Tous lui firent face.

Le 3.—Je commençai mon retranchement ou ma muraille; et, comme j’avais toujours quelque crainte d’être attaqué, je résolus de le faire très épais et très solide.

Nota.—Cette clôture ayant déjà été décrite, j’omets à dessein dans ce Journal ce que j’en ai dit plus haut. Il suffira de prier d’observer que je n’employai pas moins de temps que depuis le 3 janvier jusqu’au 14 avril pour l’établir, la terminer et la perfectionner, quoiqu’elle n’eût pas plus de vingt-quatre verges d’étendue; elle décrivait un demi-cercle à partir d’un point du rocher jusqu’à un second point éloigné du premier d’environ huit verges, et, dans le fond, juste au centre, se trouvait la porte de ma grotte.

Je travaillai très péniblement durant tout cet intervalle, contrarié par les pluies non seulement plusieurs jours, mais quelquefois plusieurs semaines de suite. Je m’étais imaginé que je ne saurais être parfaitement à couvert avant que ce rempart fût entièrement achevé. Il est aussi difficile de croire que d’exprimer la peine que me coûta chaque chose, surtout le transport des pieux depuis les bois, et leur enfoncement dans le sol; car je les avais faits beaucoup plus gros qu’il n’était nécessaire. Cette palissade terminée, et son extérieur étant doublement défendu par un revêtement de gazon adossé contre pour la dissimuler, je me persuadai que s’il advenait qu’on abordât sur cette terre, on n’apercevrait rien qui ressemblât à une habitation; et ce fut fort heureusement que je la fis ainsi, comme on pourra le voir par la suite dans une occasion remarquable.

Chaque jour j’allais chasser et faire ma ronde dans les bois, à moins que la pluie ne m’en empêchât, et dans ces promenades je faisais assez souvent la découverte d’une chose ou d’une autre à mon profit. Je trouvais surtout une sorte de pigeons sauvages qui ne nichaient point sur les arbres comme font les ramiers, mais dans des trous de rocher, à la manière des pigeons domestiques. Je pris quelques-uns de leurs petits pour essayer de les nourrir et de les apprivoiser, et j’y réussis. Mais quand ils furent plus grands, il s’envolèrent; le manque de nourriture en fut la principale cause, car je n’avais rien à leur donner. Quoi qu’il en soit, je découvrais fréquemment leurs nids, et j’y prenais leurs pigeonneaux dont la chair était excellente.

C’était une sorte de pigeons sauvages.

En administrant mon ménage, je m’aperçus qu’il me manquait beaucoup de choses, que de prime abord je me crus incapable de fabriquer, ce qui au fait se vérifia pour quelques-unes: par exemple, je ne pus jamais amener une futaille au point d’être cerclée. J’avais un petit baril ou deux, comme je l’ai noté plus haut; mais il fut tout à fait hors de ma portée d’en faire un sur leur modèle; j’employai pourtant plusieurs semaines à cette tentative: je ne sus jamais l’assembler sur ses fonds ni joindre assez exactement ses douves pour y faire tenir de l’eau; ainsi je fus encore obligé de passer outre.

En second lieu, j’étais dans une grande pénurie de lumière; sitôt qu’il faisait nuit, ce qui arrivait ordinairement vers sept heures, j’étais forcé de me mettre au lit. Je me ressouvins de la masse de cire vierge dont j’avais fait des chandelles pendant mon aventure d’Afrique; mais je n’en avais point alors. Mon unique ressource fut donc, quand j’eus tué une chèvre, d’en conserver la graisse, et avec une petite écuelle de terre glaise, que j’avais fait cuire au soleil et dans laquelle je mis une mèche d’étoupe, de me faire une lampe dont la flamme me donna une lueur, mais une lueur moins constante et plus sombre que la clarté d’un flambeau.

Au milieu de tous mes travaux il m’arriva de trouver, en visitant mes bagages, un petit sac qui, ainsi que je l’ai déjà fait savoir, avait été empli de grains pour la nourriture de la volaille à bord du vaisseau,—non pas lors de notre voyage, mais, je le suppose, lors de son précédent retour de Lisbonne.—Le peu de grains qui était resté dans le sac avait été tout dévoré par les rats, et je n’y voyais plus que de la balle et de la poussière; or, ayant besoin de ce sac pour quelque autre usage,—c’était, je crois, pour y mettre de la poudre lorsque je la partageai de crainte du tonnerre,—j’allai en secouer la balle au pied du rocher, sur un des côtés de mes fortifications.

C’était un peu avant les grandes pluies mentionnées précédemment que je jetai cette poussière sans y prendre garde, pas même assez pour me souvenir que j’avais vidé là quelque chose. Quand, au bout d’un mois ou environ, j’aperçus quelques tiges vertes qui sortaient de terre, j’imaginai d’abord que c’étaient quelques plantes que je ne connaissais point; mais quels furent ma surprise et mon étonnement lorsque peu de temps après je vis environ dix ou douze épis d’une orge verte et parfaite, de la même qualité que celle d’Europe, voire même que notre orge d’Angleterre.

J’aperçus quelques tiges vertes qui sortaient de terre.

Il serait impossible d’exprimer mon ébahissement et le trouble de mon esprit à cette occasion. Jusque-là ma conduite ne s’était appuyée sur aucun principe religieux; au fait, j’avais très peu de notions religieuses dans la tête, et dans tout ce qui m’était advenu je n’avais vu que l’effet du hasard, ou, comme on dit légèrement, du bon plaisir de Dieu; sans même chercher, en ce cas, à pénétrer les fins de la Providence et son ordre qui régit les événements de ce monde. Mais après que j’eus vu croître de l’orge dans un climat que je savais n’être pas propre à ce grain, surtout ne sachant pas comment il était venu là, je fus étrangement émerveillé, et je commençai à me mettre dans l’esprit que Dieu avait miraculeusement fait pousser cette orge sans le concours d’aucune semence, uniquement pour me faire subsister dans ce misérable désert.

Cela me toucha un peu le cœur et me fit couler des larmes des yeux, et je commençai à me féliciter de ce qu’un tel prodige eût été opéré en ma faveur; mais le comble de l’étrange pour moi, ce fut de voir près des premières, tout le long du rocher, quelques tiges éparpillées qui semblaient être des tiges de riz, et que je reconnus pour telles parce que j’en avais vu croître quand j’étais sur les côtes d’Afrique.

