À plusieurs reprises ils avaient de loin entrevu M. Prescott, toujours au bras du général; le regard du pauvre Anglais avait semblé les suivre d'un air de reproche, comme s'il eût imploré leur intervention pour échapper au martyre auquel, depuis son arrivée à la fête, il était condamné; mais l'amour est égoïste, il n'a d'yeux et d'oreilles que pour lui, les deux jeunes gens étaient trop absorbés par leur intéressante conversation pour s'occuper de ce qui se passait autour d'eux. Le monde n'existait plus, ou du moins ils l'avaient tout entier concentré en eux-mêmes, et s'étaient faits aveugles et sourds pour tout ce qui ne se rapportait pas à eux.
Depuis longtemps déjà ils erraient côte à côte, lorsqu'à l'entrée d'un bosquet un domestique en grande livrée leur barra respectueusement le passage.
—Que désirez-vous, mon ami? demanda don Pablo.
—Señor caballero, répondit le valet en s'inclinant, est-ce au colonel don Pablo de Zúñiga que j'ai l'honneur de parler?
—A lui-même, mon ami; ensuite?
—Je suis envoyé à la recherche de Votre Seigneurie par le général don Antonio López de Santa-Anna, qui désire l'entretenir quelques instants.
—C'est bien, mon ami. Et où se trouve en ce moment le général Santa-Anna?
—Son Excellence attend votre seigneurie dans le grand salon des glaces.
—C'est bien, je vous suis; veuillez dire à Son Excellence que dans un instant je serai près d'elle.
Le valet salua respectueusement et se retira.
—Maintenant, chère Anna, ajouta don Pablo, permettez-moi de vous conduire au milieu de la fête, puis je vous quitterai pour me rendre aux ordres du général.
—Pensez-vous donc demeurer longtemps avec lui? répondit-elle.
—Je ne le crois pas; un ordre à me donner pour quelque nouveau corps qui arrive probablement.
—C'est-à-dire...
—C'est-à-dire l'affaire de quelques minutes tout au plus; aller et venir, voilà tout.
—S'il en est ainsi, caballero, il est inutile que vous preniez la peine de me reconduire dans la fête; toute cette foule m'ennuie, me fatigue; laissez-moi ici, je vous attendrai là dans ce bosquet.
Le jeune homme jeta un regard circulaire sur les objets environnants.
—Ce lieu est bien solitaire, dit-il.
—C'est ce que je désire; au moins ainsi personne ne me troublera dans ma rêverie.
—Vous ne serez pas effrayée de demeurer ainsi seule au fond de cette huerta immense?
—Effrayée de quoi, don Pablo? Qu'ai-je à redouter ici? D'ailleurs, ne m'avez-vous pas dit que vous resteriez à peine quelques minutes absent?
—C'est vrai.
—Ainsi?
—Puisque vous le désirez, je pars.
—Allez, caballero, je compterai les secondes en vous attendant, répondit-elle avec un doux sourire.
—Vous êtes charmante, dit-il en lui baisant la main; à bientôt.
Et il s'éloigna presqu'en courant, tant il avait hâte d'être de retour.
La jeune fille le suivit des yeux un instant, puis elle entra dans le bosquet et s'assit sur un banc de marbre qui en occupait le fond.
Ce bosquet, formé avec des liquidambars était extrêmement touffu, quelques verres de couleur placés çà et là au milieu des feuilles, y répandaient une lumière douce et mystérieuse; les bruits de la fête y parvenaient à peine, leur éclat était brisé, ils semblaient mourir en un murmure indistinct à travers l'épaisse muraille de verdure qui en absorbait les sons.
Quelques minutes s'écoulèrent pendant lesquelles la jeune fille se laissa voluptueusement aller au charme indicible de causer avec son cœur, en récapitulant tous les éblouissements de cette délicieuse soirée pendant laquelle rien n'avait fait ombre à son amour.
Tout à coup un pas léger fit craquer le sable d'une allée à quelques pas d'elle.
Un homme entra d'un pas rapide dans le bosquet. Miss Anna releva vivement la tête, un cri étouffé s'échappa de sa poitrine, et elle fit un mouvement pour se lever.
—Eh quoi! dit d'une voix railleuse l'homme qui venait de s'introduire si à l'improviste dans le bosquet, en suis-je donc à mon insu arrivé à ce point que ma présence seule cause un si grand émoi à miss Anna, que sa première pensée en m'apercevant soit de me fuir.
La jeune fille était d'une race vaillante, l'éducation qu'elle avait reçue l'avait habituée à compter sur elle-même; la première émotion causée par la surprise, apaisée, elle avait repris son calme et son sang-froid.
—En effet, répondit-elle, j'ai eu tort. Qu'ai-je à redouter de vous, Monsieur? pardonnez-moi un mouvement involontaire, je ne vous avais pas reconnu.
—Et maintenant que vous m'avez reconnu, dit-il avec intention.
—Maintenant, Monsieur de Clairfontaine, si je crains, c'est pour vous et non pour moi.
—Je vous remercie de cette sollicitude, mademoiselle, dit-il avec amertume.
—Votre présence ici, n'est-elle pas un danger pour vous?
—Oui, mademoiselle, mais ce danger je l'ai bravé pour vous entretenir un instant sans témoins.
—Saviez-vous donc me rencontrer ici, Monsieur?
—Depuis votre entrée au Cabildo, perdu dans la foule de vos admirateurs, reprit-il avec ironie, je vous suis pas à pas.
—Il est malheureux, Monsieur, répondit-elle sèchement, que cet entretien que vous paraissez si vivement désirer, je ne puisse vous l'accorder.
—Me sera-t-il permis de vous demander pour quel motif, mademoiselle?
—Il est de mon devoir de vous les faire connaître.
—Ah! il y en a plusieurs?
—Il y en a deux.
—J'écoute.
—Écoutez-donc, soit, puisque vous l'exigez.
—Je n'exige pas, mademoiselle, je prie.
—Votre prière ressemble tellement à un ordre, Monsieur, qu'il est facile de s'y tromper; j'attends une personne qui m'a quittée il y a quelques instants, et peut revenir d'un moment à l'autre.
—Cette personne ne reviendra pas aussi vite que vous l'espérez, mademoiselle; c'est moi qui ai fait prévenir don Pablo de Zúñiga que le général Santa-Anna le demandait, ce qui est faux, mais don Pablo sera retenu assez longtemps loin de vous pour me permettre de vous entretenir sans craindre d'être interrompu.
—Un guet-apens! s'écria-t-elle.
—Rassurez-vous, mademoiselle, une supercherie tout au plus, aucune violence ne lui sera faite, il sera ici avant une demi-heure; donc, si vous n'avez que ce motif...
—Pardonnez-moi, j'en ai un autre encore.
—C'est juste, je l'avais oublié.
—Monsieur de Clairfontaine, j'ai toujours été franche avec vous, cette fois encore je veux l'être; la première fois que dans la maison de mon père vous m'avez parlé des arrangements pris entre nos deux familles et de l'amour que vous éprouviez pour moi, je vous ai répondu...
—Vous m'avez répondu, mademoiselle, interrompit-il froidement: Monsieur Williams Stuart de Clairfontaine, les arrangements dont vous parlez ont été pris par nos deux familles, sans qu'on ait daigné me consulter. Mon cœur appartient à un autre; je ne puis vous épouser, je ne vous aime pas, et je ne vous aimerai jamais; je répète textuellement vos paroles, n'est-ce pas, mademoiselle?
—Eh bien! que voulez-vous donc de moi, Monsieur, et pourquoi avez-vous cherché cet entretien?
—Ah! ah! fit-il avec un rire nerveux, c'est que la réponse que je ne vous avais pas donnée alors, il faut que vous l'entendiez.
—Il faut? s'écria-t-elle en se levant hautaine et superbe.
—Je l'ai dit, répondit-il en s'inclinant sans faire un geste pour la retenir; moi aussi, mademoiselle, je veux être franc et loyal avec vous.
—Parlez donc, puisque je suis contrainte de vous entendre. Aussi bien, mieux vaut en finir une fois pour toutes, et que nous sachions l'un et l'autre à quoi nous en tenir.
