Au moment où nous mettons en scène nos deux personnages, le vieillard parlait:

—Je vous avoue, ma fille, disait-il, que je ne partage nullement votre manière de voir, et cela se comprend: vous êtes jeune et moi je suis vieux, les voyages qui à votre âge sont pleins d'attrait, n'offrent plus au mien que des ennuis et des fatigues insupportables, surtout dans un pays comme celui où nous sommes, où les moyens de locomotion sont encore dans l'enfance, et se réduisent à l'emploi du cheval.

—Je conviens, mon père, répondit la jeune fille, qu'il serait plus agréable pour vous de voyager en voiture.

—Oui, de toutes les façons; j'ai besoin de prendre mes aises, la moindre fatigue me brise. Que voulez-vous, mon enfant? ce n'est pas de ma faute, vous ne devez pas m'en vouloir pour cela.

—C'est moi, mon père, qui regrette de vous voir ainsi errer sur les routes.

—Bah! vous le regrettez, Anna, dit le vieillard en souriant avec une légère teinte d'ironie; on ne s'en douterait guère, à voir la façon dont vous en usez avec moi depuis quelque temps.

—Est-ce un reproche que vous m'adressez, mon père?

—Nullement, mon enfant; mais convenez avec moi que je serais beaucoup mieux dans ma maison de la calle San Francisco, à México, confortablement étendu dans ma butaca, lisant le Times, le New-York Herald ou tout autre journal, que sur cette route, en proie au soleil, à la poussière, et ce qui est pis, sous la menace continuelle d'une attaque de salteadores.

—J'en conviens, mon père; mais vous savez que nous avons été contraints, à cause de la guerre, de quitter México et, sans la protection de don Pablo de Zúñiga, pour lequel le général Santa-Anna professe une vive amitié, peut-être aurions-nous été obligés de sortir du Mexique.

—Tout cela est vrai, mon enfant; mais pourquoi errer ainsi de ville en ville, au lieu de nous rendre tout simplement dans nos propriétés de Sonora ou du Nuevo León?

—Pouvions-nous traverser Guadalajara sans visiter nos parents?

—Non, certes, cela n'eût pas été convenable mais nous n'avons pas rencontré ces parents, la guerre leur a fait abandonner la ville pour se retirer dans une hacienda éloignée; nous sommes demeurés quinze jours à Guadalajara, livrés à nous-mêmes, mal logés et mal nourris, dans une horrible posada, où, entre parenthèses on nous a fait payer fort cher; nous n'avons rencontré personne de connaissance. Si don Pablo de Zúñiga eût été à Guadalajara encore, cela nous eût fait une société, mais il a disparu et personne ne sait ce qu'il est devenu; en quittant la ville, rien n'était plus simple que de nous diriger tout droit vers Tepic, où nous possédons une assez belle maison, rien ne nous aurait manqué là; pas du tout, je ne sais ce qui vous passe tout à coup par la tête, vous m'obligez à retourner sur nos pas pour aller je ne sais quoi faire à Tepatitlan.

—Mais, mon père, il doit y avoir un herradero à Tepatitlan. C'est fort curieux, dit-on; j'ai désiré le voir, c'est tout simple.

—Hum, fit le vieillard d'un air de doute, c'est possible, mais je n'en crois rien; vous devez avoir un autre motif. Tenez, Anna, soyez franche; avouez que vous me cachez quelque chose.

—Oh! mon père, répondit-elle en rougissant, vous ne le croyez pas!

—Moi, je le parierais, au contraire. Depuis quelque temps je ne vous reconnais plus; vous êtes complètement changée; tantôt vous voulez une chose, puis, sans motif aucun, cette chose ne vous plaît plus, et c'est une autre chose qu'il vous faut; vous êtes capricieuse, bizarre, nerveuse, inquiète, impatiente, que sais-je encore?

—Le portrait que vous faites de moi n'est pas flatteur, mon père.

—Malheureusement il est vrai, mon enfant, et cela me tourmente beaucoup, parce que je vous aime, et que je crains que vous ne me cachiez quelque chagrin secret.

—Quel chagrin puis-je avoir, mon bon père, auprès de vous?

—Que sais-je? il est si difficile de découvrir les pensées qui remplissent le cœur d'une jeune fille.

—Je suis heureuse, mon père; mes pensées ne vont pas plus loin que le désir de rester avec vous.

—Ah! pourquoi avez-vous refusé d'épouser votre cousin Williams, c'était un bon parti?

—Je ne l'aimais pas.

—L'amour serait venu.

—J'en doute.

—Alors c'est que vous en aimiez un autre?

—Peut-être, mon père!

—J'ai donc deviné?

—Je ne dis pas non.

—Pourquoi ne pas m'avoir instruit de cela plus tôt? vous savez que je n'ai pas l'intention de forcer vos inclinations, et, pourvu que celui que vous aimez soit digne de vous.

—C'est l'âme la plus grande, le cœur le plus loyal qui existe.

—Oui, je le sais, celui qu'on préfère a toujours toutes les qualités. Et quel est ce mortel si heureusement doué?

—Je ne puis vous le dire encore; excusez-moi, mon père.

—Bon! voilà que nous retombons dans le mystère à présent. Soit, comme il vous plaira; je n'insiste pas, d'autant plus qu'il faudra bien que vous parliez un jour ou l'autre.

La jeune fille sourit finement sans répondre.

—Avec tout cela, me voilà brouillé avec Williams et toute sa famille; je le regrette, ce jeune homme me convenait; je l'avais, tout enfant, fait sauter sur mes genoux; je m'étais habitué à le considérer comme mon fils.

—Il m'oubliera d'autant plus facilement, qu'il me connaissait à peine, mon père, et il redeviendra votre ami et le mien.

—J'en doute fort. A la suite de ce duel mystérieux, dont il s'est obstiné à me cacher les motifs, son caractère a complètement changé; il est devenu sombre, réservé, bref, ce n'est plus le même homme. A peine rétabli de sa blessure, au lieu de me venir voir comme auparavant, il a subitement quitté le Mexique et est reparti pour les États-Unis, sans même prendre congé.

—C'est un reste d'irritation contre moi, sans doute.

—Non, c'est une belle et bonne haine, Williams est orgueilleux et vindicatif, il ne vous pardonnera jamais d'avoir méprisé son alliance.

—Que puis-je faire à cela, mon père? C'est un malheur dont il me faut prendre mon parti; d'ailleurs nous ne nous reverrons probablement jamais.

—Peut-être le reverrons-nous plus tôt que vous ne le supposez, miss; j'ai appris qu'à peine débarqué à la Nouvelle Orléans, Williams était allé rejoindre le général Taylor en qualité de volontaire; cela doit cacher des projets que, sans doute, nous ne tarderons par à connaître.

—Mon cousin est un gentleman, mon père.

—Oui, mais c'est surtout un homme qui veut se venger d'une injure qu'il croit avoir reçue.

—Je ne puis croire que nous ayons à redouter quelque chose de lui; d'ailleurs il est loin d'ici.

—Pas autant que vous le supposez; Dieu veuille que je me trompe, mais je ne sais pourquoi j'éprouve à ce sujet des craintes vagues que je ne puis chasser de ma pensée.

En ce moment, un des peones, serviteur de M. Prescott, le seul, du reste, dans lequel il eût une entière confiance, s'approcha respectueusement.

—Que me voulez-vous, Santiago Ramírez? lui demanda le vieillard.

—Mi amo, j'aperçois une nombreuse troupe de cavaliers qui se dirige de ce côté: je viens prendre vos ordres.

—Hum! fit le vieillard en levant la tête, en effet je ne les avais pas vus. Que croyez-vous que sont ces hommes?

—Des rancheros, seigneurie; cela est facile à reconnaître.

—Mauvaise rencontre, n'est-ce pas?

—Je ne saurais vous répondre là-dessus avec certitude, seigneurie; les rancheros sont des corps francs levés par de riches hacenderos dans le but de servir de guerilleros pendant la guerre actuelle; quelques-uns sont honnêtes.

—Voilà qui n'est pas rassurant, mon pauvre Ramírez.

—Quels sont les ordres de votre seigneurie, mi amo?

Le vieillard jeta sur sa petite troupe un regard piteux qu'il reporta sur les cavaliers qui accouraient à toute bride.