Non seulement je pensai que la Providence m’envoyait ces présents; mais, étant persuadé que sa libéralité devait s’étendre encore plus loin, je parcourus de nouveau toute cette portion de l’île que j’avais déjà visitée, cherchant dans tous les coins et au pied de tous les rochers, dans l’espoir de découvrir une plus grande quantité de ces plantes; mais je n’en trouvai pas d’autres. Enfin, il me revint à l’esprit que j’avais secoué en cet endroit le sac qui avait contenu la nourriture de la volaille, et le miracle commença à disparaître. Je dois l’avouer, ma religieuse reconnaissance envers la providence de Dieu s’évanouit aussitôt que j’eus découvert qu’il n’y avait rien que de naturel dans cet événement. Cependant il était si étrange et si inopiné, qu’il ne méritait pas moins ma gratitude que s’il eût été miraculeux. En effet, n’était-ce pas tout aussi bien l’œuvre de la Providence que s’ils étaient tombés du ciel, que ces dix ou douze grains fussent restés intacts quand tout le reste avait été ravagé par les rats; et, qu’en outre, je les eusse jetés précisément dans ce lieu abrité par une roche élevée, où ils avaient pu germer aussitôt; tandis qu’en cette saison, partout ailleurs, ils auraient été brûlés par le soleil et détruits?

Comme on peut le croire, je recueillis soigneusement les épis de ces blés dans leur saison, ce qui fut environ à la fin de juin; et, mettant en réserve jusqu’au moindre grain, je résolus de semer tout ce que j’en avais, dans l’espérance qu’avec le temps j’en récolterais assez pour faire du pain. Quatre années s’écoulèrent avant que je pusse me permettre d’en manger; encore n’en usai-je qu’avec ménagement, comme je le dirai plus tard en son lieu: car tout ce que je confiai à la terre, la première fois, fut perdu pour avoir mal pris mon temps en le semant justement avant la saison sèche; de sorte qu’il ne poussa pas, ou poussa tout au moins fort mal. Nous reviendrons là-dessus.

Outre cette orge, il y avait vingt ou trente tiges de riz, que je conservai avec le même soin et dans le même but, c’est-à-dire pour me faire du pain ou plutôt diverses sortes de mets; j’avais trouvé le moyen de cuire sans four, bien que plus tard j’en aie fait un. Mais retournons à mon journal.

Je travaillai très assidûment pendant ces trois mois et demi à la construction de ma muraille. Le 14 avril, je la fermai, me réservant de pénétrer dans mon enceinte au moyen d’une échelle, et non point d’une porte, afin qu’aucun signe extérieur ne pût trahir mon habitation.

AVRIL

Le 16.—Je terminai mon échelle, dont je me servais ainsi: d’abord je montais sur le haut de la palissade, puis je l’amenais à moi et la replaçais en dedans. Ma demeure me parut alors complète; car j’y avais assez de place dans l’intérieur, et rien ne pouvait venir à moi du dehors, à moins de passer d’abord par-dessus ma muraille.

Juste le lendemain que cet ouvrage fut achevé, je faillis voir tous mes travaux renversés d’un seul coup, et perdre moi-même la vie. Voici comment: j’étais occupé derrière ma tente, à l’entrée de ma grotte, lorsque je fus horriblement effrayé par une chose vraiment affreuse; tout à coup la terre s’éboula de la voûte de ma grotte et du flanc de la montagne qui me dominait, et deux des poteaux que j’avais placés dans ma grotte craquèrent effroyablement. Je fus remué jusque dans les entrailles; mais, ne soupçonnant pas la cause réelle de ce fracas, je pensai seulement que c’était la voûte de ma grotte qui croulait, comme elle avait déjà croulé en partie. De peur d’être englouti, je courus vers mon échelle, et, ne m’y croyant pas encore en sûreté, je passai par-dessus ma muraille, pour échapper à des quartiers de rocher que je m’attendais à voir fondre sur moi. Sitôt que j’eus posé le pied hors de ma palissade, je reconnus qu’il y avait un épouvantable tremblement de terre. Le sol sur lequel j’étais s’ébranla trois fois à environ huit minutes de distance, et ces trois secousses furent si violentes, qu’elles auraient pu renverser l’édifice le plus solide qui ait jamais été. Un fragment énorme se détacha de la cime d’un rocher situé proche de la mer, à environ un demi-mille de moi, et tomba avec un tel bruit que, de ma vie, je n’en avais entendu de pareil. L’Océan même me parut violemment agité. Je pense que les secousses avaient été plus fortes encore sous les flots que dans l’île.

N’ayant jamais rien senti de semblable, ne sachant pas même que cela existât, je fus tellement atterré que je restai là comme mort ou stupéfié, et le mouvement de la terre me donna des nausées comme à quelqu’un ballotté sur la mer. Mais le bruit de la chute du rocher me réveilla, m’arracha à ma stupeur, et me remplit d’effroi. Mon esprit n’entrevit plus alors que l’écroulement de la montagne sur ma tente et l’anéantissement de tous mes biens; et cette idée replongea une seconde fois mon âme dans la torpeur.

Après que la troisième secousse fut passée et qu’il se fut écoulé quelque temps sans que j’eusse rien senti de nouveau, je commençai à reprendre courage; pourtant je n’osais pas encore repasser par-dessus ma muraille, de peur d’être enterré tout vif: je demeurais immobile, assis à terre, profondément abattu et désolé, ne sachant que résoudre et que faire. Durant tout ce temps je n’eus pas une seule pensée sérieuse de religion, si ce n’est cette banale invocation: Seigneur, ayez pitié de moi! qui cessa en même temps que le péril.

Tandis que j’étais dans cette situation, je m’aperçus que le ciel s’obscurcissait et se couvrait de nuages comme s’il allait pleuvoir; bientôt après le vent se leva par degrés, et en moins d’une demi-heure un terrible ouragan se déclara. La mer se couvrit tout à coup d’écume, les flots inondèrent le rivage, les arbres se déracinèrent: bref, ce fut une affreuse tempête. Elle dura près de trois heures, ensuite elle alla en diminuant; et au bout de deux autres heures tout était rentré dans le calme, et il commença à pleuvoir abondamment.

Cependant j’étais toujours étendu sur la terre, dans la terreur et l’affliction, lorsque soudain je fis réflexion que ces vents et cette pluie étant la conséquence du tremblement de terre, il devait être passé, et que je pouvais me hasarder à retourner dans ma grotte. Cette pensée ranima mes esprits; et, la pluie aidant aussi à me persuader, j’allai m’asseoir dans ma tente; mais la violence de l’orage menaçant de la renverser, je fus contraint de me retirer dans ma grotte, quoique j’y fusse fort mal à l’aise, tremblant qu’elle ne s’écroulât sur ma tête.