—Cela vaut mieux en effet, mademoiselle; mais rassurez-vous, je serai bref, je n'ai plus que quelques minutes à demeurer près de vous.
—J'écoute, dit-elle froidement.
—Mademoiselle, à mon arrivée à México, je ne vous avais jamais vue, je venais, résolu à dégager la parole donnée par mon père; en vous épousant, je ne pouvais donc vous aimer encore, puisque je ne vous connaissais pas. Vous auriez, peut-être réussi à me faire consentir à renoncer à ce mariage, cela dépendait presque entièrement de vous.
—Comment cela, Monsieur? s'écria-t-elle intéressée malgré elle par ses paroles.
—Oh! bien facilement, mademoiselle, répondit-il avec une nuance de tristesse, vous n'aviez pour cela qu'à me considérer comme un galant homme qu'on estime, comme un ami, à vous confier à ma loyauté, m'avouer votre amour pour un autre, et vous auriez trouvé en moi un auxiliaire et au besoin un défenseur.
—Mais n'est-ce pas cela que j'ai fait?
—Oui; mais de quelle façon, mademoiselle, en vous faisant dès le premier jour mon ennemie et en me donnant publiquement les marques du plus écrasant mépris.
—Monsieur!
—Pardonnez-moi, mademoiselle, cette explication n'est pas complète, je n'ai pas terminé.
—Parlez, Monsieur.
—Je suis doué d'une malheureuse nature, mademoiselle, je vous l'avoue humblement; tout ce qui froisse mon orgueil me cause des blessures incurables; plus on veut m'abaisser plus je me relève, je suis un de ces hommes que la lutte attire malgré eux, qui n'admettent pas le mot impossible, et qui, dès qu'ils voient un obstacle, si formidable qu'il soit en apparence, se dresser devant eux, prennent aussitôt la résolution de le renverser, dût-il leur en coûter la vie. Vous m'avez dit que vous ne m'aimeriez jamais. Eh bien! moi, mademoiselle, je vous dis aujourd'hui que je vous aime; cet amour me dévore: c'est plus que de la passion, c'est du délire, de la folie.
—Monsieur! s'écria-t-elle avec épouvante.
—Oh! ne craignez rien de moi, mademoiselle, je suis gentleman; j'ai bravé les plus grands périls pour parvenir jusqu'à vous! J'ai voulu répondre à votre loyauté par une loyauté égale en vous disant: Miss Anna Prescott, je vous aime, et je vous épouserai! Malgré tous, malgré vous-même s'il le faut! Je l'ai résolu, et ce sera, dussé-je pour y parvenir y perdre ma vie et mon honneur!
—Oh! Monsieur, vous me faites peur.
—Tant pis pour moi, mademoiselle, répondit-il avec une mordante ironie, Dieu m'est témoin que ce n'est pas ce sentiment que je désire vous inspirer.
—Retirez-vous, Monsieur, retirez-vous, je ne veux pas vous écouter davantage, vos paroles sont horribles.
—Maintenant que je vous ai tout dit, je me retire, mademoiselle, bientôt j'aurai l'honneur de vous revoir.
—Vous? oh! jamais! jamais!
—Vous vous trompez, mademoiselle, reprit-il d'une voix railleuse, nous nous reverrons et cela avant quinze jours! au revoir donc!
Il s'inclina devant la jeune fille atterrée et s'élança hors du bosquet.
Presque aussitôt un bruit de pas précipités se fit entendre, et don Pablo parut.
—Miss Anna! Miss Anna! s'écria-t-il.
—Me voilà! me voilà! répondit-elle en courant à sa rencontre et s'appuyant sur son bras pour ne pas tomber.
—Qu'avez-vous, au nom du ciel! Que vous est-il arrivé?
—Rien, don Pablo, rien, venez, venez.
—Vous tremblez, votre visage est pâle comme celui d'un cadavre, vous êtes sur le point de vous évanouir.
—Non, ce n'est rien, je vous jure, l'odeur de ces fleurs peut-être, venez, sortons d'ici.
—Où voulez-vous aller, en l'état où vous êtes?
—N'importe où, don Pablo, pourvu que nous ne demeurions pas un instant de plus ici.
Ils sortirent du bosquet.
Miss Anna jeta un regard effrayé autour d'elle, tout était calme, silencieux et solitaire.
—Vous me cachez quelque chose, miss Anna, reprit don Pablo; que vous est-il donc arrivé pendant mon absence?
—Mais rien, je vous assure, répondit-elle en essayant de sourire; mais comme vous êtes demeuré longtemps absent, je ne sais pourquoi, je me suis sentie inquiète, et j'ai... eu presque peur; j'étais folle... Je suis complètement remise maintenant.
—Est-ce bien vrai, miss Anna?
—Oui, don Pablo, et puis, je ne sais, il m'a semblé apercevoir un homme qui me regardait à travers les feuilles, ma tête s'est perdue; voilà tout, don Pablo.
—Et cet homme l'avez-vous reconnu?
—Comment cela aurait-il été possible, je ne suis même pas sûre de l'avoir vu. Oh! j'aurais mieux fait de ne pas venir à cette fête.
—Ah! vous voyez bien qu'il vous est arrivé quelque chose! Maudits soient les mauvais plaisants qui m'ont forcé à vous quitter et m'ont retenu si longtemps loin de vous, miss Anna.
—Ainsi le général...
—Le général n'a pas su ce que je voulais lui dire, il m'a ri au nez.
—Et mon père!
—Votre père n'a pas quitté le général.
—Conduisez-moi vers lui, don Pablo, je désire me retirer.
—Déjà, miss Anna? dit-il avec résignation.
—Oui, vous me pardonnerez, n'est-ce pas, don Pablo, mais je ne sais ce que j'éprouve, je ne me sens pas bien.
—Je vous obéis, miss Anna.
Ils marchèrent silencieusement auprès l'un de l'autre, traversèrent la foule des invités sans même les voir, et entrèrent dans le Cabildo.
M. Prescott fut charmé du désir que témoignait sa fille de se retirer immédiatement, et il se hâta de l'emmener.
Don Pablo les accompagna jusqu'à leur maison, puis il prit congé d'eux et retourna auprès du président.
—Je saurai ce qui s'est passé, murmura-t-il en montant tout rêveur les marches du Cabildo, il faudra que miss Anna me le dise! Pauvre Anna! N'est-ce donc pas moi qui dois la défendre!
Quatre jours s'étaient écoulés depuis la fête splendide donnée au Cabildo de San Luis de Potosí, en l'honneur du président de la République mexicaine; Santa-Anna pressait l'organisation de son armée dont les divers corps continuaient à se grouper autour de la ville.
Un lundi, vers dix heures du matin, trois personnes étaient attablées et déjeunaient ou plutôt faisaient semblant de déjeuner dans la salle à manger de la maison habitée par M. Prescott.
Ces trois personnes, dont le lecteur a sans doute déjà deviné les noms, étaient M. John Prescott lui-même, sa fille miss Anna, et le colonel des rancheros, don Pablo de Zúñiga.
Malgré l'apparence appétissante des mets étalés avec profusion sur la table, les convives ne mangeaient que du bout des lèvres; les plats retournaient à l'office intacts pour la plupart; miss Anna, le visage pâle, les sourcils froncés, jouait machinalement avec son couteau, sans paraître entendre un seul mot de ce que disait son père et son convive, tant était profonde la méditation dans laquelle elle était plongée.
Cependant la conversation était animée entre les deux hommes et montée sur un diapason qui, en toute autre circonstance, aurait probablement motivé son intervention, car chacun des deux interlocuteurs s'échauffait de plus en plus et soutenait son opinion par des arguments qui motivait parfois de vertes répliques, si bien que la conversation, entamée sur un ton assez froid, mais cependant presque amical, s'aigrissait de plus en plus et menaçait, si elle se prolongeait pendant quelques instants encore, de dégénérer en querelle, ce qui pouvait amener de très graves complications entre nos trois personnages.
—Ainsi vous partez? dit don Pablo.
—Aujourd'hui même, dans quelques instants, répondit M. Prescott d'un ton bourru; plût au ciel que je ne fusse jamais venu dans cette ville maudite! Ah! c'est à vous que je dois cela, cher don Pablo, je m'en souviendrai, mon ami.