—Il nous est impossible d'éviter leur rencontre, dit-il, nous ne sommes plus qu'à une courte distance du pueblo, continuons donc à avancer, et à la grâce de Dieu!

Santiago Ramírez salua respectueusement son maître et alla reprendre sa place en avant des autres peones.

Si la vue des rancheros, qui venaient à lui inquiétait M. Prescott, ils ne produisaient pas le même effet sur sa fille. Miss Anna les voyait, au contraire, se rapprocher avec joie; peut-être avait-elle, des motifs secrets pour qu'il en fût ainsi.

Disons tout de suite ce que sont les rancheros, pour ne plus avoir à y revenir plus tard.

Le ranchero mexicain a beaucoup de rapports avec notre fermier, en faisant, bien entendu, la part de la différence qui doit exister entre les mœurs du pays qu'il habite et le nôtre.

Le ranchero est le seul qui ait presque complètement échappé à l'influence délétère du clergé mexicain, pour lequel il professe un respect fort médiocre; cela tient au milieu dans lequel il vit. Perdu, pour ainsi dire, au milieu d'immenses solitudes, toujours au grand air, en face de la nature, il n'a aucun des vices des villes et possède au contraire les vertus des races nomades; loyal, hospitalier, d'une honnêteté proverbiale, d'une valeur à toute épreuve, il a conservé le sens moral, possède au suprême degré l'amour de la famille, brûle du désir de s'instruire et en cherche toutes les occasions: malheureusement elles sont rares pour lui.

La vitalité du pays est donc toute en lui, car il tient au sol qu'il cultive et qui lui appartient; sans argent souvent, mais vivant dans l'abondance, il est sincèrement patriote et foncièrement républicain, possède au suprême degré la haine de l'étranger, et, dénué de cette turbulence inquiète et souvent licencieuse des habitants des villes, il a instinctivement les véritables sentiments d'indépendance qui, le jour où cette race vigoureuse et rude aura, grâce à l'instruction, perdu ses préjugés, assureront l'autonomie du pays et constitueront à la nation mexicaine cette force réellement nationale qui lui manque encore, mais que l'avenir lui réserve.

Ce furent les rancheros qui, lors de la guerre de l'indépendance, formèrent ces redoutables cuadrillas qui tinrent si longtemps en échec la puissance espagnole et finirent par l'abattre. Indifférents aux bouleversements politiques qui depuis si longtemps bouleversent leur malheureux pays, ils laissent paisiblement les ambitieux et les intrigants des villes s'entre-détruire; ce n'est que lorsque l'étranger envahit les frontières et menace le sol qui les a vus naître qu'ils sortent de leurs déserts; mais alors ils déploient une indomptable énergie, ne se laissent abattre par aucun revers et ne déposent les armes que vainqueurs, ou quand la mort les leur arrache. Ils sont cruels souvent, cela tient à leur éducation sauvage, mais ils sont généreux et grands aussi, fidèles quand même à la cause qu'ils ont juré de défendre.

Leur costume est caractéristique, un peu théâtral peut-être, mais en somme, essentiellement pittoresque et va bien à ces hommes à charpente vigoureuse, aux traits hâlés et énergiques et aux allures martiales remplies d'une inexprimable désinvolture.

Cependant les rancheros se rapprochaient rapidement des voyageurs. Ils formaient une troupe d'une cinquantaine de cavaliers environ, et arrivaient comme un ouragan au milieu d'un nuage épais de poussière. A quelques pas en avant, galopait un cavalier qui devait être leur chef. M. Prescott poussa un cri de joyeuse surprise; dans ce cavalier, il avait reconnu don Pablo de Zúñiga, dont un moment auparavant il regrettait si fort l'absence et qu'il avait cherché vainement à Guadalajara.

Toute inquiétude disparut alors, et les voyageurs continuèrent gaiement leur route.

Les deux troupes ne tardèrent pas à se rejoindre et à se confondre.

Don Pablo accosta le vieillard de la façon la plus cordiale.

—Vous ne comptiez pas me rencontrer ici? lui dit-il après l'échange des premiers compliments.

—Je l'avoue, répondit M. Prescott; mais je suis charmé de cette rencontre. Mais vous, où alliez-vous ainsi à bride avalée?

—Moi! j'allais au-devant de vous.

—Comment! vous alliez au-devant de moi? ceci demande une explication, don Pablo.

Le jeune homme sourit en regardant la jeune fille.

—L'explication est facile à donner, répondit-il. J'ai su votre arrivée à Guadalajara, et le désir que vous aviez manifesté de me voir. Si grand qu'eût été pour moi le plaisir de passer quelques instants auprès de vous, malheureusement, j'étais retenu par d'importantes affaires; cependant j'allais tout abandonner pour vous aller rejoindre, lorsque je fus averti que non seulement vous aviez quitté la ville, mais que vous rebroussiez chemin du côté de México. Or, comme la route la plus directe pour se rendre à la capitale est celle-ci, j'ai supposé que vous la prendriez; j'ai pris mes mesures en conséquence, et me voilà.

—Bon! bon! fit en souriant le vieillard, tout cela peut être vrai: en tout cas, je suis heureux de cette rencontre.

—A la bonne heure; je vous ai fait préparer une maison dans laquelle vous serez à ravir. Comptez-vous demeurer quelques jours à Tepatitlan?

—J'y resterai le moins possible, puis je retournerai du côté du Pacifique.

—Vous n'allez donc pas à México?

—Non. Je compte me retirer soit à Tepic, soit à Monterey; au moins jusqu'à la fin de la guerre.

—Puisqu'il en est ainsi, laissez-moi faire, señor, je me charge de vous conduire, vous et la señorita, jusqu'à la résidence qu'il vous plaira de choisir.

—Comment cela, caballero? demanda timidement la jeune fille, toute rougissante de plaisir.

—Voici de quelle façon, señorita; le général Santa-Anna, après avoir quitté México, a pris le commandement de l'armée libératrice qui se réunit à San Luis de Potosí; j'ai formé une cuadrilla de rancheros forte de trois cents cavaliers, dont vous voyez une partie auprès de moi. Je compte me mettre en marche aussitôt après le herradero, qui va avoir lieu demain, pour rejoindre l'armée; je me mets donc à vos ordres, si toutefois mon offre vous agrée.

—C'est à mon père qu'il appartient de vous répondre, señor don Pablo; quant à moi personnellement, je serais charmée de profiter de votre escorte, surtout en ce moment où les routes sont infestées de salteadores.

—Ce qui en bon castillan, mon cher don Pablo, fit en riant le vieillard, veut dire que nous acceptons votre offre de grand cœur; ainsi voilà qui est convenu, vous pouvez compter sur nous.

Quelques minutes plus tard on atteignit le pueblo.

Tepatitlan regorgeait de monde, le village était en fête.

Don Pablo conduisit les voyageurs à la maison qu'il avait fait préparer pour eux; puis, lorsqu'il les y eut confortablement installés, il se retira discrètement en les avertissant qu'il viendrait les prendre le lendemain de bonne heure pour assister au herradero.

M. Prescott ne fit aucune observation à sa fille sur la façon bizarre dont ils avaient rencontré le jeune homme; seulement le soir, avant de se retirer dans sa chambre à coucher, il lui dit d'une voix légèrement railleuse, en l'embrassant:

—Quel hasard singulier! n'est-ce pas, Anna?

Ce fut toute la jeune fille rougit, mais elle ne répondit pas.

Le lendemain, ainsi que cela avait été convenu, don Pablo vint chercher ses hôtes, et, après leur avoir adressé les compliments d'usage, il les conduisit à des places réservées, d'où ils pouvaient voir commodément le herradero.

Au Mexique, les troupeaux paissent en liberté sur d'immenses pâturages, sous la surveillance de gardiens nommés vaqueros, aussi sauvages qu'eux.

Ces troupeaux, appartenant à plusieurs propriétaires, malgré le soin que mettent les vaqueros à les séparer, finissent, toujours par se mêler et si bien se confondre les uns avec les autres, qu'il devient presque impossible de reconnaître à qui ils sont. Pour obvier à cet inconvénient, une fois par an, tantôt pour les taureaux, tantôt pour les chevaux, les vaqueros réunissent tous les troupeaux, les conduisent tantôt à un village, tantôt à un autre, les renferment dans des corrales faits exprès, où ils les entassent par milliers. Une fois là ils les lacent, les séparent et les marquent au chiffre de chaque propriétaire, au moyen d'un fer chaud. C'est ce qui se nomme un herradero.