Cette pluie excessive m’obligea à un nouveau travail, c’est-à-dire à pratiquer une rigole au travers de mes fortifications, pour donner un écoulement aux eaux, qui, sans cela, auraient inondé mon habitation. Après être resté quelque temps dans ma grotte sans éprouver de nouvelles secousses, je commençai à être un peu plus rassuré; et, pour ranimer mes sens, qui avaient grand besoin de l’être, j’allai à ma petite provision, et je pris une petite goutte de rhum; alors, comme toujours, j’en usai très sobrement, sachant bien qu’une fois bu il ne me serait pas possible d’en avoir d’autre.

Il continua de pleuvoir durant toute la nuit et une grande partie du lendemain, ce qui m’empêcha de sortir. L’esprit plus calme, je me mis à réfléchir sur ce que j’avais de mieux à faire. Je conclus que l’île étant sujette aux tremblements de terre, je ne devais pas vivre dans une caverne et qu’il me fallait songer à construire une petite hutte dans un lieu découvert, que, pour ma sûreté, j’entourerais également d’un mur; persuadé qu’en restant où j’étais, je serais un jour ou l’autre enterré tout vif.

Ces pensées me déterminèrent à éloigner ma tente de l’endroit qu’elle occupait justement au-dessous d’une montagne menaçante qui, sans nul doute, l’ensevelirait à la première secousse. Je passai les deux jours suivants, les 19 et 20 avril, à chercher où et comment je transporterais mon habitation.

La crainte d’être englouti vivant m’empêchait de dormir tranquille, et la crainte de coucher dehors, sans aucune défense, était presque aussi grande; mais quand, regardant autour de moi, je voyais le bel ordre où j’avais mis toute chose, et combien j’étais agréablement caché et à l’abri de tout danger, j’éprouvais la plus grande répugnance à déménager.

Dans ces entrefaites je réfléchis que l’exécution de ce projet me demanderait beaucoup de temps, et qu’il me fallait, malgré les risques, rester où j’étais, jusqu’à ce que je me fusse fait un campement, et que je l’eusse rendu assez sûr pour aller m’y fixer. Cette décision me tranquillisa pour un temps, et je résolus de me mettre à l’ouvrage avec toute la diligence possible, pour me bâtir dans un cercle, comme la première fois, un mur de pieux, de câbles, etc., et d’y établir ma tente quand il serait fini, mais de rester où j’étais jusqu’à ce que cet enclos fût terminé et prêt à me recevoir. C’était le 21.

Le 22.—Dès le matin j’avisai au moyen de réaliser mon dessein, mais j’étais dépourvu d’outils. J’avais trois grandes haches et une grande quantité de hachettes,—car nous avions emporté des hachettes pour trafiquer avec les Indiens;—mais à force d’avoir coupé et taillé des bois durs et noueux, elles étaient toutes émoussées et ébréchées. Je possédais bien une pierre à aiguiser, mais je ne pouvais la faire tourner en même temps que je repassais. Cette difficulté me coûta autant de réflexions qu’un homme d’État pourrait en dépenser sur un grand point de politique, ou un juge sur une question de vie ou de mort. Enfin j’imaginai une roue à laquelle j’attachai un cordon, pour la mettre en mouvement au moyen de mon pied tout en conservant mes deux mains libres.

Nota.—Je n’avais jamais vu ce procédé mécanique en Angleterre, ou du moins je ne l’avais point remarqué, quoique j’aie observé depuis qu’il y est très commun; en outre, cette pierre était très grande et très lourde, et je passai une semaine entière à amener cette machine à perfection.

Les 28 et 29.—J’employai ces deux jours à aiguiser mes outils, le procédé pour faire tourner ma pierre allant très bien.

J’employai ces deux jours à aiguiser mes outils.

Le 30.—M’étant aperçu depuis longtemps que ma provision de biscuit diminuait, j’en fis la revue et je me réduisis à un biscuit par jour, ce qui me rendit le cœur très chagrin.

MAI

Le 1er.—Le matin, en regardant du côté de la mer, à la marée basse, j’aperçus par extraordinaire sur le rivage quelque chose de gros qui ressemblait assez à un tonneau; quand je m’en fus approché, je vis que c’était un baril et quelques débris du vaisseau qui avaient été jetés sur le rivage par le dernier ouragan. Portant alors mes regards vers la carcasse du vaisseau, il me sembla qu’elle sortait au-dessus de l’eau plus que de coutume. J’examinai le baril qui était sur la grève, je reconnus qu’il contenait de la poudre à canon, mais qu’il avait pris l’eau et que cette poudre ne formait plus qu’une masse aussi dure qu’une pierre. Néanmoins, provisoirement, je le roulai plus loin sur le rivage, et je m’avançai sur les sables le plus près possible de la coque du navire, afin de mieux la voir.

Quand je fus descendu tout proche, je trouvai sa position étonnamment changée. Le château de proue, qui d’abord était enfoncé dans le sable, était alors élevé de six pieds au moins, et la poupe, que la violence de la mer avait brisée et séparée du reste peu de temps après que j’y eus fait mes dernières recherches, avait été lancée, pour ainsi dire, et jetée sur le côté. Le sable s’était tellement amoncelé près de l’arrière, que là où auparavant une grande étendue d’eau m’empêchait d’approcher à plus d’un quart de mille sans me mettre à la nage, je pouvais marcher jusqu’au vaisseau quand la marée était basse. Je fus d’abord surpris de cela, mais bientôt je conclus que le tremblement de terre devait en être la cause; et, comme il avait augmenté le bris du vaisseau, chaque jour il venait au rivage quantité de choses que la mer avait détachées, et que les vents et les flots roulaient par degrés jusqu’à terre.

Ceci vint me distraire totalement de mon dessein de changer d’habitation et ma principale affaire, ce jour-là, fut de chercher à pénétrer dans le vaisseau: mais je vis que c’était une chose que je ne devais point espérer, car son intérieur était encombré de sable. Néanmoins, comme j’avais appris à ne désespérer de rien, je résolus d’en arracher par morceaux ce que je pourrais, persuadé que tout ce que j’en tirerais me serait de quelque utilité.

Le 3.—Je commençai par scier un bau qui maintenait la partie supérieure proche le gaillard d’arrière, et, quand je l’eus coupé, j’ôtai tout ce que je pus du sable qui embarrassait la portion la plus élevée; mais, la marée venant à monter, je fus obligé de m’en tenir là pour cette fois.