—Mais expliquez-vous donc, señor, reprit le jeune homme avec un commencement d'impatience. Voici une demi-heure que vous m'accablez de récriminations qui sont de l'hébreu pour moi.
—Oui, oui, vous feignez de ne pas me comprendre.
—Sur mon honneur, j'ignore entièrement les motifs qui vous font me parler ainsi.
—Bien vrai? dit-il en ricanant.
—Je vous le répète.
—Voilà qui est fort, par exemple.
—C'est possible, mais c'est ainsi.
—Vous ignorez la visite que j'ai reçue ce matin?
—Moi? Et comment voulez-vous que je sache si vous avez reçu des visites?
—Bon... Vous ne connaissez point le général Ochoa?
—Certes, je connais le général Ochoa, beaucoup même... Mais quel rapport?
—Un intime, cher Monsieur, puisque c'est lui qui est venu.
—Ah! Vous êtes donc lié avec lui.
—Moi? Dieu m'en garde.
—Pourquoi donc? c'est un homme comme il faut, un brave militaire.
—Oui, oui, fit-il en ricanant, un homme comme il faut, un brave militaire, qui m'a emporté cent mille piastres.
—Cent mille piastres! Le général Ochoa?
—Hélas! oui, tout autant; il est vrai que ce n'est pas en son nom qu'il me les a demandées.
—Ah! et au nom de qui?
—Au nom du général Santa-Anna, président de la République mexicaine. Que dites-vous de cela señor don Pablo?
—Je dis que je suis confondu, et que je comprends moins que jamais.
—Vous y mettez de la mauvaise volonté alors, car la chose est toute simple: S. Exc. le président de la République, mon ami, ainsi qu'il s'intitule, m'emprunte cent mille piastres pour prix de la protection qu'il m'accorde. Elle est jolie, n'est-ce pas, sa protection!
—Cet argent n'est pas perdu pour vous, il vous sera intégralement rendu.
—Ce n'est pas mon avis; voici le troisième emprunt que la République mexicaine me fait l'honneur de contracter avec moi le couteau sur la gorge, et je n'ai jusqu'à présent jamais entendu parler de remboursement.
—Auriez-vous la pensée que Son Excellence ait l'intention de ne point vous payer?
—J'ignore quelle est à ce sujet la pensée de Son Excellence; mais comme je ne veux pas m'exposer à un nouvel emprunt, je pars, et tout de suite.
—Vous avez tort, vous étiez en sûreté ici.
—Oui, comme dans une caverne; je ne demeurerai pas une heure de plus à San Luis.
—Soit, partez donc, puisque vous le voulez absolument.
—Vous aurait-on donné la mission de me retenir, par hasard?
—On ne m'a donné aucune mission auprès de vous.
—Vous me rassurez.
—Seulement, dans votre intérêt et à cause de l'amitié que j'ai pour vous, je me permets de vous engager à différer votre départ de quelques jours.
—Pour quelle raison?
—Parce qu'en ce moment les routes sont infestées de bandits de toutes sortes, et que vous risquez d'être dévalisé.
—J'en courrai les risques.
—Assassiné, peut-être.
—Tant pis pour moi.
—Mais votre fille?
—Ma fille... ma fille...
—Oui, vous ne pouvez pas l'exposer aux dangers d'un voyage fait dans de si mauvaises conditions, et qui présente des fatigues et des périls sans nombre.
—Ma fille est accoutumée à me suivre partout où je vais; quant aux dangers dont vous parlez, je n'y crois pas; d'ailleurs, je ne suis pas seul; j'ai avec moi une dizaine de peones dévoués, braves, et surtout bien armés, qui n'hésiteront pas à me défendre si on m'attaque.
—C'est de la folie, señor, croyez-moi, réfléchissez avant de prendre une résolution.
—Elle est prise d'une manière irrévocable.
—C'est votre dernier mot?
—Le dernier, oui.
—Puisqu'il en est ainsi, accordez-moi une grâce.
—Hum, voyons cette grâce, don Pablo; je vous avoue que depuis ma dernière entrevue avec le président, ma confiance en vous a considérablement diminué.
—Me rendez-vous donc responsable de ce qui s'est passé?
—Pardieu! qui donc m'a conduit ici, s'il vous plaît? Mais ne revenons plus sur ce sujet, je vous prie; voyons, finissons-en, que me demandez-vous?
—L'autorisation de vous faire escorter jusqu'à l'endroit où vous avez l'intention de vous rendre, par quelques-uns de mes cavaliers.
—Je vous remercie cordialement, don Pablo, mais je refuse.
—Vous refusez?
—Cela vous étonne?
—Au dernier point, Monsieur.
—J'en suis fâché, mais je ne veux plus, autant du moins que cela me sera possible, avoir le moindre rapport avec tout ce qui touche à l'armée mexicaine, officiers ou soldats; cher don Pablo, ajouta-t-il en se levant de table, excusez-moi si je vous laisse pour terminer mes préparatifs de départ.
—Vous me renvoyez?
—Nullement, restez, au contraire; pendant mon absence vous tiendrez compagnie à ma fille et vous lui ferez vos adieux, car si j'en crois mes pressentiments, il s'écoulera un laps de temps assez long avant que vous la revoyiez.
Ces dernières paroles furent prononcées avec une intention ironique qui n'échappa point au jeune homme et le remplit d'inquiétude.
L'irascible vieillard fit un léger salut, tourna sur les talons et passa dans une autre pièce, laissant les deux jeunes gens seuls.
—Au nom du ciel! s'écria don Pablo que signifie la conduite étrange de votre père avec moi, miss Anna?
La jeune fille releva sa tête languissante, se tourna vers don Pablo, et d'une voix triste elle répondit:
—Mon père est convaincu que vous êtes, sinon complice, du moins cause de la demande d'argent qui lui a été faite par le président Santa-Anna; voilà d'où provient sa colère.
—Mais c'est faux, je vous le jure.
—Je le sais, don Pablo; malheureusement, vous connaissez le caractère opiniâtre de mon père; aucun raisonnement ne le fera changer d'avis.
—Ce n'est que trop vrai; moi qui étais si heureux!
—Hélas! vous avez entendu, don Pablo, il faut nous séparer. Dieu sait quand nous nous reverrons, et si nous nous reverrons jamais.
—Votre père a-t-il donc l'intention de quitter le Mexique?
—Je le crains, don Pablo, bien qu'il ne cause que très rarement et fort peu avec moi, j'ai cru comprendre qu'il voulait réaliser sa fortune et abandonner ce pays, où, dit-il, toute sécurité est impossible.
—Ah! Miss Anna, c'est porter un jugement trop sévère sur une malheureuse contrée, sans cesse bouleversée, il est vrai, par des révolutions, mais qui cependant offre toujours une loyale protection aux étrangers qui l'habitent; mais cette discussion nous entraînerait trop loin, et le temps nous presse. Avez-vous toujours la même confiance en moi, miss Anna?
—En doutez-vous, don Pablo? répondit-elle en lui tendant la main avec abandon.
—Ainsi, vous ne partagez pas les préventions de votre père?
—Oh! non, don Pablo, je vous crois, au contraire, dévoué et loyal.
—Merci, miss Anna; puisqu'il en est ainsi, vous ne refuserez point de me faire connaître l'endroit où votre père compte se rendre?
—Non don Pablo, car je vous l'avoue, ce voyage m'effraie.
—Pourquoi partez-vous alors?
—Puis-je faire autrement, ne suis-je pas contrainte de me courber sous la volonté de mon père?
—C'est vrai, pauvre enfant; mais, rassurez-vous, je veillerai de loin sur vous, et, tout en demeurant invisible, je saurai vous protéger de façon à éloigner tout péril.
—Merci, don Pablo, dit-elle avec effusion; je savais bien que vous ne m'abandonneriez pas, malgré la mauvaise humeur de mon père contre vous, et la querelle injuste qu'il vous a faite.