Les herraderos sont de véritables fêtes pour les vaqueros, et des prétextes de réunion pour les rancheros et les hacenderos; on les voit arriver de tous les côtés, vêtus de leurs plus beaux habits, montés sur leurs meilleurs chevaux, dans l'intention de lutter entre eux d'adresse et d'audace; aussi cette fête est-elle une véritable fantasia plus émouvante cent fois que celles exécutées par les Arabes, et dans laquelle le désir de se surpasser l'un l'autre excite à un si haut degré l'émulation de ces centaures, qu'ils accomplissent les prouesses les plus extraordinaires.

Il y a quelque chose qui saisit, intéresse et donne le vertige dans le spectacle étrange qu'offrent ces hommes, montés sur des chevaux fougueux, rompus à tous les exercices de l'équitation, se précipitant à fond de train dans un corral renfermant plusieurs milliers d'animaux effarés, presque fous de terreur, qui se foulent, se pressent, se poussent pour éviter l'atteinte du lasso qui les menace et que le vaquero fait tournoyer autour de sa tête, en poussant des cris rauques et sauvages, en tourbillonnant autour de cette masse vivante et indomptée, qui mugit, résiste et fait d'incroyables efforts pour rompre l'obstacle qui s'oppose à sa fuite.

Le herradero dura six jours, il y avait plus de vingt mille têtes de bétail à séparer et à marquer.

Deux jours plus tard, M. Prescott et sa fille, confortablement installés dans des palanquins portés par des mules, qu'ils devaient à la sollicitude attentive de don Pablo de Zúñiga, prenaient, escortés par le jeune homme et sa cuadrilla de rancheros, la route de San Luis de Potosí, où ils devaient rejoindre l'armée libératrice, prête à entrer en campagne contre les Américains, sous les ordres du général Santa-Anna, qui avait voulu prendre le commandement en personne.

Don Pablo et doña Anna, oublieux des soucis de la politique, étaient heureux d'être, pour quelques jours du moins, réunis l'un à l'autre, de se voir, de pouvoir se parler; ils jouissaient du présent sans se soucier de l'avenir, et avec cet égoïsme qui caractérise les amoureux, ils ne songeaient qu'à leur amour et au bonheur si doux d'être constamment l'un près de l'autre.

M. Prescott, tout en suivant d'un œil attentif le manège innocent des jeunes gens, savourait avec délices le plaisir beaucoup plus réel pour lui d'être confortablement étendu dans un palanquin à l'abri de toute fatigue.

Le voyage se fit sans événement digne d'être noté, et le neuvième jour après leur départ de Tepatitlan, les rancheros firent leur entrée à San Luis de Potosí.

La ville regorgeait de troupes et ressemblait à un camp; don Pablo de Zúñiga était arrivé juste à temps. Le général Santa-Anna était attendu le lendemain, et l'armée devait immédiatement marcher en avant.


V

Deux profils de coupe-jarrets.

A quelques pas seulement de la plaza Mayor, dans une ruelle étroite, sombre et boueuse située presque derrière la cathédrale et nommée le Callejón del Remedio, existait à l'époque où se passe notre histoire—et probablement existe encore à San Luis de Potosí à l'heure où nous écrivons, car le Mexique est le pays du monde où tout, hommes et choses, conserve le plus opiniâtrement sa physionomie et son immobilité de granit en dépit du progrès—une vieille masure, tombant presque en ruines et datant évidemment des premiers temps de la conquête espagnole; les fenêtres étroites garnies de vitres verdâtres, enchâssées dans du plomb et recouvertes de toiles d'araignées séculaires, les murs noirs, enfumés et fendillés çà et là, le sol en terre battue et raboteux, dénonçaient au premier coup d'œil cette masure pour un véritable bouge.

En effet, ce taudis infect, qui suintait le crime et la misère par tous les pores de ses murailles lézardées, était ce qu'à México on nomme un velorio, et servait de refuge aux gens sans aveu et aux bandits de toutes sortes qui d'ordinaire pullulent dans les grands centres de population, mais dont le nombre s'était augmenté dans des proportions considérables, non seulement à cause de la guerre, mais encore grâce aux événements politiques qui avaient plongé le pays dans un état d'anarchie indescriptible.

Le mot velorio est essentiellement mexicain, il n'a pas d'équivalent possible dans le langage des honnêtes gens, nous n'essaierons donc pas de le traduire; dans celui dont nous avons esquissé la description, dès que la nuit était venue, à la lueur douteuse de quelques candilejos, aux mêches charbonneuses, attachés contre les murs par des mains de fer, une nombreuse compagnie, mêlée d'hommes et de femmes, envahissait la salle, débouchait dans les pièces attenantes, montait à l'étage supérieur, et jusqu'au jour on dansait, on jouait, on buvait, et souvent on faisait pis encore.

Les celadores chargés du soin de veiller à la sûreté commune des habitants de la ville, les patrouilles qui parcouraient les rues pour maintenir le bon ordre, évitaient soigneusement les approches de ce repaire, et quels que fussent les cris qui s'en échappassent, le tumulte horrible qui y régnât, rendus volontairement sourds par la crainte, ils passaient sans s'arrêter et même en hâtant le pas, sans se risquer à jeter un coup d'œil du côté de ce redoutable velorio, si ce n'est afin d'assurer que quelques-uns de ses hôtes sinistres ne faisaient pas irruption au dehors et ne se mettaient pas à leur poursuite.

C'est dans cet affreux repaire que, deux jours après l'arrivée de nos voyageurs à San Luis, nous introduirons le lecteur vers dix heures du soir environ.

Il y avait chambrée complète, toutes les salles étaient pleines, toutes les tables garnies; dans le fond de la plus grande pièce, quelques musiciens ou soi-disant tels, car au Mexique, tout le monde a la prétention d'être musicien, placés sur une estrade assez élevée, jouaient à qui mieux mieux, sans se préoccuper les uns des autres, des airs, n'importe lesquels, que du reste personne n'écoutait.

Un nuage de fumée, produit par les candilejos, les sebos, les pipes et les cigares, planait comme une auréole lugubre au-dessus des consommateurs et assombrissait encore l'éclairage déjà plus qu'insuffisant de cette vaste pièce, qui se trouvait ainsi plongée dans une espèce de crépuscule brumeux dont, notons-le en passant, les habitués de la maison étaient loin de se plaindre, au contraire.

Là se trouvait réunie en ce moment la collection la plus complète de mauvais drôles qui se puisse imaginer, drapés fièrement dans des guenilles hétéroclites comme jamais Callot n'en a rêvé dans ses compositions les plus fantasques et les plus excentriques.

Le velorio était en liesse; il hurlait du haut en bas des imprécations et des blasphèmes dans toutes les langues connues et inconnue, car tous les pays du globe sans exception y étaient représentés par quelques coquins émérites.

Dans l'angle le plus obscur de cette salle ténébreuse, non loin de l'estrade sur laquelle se tenaient les musiciens, un homme, enveloppé d'un manteau, le chapeau rabattu sur les yeux, était assis seul à une table, le dos appuyé au mur, le coude sur la table, la tête dans la main; il fumait un mince papelito en laissant errer des regards investigateurs autour de lui sans songer à entamer la mesure de mescal placée devant lui.

Cet homme était entré un des premiers dans le velorio, au moment où les peones allumaient les sebos, il avait choisi cette place entre toutes, s'était assis, avait demandé de la liqueur; depuis lors il n'avait donné signe de vie que pour tordre une nouvelle cigarette, lorsque celle qu'il fumait touchait à sa fin. Dans tout autre lieu que celui où il se trouvait, ses allures étranges, son affectation à cacher son visage auraient appelé l'attention sur lui; mais dans ce bouge, chacun était trop occupé de ses propres affaires pour songer à celles des autres, et nul n'avait pris garde à lui. Seulement, comme par un accord tacite, afin de lui laisser plus de liberté, personne n'était venu s'asseoir à sa table: délicatesse de bandit, depuis que l'homme dont nous parlons devait intérieurement être très reconnaissant, car, ainsi que nous l'avons dit plus haut, le velorio s'était si rapidement rempli que toutes les tables étaient garnies de buveurs, et que quelques-uns même, ne trouvant plus de place nulle part, s'étaient assis sur le bord même de l'estrade des musiciens et s'étaient fait servir là du pulque et du mescal.