Le 4.—J’allai à la pêche, mais je ne pris aucun poisson que j’osasse manger; ennuyé de ce passe-temps, j’étais sur le point de me retirer, quand j’attrapai un petit dauphin. Je m’étais fait une grande ligne avec du fil de caret, mais je n’avais point d’hameçons; néanmoins je prenais assez de poisson et tout autant que je m’en souciais. Je l’exposais au soleil et je le mangeais sec.

J’attrapai un petit dauphin.

Le 5.—Je travaillai sur la carcasse; je coupai un second bau, et je tirai des ponts trois grandes planches de sapin; je les liai ensemble, et les fis flotter vers le rivage quand vint le flot de la marée.

Le 6.—Je travaillai sur la carcasse; j’en arrachai quantité de chevilles et autres ferrures; ce fut une rude besogne. Je rentrai chez moi très fatigué, et j’eus envie de renoncer à ce sauvetage.

Le 7.—Je retournai à la carcasse, mais non dans l’intention d’y travailler; je trouvai que par son propre poids elle s’était affaissée depuis que les baux étaient sciés, et que plusieurs pièces du bâtiment semblaient se détacher. Le fond de la cale était tellement entr’ouvert, que je pouvais voir dedans: elle était presque emplie de sable et d’eau.

Le 8.—J’allai à la carcasse, et je portai avec moi une pince pour démanteler le pont, qui pour lors était entièrement débarrassé d’eau et de sable; j’enfonçai deux planches que j’amenai aussi à terre avec la marée. Je laissai là ma pince pour le lendemain.

Le 9.—J’allai à la carcasse, et avec mon levier je pratiquai une ouverture dans la coque du bâtiment; je sentis plusieurs tonneaux, que j’ébranlai avec la pince sans pouvoir les défoncer. Je sentis également le rouleau de plomb d’Angleterre; je le remuai, mais il était trop lourd pour que je pusse le transporter.

Les 10, 11, 12, 13 et 14.—J’allai chaque jour à la carcasse, et j’en tirai beaucoup de pièces de charpente, des bordages, des planches et deux ou trois cents livres de fer.

Le 15.—J’emportai deux haches, pour essayer si je ne pourrais point couper un morceau du rouleau de plomb en y appliquant le taillant de l’une, que j’enfoncerais avec l’autre; mais comme il était recouvert d’un pied et demi d’eau environ, je ne pus frapper aucun coup qui portât.

Le 16.—Il avait fait un grand vent durant la nuit, la carcasse paraissait avoir beaucoup souffert de la violence des eaux; mais je restai si longtemps dans les bois à attraper des pigeons pour ma nourriture, que la marée m’empêcha d’aller au bâtiment ce jour-là.

Le 17.—J’aperçus quelques morceaux des débris jetés sur le rivage, à deux milles de moi environ; je m’assurai de ce que ce pouvait être, et je trouvai que c’était une pièce de l’éperon, trop pesante pour que je l’emportasse.

Le 24.—Chaque jour jusqu’à celui-ci je travaillai sur la carcasse, et j’en ébranlai si fortement plusieurs parties à l’aide de ma pince, qu’à la première grande marée flottèrent plusieurs futailles et deux coffres de matelot; mais, comme le vent soufflait de la côte, rien ne vint à terre ce jour-là, si ce n’est quelques membrures et une barrique pleine de porc du Brésil que l’eau et le sable avaient gâté.

Je continuai ce travail jusqu’au 15 juin, en en exceptant le temps nécessaire pour me procurer des aliments, que je fixai toujours, durant cette occupation, à la marée haute, afin que je pusse être prêt pour le jusant. Alors j’avais assez amassé de charpentes, de planches et de ferrures pour construire un bon bateau si j’eusse su comment. Je parvins aussi à recueillir, en différentes fois et en différents morceaux, près de cent livres de plomb laminé.

JUIN

Le 16.—En descendant sur le rivage, je trouvai un grand chélone ou tortue de mer, le premier que je vis. C’était assurément pure mauvaise chance, car ils n’étaient pas rares sur cette terre; et s’il m’était arrivé d’être sur le côté opposé de l’île, j’aurais pu en avoir par centaines tous les jours, comme je le fis plus tard; mais peut-être les aurais-je payés assez cher.

Je trouvais un grand chélone ou tortue de mer.

Le 17.—J’employai ce jour à faire cuire ma tortue: je trouvai dedans soixante œufs, et sa chair me parut la plus agréable et la plus savoureuse que j’eusse goûtée de ma vie, n’ayant eu d’autre viande que celle de chèvre ou d’oiseau depuis que j’avais abordé à cet horrible séjour.

Le 18.—Il plut toute la journée, et je ne sortis pas. La pluie me semblait froide, j’étais transi, chose extraordinaire dans cette latitude.

Le 19.—J’étais fort mal, et je grelottais comme si le temps eût été froid.

Le 20.—Je n’eus pas de repos de toute la nuit, mais la fièvre et de violentes douleurs dans la tête.

Le 21.—Je fus très mal, et effrayé presque à la mort par l’appréhension d’être, en ma triste situation, malade et sans secours. Je priai Dieu pour la première fois depuis la tourmente essuyée au large de Hull; mais je savais à peine ce que je disais ou pourquoi je le disais: toutes mes pensées étaient confuses.

Le 22.—J’étais un peu mieux, mais dans l’affreuse transe de faire une maladie.

Le 23.—Je fus derechef fort mal; j’étais glacé et frissonnant et j’avais une violente migraine.

Le 24.—Beaucoup de mieux.

Le 25.—Fièvre violente; l’accès, qui me dura sept heures, était alternativement froid et chaud et accompagné de sueurs affaiblissantes.

Le 26.—Il y eut du mieux; et, comme je n’avais point de vivres, je pris mon fusil, mais je me sentis très faible. Cependant je tuai une chèvre, que je traînai jusque chez moi avec beaucoup de difficulté; j’en grillai quelques morceaux, que je mangeai. J’aurais désiré les faire bouillir pour avoir du consommé, mais je n’avais point de pot.

Le 27.—La fièvre redevint si aiguë, que je restai au lit tout le jour, sans boire ni manger. Je mourais de soif, mais j’étais si affaibli que je n’eus pas la force de me lever pour aller chercher de l’eau. J’invoquai Dieu de nouveau, mais j’étais dans le délire; et quand il fut passé, j’étais si ignorant que je ne savais que dire; seulement j’étais étendu et je criais;—Seigneur, jette un regard sur moi! Seigneur, aie pitié de moi! Seigneur, fais-moi miséricorde!—Je suppose que je ne fis rien autre chose pendant deux ou trois heures, jusqu’à ce que, l’accès ayant cessé, je m’endormis pour ne me réveiller que fort avant dans la nuit. A mon réveil, je me sentis soulagé, mais faible et excessivement altéré. Néanmoins, comme je n’avais point d’eau dans toute mon habitation, je fus forcé de rester couché jusqu’au matin, et je me rendormis. Dans ce second sommeil, j’eus ce terrible songe:

Il me semblait que j’étais étendu sur la terre, en dehors de ma muraille, à la place où je me trouvais quand après le tremblement de terre éclata l’ouragan, et que je voyais un homme qui, d’une nuée épaisse et noire, descendait à terre au milieu d’un tourbillon éclatant de lumière et de feu. Il était de pied en cap resplendissant comme une flamme, tellement que je ne pouvais le fixer du regard. Sa contenance était vraiment effroyable: la dépeindre par des mots serait impossible. Quand il posa le pied sur le sol, la terre me parut s’ébranler, juste comme elle avait fait lors du tremblement, et tout l’air sembla, en mon imagination, sillonné de traits de feu.

A peine était-il descendu sur la terre qu’il s’avança pour me tuer avec une longue pique qu’il tenait à la main; et, quand il fut parvenu vers une éminence peu éloignée, il me parla, et j’ouïs une voix si terrible qu’il me serait impossible d’exprimer la terreur qui s’empara de moi; tout ce que je puis dire, c’est que j’entendis ceci:—«Puisque toutes ces choses ne t’ont point porté au repentir, tu mourras!»—A ces mots, il me sembla qu’il levait sa lance pour me tuer.

Que nul de ceux qui liront jamais cette relation ne s’attende à ce que je puisse dépeindre les angoisses de mon âme lors de cette terrible vision, qui me fit souffrir même durant mon rêve; et il ne me serait pas plus possible de rendre l’impression qui resta gravée dans mon esprit après mon réveil, après que j’eus reconnu que ce n’était qu’un songe.

J’avais, hélas! perdu toute connaissance de Dieu; ce que je devais aux bonnes instructions de mon père avait été effacé par huit années de cette vie licencieuse que mènent les gens de mer, et par la constante et seule fréquentation de tout ce qui était, comme moi, pervers et libertin au plus haut degré. Je ne me souviens pas d’avoir eu pendant tout ce temps une seule pensée qui tendît à m’élever vers Dieu ou à me faire descendre en moi-même pour réfléchir sur ma conduite.

Sans désir du bien, sans conscience du mal, j’étais plongé dans une sorte de stupidité d’âme. Je valais tout au juste ce qu’on pourrait supposer valoir le plus endurci, le plus insouciant, le plus impie d’entre tous nos marins, n’ayant pas le moindre sentiment, ni de crainte de Dieu dans les dangers, ni de gratitude après la délivrance.

En se remémorant la portion déjà passée de mon histoire, on répugnera moins à me croire lorsque j’ajouterai qu’à travers la foule de misères qui jusqu’à ce jour m’étaient advenues je n’avais eu pas une seule fois la pensée que c’était la main de Dieu qui me frappait, que c’était un juste châtiment pour ma faute, pour ma conduite rebelle à mon père, pour l’énormité de mes péchés présents, ou pour le cours général de ma coupable vie. Lors de mon expédition désespérée sur la côte d’Afrique, je n’avais jamais songé à ce qu’il adviendrait de moi, ni souhaité que Dieu me dirigeât dans ma course, ni qu’il me gardât des dangers qui vraisemblablement m’environnaient, soit de la voracité des bêtes, soit de la cruauté des sauvages. Je ne prenais aucun souci de Dieu ou de la Providence; j’obéissais purement, comme la brute, aux mouvements de ma nature, et c’était tout au plus si je suivais les principes du sens commun.

Quand je fus délivré et recueilli en mer par le capitaine portugais, qui en usa si bien avec moi et me traita avec tant d’équité et de bienveillance, je n’eus pas le moindre sentiment de gratitude. Après mon second naufrage, après que j’eus été ruiné et en danger de périr à l’abord de cette île, bien loin d’avoir quelques remords et de regarder ceci comme un châtiment du ciel, seulement je me disais souvent que j’étais un malheureux chien, né pour être toujours misérable.

Il est vrai qu’aussitôt que j’eus pris terre et que j’eus vu que tout l’équipage était noyé et moi seul épargné, je tombai dans une sorte d’extase et de ravissement d’âme qui, fécondés de la grâce de Dieu, auraient pu aboutir à une sincère reconnaissance; mais cet élancement passa comme un éclair, et se termina en un commun mouvement de joie de se retrouver en vie[15], sans la moindre réflexion sur la bonté signalée de la main qui m’avait préservé, qui m’avait mis à part pour être préservé, tandis que tout le reste avait péri; je ne me demandai pas même pourquoi la Providence avait eu ainsi pitié de moi. Ce fut une joie toute semblable à celle qu’éprouvent communément les marins qui abordent à terre après un naufrage, dont ils noient le souvenir dans un bowl de punch, et qu’ils oublient presque aussitôt qu’il est passé.—Et tout le cours de ma vie avait été comme cela!

Même, lorsque dans la suite des considérations obligées m’eurent fait connaître ma situation, et en quel horrible lieu j’avais été jeté hors de toute société humaine, sans aucune espérance de secours, et sans aucun espoir de délivrance, aussitôt que j’entrevis la possibilité de vivre et que je ne devais point périr de faim, tout le sentiment de mon affliction s’évanouit; je commençai à être fort aise: je me mis à travailler à ma conservation et à ma subsistance, bien éloigné de m’affliger de ma position comme d’un jugement du ciel, et de penser que le bras de Dieu s’était appesanti sur moi. De semblables pensées n’avaient pas accoutumé de me venir à l’esprit.

La croissance du blé, dont j’ai fait mention dans mon Journal, eut premièrement une petite influence sur moi; elle me toucha assez fortement aussi longtemps que j’y crus voir quelque chose de miraculeux; mais dès que cette idée tomba, l’impression que j’en avais reçue tomba avec elle, ainsi que je l’ai déjà dit.

Il en fut de même du tremblement de terre, quoique rien en soi ne saurait être plus terrible, ni conduire plus immédiatement à l’idée de la puissance invisible qui seule gouverne de si grandes choses; néanmoins, à peine la première frayeur passée, l’impression qu’il avait faite sur moi s’en alla aussi: je n’avais pas plus le sentiment de Dieu ou de ses jugements et que ma présente affliction était l’œuvre de ses mains, que si j’avais été dans l’état le plus prospère de la vie.

Mais quand je tombai malade et que l’image des misères de la mort vint peu à peu se placer devant moi, quand mes esprits commencèrent à s’affaisser sous le poids d’un mal violent et que mon corps fut épuisé par l’ardeur de la fièvre, ma conscience, si longtemps endormie, se réveilla; je me reprochai ma vie passée, dont l’insigne perversité avait provoqué la justice de Dieu à m’infliger des châtiments inouïs et à me traiter d’une façon si cruelle.

Ces réflexions m’oppressèrent dès le deuxième et le troisième jour de mon indisposition, et dans la violence de la fièvre et des âpres reproches de ma conscience, elles m’arrachèrent quelques paroles qui ressemblaient à une prière adressée à Dieu. Je ne puis dire cependant que ce fut une prière faite avec ferveur et confiance, ce fut plutôt un cri de frayeur et de détresse. Le désordre de mes esprits, mes remords cuisants, l’horreur de mourir dans un si déplorable état et de poignantes appréhensions me faisaient monter des vapeurs au cerveau, et, dans ce trouble de mon âme, je ne savais ce que ma langue articulait; ce dut être toutefois quelque exclamation comme celle-ci:—«Seigneur! quelle misérable créature je suis! Si je viens à être malade, assurément je mourrai faute de secours! Seigneur, que deviendrai-je?»—Alors des larmes coulèrent en abondance de mes yeux, et il se passa un long temps avant que je pusse en proférer davantage.

Dans cet intervalle me revinrent à l’esprit les bons avis de mon père, et sa prédiction, dont j’ai parlé au commencement de cette histoire, que si je faisais ce coup de tête, Dieu ne me bénirait point, et que j’aurais dans la suite tout le loisir de réfléchir sur le mépris que j’aurais fait de ses conseils lorsqu’il n’y aurait personne qui pût me prêter assistance.—«Maintenant, dis-je à haute voix, les paroles de mon cher père sont accomplies, la justice de Dieu m’a atteint, et je n’ai personne pour me secourir ou m’entendre. J’ai méconnu la voix de la Providence, qui m’avait généreusement placé dans un état et dans un rang où j’aurais pu vivre dans l’aisance et dans le bonheur; mais je n’ai point voulu concevoir cela, ni apprendre de mes parents à connaître les biens attachés à cette condition. Je les ai délaissés pleurant sur ma folie; et maintenant, abandonné, je pleure sur les conséquences de cette folie. J’ai refusé leur aide et leur appui, qui auraient pu me produire dans le monde et m’y rendre toute chose facile; maintenant j’ai des difficultés à combattre contre lesquelles la nature même ne prévaudrait pas, et je n’ai ni assistance, ni aide, ni conseil, ni réconfort.»—Et je m’écriai alors:—«Seigneur, viens a mon aide, car je suis dans une grande détresse!»

Ce fut la première prière, si je puis l’appeler ainsi, que j’eusse faite depuis plusieurs années. Mais je retourne à mon Journal.

Le 28.—Un tant soit peu soulagé par le repos que j’avais pris, et mon accès étant tout à fait passé, je me levai. Quoique je fusse encore plein de l’effroi et de la terreur de mon rêve, je fis réflexion cependant que l’accès de fièvre reviendrait le jour suivant, et qu’il fallait en ce moment me procurer de quoi me rafraîchir et me soutenir quand je serais malade. La première chose que je fis, ce fut de mettre de l’eau dans une grande bouteille carrée et de la placer sur ma table, à portée de mon lit; puis, pour enlever la crudité et la qualité fiévreuse de l’eau, j’y versai et mêlai environ un quart de pinte de rhum. Je coupai alors un morceau de viande de bouc, je le fis griller sur des charbons, mais je n’en pus manger que fort peu. Je sortis pour me promener; mais j’étais très faible et très mélancolique, j’avais le cœur navré de ma misérable condition et j’appréhendais le retour de mon mal pour le lendemain. A la nuit, je fis mon souper de trois œufs de tortue, que je fis cuire sous la cendre, et que je mangeai à la coque, comme on dit. Ce fut là, autant que je puis m’en souvenir, le premier morceau pour lequel je demandai la bénédiction de Dieu depuis qu’il m’avait donné la vie.

Je le fis griller sur des charbons.

Après avoir mangé, j’essayai de me promener; mais je me trouvai si affaibli, que je pouvais à peine porter mon mousquet,—car je ne sortais jamais sans lui.—Aussi je n’allai pas loin, et je m’assis à terre, contemplant la mer qui s’étendait devant moi calme et douce. Tandis que j’étais assis là, il me vint à l’esprit ces pensées:

«Qu’est-ce que la terre et la mer dont j’ai vu tant de régions? d’où cela a-t-il été produit? que suis-je moi-même? que sont toutes les créatures, sauvages ou policées, humaines ou brutes? d’où sortons-nous?

«Sûrement nous avons tous été faits par quelque secrète puissance, qui a formé la terre et l’océan, l’air et les cieux, mais quelle est-elle?»

J’inférai donc naturellement de ces propositions que c’est Dieu qui a créé tout cela.—«Bien! Mais si Dieu a fait toutes ces choses, il les guide et les gouverne toutes, ainsi que tout ce qui les concerne; car l’Être qui a pu engendrer toutes ces choses doit certainement avoir la puissance de les conduire et de les diriger.

«S’il en est ainsi, rien ne peut arriver dans le grand département de ces œuvres sans sa connaissance ou sans son ordre.

«Et si rien ne peut arriver sans qu’il le sache, il sait que je suis ici dans une affreuse condition, et si rien n’arrive sans son ordre, il a ordonné que tout ceci m’advînt.»

Il ne se présenta rien à mon esprit qui pût combattre une seule de ces conclusions; c’est pourquoi je demeurai convaincu que Dieu avait ordonné tout ce qui m’était survenu, et que c’était par sa volonté que j’avais été amené à cette affreuse situation, Dieu seul étant le maître non seulement de mon sort, mais de toutes choses qui se passent dans le monde; et il s’ensuivit immédiatement cette réflexion:

«Pourquoi Dieu a-t-il agi ainsi envers moi? Qu’ai-je fait pour être ainsi traité?»

Alors ma conscience me retint court devant cet examen, comme si j’avais blasphémé, et il me sembla qu’une voix me criait:—«Malheureux! tu demandes ce que tu as fait? Jette un regard en arrière sur ta vie coupable et dissipée, et demande-toi ce que tu n’as pas fait! Demande pourquoi tu n’as pas été anéanti il y a longtemps? pourquoi tu n’as pas été noyé dans la rade de Yarmouth? pourquoi tu n’as pas été tué dans le combat lorsque le corsaire de Sallé captura le vaisseau? pourquoi tu n’as pas été dévoré par les bêtes féroces de la côte d’Afrique, ou englouti là, quand tout l’équipage périt excepté toi? Et après cela le rediras-tu: Qu’ai-je donc fait?»

Ces réflexions me stupéfièrent; je ne trouvai pas un mot à dire, pas un mot à me répondre. Triste et pensif, je me relevai, je rebroussai vers ma retraite, et je passai par-dessus ma muraille, comme pour aller me coucher; mais mon esprit était péniblement agité, je n’avais nulle envie de dormir. Je m’assis sur une chaise, et j’allumai ma lampe, car il commençait à faire nuit. Comme j’étais alors fortement préoccupé du retour de mon indisposition, il me revint en la pensée que les Brésiliens, dans toutes leurs maladies, ne prennent d’autres remèdes que leur tabac, et que dans un de mes coffres j’en avais un bout de rouleau tout à fait préparé, et quelque peu de vert non complètement trié.

J’allai à ce coffre, conduit par le ciel sans doute, car j’y trouvai tout à la fois la guérison de mon corps et de mon âme. Je l’ouvris et j’y trouvai ce que je cherchais, le tabac; et, comme le peu de livres que j’avais sauvés y étaient aussi renfermés, j’en tirai une des Bibles dont j’ai parlé plus haut, et que jusqu’alors je n’avais pas ouvertes, soit faute de loisir, soit par indifférence. Je pris donc une Bible, et je l’apportai avec le tabac sur ma table.

Je ne savais quel usage faire de ce tabac, ni s’il était convenable ou contraire à ma maladie; pourtant j’en fis plusieurs essais, comme si j’avais décidé qu’il devait être bon d’une façon ou d’une autre. J’en mis d’abord un morceau de feuille dans ma bouche et je le mâchai: cela m’engourdit de suite le cerveau, parce que ce tabac était vert et fort, et que je n’y étais pas très accoutumé. J’en fis ensuite infuser pendant une heure ou deux dans un peu de rhum pour prendre cette potion en me couchant; enfin j’en fis brûler sur un brasier, et je me tins le nez au-dessus aussi près et aussi longtemps que la chaleur et la virulence purent me le permettre; j’y restai presque jusqu’à suffocation.

Durant ces opérations je pris la Bible et je commençai à lire; mais j’avais alors la tête trop troublée par le tabac pour supporter une lecture. Seulement, ayant ouvert le livre au hasard, les premières paroles que je rencontrai furent celles-ci:—«Invoque-moi au jour de ton affliction, et je te délivrerai, et tu me glorifieras.»

Ces paroles étaient tout à fait applicables à ma situation; elles firent quelque impression sur mon esprit, au moment où je les lus, moins pourtant qu’elles n’en firent par la suite; car le mot délivrance n’avait pas de son pour moi, si je puis m’exprimer ainsi. C’était chose si éloignée et à mon sentiment si impossible, que je commençai à parler comme firent les enfants d’Israël quand il leur fut promis de la chair à manger.—«Dieu peut-il dresser une table dans le désert?» Moi, je disais:—«Dieu lui-même peut-il me tirer de ce lieu?»—Et, comme ce ne fut qu’après de longues années que quelque lueur d’espérance brilla, ce doute prévalait très souvent dans mon esprit; mais, quoiqu’il en soit, ces paroles firent une très grande impression sur moi, et je méditai sur elles fréquemment. Cependant il se faisait tard, et le tabac m’avait, comme je l’ai dit, tellement appesanti la tête qu’il me prit envie de dormir, de sorte que, laissant ma lampe allumée dans ma grotte, de crainte que je n’eusse besoin de quelque chose pendant la nuit, j’allai me mettre au lit; mais, avant de me coucher, je fis ce que je n’avais fait de ma vie, je m’agenouillai et je priai Dieu d’accomplir pour moi la promesse de me délivrer si je l’invoquais au jour de ma détresse. Après cette prière brusque et incomplète je bus le rhum dans lequel j’avais fait tremper le tabac; mais il en était si chargé et si fort que ce ne fut qu’avec beaucoup de peine que je l’avalai. Là-dessus je me mis au lit et je sentis aussitôt cette potion me porter violemment à la tête; mais je tombai dans un si profond sommeil que je ne m’éveillai que le lendemain vers trois heures de l’après-midi, autant que j’en pus juger par le soleil; je dirai plus, je suis à peu près d’opinion que je dormis tout le jour, toute la nuit suivante et une partie du surlendemain; car autrement je ne sais comment j’aurais pu oublier une journée dans mon calcul des jours, de la semaine, ainsi que je le reconnus quelques années après. Si j’avais commis cette erreur en traçant et retraçant la même ligne, j’aurais dû oublier plus d’un jour. Un fait certain, c’est que j’eus ce mécompte, et que je ne sus jamais d’où il était provenu.

Quoi qu’il en soit, quand je me réveillai, je me trouvai parfaitement rafraîchi, et l’esprit dispos et joyeux. Lorsque je fus levé, je me sentis plus fort que la veille; mon estomac était mieux, j’avais faim; bref, je n’eus pas d’accès le lendemain, et je continuai d’aller de mieux en mieux. Ceci se passa le 29.

Le 30.—C’était mon bon jour, mon jour d’intermittence. Je sortis avec mon mousquet, mais j’eus le soin de ne point trop m’éloigner. Je tuai un ou deux oiseaux de mer, assez semblables à des oies sauvages; je les apportai au logis; mais je ne fus point tenté d’en manger; et je me contentai de quelques œufs de tortue, qui étaient fort bons. Le soir, je réitérai la médecine, que je supposais m’avoir fait du bien,—je veux dire le tabac infusé dans du rhum,—seulement j’en bus moins que la première fois; je n’en mâchai point et je ne pris pas de fumigation. Néanmoins, le jour suivant, qui était le 1er juillet, je ne fus pas aussi bien que je l’avais espéré, j’eus un léger sentiment de frisson, mais ce ne fut que peu de chose.