—Moi, vous abandonner, señorita! que m'importe l'humeur d'un vieillard atrabilaire que l'avarice rend injuste! Je vous aime, miss Anna et, quoi qu'il arrive, je vous défendrai contre votre père lui-même, s'il le faut; mais il ne tardera pas à rentrer dans cette pièce, veuillez me nommer la ville dans laquelle il va chercher un refuge.
—Nous partons pour Tampico de Tamaulipas.
—Tampico? plus de doutes, alors; son intention est de quitter le Mexique! N'importe, je veillerai sur vous. Soyez donc sans craintes; cela me sera d'autant plus facile que cette direction est à peu près celle que prendra l'armée.
En ce moment, M. Prescott reparut.
—Eh bien! don Pablo, dit-il, vos adieux sont-ils terminés?
—Ils le sont, oui, Monsieur; il ne me reste plus qu'à prendre congé de vous, avec le regret de vous voir d'une façon si blessante refuser mes offres de services.
—Ne m'en veuillez pas, don Pablo, il le faut; d'ailleurs, ne faites-vous pas partie de l'armée mexicaine?
—Vous le savez aussi bien que moi, Monsieur.
—Votre devoir exige donc que vous demeuriez auprès de votre général; ce serait y manquer, et par conséquent vous attirer de graves reproches de la part de vos chefs, que de me suivre dans un voyage qui peut durer très longtemps et vous empêcher de vous trouver à votre poste lorsque commenceront les hostilités.
—Mais, Monsieur, permettez-moi de vous expliquer...
—Rien, don Pablo, l'honneur vous ordonne de demeurer ici; moi, ma sûreté exige que j'en sorte le plus tôt possible; n'insistez donc pas sur ce sujet, mon parti est pris; ainsi, séparons-nous, voici ma main, adieu.
—Adieu donc, Monsieur, puisque vous l'exigez; ne me donnerez-vous pas de vos nouvelles?
—Je n'ose vous le promettre; les communications, déjà fort difficiles en ce moment, le deviendront sans doute beaucoup plus d'ici à quelques jours, peut-être seront-elles totalement interrompues; je ne saurais donc prendre aucun engagement à cet égard.
—Que votre volonté soit faite, Monsieur; excusez-moi d'avoir autant insisté, je me retire, adieu. Adieu, miss Anna, je prie Dieu qu'il vous protège pendant le périlleux voyage que vous allez entreprendre.
—Merci, caballero; Dieu ne nous abandonnera pas, j'en ai l'espoir.
Le jeune homme prit alors congé, il salua une dernière fois M. Prescott, porta à ses lèvres la main que lui tendait miss Anna, en détournant la tête pour cacher ses larmes; et il se retira le désespoir dans le cœur.
Lorsque le galop du cheval sur lequel s'éloignait don Pablo eut cessé de retentir en se confondant avec les autres bruits de la ville, miss Anna, qui, pendant les quelques minutes qui s'étaient écoulées était demeurée immobile et anxieuse, se leva, salua silencieusement son père, et, pâle et froide, elle traversa la pièce d'un pas de statue et se renferma dans son appartement.
—Oh! oh! murmura à part lui M. Prescott, en suivant sa fille du regard, aurais-je été trop loin, et la chose serait-elle plus sérieuse que je ne le croyais d'abord?
M. Prescott, de même que tous les esprits entiers et irascibles, lorsque, ce qui lui arrivait souvent, il s'était laissé emporter à la violence de son caractère, ne tardait pas à se repentir de ce qu'il avait fait; il comprenait avec une lucidité extrême l'injustice de sa conduite, et il aurait alors donné beaucoup pour que ce qui s'était passé ne fût pas arrivé; mais l'orgueil l'empêchait de convenir de ses torts, et tout en sachant qu'il était engagé dans une voie mauvaise, il y persévérait avec une opiniâtreté d'autant plus grande qu'il était secrètement honteux de s'être lui-même placé dans une position fausse, dont il ne savait plus comment sortir sans exciter les railleries de ceux qui l'entouraient et sans rougir aux yeux de sa fille.
Cette fois, comme dans bien d'autres circonstances, il n'hésita pas à convenir avec lui-même que, dans la querelle absurde qu'il avait faite à don Pablo de Zúñiga, tous les torts étaient constamment demeurés de son côté; que le jeune homme n'avait cessé de conserver vis-à-vis de lui la plus grande mesure et le plus profond respect; qu'il n'était aucunement cause de ce qui s'était passé entre lui et le général, et, qu'en somme, les offres qu'il lui avait faites, méritaient d'être prises en considération et non reçues avec mépris.
M. Prescott savait au moins aussi bien que don Pablo combien le voyage qu'il entreprenait était dangereux, et de quel secours lui aurait été, pour sa sûreté et celle de sa fille, une escorte de cavaliers dévoués, sur des routes infestées de bandits et rendues plus périlleuses encore en ce moment par la concentration des troupes mexicaines dans les provinces mêmes qu'il était contraint de traverser pour se rendre à Tampico de Tamaulipas, le port de l'Océan le plus rapproché du lieu ou il se trouvait.
Toutes ces réflexions et bien d'autres encore se présentèrent en foule à son esprit; mais il les repoussa opiniâtrement.
—Après tout, murmura-t-il, à la grâce de Dieu! J'ai dit que je partirais, je partirai quoi qu'il puisse arriver, et cela tout de suite, afin de montrer que je suis homme de parole, et que, dès que j'ai pris une résolution, je l'exécute.
Alors sans plus tarder, avec une ardeur fébrile qui montrait clairement la mauvaise humeur dont il était intérieurement dévoré, il termina ses préparatifs, en faisant ramener les mules et les chevaux du corral et charger ses bagages.
Les choses furent menées avec une rapidité si grande que, vers deux, heures de l'après-dînée, il quittait San Luis de Potosí et prenait au grand trot le chemin de Tampico.
Sa troupe se composait de douze hommes bien armés, résolus en apparence à se bien défendre en cas d'attaque; le mayordomo Santiago Ramírez marchait en avant pour éclairer la route.
M. Prescott et sa fille montés sur des mules d'amble se tenaient au milieu des peones.
Depuis sa sortie de San Luis, la jeune fille n'avait pas prononcé une parole, le vieillard était pensif, inquiet, et plus il s'éloignait de la ville, plus il regrettait de l'avoir quittée; mais pour rien au monde il n'aurait consenti à tourner bride et à revenir sur ses pas.
C'était le soir, entre Dolores et El Miaz, petites villes de l'État de San Luis, qui, en France, passeraient tout au plus pour de grands villages, en pleine Cordillères sur les flancs d'un canyon étroit, bordé de bois touffus, de mezquite et des liquidambars, au milieu d'une clairière complètement dissimulée par le fouillis de plantes de toutes sortes, qui lui formaient de tous côtés une impénétrable muraille de verdure; douze ou quinze individus à faces patibulaires et aux guenilles sordides, mais armés jusqu'aux dents, soupaient de bon appétit autour d'un feu de veille, allumé pour éloigner les bêtes fauves et combattre le froid piquant de la nuit dans les montagnes, tandis que leurs chevaux, attachés à des piquets, broyaient à pleine bouche une copieuse provende d'herbe fraîche et de maïs.
Ce campement était tout simplement une halte de salteadores; parmi ces bandits se trouvaient deux de nos connaissances, les señores Trabuco et Matadiez, rendus méconnaissables par les élégants costumes de campesinos, tout en drap et en velours de première qualité, qui avaient remplacé les loques informes dont nous les avons précédemment vus revêtus.
Ces deux dignes personnages semblaient jouir d'une certaine considération parmi leurs compagnons qui ne leur adressaient la parole qu'avec force témoignages de respect, leur obéissaient au moindre signe, leur réservaient la meilleure place au feu et leur laissaient prendre les plus savoureux morceaux, ne se servant que lorsque les deux caballeros, si étrangement privilégiés, avaient terminé leur repas.
Du reste, rendons cette justice à ces honorables caballeros, de constater qu'ils n'abusaient en aucune façon de l'ascendant qu'ils possédaient sur leurs compagnons, et qu'ils étaient, au contraire, d'une courtoisie parfaite et d'une aménité patriarcale dans leurs rapports avec eux.
Le souper s'était terminé juste au coucher du soleil; les bandits avaient alors fait leurs préparatifs pour passer la nuit le plus confortablement possible; les uns avaient donné la provende aux chevaux, les autres apporté du bois pour entretenir les feux de veille; deux sentinelles avaient été placées, soit pour guetter l'approche des rôdeurs suspects, hommes ou fauves, soit pour veiller dans les ténèbres au salut général; puis tous ces devoirs accomplis, les bandits libres de tous soins s'étaient accommodés à leur guise autour des feux, les uns s'étaient étendus sur le sol et roulés dans leurs zarapés, n'avaient point tardé à s'endormir d'un calme et paisible sommeil; d'autres avaient allumé leurs papelitos et fumaient avec cette béatitude extatique qui caractérise tous les hommes de la race méridionale; quelques-uns enfin, sortant du fond de leurs poches des jeux de cartes crasseux et usés par l'usage, taillaient un monte effréné; bref, le camp offrait l'aspect pittoresque d'une de ces haltes de bandits ou de bohémiens que le crayon humoristique de Callot et le pinceau puissant de Salvator Rosa ont si magistralement fixées sur la toile, ou jetées sur le papier.
Le seigneur Matadiez et son digne collègue, le seigneur Trabuco, assis un peu à l'écart sous l'abri protecteur d'un jacal, que leurs subordonnés avaient construit afin de garantir leurs précieuses personnes contre l'atteinte de la froide rosée de la nuit, causaient entre eux tout en s'envoyant réciproquement au visage les formidables bouffées de fumée bleuâtre, qu'avec une régularité mathématique, ils aspiraient de leurs élégants pajillos.
—Vous conviendrez avec moi, señor Matadiez, disait le señor Trabuco, que la vie que nous menons ici n'a rien de fort agréable, et que, pour peu qu'elle se prolonge quelques jours encore, nous sommes exposés à mourir, sinon de faim, mais tout au moins d'ennui.
—Je partage complètement votre avis, mon cher compère et honorable ami, répondit Matadiez en hochant la tête d'un air significatif; notre existence au milieu de ces montages sauvages, en compagnie de gens ignorants et bornés, n'est nullement récréative; mais, qu'y faire? Patience, cela ne saurait longtemps durer encore.
—Le ciel vous entende, cher compère! car je vous avoue que s'il me fallait demeurer seulement trois jours de plus ici, malgré la riche récompense, qui nous est promise, j'abandonnerais la partie, tant je sens l'ennui et le dégoût me monter au cerveau.
—D'un moment à l'autre nous aurons des nouvelles, ceux que nous attendons doivent depuis plusieurs jours déjà avoir quitté San Luis et ils ne sauraient être loin.
—Ah! çà, vous êtes-vous bien entendu avec l'homme qui nous emploie? Est-ce un caballero sur lequel on puisse compter?
—Je le crois, il m'a été présenté par une personne dans laquelle j'ai toute confiance, et qui m'a répondu de lui sur son honneur et corps pour corps. D'ailleurs, nos conventions sont, comme vous le savez, d'une simplicité biblique; cher compère: nous livrons la marchandise et nous sommes payés sur l'heure.
—Je ne comprends pas d'autres façons de traiter les affaires.
—Ni moi non plus; de cette manière, on évite des contestations souvent très désagréables.
—Quelle espèce d'homme est ce caballero?
—Lequel? celui qui nous emploie?
—Oui.
—Ma foi, je vous avoue que je l'ignore.
—Comment! vous l'ignorez?
—Oui; voici comment les choses se sont passées: il y a quelques jours, l'ami dont je vous ai parlé me fit prier de passer chez lui pour causer d'une affaire importante. A l'heure indiquée, je fus exact au rendez-vous: mon ami m'attendait. Après l'échange des premiers compliments, il me présenta au caballero, qui se tenait silencieux auprès de lui comme étant la personne qui désirait traiter avec moi.
—Vous l'avez vu, alors?
—Oui et non.
—Comment! oui et non; je vous avoue que je ne comprends plus.
—Vous allez me comprendre à l'instant, cher compère.
—Je vous avoue que je n'en serai pas fâché; je déteste les énigmes.
—Moi de même, n'ayant jamais eu le talent d'en deviner une seule; ce caballero était enveloppé jusqu'aux yeux dans un grand manteau; les ailes de son chapeau étaient soigneusement rabattues sur son visage, et, par excès de précautions sans doute, il portait un loup de velours par les trous duquel on voyait des yeux qui ressemblaient à des charbons ardents.
—Voilà qui est étrange! ce caballero voulait sans doute garder l'incognito.
—C'est ce que j'ai supposé, et comme je me pique avant tout d'être homme du monde, j'ai compris qu'il serait de mauvais goût de montrer une curiosité indiscrète, et je n'ai pas insisté.
—Vous avez agi en véritable caballero, cher compère; seulement, je me permettrai de vous faire observer que vous avez peut-être été un peu léger en cette circonstance.
—Le croyez-vous? fit-il en riant. Vous allez en juger: Après avoir poliment salué l'inconnu, je me tournai vers mon ami:—Ce señor désire garder l'incognito? lui dis-je.—Oui, me répondit mon ami. Cela vous déplaît-il?—A moi, personnellement, en aucune façon. Je suis d'avis que chacun est libre d'agir à sa guise et de traiter les affaires comme il l'entend.—A la bonne heure! s'écria joyeusement mon ami; vous êtes bien l'homme qu'il nous faut. Que vous ai-je annoncé? continua-t-il, en se tournant vers l'inconnu, toujours silencieux à son côté. Je saluai comme je le devais à ce compliment, et je repris: Malheureusement pour moi, je ne suis pas seul. Les caballeros qui m'accordent leur confiance ont besoin d'une garantie; ce sont mes associés, je dois leur rendre compte de ma conduite. Que leur dirai-je? que je ne sais avec qui je traite? Ils me tourneront le dos en me riant au nez, et me planteront là. Les choses ne peuvent donc s'arranger ainsi; il faut avant tout nous entendre.—Cela sera facile, señor, dit alors l'inconnu d'une voix hautaine. Quel est le nombre des drôles que vous commandez?
—Pardon, señor, répondis-je, justement froissé du ton de l'inconnu et des expressions impropres dont il s'était servi, mes associés sont de très honorables caballeros, avantageusement connus, et non des drôles.
—Bien répondu, par mon âme! s'écria le señor Matadiez en se frottant les mains.
—Peu importe, reprit sèchement l'inconnu; combien sont-ils?—Ma foi, cher compère, comme le nombre ne me revint pas tout de suite à la mémoire, à tout hasard je le doublai. Vingt-cinq, répondis-je.—Soit, dit-il; et, retirant une bourse de dessous son manteau: Prenez, ajouta-t-il en me la présentant; cette bourse contient cent onces, vous en disposerez comme vous le jugerez convenable, ce sont les arrhes de notre marché. Avez-vous d'autres observations à me faire? ou bien croyez-vous maintenant pouvoir, sans trop vous compromettre, traiter avec moi? Je pris la bourse, que je mis immédiatement dans ma poche, et; comme bien vous pensez, cher compère, je jugeai inutile d'insister davantage sur ce sujet; j'étais certain que je traitais avec un caballero.
—Vous avez eu parfaitement raison, cher compère; mais pardon de vous adresser cette question, vous avez la bourse?
—Caray! je le crois bien, elle est là, répondit-il en frappant légèrement sur la poche du côté de son dolman.
—Ah! ah! il est singulier que vous n'ayez pas jusqu'à présent songé à me faire part de cette circonstance, qui est cependant d'une certaine importance.
—J'y ai songé, cher compère, seulement je devrais vous demander votre avis.
—A quel propos?
—Nous avons promis de donner quatre onces à chacun de nos compagnons pour cette expédition, n'est-ce pas?
—Quatre onces, oui, c'est parfaitement cela?
—Eh bien, je me demande si je dois leur donner des arrhes de deux onces à chacun, par exemple, ou s'il est préférable que nous partagions tout simplement le contenu de la bourse entre nous deux; voilà ce qui m'embarrasse, vous ne m'avez pas fait l'injure, je me plais à le croire, de supposer que la pensée me soit venue un seul instant de vous frustrer de la part qui vous revient dans cet argent.
—Oh! cher compère, je connais trop votre délicatesse pour avoir eu cette pensée; ma réponse sera courte, mais catégorique: je suis d'avis qu'en affaires, on doit toujours exiger des arrhes, mais ne jamais en donner.
—Parfaitement raisonné, dit l'autre en riant. Ainsi, vous concluez...?
—Dame! c'est clair, je crois: je conclus à ce que nous partagions tout simplement le contenu de la bourse entre nous.
—A la bonne heure, reprit-il en faisant le geste, de porter sa main à sa poche, vous allez être satisfait, cher compère; mais, s'arrêtant tout à coup, j'ai une proposition à vous faire, dit-il.
—Voyons la proposition, répondit le señor Matadiez en pinçant légèrement les lèvres.
—Nous nous ennuyons considérablement ici.
—Le fait est que les divertissements ne sont pas nombreux.
—Si nous taillions un monte?
—Ah! et à propos de quoi?
—Pour tuer le temps, pas autre chose.
—Voilà une proposition qui me paraît bien séduisante.
—Vous acceptez?
—Un moment, je me consulte, nous intéresserons la partie, probablement?
—Oh! une misère.
—Oui, ma part contre la vôtre, par exemple, n'est-ce pas, cher compère? dit le señor Trabuco en posant amicalement la main sur l'épaule de son digne ami et en riant sournoisement; ce serait avec bien de la joie que j'accepterais cette partie, mais je crois que nous ne tarderons pas à en jouer une autre plus sérieuse. Écoutez.
Les deux bandits prêtèrent l'oreille; presque aussitôt, ils se levèrent.
Ils avaient reconnu le galop précipité d'un cheval, dont le bruit, semblable au roulement du tonnerre, se rapprochait de plus en plus de l'endroit où ils se trouvaient.
—Qu'est cela? murmura Matadiez.
—Nous allons le savoir, répondit Trabuco; éveillons toujours nos hommes, il est bon d'être sur ses gardes.
—C'est juste; mais il est inutile de les éveiller, nos gaillards sont déjà debout; ils ont un sommeil de coyote, rien ne leur échappe.
En effet, les bandits, éveillés par le bruit toujours croissant produit par le galop du cheval, se tenaient immobiles, embusqués derrière les broussailles, la main sur leurs armes et prêts à obéir au premier signe de leurs chefs; seuls, ceux-ci avaient conservé leur place au milieu de la clairière.
Cinq ou six minutes s'écoulèrent, puis tout à coup les buissons furent violemment écartés et un cavalier, lancé à toute bride, se précipita hors des fourrés et vint, par un prodige d'équitation, s'arrêter court à deux pas des deux hommes qui n'avaient pas fait un mouvement pour l'éviter.
Ce cavalier portait le costume des rancheros mexicains; il était masqué.
—Êtes-vous prêts? dit-il d'une voix brève avec un léger accent étranger.
—Nous le sommes, répondit Matadiez non moins laconiquement.
—Alerte à tous! ceux auxquels nous avons affaire me suivent, j'ai à peine deux lieues d'avance sur eux.
—Bon! comme ils marchent au pas, c'est une heure que nous avons devant nous, d'autant plus que les chemins sont mauvais.
—Quelle imprudence de voyager ainsi la nuit dans des contrées qu'on ne connaît pas! dit Trabuco d'une voix railleuse.
—Bref, reprit l'inconnu, nos gens seront bientôt au pied du voladero.
—Ils nous y trouveront, répondit Matadiez, rien n'est changé.
—Rien, seulement le respect le plus profond pour la jeune dame et pour son père.
—Nous sommes caballeros, señor: cette recommandation est inutile.
—Ainsi, je puis compter sur vous?
—Caray! n'avez-vous pas notre parole?
—C'est vrai; alors au revoir et ne manquez pas cette occasion, nous n'en trouverions que difficilement une aussi propice.
—Combien sont-ils?
—Quinze en tout.
—Peones ou caballeros?
—Peones, mais je les crois braves.
Les deux bandits haussèrent les épaules avec dédain.
—Tout est pour le mieux, dit Matadiez.
—Vous pouvez considérer l'affaire comme terminée, ajouta en riant Trabuco.
L'inconnu les salua de la main, tourna bride et s'éloigna aussi rapidement qu'il était venu.
Lorsque le bruit de sa course se fut éteint dans le lointain, Matadiez frappa à deux reprises la crosse de son fusil sur le sol.
A ce signal les bandits reparurent.
—A cheval, et au Voladero del Macho! ordonna Matadiez.
Les salteadores bondirent en selle et s'élancèrent comme une légion de démons sur les traces de leurs chefs.
Un voladero est une montagne dont le sommet s'avance dans l'espace, tandis que, au contraire, la base se creuse de façon à lui donner à peu près la forme d'un arc tendu dont la corde n'existerait pas. Ces montagnes, fort curieuses, ne se rencontrent qu'au Mexique. Et, selon toute probabilité, cette dépression de la base, qui en eut le point caractéristique, se produit chez elles à la suite d'un de ces innombrables cataclysmes qui bouleversent incessamment ce malheureux pays.
Beaucoup de sentiers passent au pied des voladeros, de sorte qu'il semble aux voyageurs que le hasard conduit dans ces parages, qu'ils franchissent une voûte immense, dont une moitié, émiettée par le temps, serait tombée au niveau du sol, tandis que l'autre, maintenue par des attaches invisibles, serait demeurée debout par un prodige d'équilibre.
Nous ajouterons que ce n'est qu'en employant les plus grandes précautions qu'on se hasarde à passer sous un voladero, et qu'il faut qu'on y soit absolument obligé, parce que les masses de terre et les blocs de rochers qui se détachent incessamment du sommet de la montagne, menacent à chaque seconde les voyageurs de les écraser sous leur poids ou de les engloutir tout vivants.
Le lieu était donc parfaitement choisi pour une embuscade; les bandits, échelonnés à droite et à gauche de l'étroit sentier que devaient suivre les voyageurs qu'ils attendaient, n'avaient à redouter aucune intervention fâcheuse, dans un endroit justement redouté et par cela même éloigné de toute habitation.
Cependant M. Prescott et sa fille s'approchaient assez rapidement du voladero, dont ils apercevaient déjà la masse imposante se détachant en noir, à une courte distance, sur le reste du paysage.
Le gentleman anglais avait préféré adopter la coutume mexicaine et voyager de nuit, pour éviter de trop grandes fatigues à sa fille et se ménager lui-même; car, dans les parages où il se trouvait en ce moment, la chaleur est tellement intense pendant le jour, que, à moins d'être né dans le pays, il est impossible d'y résister. La marche avait été ainsi réglée: on se mettait en route le soir à six heures, on marchait jusqu'à deux heures du matin, moment où la rosée commence à tomber et le froid à devenir glacial; à deux heures, on s'arrêtait jusqu'à sept, puis on repartait pour faire une autre halte à midi et laisser ainsi tomber la plus grande force de la chaleur. Mais, comme M. Prescott connaissait le pays qu'il parcourait et qu'il savait les nombreux dangers auxquels il se trouvait exposé, il avait pris, avec une intelligence rare, ses mesures, de façon à déconcerter les salteadores et les rôdeurs de toutes sortes qu'il savait, à n'en pouvoir douter, être embusqués derrière chaque pointe de rocher ou chaque buisson.
Ses peones, sur le dévouement et le courage desquels il comptait peut-être un peu légèrement, nous le craignons, avaient été, par ses soins, bien armés et montés sur des chevaux de choix; lui-même avait jugé prudent de placer deux pistolets dans ses fontes, de s'attacher un sabre au côté, et de porter en travers de sa selle une excellente carabine; la petite troupe, composée d'une douzaine d'hommes, avait été divisée en trois détachements; une avant-garde de deux cavaliers servant d'éclaireurs, le gros du convoi, sur les flancs duquel marchaient les mules de charge, conduites par des arrieros, et une arrière-garde de deux cavaliers; cet ordre de marche, adopté le premier jour de la sortie de San Luis, avait été depuis rigoureusement suivi. M. Prescott avait, comme de raison, eu le soin de conserver auprès de lui ceux de ses peones qu'il supposait les plus braves et les plus dévoués.
C'était donc dans cet ordre que la petite caravane s'avançait vers le voladero, dont elle n'était plus éloignée que d'une distance d'une demi-lieue environ, lorsque M. Prescott commanda de faire halte.
Le convoi devint aussitôt immobile; M. Prescott se pencha à l'oreille de son mayordomo et lui dit quelques mots à voix basse.
Santiago Ramírez s'inclina respectueusement, mit pied à terre, s'approcha d'une des mules de charge et ouvrit un ballot.
—Pourquoi nous arrêtons-nous donc, mon père? demanda miss Anna d'une voix languissante.
—Parce que, mon enfant, répondit M. Prescott, nous approchons du voladero, c'est-à-dire de l'endroit le plus dangereux que nous rencontrerons sur notre route, et qu'il nous faut prendre une précaution importante.
—Laquelle donc?
—Regardez, ma fille, répondit-il laconiquement. La jeune fille n'insista pas davantage; la lune reluisait presque comme en plein jour et permettait de distinguer à une assez grande distance tous les accidents du paysage; seul, le voladero était sombre et ressemblait, tant les ténèbres y étaient épaisses, à l'entrée d'un gouffre.
M. Prescott avait fait confectionner à México, avant que d'en partir, des espèces de sacs en cuir à forte semelle, semblables à ceux que, sous Louis XV, le maréchal de Saxe voulait faire adopter à la cavalerie française. Ces sacs de cuir, Santiago Ramírez était occupé en ce moment à en chausser les pieds des chevaux.
—Comprenez-vous? dit M. Prescott à sa fille.
—Je vous avoue humblement que non, mon père.
—C'est que vous ne vous donnez pas la peine de réfléchir, reprit-il en souriant; nous allons traverser une voûte dont le sommet s'écroule à chaque seconde sur la tête des voyageurs. La dernière fois que je suis passé par ici, j'ai remarqué que la percussion du son sous cette voûte occasionnait des ébranlements qui augmentaient ces écroulements dans des proportions considérables; j'ai moi-même failli être victime d'un éboulement qui eut lieu à deux pas de moi. Pour éviter que pareille chose nous arrive aujourd'hui et diminuer le danger autant que possible, je me suis précautionné de ces sacs, dont vous ne tarderez pas à voir l'effet.
Au moment où M. Prescott achevait sa démonstration, le mayordomo achevait, de son côté, de chausser les chevaux; puis, après avoir enlevé les grelots des mules de charge, il revint reprendre sa place auprès de son maître.
—Mes enfants, dit alors M. Prescott, écoutez bien l'ordre que je vous donne; de son exécution dépend probablement notre salut à tous. Lorsque nous atteindrons ce mélèze qui se trouve à trois cents pas de nous, là, sur la droite du sentier, nous enfoncerons les éperons aux flancs de nos montures et nous nous élancerons ventre à terre; nous franchirons ainsi la voûte du voladero, et nous ne nous arrêterons que cinq cents pas plus loin. Surtout pas un cri pendant toute la durée de cette course. M'avez-vous bien compris?
—Oui, seigneurie, répondirent les peones.
—Bon. Maintenant silence et en route! Le convoi se remit en marche.
Arrivés au point que leur avait désigné M. Prescott, les peones s'élancèrent à toute bride. Grâce aux sacs de cuir dans lesquels leurs pieds étaient enfermés, les chevaux, semblables au coursier-spectre de la ballade allemande, filaient silencieusement dans l'espace, et leur galop rapide ne produisait pas le moindre bruit.
La caravane s'engouffra sous la voûte avec une vélocité vertigineuse.
Tout à coup des torches étincelèrent dans la nuit, et de derrière tous les rochers s'élancèrent des cavaliers qui se ruèrent sur les voyageurs en poussant de grands cris et en brandissant leurs armes.
En se voyant ainsi attaqués à l'improviste, les voyageurs éprouvèrent d'abord un moment de folle terreur et ne songèrent qu'à chercher leur salut dans la fuite; mais promptement ranimés par les encouragements de M. Prescott qui, lui, avait bravement fait face au danger, et peut-être honteux d'abandonner ainsi leur maître et leur jeune maîtresse sans essayer de les défendre, les peones ne tardèrent pas à tourner bride; à leur tour, ils chargèrent résolument les bandits. Ceux-ci avaient supposé avoir bon marché des voyageurs; surpris par ce retour offensif, ils hésitèrent et mirent plus de mollesse dans leur attaque.
La défense s'organisait, le combat était rétabli, le résultat de la lutte devenait incertain; Matadiez et son digne ami Trabuco commençaient à être sérieusement inquiets; plusieurs de leurs compagnons avaient succombé, d'autres lâchaient pied: la position se faisait pour eux de plus en plus difficile.
Mais les deux bandits étaient gens de ressource et surtout fort experts en matière de guet-apens; de plus ils tenaient énormément à toucher la prime magnifique qui leur avait été promise pour la capture de M. Prescott et de sa fille; une plus longue hésitation pouvait les perdre; leur parti fut pris en un instant pour tenter un effort désespéré, qui, d'une façon ou d'une autre, serait décisif.
Matadiez jeta un cri strident; aussitôt toutes les torches s'éteignirent à la fois, et l'obscurité la plus profonde remplaça aussitôt la lueur blafarde grâce à laquelle, jusqu'alors, les combattants avaient pu s'entrevoir et diriger presque sûrement leurs coups.
Le combat continua donc dans les ténèbres; amis et ennemis se mêlèrent, se ruant les uns contre les autres avec un acharnement sans pareil.
Tout à coup de grands cris se firent entendre, et une dizaine de cavaliers, tenant chacun une torche allumée de la main gauche, s'engouffrèrent comme un ouragan sous la voûte en poussant le cri de guerre des rancheros.
Presque aussitôt une masse énorme de terre et de pierres détachées de la cime du voladero, tomba avec un fracas épouvantable au milieu des combattants, dont plusieurs furent littéralement broyés sous son poids.
Il y eut alors un désordre horrible, une panique effroyable parmi ces hommes acharnés à s'entre-égorger; les bandits comprirent que la partie était perdue pour eux, ils ne songèrent plus qu'à gagner au pied et s'élancèrent au hasard, poussés par l'instinct de la conservation.
Mais la fuite elle-même leur était devenue impossible; la partie de la voûte qui s'était écroulée avait formé derrière eux une infranchissable barrière; devant eux les rancheros, la carabine à l'épaule, n'attendaient qu'un signe de leur chef pour les tuer à bout portant.
Ce chef était don Pablo; il se tenait immobile, l'épée à la main, à deux pas en avant de sa troupe, contenant à grand-peine son cheval qui se cabrait de terreur, et cherchant d'un regard anxieux ceux au secours desquels il était accouru.
M. Prescott et sa fille avaient disparu. Un instant le jeune homme trembla qu'ils ne fussent ensevelis sous les décombres de la voûte, et une pâleur mortelle envahit son mâle visage.
—Bas les armes et pied à terre, misérables! cria-t-il d'une voix rude.
Les bandits obéirent avec une rapidité qui témoignait de la crainte qu'ils éprouvaient.
Ils n'étaient plus que huit, dont cinq avaient reçu de graves blessures, et ne se tenaient debout qu'avec les plus grandes difficultés.
Don Pablo les examina les uns après les autres avec la plus sérieuse attention.
—Que sont devenus vos chefs? dit-il enfin. Les bandits gardèrent le silence.
—M'entendez-vous? reprit-il avec un ton de menace qui fit courir un frisson de terreur dans les veines des plus braves.
—Ils nous ont abandonnés pendant l'obscurité, répondit enfin un blessé; nous ne savons ce qu'ils sont devenus.
Il y eut un silence de quelques secondes, pendant lequel on eût entendu battre le cœur dans la poitrine de ces misérables.
Don Pablo fixait sur eux un regard farouche.
—A genoux! reprit-il, et recommandez-vous à Dieu, vous allez mourir!
—Grâce! s'écrièrent-ils en joignant les mains avec une inexprimable angoisse.
—Pas de grâce! dit-il sèchement, et, se tournant vers ses cavaliers, il leva lentement son épée au-dessus sa tête.
Dix coups de feu éclatèrent, se confondant dans une seule détonation.
Un cri horrible se fit entendre, les, bandits roulèrent sur le sol.
Ils étaient morts.
—Justice est faite, dit froidement l'implacable ranchero, abandonnons aux coyotes les cadavres de ces misérables et mettons-nous à la recherche de ceux dont ils avaient voulu faire leurs victimes.
Santiago Ramírez s'approcha respectueusement de lui:
—Señor don Pablo, lui dit-il, les deux chefs se sont échappés; ne craignez-vous pas qu'ils aient réussi dans les ténèbres à s'emparer de mon maître et de ma jeune maîtresse?
—C'est ce que nous saurons bientôt, répondit le jeune homme d'une voix sourde.
—Et nous, que devons-nous faire, señor?
—Nous accompagner provisoirement; votre sûreté l'exige.
Santiago Ramírez s'inclina et rejoignit les autres peones, qui se rangèrent derrière les rancheros. Sur un signe de don Pablo, les cavaliers sortirent au galop de la voûte; au bout de quelques minutes, ils se retrouvèrent en rase campagne, hors de l'ombre projetée par la masse imposante du voladero.
La nuit était claire et étoilée, la lumière suffisante pour qu'il fût facile, à une assez grande distance, de distinguer les divers accidents du paysage; les torches, devenues inutiles, avaient été éteintes.
Les rancheros galopaient ainsi depuis vingt minutes environ, lorsqu'ils se trouvèrent presque subitement en face d'une troupe assez considérable de cavaliers rangés en bataille en travers de la route, et qui semblaient leur barrer le passage.
—Qui vive?—Qui vive?—cria une voix forte.
—Mejico e Independencia!—Mexique et Indépendance!—répondit aussitôt don Pablo en continuant d'avancer.
—Qué gente?—Quelles personnes?—reprit la voix?
—Rancheros.
Un hurrah joyeux accueillit cette dernière réponse, et un cavalier s'élança au-devant de don Pablo.
Ce cavalier était M. Prescott.
Les deux troupes se confondirent en une seule. Les nouveaux venus faisaient partie de la cuadrilla de don Pablo; le jeune homme les avait laissés en arrière pour éclairer la route et arrêter les fuyards.
M. Prescott était pâle, défait; il paraissait en proie à une grande agitation; tout son flegme britannique avait disparu; il était accablé de douleur.
—Ma fille, s'écria-t-il, dès qu'il fut près de don Pablo, ma fille, où est ma fille?
Le jeune homme baissa tristement la tête sans répondre.
—Oh! reprit le vieillard en se tordant les mains avec désespoir, elle est morte!
—Non! non! s'écria vivement don Pablo, elle vit.
—Où est-elle alors, rendez-la-moi, ma fille, je la veux.
—Hélas! elle a disparu; mais, ajouta-t-il vivement, elle ne saurait être bien loin encore, nous la retrouverons, je vous le jure; sans doute elle aura fui pendant le combat.
Le vieillard hocha tristement la tête à plusieurs reprises.
—Non, dit-il avec amertume, elle a été enlevée, j'en suis sûr! les misérables me l'ont ravie.
—Revenez à vous, Monsieur, miss Anna ne peut-elle donc pas s'être échappée comme vous à la faveur des ténèbres?
—Je vous répète, don Pablo, qu'elle a été enlevée comme je l'ai été moi-même.
—Que voulez-vous dire?
—Un bandit s'est jeté en croupe sur mon cheval, a saisi la bride et m'a entraîné malgré tous les efforts que j'ai tentés pour recouvrer ma liberté; vous voyez bien que ma pauvre fille a été elle aussi victime d'un odieux guet-apens? Oh! mon Dieu! mon Dieu!
Une sueur froide inonda le front du jeune homme.
—Malheur à moi, murmura-t-il, si ce que vous dites est vrai, Monsieur! Mais non, je ne puis le croire, cela n'est pas, reprit-il avec énergie, cela ne saurait être, miss Anna nous sera rendue; qu'est devenu le bandit qui vous a enlevé?
—Eh! le sais-je, le misérable a été arrêté par vos cavaliers; à peine libre j'ai voulu retourner sur mes pas; j'aurais retrouvé ma fille, moi, si l'on m'avait laissé me mettre à sa recherche.
Puis, vaincu tout à coup par la douleur, le malheureux vieillard se renversa sur son cheval et aurait roulé sur le sol si don Pablo ne l'avait retenu en lui jetant les bras autour du corps.
Il était évanoui.
Le jeune homme le considéra un instant avec une impression impossible à rendre.
—Pauvre père! murmura-t-il d'une voix que l'émotion faisait trembler, quelle punition terrible de son entêtement insensé! Mais, sur mon âme, je lui rendrai sa fille, je le jure, ou bien je périrai!
Les rancheros avaient mis pied à terre et installé un campement provisoire pour la nuit; don Pablo ne voulait pas s'éloigner du voladero avant d'en avoir minutieusement exploré tous les environs; il espérait ainsi découvrir quelque indice qui le mit sur les traces de miss Anna.
M. Prescott avait été étendu sur des couvertures; Santiago Ramírez et don Pablo lui prodiguaient les soins les plus empressés et essayaient par tous les moyens de le rappeler à la vie.
Le vieillard demeura près d'une heure sans connaissance. Enfin, il rouvrit les yeux, jeta des regards égarés autour de lui; puis tout à coup le souvenir lui revint, il jeta un grand cri et fondit en larmes.
Don Pablo ne l'avait pas quitté, il lui prit la main.
—Courage, lui dit-il d'une voix douce; courage, pauvre père!
—Ma fille, murmurait le vieillard à travers ses sanglots; ma fille! mon Dieu! Don Pablo, vous me la rendrez, n'est-ce pas? s'écria-t-il tout à coup en fixant sur le jeune homme ses yeux rougis par les larmes.
—Je l'ai juré, Monsieur, répondit-il d'une voix grave; Dieu a entendu mon serment.
—Soyez béni, don Pablo, pour cet espoir cependant bien faible que vous faites entrer dans mon cœur. Oh! ma fille! ma pauvre fille!
Le jeune homme confia M. Prescott aux soins de ses peones, et, après lui avoir de nouveau serré la main et répété le mot: courage! il s'éloigna à pas lents d'un air pensif.
Plusieurs feux de bivouac avaient été allumés. Don Pablo s'assit devant l'un d'eux, et s'adressant à l'un de ses officiers:
—Qu'avez-vous fait du bandit qui est venu si étourdiment donner dans votre embuscade? Vous ne l'avez pas fusillé, j'espère?
—Non colonel, pas encore, répondit l'officier, supposant que peut-être vous désireriez l'interroger; provisoirement, nous l'avons solidement garrotté et placé sous bonne garde.
—Vous avez bien fait; quel homme est-ce?
—Hum! il a l'air d'un assez triste sujet, colonel; c'est un grand drôle à mine patibulaire, taillé en hercule, qui s'est défendu comme un démon lorsque nous l'avons arrêté et qui même a blessé deux hommes.
—Donnez l'ordre qu'on me l'amène à l'instant; peut-être pourra-t-il nous fournir quelques renseignements précieux.
—Je doute qu'il consente à parler, colonel; depuis son arrestation, malgré toutes les questions qui lui ont été adressées, il s'est obstiné à ne pas vouloir répondre.
—Peut-être serai-je plus heureux que vous. Donnez, je vous prie, l'ordre qu'on le conduise en ma présence.
L'officier se hâta d'obéir; il revint au bout de quelques minutes suivi de plusieurs rancheros qui amenaient, ou plutôt portaient au milieu d'eux, car il refusait de marcher, bien que ses jambes fussent à peu près libres, notre ancienne connaissance, le señor Matadiez.
Le bandit n'avait rien perdu de son effronterie, ni de sa cynique assurance. Le seul changement qui s'était opéré en lui, c'est que ses yeux de chat-tigre semblaient lancer des flammes sous ses sourcils froncés à se joindre, et que l'expression de sa physionomie était encore plus farouche que de coutume.