Soudain un mouvement d'ondulation assez fort s'opéra dans la foule des buveurs, vigoureusement repoussés à droite et à gauche; et sans paraître se soucier des cris et des malédictions qui le saluaient sur son passage, un individu, cause unique de ce bouleversement, alla résolument s'asseoir sur le banc occupé déjà par l'inconnu et se plaça juste en face de lui.

Celui-ci tout en feignant d'être sérieusement absorbé par la confection d'une cigarette, jeta un regard de côté sur son voisin, et satisfait sans doute du résultat de son examen, il sortit son mechero et battit froidement le briquet.

Le nouveau venu était, en apparence du moins, un drôle de la pire espèce: il avait la taille athlétique, les traits patibulaires, les moustaches outrageusement retroussées, le chapeau penché sur l'oreille; il se drapait orgueilleusement dans un manteau en dents de scie, portait un long couteau dans la botte et une énorme rapière à lourde poignée de fer au côté; c'était en somme, le type complet du bandit mexicain dans ce qu'il a de plus odieux et de plus repoussant, avec cela le ton et les manières d'un gentilhomme.

Après s'être examinés pendant quelques secondes, les deux hommes se saluèrent d'une inclination de tête, et le nouvel arrivé, tordant rapidement une cigarette, s'adressa à l'inconnu.

—Pardon, señor caballero, dit-il avec une politesse exquise, me ferez-vous l'honneur de me prêter votre feu?

—Avec le plus grand plaisir, señor, répondit l'autre en tendant le mechero d'or curieusement ciselé qu'il tenait encore à la main.

—Mille grâces, señor, dit-il en allumant sa cigarette, éteignant le mechero et le rendant ensuite avec un salut à son propriétaire.

En ce moment un peon plaça une mesure d'infusion de tamarin et un gobelet en corne sur la table.

Le nouveau venu se pencha vers l'inconnu, sa mesure à la main.

—Vous en offrirai-je, señor? dit-il.

—Je vous remercie, répondit l'autre; vous voyez, caballero, que j'ai devant moi du mescal, auquel je n'ai pas encore touché.

—C'est pardieu vrai! Seriez-vous indisposé, señor?

—Pas le moins du monde, reprit-il avec intention; mais l'odeur de ce mescal me déplaît.

—Il n'est peut-être pas de bonne qualité?

—C'est probable; vous savez que le mescal est comme le pulque, il doit être bu nouveau, sinon il se gâte et devient exécrable.

—Hélas! fit le bandit avec un jeu de physionomie impossible à traduire, il en est ainsi de tout dans la vie.

—Vous êtes philosophe? dit l'autre avec un sourire.

—Oui, dans mes moments perdus: l'habitude de vivre seul agrandit et épure les idées.

—C'est juste, le jaguar chasse seul, les coyotes vont en troupes.

—Aussi le jaguar est le roi du désert; je méprise les coyotes. Vous offrirai-je de cette infusion de tamarindos, caballero? je vous assure qu'elle est excellente.

—J'accepte pour ne pas vous désobliger, répondit-il en tendant son gobelet.

L'autre versa.

—Je suis don Pedro de Arizona; dit-il en saluant, mais mes amis me nomment Matadiez, à cause probablement d'une grande légèreté de main et d'une dextérité que je possède dans le maniement du couteau.

—J'avais souvent entendu parler de vous avec éloge, señor Matadiez. Je bénis le hasard qui m'a fait vous rencontrer si à l'improviste.

Le bandit salua courtoisement.

—C'est moi, señor, dit-il, qui bénis cet heureux hasard. Votre seigneurie daignera-t-elle me dire son nom?

—Il est loin encore d'avoir acquis la grande célébrité du vôtre, caballero, mais tel qu'il est le voici: je me nomme don Augustín Zaputo, mais ceux qui me connaissent personnellement, mes amis, préfèrent m'appeler Trabuco.

—Quoi! s'écria le bandit avec l'apparence de la joie la plus vive, vous êtes le señor Trabuco?

—Pour vous servir, caballero, répondit-il modestement.

—Pardieu! la rencontre est heureuse, señor, depuis longtemps je brûlais du désir de faire votre honorable connaissance.

—Je vous avoue que moi aussi j'avais ce désir.

—La sympathie nous attirait l'un vers l'autre.

—Deux hommes comme nous doivent être amis.

—Inséparables comme les doigts de la main.

—A votre santé.

—A la vôtre.

Ils burent.

—Je ne comptais guère, en venant ici, me rencontrer avec vous, reprit Matadiez.

—Ni moi, je vous l'avoue.

—Voilà qui est extraordinaire, d'autant plus que nous avons échangé le mot d'ordre.

—C'est vrai; l'ami qui a consenti à nous mettre en rapports n'a pas songé à vous dire mon nom, de même qu'il aura jugé inutile de me dire le vôtre.

—C'est cela, il voulait nous faire une surprise.

—Que, pour ma part, je trouve charmante.

—Et moi délicieuse.

—Je lui adresserai mes sincères compliments pour cette attention délicate.

—Moi de même.

Il y eut un silence; ce fut Trabuco qui le rompit au bout d'un instant.

—Maintenant que la connaissance est faite et la glace rompue entre nous, dit-il, si nous causions un peu de nos affaires.

—Je n'y vois pas de sérieux inconvénients.

—J'ai à vous entretenir de choses fort sérieuses, et la foule est grande autour de nous.

Matadiez éclata de rire.

—Cette foule fait notre sécurité, dit-il. Tous les gens qui sont ici ont trop à s'occuper d'eux-mêmes pour songer à nous; leurs oreilles sont fermées: d'ailleurs ils me connaissent pour la plupart, et tant que nous demeurerons à cette table, nul ne s'avisera de s'approcher assez pour entendre ce que nous dirons. Parlez donc sans crainte, cher seigneur.

—On a dû vous toucher quelques mots déjà de l'affaire qui nous amène l'un vers l'autre.

—On m'en a parlé vaguement; il s'agit, je crois, d'un riche étranger qui voyage avec sa fille et quelques peones seulement.

—C'est cela même, il emporte, dit-on, avec lui, des sommes considérables, sans compter des bijoux de grande valeur.

—Quelle imprudence de se hasarder ainsi sur les grandes routes en temps de guerre; la police est si mal faite, fit-il en souriant.

—Et un malheur est si tôt arrivé, reprit l'autre sur le même ton; mais, vous le savez, ces Anglais—je crois qu'il est de ce pays—ne doutent de rien.

—Enfin, s'il lui arrive quelque chose, il ne pourra s'en prendre qu'à lui-même.

—Ainsi soit-il. Mais ce n'est pas tout.

—Je suis tout oreilles.

—Cet Anglais se rend à Tampico.

—Bon; il y a sur cette route des passages fort dangereux.

—C'est vrai. Ses richesses courent grand risque de ne pas arriver intactes à destination.

—Ni lui non plus.

—Pardon, il est convenu qu'on ne lui enlèvera pas un cheveu de la tête.

—Bah! Pourquoi donc?

—Parce qu'il est préférable de lui faire payer une bonne rançon.

—Mes compliments, señor, je n'avais pas pensé à cette ingénieuse combinaison.

—On ne peut songer à tout.

—Continuez, de grâce, vous m'intéressez vivement.

—Maintenant, passons à la jeune fille.

—C'est cela, passons à la jeune fille. Est-elle jolie?

—Charmante.

—Hum! nouvelle rançon alors. Ah çà! mais mon cher seigneur, cette affaire prend des proportions gigantesques, savez-vous? nous allons tous rouler sur l'or d'ici à quelques jours.

—Je l'espère; mais, quant à la jeune fille, sa rançon est réglée.

—Déjà?

—Oui.

—Combien?

—Vingt mille piastres.

—Beau chiffre, caray! et vous avez touché?

—Pas encore; mais il est entendu que je toucherai aussitôt après livraison.

—Ceci me semble régulier. Ah çà! continua-t-il en posant les coudes sur la table, penchant le corps en avant et regardant son interlocuteur bien en face, l'affaire se dessine bien, il y aura du profit, elle me sourit beaucoup, mais ce n'est pas tout encore.

—Bah! de quoi s'agit-il donc?

—Vive Dios! de nous entendre entre nous et de savoir comment nous réglerons.

—Oh! que cela ne vous inquiète pas, cher seigneur, vous serez content de moi.

—Je n'en doute pas, caballero, cependant les affaires sont les affaires, vous le savez; mieux vaut, je crois, nous entendre tout de suite, afin de nous épargner plus tard des discussions et des malentendus toujours regrettables entre gens d'honneur.

—Parfaitement raisonné. Eh bien! je serai franc; écoutez-moi.

—Je ne demande pas mieux.

—Je ne vous cache pas que, apportant l'affaire, avec tout autre qu'avec vous, cher seigneur, j'aurais posé certaines conditions peut-être un peu dures; mais entre nous il ne saurait en être ainsi, je mets un trop haut prix à l'avantage de vous avoir avec moi pour discuter: nous partagerons les bénéfices par moitié, cela vous convient-il!

—Pardieu! je le crois bien.

—Seulement...

—Ah! dit-il en faisant la grimace, il y a un seulement.

—Il y en a toujours.

—C'est juste; continuez.

—Seulement, comme je suis étranger dans cette province, que je ne connais personne, vous vous chargerez d'organiser l'expédition.

—Cela se peut arranger ainsi. De combien d'hommes pensez-vous que nous ayons besoin?

—Oh! mon Dieu! une douzaine tout au plus, pourvu que ce soient des gaillards solides et résolus; il ne faut pas nous exposer à un échec.

—Diable! ce serait malheureux. Et ces hommes qui les payera?

—Vous, naturellement.

—Hum! murmura-t-il avec une grimace, le bénéfice ne sera pas aussi grand que je le supposais.

—Pourquoi donc? Par le temps qui court, les hommes ne sont pas rares, vous en trouverez plus que vous ne voudrez; cela vous coûtera un millier de piastres tout au plus.

—Eh! eh! la somme est ronde.

—Oui, mais les bénéfices sont beaux.

—Je le sais bien.

—Enfin, cher seigneur, c'est à prendre ou à laisser. Ainsi décidez-vous.

—Je prends, caray! C'est égal vous me tenez la dragée haute.

—Allons donc! ne supposez pas cela, caballero, vous me causeriez un véritable chagrin en le croyant.

—Allons! c'est convenu.

—Vous me le jurez?

—Sur ma foi de gentilhomme.

—J'aimerais mieux autre chose, reprit-il en riant.

—Eh bien! sur la part que j'espère en paradis.

—C'est entendu, alors.

—Parfaitement.

—Voilà qui est bien. Maintenant, pour finir, l'heure, le jour et le lieu du rendez-vous?

—Connaissez-vous le Voladero del Macho.

—Caray! A quatre journées de chemin; je le vois d'ici.

—Eh bien! trouvez-vous lundi de la semaine prochaine, c'est-à-dire dans sept jours, vers cinq heures de la tarde au Barranco del Estrivo, à une lieue environ avant d'arriver au voladero; à cette heure-là, l'Anglais et sa fille passeront; surtout, n'oubliez pas d'être bien accompagné.

—Rapportez-vous-en à moi pour cela.

—Choisissez des hommes habitués au désert.

—Ah! pourquoi donc?

—Hum! on ne sait pas ce qui peut arriver, peut-être serons-nous forcés de nous réfugier dans la prairie.

—Je vois que vous n'oubliez rien.

—Il faut tout prévoir. Au revoir, señor Matadiez; Dieu vous garde!

—Au revoir, seigneur Trabuco. Que Dieu vous accompagne!

Les deux bandits se saluèrent cérémonieusement et se séparèrent.

Le señor Trabuco quitta immédiatement le velorio, où il laissa Matadiez décidé en apparence à y demeurer jusqu'au lever du soleil.

Cependant, à peine son complice eût-il franchi la porte du bouge, que Matadiez se leva brusquement et sortit à son tour.


VI

L'Invitation.

Ainsi que nous l'avons dit plus haut, à peine arrivé au pouvoir, Santa-Anna, comprenant combien sa position était précaire, avait résolu de l'affermir en réparant les fautes de son prédécesseur, c'est-à-dire en poussant la guerre avec vigueur et en infligeant aux ennemis une éclatante défaite, ce à quoi, vu le petit nombre de soldats dont le général américain disposait, il espérait facilement parvenir, d'autant plus que lui-même avait mis l'armée mexicaine sur un pied formidable; du moins ses ordres avaient été donnés en conséquence aux généraux et aux gouverneurs de province.

Malheureusement, s'il est jusqu'à un certain point possible de grouper les hommes et de donner à cette agglomération hétérogène d'individus le nom d'armée, on n'improvise pas des soldats en quelques jours, et Santa-Anna devait, à ses dépens, en faire bientôt la triste expérience.

Disons, en quelques mots, ce qu'est l'armée au Mexique, ou du moins ce qu'elle était à l'époque où se passe notre histoire. D'ailleurs, malgré les événements qui sont survenus depuis, il est probable que, grâce au caractère apathique et insouciant des Mexicains, les choses sont toujours dans le même état, à moins qu'elles aient encore empiré, ce qui serait fort possible; car il est à noter que, lorsqu'un changement quelconque s'opère dans ce malheureux pays, ce changement a toujours lieu en sens inverse de la raison, c'est-à-dire de mal en pis.

Avant la proclamation de l'indépendance, sous la domination espagnole; l'armée était bien composée et surtout solidement organisée; la discipline était bonne, l'éducation militaire assez avancée; les officiers savaient assez bien leur métier pour instruire les soldats. Il est vrai que ces officiers étaient Européens pour la plupart, et que les quelques officiers mexicains qui se trouvaient dans les régiments indigènes ne dépassaient jamais ou presque jamais le grade de capitaine, qui était le plus élevé qu'il leur fut permis d'atteindre.

Aujourd'hui, tout cela a changé: autant autrefois l'état militaire était honorable, autant à présent il est méprisé. Cela est facile à comprendre; les soldats ne se recrutent que dans la classe infime de la société, parmi les leperos, les vagabonds et les criminels condamnés aux présidios. On les enchaîne les uns aux autres et sous la conduite de caporaux et de sergents armés de chicottes, on les conduit à coups de fouet à leurs régiments. Si on les laissait se rendre librement à leurs corps, pas un n'arriverait; ils déserteraient tous. Les Indiens, de pure race surtout, ont une antipathie invincible pour le service militaire; il est littéralement impossible de les retenir sous les drapeaux.

Quant aux officiers, nous sommes contraints d'avouer que, à peu d'exceptions près, ils n'ont pas une origine plus relevée que leurs subordonnés, les quelques jeunes gens de bonne famille qui se trouvent parmi eux, gâtés par les mauvais exemples qu'ils ont constamment sous les yeux, ne tardent pas à se perdre complètement et à adopter les vices et les habitudes de débauche de leurs compagnons.

Les soldats mexicains seraient bons s'ils étaient instruits et bien commandés, car il sont foncièrement braves; leur cavalerie est admirable d'entrain et de courage; malheureusement on ne saurait en dire autant de l'infanterie, on ne peut en rien se fier à elle; sa résistance est nulle, au premier coup de feu elle se trouble, se débande, et officiers en tête cherche son salut dans la fuite.

Cependant nous persistons à soutenir qu'il serait facile de faire d'excellents soldats de ces hommes primitifs, car ils possèdent instinctivement les vertus militaires: le courage, la sobriété poussée à son extrême limite et l'habitude des privations, qui leur fait supporter en riant les plus grandes fatigues, sans chaussures et avec quelques mauvaises tortillas de maïs pour toute nourriture.

Quel soldat européen serait satisfait d'un tel régime?

Il suffirait tout simplement, pour transformer l'armée mexicaine et en faire réellement ce qu'elle devrait être, que l'exemple partît de haut, c'est-à-dire qu'on plaçât à sa tête et dans ses rangs des officiers instruits, honnêtes et hommes de cœur; surtout, qu'on établît une discipline exacte et inflexible.

Une des choses qui, à notre avis, et à celui de personnes beaucoup mieux placées que nous pour juger sainement cette question, ont le plus influé sur la démoralisation de l'armée mexicaine, est la défense du duel entre militaires; il est défendu, sous des peines extrêmement sévères, à un officier de relever une insulte autrement qu'en paroles, même le cas échéant où il serait traité de lâche et souffleté: quel point d'honneur peut-il exister chez des hommes qui supportent sans sourciller les plus dégradantes injures?

Si les soldats mexicains sont plus braves que leurs chefs, la cause en est toute naturelle; ils se livrent journellement entre eux, sous le plus futile prétexte, des combats mortels au couteau, l'arme la plus redoutable qui soit, de sorte qu'ils ont pour la plupart le corps criblé de blessures.

Le résumé de tout ceci est que le moindre sous-officier des armées régulières d'Europe en sait davantage qu'un général mexicain, et que, en ligne, dix mille hommes de nos troupes déferont facilement une armée décuple mexicaine, si grand que soit d'ailleurs le courage individuel des soldats qui la composent; cela est fort triste, mais n'est malheureusement que trop vrai.

Cependant, de tous les côtés, les troupes, dont le rendez-vous général avait été assigné à Potosí, commençaient à affluer dans la ville.

Rien de navrant comme l'arrivé de ces détachements; la plupart étaient sans armes, à peine vêtus de pantalons et de jaquettes sales et en loques; les traits hâves et amaigris, accablés de fatigue pour la plupart, ils se traînaient avec peine, stimulés dans leur marche par les chicottes des sous-officiers, et attachés les uns aux autres comme des malfaiteurs.

Au fur et à mesure qu'ils arrivaient on les parquait en dehors de la ville, dans de grands hangars préparés exprès pour eux; on leur distribuait des vivres dont ils avaient un pressant besoin, puis, après un jour ou deux de repos, on leur donnait des vêtements et des armes; puis, une fois armés et revêtus de l'uniforme, immédiatement considérés comme soldats, ils complétaient les cadres des régiments d'ancienne formation, dont l'allure martiale et le vernis d'éducation militaire prêtait à l'illusion et encourageait la jactance des généraux, qui avec de tels hommes, se croyaient ou feignaient de se croire invincibles.

Ainsi qu'il l'avait annoncé, le général Santa-Anna avait quitté México pour se mettre en personne à la tête de l'armée destinée à opérer contre les Américains.

Il arriva à Potosí dix jours après nos voyageurs: il fit une entrée magnifique dans la ville, à la tête d'un nombreux état-major, étincelant de broderies d'or. Les rues avaient été pavoisées sur son passage, et il atteignit le Cabildo, préparé pour le recevoir, en traversant au pas de son cheval une foule innombrable qui le saluait sur son passage par des cris de joie enthousiastes, tandis que toutes les cloches sonnaient à grande volée, et que les gamins faisaient partir des bottes et des cohetes, qui çà et là brûlaient quelques rebozos, effrayaient les chevaux et éborgnaient les citadins paisibles.

Au Mexique, il n'y a pas de bonne fête sans pétards et sans feu d'artifice; seulement chacun tire son feu d'artifice à sa guise et au grand soleil.

Le général don Antonio López de Santa-Anna était, à cette époque, un homme de quarante-huit ans environ; sa taille était haute, bien prise, ses manières élégantes, son teint jaunâtre; ses traits avaient une noblesse remarquable; son front élevé et proéminent, son menton arrondi, son nez légèrement aquilin, sa bouche fine, mobile et un peu railleuse, ses yeux noirs, bien fendus et pleins de feu, donnaient à sa physionomie une expression extrêmement sympathique, complétée par une forêt de cheveux noirs et bouclés qui descendaient sur ses oreilles et ombrageaient ses pommettes, peut-être un peu trop saillantes.

Il portait un splendide uniforme couvert de broderies et constellé de diamants, et bien qu'une de ses mains, celle qui tenait la bride, fût mutilée, et que du côté droit une jambe de bois portât seule sur l'étrier, il faisait caracoler son cheval avec l'adresse d'un jinete émérite, et saluait gracieusement la foule à droite et à gauche, tout en s'entretenant avec les officiers qui lui faisaient cortège, et au nombre desquels se trouvait naturellement don Pablo de Zúñiga.

Placés à une fenêtre de la maison où ils étaient logés, M. Prescott et sa fille regardaient défiler le cortège avec cette curiosité ironique qui caractérise les Anglais qui ne trouvent rien de bien et rien de beau hors de leur pays, et se sont fait une loi du nihil admirari.

En passant devant leur fenêtre, le général Santa-Anna les aperçut, il les salua gracieusement et, se penchant vers don Pablo, il lui dit quelques mots à voix basse, en désignant la fenêtre du doigt.

Cette attention du président de la République mexicaine, toute flatteuse qu'elle fût pour l'amour-propre de ceux qui en étaient l'objet, contraria vivement M. Prescott; le digne gentleman prisait à leur juste valeur les faveurs des grands; celles dont Santa-Anna semblait vouloir le gratifier l'inquiétaient surtout; il connaissait depuis longtemps le général et savait par expérience qu'il en voulait surtout au coffre-fort des étrangers qu'il daignait distinguer; il avait quitté México pour se soustraire aux emprunts forcés du gouvernement, et ne se souciait nullement, surtout en ce moment qu'il avait tout à redouter, d'attirer l'attention et d'être remis en évidence.

Il rendit tant bien que mal le salut du général et se retira de la fenêtre en ordonnant d'un geste à sa fille de l'imiter.

—Qu'avez-vous donc, mon père? demanda miss Anna, et pourquoi quitter cette fenêtre quand le cortège n'a pas encore fini de défiler? C'est fort curieux, je vous assure.

—Très curieux, en effet, ma fille, répondit-il en hochant la tête; maudite soit la pensée que vous avez eue de vous montrer et moi avec vous; qui sait ce qui va arriver maintenant?

—Redoutez-vous donc quelque chose, mon père?

—Moi? rien absolument; je crois que nous ferons bien de partir ce soir même.

—Ce soir?

—Ma foi oui, et si vous me le permettez, je vais prévenir Santiago Ramírez de ramener les mules et les chevaux du corral, pendant ce temps, vous fermerez vos malles, de façon que, dans une heure au plus tard, nous pourrons quitter San Luis.

—Je ne comprends rien à cette résolution subite, mon père.

—Il est inutile que vous compreniez, miss, quant à présent du moins: plus tard, dans quelques jours, lorsque nous serons loin d'ici, je vous expliquerai...

—Mais, interrompit-elle, et don Pablo, qui s'est montré si parfait pour nous, que pensera-t-il de ce brusque départ?

—Il en pensera ce qu'il voudra, répondit-il avec un peu d'humeur; d'ailleurs, je laisserai pour lui une lettre dans laquelle je l'avertirai de mon intention de quitter immédiatement la ville, et comme lorsqu'il recevra cette lettre nous serons partis, il sera bien forcé de convenir que je ne l'ai pas trompé.

—Tout cela est bien étrange et m'inquiète réellement, mon père.

—Vous avez tort de vous inquiéter, miss, la chose est au contraire toute simple. Rien ne nous retient ici, n'est-ce pas? donc nous sommes libres d'en sortir quand il nous plaira. Eh bien! Il nous plaît d'en sortir tout de suite, voilà tout. Que trouvez-vous d'étrange dans tout cela? Je le trouve très naturel, moi.

La jeune fille hocha la tête.

—Enfin, murmura-t-elle comme si elle renonçait à découvrir la pensée secrète de son père.

—Ainsi, reprit celui-ci, voici qui est convenu, je vais avertir Santiago.

Il se leva et se dirigea vers la porte. En ce moment deux coups légers furent frappés en dehors.

—Bon, grommela-t-il entre ses dents, qui nous arrive à présent? Puis à voix haute: entrez, ajouta-t-il.

La porte s'ouvrit, don Pablo parut.

—Ah! c'est vous, don Pablo, dit M. Prescott, en prenant subitement son air le plus gracieux, soyez le bienvenu; j'allais envoyer chez vous pour prendre de vos nouvelles, car sans reproches, voici deux jours que nous n'avons eu le plaisir de vous voir.

—Je vous prie d'agréer tous mes regrets pour cette négligence involontaire, Monsieur, et je supplie miss Anna de me pardonner; mais, d'un côté, l'organisation de l'armée, et, de l'autre, l'arrivée de Son Excellence le général Santa-Anna, ne m'ont à mon grand chagrin pas laissé une minute de liberté.

—Je vous dirai comme mon père, don Pablo, soyez le bienvenu, répondit en souriant la jeune fille; vous voilà, vous êtes pardonné.

—Mille fois merci, mademoiselle, vous êtes bonne et charmante comme toujours.

—Ne voulez-vous pas prendre un siège?

—C'est que je n'ai qu'un instant à vous donner, je vous suis envoyé en ambassadeur.

—Hein? fit M. Prescott en dressant l'oreille, en ambassadeur, don Pablo?

—Ma foi, oui, Monsieur.

—Diable! on n'envoie ordinairement d'ambassadeurs qu'aux puissants de la terre et je suis un bien petit compagnon, moi, cher don Pablo, pour qu'on se croie obligé d'agir avec moi de cette façon.

—Vous êtes beaucoup trop modeste, Monsieur, et vous allez le reconnaître si vous me permettez de m'acquitter de la mission ou plutôt du message dont je suis chargé.

—C'est donc sérieux alors? demanda curieusement la jeune fille.

—Tout ce qu'il y a de plus sérieux, miss Anna.

—Voyons ce message, reprit M. Prescott avec un soupir étouffé, car il prévoyait que ses pressentiments allaient se réaliser; mais d'abord asseyez-vous, il n'y a rien de désagréable comme de causer ainsi debout.

—Je vous obéis, répondit le ranchero en se plaçant sur une butaca; je vous dirai tout d'abord, continua-t-il, que j'ai accepté avec un vif plaisir la mission dont on m'a chargé.

—Ah! fit l'Anglais, un peu rassuré par cette entrée en matière, de quoi s'agit-il donc?

—Oh! mon Dieu! de ceci tout simplement: Son Excellence le président passera aujourd'hui même l'armée en revue...

—Jusqu'à présent, interrompit M. Prescott en souriant, je ne vois rien qui nous soit bien personnel.

—Attendez.

—Soit.

—Mais laissez donc parler don Pablo, mon père, dit la jeune fille, avec un geste d'impatience.

—Je suis muet comme un poisson. Continuez, caballero.

Don Pablo s'inclina.

—Ce soir, reprit-il, l'ayuntamiento donne un grand dîner d'étiquette au Cabildo, pour célébrer l'arrivée à San Luis du président de la République.

—Cela est dans l'ordre.

—Ce dîner sera suivi d'un bal, qui se prolongera toute la nuit; les plus jolies femmes de Potosí assisteront à cette fête.

—Bon! grommela l'Anglais à part lui, le serpent commence à paraître sous les fleurs.

Miss Anna ne dit rien, mais elle redoubla d'attention. Don Pablo continua.

—En passant il y a quelques minutes, devant cette maison, dit-il, Son Excellence vous a reconnu, Monsieur Prescott.

—Hum! fit l'Anglais.

—Il a été étonné que vous n'ayez pas songé à vous présenter à lui lors de son arrivée, sachant l'estime profonde qu'il professe pour vous: ce sont les propres expressions de Son Excellence.

—Je suis très flatté de ces paroles, grommela l'Anglais d'un ton bourru; le général me fait trop d'honneur.

—Son Excellence a daigné se plaindre amicalement à moi, de ce qu'il considère comme un oubli de votre part. Mon cher don Pablo, a-t-il ajouté, veuillez, je vous prie, vous rendre auprès de M. Prescott; vous êtes un de ses amis, je crois, votre visite ne pourra que lui être agréable; dites-lui que s'il oublie ses amis, je n'oublie pas les miens, et que le seul moyen qu'il lui reste de se faire pardonner, c'est d'accepter l'invitation que je vous charge de lui faire de ma part, d'assister, ainsi que sa charmante fille, au bal qui a lieu ce soir au Cabildo.

—By God! s'écria l'Anglais en bondissant sur son siège, voilà ce que je craignais! Et il jeta un regard désolé sur sa fille.

—Comment, ce que vous craigniez? se récria don Pablo avec étonnement.

—Certes, reprit-il, et je le craignais si bien, que mon intention formelle est de partir ce soir même, n'est-ce pas, miss?

—Vous me l'avez dit en effet, mon père.

—Vous ne ferez pas cela, Monsieur.

—Et pourquoi ne le ferais-je pas, s'il vous plaît?

—Parce que ce serait blesser gravement Son Excellence le général Santa-Anna, qui, je dois vous en avertir, ne vous pardonnerait pas d'en agir ainsi sans motifs envers lui.

—En effet, mon père, ce que vous dit là don Pablo est sensé, vous êtes trop gentleman pour commettre une telle inconvenance.

—Ta, ta, ta, reprit-il avec obstination, qu'ai-je à faire, moi, étranger, moi, Anglais, avec le président de la République Mexicaine?

—Rien assurément, Monsieur, répondit don Pablo, mais il y a des convenances dont un homme comme il faut, un caballero, comme nous disons ici, ne saurait s'affranchir; et puis, ajouta-t-il d'un ton insinuant, à quoi bon, dans votre position surtout, blesser de propos délibéré un homme tout puissant qui d'un mot tombé de sa bouche peut vous faire repentir de ce manque de procédé?

—C'est vrai, ce n'est que trop vrai, je suis dans une véritable impasse, murmura-t-il avec abattement.

—Dont il vous est facile de sortir, reprit doucement le jeune homme, consentez à ce que le président désire, retardez votre départ d'un jour ou deux s'il le faut, cette preuve de condescendance vous obtiendra la protection efficace du général, et dans les circonstances présentes, cher Monsieur Prescott, vous conviendrez avec moi, que cette protection n'est pas à dédaigner pour vous.

L'Anglais marchait avec agitation dans la chambre.

—Que décidez-vous? reprit au bout d'un instant don Pablo. Quelle réponse donnerai-je au président?

—Eh! by God! que voulez-vous que je décide? suis-je libre de faire selon ma volonté, il faut bien que j'obéisse malgré moi à cet ordre tyrannique.

—Le mot est dur pour le général, cher Monsieur Prescott.

—Pardieu! vous en parlez bien à votre aise, don Pablo, je voudrais vous voir à ma place.

—Mon Dieu, j'accepterais tout simplement l'invitation du général et tout serait fini là.

—Mais, mon père, dit la jeune fille, je ne vois pas ce que vous trouvez de si terrible dans tout cela, moi.

—Bon, miss, répondit-il d'un ton de mauvaise humeur, vous ne pensez qu'au bal, vous, tandis que moi...

—Tandis que vous?

—Je m'entends, Dieu veuille que je m'abuse! Et s'adressant à don Pablo: Puisqu'il le faut, ajouta-t-il, j'accepte la gracieuse invitation de Son Excellence le général.

Ceci fut dit avec une intonation ironique à laquelle il était impossible de se méprendre, mais que le jeune homme feignit de ne pas apercevoir.

—Ainsi, voilà qui est convenu? reprit-il.

—Parfaitement convenu.

—Me permettez-vous de vous servir d'introducteur et de vous venir prendre ici?

—Vous me ferez plaisir, don Pablo.

—Miss Anna, je réclame de vous l'honneur d'être votre cavalier.

—J'accepte, señor, non seulement je vous retiens pour cavalier, mais encore pour danseur, dit-elle en lui tendant gracieusement sa main fine et aristocratique sur laquelle le jeune homme posa respectueusement ses lèvres.

Puis don Pablo prit congé de M. Prescott et de sa fille, et se retira les laissant s'occuper de leurs préparatifs pour le bal du Cabildo.

Lorsqu'il fut seul avec miss Anna, l'Anglais se laissa tomber avec accablement sur une butaca.

—Au diable l'idée que j'ai eue de voir passer ce damné cortège, dit-il, voilà un bal qui me coûtera cher.

Miss Anna, joyeuse comme toutes les jeunes filles de son âge, de la perspective de plaisir qui s'offrait à elle, se retira dans son appartement sans autrement s'inquiéter des doléances de son père, afin de se livrer aux soins si sérieux d'improviser une toilette qui, chose difficile, devait réunir les trois conditions essentielles pour une femme réellement comme il faut: la simplicité, le bon goût et l'élégance.

Maintenant, avouons franchement au lecteur que l'invitation faite par don Pablo ne venait pas directement du président, mais de don Pablo lui-même, et que le général s'était contenté de donner son consentement.

Le jeune homme aimait éperdument miss Anna, et le bal lui aurait semblé bien triste si elle n'y avait pas assisté; il est vrai qu'à part ce motif un peu égoïste, le ranchero en avait un autre plus noble et plus avouable, celui d'amener un rapprochement entre le président et l'Anglais, rapprochement qui, en assurant la protection de Santa-Anna, devait sauver M. Prescott d'une ruine imminente; les Mexicains ne se faisant aucun scrupule, en temps de révolution, de mettre sous séquestre les biens des négociants étrangers fixés dans leur pays, et de considérer ces biens comme étant de bonne prise.

Don Pablo fut ponctuel. A onze heures du soir, accompagné d'une douzaine de rancheros bien armés, il arriva devant la porte de la maison habitée par M. Prescott.

La jeune fille et son père montèrent dans un palanquin amené exprès pour eux. Les rancheros les entourèrent, et les deux étrangers se dirigèrent vers le Cabildo, fendant avec une certaine difficulté la foule joyeuse qui encombrait les rues et les places qu'ils traversaient.


VII

Le Cabildo.

La fête donnée au Cabildo de San Luis de Potosí par le général Santa-Anna, lors de son séjour dans cette ville, où il vint prendre en personne le commandement de l'armée destinée à opérer contre les troupes des États-Unis, est demeurée célèbre, à juste titre, dans les fastes mexicaines, non seulement pour la célérité avec laquelle cette fête fut improvisée, mais encore pour le luxe inouï et inconnu jusqu'à ce jour que le général y déploya.

En effet, jamais vice-roi, lors de la domination espagnole, jamais président, depuis la proclamation de l'indépendance, n'étaient parvenus jusqu'alors à réaliser les enchantements féeriques qui furent ce jour-là improvisés comme par la baguette d'un tout-puissant enchanteur; tenter d'en faire une description serait chose inutile et complètement impossible; nous nous bornerons donc à constater que notre vieille Europe elle-même, si compétente cependant en pareille matière, fut entièrement éclipsée par les splendeurs étranges de cette fête digne des Mille et une Nuits, et qui ressemblaient plutôt au rêve d'une imagination en délire qu'à la réalité.

A minuit, les salons étaient encombrés, les invités se sentant trop à l'étroit, commençaient à entrer dans l'immense jardin du Cabildo, dont les pelouses, les allées et les bosquets, furent bientôt envahis par la foule toujours croissante et qui, folle et rieuse, débordait de toutes parts.

Une illumination féerique en verres de couleur, chargés de devises en l'honneur du président, éclairait la fête. Plusieurs orchestres, composés d'instrumentistes habiles, Italiens pour la plupart et attachés à la suite du général, avaient été distribués dans les salons et sur les pelouses. On dansait un peu partout, alternant les valses et les contre-danses européennes avec les jotas, les tristes, les cachuchas et toutes les autres danses espagnoles et américaines, si voluptueuses et si entraînantes.

Une nuée de valets en grande livrée, chargés d'immenses plateaux d'argent couverts de rafraîchissements de toutes sortes, circulaient incessamment à travers la foule des invités.

Lorsque M. Prescott et sa fille, conduits par don Pablo de Zúñiga, entrèrent dans le Cabildo, la fête était à l'apogée de sa splendeur; le coup d'œil en était si réellement beau, que l'Anglais lui-même en fut ébloui un instant et sentit, sous l'influence de l'admiration qu'il éprouvait, se fondre son flegme britannique. Jamais même à Londres il n'avait assisté à un aussi magique spectacle.

Le général Santa-Anna, sans doute prévenu à l'avance de l'arrivée des étrangers, les attendait dans un premier salon, au milieu d'une foule d'officiers de tous grades, revêtus de magnifiques uniformes; en apercevant M. Prescott, il se dégagea des officiers qui l'entouraient et s'avança vers lui le sourire sur les lèvres.

M. Prescott et sa fille s'inclinèrent respectueusement devant le général et attendirent, selon l'étiquette, qu'il leur adressât la parole.

—Soyez le bienvenu, Monsieur Prescott, dit-il au bout d'un instant, j'ai craint de ne pas vous voir au milieu de nous; ne m'a-t-on pas dit que vous aviez l'intention de quitter San Luis aujourd'hui même?

—En effet, général, telle était ma résolution; mais elle n'a pas tenue devant le désir témoigné par Votre Excellence, et me voilà.

—Je vous en remercie, mon digne ami; votre départ, en nous privant de la présence de votre charmante fille, aurait, croyez-le bien, fort attristé notre fête.

Miss Anna s'inclina sans répondre.

—Messieurs, ajouta le général, j'ai l'honneur de vous présenter M. Prescott, un homme pour lequel j'éprouve une sincère affection, parce que, bien qu'il soit Anglais d'origine, son cœur est réellement mexicain, et son dévouement pour sa patrie d'adoption est sans bornes.

L'insulaire fit une grimace à ce compliment à deux tranchants, qui ressemblait fort à une lettre de change tirée sur sa caisse, et il répondit avec embarras aux compliments empressés des officiers mexicains.

—Donnez-moi votre bras, cher Monsieur Prescott, continua le général, laissez miss Anna aux soins de de don Pablo, et venez avec moi faire un tour dans la fête, nous causerons comme deux vieux amis pendant que la señorita dansera. Caballeros, ajouta-t-il en se tournant vers les officiers de son état-major, prenez part à la fête, divertissez-vous, vous êtes libres.

Les paroles du général, si bienveillantes qu'elles parussent, étaient un ordre auquel il fallait obéir. M. Prescott le comprit, et tout en maugréant intérieurement, il s'exécuta en apparence de bonne grâce.

—Je suis confus d'un tel honneur, général, dit-il en lui donnant son bras, sur lequel le président s'appuya sans façon, cette distinction va me faire bien des ennemis.

—Bah! répondit en souriant Santa-Anna, laissez donc, cher Monsieur Prescott, on sait que je vous aime.

—Don Pablo, reprit l'Anglais, je vous confie miss Anna.

—Elle est sous la sauvegarde de mon honneur, Monsieur, répondit le jeune homme.

—D'ailleurs, dès que le général m'aura rendu ma liberté, je vous rejoindrai.

—Je vous avertis, cher Monsieur Prescott, dit en riant le général, que je compte vous garder le plus longtemps possible; nous avons beaucoup à causer.

Et l'entraînant doucement à sa suite, le président passa dans un autre salon.

Don Pablo et miss Anna demeurèrent seuls, tous les officiers s'étaient dispersés sur l'ordre du général.

Depuis bien longtemps c'était la première fois que les deux jeunes gens se retrouvaient en tête-à-tête; aussi, bien que leur visage fût calme, leur cœur battait fort; ils étaient heureux de se voir ainsi isolés au milieu de cette fête, inaperçus dans la foule, seuls avec leur amour, de ne sentir peser sur eux aucun regard envieux ou jaloux, d'être l'un près de l'autre et de pouvoir, ne serait-ce que pendant quelques minutes, parler ce doux langage de la passion qui monte incessamment du cœur aux lèvres, déborde dans un mot, et lorsqu'on aime réellement, a des mélodies si essentiellement sympathiques, que tout disparaît devant elles, pour ne laisser vivre que le rêve, c'est-à-dire l'amour.

Nos deux jeunes gens errèrent longtemps au bras l'un de l'autre dans les allées ombreuses du jardin, sans songer à la danse qui les conviait, et se murmurant à l'oreille de ces mots sans suite, mais si doux à entendre et à répéter, bien qu'ils soient toujours les mêmes.

Les circonstances étaient graves; selon toutes probabilités la guerre serait rude, ils allaient se séparer dans quelques heures pour ne se revoir que dans bien longtemps; aussi avaient-ils une infinité de choses à se dire. Malgré eux ils étaient tristes, l'avenir leur apparaissait voilé de sombres nuages. Quand finirait cette guerre qui commençait à peine? Comment finirait-elle? M. Prescott consentirait-il à manquer aux engagements qu'il avait pris, et à les unir? Tous ces problèmes, qui se présentaient en foule à leur esprit et auxquels ils n'entrevoyaient aucune solution avantageuse, les inquiétaient gravement, et, par instants, rembrunissaient leur entretien. Mais l'amour reprenait vite le dessus, la foi en l'avenir reparaissait entourée d'une brillante auréole, l'espérance renaissait dans leur cœur, et ils oubliaient les heures qui devaient suivre pour ne songer qu'à l'heure présente, qui les rendait si heureux.