JUILLET

Le 2.—Je réitérai ma médecine des trois manières; je me l’administrai comme la première fois, et je doublai la quantité de ma potion.

Le 3.—La fièvre me quitta pour tout de bon; cependant je ne recouvrai entièrement mes forces que quelques semaines après. Pendant cette convalescence, je réfléchis beaucoup sur cette parole:—«Je te délivrerai;»—et l’impossibilité de ma délivrance se grava si avant en mon esprit, qu’elle lui défendit tout espoir. Mais, tandis que je me décourageais avec de telles pensées, tout à coup j’avisai que j’étais si préoccupé de la délivrance de ma grande affliction, que je méconnaissais la faveur que je venais de recevoir, et je m’adressai alors moi-même ces questions:—«N’ai-je pas été miraculeusement délivré d’une maladie, de la plus déplorable situation qui puisse être et qui était si épouvantable pour moi? Quelle attention ai-je faite à cela? Comment ai-je rempli mes devoirs? Dieu m’a délivré et je ne l’ai point glorifié; c’est-à-dire, je n’ai point été reconnaissant, je n’ai point confessé cette délivrance; comment en attendrais-je une plus grande encore?»

Ces réflexions pénétrèrent mon cœur; je me jetai à genoux, et je remerciai Dieu à haute voix de m’avoir sauvé de cette maladie.

Le 4.—Dans la matinée, je pris la Bible, et, commençant par le Nouveau Testament, je m’appliquai sérieusement à sa lecture, et je m’imposai la loi d’y vaquer chaque matin et chaque soir, sans m’astreindre à certain nombre de chapitres, mais en poursuivant aussi longtemps que je le pourrais. Au bout de quelque temps que j’observais religieusement cette pratique, je sentis mon cœur sincèrement et profondément contrit de la perversité de ma vie passée. L’impression de mon songe se raviva, et ces paroles:—«Toutes ces choses ne t’ont point amené a repentance»—m’affectèrent réellement l’esprit. C’est cette repentance que je demandais instamment à Dieu, lorsqu’un jour, lisant la Sainte Écriture, je tombai providentiellement sur ce passage:—«Il est exalté prince et sauveur pour donner repentance et pour donner rémission.»—Je laissai choir le livre, et, élevant mon cœur et mes mains vers le ciel dans une sorte d’extase de joie, je m’écriai:—«Jésus, fils de David, Jésus, toi sublime prince et sauveur, donne-moi repentance!»

Ce fut là réellement la première fois de ma vie que je fis une prière; car je priai alors avec le sentiment de ma misère et avec une espérance toute biblique fondée sur la parole consolante de Dieu, et dès lors je conçus l’espoir qu’il m’exaucerait.

Le passage—«Invoque-moi et je te délivrerai»—me parut enfin contenir un sens que je n’avais point saisi; jusque-là je n’avais eu notion d’aucune chose qui pût être appelée délivrance, si ce n’est l’affranchissement de la captivité où je gémissais; car, bien que je fusse dans un lieu étendu, cependant cette île était vraiment une prison pour moi, et cela dans le pire sens de ce mot. Mais alors j’appris à voir les choses sous un autre jour; je jetai un regard en arrière sur ma vie passée avec une telle horreur, et mes péchés me parurent si énormes, que mon âme n’implora plus de Dieu que la délivrance du fardeau de ses fautes, qui l’oppressait. Quant à ma vie solitaire, ce n’était plus rien; je ne priais seulement pas Dieu de m’en affranchir, je n’y pensais pas: tous mes autres maux n’étaient rien au prix de celui-ci. J’ajoute enfin ceci pour bien faire entendre à quiconque lira cet écrit, qu’à prendre le vrai sens des choses, c’est une plus grande bénédiction d’être délivré du poids d’un crime que d’une affliction.

Mais laissons cela, et retournons à mon Journal.

Quoique ma vie fût matériellement toujours aussi misérable, ma situation morale commençait cependant à s’améliorer. Mes pensées étant dirigées par une constante lecture de l’Écriture Sainte, et par la prière vers des choses d’une nature plus élevée, j’y puisais mille consolations qui m’avaient été jusqu’alors inconnues; et comme ma santé et ma vigueur revenaient, je m’appliquais à me pourvoir de tout ce dont j’avais besoin et à me faire une habitude de vie aussi régulière qu’il m’était possible.

Du 4 au 14.—Ma principale occupation fut de me promener avec mon fusil à la main; mais je faisais mes promenades fort courtes, comme un homme qui rétablit ses forces au sortir d’une maladie; car il serait difficile d’imaginer combien alors j’étais bas, et à quel degré de faiblesse j’étais réduit. Le remède dont j’avais fait usage était tout à fait nouveau, et n’avait peut-être jamais guéri de fièvres auparavant; aussi ne puis-je recommander à qui que ce soit d’en faire l’expérience: il chassa, il est vrai, mes accès de fièvre, mais il contribua beaucoup à m’affaiblir, et me laissa pour quelque temps des tremblements nerveux et des convulsions dans tous les membres.

J’appris aussi en particulier de cette épreuve que c’était la chose la plus pernicieuse à la santé que de sortir dans la saison pluvieuse, surtout si la pluie était accompagnée de tempêtes et d’ouragans. Or, comme les pluies qui tombaient dans la saison sèche étaient toujours accompagnées de violents orages, je reconnus qu’elles étaient beaucoup plus dangereuses que celles de septembre et d’octobre.

Il y avait près de dix mois que j’étais dans cette île infortunée; toute possibilité d’en sortir semblait m’être ôtée à toujours, et je croyais fermement que jamais créature humaine n’avait mis le pied en ce lieu. Mon habitation étant alors à mon gré parfaitement mise à couvert, j’avais un grand désir d’entreprendre une exploration plus complète de l’île, et de voir si je ne découvrirais point quelques productions que je ne connaissais point encore.

Ce fut le 15 que je commençai à faire cette visite exacte de mon île. J’allai d’abord à la crique dont j’ai déjà parlé, et où j’avais abordé avec mes radeaux. Quand j’eus fait environ deux milles en la côtoyant, je trouvai que le flot de la marée ne remontait pas plus haut, et que ce n’était plus qu’un petit ruisseau d’eau courante très douce et très bonne. Comme c’était dans la saison sèche, il n’y avait presque point d’eau dans certains endroits, ou au moins point assez pour que le courant fût sensible.