nous sevra de ses belles histoires sur le pouvoir et sur la magnificence des Chinois.
Après avoir passé ce puissant rien, appelé muraille, à peu près semblable à la muraille des Pictes, si fameuse dans le Northumberland et bâtie par les Romains, nous commençâmes à trouver le pays clairsemé d’habitants ou plutôt les habitants confinés dans des villes et des places fortes, à cause des incursions et des déprédations des Tartares, qui exercent le brigandage en grand, et auxquels ne pourraient résister les habitants sans armes d’une contrée ouverte.
Je sentis bientôt la nécessité de nous tenir tous ensemble en caravane, chemin faisant; car nous ne tardâmes pas â voir rôder autour de nous plusieurs troupes de Tartares. Quand je vins à les apercevoir distinctement, je m’étonnai que l’Empire chinois ait pu être conquis par de si misérables drôles: ce ne sont que de vraies hordes, de vrais troupeaux de sauvages, sans ordre, sans discipline et sans tactique dans le combat.
Leurs chevaux, pauvres bêtes maigres, affamées et mal dressées, ne sont bons à rien; nous le remarquâmes dès le premier jour que nous les vîmes, ce qui eut lieu aussitôt que nous eûmes pénétré dans la partie déserte du pays; car alors notre commandant du jour donna la permission à seize d’entre nous d’aller à ce qu’ils appelaient une chasse. Ce n’était qu’une chasse au mouton, cependant cela pouvait à bon droit se nommer chasse; car ces moutons sont les plus sauvages et les plus rapides que j’aie jamais vus: seulement ils ne courent pas longtemps; aussi êtes-vous sûr de votre affaire quand vous vous mettez à leurs trousses. Ils se montrent généralement en troupeaux de trente ou quarante; et, comme de vrais moutons, ils se tiennent toujours ensemble quand ils fuient.
Durant cette étrange espèce de chasse, le hasard voulut que nous rencontrâmes une quarantaine de Tartares. Chassaient-ils le mouton comme nous ou cherchaient-ils quelque autre proie, je ne sais; mais, aussitôt qu’ils nous virent, l’un d’entre eux se mit à souffler très fort dans une trompe, et il en sortit un son barbare que je n’avais jamais ouï auparavant, et que, soit dit en passant, je ne me souciais pas d’entendre une seconde fois. Nous supposâmes que c’était pour appeler à eux leurs amis; et nous pensâmes vrai, car en moins d’un demi-quart d’heure une autre troupe de quarante ou cinquante parut à un mille de distance; mais la besogne était déjà faite, et voici comment: